25 mai 2011

Paille, poutre et illusions

L'écologie survivrait-elle en milieu naturel? S'il n'y avait la complicité de politiciens et diverses manipulations aussi économiques que sociales, la question serait ouverte...

 

Homme de paille. En 2007, un groupe issu du milieu "alternatif" lausannois se lança dans la construction d'une hutte de quatre mètres de haut et 35 mètres carrés en plein centre ville, sur un terrain inconstructible en contrebas de "l'espace autogéré". L'opération était entièrement illégale ; mais comme de coutume, le projet fut enrobé d'un sirop de revendications politico-sociales destinées à semer le doute.

straw.jpgLes bâtisseurs se regroupèrent sous le collectif Straw d'la bale (joli sens de la formule) et prétendirent que la construction avait pour but de promouvoir la "construction alternative" avec les bottes de pailles, bien que personne ne leur ait rien demandé, et surtout pas à cet endroit.

La Maison de Paille devint rapidement une buvette altermondialiste où les journalistes locaux purent mettre à l'épreuve leur indépendance rédactionnelle en sirotant un verre...

La Ville de Lausanne oscilla entre la volonté de faire respecter la loi et l'inévitable écho de sympathie que les militants avaient provoqué chez leurs édiles de gauche. On ne saura jamais quelle aurait été la conclusion de cette étrange cirque où les autorités s'appliquaient à reculons à faire respecter la loi. La guerre molle se termina de façon abrupte avec l'incendie accidentel de la bâtisse - un risque domestique pointé par les autorités dès le départ.

C'était sans compter sur les solides amitiés nouées à cette occasion. Aujourd'hui, les autorités de Lausanne décident de reconstruire une Maison de Paille. Quelle subtile idée! Le lien entre la maison détruite et la Maison de Paille 2.0 est assumé, comme l'explique Jean-Christophe Bourquin:

«Cette réalisation, c’est une manière de se racheter pour la Municipalité.» (...) Un mea culpa tardif, allusion à la réaction «trop carrée» des autorités concernant la maison de paille illégale bâtie par les altermondialistes en 2007, puis partie en fumée début 2008. «Nous ne pouvions réagir autrement, même si nous jugions le principe intéressant.»

 

La différence? Cette fois-ci l'addition est à la charge du contribuable. 1.75 millions de francs.

Les délires du collectif Straw d'la bale étaient illégaux et dangereux, mais ils étaient moins cher...

 

manif.jpgChair à canon. 1000 élèves sèchent les cours à Berne pour "dénoncer le nucléaire":

Près d'un millier d'élèves ont fait l'école buissonnière mardi matin à Berne afin de prendre part à une manifestation contre le nucléaire. Ils ont défilé à travers la ville pendant deux heures et demie, bruyamment, mais de manière pacifique. La manifestation les a conduits de la place de la gare jusqu'au siège des FMB - l'exploitant de la centrale de Mühleberg (BE) - en passant par la vieille ville et la fosse aux ours. De nombreux étudiants brandissaient des calicots portant des inscriptions telles que "Stop à l'atome" ou "Pour des énergies renouvelables", tout en scandant "Weg, weg, Mühleberg". Craie en main, les élèves ont aussi griffonné des slogans anti-nucéaire à même le sol et sur les façades de bâtiments. Le cortège, pour lequel aucune autorisation n'a été demandée, a perturbé la circulation au centre-ville.

 

C'est le printemps! Des centaines d'adolescents braillards renonçant à une matinée d'instruction pour servir de faire-valoir à leurs aînés... Manifestation sans autorisation, perturbations, slogans, banderoles politiques standardisées (apparues comme par magie entre leurs mains) et griffonnage sauvage - avec de la craie pour l'instant - tout est en place pour que la relève militante soit assurée.

Bien entendu, les journalistes ne s'inquiètent pas trop de la manipulation inhérente à l'opération. A les en croire, le phénomène serait quasiment spontané, comme la pluie un jour de grisaille. Nous sommes à l'ère Facebook! L'idée qu'un groupe utilise Facebook comme outil de propagande appartient sans doute à la science-fiction. Qui pourrait être à l'origine d'un détournement politique de la jeunesse? On se demande.

Le mouvement a notamment été encouragé sur Facebook, par le biais d'une page intitulée "la jeunesse fait grève". Celle-ci soulignait l'importance pour les élèves de faire entendre leurs voix sur la question nucléaire. Plusieurs partis et organisations soutenaient aussi la manifestation, dont l'Entente verte de la ville de Berne ainsi que les Jeunes socialistes de la ville et du canton.

 

Pur hasard. Ils ont dû découvrir le projet de manifestation le jour même. Et ils passaient par là avec une camionnette de livraison de matériel de propagande, et ils ont décidé sur un coup de tête de le distribuer aux jeunes manifestants...

Bref: les Bernois ont eu mardi le plaisir de voir, depuis les fenêtres des bureaux où ils triment pour gagner leur vie, leurs propres enfants brailler dans une sympathique formation au militantisme grandeur nature. Sans doute une réforme du programme scolaire avant l'heure?

 

photov.jpgLe photovoltaïque, c'est pas automatique. La "filière verte", les énergies renouvelables "profitables" et autres "gisements d'emploi" liés à l'économie écolo-bobo-consciente ont du plomb dans l'aile, en France pour commencer. La faute à la crise financière dans laquelle se trouve l'Etat français, l'obligeant à fermer le robinet de certaines subventions, parmi lesquelles le principal intérêt de la filière photovoltaïque: le rachat de l'électricité produite par ERDF à un prix supérieur au marché. Comme l'explique France-Info, le photovoltaïque est sous le soleil de la crise.

Depuis quelques mois le secteur de l’énergie solaire connaît des difficultés. Des entreprises spécialisées dans les panneaux photovoltaïques ont décidé de se serrer les coudes pour faire face aux nouvelles règles imposée par l’Etat.

Le ciel s’assombrit pour la filière des panneaux des photovoltaïques... Le secteur est entrain de souffrir voire même de mourir à petit feu. En cause: la fin de l’obligation pour l’ ERDF de racheter l’énergie solaire des particuliers.

Lâché par son meilleur allié l’état (sic), des entreprises, fabricants et producteurs se sont réunis au sein d’une association «Touche pas à mon panneau solaire» avec comme objectif de faire valoir une énergie totalement inépuisable et renouvelable à l’infini, celle du soleil.

 

Inépuisable et renouvelable à l'infini - sauf les subventions qui vont avec, et qui sont la seule façon de rendre viable leur activité.

Toute cette histoire est un classique franco-français:

  1. Une filière industrielle se crée et se développe sur une profitabilité artificielle à base d'argent gratuit.
  2. Du jour au lendemain l'Etat change les règles du jeu, faisant vaciller la fragile construction économique.
  3. On assiste ensuite à la formation d'un lobby qui viendra plaider à la cour du roi pour l'extension de ses privilèges, sur le principe du les-temps-sont-durs-mais-notre-secteur-d'activité-devrait-rester-prioritaire-Sire. Mais sur ce créneau la concurrence est rude, et face à la grogne des estomacs et des caisses vides, pas sûr que le photovoltaïque soit en tête de liste.

lestarifsdachatsdellectricitphotovoltaque.gifOn voit en passant les limites du "renouvelable profitable" dont les écologistes nous serinent les oreilles sur tous les tons, passant sous silence que la profitabilité n'existe qu'à travers les poches des contribuables.

Outre le tableau de tarif de rachat ci-contre, mis à mal alors qu'on est encore en 2011 (cliquez pour l'agrandir), je ne résiste pas au plaisir de vous livrer la "formule de réindexation annuelle" de ces tarifs. C'est encore une fausse promesse de l'Etat français - la réindexation annuelle se dirige nettement plus vite vers zéro - mais la formule vaut son pesant de cacahuètes:

Tous ces tarifs sont réindexés à chaque date anniversaire de la prise d’effet du contrat d’achat, par l’application du coefficient L défini ci-après :

L = 0,8 + 0,1 (ICHTrev-TS/ ICHTrev-TS0) + 0,1 (FM0ABE0000/ FM0ABE00000)

ICHTrev-TS est la dernière valeur définitive connue au 1er novembre précédant la date anniversaire de la prise d’effet du contrat d’achat de l’indice du coût horaire du travail révisé (tous salariés) dans les industries mécaniques et électriques ;

FM0ABE0000 est la dernière valeur définitive connue au 1er novembre précédant la date anniversaire de la prise d’effet du contrat d’achat de l’indice des prix à la production de l’industrie française pour le marché français - ensemble de l’industrie - A10 BE - prix départ usine ;

ICHTrev-TS0 et FM0ABE00000 sont les dernières valeurs définitives connues à la date de prise d’effet du contrat d’achat.

 

Simple comme bonjour, non? A défaut d'énergie solaire, il reste les usines à gaz!

19 mai 2011

Justice d'exception contre l'homophobie?

Mardi 17 mai, c'était la journée mondiale contre l'homophobie et la transphobie. Pas de chance, l'affaire DSK, qui aurait mieux convenu à des dates comme le 8 mars ou le 25 novembre, monopolisait l'actualié; mais il restait un peu de place au téléjournal de la TSR pour évoquer le sujet sous un angle original, la sous-estimation des agressions contre les homosexuels.

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(cliquez sur l'image pour voir le reportage)

Malheureusement, Aline Inhofer monta son reportage pour en faire ressortir une thèse correspondant à des opinions sans grand rapport avec le thème initial, la volonté de légiférer pour créer une justice d'exception contre l'homophobie. Les commentaires en voix off de la journaliste ne laissent aucun doute:

Il y a une loi contre le racisme, il y a une loi contre l'antisémitisme, par contre il n'y a aucune protection contre l'homophobie. (...) Et pour les victimes, cette absence de législation est également ressentie comme un manque de reconnaissance.

 

Manque de reconnaissance? A voir. Un examen minutieux de la construction du reportage montre que la journaliste oriente ses interlocuteurs (et les téléspectateurs) pour faire ressortir sa thèse, alors que le problème réel est tout autre, et bien réel: les homosexuels hésitent à porter plainte quand ils se font agresser.

Monica Bonfanti, cheffe de la police genevoise: "Nous savons que le chiffre noir pour ce type d'infraction est très élevé et aujourd'hui, on compte, on estime que seulement 10 à 15% des actes à caractère homophobes sont portés à la connaissance de la police."

Michaël Häusermann, association Dialogai: "Porter plainte, ça veut dire aller à la police ou à la justice que je suis homosexuel, que la nuit je vais peut-être dans un parc pour rencontrer d'autres hommes, donc il y a encore beaucoup beaucoup de gens aujourd'hui qui n'osent pas faire ce pas parce qu'ils ont honte."

 

Le problème est avant tout d'ordre psychologique. Les homosexuels vivent - ou subissent - leur orientation sexuelle comme une transgression; il en va parfois aussi de leur mode de vie tout entier. Ils se retrouvent tout aussi démunis face aux agressions qu'un drogué arnaqué ou d'une prostituée violentée. Lorsqu'on estime vivre en marge des normes sociales, difficile de pousser la porte d'un poste de police pour porter plainte.

On voit mal en quoi une législation criminalisant spécifiquement les agressions anti-gays pousserait tout d'un coup les victimes à plus de combativité. Un homosexuel violenté ne porterait pas plainte parce que son agresseur encourrait trois ans de prison, mais il prendrait la peine de surmonter sa réticence à porter plainte si l'agresseur risquait le double?

Poursuivons notre exemple et supposons qu'un fait de lésions corporelles simples, valant jusqu'à trois ans dans un cas habituel, soit portée à six ans dans le cas d'une victime homosexuelle. Un individu cogne: ça vaut jusqu'à trois ans. La victime est gay; l'agresseur le sait-il? L'agresse-t-il à cause de cela? Et s'il crie "sale pédé" au milieu d'un pugilat avec un hétérosexuel? Et s'il essaye de "casser la gueule d'un gay" mais qu'il se trompe sur l'orientation sexuelle de sa victime? Et si la victime est bisexuelle? Indécise? N'est jamais passée à l'acte? C'est inextricable. Comme l'explique Stefan, barman dans un club gay, la limite est d'ailleurs difficile à tracer entre le vol simple et l'attaque anti-homosexuelle:

C'est toujours les mêmes choses, ils se font tabasser, ils se font agresser verbalement, mais, avant tout et pour tout, c'est pour leur prendre leur carte bleue, leur argent, leurs espèces, ou leurs bijoux.

 

Les législations spécifiques sont dangereuses et contre-productives. En érigeant les gays - ou d'autres - en minorité spécialement protégées par la loi, on dévalorise la majorité. On fait passer l'acte criminel au second plan face à l'appartenance culturelle, ethnique, religieuse ou sexuelle de la victime. On instaure progressivement une justice différenciée où qui vous êtes est plus déterminant sur la peine du coupable que ce qu'on vous a fait.

Une agression violente doit être punie parce que c'est un acte violent, une atteinte aux comportements civilisés; pas parce que la victime a des orientations sexuelles sortant de la norme. Devrait-il être plus "acceptable", aux yeux de la loi, de démolir à coup de pieds le visage d'un bon père de famille traditionnel, plutôt que celui d'un homosexuel?

Ce n'est pas rendre service aux gays que de les singulariser à travers une disposition particulière du code pénal. Si on veut les aider, ce serait plutôt en les encourageant à exercer leurs droits, au lieu de les laisser imaginer qu'ils ne sont pas dignes d'une enquête de police.

16 mai 2011

Dominique Strauss-Kahn: les dix minutes fatales

Il y a toujours eu quelque chose de très aristocratique dans la haute bourgeoisie incarnée par Dominique Strauss-Kahn - jusque dans sa façon de rejouer une version moderne (et nettement plus improvisée) de la fuite de Louis XVI par Varennes.

DSK.jpgPensez donc: à dix minutes près, le vol retour du Paris / New-York d'Air France décollait avec Dominique Strauss-Kahn à son bord. Le politicien socialiste serait confortablement installé en première classe en sirotant un champagne. Il aurait jeté un dernier regard sur la nuit illuminée par les gratte-ciels de Manhattan avant de rejoindre en Europe le cercle des puissants - rencontrant Angela Merkel le lendemain, et d'autres chefs d'Etat tentant d'endiguer la crise de la dette publique. Il se serait présenté aux primaires du PS, qu'il aurait brillamment remportées. Il se serait opposé à Nicolas Sarkozy lors de l'élection présidentielle avec de bonnes chances d'être élu.

A dix minutes près, DSK aurait eu toutes les cartes en main et un avenir présidentiel. Il aurait nié en bloc - comme il le fait aujourd'hui, bien sûr - mais en position de force: avec assurance, dans son costume impeccable, il aurait expliqué que le témoignage d'agression sexuelle dont l'accuse une femme de chambre du Sofitel de New-York n'était que pure invention, voire quelque manoeuvre machiavélique pour le salir. Il aurait été hors de la sphère d'influence de la justice américaine. Il aurait eu des centaines d'amis haut placés pour prendre fait et cause contre des "allégations", sans compter les immunités dont il aurait pu se prévaloir.

Qui sait, il aurait peut-être même tourné l'affaire à son avantage en dénonçant des machinations exploitant ses faiblesses ou un acharnement judiciaire. Il aurait été soutenu par sa femme et ses proches, et même par une bonne partie du peuple français pour qui les histoires de fesses sont rarement à prendre au sérieux (en tous cas certainement pas comme ces Américains qui font "tout un drame" de la moindre incartade...)

Au pire, il aurait pu - avec l'assentiment bienveillant du monde entier - se contenter d'éviter ces fous d'Américains si ceux-ci s'étaient mis en tête de le poursuivre à l'étranger; pour ses dernières semaines à la tête du FMI, il aurait délégué les quelques rencontres prévues avec le gouvernement fédéral ou fait en sorte qu'elles aient lieu hors de sa juridiction.

A dix minutes près, DSK aurait pu avoir un destin à la Polanski.

Mais voilà, l'histoire se joue parfois sur des questions de timing. Dix minutes suffisent à changer la face du monde et le destin d'un homme. Du jour au lendemain, la question la plus brûlante de l'actualité, la volonté de Dominique Strauss-Kahn de se présenter aux présidentielles françaises, n'a plus la moindre pertinence. Obsolète. Périmée. Balayée.

dsk_menottes.jpg

DSK, la tête des mauvais jours: la police de New-York vient de lui retirer son triple-A.

Comme d'habitude, l'affaire vaut moins par les faits sordides dont elle est issue que par les réactions qu'elle provoque. Chacun y va de son "je-n'aurais-jamais-cru-ça-de-lui-c'est-pas-possible-ce-n'est-pas-le-DSK-que-je-connais" dégoulinant d'hypocrisie, quand on sait que le bestiau trimballe depuis longtemps une certaine réputation. Dans un parcours typique de récidiviste, le faux-pas final a été précédé de nombreux coups de semonce.

En riche et puissant, DSK se livrait à des penchants dont il était peut-être coutumier à travers ses divers déplacements professionnels. Peu de chances d'être inquiété en agressant une soubrette à Lahore ou à Buenos Aires. Mais à New-York, USA, la justice ne fait pas la même distinction entre les gens du peuple et les VIP. A quel moment s'en est-il souvenu? Etait-ce pendant qu'il violentait sa victime? Lorsqu'il lui imposait une fellation? Ou lorsqu'il l'a vu s'enfuir, terrifiée, dans les couloirs de l'hôtel? Quoi qu'il en soit, c'est sans doute à ce moment qu'il a réalisé le danger et s'est enfui de sa suite, en oubliant effets personnels et téléphone portable - impensable pour un directeur du FMI - pour s'engouffrer dans le prochain avion.

Relations sexuelles illégales, tentative de viol, séquestration, c'est pas joli-joli. Il risque quinze ans de prison. Les charges sont sérieuses et l'enquête avancera sans peine, mais d'autres jouent l'air du "voyons-pas-de-précipitation-laissons-l'enquête-suivre-son-cours-présomption-d'innocence", mélopée entraînante mais rarement jouée. Par exemple, dans l'affaire de Berlusconi et du Rubygate: présomption d'innocence? Allons. Bush qui aurait prétendument menti sur les Armes de Destruction Massive en Irak: présomption d'innocence? Voyons, vous n'y pensez pas! Non, la présomption d'innocence est un concept trop généreux pour en accorder le bénéfice à des adversaires politiques...

Mais foin des postures - elles ne sont là que pour les caméras. En coulisse, maintenant que l'éléphant s'est fait choper pour avoir trop joué de sa trompe, chacun a ressorti sa petite calculette pour actualiser les nouveaux rapports de force au sein du PS. Le calendrier est toujours là, et avec lui les primaires socialistes.

Décidément, au train où vont les choses, il est de plus en plus difficile de prédire qui, en 2012, sera au second tour de l'élection présidentielle française.

13 mai 2011

Le Mauvais Débat

Il est des débats qui sont mauvais. Je ne parle pas des débats interdits pour cause d'atteinte au politiquement correct - ceux-là sont rapidement entachés du vocabulaire connoté habituel, lié à l'odorat, aux fonctions digestives et à la seconde guerre mondiale - mais bien aux débats mauvais parce que médiocres, mal posés, louvoyant, porteurs de polémiques et de sous-entendus inavouables.

Le débat sur le financement des campagnes électorales est de ceux-là. Sa dernière incarnation en date concerne bien évidemment la votation du 15 mai du référendum vaudois sur les Prestations Complémentaires Familles et donne lieu à un article de Daniel Audétat sur 24Heures.

L'argent dépensé dans des campagnes électorales n'est pas un moyen de blanchir l'argent sale, de frauder le fisc ou de placer ses économies avec un rendement alléchant - loin de là. En fait, il importe moins par son montant que par la comparaison des moyens déployés par l'un ou l'autre camp; c'est le petit combat financier que se livrent les acteurs politiques dans les coulisses.

Brisons ici le mystère: le "débat" sur le financement des campagnes électorales est l'incarnation de la jalousie de politiciens médiocres, qui estiment que l'électeur est un veau dont le vote ira au camp qui a dépensé le plus pour marteler son message.

Triste conception de la politique.

Quelle que soit la campagne, un camp aura forcément plus d'argent. Et s'il n'a pas plus d'argent, il aura peut-être des avantages en nature: une inclination plus ou moins marquée des médias en faveur de ses thèses, donnant autant de publicité gratuite au détour des articles de journaux; ou alors, faveur de l'actualité, un petit tsunami à l'autre bout du monde, dont les images de catastrophe seront autant d'arguments matraqués sur le thème du je-vous-l'avais-bien-dit (Qui fait encore le distinguo entre les milliers de morts liés au tsunami au Japon et ceux liés à l'accident nucléaire de Fukushima, c'est-à-dire quasiment aucun? Au train où vont les choses, d'ici quelques temps on montrera les côtes japonaises dévastées par les eaux en expliquant que c'est la centrale nucléaire de Fukushima qui a provoquée toute cette dévastation. Si ça se trouve, cette confusion est déjà dans les esprits... Mais je digresse.)

Ceux-là même qui sont prompts à réclamer une transparence des comptes de campagne le sont nettement moins lorsqu'il s'agit de révéler les accointances partisanes dont ils disposent au sein des médias, des fonctionnaires, de l'administration fédérale et de tous ces organismes dont le grand public serait en droit d'espérer un point de vue neutre et objectif. Et puis c'est difficile à chiffrer tout ça, alors, oublions-le!

Bref. Tout comme la concurrence pure et parfaite est une utopie, l'équilibre politique pur et parfait permettant à chaque électeur de juger avec exactement 50% d'arguments "pour" et 50% d'arguments "contre" en est une autre - et c'est tant mieux.

Les médias doivent respecter un certain équilibre lorsqu'ils offrent à leur public une information sur les enjeux. C'est une question d'équité et il en va de leur propre réputation. Mais l'idée que l'électeur soit simplement convaincu par celui qui parle le plus longtemps ou qui placarde le plus d'affiches serait proprement insupportable; par chance, c'est un fantasme. L'histoire suisse récente des votations montre que des initiatives sont passées sans grands moyens déployés par leurs promoteurs, comme dans le cas de l'internement à vie pour les délinquants sexuels ou violents jugés très dangereux et non amendables, approuvé en 2004, ou l'imprescriptibilité des actes de pornographie enfantine, approuvée en 2008.

Evidemment, une votation ne se gagne pas dans le silence et la discrétion. Mais si une certaine publicité est nécessaire, l'excès attend au tournant. La campagne contre les Prestations Complémentaires Familles semble atteindre les limites de l'exercice, avec des affiches placardées depuis des semaines dans tout le canton de Vaud, jusqu'à saturation. Là encore, c'est une bonne chose, puisque cela laisse penser qu'à partir d'un certain point, les sommes supplémentaires investies dans une campagne deviennent contre-productives. On ne peut tout simplement pas acheter l'opinion publique.

Chacun essaye de faire au mieux, tout simplement.

Que se passerait-il si un camp disposait de moyens financiers écrasants, face à un autre, totalement démuni? C'est un peu le scénario qu'essayent de jouer les perdants au soir de nombreuses votations, mais il ne correspond pas souvent à la réalité, et tient carrément de la science-fiction dans le cadre des votations du 15 mai. L'enquête de Daniel Audétat sur la campagne du référendum sur les Prestations Complémentaires Familles est, à ce titre, assez remarquable. Loin de verser dans les thèses des pleureuses de service, soit-disant écrasées par la toute-puissance financière de leurs adversaires du Centre Patronal, le journaliste a soulevé quelques cailloux pour voir le budget réel de chaque camp, et surtout, d'où vient l'argent. Il en donne un petit tableau récapitulatif:

argent-campagne.jpg
Surprises!

Première révélation: à 280'000.- contre 455'000.-, les partisans du Oui sont moins dotés, mais les budgets sont clairement d'un ordre de grandeur similaire. Les deux camps jouent dans la même division; on est loin du "David contre Goliath" souvent invoqué. A ce niveau de dépense, c'est la qualité de la publicité de la campagne qui l'emporte, et non la force financière brute. Si l'autre camp a deux fois plus d'affiches que le vôtre, c'est embêtant, mais si votre slogan est meilleur, ce n'est pas vraiment un problème.

Ensuite, et c'est là le plus savoureux, le décompte du budget. Dans le camp du Non, 80'000.- de dons de particuliers, d'associations et d'entreprises; on devine que ce sont ces donateurs que cherchent à atteindre (et à salir) les partisans d'une "totale" transparence en matière de financement de campagne. Mais le camp du Oui recèle deux ou trois petites gemmes de son cru.

D'abord, les transfuges "bourgeois" sont sollicités à hauteur de 6'000 francs suisses: quand on franchit le Rubicon, apparemment, il faut payer le péage. Ensuite, on notera 11'000.- en provenance "d'associations": voilà des associations bien riches. Si ce sont des associations politiquement à gauche, donc loin du Grand Capital honni, je me demande à combien est fixée la cotisation des membres pour constituer un pareil trésor de guerre à dépenser dans une campagne de votation? Mon petit doigt me dit que cet argent "associatif" pourrait peut-être inclure quelques subventions publiques détournées, mais cela doit être un tour de mon imagination, parce que ce ne serait pas très moral, n'est-ce pas.

Remarquez, quand on voit que l'Etat de Vaud a lui-même dépensé 40'000.- des contribuables dans la campagne, on peut douter de tout. Les citoyens s'opposeront peut-être au projet le 15 mai dans les urnes, mais qu'on se rassure, ils auront quand même payé pour le soutenir, à travers leurs impôts!

Finalement, on relèvera avec malice qu'il reste encore "8'000.- à trouver" pour boucler le budget du Oui. En d'autres termes, les partisans du Oui se préparent à laisser une ardoise! Et ce sont ces gens qui gèrent nos oeuvres sociales? Ceux-là même qui ne sont pas fichus de boucler correctement leurs comptes de campagne prétendent que l'équilibre financier de la réforme est assuré?!

Bref, à 280'000.- contre 455'000.-, lorsque vous entendez des gens se plaindre que l'autre camp l'emportera parce qu'il a les poches plus profondes, le détecteur de mauvaise foi s'emballe.

Je ne sais qui gagnera au soir du 15 mai. J'espère juste que personne n'invoquera l'excuse du manque de moyens. Mais je ne me fais guère d'illusions!

04 mai 2011

Prenons aux pauvres pour donner aux pauvres

A moins d'être aveugle, chaque Vaudois sera tombé sur les affiches de campagne des adversaires du projet de Prestations Complémentaires pour les Familles concocté par les autorités du canton.

ca_suffit.jpgLa campagne est intense et probablement coûteuse; outre les affiches et les publicités dans la presse, j'ai reçu jeudi (comme tous les foyers vaudois je pense) une lettre adressée "aux contribuables du canton" et résumant les reproches au projet. Malgré le déferlement de moyens, qui sera immanquablement érigé en excuse par les partisans de la réforme si jamais elle venait à être repoussée, la partie n'est pas gagnée, loin s'en faut.

Les référendaires avancent à contre-courant face à un projet soutenu par toute la gauche et par le Grand Conseil Vaudois. Et dire qu'il y a encore des gens pour croire que Vaud est à droite!

Honnêtement, cette campagne m'étonne. Sur le papier, le projet de PC Familles est tellement dans l'air du temps socialo-solidaro-redistributif politiquement correct que je n'aurais jamais imaginé qu'il se trouve des citoyens en nombre suffisant pour s'opposer à l'arnaque.

J'ai été le premier surpris que le référendum aboutisse. Bonne nouvelle: il y a dans le canton assez d'électeurs pour protester contre ce grand pas en avant sur le chemin du Bien (vous savez, celui qui est pavé de bonnes intentions.)

Le peuple a finalement le droit de s'exprimer sur la nouvelle tonte.

L'espoir n'est pas perdu.

AfficheCafe.jpgDu côté du Oui, un site www.travail-pauvrete.ch (ça fait envie!) présente tous les avantages du projet: les fameuses rentes-pont pour les chômeurs âgés, que personne ne remet en question, et surtout, une "aide" financière aux travailleurs pauvres... Payée par d'autres travailleurs, y compris les plus pauvres. Voilà ce qui a provoqué la fronde.

C'est tout le sel de cette réforme: taxer des pauvres pour en subventionner d'autres, c'est drôlement futé. On ne manquera jamais de matière première.

Le tout au nom des working poors, nouveaux damnés de la terre de notre temps. Evidemment, la pauvreté des working poors est largement dûe à des circonstances extérieures au monde professionnel - divorce, dettes, loyers élevés, charges sociales en expansion continue, deux ou trois trucs dans lequel l'Etat a parfois quelques responsabilités.

Quand bien même leur situation serait-elle exclusivement dûe à l'emploi, on voit mal en quoi les autres salariés, ces salauds de gens normaux, seraient en quoi que ce soit responsables. Mais peu importe: il y a des victimes par essence, et des innocents aux mains pleines. Il faut prendre l'argent là où il est. Donc, taxe.

Le prélèvement étant indexé sur le salaire, les partisans du projet ramènent cette nouvelle contribution de solidarité obligatoire à peu de choses: le fameux café par mois, proverbiale unité de mesure pour débiles mentaux (le terrain de foot étant son pendant pour les mesures de surface). Café par mois dont les contribuables ont déjà été délestés par la hausse de la TVA, le centime climatique et Dieu sait quels autres inventions étatiques, toujours légères, modestes, fixées une fois pour toute et prélevées dans la douceur. Et les cafetiers de s'étonner de manquer de clients!

Alors, on ne sait à ce stade quel résultat sortira des urnes.

Si le projet est approuvé, ce sera une grande victoire pour les apôtres de la redistribution. Ils auront mis un pied dans la porte. Et quel pied!

Le financement est sous-évalué et les possibilités d'abus innombrables. C'est du pain béni. Lorsque les déficits se creuseront, il faudra trouver d'autres "sources de financement", selon la terminologie en vigueur; nouvelles taxes et hausse des taux seront au menu. Lorsque les abus feront les gros titres, comme des primes reçues par des travailleurs au noir ou versées à des bénéficiaires loin du canton, on mettra en place des procédures d'enquête, de surveillance, de contrôle, avec autant de nouveaux postes de fonctionnaire à la clef.

On aura oublié depuis longtemps de remettre en question le principe de cette redistribution injuste.

Plus personne n'aura les moyens de se payer des cafés et tout le monde s'étonnera de la diminution du pouvoir d'achat. Sic transit gloria mundi.

IMAG0110.jpg
Conclusion de l'affrontement entre pro- et anti-, le slogan qui fait mal:
"Payer le café à ceux qui me regardent travailler?"
Face à une telle agression conceptuelle, l'affiche a été promptement vandalisée.

(photo prise en gare de Renens)

27 avril 2011

Obama, citoyen américain (de naissance)

Fin de partie, écrivais-je il y a quelques jours à propos du lieu de naissance exact d'Obama. La possibilité d'une nouvelle loi en Arizona, forçant les candidats à la présidentielle à prouver leur citoyenneté américaine de naissance - condition préalable à l'éligibilité selon la Constitution des Etats-Unis - promettait de clore les interrogations pesant sur le président en exercice.

Obama_certificate.jpgLe projet de loi en Arizona fit long feu, mais même si d'autres étaient encore en projet, ils ont précipité les choses: Barack Obama a présenté son certificat de naissance complet aux médias et au monde (cliquez sur l'image pour l'agrandir.)

Dans les prochains jours la communauté des Birthers, les gens qui doutaient de la citoyenneté de naissance d'Obama, sera secouée de différents soubresauts: fleuriront d'inévitables interrogations sur l'authenticité du document, puis l'éventuelle suspicion d'une double-nationalité d'Obama qui pourrait, encore une fois, le rendre inéligible selon une certaine interprétation du texte des Pères Fondateurs.

Faibles répliques d'une polémique avortée, qui ne sauraient suffire à remettre en cause la participation du président sortant au scrutin de 2012.

Les partisans d'Obama et ceux qui n'ont jamais cru à ces histoires peuvent pavoiser. C'est sûr, aujourd'hui beaucoup de Birthers doivent se sentir un peu ridicules - et s'ils ne le sont pas, les médias se chargeront bien de les faire passer comme tels. Mais c'est un raccourci facile. Si Barack Obama a publié ce document, c'est parce qu'il y a été forcé. Cela valide clairement la pertinence de la critique des Birthers.

J'ai été très intéressé par les thèses des Birthers. A l'inverse des théories du complot habituelles dont la durée de vie semble proportionnelle au ridicule, l'hypothèse d'une naissance hors-Etats-Unis d'Obama était clairement plausible: elle n'impliquait pas de conspiration mondiale, de gros moyens financiers, de complices par centaines ou de technologie extraterrestre. Elle n'aurait été que le fait d'un homme ambitieux soucieux de cacher quelques détails gênants de son passé durant son accession à la présidence - des obstacles dûs à une constitution ancienne et, dans son esprit, probablement désuette. Elle n'aurait été possible que par l'amour d'une grand-mère prête à un mensonge véniel pour offrir le meilleur avenir possible à un petit-fils abandonné par son père, sans deviner que cette entorse, permise par l'indulgente législation hawaïenne de l'époque, pèserait un jour sur le destin d'un adulte devenu président.

Il y avait là tous les ingrédients d'un scénario passionnant!

Le soufflé a tenu jusqu'à aujourd'hui. La révélation soudaine de l'acte de naissance complet par la Maison Blanche le dégonfle. Mais il reste encore deux ou trois enseignements à tirer de cette histoire.

Aujourd'hui, c'est un Barack Obama visiblement agacé qui faisait face à la presse:

"Pendant toute cette semaine, le thème dominant dans les médias n'était pas sur ces ces choix énormes que nous devons faire en tant que nation, mais au sujet de mon certificat de naissance."

 

Cette semaine? Oui, depuis que Donald Trump, le spectaculaire magnat immobilier et candidat républicain possible à la présidentielle de 2012 a évoqué l'affaire d'une façon que même les médias ne pouvaient plus ignorer. Mais la polémique est née durant les primaires démocrates de 2008 opposant Barack Obama à Hillary Clinton. Les esprits s'agitent sur la question depuis plus de deux ans et demi! Lors des élections de 2010, des candidats ont été élus avec la mention de cette clarification dans leur programme électoral.

Et Barack Obama est excédé par une question qui tarauderait l'opinion depuis une semaine?

"Nous n'avons pas le temps pour ce genre de bêtise. Nous avons des choses plus importantes à faire. J'ai des choses plus importantes à faire."

 

Je ne saurais mieux dire - ni m'empêcher de lui retourner la question: si nous avons, tous, des choses plus importantes à faire, pourquoi ne pas avoir écrasé la polémique comme on écrase un mégot du talon, il y a deux ans, en dévoilant à qui de droit le certificat de naissance complet à la recherche duquel tout le monde était? Apparemment, il a suffit d'un coup de fil du président et c'était réglé.

obama_press.jpgLa version Birther, c'est que ce document relancerait l'affaire sous un autre angle en mentionnant le père d'Obama. Mais je n'y crois guère. J'estime que les raisons du silence d'Obama sont plutôt à chercher du côté d'un mépris souverain envers ceux qui mettaient en doute sa vérité. Fournir des preuves est une forme d'abaissement.

Nous en sommes pourtant arrivé là. Les sondages désastreux et la polémique grandissante ont fini par imposer leur agenda au président américain - ce qui représente, d'une certaine manière, une incroyable réussite pour un groupe de prétendus illuminés mis au silence par une omertà médiatique en béton.

Aujourd'hui, c'est une foison de nouvelles célébrant la divulgation du certificat de naissance complet d'Obama. On en parle sur la BBC, sur France2, sur la TSR, sur le New York Times, sur le Washington Post, sur le Corriere della Serra. Partout, on annonce avec soulagement la fin de la polémique - en indiquant incidemment qu'elle dure depuis des années. Des années durant lesquelles les médias ont soigneusement choisi de taire le sujet.

Etrange sentiment qui saisira le téléspectateur coupé d'Internet, soumis au détour d'un chemin à une intrigue qu'on lui dévoile d'un coup, et qu'on accepte de lui dévoiler seulement parce qu'elle se termine bien!

Donald Trump a dénoncé la façon dont les médias protégeaient Obama; on peut difficilement lui donner tort.

En révélant - enfin! - son acte de naissance complet, Barack Obama vient de noyer l'incendie sous un seau d'eau. Le tas de cendre fume encore; dans les scories se consument les restes de quelques idées mortes - l'idée que Barack Obama soit né au Kenya, certes, mais aussi l'idée qu'un président américain puisse traiter par le mépris les interrogations de son opinion publique, et l'idée qu'il suffise aux médias traditionnel de taire un sujet pour que celui-ci n'existe pas.

Internet a définitivement changé la donne.