10 décembre 2012

Kyoto II, impossible mission

Réunis à Doha, les délégués de 190 pays se sont mis d'accord samedi pour prolonger jusqu'en 2020 la durée de vie du protocole de Kyoto, et poursuivre à travers lui la lutte contre le réchauffement climatique.

protocole de kyoto,diplomatieC'est en tous cas la façon dont la conclusion de la XVIIIe session de la Convention cadres des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) a été rapportée par les médias. La réalité est un peu plus compliquée. Dire que les discussions ont été difficiles relève de l'euphémisme ; il n'y avait pas le moindre début de commencement de consensus sur un texte final vendredi, alors même que la durée prévue des négociations touchait à sa fin. La nuit de vendredi à samedi, puis la matinée, n'y suffirent pas.

L'accord "final" fut en fait un coup de force du Qatar, pays organisateur, et de son vice-premier ministre Abdallah al-Attiya, lequel se contenta d'annoncer un compromis au nom de l'ensemble des délégués - bien qu'il n'ait eu l'assentiment que d'une partie d'entre eux. La déclaration abusive de M. al-Attiya sauvant in extremis la convention est d'autant plus surprenante que le Qatar est un des pays avec le pire bilan carbone mondial, loin devant les Etats-Unis, mais peut-être était-ce là un moyen d'éviter l'opprobre internationale...

La "prolongation des accords de Kyoto jusqu'en 2020" est donc une entourloupe, car les accords ne concernent finalement pratiquement plus personne, et certainement pas une population significative à l'échelle du globe. Outre les Etats-Unis qui ne les ont jamais ratifiés, la Chine et l'Inde qui n'y étaient pas soumis au nom de leur économie en "développement", la Russie, le Japon et le Canada viennent de s'en retirer. De fait, les signataires concernés par cette fameuse prolongation ne représentent plus que 15% des émissions mondiales à effet de serre.

Parmi eux ne restent que l'Union européenne, l’Australie et une dizaine d’autres pays industrialisés, dont la Suisse, toujours aux premières loges lorsqu'il s'agit de pénaliser son économie pour des chimères!

Le Kyoto allégé issue de Doha n'est pas assorti de contraintes ni même de mesures chiffrées. Coquille vide de sens, son seul mérite est de promouvoir un sentiment de continuité avant un éventuel accord négocié en 2015 et entrant en vigueur en 2020. Il est vrai qu'il faut préparer soigneusement le terrain pour réussir à amener annuellement des milliers de délégués de la planète entière par avion dans les conventions de la CCNUCC et les loger dans des palaces, le tout pour évoquer le gaspillage des ressources... La machinerie bien huilée de ces cycles de rencontres diplomatiques n'aurait peut-être pas survécu à un échec.

La "prolongation" des accords de Kyoto sert donc avant tout à sauver la face et les intérêts du CCNUCC lui-même.

Alors que l'Europe s'enfonce dans la pauvreté et que le protocole de Kyoto se dissipe dans le folklore, la lutte contre un réchauffement climatique d'origine humaine très controversé semble plus que jamais un luxe inabordable.

04 décembre 2012

Les vingt ans du Non

Le 6 décembre 1992, la Suisse rejetait à 50,3% l'adhésion à l'Espace Économique Européen.

référendum,ue,diplomatieCe front du refus, mené par un certain Christoph Blocher, révélait une brèche béante entre le peuple et ses représentants, tous unanimement engagés dans la célébration de la construction européenne. Le Conseiller Fédéral Jean-Pascal Delamuraz eut à l'époque des mots très durs envers le résultat du scrutin populaire, évoquant un "dimanche noir".

Il se trompait, naturellement.

Deux décennies se sont écoulés, mais si les partisans du Non célèbrent encore leur victoire historique, il n'y a guère de raisons de pavoiser.

Certes, le sentiment pro-européen recule - il n'a jamais été aussi bas. Ils ne sont que 24% à estimer, rétrospectivement, que le refus de l'adhésion à l'EEE de 1992 était une "mauvaise idée". L'Union Européenne, vers laquelle l'EEE n'était qu'un marchepied, ne fait plus recette ; vu d'ici, chacun comprend que l'UE est de plus en plus dirigiste, antidémocratique, embourbée dans la crise de la dette, la récession et le chômage. Une génération plus tard, les atours de la mariée ne sont plus guère séduisants.

Pourtant, comme l'explique dans le quotidien Le Temps le professeur de droit zurichois Daniel Thürer (qui a "personnellement toujours regretté" la non-adhésion helvétique à l'EEE et considère que la souveraineté est "un mot dépassé", histoire de situer le personnage) la Suisse est, dans les faits, entrée dans l'Espace Économique Européen:

Il faut bien constater que tout ce que l’on a fait depuis 1992 avec les accords bilatéraux a consisté à mettre en place secteur par secteur les mêmes règles que celles de l’EEE. A deux exceptions près: nous n’avons pas d’accord sur la libre circulation des services, qui était contenue dans l’EEE; et nous avons Schengen, qui ne faisait pas partie de l’EEE.

 

A tout prendre, je ne suis pas sûr que l'adhésion de la Suisse à l'espace Schengen vaille la liberté des services... Pauvres Suisses! Ils pensaient échapper à l'Europe et s'en méfient aujourd'hui encore, sans réaliser que leurs élites les y ont amené, petit à petit pendant vingt ans, sans en avoir l'air. Voire même au vu et au su de tout le monde, lorsque la BNS décide sans en référer à personne d'adopter l'euro.

Officiellement, l'adhésion de la Suisse à l'Union Européenne n'est pas à l'ordre du jour ; en réalité, elle n'a jamais cessé d'être discutée. Hormis l'UDC, les partis de l'échiquier politique helvétique ont été et sont toujours de chauds partisans d'une adhésion à l'Union Européenne. Ils ont renoncé à communiquer sur ce thème en public pour des raisons tactiques, le soutien populaire faisant défaut, mais n'ont certainement pas changé d'avis.

Si bien qu'en fin de compte, partout où porte le regard, c'est l'impasse.

Les Suisses n'aiment pas l'Europe mais acceptent d'y entrer petit à petit, à leur rythme, en plébiscitant la voie bilatérale? Pas de chance, l'Union Européenne n'en veut plus. Même si ici certains font tout pour maintenir l'illusion (je pense notamment à René Schwok, Professeur à l’Institut européen de l’Université de Genève, qui ne ménage pas ses efforts dans ses interviews) Bruxelles n'a certainement pas l'intention de se fatiguer à négocier chaque nouveau règlement avec Berne, et Dieu sait qu'elle en produit à la pelle. L'UE exige l'automatisme, c'est-à-dire le renoncement à la souveraineté.

Les Suisses ne veulent pas entrer dans l'Union Européenne? Pourtant, ils continuent élection après élection à plébisciter, avec plus des deux-tiers des suffrages, des partis qui prônent directement l'adhésion ou de louvoyer pour y parvenir. Soit les électeurs votent sans comprendre qui ils élisent (une hypothèse qu'on ne peut pas exclure au vu de la force de l'habitude dans les décisions de vote) soit ils estiment que cet aspect des positions politiques n'a guère d'importance, qu'il s'agit d'un point secondaire d'un programme électoral...

C'est évidemment une erreur, et une erreur dangereuse. Alors que la situation économique se dégrade toujours davantage en Europe, que les diplomates européens cachent de plus en plus mal leur hargne contre notre petit pays, les tensions ne peuvent que s'aggraver. La Suisse, îlot de prospérité dans un continent à la dérive, irrite - précisément parce qu'elle existe.

référendum,ue,diplomatieNon seulement elle ne suit pas le modèle d'intégration européen mais elle en est devenue l'antithèse. La Confédération Helvétique montre que la voie de l'indépendance et de la souveraineté, la voie de la démocratie directe et de la subsidiarité, bref, toutes les valeurs aux antipodes de la construction européenne telle qu'elle s'observe depuis environ trente ans, mènent au succès.

Du point de vue du dogme européiste, la Suisse est une hérésie, au sens propre du terme.

Elle représente un danger vis-à-vis des institutions européennes non seulement parce qu'elle illustre de façon éclatante les fourvoiements de l'Europe de Bruxelles, mais aussi parce que son "mauvais exemple" pourrait se répandre, devenant une menace pour la construction européenne toute entière.

Les reproches, les menaces, les exigences de tribut et les sanctions vont pleuvoir dru dans quelques temps, encore plus que par le passé, aidés et encouragés par les élites politiques en faveur de l'adhésion à l'intérieur du pays. La question des relations entre la Suisse et l'UE promet de revenir centrale dans un avenir proche, et elle se posera en termes moins courtois.

Même si depuis vingt ans, la lutte pour la souveraineté helvétique est largement perdue - sacrifiée en tranches par des citoyens qui ne comprenaient pas vraiment ce qu'ils abandonnaient ici ou - il en reste encore quelques traces. C'est ce maigre héritage qu'il faut désormais défendre.

30 novembre 2012

Ségalat 1, Justice Vaudoise 0

La justice vaudoise a subit une lourde défaite aujourd'hui. Les minutes ont dû paraître bien longues aux juges, aux avocats et au public, tout ce beau monde réunit dans la salle du Palais de l’Hermitage, guettant la porte, alors qu'il était de plus en plus clair que Laurent Ségalat, accusé du meurtre de sa belle-mère à Vaux-sur-Morges, ne se rendrait pas au verdict de son procès en appel.

segalat.jpgQuel contraste avec la veille où M. Ségalat, presque décontracté, annonçait paisiblement que naturellement, il avait l'intention de revenir au tribunal le lendemain!

Bien en a pris au généticien français, puisque cet aléa de calendrier lui a évité d'entendre sa condamnation à 16 ans de prison. Sachant qu'il réside à Thonon, en France voisine - France tant pétrie de justice éternelle qu'elle n'extrade pas ses ressortissants, fussent-ils coupables de meurtre - il n'est pas certain qu'il finisse derrière les barreaux. Heureusement, on ne peut pas complètement exclure la possibilité d'une peine accomplie en France.

Sans doute l'assassin sentait-il que la chance insolente qui lui permis de sortir libre de son premier procès n'allait pas durer éternellement? En tous cas, son comportement d'aujourd'hui lèvera les derniers doutes quant à sa culpabilité.

Certes, "l'affaire Ségalat" - du nom de la belle-mère du meurtrier, Catherine Ségalat, sauvagement assassinée le 9 janvier 2010 - n'est pas exempte de zones d'ombres ; mais celles-ci ne doivent pas non plus occulter les éléments à charge contre Laurent Ségalat, proprement accablants.

Laurent Ségalat a été en contact avec la victime, puisqu'il a même selon ses dires "tenté de la ranimer". En fait, il a passé bien du temps avec elle: le soir du drame, il a tardé à appeler les secours et a nettoyé le sang avant leur arrivée, changeant de vêtements à deux reprises et déplaçant le corps. Il portait des taches de sang jusque dans le col de sa chemise. Au cours de sa longue "tentative de réanimation" de la malheureuse syndique de Vaux-sur-Morges, il a même nettoyé les lieux. Quel sauveteur consciencieux!

Les explications de l'intéressé, souffrant de trous de mémoire et pétri de contradictions, apparaissent bien peu crédibles, quand elles ne confinent pas au mensonge pur et simple, comme l'explication vaseuse des traces de griffures au cou qu'il ne portait pas le matin même du meurtre - alors que son ADN est retrouvé sous les ongles de sa belle-mère...

La bonne réputation de l'individu, l'absence d'arme du crime clairement établie (malgré un marteau maculé de sang retrouvé sur place!) et la complexité des griefs pour lesquels Laurent Ségalat aurait assassiné sa belle-mère n'entrent pas en ligne de compte. Qu'il s'agisse d'un coup de folie ou d'une dispute dégénérant en meurtre violent, nul ne le saura jamais. Il n'y a pas besoin d'un "bon motif" pour tuer quelqu'un, à moins de considérer qu'un assassinat est un acte mûrement réfléchi.

Peut-être que Laurent Ségalat a tué sa belle-mère puis, réalisant ce qu'il avait commis, tenta tardivement de maquiller le tout en accident? Peut-être a-t-il regretté son geste et réellement tenté de la sauver pendant un instant? Quoi qu'il en soit, la vie de Catherine Ségalat s'est abruptement terminée ce soir-là, de la main d'un proche.

Le Tribunal criminel de Nyon a fait preuve d'un amateurisme incroyable. En acceptant les explications changeantes de la défense (plaidant tantôt l'accident, tantôt l'agression par un tiers) puis en entérinant le scénario d'une mort violente de la victime - tout en excluant Laurent Ségalat de l'équation au nom du doute raisonnable! - il a livré un premier jugement tellement irrationnel qu'il en devenait intenable.

Le retournement d'un procès en appel de la relaxe à la culpabilité est rarissime. Ayant ignoré un faisceau de présomptions décisif, les juges de première instance ont été sèchement désavoués par leurs pairs.

Malgré ce rattrapage tardif, l'affaire Ségalat sonne comme un lourd échec pour la justice vaudoise.

Les juges de première instance ont montré une grande légèreté dans le traitement du dossier ; se croyant sans doute dans un épisode des Experts, ils ont accepté de se laisser embarquer dans le scénario improbable d'un tueur invisible venu et reparti sans laisser la moindre trace derrière lui, avec encore moins de mobiles que le gendre de la victime, tout en faisant fi des éléments à charge pesant sur l'accusé.

On me rétorquera sans doute que les choses ne sont "pas si simples", mais comment justifier alors que le doute raisonnable derrière lequel se sont retranchés les juges de première instance et leur président Jean-Pierre Lador ait été si vite défaussé par leurs collègues de cour d'appel? Quelle confiance peut-on avoir envers des magistrats qui se laissent séduire par des fables échevelées?

Et même si les défenseurs de la vérité peuvent se rassurer en pensant qu'avec ce verdict en appel la justice vaudoise est enfin revenue sur terre, il n'en demeure pas moins que ce soir, Laurent Ségalat, coupable de meurtre, dort en liberté.

L'affaire Ségalat ne peut raisonnablement pas être considérée comme un fonctionnement normal, ni acceptable, de la justice. Face à un échec pareil, chacun doit tirer ses conclusions.

24 novembre 2012

Encore une minute, Monsieur le bourreau

comtesse_du_barry.jpgLes derniers mots prononcés par Madame du Barry, accrochée à la vie alors que la révolution française assoiffée de sang réclamait sa tête, sont passés à la postérité. La "minute" implorée par la condamnée illustre de façon évocatrice l'inéluctabilité face aux efforts dérisoires déployés pour arracher quelques instants de survie. Ajoutant à la force du propos, chacun savait, du bourreau à la victime en passant par le public, que le sort en était jeté.

La célèbre phrase résonne aujourd'hui d'une étrange façon lorsqu'on contemple le destin qui semble attendre l'Europe et l'Euro.

Allons en Allemagne, pays qui va si bien qu'il est chargé de sauver tous les autres. Là-bas, la crise de l'euro trouble même le vote sur le budget:

Le candidat du SPD aux élections législatives de septembre 2013, Peer Steinbrück, a réclamé un report du vote du budget, en raison des incertitudes que la Grèce fait peser sur le contribuable allemand. Steinbrück accuse la chancelière d'«attendre que les problèmes se résolvent d'eux mêmes» en Europe et de faire la «danse du ventre».

«Le temps est venu de dire la vérité, invective le candidat du SPD. La Grèce ne pourra pas retourner devant les marchés cette décennie. La Grèce doit être soulagée de façon substantielle. Et les problèmes de financement de la Grèce ne seront pas maîtrisables sans contribution du contribuable allemand».

 

Le chef de l'opposition a porté le doigt dans la plaie, explique le journaliste. Pourtant, la posture est entachée d'un soupçon d'électoralisme: il s'agit de bien préparer les échéances d'octobre 2013, et s'il est de bon ton de critiquer la chancelière allemande et ses pieux mensonges, Peer Steinbrück se garde bien de proposer une autre solution. Personne ne propose autre chose que d'éponger la dette grecque avec l'argent du contribuable allemand, sauf à remettre en cause le rôle central et la culpabilité historique de l'Allemagne dans la construction européenne, ce qu'aucun candidat ne peut aujourd'hui se permettre. Le budget a d'ailleurs finalement été approuvé...

L'attaque a tout de même le mérite de déciller les yeux des quelques Allemands encore bercés d'illusions en pensant qu'ils ne passeraient pas à la caisse. D'autant plus qu'en Grèce, évidemment, les perspectives ne sont pas bonnes, au point que le pays craigne d'être abandonné:

Le Premier ministre Antonis Samaras (...) a nettement haussé le ton après l'échec des ministres des Finances de la zone euro et du FMI à s'entendre à Bruxelles sur les modalités de la reprise de l'aide financière à la Grèce, gelée depuis juin.

"Nos partenaires et le FMI ont le devoir de faire ce qu'ils ont assumé, ce n'est pas seulement l'avenir de notre pays mais la stabilité de toute la zone euro qui dépend du succès de la conclusion de cet effort ces prochains jours", a-t-il déclaré, alors que le pays est au bord de la cessation de paiement.

 

Voilà le sort la Grèce: poussée à la faillite à cause d'une dette intenable, obéissant servilement à des créanciers publics totalement incompétents, elle en est réduite à mettre en avant sa soumission (évidemment suivie d'aucun résultat) pour quémander une aumône supplémentaire. Le Premier ministre local en arrive même à insister sur les "risques systémiques" liés à la déconfiture de son pays dans un pseudo-chantage assez consternant sur le thème du "si je coule vous coulerez tous avec moi."

Tristes Grecs, ils boiront le calice jusqu'à la lie.

Mais, en plus d'être une source intarissable de métaphores, la Grèce a un autre avantage: tel l'arbre qui cache la forêt, elle permet d'éviter de parler d'autres pays en piètre condition, comme l'Espagne, qui "craint" (c'est-à-dire, en langage non-diplomatique, s'attend avec certitude) à un dérapage budgétaire en 2012:

La Banque d'Espagne a encore mis en garde mercredi le gouvernement sur le risque d'un nouveau dérapage budgétaire en 2012, étant donné le contexte "très défavorable" auquel fait face le pays, qui avait déjà largement dépassé l'objectif fixé [de réduction des déficits] en 2011.

Engagé dans une course à la réduction du déficit, le gouvernement conservateur espagnol a adopté un vaste plan de rigueur, incluant 150 milliards d'euros d'économies et de hausses d'impôts entre 2012 et 2014. Mais "malgré cela, l'information disponible actuellement ne permet toujours pas d'écarter la possibilité d'un dérapage" budgétaire, a estimé M. Linde, qui avait déjà fait une mise en garde similaire le mois dernier.

Le pays, quatrième économie de la zone euro, avait enregistré un déficit de 9,4% du PIB en 2011, bien supérieur aux 6% promis, et s'est engagé à le réduire à 6,3% cette année.

 

En 2011 l'Espagne avait enregistré un déficit de 9,4% du PIB au lieu des 6% attendus, soit un écart supérieur aux critères de Maastricht eux-mêmes. Vous parlez d'une marge d'erreur! Difficile donc d'accorder une quelconque crédibilité aux 6,3% annoncés par le gouvernement pour la fin de cette année...

Mais l'Europe du sud n'est pas la seule à se débattre, même si de gros efforts médiatiques sont effectués pour que le grand public le croie ainsi. En France, par exemple, prenons Dexia. La banque des collectivités locales jouera sa survie en décembre, lors d'une assemblée générale plus tendue que les fêtes généralement organisées durant cette période. La question posée aux actionnaires? Approuver ou refuser une augmentation de capital de 5,5 milliards d'euros entièrement destinée aux Etats belge et Français. En d'autres termes, une quasi-nationalisation - quasi, et non totale, non par manque de volonté politique, mais par manque de moyens des gouvernements concernés: le dirigisme est toujours unanimement salué mais vers la fin, même Moscou manquait de roubles.

Comme de bien entendu, les actionnaires, gentiment préparés, se plieront docilement à la passassion de pouvoir. Qu'ils refusent et Dexia sera liquidée, en faillite, rayée de la carte. Ils perdront tout, avec en plus la certitude que l'Etat se vengera si par malheur il leur reste quelque chose.

De façon intéressante, l'argumentaire en faveur de la prise de contrôle de Dexia joue humblement sur la survie de l'humanité:

Le conseil d'administration déroule un scénario apocalyptique, qu'il considère comme la conséquence la plus plausible d'une liquidation anticipée de Dexia SA. "Le conseil estime que la dissolution de la société aurait des conséquences négatives pour ses actionnaires, mais également des conséquences systémiques très graves."

La filiale française de Dexia, Dexia crédit local (...) subirait de plein fouet la liquidation de Dexia SA, qui rendrait exigible immédiatement le remboursement de ses dettes. Or, ces dettes atteignaient, fin septembre, 386,5 milliards d'euros auxquels s'ajoutent 605 milliards sous forme de contrats de produits financiers dits dérivés.

Dès lors, "un tel défaut menacerait l'ensemble du système financier européen", résume le conseil. (...) Ce défaut créerait vraisemblablement un mouvement de panique sur les marchés, "affecterait (leur) liquidité", "avec un risque important de contagion" à l'ensemble de la zone euro.

 

L'assemblée générale est agendée pour le 21 décembre, soit le jour de la fin du monde. Coïncidence?

Mais non, à supposer que l'Europe ruinée parvienne à se traîner jusque là, le monde ne disparaîtra pas dans une apocalypse de flammes. Ça arrangerait bien du monde, pourtant. Malgré tout, le 22 décembre au matin et les jours suivants, l'Europe survivra, avec ses régimes clientélistes, sa récession, sa dette traînée comme un boulet et ses gouvernements s'agitant sans cesse pour donner le change pendant que le niveau de la dette les étrangle les uns après les autres.

Et des esprits toujours plus nombreux auront en tête la requête pathétique de Madame du Barry menée à l'échafaud. Son ombre plane sur l'Europe, ainsi que celle de la guillotine.

Encore une minute, Monsieur le bourreau.

20 novembre 2012

La démocratie sauce UMP

Après un long suspense, le vainqueur des élections internes de l'UMP est connu: Jean-François Copé remporte la présidence du parti pour les trois prochaines années, avec 50,03 % des voix, soit 98 votes de plus que son adversaire François Fillon.

La version officielle a peu de chances d'être contredite puisque personne ne connaîtra jamais la vérité. Entre les accusations croisées (et fondées) de bourrage des urnes et l'annonce simultanée de la victoire électorale par chacun des deux candidats alors que le décompte officiel n'était même pas arrêté, l'UMP nous a donné un bel aperçu de république bananière, aux antipodes de la respectabilité que les dirigeants du parti souhaiteraient inspirer.

cope_fillon.jpg
Au temps de la belle amitié

Ce triste épisode achève de jeter le discrédit sur un parti politique laminé par ses défaites électorales. Peu de chances que la tendance s'inverse, car les deux poulains s'entêtent à répéter les erreurs du passé.

François Fillon militait pour un "grand rassemblement" allant du centre-gauche aux portes de l'extrême-droite, tout en promettant d'être "sans concession" - déjà, une contradiction dans les termes. Mais après être resté si longtemps et si servilement dans l'ombre de Nicolas Sarkozy et de son quinquennat gâché, comment croire que l'ancien Premier Ministre se serait tardivement découvert une force de caractère suffisante pour relever les défis qui attendent la France?

De son côté, Jean-François Copé, plus jeune et mieux accepté par les militants UMP pur jus a répété son slogan de "droite décomplexée" comme un leitmotiv. Droite décomplexée certes, mais pas au point de pactiser avec le Front National, tout de même! Les complexes sont abandonnés mais les tabous subsistent...

Entre Fillon le "centriste" et Copé "l'homme de droite" on dirait assister au retour de la vieille ligne de fracture entre feu l'UDF et le RPR dissous dans l'UMP dix ans plus tôt - mais sans vraiment disparaître semble-t-il.

Selon la presse, le vainqueur du jour serait Nicolas Sarkozy. L'analyse est absurde. L'ancien président, toujours empêtré dans l'affaire Bettencourt, était tellement méprisé par les Français à la fin de son mandat qu'ils en étaient prêts à mettre à sa place n'importe quel socialiste parvenu à la candidature sur un malentendu - et c'est exactement ce qui s'est passé. Si Nicolas Sarkozy redevient le meilleur candidat possible de la droite après cette pantalonnade, l'UMP est vraiment au fond du trou.

Non, le vrai vainqueur du jour, celui dont aucun média français n'ose parler, c'est évidemment le Front National. Les cadres du parti ont trouvé l'occasion rêvée de tirer à boulets rouges sur l'UMP. Sans être les seuls, ils s'en sont donnés à coeur-joie. "On hésite entre Dallas et le théâtre de guignol", a ainsi commenté le vice-président Florian Philippot sur BFM-TV dès dimanche. D'autres parlaient de "l'Union des Mauvais Perdants" ou évoquaient un partenariat enregistré entre Fillon et Copé comme sortie de crise... Ils n'étaient pas si loin du compte, même si le projet n'a aucune chance d'aboutir. Les rancunes sont tenaces, à la hauteur des enjeux et des manoeuvres.

Bien que Jean-François Copé ait triomphé, fort de ses 98 voix d'avance, l'UMP est divisée comme jamais. Il présidera l'UMP, très affaibli par sa maigre légitimité. La purge des lieutenants du vaincu pourrait être impitoyable et fragmenter encore le mouvement. De l'UDI de Jean-Louis Borloo au Front National de Marine Le Pen, on convoite déjà les bons morceaux.

Bien sûr, rétrospectivement, l'UMP ne semble valoir guère mieux que le PS de 2008 lors de l'affrontement Royal-Aubry pour le poste de Premier Secrétaire. Mais si on connaît les rapports troubles que la gauche entretient avec le vote démocratique, on aurait pu espérer une meilleure conduite de la part de l'UMP. Peine perdue.

En fin de compte, nous n'assistons pas à une défaite de personnes ou même d'idées mais bien à celle de la démocratie. De l'extrême-gauche à l'extrême-droite, aucun parti politique français ne semble accepter les choix démocratiques, fussent-ils issus de leurs propres militants à l'interne. Dans les discours, évidemment, la démocratie et le vote populaire sont unanimement loués, mais en pratique, les votes sont trafiqués, les superviseurs corrompus et le scrutin manipulé en coulisse. Ce n'est pas à qui convainc le mieux, mais à qui dispose de plus de lieutenants fidèles prêts à jurer que tout se passe sereinement tout en bourrant les urnes...

Comment croire au destin démocratique de la France quand aucun de ses partis ne l'applique?

Alors que la France s'enfonce toujours plus profondément dans la crise financière, que l'Etat est loin d'en prendre la mesure, ce mépris des citoyens n'augure rien de bon, lorsqu'il faudra rassembler les Français pour faire accepter des réformes toujours plus pressantes.

14 novembre 2012

Opération Rosebud

Ça pourrait être le titre d'un prochain James Bond, mais non, nous sommes en Suisse: Rosebud est simplement le nom du projet de réfection du Parlement Cantonal. Quoi qu'il en soit, c'est bien assez pour en faire une fresque à grand spectacle!

L'histoire commence en 2002, par un brasier détruisant le bâtiment du Grand Conseil vaudois. Il faut le reconstuire. Le dossier est naturellement confié au Conseiller d'Etat vert François Marthaler, l'élu en charge des infrastructures. Un concours international est lancé pour le projet de remplacement, au terme duquel l'offre est remportée par l'Atelier Cube SA, Lausanne, et Bonell & Gil, un cabinet d'architecture de Barcelone.

A ce moment, voilà l'apparence de l'offre retenue:

vaud,rosebud,démocratie

Pas terrible, mais bon, on a vu pire. Le projet parvient même à réunir une large majorité derrière lui, tous partis confondus.

Seulement, à ce qu'il semble, les architectes (et le Conseiller d'Etat) ont caché leur jeu, car une fois le permis de construire délivré en début d'année, le toit de Rosebud a quelque peu changé...

 vaud,rosebud,démocratie

Oui, vous n'êtes pas daltonien, le toit est devenu un horrible bunker métallique gris (franchement, à quoi s'attendre d'autre en donnant un mandat à un bureau d'architecte baptisé "l'Atelier Cube"?)

L'apparence du bâtiment provoque des réactions unanimement négatives, dont la colère - non seulement il coûte entre quinze et dix-huit millions, ce qui n'est pas rien, mais la population a le sentiment d'avoir été abusée. Pourtant, avec le détachement qui sied à tous ceux pour qui le peuple n'est qu'un ramassis d'incultes, François Marthaler assume complètement: il affirme "ne jamais avoir rien voulu cacher" et prétend sans honte aucune que "le toit en acier, couleur étain, est la meilleure formule pour intégrer le bâtiment dans la Cité", ce qu'il s'est bien gardé de révéler les années précédentes. Il va même jusqu'à lâcher l'argument-alibi par excellence des "séances de consultation" et de la "démarche participative" pour tenter de faire croire qu'il n'est pour rien dans la décision.

Une victime, vous dis-je!

Pour une fois, les députés vaudois ne laissent pas faire. Ils lancent un référendum difficile, durant les mois d'été. La mobilisation est pourtant au rendez-vous, 17'000 paraphes sont récoltés là où 12'000 suffiraient.

Les partisans du Rosebud-tout-métal réalisent petit à petit qu'il n'y a aucune chance que leur créature l'emporte dans un scrutin populaire, d'autant plus que les élections cantonales vaudoises du printemps ont changé la donne: François Marthaler se retirant de la politique, il laisse la gestion du projet au radical Pascal Broulis, d'une nature moins... dogmatique. Ce dernier n'a pas envie de laisser le projet s'embourber dans une votation perdue d'avance, ce qui obligerait à repartir de rien et repousserait la réalisation de dix ans.

Et tout d'un coup, le miracle s'accomplit! Ce qui n'était pas négociable le devient et Rosebud est encore retouché:

vaud,rosebud,démocratie

La taille du toit de l'édifice est revue à la baisse. 30% de volume en moins, une couverture en briques s'intégrant parfaitement aux autres bâtiments de la vieille ville de Lausanne, et une enveloppe budgétaire dans les clous, à dix-sept millions et demi. Rosebud redescend sur terre.

Comme l'explique à chaud Marc-Olivier Buffat, député lausannois du PLR et membre du comité référendaire dans les colonnes du Temps, "si cette deuxième version m'avait été présentée au départ, je n’aurais pas eu de raisons de la combattre." Gageons que cette dernière mouture du toit du parlement vaudois sera la bonne. Si le script original avait été respecté, les députés siègeraient dans le nouveau parlement en 2012 déjà. Nous en sommes loin...

Des années de procédure, un mensonge sur l'apparence finale du projet, une collecte de signature pour un référendum et finalement la remise en question d'une toiture qui ne "pouvait plus être discutée": que de luttes, que d'énergie dépensée, que d'efforts pour contrer l'obstination d'un Conseiller d'Etat écologiste tellement persuadé de son bon goût!

Rien de pire que des politiciens élitistes souhaitant laisser une "trace" sur le patrimoine de la commune dont ils ont temporairement la charge. Trop souvent, cette marque prend la forme d'une cicatrice.