07 mars 2012

Six semaines de chômage pour tous!

Selon toute vraisemblance, l'initiative "Pour 6 semaines de vacances" sera nettement rejetée par le peuple ce dimanche. Si quelques inconnues subsistent quant au degré de rejet - espérons que la Suisse romande ne sorte pas trop du lot, histoire de ne pas renforcer les clichés - la mission de l'initiative a été accomplie, au moins dans le canton de Vaud: mobiliser les forces de la gauche en vue du premier tour des élections pour le Grand Conseil et le Conseil d'Etat.

Quel que soit le degré d'échec, des gens des deux camps seront là pour s'en réjouir. Les uns fêteront une bataille perdue, mais ouvrant la voie à plus de "progrès social" (bientôt la redite avec "5 semaines de vacances pour tous", qui sait?). D'autres célèbreront le rejet d'une initiative démagogique, économiquement suicidaire, brisant d'un même coup les conventions collectives et le fédéralisme, et tutti quanti.

Une connaissance avec qui je discutais de l'initiative me demanda si j'allais voter selon "le coeur ou la raison".

Faisant peu de mystère de mon intention de vote, je lui demandais quand même de préciser ce qu'il entendait par là.

vacances_chomage.jpg- Eh bien, me répondit-il, le coeur, c'est l'envie, les sentiments... Et qui n'aurait pas envie de six semaines de congés par an? Six semaines! Ce serait chouette!

- Bon, d'accord, mais la raison?

- C'est simplement de penser que ça coûterait cher aux employeurs, tout ça... J'avais lu quelque part que si on posait la même question en France, neuf Français sur dix approuveraient. Mais pas en Suisse. Non, en Suisse, les gens sont trop bêtes pour accepter de voter un truc pareil, c'est du masochisme!

Puis il lâcha, malheureux, que les Suisses étaient finalement des gens trop raisonnables.

J'ai repensé depuis à cette petite conversation sur le "coeur" et la "raison" au sujet du vote, mais je suis parvenu à des conclusions très différentes.

Prenons un employé dans un secteur relativement bien portant, disposant d'une solide compétence, ou encore travaillant dans une grande entreprise comme Nestlé ou Roche, voire pour l'administration helvétique. Des personnes de ce genre, estimant leur emploi peu menacé, n'auraient objectivement aucune raison rationnelle de s'opposer à une hausse des vacances obligatoires de 4 à 6 semaines. Le raisonnement le plus égoïste les amènerait donc à voter pour l'initiative.

Egoïsme? Bien entendu. Car à l'autre bout de l'échelle, il y a les Petites et Moyennes Entreprises (PME) de moins de 250 employés. Elles forment une majorité écrasante du paysage économique suisse ; 99.7% des entreprises appartiennent à cette catégorie. La certitude économique et la sécurité de l'emploi ne font pas partie de leur quotidien; non seulement elles sont étranglées par les variations du taux de change, mais les forcer à payer deux semaines de vacances en plus à tous leurs employés pourrait leur porter le coup de grâce. Les salariés des entreprises survivantes s'en sortiraient mieux, mais ils ne sont pas tous seuls.

Alors, six semaines de vacances pour les chanceux, et pour les autres, le chômage...

Si bien que j'en arrive à penser que les Suisses, loin de repousser l'initiative gauchiste par simple froideur rationnelle, le font au contraire à cause de sentiments, au premier chef desquels l'altruisme dans son sens le plus noble. Ils sont prêts à sacrifier un confort immédiat en échange d'un meilleur niveau de vie pour eux-mêmes dans le futur, et pour d'autres, travailleurs anonymes et inconnus mais qu'on contribuera à ne pas jeter au chômage, refusant de céder aux sirènes démagogiques de la gauche.

Contrairement à ce qu'on raconte, je ne suis pas sûr que les Français adopteraient une telle mesure à 90%, à supposer qu'on leur pose la question. Mais nous aurons dimanche la preuve que les Suisses repoussent comme prévu le cadeau empoisonné de six semaines de vacances. Certains se lamenteront de l'échec de cette avancée dans le "progrès social". D'autres, comme moi, tireront une grande fierté de ce que chaque citoyen suisse est capable de voir plus loin que sa petite personne, et de repousser une politique aux effets économiques et sociaux désastreux.

28 février 2012

La Dinde de Fer

La cérémonie des Oscars s'est achevée. Bien qu'au second plan face à l'agitation autour de l'Artiste Jean Dujardin, Meryl Streep a réussi à décrocher une statuette pour son interprétation de Margaret Thatcher - ou plutôt, pour une adaptation de la vie de Margaret Thatcher jugée plaisante auprès du jury d'Hollywood. La formulation est un peu ampoulée mais nettement plus proche de la vérité.

Meryl_Streep_Transformed_Into_Margaret_Thatcher.jpg
Pour incarner Margaret Thatcher, le brushing ne fait pas tout.

Comme le dit Norman Tebbit, qui fut un des plus fervents supporters de Margaret Thatcher et un membre du cabinet entre 1981 et 1987:

Elle était toujours ouverte à la persuasion, mais seulement par des arguments et des faits convenablement rassemblés et présentés, et elle pouvait être rude - parfois même exagérément - envers des collègues qui n'atteignaient pas son niveau d'exigence. Mais, de ma propre expérience, elle n'a jamais été la femme à moitié hystérique, trop émotive et surjouant son rôle qu'incarne Meryl Streep.

 

Sans surprise, ni le réalisateur du film Phyllida Lloyd ni son scénariste Abi Morgan ne firent appel à lui pour le moindre conseil:

Vous auriez pu penser que si vous étiez en train de mettre en place un de ces "biopic" au sujet d'une figure politique dominante de la fin du 20e siècle, vos biographes auraient cherché à contacter ceux qui étaient le plus proche d'elle en ces années-là et leur demander. Je ne sais pas à qui ceux qui ont fait le film ont fait appel. (...) Certainement pas à moi.

 

L'ancien porte-parole de Margaret Thatcher Tim Bell défaussa lui aussi le film, le qualifiant de "non-événement". Il est vrai que pour quelqu'un cherchant à comprendre pourquoi Margaret Thatcher est passée à la postérité au point qu'on lui érige une statue au Parlement britannique, le film ne répond guère à la demande.

Les deux tiers du long-métrage s'appesantissent péniblement sur la période post-2003 (après la mort de son mari Dennis), longtemps après que la Dame de Fer a quitté le pouvoir. Elle traîne dans son appartement, parle à sa fille, souffre d'hallucinations...  Le spectateur est affligé de l'histoire ennuyeuse et pathétique d'une vieille femme à la santé mentale sur le déclin, ponctuée de flashbacks sur quelques événements qui ont donné forme à sa carrière. Que la vieille femme en question soit Margaret Thatcher semble presque un détail.

Les moments clés de son ministère à la tête de l'Etat anglais sont soit passés sous silence, soit réduits à leur plus simple expression. L'épisode de la poll tax résume cinq minutes du film, l'attentat de l'hôtel Brighton tout autant ; la grève des mineurs, moins de cinq ; le siège de l'Ambassade d'Iran n'est pas mentionné du tout; la Guerre des Malouines a droit à un quart d'heure et autant de répliques grotesques, alors qu'elle est si symbolique; la politique de privatisation est réduite à sa plus simple expression, et rien n'est dit de l'impact de sa personnalité sur l'état d'esprit du pays et la fierté qu'elle rendit à l'Angleterre... Et ne parlons même pas de son accession au pouvoir ou de ses années à l'université.

Les producteurs de cinéma ont apparemment décidé de faire un film sur la vieillesse plutôt que sur la vie de Margaret Thatcher. Bon choix pour ne pas rentrer dans les eaux mouvantes du film polémique - quoi que cela réussisse pour d'autres... - car certains positionnements passent mieux auprès des critiques professionnels, dira-t-on. Elle est ainsi passée à la moulinette du politiquement correct de gauche, réduite à une icône du féminisme (ce qu'elle n'a jamais voulu être), dépendante des autres, faible, vulnérable, et sur sa fin. A moins qu'il ne s'agisse d'une métaphore de son héritage politique?

Il y avait pourtant tellement à dire sur Margaret Thatcher! Les épisodes et les événements qui émaillèrent son passage au pouvoir furent si nombreux et si marquants qu'un seul film ne suffirait pas à tous les raconter. Mais sans tenter le récit exhaustif de son existence, il aurait été possible de se concentrer sur un ou deux instants cruciaux du personnage - un peu comme pour George VI - et insister sur le mode de pensée de celle qui reçut le surnom de Dame de Fer, une inflexibilité admirable qui, loin d'être inhumaine, se référait simplement à des principes moraux avec lesquels elle refusait de transiger. Comme le dit encore Norman Tebbit:

Je compris qu'il y avait deux fils dans ses pensées, le premier étant un patriotisme romantique profondément enraciné dans son passé loin des villes. Elle détestait le cynisme urbain envers son pays et son peuple, et cette attitude était renforcée par une croyance religieuse passée de mode et non-conformiste sur ce qui était bien et ce qui était mal. L'autre fil venait de son éducation scientifique et de sa vie professionnelle, non au sein d'une académie mais dans le laboratoire d'une société alimentaire. (...)

Je la trouvais sûre d'elle-même sur les principes de sa politique, mais ouverte quant aux tactiques (...) Jamais, cependant, elle ne sacrifia ses principes pour des motifs tactiques, pas plus qu'elle n'accepta d'aller le long de routes qu'elles qualifiait de façon méprisante de "trop malignes".

 

Même la version française (!) de Wikipedia arrive à résumer ses accomplissements en quelques phrases:

Attachée à ses convictions chrétiennes méthodistes, conservatrices et libérales, invoquant la souveraineté britannique, la protection de l'intérêt de ses administrés et les principes de droit, elle mena une politique étrangère marquée par l'opposition à l'URSS, la promotion de l'atlantisme, la guerre des Malouines en 1982 ou la promotion d'une Europe libre-échangiste au sein de la Communauté économique européenne. Sa politique économique, fortement influencée par les idées issues du libéralisme économique, fut marquée par d'importantes privatisations, par la baisse de la pression fiscale, la maîtrise de l'inflation et du déficit et l'affaiblissement des syndicats.

 

Margaret Thatcher se retrouva à la tête d'un pays ruiné et sclérosé. En 1976, le gouvernement travailliste fut contraint de solliciter l'aide du FMI à hauteur de 4 milliards de dollars, une somme colossale pour l'époque. En 1979, année de son accession au pouvoir, l'Angleterre perdit 30 millions de journées de travail en grèves. Toutes les embauches devaient recevoir l'aval des syndicats. La fiscalité était délirante: la tranche marginale d'imposition sur les revenus du capital atteignait alors 98%, celle sur les revenus de 83% (on est loin des modestes 75% proposés par le candidat Hollande!)

Elle brisa le pouvoir des oligopoles légaux, permis aux plus démunis d'acheter leur logement social, libéralisa l'emploi, réduisit le périmètre de l'Etat, donna à la City la liberté financière pour prendre son envol, restaura la crédibilité internationale du Royaume-Uni et sa place dans le concert des nations... Simplement en refusant de transiger sur ses valeurs et ce qu'elle trouvait juste - des valeurs si pertinentes qu'on baptisa de son nom sa doctrine politique. Et son héritage est encore salué aujourd'hui.

C'était peut-être un peu trop ambitieux pour Hollywood, finalement; mieux valait un film superficiel sur la déchéance mentale due à la vieillesse appliquée à une personnalité connue -  et un oscar à la clef pour Meryl Streep.

23 février 2012

La folie du planisme

Nous sommes dans les derniers jours de février, en l'an de grâce 2012. Après des mois de négociations laborieuses, à l'issue d'un n-ième sommet de la dernière chance, l'Union Européenne vient enfin d'arracher un accord avec la Grèce, les autres pays membres, le Fonds Monétaire International, la Banque Centrale Européenne et des représentants des créanciers du secteur privé.

Tout cela pour arriver à établir l'endettement grec à un niveau "soutenable" de 120,5% du PIB à l'horizon 2020.

Rien qu'en relisant la phrase précédente, on a un petit aperçu de l'absurdité totale dans laquelle s'est engouffrée l'Europe. Elle est absolue, abyssale, définitive. Mais les régimes socio-démocrates sont beaucoup trop le nez dans le guidon de leur course folle vers la faillite pour s'en apercevoir.

Dans quelques années, bien avant le dénouement d'un plan voué à l'échec, l'évidence de ce délire pathologique nous sautera aux yeux. Rétrospectivement, chacun se demandera comment un continent entier a pu ainsi basculer dans la crédulité collective face à une planification pareille, et lui accorder ne serait-ce qu'une once de crédit.

plan.pngDes politiciens professionnels probablement intelligents, grassement payés, conseillés par une armada d'experts de niveau international, abreuvés de dossiers, de résumés pour décideurs et d'une pléthore de diplomates et de techniciens oeuvrant en coulisse pour mettre au point des accords internationaux de la plus grande complexité - une armée de cerveaux, donc - prétendent définir l'avenir économique d'un pays entier sur une période de huit ans.

Supposons qu'ils soient nombreux, motivés, compétents mêmes. Malgré tout leur talent, comment pourraient-ils déterminer à si long terme le destin d'un pays de 10 millions d'habitants, dans un continent avec 500 millions d'Européens, sur une planète comportant 7 milliards d'êtres humains? Comment pourraient-ils prévoir la somme des comportements individuels d'autant d'acteurs économiques qui changent d'avis tous les jours? Et sur huit ans, qui décident de poursuivre leurs études ou non, de se marier, d'émigrer vers tel ou tel pays, de plonger dans la criminalité, de se livrer au travail au noir ou de fonder leur entreprise...

Et encore, nos élites se sont battues comme des lions pour que le score d'endettement soit de 120,5% du PIB et pas 121%, au lieu des 120% initialement prévus. On admire la précision!

On pourrait croire que c'est réglé au millimètre mais en réalité, c'est simplement grotesque. Un article du Point pudiquement intitulé La Grèce peut encore sombrer - quelle surprise! - fait la liste de quelques imprécisions et de leurs conséquences:

[Si] les Grecs dévient d'un seul de leurs objectifs, c'est la sortie de route assurée. Que l'excédent budgétaire primaire (avant déduction du paiement des intérêts de la dette) reste en dessous de 2,5 % du PIB, comme c'est le cas actuellement, et la dette ne cessera d'augmenter. Que les revenus des privatisations n'atteignent que 10 milliards d'euros en 2020, au lieu des 46 milliards escomptés, et la dette ne descendra qu'à 148 % du PIB ! Que la croissance économique soit inférieure à 1 % par an jusqu'en 2020 et elle resterait à 143 %. Que les taux d'intérêt d'emprunt du Fonds européen de stabilité financière (FESF), désormais chargé de lui prêter l'argent, augmentent de 100 points de base et la dette restera à 135 % en 2020...

Au final, l'option d'une sortie de la zone euro n'est pas totalement écartée.

 

"Pas totalement écartée", quelle heureuse tournure de phrase. Selon moi, les chances que la Grèce soit sortie d'affaire - enfin, si avoir un endettement du double des critères de Maastricht peut être considéré comme tel - et encore membre de la zone euro en 2020 sont très exactement de zéro.

Mais tout cela ne constitue que le hors-d'oeuvre, c'est-à-dire les causes internes d'échec du plan. Il en existe une multitude d'autres, liés à l'activité économique mondiale et à la situation géopolitique que traversera le continent.

Ont-ils considéré tous les résultats électoraux possibles en Grèce?

Ont-ils planifié la faillite prochaine du Portugal dans leurs équations?

Ont-ils estimé l'évolution probable des régimes issus du "printemps arabe" sur les huit prochaines années, leurs conséquences à l'échelle européenne sur quelques facteurs annexes comme l'islamisme, la sécurité, l'immigration?

Ont-ils intégré la prochaine guerre entre Israël et l'Iran, son effet sur les relations internationales ou le prix du pétrole? Quel mois cela tombe-t-il exactement? A moins que ces péripéties ne soient que des variables d'ajustement dans le Grand Plan?

L'URSS avait ses plans quinquennaux; l'Union Européenne fait beaucoup plus fort avec des plans sur huit ans. Ils ne fonctionneront pas davantage.

21 février 2012

Des Gripen bien grippés

Depuis que la Suisse a opté pour le Gripen pour remplacer les Tiger vieillissant de sa force aérienne, les manoeuvres politico-médiatiques vont bon train. Il s'agit de désavouer le choix du Conseil Fédéral, de s'attaquer à Ueli Maurer (unique représentant UDC au gouvernement) et, au passage, de jouer un bon tour à l'armée helvétique.

S'il fallait donner un point de départ à cette offensive, on pourrait évoquer, fin janvier, des lettres anonymes d'un mystérieux "groupe pour une armée crédible et intègre" mettant en cause les qualités techniques de l'avion suédois. Un article du Matin Dimanche du 11 février enfonce le clou; l'édition dominicale du journal romand annonce que l'appareil est non seulement inférieur à ses concurrents - l'Eurofighter européen et le Rafale français - mais qu'il en devient incapable d'accomplir ses missions, sur la base de documents confidentiels d'évaluation établis par l'armée.

Au lieu d'une flottille aérienne bon marché, l'armée suisse se retrouverait-elle avec des avions au rabais?

gripen-saab.jpgLes médias font ensuite leurs choux gras d'une réplique malheureuse d'Ueli Maurer avouant ne pas avoir eu connaissance des-dits rapports; en réalité, c'est une méprise de la part du conseiller fédéral. Comme il l'expliqua lui-même un peu plus tard, ce qu'il avait pris pour du matériau original révélé aux journalistes venait en fait de rapports périmés - remontant à 2009 et se référant seulement à la version C/D du Gripen, antérieure à la version E/F qui sera (peut-être!) livrée à l'armée suisse. L'état-major de l'armée fait bloc autour du choix du Gripen pour les forces aériennes helvétiques.

Parallèlement à cela - et toujours relaté dans le Matin Dimanche, décidément très actif sur le dossier - les parlementaires suisses reçoivent par courrier une lettre contenant une contre-offre du constructeur français Dassault, très compétitive face aux tarifs de l'avionneur suédois retenu par la Confédération... Contre-offre purement spéculative (un contrat officiel faisant plusieurs centaines de pages) mais ajoutant encore à la confusion ambiante.

Comme le résuma Alain Rebetez au journal de la TSR le 12 février:

Entre ceux qui ne veulent pas d'un avion de combat, ceux qui voudraient bien d'un avion mais qui ne veulent pas faire des économies ailleurs, et puis ceux qui veulent un avion mais le meilleur, c'est-à-dire le Rafale et pas un autre, eh bien, entre tous ces gens-là qui sont très différents, manifestement il y a une majorité pour faire couler le Gripen.

 

Depuis, non seulement les membres de la commission de politique de sécurité du Conseil national, mais le Parlement s'en sont mêlés, alors que le Conseil Fédéral continue d'estimer que le Gripen représente le meilleur compromis... Difficile de faire entendre sa voix dans le brouhaha de milliers d'intervenants autoproclamés experts en aéronautique militaire!

D'où viennent les attaques contre le choix du Gripen? Si on suit la bonne vieille technique consistant à dénicher "celui à qui profite le crime", Dassault semble bien placé. L'avionneur français a des amis dans la défense helvétique et tout à gagner d'une remise en cause du choix du Gripen. Le Rafale est le meilleur avion sur le plan technique et constituait vraisemblablement le deuxième meilleur choix. Quant aux méthodes de voyou employées pour faire avancer sa cause, eh bien, disons que le manque d'éthique commerciale est un reproche léger face à un fabricant d'armes...

Mais jouer la carte de l'instabilité est un pari dangereux. La classe politique helvétique s'est emparée du dossier non seulement pour se défouler à peu de frais contre le conseiller fédéral UDC Ueli Maurer, mais également contre l'idée même de dépenser de l'argent pour remplacer les avions actuels. Si le Gripen tombe, le Rafale ne ramassera pas forcément la mise.

Ceci dit, Dassault n'a pas grand-chose à perdre.

La Suisse a-t-elle besoin de nouveaux avions de combat?

La gauche antimilitariste pense évidemment que non, rejointe pour l'occasion par une bonne partie du PDC, qui n'est pas contre l'idée de nouveaux avions, mais contre les sacrifices que leur facture impliquera (beaucoup de circonvolutions pour en arriver au même point, comme souvent.)

En réalité, les avions que la Suisse souhaite acquérir - qu'il s'agisse de 18 Rafale ou de 22 Gripen - n'auront pas d'incidence militaire significative. Nos bonnes âmes pacifistes s'inquiètent pour rien: cela fait plus de dix ans que l'armée de l'air suisse a cessé d'exister sur le plan militaire.

La dizaine d'appareils que la Confédération envisage d'acheter ne peuvent pas servir à faire la guerre, ce qui rend caduques les pseudo-évaluations livrées par la presse. L'effectif est bien trop insuffisant, et il sera encore réduit si on tient compte de façon réaliste des immobilisations de matériel pour cause de révision et autres facteurs d'indisponibilité, réduisant le tout à une poignée d'appareils opérationnels à un instant donné.

De fait, l'armée de l'air helvétique n'a pas pour ambition de défendre le territoire contre une agression aérienne ennemie sérieuse - elle en serait bien incapable - mais simplement de faire face à une crise. Le 11 septembre 2001 donne une idée d'une telle situation: un moment clé où la surveillance du ciel doit être maximale pour réagir à tout comportement aérien suspect. Plus proche de nous, on pense aussi simplement à la police du ciel lors de rendez-vous internationaux comme le Forum de Davos.

Quel chef d'Etat étranger accepterait de se déplacer pour venir en Suisse si celle-ci n'était même pas capable d'assurer la sécurité aérienne de son propre territoire?

Pour ces raisons, on ne peut pas imaginer que la Suisse renonce totalement à l'armée de l'air. On ne peut pas non plus envisager une délégation de compétence à une puissance étrangère: non seulement ce serait un aveu de vulnérabilité stupéfiant, mais cela mettrait la Suisse en situation de dépendance inqualifiable vis-à-vis d'un partenaire étranger, sans parler de l'entorse à la neutralité.

Les Tiger ne sont pas les seuls appareils à renouveler. Les FA-18 sont encore opérationnels mais glissent gentiment vers leur fin de vie. Or, non seulement les coûts de maintenance des avions augmentent avec l'âge, mais ils finissent par être périmés sur plusieurs plans (usure des matériaux, compatibilité avec l'armement actuel, informatique embarquée obsolète...) ce qui rend leur remplacement inévitable.

Il ne faut pas se voiler la face: à moins de renoncer à un pan entier de sa souveraineté, la Suisse aura besoin de nouveaux avions. Ueli Maurer a choisi d'en prendre une poignée, et les moins chers; ses adversaires politiques rejettent le compromis sans réaliser que c'est sans doute le meilleur qu'ils puissent obtenir.

Abattre le Gripen, ou Ueli Maurer?

Derrière la polémique économico-militaire se profile une autre attaque plus sournoise en direction du conseiller fédéral UDC. Elle n'est pas sans rappeler l'Affaire des Mirages de 1962.

Cette année-là, en pleine guerre froide, la Suisse cherche à se doter de l'arme aérienne la plus crédible; celle-ci s'incarne dans le Mirage III de Dassault, le meilleur avion polyvalent de l'époque, en remplacement des vieux De Havilland Vampire dont elle dispose jusque-là. A la suite d'un long processus de sélection, une commande est passée pour 100 appareils (à comparer avec les effectifs d'aujourd'hui!) devant être intégralement construits sous licence en Suisse. Citant Wikipedia:

En attendant le lancement de la fabrication, un Mirage IIIC est acheté en 1962 et deux biplaces Mirage IIIBS en 1964. Cependant, les nombreuses modifications envisagées sur les exemplaires de série (Radar Hughes TARAN-18 à la place du Cyrano, modification du train d'atterrissage avant pour faciliter l'utilisation dans les installations souterraines, installation de canons de 30mm d'origine suisse, adaptation de fusées JATO d'assistance au décollage, etc...) et la mise à niveau des machines-outils nécessaire pour pouvoir usiner les pièces font exploser le budget prévu et provoquent un scandale national.

 

Le dépassement du crédit atteint 66%. On parle de tromperie. La première commission d'enquête de l'histoire du parlement est constituée. Elle poussera plusieurs militaires de haut rang et un conseiller fédéral, le vaudois Paul Chaudet, à la démission - et ce, même si en fin de compte les surcoûts se justifient aisément.

On ne voit que trop bien l'intérêt de certains à tenter de rejouer l'histoire. Cela explique tout autant la fébrilité de parlementaires UDC (je pense notamment à Yvan Perrin) à vérifier que tout a été fait dans les formes dans les moindre détails, justement pour éviter au conseiller fédéral Ueli Maurer le triste destin de M. Chaudet. Mais sachant le terrain miné sur lequel évolue M. Maurer depuis des années au sein du Conseil Fédéral, je serais le premier étonné qu'il ait commis une erreur si flagrante qu'elle mette son siège en danger.

Trois avions et un conseiller fédéral sont dans un bateau...

L'affaire des Gripen intéressera-t-elle encore le public pendant quelques mois? Peut-être remettra-t-on l'ensemble du dossier de sélection à plat pour repartir de zéro, ce qui repoussera de plusieurs années la livraison de nouveaux appareils et induira de nouvelles études administratives coûteuses. Peut-être que quelques joutes politiques opposeront en deuxième partie de soirée la ferveur de pacifistes en retard d'une utopie aux partisans guère plus réalistes d'une armée suisse chargée d'être la meilleure du monde avec des budgets sans cesse revus à la baisse.

Il y aura immanquablement un moment où tout cela finira par lasser, si ce n'est déjà fait. On s'en remettra donc enfin au seul organe à même de trancher, c'est-à-dire le peuple souverain. Tout comme Ueli Maurer, je n'ai pas de doute que celui-ci saura faire la part des choses. Le citoyen comprend infiniment mieux les risques géopolitiques pesant sur la Suisse dans les vingts prochaines années que nos doctes politiciens décrétant que l'Avenir Ne Sera Fait Que De Paix, et s'il se trompe, eh bien, il en assumera les conséquences. Reste à savoir quelle question on posera au peuple. Choisira-t-il lui-même le modèle d'avion devant équiper les forces aériennes helvétiques? Sélectionnera-t-il l'enveloppe budgétaire? Ou osera-t-on carrément lui poser la question d'abandonner l'armée de l'air?

Si en France tout se termine par des chansons, en Suisse tout se termine par des votations.

16 février 2012

Une brèche ouverte vers la polygamie

Quel rapport entre un accident de moto et la religion musulmane? A priori, aucun. Pourtant, en statuant sur une banale histoire d'indemnisation suite à un décès, le Tribunal Fédéral helvétique vient d'ouvrir une large brèche dans le droit traditionnel du mariage... Le droit traditionnel monogame, s'entend. Encore faut-il lire entre les lignes.

Hier soir, le présentateur du journal télévisé Darius Rochebin annonce sans ambages: "Ce soir il est question d'adultère avec une décision de justice qui change la conception même du couple. Le tribunal fédéral reconnaît à la maîtresse, plus précisément à la concubine, des droits comparables à ceux de l'épouse légitime."

L'histoire vient de la maîtresse d'un motard tué dans un accident. A la suite d'une longue procédure d'appel jusqu'au Tribunal Fédéral, la plus haute instance judiciaire du pays, elle se voit accorder une indemnisation comme si elle était l'épouse en titre. Comme l'expliquent les juges du tribunal pour justifier leur décision, "dans les faits ils partageaient le toit, la table et le lit." Le motard ne vivait plus avec son épouse depuis quatre ans sans pour autant avoir divorcé, étant en ménage avec sa maîtresse à l'époque de l'accident.

Anne_Reiser.png
Anne Reiser "c'est une révolution de palais"

Suit une interview de Maître Anne Reiser, invitée en tant d'experte du Droit de la Famille, dont voici une transcription.

Darius Rochebin - Anne Reiser, c'est une révolution, un couple qui n'a aucun contrat, simplement un couple de fait, a des droits?

Anne Reiser - C'est ça, c'est exactement ça. C'est à dire effectivement, le Tribunal Fédéral considère l'intensité des liens entre les deux personnes, mariées ou pas, indépendamment de leur statut.

DR - Il faut vivre ensemble, partager le lit, la table, le toit.

AR - Alors voilà oui, c'est ce que dit le Tribunal Fédéral dès l'instant où il y a ce genre de relation alors on a affaire à des proches. Le Tribunal Fédéral aurait pu dire "alors on a affaire à la famille" comme le dit la Cour Européenne des Droits de l'Homme mais il n'est pas allé jusque là.

DR - Ça ouvre toutes sortes de questions, pour l'héritage, pour autre, non?

AR - Alors pas vraiment, mais en revanche, dans le droit des assurances sociales, oui, je le pense, dans la mesure où effectivement... En fait, ce qui est surtout intéressant, c'est que le Tribunal Fédéral dit que dès qu'il y a un lien intense, alors il y a "proche", et ce proche peut se voir accorder le statut de concubin même s'ils ne vivent pas [ensemble] depuis longtemps. C'est surtout ça, et ça veut dire que, en droit des assurances sociales, en prévoyance professionnelle, effectivement, on pourrait tout à fait appliquer le statut de proche au, à, euh, enfin le mettre de la même manière que le statut d'époux, de concubin.

(...)

DR - Le mariage romain, le mariage chrétien... Tout ça, c'est balayé, là?

AR - C'est vrai que c'est une sacrée jurisprudence dans la mesure où le Tribunal Fédéral considère qu'il est d'autres formes de cumul de communautés de vie que le mariage, oui.

DR - un esprit conservateur dira même [qu'il] y a quelque chose d'inouï, un couple qu'on considérait comme adultère, maintenant il a l'onction de la justice?

AR - Voilà, exactement. Oui, c'est une révolution de palais.

 

Dans cette conversation étonnante, le terme "polygamie" n'est jamais mentionné, tel l'éléphant que personne ne veut voir au milieu du salon.

C'est pourtant une large brèche que le Tribunal Fédéral vient d'ouvrir en ce sens, en donnant des droits tant à l'épouse officielle qu'à la concubine. Car comme l'expliquent les journalistes en voix off dans le reportage:

L'automobiliste fautive devra donc verser une indemnité aux deux femmes, la décision du Tribunal Fédéral fera désormais jurisprudence.

 

Le Tribunal Fédéral n'a pas choisi la femme "réelle" face à la femme "officielle", il a choisi les deux!

Les explications de Me Anne Reiser sur le statut de "proche" vis-à-vis du droit des assurances sociales ou de la prévoyance professionnelle prennent ainsi un autre sens, beaucoup plus large.

Maître Charles Guerry, avocat de la maîtresse, se réjouit de ce que la décision initial du tribunal fribourgeois (qui avait accordé les compensations à la seule épouse, selon le droit du mariage) a été brisée et explique la teneur de cette "avancée":

Je crois finalement que c'est une conception morale du mariage et de la vie en société. Je crois que le tribunal cantonal n'a pas osé faire le pas... Il s'en est tenu à une application à la lettre de la loi, qui parle de famille, et n'a pas osé adapter la loi à la vie actuelle.

 

La vie actuelle - et bien plus encore.

Non seulement le Tribunal Fédéral a entériné des droits à une concubine hors mariage, mais il lui a accordé dans cette affaire les mêmes droits qu'une épouse légitime, et en plus de ceux-ci. Le statut de compagne n'a plus rien d'exclusif.

Un musulman (ou un mormon, ne soyons pas sectaire) pourrait ainsi avoir une épouse officielle et au moins une maîtresse, et jouer de la jurisprudence du Tribunal Fédéral en faveur des deux en cas de problème. Dans les formes, le droit du mariage serait légalement respecté, mais dans les faits, y compris pour des questions d'indemnisation ou d'assurances sociales, la polygamie serait entérinée. Au pire, il suffira de prétendre que l'époux ne vivait plus vraiment avec son épouse, ou qu'il ne partageait plus le lit conjugal.

Y a-t-il une limite supérieure au nombre de compagnes, épouses et autres concubines dans le nouveau sens qu'emploie le Tribunal Fédéral? L'arrêté ne le dit pas. Toutefois, sa nouvelle définition d'un partenaire comme celui ou celle qui "partage le toit, la table et le lit" n'a rien de limitatif. On peut très bien imaginer partager le toit, la table et le lit avec trois ou quatre partenaires en même temps (j'entends quelqu'un dire "un harem" dans le fond de la salle...)

Mais même sur la base d'une hypothèse conservatrice, si j'ose dire, deux femmes représentent un bon début.

En faisant fi de la loi et en décidant au-delà des textes de lui imposer leur propre interprétation de la vie en société et de son évolution, les juges de Mon-Repos prennent un virage dangereux. Non seulement ils n'ont aucune légitimité pour réviser le droit au lieu de simplement le préciser, mais leur posture d'apprenti sorcier ouvre la voie à des dérives bien trop évidentes pour qu'on pense à une simple méprise.

12 février 2012

Libéralisme hors-sol

Sur le départ, le président du Parti Libéral-Radical suisse Fulvio Pelli a fait son autocritique - un exercice relativement difficile, et vraisemblablement raté.

Je suis libéral. Cette conviction profonde, aboutissement d'un cheminement personnel, est très antérieure à mon adhésion à un parti politique suisse. Mais elle me pousse naturellement à suivre ce qui se passe dans les rangs du Parti Libéral-Radical.

On peut se demander: que fait un libéral à l'Union Démocratique du Centre? Poser cette question montre un manque de compréhension des valeurs réelles sous-jacentes à chaque formation politique, tant l'UDC que l'actuel PLR. Mais comme cet aspect des choses est central pour notre compréhension, il faut procéder à un développement.

udc.jpgSi on devait vraiment la réduire en deux mots, l'UDC est un parti libéral-conservateur. Libéral sur le plan de la responsabilité individuelle et de l'économie, conservateur sur le plan de la société, par respect des traditions et du mode de vie helvétique prévalant jusqu'à une époque relativement récente.

Lors de ma toute première rencontre officielle dans le parti, la traditionnelle soirée pour les nouveaux membres, je me suis présenté de but en blanc: "Stéphane Montabert, politiquement libéral, nouveau membre UDC." Je me demandais si une telle annonce n'allait pas provoquer quelques haussements de sourcils. Il n'y eu rien de tout cela. Non seulement je fus parfaitement accueilli et accepté, mais surtout, je découvrais vite que j'étais loin d'être seul. Bien d'autres membres, élus et cadres de l'UDC partageaient les mêmes valeurs que moi.

Alors, l'UDC, un vivier de libéraux? C'est aller un peu vite en besogne. L'UDC compte dans ses rangs de solides conservateurs, et on pourra même dénicher des socio-démocrates, hélas, sans se donner trop de peine. Un mouvement tel que l'UDC ne saurait être monolithique, ne serait-ce qu'à cause de sa taille. Mais même eux peuvent être amenés à épouser un certain degré de libéralisme, par simple utilitarisme. Et il y a à l'interne une forte proportion de libéraux, des gens qui ont estimé, comme moi, que la défense de l'éthique libérale était mieux défendue par l'UDC qu'à travers n'importe quel autre parti.

On peut évidemment se semander pourquoi ces "dissidents" ne sont pas dans le giron du parti libéral officiel. Ce qui nous amène à nous y intéresser d'un peu plus près.

Pour commencer, la dénomination du parti libéral est Parti Libéral-Radical, et ce n'est pas pour rien. Dans libéral-radical, il y a libéral, mais surtout radical; ceux qui s'intéressent à l'histoire politique suisse ne peuvent que s'étonner de la fusion récente de deux mouvements aux valeurs aussi antagonistes. Comme le mentionne Wikipedia:

Le PRD a été le parti le plus important de Suisse et représentait l'exclusivité du Conseil fédéral jusqu'en 1892. La construction de la Suisse moderne doit beaucoup au PRD, qui était alors situé à la gauche de l'échiquier politique (d'où son nom de radical). D'autres partis, tels que le Parti socialiste se sont positionnés plus à gauche que le parti radical, qui est de ce fait devenu un parti de droite.

 

Oui, les libéraux helvétiques ont choisi entre 2005 et 2009 de s'unir avec des radicaux considérés comme "héritiers de la gauche anticléricale et jacobine des libéraux de 1830" et nostalgiques de la vision de République Helvétique voulue en son temps par Napoléon. Certes, tout ceci remonte à deux siècles, mais quelques valeurs cardinales du radicalisme sont restées bien vivaces, comme le centralisme et l'étatisme, foncièrement opposés au fédéralisme et au principe libéral de subsidiarité.

Les libéraux n'ont pas accepté ce mariage de la carpe et du lapin que pour de basses raisons électoralistes ; la démarche d'un mouvement en perte de vitesse a été rendue d'autant plus facile qu'ils se sont eux-mêmes singulièrement éloignés des principes libéraux classiques, forçant certains d'entre eux à prendre le maquis. Même s'ils le prétendent encore parfois, ils ne sont plus guère les défenseurs des entrepreneurs et des PME (qui se tournent en masse vers l'UDC) mais ceux des banquiers de l'establishment et des grandes entreprises, le "capitalisme de connivence", la même alliance malsaine entre administrateurs et politiciens qui ronge bien d'autres pays occidentaux.

Pendant des décennies, l'appartenance à la famille radicale était pratiquement un choix professionnel: être cadre du parti était la marque d'appartenance à une certaine élite, un marchepied permettant d'intégrer un siège confortable dans un conseil d'administration de grande entreprise. Cette position d'antichambre du pouvoir économique a amené nombre d'affairistes et d'ambitieux à faire carrière au sein du parti - avec des convictions politiques plus que discutables.

Logo-kreuz-PRD-les-Radicaux.jpgFinalement, les deux composantes de la fusion ne sont, de loin, pas de force égale: les radicaux écrasent les libéraux à l'interne et dans les rouages du parti. Seules les sections "jeunes" laissent un peu plus d'oxygène aux défenseurs de la liberté.

C'est ainsi que le PLR en est devenu à tenir des positions invraisemblables de naïveté et complètement à contre-courant du libéralisme, comme l'adhésion à l'Union Européenne (un ensemble supra-national antidémocratique et bureaucratique) ou le refus du renvoi des criminels étrangers (au nom d'une doctrine universaliste faisant fi de la réalité).

Au sein du PLR, les traditions helvétiques de neutralité, d'indépendance et de démocratie directe sont perçues comme un héritage désuet, quand elles ne sont pas ouvertement combattues.

Pour ceux qui s'intéressent aux médias suisses, il y a à peu près autant d'écart entre le libéralisme authentique et le libéralisme sauce PLR qu'il y en a entre le magazine Bilan sous la direction d'Olivier Toublan (ou sa version alémanique) et ce qu'il est devenu sous la plume d'un Stéphane Benoit-Godet et d'une Myret Zaki... Rien d'étonnant donc à ce qu'un Fathi Derder, émanation journalistique romande portant sa médaille anti-UDC en sautoir, en devienne l'ambassadeur à Berne.

Sachant tout cela, choisir l'UDC n'a rien d'un crève-coeur pour un libéral. Les piques partisanes de certains membres du PLR font sourire, mais montrent aussi que les membres de ce parti, à supposer qu'ils soient eux-mêmes libéraux, semblent bien peu capables d'appréhender la puissance des forces libérales au sein de l'Union Démocratique du Centre - un manque de discernement qui résonne comme une parodie de ce qu'ils reprochent à l'UDC.

Cela allait-il changer avec "l'autocritique" de Fulvio Pelli? C'était en attendre beaucoup. Le président sur le départ d'un agrégat sur le déclin s'est contenté d'un mea culpa du bout des lèvres; s'il a vilipendé "les excès de l'économie" trop vite couverts par le parti - quelle audace! - il regrette le virage tardif en faveur de l'écologie  (parce que retourner sa veste sur le nucléaire après Fukushima n'a rien à voir avec de l'opportunisme...) et bien sûr, dénonce le "populisme" des autres partis, en se gardant bien d'en donner la définition.

Ce n'est que si le PLR atteint à nouveau une part d'électeurs de 20% ces prochaines années qu'il pourra remettre à leur place les ennemis d'une Suisse libérale: "Pour cela, nous devons porter le feu libéral vers les gens de ce pays", estime Fulvio Pelli.

 

Le PLR à 20%? On risque d'attendre longtemps. Quand au "feu libéral" porté par M. Pelli, il risque de ne pas réchauffer grand-monde...

Tous les partis politiques suisses sont traversés par des courants, et le PLR ne fait pas exception. Mais l'incarnation actuelle du grand vieux parti est peut-être plus fragile que n'importe quelle autre. Les tensions sont vives entre des philosophies libérales et radicales diamétralement opposés. Bien sûr, les échecs électoraux successifs n'arrangent rien. Mais il est difficile de convaincre les électeurs quand la moindre discussion profonde à l'interne risque de dégénérer en divorce. On en est réduit à aligner des lieux communs, dans la plus banale superficialité, et son président nous en a malheureusement gratifié d'un dernier exemple.

Personne ne sait de quoi l'avenir sera fait, mais il faudra encore du chemin avant que le PLR ne soit le siège d'un réveil du libéralisme, à supposer que cela survienne un jour.

En attendant, l'indépendance et la neutralité helvétiques, la souveraineté populaire, la baisse des impôts, la gestion saine des deniers publics, l'attention sur les fonctions régaliennes de l'Etat et la défense du fédéralisme n'ont jamais été aussi bien défendus que par l'UDC. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le regrette, c'est un fait.

J'ai une certaine affection pour mes collègues de pensée dans les rangs du PLR, mais j'estime pourtant que place des libéraux est au sein de l'UDC. J'étais parvenu à cette conclusion il y a plusieurs années déjà, et je n'ai jamais eu à le regretter.