28 mars 2012

La Suisse s'offre un procès politique

En s'attaquant ouvertement - et avec raison - au Président de la Banque Nationale Suisse, Christoph Blocher s'est fait de puissants ennemis. Aujourd'hui, ils sortent du bois, pensant disposer d'un levier permettant d'envoyer pour de bon le tribun helvétique en prison.

Tiennent-ils enfin un moyen de faire taire leur bête noire? Ce n'est pas sûr.

"Du délit d'initié à la chasse aux sorcières", écrivais-je il y a quelques mois en publiant un billet relatant l'affaire Hildebrand. Je pensais naïvement que le dossier s'était conclu avec le départ du président de la BNS Philipp Hildebrand, démasqué dans une affaire de spéculation sur le marché monétaire totalement indigne de sa fonction. Les révélations s'étaient succédées petit à petit, rendant les mensonges du banquier intenables et l'acculant finalement à la démission (qu'on se rassure pour lui, il ne finira pas sous un pont).

Revenons sur le déroulement chronologique de l'affaire:

  1. Reto T., informaticien de la banque Sarasin, détecte des opérations sur devises sur le compte du président de la BNS. Il est si scandalisé par ce qu'il voit qu'il décide de prendre des photos de ces opérations avec son téléphone portable.
  2. Les extraits bancaires sont transmis à l'avocat et député thurgovien Hermann Lei. Voyant le côté explosif du scandale, il décide en toute discrétion de faire remonter l'affaire au gouvernement. Il s'adresse à Christoph Blocher, élu au Conseil National, comme intermédiaire.
  3. Christoph Blocher informe Micheline Calmy-Rey, alors présidente de la Confédération, des transactions suspectes menées par le couple Hildebrand. Pas de réaction.
  4. L'affaire est portée devant les médias. La polémique s'emballe. D'un côté, les noms des informateurs (Reto T., Herman Lei et Christoph Blocher) sont livrés à la presse où ils sont dénoncés comme des "agresseurs" contre la Banque Nationale Suisse et sa politique ; mais de l'autre, la polémique sur son président ne désenfle pas. Même si tout un chacun insiste lourdement sur la "légalité" des opérations au vu de la règlementation lacunaire de la BNS, le manque d'éthique et la perte de crédibilité de Philipp Hildebrand l'amènent à jeter l'éponge. L'affaire s'arrête là - même si le directeur n'est pas le seul en cause!

fm_blocher_23434534.jpgDéjà à l'époque, j'avais noté que la colère des médias et de certains membres de la classe politique semblait bien plus dirigée vers le messager Christoph Blocher que contre les autres protagonistes de l'affaire, y compris le banquier central indélicat. L'étape suivante de la chasse au sorcière a été franchie avec l'implication de la justice zurichoise. Le conseiller national a été formellement inculpé lundi dernier pour "violation du secret bancaire". Cette notification a été suivie le lendemain de deux perquisitions, l'une au domicile de M. Blocher sur les hauts de Herrliberg, l'autre au siège d'une de ses sociétés, Robinvest, à Männedorf (ZH).

Le politicien se défend en invoquant l'immunité parlementaire. Les éditorialistes et les commentateurs anti-Blocher s'en donnent à coeur-joie. On discutaille de l'éventuelle immunité, on se réjouit que les documents saisis permettent éventuellement de trouver d'autres moyens de jeter M. Blocher en prison... Ils ont senti l'odeur du sang et cachent mal leur désir de se débarrasser de lui.

Mais que lui reproche-t-on au juste? D'après l'ancien procureur Peter Cosandey:

La Loi sur les banques prévoit jusqu'à trois ans de privation de liberté et des peines pécuniaires pour qui viole le secret bancaire. Elle s'applique en premier lieu au «dépositaire du secret», soit dans le cas présent à l'ex-informaticien de la Banque Sarasin. Ceux qui aident le dépositaire peuvent néanmoins être poursuivis en vertu des articles 24 et 25 du code pénal. L'article 47 de la loi fédérale sur les banques prévoit aussi la possibilité de punir celui qui «incite autrui à violer le secret professionnel». Une disposition qui vaut également si cette incitation reste sans résultat.

 

M. Blocher a-t-il trahi le secret bancaire? Alors même que le premier parti de Suisse défend bec et ongles ce qu'il en reste, l'idée semble cocasse. Mais elle ne résiste pas à l'analyse. Seul l'employé de la banque Sarasin, avec l'accès aux données, a pu se rendre coupable d'un tel crime. Quant à l'unique alternative impliquant directement Christoph Blocher - l'idée qu'il ait pu être le commanditaire de ce vol - elle ne tient pas debout. Aucune information ne fait état de relations entre M. Blocher et Reto T. avant l'affaire. Et si tel était le cas, pourquoi s'embarrasser d'Hermann Lei comme intermédiaire?

Peut-être le ministère public est-il parti à la pêche à ce genre de preuve en perquisitionnant chez l'élu zurichois? La perquisition étant l'équivalent légal du cambriolage, la brutalité de ces violations de domicile pour rechercher des traces de simples conversations datant de plus de trois mois fait hausser quelques sourcils. Quand même Christian Levrat, président du Parti Socialiste suisse, admet que "[M.] Blocher a agi correctement, en rapportant au Conseil fédéral, respectivement à la présidente de la Confédération, les informations sur les opérations en devises menées en privé par Hildebrand", on ne peut guère dire que les faits reprochés à M. Blocher fassent l'unanimité.

Une fois mis dans la confidence d'un risque de délit d'initié de la part du président même de la BNS, Christoph Blocher s'est retrouvé dans une situation impossible. Soit il taisait l'affaire et devenait complice, soit il la remontait aux autorités compétentes (enfin, façon de parler) mais s'exposait alors à des mesures de rétorsion si son nom était révélé au public. Évidemment, il choisit vaillamment la seconde solution et évidemment aussi, quelques fuites soigneusement organisées eurent tôt fait de le désigner comme informateur. Les médias et les autorités sont étonnamment peu curieux sur cet aspect de l'affaire.

L'acharnement judiciaire à l'encontre de Christoph Blocher ne semble pas loin. Plusieurs pistes plaident en ce sens. Bien qu'on l'ait cru un moment, l'homme politique mis en examen lundi dernier ne savait pas qu'il ferait l'objet d'une perquisition le lendemain. Mais alors, qui a donc mis au courant les journalistes de 10 vor 10, le journal du soir de la télévision alémanique, de perquisitions chez lui avant même qu'elles n'aient lieu?

Il y a pire. Vendredi, l'un des deux Procureurs Généraux de Zürich s'est un peu trop lâché dans un bar:

Depuis la table d'à côté, vendredi dernier au Horse Pub de Bülach (ZH), des témoins n'ont pas perdu une bribe des propos tenus derrière une bière par Martin Bürgisser (PRD). Normal, il s'agit d'un des deux procureurs généraux de Zurich et il s'exprime sur l'affaire qui est dans tous les esprits: les perquisitions menées le mardi précédent chez Christoph Blocher et la question épineuse de son immunité parlementaire.

L'un des témoins aurait fait aussitôt un rapport circonstancié de la scène à Christoph Mörgeli (UDC, ZH). Ni une ni deux, l'élu UDC zurichois a diffusé partout une lettre recommandée adressée au procureur Bürgisser. Il y dénonce une violation du secret de fonction pour avoir dit à ses amis sportifs - et aux autres clients du pub - que la levée de l'immunité parlementaire de Christoph Blocher allait être demandée avant mercredi.

[Le procureur bavard] aurait affirmé que si l'ex-conseiller fédéral devait tomber dans cette affaire, ce serait la ruine de l'UDC et que, du coup, c'en serait fini aussi, «enfin», pour Christoph Mörgeli.

 

Mis en cause, le procureur zurichois Martin Bürgisser a nié le viol du secret de fonction, minimisé l'affaire, et démenti le moindre propos désobligeant à l'encontre de MM. Mörgeli et Blocher et de l'UDC. Malheureusement pour lui, le témoin de la scène n'est pas le premier venu -  nul autre que le député UDC au Grand Conseil zurichois Claudio Schmid! - et son compte-rendu de la discussion entre M. Bürgisser et ses amis a été corroboré par un deuxième témoin...

Depuis, Martin Bürgisser avoue avoir "manqué de la sensibilité nécessaire" en abordant l'affaire dans un bar - façon peu élégante de dire qu'il regrette seulement de s'être fait attraper.

A peine constituée, la commission de l'immunité devra faire face à un dossier épineux. M. Blocher a-t-il agi dans le cadre de son travail de parlementaire? Etait-il couvert au moment des faits? Ces questions ne trouveront leur réponse que dans quelques mois. La temporisation sera bienvenue face à une justice zurichoise brûlant les étapes et soudainement prise de frénésie:

Après la perquisition, Christoph Blocher a immédiatement fait valoir son immunité parlementaire, bloquant la procédure. Toutes les pièces saisies sont sous scellés, donc inutilisables tant que la question de l’immunité n’est pas tranchée par le Parlement. Est-ce une erreur du procureur de ne s’être pas préoccupé de ce statut plus tôt? Beaucoup le pensent. Avocat et conseiller national UDC, Yves Nidegger se pose ainsi la question de «l’ordre dans lequel les choses ont été faites». Pour lui, le ministère public a mis la «charrue avec les bœufs», avec pour résultat de ne pas pouvoir utiliser le matériel saisi.

Sur les ondes de la RTS La 1ère, l’avocat genevois Marc Henzelin s’est aussi dit «étonné que le ministère public zurichois n’ait pas pris plus de précaution avant»! Il y voit un problème de procédure, mais aussi de proportionnalité. «Nous n’avons pas affaire à un crime mais à un délit qui concerne une présumée complicité dans la fuite de certains documents, estime-t-il. La démesure entre l’acte soupçonné et l’intrusion qu’est une perquisition est assez choquante.»

 

Le fait que la cible de toutes ces attentions s'appelle Christoph Blocher ne peut être qu'une coïncidence, bien entendu.

On a coutume de dire qu'il a une justice pour les puissants et une autre pour le commun des mortels; mais en Suisse, l'UDC semble elle aussi avoir droit à sa justice d'exception.

20 mars 2012

Lettre aux futurs exilés fiscaux français

Mesdames, messieurs,

Mes chers compatriotes,

Les prochaines élections présidentielles françaises placent les mieux lotis d'entre vous devant un choix impossible. Les deux candidats de tête, François Hollande et Nicolas Sarkozy, semblent rivaliser d'inventivité sur les méthodes à employer pour s'emparer de vos revenus et de votre patrimoine. Ce n'est pas qu'une posture électoraliste ; la France s'abîme toujours plus profondément dans la crise financière et son agressivité fiscale s'en trouve décuplée. Vous en êtes donc parvenu à la seule conclusion logique. Il vous faut quitter le pays.

affiche.pngUne fois le constat établi, reste à trouver la terre d'accueil. La Suisse semble une évidence. La Suisse Romande en particulier allie qualité de vie helvétique, proximité géographique et francophonie. Le TGV met Paris à quelques heures de Lausanne et Genève, et la cité de Calvin dispose même de son aéroport international.

La Suisse bénéficie d'une excellente réputation et d'un attrait indéniable, mais, étant installé dans là-bas depuis quelques années, je me dois d'atténuer l'image un rien idyllique que vous vous faites peut-être de ce petit pays au coeur de l'Europe.

La jalousie, le désir de spoliation et la recherche irrationnelle de boucs émissaires, dont la mise en application vous pousse aujourd'hui à quitter la France, ne se sont pas arrêtés aux frontières de l'Hexagone. Déguisés sous un mince vernis idéologique pour les rendre présentables, ils sont largement présents en Suisse et font leur chemin au sein d'une population économiquement inculte (un comble compte tenu de l'importance historique du secteur bancaire dans le pays) et, parfois, d'une naïveté désarmante.

Prenons l'exemple ô combien parlant du forfait fiscal. Les forfaits fiscaux permettent à des étrangers résidents en Suisse, essentiellement retraités, de subir une imposition sur la base de leur train de vie plutôt que de leurs revenus. Toute activité économique leur est interdite. L'opération n'est rentable qu'à partir d'une certaine fortune ; pendant des décennies, elle a fait de la Suisse un havre de paix pour de riches étrangers souhaitant couler paisiblement leurs vieux jours. Les résidents au forfait profitaient du cadre de vie, les banques de gestion étaient proches de leurs clients et les autorités fiscales locales y trouvaient leur compte.

Aujourd'hui, un peu partout en Europe, les choses ont changé. Qu'un individu se soit acquitté de ses impôts sur chaque centime gagné, paye ses taxes rubis sur l'ongle, sa fortune reste suspecte ; on ne tolère pas l'idée qu'il déplace ses capitaux hors des frontières ; on s'indigne de sa mobilité ; on invoque la "dette sociale" et tous les concepts fumeux qu'on pourra sortir du chapeau. La finalité est évidente. A chaque Etat son troupeau de riches captifs et la tonte sera bien menée.

Aussi absurde que cela paraisse, nombre de citoyens helvétique adhèrent à cette vision.

tonte_mouton.jpgL'idée que l'immigré soit par définition mobile, et l'immigré retraité fortuné encore plus, semble échapper à tout le monde. Or, son absence augmenterait la pression fiscale pour toute la population, parce qu'il faut bien équilibrer les comptes de l'Etat d'une façon ou d'une autre. Cette simple remarque de bon sens n'effleure même pas nos dindes qui s'apprêtent à voter pour Noël.

Entrée en guérilla contre le forfait fiscal, la gauche attaque en suivant la tactique du salami: abattre le forfait fiscal dans quelques cantons, là où il ne concerne finalement personne ; puis progressivement, étendre l'interdiction ; et quand la sauce est bien amenée, imposer brutalement son élimination à toute la Suisse à l'échelle fédérale, suivant la technique éprouvée du "coup de massue venu d'en haut", et au diable l'autonomie cantonale en matière fiscale.

Un jour, on frappe le Valais et ses résidences secondaires, un autre, le canton de Vaud et ses 1200 étrangers au forfait. La mode actuelle consiste à ruiner la Suisse par petits bouts.

Si les forfaits fiscaux en sursis ne concernent qu'une minorité d'entre vous, ils sont symptômatiques d'un état d'esprit. On ferme les frontières aux millionnaires mais pour les autres, et surtout les pires, la porte reste grande ouverte. On loge de vrais-faux requérants d'asile, quitte à expulser des familles. On forme des sans-papiers, quitte à laisser les apprentis en situation régulière sur le carreau. La politique migratoire helvétique marche sur la tête.

L'entrée de la Suisse dans l'Espace Schengen n'a pas influé que sur l'immigration économique. La disparition des frontières profite aussi aux malfrats. Depuis quelques années, la criminalité a explosé. Pour que même un criminologue socialiste l'admette, on devine qu'un certain stade a été franchi.

Baladez-vous dans les rues crottées et taguées de Genève, croisez quelques revendeurs de drogue d'Afrique de l'Ouest au centre de Lausanne, vivez sur l'arc lémanique et faites-vous cambrioler, ou braquer dans une station-service ou une agence de poste ou une banque pas loin de la frontière, et vous comprendrez que la Suisse "propre en ordre" de grand-papa est loin, très loin sous terre, entre deux fossiles de dinosaure.

La Suisse est dans une mauvaise passe. Rien n'indique qu'elle va s'en sortir, bien au contraire. Les priorités de la classe politique sont affligeantes. La population exprime parfois son mécontentement au gré de telle ou telle votation, mais dans les élections générales, c'est l'électroencéphalogramme le calme plat.

Sur un coup d'éclat, les citoyens suisses approuvent parfois des initiatives pour baisser la facture de chauffage ; mais le reste du temps, par habitude, ils continuent d'élire ceux qui laissent les fenêtres ouvertes.

Peut-être aviez vous de ce pays une vision plus proche des clichés habituels, boîtes à coucou, Heidi, montagnes enneigées et délicieux chocolat? La Suisse bénéficie encore d'une belle réputation, elle tombe de haut. Elle n'est pas forcément perdue, d'ailleurs : le chômage reste gérable ; l'Etat est moins endetté que dans le reste de l'Europe ; les citoyens ont encore leur mot à dire, même si, abrutis par la passivité et le fatalisme, ils ne s'en servent plus guère ; le mécanisme des institutions force à une certaine retenue, loin de l'hystérie légaliste française. Mais le réveil de la population tarde à se faire entendre, au point qu'on commence à douter qu'il survienne jamais.

Alors, chers compatriotes français en voie d'exil, sachez-le: la Suisse et ses jolis paysages font une bonne terre d'accueil, mais c'est une terre menacée. En outre, dans sa grande majorité, la classe politique helvétique est servilement soumise à toute organisation supra-nationale, qu'il s'agisse de l'UNESCO, de l'ONU, de la CEDH, de l'Union Européenne, de l'OCDE ou de tout ce que vous pourrez trouver.

Quand on sait que le pays s'est fondé sur l'indépendance des juges étrangers, cela prête à sourire.

Le système politique helvétique favorise aux plus hauts niveaux l'émergence de "candidats de consensus", c'est-à-dire des personnalités les plus faibles. Elles prennent bien plus à coeur de se faire bien voir de leur pairs internationaux que de protéger les intérêts du pays. Oui, la Suisse est bien mal défendue.

En d'autres termes, alors que la Suisse ne cesse de se coucher pour démanteler le peu de secret bancaire qui lui reste, ne vous attendez pas à une grande résistance de sa part lorsque, par exemple, Nicolas Sarkozy mettra à exécution sa menace d'une imposition des Français de l'étranger. Le gouvernement helvétique s'empressera de signer.

Malgré tout, quel que soit le vainqueur de l'élection présidentielle française et puisqu'il faut bien aller quelque part, je m'attends à voir arriver un grand nombre d'entre vous ces prochains mois. Ne soyez pas passifs. Intégrez-vous, et luttez pour que votre pays d'accueil garde quelques qualités.

Faute de quoi, dans pas si longtemps, vous pourriez bien devoir déménager encore.

16 mars 2012

Le Conseil d'Etat à la croisée des chemins

L'électeur vaudois sera confronté à un choix essentiel le 1er avril, lors du 2e tour de l'élection au Conseil d'Etat: faire rentrer l'UDC Claude-Alain Voiblet au gouvernement, ou subir pendant une législature un exécutif de gauche.

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L'affiche de campagne pour le second tour

Depuis mardi, nous connaissons les candidats pour le second tour: Anne-Catherine Lyon et Nuria Gorrite pour le Parti Socialiste, Béatrice Mettraux pour les Verts, Claude-Alain Voiblet pour l'UDC et Emmanuel Gétaz pour Vaud Libre.

Dès dimanche soir, quatre des sept sièges étaient attribués. Si les trois sortants libéraux-radicaux ont été réélus comme dans un fauteuil, le plébiscite revient au socialiste Pierre-Yves Maillard, en tête des suffrages. L'apparente faiblesse de la gauche avec un seul élu est donc trompeuse, d'autant plus que les seconds rangs sont bien fournis: à ce quatuor de tête succèdent dans l'ordre Béatrice Métraux (Verts), Anne-Catherine Lyon (PS), puis la syndique socialiste de Morges Nuria Gorrite (PS), et enfin Claude-Alain Voiblet (UDC). Les autres candidats ne font qu'une apparition anecdotique, le meilleur d'entre eux n'atteignant pas le quart des voix du dernier du groupe de tête.

A gauche, on se presse au portillon; à droite, il n'y a guère que la candidature de M. Voiblet pour sauver la majorité de droite à l'exécutif.

Depuis la disparition de Jean-Claude Mermoud, le canton de Vaud expérimente une curieuse cohabitation: un Parlement à droite et un Conseil d'Etat à gauche. C'est que l'UDC fait face ici comme ailleurs à un flot ininterrompu de polémiques. La représentativité, l'équilibre des forces et tous les beaux discours du même genre tombent à l'eau dès lors qu'on parle d'un modeste siège échu à l'UDC.

L'an dernier, le parti agrarien avait lancé Pierre-Yves Rapaz dans la course au Conseil d'Etat pour l'élection complémentaire. Mal lui en pris. Le syndic de Bex, député et chef du groupe UDC au Grand Conseil Vaudois, échoua sèchement. Les analystes rivalisèrent d'imagination pour expliquer le désaveu des électeurs; les plus optimistes se contentèrent de tabler sur la faible mobilisation lors de ce scrutin, le nouveau Conseiller d'Etat ne siégeant que pour six mois. Mais il devint clair pour tout le monde que le siège perdu ne serait pas facile à reprendre.

C'est donc en resserrant les rangs que l'UDC vaudoise choisit en janvier de lancer dans la course son meilleur candidat, Claude-Alain Voiblet, secrétaire du parti et coordinateur de l'UDC en Suisse romande. Sans même faire campagne, Claude-Alain Voiblet s'est naturellement imposé en interne. Pour ceux qui le connaissent, la décision de l'UDC relève de l'évidence. Claude-Alain Voiblet est un bourreau de travail. Ni "agrarien" ni "blochérien", juste pragmatique et loin des querelles de chapelle, il est largement responsable de la croissance de l'UDC vaudoise pendant ces dernières années. Ses convictions ne l'empêchent pas d'être à la ville un homme courtois et disponible, ouvert et apte au compromis - raisons pour lesquelles il a réussi à accéder à la présidence du Conseil Communal de la ville de Lausanne, notoirement à gauche.

Quoi qu'il advienne le 1er avril, je pense et je continuerai à penser que l'UDC a présenté le meilleur candidat issu de ses rangs, compte tenu des équilibres du canton, des compétences de chacun, et des valeurs de l'UDC. Et je ne suis pas le seul à avoir ce point de vue ; si aucun des "candidats à la candidature" devancés par Pierre-Yves Rapaz l'an dernier ne s'est représenté face à M. Voiblet en janvier, ce n'est pas que leur ambition se soit soudainement éteinte, mais simplement le résultat d'une analyse lucide de leur popularité face à ce candidat naturel.

Dans tous les partis, chacun fourbit donc ses armes pour le second tour. Pauvre Claude-Alain! Alors que même les délégués verts libéraux ont compris les enjeux et ont voté à 44 voix sur 49 en faveur du soutien au centre-droit, les Socialistes et les Ecologistes ne font pas mystère de leur stratégie: ils vont chercher à "diaboliser" Voiblet. Et ce sont ces gens qui parlent de remonter le niveau de la politique...

Le plus triste dans toute cette affaire est que l'élection du 1er avril ne concerne l'UDC que de très loin. Avec au mieux un siège de Conseiller d'Etat sur sept, peu de chances que celle-ci influe de façon démesurée sur la trajectoire du canton. Le véritable enjeu est tout autre, et les état-majors politiques l'ont bien compris: le risque consiste à subir une majorité de gauche à l'intérieur du Conseil d'Etat.

Si le centre-droit échoue, selon toute vraisemblance le Conseil d'Etat vaudois comptera 3 socialistes, 1 écologiste et 3 libéraux-radicaux. Outre le fait que les uns seront sur-représentés et les autres sous-représentés, le Conseil d'Etat sera en porte-à-faux continuel avec le Grand Conseil, et surtout, à gauche, ce qui lui permettra de dilapider sans retenue la bonne santé financière retrouvée que l'équipe sortante est parvenue à restaurer. Ne minimisons pas les capacités de gaspillage, de fiscalité et de nuisance que peut accomplir un exécutif de gauche, même face à un parlement vaudois de droite.

Les Démocrates du Centre jouent pour un siège; les Libéraux-Radicaux, pour le sens des trois qu'ils ont obtenus.

On comprend donc l'appétit des uns et l'inquiétude des autres...

Alors, le Conseil d'Etat vaudois basculera-t-il pour de bon à gauche le 1er avril? Rien n'est certain, même si le retard de Claude-Alain Voiblet semble difficile à rattraper. Il en va de 10'000 voix, c'est énorme. Libéraux-radicaux comprennent enfin le danger: il n'est plus question de tergiverser et de parler de l'UDC ou de ses candidats en tordant le nez, selon les bonnes vieilles habitudes. Il faut pour eux que Claude-Alain Voiblet accède au Château dans deux semaines, point. Il en va de bien plus que de la simple représentativité de l'UDC au Conseil d'Etat.

Les citoyens et les politiciens de centre-droit vaudois semblent découvrir que la présence de l'UDC est indispensable au maintien de leur propre majorité dans le canton.

Dommage que cette révélation survienne si tard.

12 mars 2012

Malheur aux Valaisans!

Des cinq objets fédéraux en votation ce dimanche, l'initiative de l'écologiste Franz Weber "pour en finir avec les constructions envahissantes de résidences secondaires" est la seule grosse surprise, puisqu'elle passe la rampe avec 50.6% des voix.

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Le score des objets en votation (infographie Le Matin)

Revenons sur les objets soumis au vote.

Epargne-logement: le texte visait deux objectifs, encourager l'accession à la propriétée privée et les rénovations à but écologique. L'épargne-logement aurait permis à chaque foyer de constituer un fonds défiscalisé, rempli au maximum pendant dix ans à hauteur de 15'000 CHF par an, pour acquérir une résidence principale. L'initiative me laissait dubitatif, la cherté de l'immobilier en Suisse venant de la rareté de l'offre. Renforcer la demande dans ce contexte n'aurait fait que monter les prix d'autant. En fin de compte, seule la perspective de diminuer les prélèvements fiscaux avait un intérêt. Cette initiative a été rejetée par 55.8% des votants.

6 semaines de vacances: de tous les objets en votation, l'initiative de Travail.Suisse (abordée ici) était clairement le plus gros danger pour la santé de l'économie helvétique. Il ne s'est pas concrétisé, le peuple suisse refusant avec 66.5% de Non de céder aux sirènes de la facilité "à la française". On regardera avec plaisir l'hilarant reportage de la RTS sur le sujet, suivant les pérégrinations de Samah Soula, journaliste de France2, interdite devant ces Suisses qui aiment tant travailler...

Jeux d'argent: sous son nom officiel - Arrêté fédéral concernant la réglementation des jeux d'argent en faveur de l'utilité publique - l'objet donna lieu à peu de débats, tous les partis s'étant entendus pour le soutenir. Il a donc obtenu 87% de Oui, ce qui ne m'a jamais empêcher de le trouver aberrant. Le texte inscrit dans la Constitution des absurdités comme l'obligation pour les loteries et les paris sportifs de reverser leurs bénéfices à des activités publiques, culturelles, sociales ou sportives, garantissant un enterrement de première classe aux jeux d'argent locaux face à la concurrence d'Internet. Nous verrons un peu plus tard de quelle façon la Confédération mettra en place un flicage pour empêcher les aficionados de s'adonner aux paris en ligne...

Prix du Livre: le projet du Parlement visait à instaurer un prix fixe du livre dans toute la Suisse. J'avais également démoli l'absurdité de ce projet ici, ce qui n'a de loin pas empêché la Suisse romande de s'engouffrer dans la brèche. Les Suisses alémaniques eux, ont connu une politique de prix unique jusqu'en 2007 et savent à quoi s'en tenir... Bientôt un projet de prix unique du livre romand?

Résidences Secondaires: le gros écueil du jour vient bien sûr de l'acceptation de l'initiative "Pour en finir avec les constructions envahissantes de résidences secondaires" de l'inénarrable Franz Weber. Elle est sensée réduire à 20% la part de résidences secondaires dans chaque commune de Suisse.

residences.gifOn a coutume de dire que la démocratie est parfois la dictature de la majorité; l'écologiste a su jouer de ce registre dans une opération politique qui restera un modèle du genre.

La carte des cantons montre bien cet état de fait. En vert, ceux qui ne sont pas concernés le moins du monde par le texte et qui ont largement approuvé l'initiative (qui ne voterait pas pour des montagnes jolies avec de paisibles vaches qui broutent?) et en rouge, ceux dont le modèle économique repose sur le tourisme, frappés de plein fouet, et qui l'ont donc massivement rejetée.

Vae victis, disait Brennos. Malheur aux vaincus. Vaincus aujourd'hui les Valaisans, dont l'emploi de milliers de travailleurs du milieu de la construction (et pour tout dire, un pan entier de l'économie) vient d'être jetés à bas par des citadins accrochés à une certaine image d'Epinal des montagnes helvétiques.

Cette initiative est dangereuse pour plusieurs raisons. Elle détruit le fédéralisme - à dessein - puisque l'aménagement du territoire est du ressort de chaque canton et de ses communes. Elle pose que le tourisme des résidences secondaires est quelque chose de nuisible et à combattre, et j'en attends encore la démonstration. Finalement, elle menace la sphère privée de façon inquiétante.

En effet, une maison est une maison, rien de plus. Le terme de "résidence principale" ou de "résidence secondaire" dépend seulement de l'usage qu'en fait son propriétaire. Cet usage peut varier au cours du temps, selon que l'heureux possesseur du bien immobilier soit actif ou à la retraite, par exemple. Elle peut changer au gré des propriétaires successifs de la maison. Il n'y a rien de figé.

Or, en plaçant une limite arbitraire sur le nombre de résidences secondaires que doit comporter une commune, l'initiative prétend régir l'utilisation qui est faite des biens immobiliers. Il va donc falloir établir cet usage. Cela veut dire, surveiller, questionner et interroger les propriétaires pour vérifier que untel ou untel "habite bien" dans sa demeure le temps qu'il faut lorsqu'il déclare que c'est sa résidence principale, ou lorsqu'il a déclaré acheter une maison pour un tel usage.

L'Autriche dispose d'une telle loi, fixant le taux de résidences secondaires à 8% dans certains villages. Résultat? Un jeu du chat et de la souris entre des propriétaires prétendant habiter dans leur logement en tant que résidence principale, et des autorités traquant la consommation d'eau et d'électricité et le remplissage de la boîte aux lettres sur la durée pour vérifier que l'habitant est bien là... Mais la guéguerre n'est pas très virulente, car absolument personne n'a envie de respecter la loi. Ni les propriétaires, qui payent assez cher leur logement de vacances pour supporter qu'on vienne leur chercher des poux, ni les autorités locales, qui se font fort de vivre de ces résidents saisonniers et du secteur de la construction.

En pratique, le texte a été complètement vidé de son sens.

C'est le destin que je devine pour le Valais et les autres sites touristiques de Suisse. Cette initiative est totalement inapplicable - et au lendemain de la votation avec champagne et cotillons, ça commence gentiment à se savoir.

C'est tout simple. Supposons, et c'est déjà difficile, que les chambres du Parlement parviennent à établir un projet de loi qui tienne à peu près la route. Que se passera-t-il? Son application sera nécessairement déléguée aux cantons et aux communes. La façon dont la loi sera rédigée rendra le corset plus ou moins serré, mais il ne faut pas s'y tromper: à moins d'une police fédérale qui reste à inventer, le contrôle de la qualification des logements en "résidence principale" ou "résidence secondaire" incombera nécessairement aux autorités locales.

Or, en refusant le texte à 73,8%, le Valais a clairement fait entendre son avis sur la question. J'en déduis que la traque aux résidences secondaires surnuméraires ne va pas être très intense. Ne minimisons pas pour autant les effets néfastes de la loi: désormais, la construction en Valais devra passer par encore plus de chicaneries administratives pour faire passer le projet comme "résidence principale". Mais pour qui veut vraiment son châlet, il y aura bien moyen. Et en attendant, M. Weber n'a fait qu'empirer la situation.

Nous sommes en 2012 et les Suisses, accrochés à une certaine idée de leurs montagnes, nous rejouent la ridicule Initiative des Alpes de 1994, vraisemblablement avec le même effet.

Il ne suffit pas de décréter et de voter pour que la réalité se plie et se soumette. Si MM. Weber et ses amis veulent que les montagnes restent immaculées, il n'ont qu'à s'en rendre propriétaire en achetant les terrains constructibles et en renonçant à y ériger quoi que ce soit. A cette seule solution réellement légitime, ils préfèreront dévoyer la démocratie en dictature de la majorité, dressant les régions de plaine contre celles de montagne.

07 mars 2012

Six semaines de chômage pour tous!

Selon toute vraisemblance, l'initiative "Pour 6 semaines de vacances" sera nettement rejetée par le peuple ce dimanche. Si quelques inconnues subsistent quant au degré de rejet - espérons que la Suisse romande ne sorte pas trop du lot, histoire de ne pas renforcer les clichés - la mission de l'initiative a été accomplie, au moins dans le canton de Vaud: mobiliser les forces de la gauche en vue du premier tour des élections pour le Grand Conseil et le Conseil d'Etat.

Quel que soit le degré d'échec, des gens des deux camps seront là pour s'en réjouir. Les uns fêteront une bataille perdue, mais ouvrant la voie à plus de "progrès social" (bientôt la redite avec "5 semaines de vacances pour tous", qui sait?). D'autres célèbreront le rejet d'une initiative démagogique, économiquement suicidaire, brisant d'un même coup les conventions collectives et le fédéralisme, et tutti quanti.

Une connaissance avec qui je discutais de l'initiative me demanda si j'allais voter selon "le coeur ou la raison".

Faisant peu de mystère de mon intention de vote, je lui demandais quand même de préciser ce qu'il entendait par là.

vacances_chomage.jpg- Eh bien, me répondit-il, le coeur, c'est l'envie, les sentiments... Et qui n'aurait pas envie de six semaines de congés par an? Six semaines! Ce serait chouette!

- Bon, d'accord, mais la raison?

- C'est simplement de penser que ça coûterait cher aux employeurs, tout ça... J'avais lu quelque part que si on posait la même question en France, neuf Français sur dix approuveraient. Mais pas en Suisse. Non, en Suisse, les gens sont trop bêtes pour accepter de voter un truc pareil, c'est du masochisme!

Puis il lâcha, malheureux, que les Suisses étaient finalement des gens trop raisonnables.

J'ai repensé depuis à cette petite conversation sur le "coeur" et la "raison" au sujet du vote, mais je suis parvenu à des conclusions très différentes.

Prenons un employé dans un secteur relativement bien portant, disposant d'une solide compétence, ou encore travaillant dans une grande entreprise comme Nestlé ou Roche, voire pour l'administration helvétique. Des personnes de ce genre, estimant leur emploi peu menacé, n'auraient objectivement aucune raison rationnelle de s'opposer à une hausse des vacances obligatoires de 4 à 6 semaines. Le raisonnement le plus égoïste les amènerait donc à voter pour l'initiative.

Egoïsme? Bien entendu. Car à l'autre bout de l'échelle, il y a les Petites et Moyennes Entreprises (PME) de moins de 250 employés. Elles forment une majorité écrasante du paysage économique suisse ; 99.7% des entreprises appartiennent à cette catégorie. La certitude économique et la sécurité de l'emploi ne font pas partie de leur quotidien; non seulement elles sont étranglées par les variations du taux de change, mais les forcer à payer deux semaines de vacances en plus à tous leurs employés pourrait leur porter le coup de grâce. Les salariés des entreprises survivantes s'en sortiraient mieux, mais ils ne sont pas tous seuls.

Alors, six semaines de vacances pour les chanceux, et pour les autres, le chômage...

Si bien que j'en arrive à penser que les Suisses, loin de repousser l'initiative gauchiste par simple froideur rationnelle, le font au contraire à cause de sentiments, au premier chef desquels l'altruisme dans son sens le plus noble. Ils sont prêts à sacrifier un confort immédiat en échange d'un meilleur niveau de vie pour eux-mêmes dans le futur, et pour d'autres, travailleurs anonymes et inconnus mais qu'on contribuera à ne pas jeter au chômage, refusant de céder aux sirènes démagogiques de la gauche.

Contrairement à ce qu'on raconte, je ne suis pas sûr que les Français adopteraient une telle mesure à 90%, à supposer qu'on leur pose la question. Mais nous aurons dimanche la preuve que les Suisses repoussent comme prévu le cadeau empoisonné de six semaines de vacances. Certains se lamenteront de l'échec de cette avancée dans le "progrès social". D'autres, comme moi, tireront une grande fierté de ce que chaque citoyen suisse est capable de voir plus loin que sa petite personne, et de repousser une politique aux effets économiques et sociaux désastreux.

28 février 2012

La Dinde de Fer

La cérémonie des Oscars s'est achevée. Bien qu'au second plan face à l'agitation autour de l'Artiste Jean Dujardin, Meryl Streep a réussi à décrocher une statuette pour son interprétation de Margaret Thatcher - ou plutôt, pour une adaptation de la vie de Margaret Thatcher jugée plaisante auprès du jury d'Hollywood. La formulation est un peu ampoulée mais nettement plus proche de la vérité.

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Pour incarner Margaret Thatcher, le brushing ne fait pas tout.

Comme le dit Norman Tebbit, qui fut un des plus fervents supporters de Margaret Thatcher et un membre du cabinet entre 1981 et 1987:

Elle était toujours ouverte à la persuasion, mais seulement par des arguments et des faits convenablement rassemblés et présentés, et elle pouvait être rude - parfois même exagérément - envers des collègues qui n'atteignaient pas son niveau d'exigence. Mais, de ma propre expérience, elle n'a jamais été la femme à moitié hystérique, trop émotive et surjouant son rôle qu'incarne Meryl Streep.

 

Sans surprise, ni le réalisateur du film Phyllida Lloyd ni son scénariste Abi Morgan ne firent appel à lui pour le moindre conseil:

Vous auriez pu penser que si vous étiez en train de mettre en place un de ces "biopic" au sujet d'une figure politique dominante de la fin du 20e siècle, vos biographes auraient cherché à contacter ceux qui étaient le plus proche d'elle en ces années-là et leur demander. Je ne sais pas à qui ceux qui ont fait le film ont fait appel. (...) Certainement pas à moi.

 

L'ancien porte-parole de Margaret Thatcher Tim Bell défaussa lui aussi le film, le qualifiant de "non-événement". Il est vrai que pour quelqu'un cherchant à comprendre pourquoi Margaret Thatcher est passée à la postérité au point qu'on lui érige une statue au Parlement britannique, le film ne répond guère à la demande.

Les deux tiers du long-métrage s'appesantissent péniblement sur la période post-2003 (après la mort de son mari Dennis), longtemps après que la Dame de Fer a quitté le pouvoir. Elle traîne dans son appartement, parle à sa fille, souffre d'hallucinations...  Le spectateur est affligé de l'histoire ennuyeuse et pathétique d'une vieille femme à la santé mentale sur le déclin, ponctuée de flashbacks sur quelques événements qui ont donné forme à sa carrière. Que la vieille femme en question soit Margaret Thatcher semble presque un détail.

Les moments clés de son ministère à la tête de l'Etat anglais sont soit passés sous silence, soit réduits à leur plus simple expression. L'épisode de la poll tax résume cinq minutes du film, l'attentat de l'hôtel Brighton tout autant ; la grève des mineurs, moins de cinq ; le siège de l'Ambassade d'Iran n'est pas mentionné du tout; la Guerre des Malouines a droit à un quart d'heure et autant de répliques grotesques, alors qu'elle est si symbolique; la politique de privatisation est réduite à sa plus simple expression, et rien n'est dit de l'impact de sa personnalité sur l'état d'esprit du pays et la fierté qu'elle rendit à l'Angleterre... Et ne parlons même pas de son accession au pouvoir ou de ses années à l'université.

Les producteurs de cinéma ont apparemment décidé de faire un film sur la vieillesse plutôt que sur la vie de Margaret Thatcher. Bon choix pour ne pas rentrer dans les eaux mouvantes du film polémique - quoi que cela réussisse pour d'autres... - car certains positionnements passent mieux auprès des critiques professionnels, dira-t-on. Elle est ainsi passée à la moulinette du politiquement correct de gauche, réduite à une icône du féminisme (ce qu'elle n'a jamais voulu être), dépendante des autres, faible, vulnérable, et sur sa fin. A moins qu'il ne s'agisse d'une métaphore de son héritage politique?

Il y avait pourtant tellement à dire sur Margaret Thatcher! Les épisodes et les événements qui émaillèrent son passage au pouvoir furent si nombreux et si marquants qu'un seul film ne suffirait pas à tous les raconter. Mais sans tenter le récit exhaustif de son existence, il aurait été possible de se concentrer sur un ou deux instants cruciaux du personnage - un peu comme pour George VI - et insister sur le mode de pensée de celle qui reçut le surnom de Dame de Fer, une inflexibilité admirable qui, loin d'être inhumaine, se référait simplement à des principes moraux avec lesquels elle refusait de transiger. Comme le dit encore Norman Tebbit:

Je compris qu'il y avait deux fils dans ses pensées, le premier étant un patriotisme romantique profondément enraciné dans son passé loin des villes. Elle détestait le cynisme urbain envers son pays et son peuple, et cette attitude était renforcée par une croyance religieuse passée de mode et non-conformiste sur ce qui était bien et ce qui était mal. L'autre fil venait de son éducation scientifique et de sa vie professionnelle, non au sein d'une académie mais dans le laboratoire d'une société alimentaire. (...)

Je la trouvais sûre d'elle-même sur les principes de sa politique, mais ouverte quant aux tactiques (...) Jamais, cependant, elle ne sacrifia ses principes pour des motifs tactiques, pas plus qu'elle n'accepta d'aller le long de routes qu'elles qualifiait de façon méprisante de "trop malignes".

 

Même la version française (!) de Wikipedia arrive à résumer ses accomplissements en quelques phrases:

Attachée à ses convictions chrétiennes méthodistes, conservatrices et libérales, invoquant la souveraineté britannique, la protection de l'intérêt de ses administrés et les principes de droit, elle mena une politique étrangère marquée par l'opposition à l'URSS, la promotion de l'atlantisme, la guerre des Malouines en 1982 ou la promotion d'une Europe libre-échangiste au sein de la Communauté économique européenne. Sa politique économique, fortement influencée par les idées issues du libéralisme économique, fut marquée par d'importantes privatisations, par la baisse de la pression fiscale, la maîtrise de l'inflation et du déficit et l'affaiblissement des syndicats.

 

Margaret Thatcher se retrouva à la tête d'un pays ruiné et sclérosé. En 1976, le gouvernement travailliste fut contraint de solliciter l'aide du FMI à hauteur de 4 milliards de dollars, une somme colossale pour l'époque. En 1979, année de son accession au pouvoir, l'Angleterre perdit 30 millions de journées de travail en grèves. Toutes les embauches devaient recevoir l'aval des syndicats. La fiscalité était délirante: la tranche marginale d'imposition sur les revenus du capital atteignait alors 98%, celle sur les revenus de 83% (on est loin des modestes 75% proposés par le candidat Hollande!)

Elle brisa le pouvoir des oligopoles légaux, permis aux plus démunis d'acheter leur logement social, libéralisa l'emploi, réduisit le périmètre de l'Etat, donna à la City la liberté financière pour prendre son envol, restaura la crédibilité internationale du Royaume-Uni et sa place dans le concert des nations... Simplement en refusant de transiger sur ses valeurs et ce qu'elle trouvait juste - des valeurs si pertinentes qu'on baptisa de son nom sa doctrine politique. Et son héritage est encore salué aujourd'hui.

C'était peut-être un peu trop ambitieux pour Hollywood, finalement; mieux valait un film superficiel sur la déchéance mentale due à la vieillesse appliquée à une personnalité connue -  et un oscar à la clef pour Meryl Streep.