18 janvier 2018

Radicalisations

C'est sous l'intitulé mystérieux de "Radicalisations" que la Municipalité de Renens organisa une soirée pour que des habitants puissent échanger avec des professionnels. Ayant été indirectement à l'origine de cette manifestation à travers une interpellation au Conseil Communal ("Pour que Renens agisse contre le radicalisme islamiste" en 2015) il était de mon devoir de m'y rendre.

Dessine-moi un radicalisé

observatoire2017rad.jpgLa soirée vit affluer un public nombreux. Après différentes présentations du contexte par les autorités mettant bien cette assemblée sous le signe du Padamalgam!, la première présentation commença, donnée par Mallory Schneuwly-Purdie, "Sociologue et formatrice - Pluralités".

L'exposé commença par un long et tortueux cheminement visant à définir ce qu'était le radicalisme, à l'aide de citations comme:

"[Le] processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d'action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l'ordre établi sur le plan politique, social ou culturel." -- Khosrokhavar (2014, p. 7-8)


Fuyez, manants, vous n'êtes pas de taille à rivaliser avec ces puissants intellectuels!

Ceux qui passèrent outre la pédanterie pour s'interroger sur la généralité de cette approche furent rapidement confortés dans leurs doutes par les slides suivants, qui montrèrent quelques exemples "d'idéologies extrêmes" selon la présentatrice, dans cet ordre:

  • Nationalisme
  • Communisme
  • Populisme
  • Islamisme

Le nationalisme faisait sans doute référence au nazisme, alors que ce dernier est avant tout un avatar du socialisme, comme en témoigne la bonne entente entre les communistes et les nazis avant que les seconds ne s'en prennent à l'Union Soviétique lors de la Seconde Guerre Mondiale. Mais le populisme? Même Wikipédia n'en parle pas ainsi, c'est dire. Je fus presque surpris de ne pas découvrir le libéralisme parmi cette collection "d'idéologies extrêmes".

Le malaise empira lorsqu'on aborda - enfin - la question de l'islam. Parmi plusieurs contre-vérités sur cette religion, Mme Schneuwly-Purdie eut l'audace d'affirmer que les mosquées étaient un élément central de la lutte contre la radicalisation, ce qui suscita quelques remous dans la salle. Pour la sociologue, la lutte contre la radicalisation passait par quatre thèmes:

  • Les mosquées comme "espaces de socialisation" ;
  • Les imams comme "acteurs de contextualisation" ;
  • Internet comme "outil de transmission" ;
  • Les jeunes comme "passeurs de savoir" (comprendre: un pied dans la culture musulmane et un autre dans la culture occidentale).

Comme d'autres spectateurs je pense, je me fis la remarque qu'elle venait de brosser le portrait des quatre principaux vecteurs de radicalisation. Et elle eut l'audace de les présenter comme les meilleurs moyens de lutter contre! C'est sûr, un jeune déraciné, livré à lui-même sur Internet et se rendant assidûment à la mosquée pour y écouter les prêches des imams est certainement dans une posture idéale pour échapper à toute radicalisation...

À la fin de ce premier exposé, je me demandais: un passionné des loups est-il finalement la meilleure personne à interroger pour chasser le loup?

Les 99%

La seconde présentation fut donnée par Brigitte Knobel, Directrice du Centre intercantonal d'Information sur les Croyances (CIC). Cette structure para-étatique fondée dans le sillage du Massacre du Temple Solaire avait pour premier but de lutter contre les dérives sectaires. D'islam il ne fut question que tardivement, le CIC n'étant réorienté vers cet aspect que depuis quelques années.

Se signant elle aussi du Padamalgam, Mme Knobel s'efforça de montrer que l'islam n'était finalement qu'un radicalisme parmi "de nombreux autres". Le public eut donc droit à un panel représentatif "de groupes religieux hindous, ésotériques, chrétiens et bouddhistes ayant commis des actes de violence dirigés vers l'extérieur ou vers l'intérieur" (sic). Un attentat à la bombe en Suisse par un illuminé hindou en 1975, soit vieux de quarante-trois ans ; la secte du Temple Solaire ; des illuminés chrétiens d'Afrique du Sud qui se suicidèrent en groupe en avalant du cyanure en 1978 ; ou encore l'attentat au gaz sarin de la secte Aum au Japon en mars 1995. Démonstration très concluante en effet.

Cette présentation fut suivie d'un dernier slide statistique montrant l'activité du CIC sur l'année 2017. Émoi dans la salle: 99% des interventions étaient liées à l'islam, "sauf une, liée à un jeune évangéliste", précisa la conférencière. Patatras! En une seule page d'honnêteté intellectuelle, elle démolit le château de cartes du Padamalgam. Les organisateurs échangèrent quelques regards consternés.

Les questions-réponses dérapent

Légèrement déprimé par ce rouleau-compresseur de bons sentiments (malgré une chute du peloton dans la dernière ligne droite) je me demandais si j'allais assister à une deuxième couche de ripoline lors des questions-réponses sur le modèle de ce que j'avais déjà dû subir lors de la visite des mosquées de Renens. Mais ce soir, le public n'était pas le même. Pas de député pro-islam du Grand Conseil vaudois, pas de Claude Béglé venu lécher des babouches depuis Genève, seulement des gens normaux, et inquiets, et pas forcément aussi incultes que nos hôtes l'auraient pensé - ou espéré, peut-être - sur l'islam et la situation actuelle.

Le ton des questions était franchement hostile vis-à-vis des conférenciers, principalement à cause de leur naïveté confondante sur l'islam. "Comment dans un pays où les Droits de l'Homme sont tellement importants, peut-on accepter une communauté qui ne respecte pas les Droits de l'Homme?" demanda par exemple une vieille dame, sous l'approbation générale.

Mais le moment que j'espérais finit par arriver: un Algérien prit la parole - et évoqua son passé pendant la guerre civile algérienne des années 90, pendant le jihad des moudjahidines. Mme Schneuwly-Purdie ayant évoqué en bonne dhimmie le jihad comme "un combat intérieur pour devenir meilleur", il la remit aimablement à sa place:

"La guerre sainte est une prescription de l'islam. Ce n'est pas un choix, c'est une prescription, sur laquelle il y a unanimité, consensus. On ne peut pas me citer un seul courant religieux de l'islam qui réfute que le jihad soit une prescription. Maintenant vous avez beaucoup entendu parler que dans le coran, c'était dans le cadre d'une émission Infrarouge, que le coran enseignait beaucoup plus le jihad spirituel... J'ai mémorisé le coran pendant des décennies... Il n'y a aucun verset du coran qui parle de jihad spirituel, ni aucun hadith. Si vous connaissez un verset, est-ce que vous pouvez me le citer?"


Ouille.

Après ces interventions, la session de questions-réponses fut rapidement close, écourtée de moitié.

La Verrée

La soirée se conclut par une verrée donnant l'occasion au public de discuter avec les intervenants. Ce fut pour moi l'occasion de quelques échanges surréalistes - l'un d'eux avec Éric Golaz, Délégué cantonal aux affaires religieuses et chargé du dossier de la reconnaissance de l'islam. Pour lui, il fallait reconnaître l'islam sauce UVAM comme communauté d'intérêt public pour mieux la contrôler:

- Excusez-moi, mais en quoi cette reconnaissance aidera en quoi que ce soit à contrôler l'islam de Suisse?

- Eh bien, ils seront obligés de se plier à nos lois, de respecter l'ordre public, l'égalité...

- Vous savez qu'ils ne feront rien de tout cela. Et quand même vous ne pourrez plus le nier, que ferez-vous?

- Il y a des sanctions prévues, euh...

- Comme quoi?

- Eh bien, au pire, cela pourrait aller jusqu'au retrait de la reconnaissance d'utilité publique de la communauté.

- Vous plaisantez? Vous savez parfaitement que lorsque cette reconnaissance sera accordée les autorités n'auront jamais le cran de faire machine arrière, quoi qu'il advienne.


Ayant vu clair dans sa tentative d'enfumer le chaland, il riposta en me demandant ce qu'il fallait faire.

- Mais c'est tout simple Monsieur. Il me semble que le peuple suisse a voté depuis quelques années déjà le Renvoi des Criminels Étrangers.

- Et alors?

- Alors? Chaque islamiste dont on nous raconte les exploits dans les médias a souvent commencé par la délinquance et a un casier judiciaire long comme le bras. Il me semble que si on expulsait manu militari les étrangers criminels au premier, deuxième ou même au dixième délit, on éviterait pas mal des problèmes de radicalisation et de terrorisme musulman simplement parce que ces gens ne seraient plus dans notre pays quand leur viendrait l'idée de commettre un attentat.

- Ah mais Monsieur, c'est compliqué, la Suisse n'a pas d'accords de réadmission...


...Et surtout aucune volonté d'en avoir, pensais-je en concluant la discussion. Mais c'est au cours d'une autre conversation, où je critiquais l'angélisme des sociologues et des autorités et rappelais la dangerosité des islamistes, qu'un haut responsable dont je tairai le nom me livra un conseil, et finalement la clé de l'histoire:

"Tu sais, Stéphane, on est à Renens... Il faut faire attention à ce qu'on dit."


Renens, plus d'une centaine de nationalités, plus de 50% d'étrangers. Un chaudron. Les pièces du puzzle s'emboitèrent: partout en Suisse et en Europe, la veulerie des majorités politiques face à l'islam, le Padamalgam à pleins tubes, l'aveuglement volontaire, la langue de bois, la négation de la menace ne traduisent pas l'incompétence mais la terreur dans laquelle vivent les élites. Le génie malfaisant de l'islam est sorti de la bouteille et, aussi dénuées de force de caractère que d'imagination, elles n'ont que l'apaisement à l'esprit pour essayer de maintenir le statu-quo un peu plus longtemps.

N'excusons pas par l'incompétence ce qui s'explique amplement par la lâcheté.

Ce fut finalement une soirée très instructive.

08 janvier 2018

Et maintenant, Trump est fou.

Dire que les Démocrates s'emploient à éjecter Trump du pouvoir depuis le jour de son élection serait un euphémisme. Incapables depuis plus d'un an d'avaler le résultat d'une élection contraire à leurs attentes, ils n'ont de cesse de trouver le moyen de le renvoyer de la Maison Blanche avant la fin de son mandat. Complot russe, prétendue obstruction à justice, une page Wikipédia tente même de recenser les diverses manœuvres employées dans ce but.

usa,donald trump,manoeuvres politiques,foliePas un mois ne passe sans que vienne s'ajouter une nouvelle excellente raison de chasser le Président en exercice. Disons plutôt que chaque péripétie sur sa présidence, vraie ou fausse mais toujours montée en épingle par les médias, se conclut invariablement par l'examen d'une possible destitution sur la base de ces nouveaux "faits".

La dernière tentative en date se base donc sur une probable "folie" de M. Trump, qui pourrait comme par hasard mener à sa destitution par le biais du 25e amendement.

Une vingtaine de psychiatres et psychologues - forcément "éminents" pour la presse - franchirent le pas en octobre 2017 en publiant un ouvrage collectif sur la question: The Dangerous Case of Donald Trump ("Le Dangereux Cas Donald Trump"). Il reçut bien sûr un certain succès de la part des anti-Trump, confortés par les descriptions hyperboliques livrés aux médias par la coordinatrice très engagée à gauche de l'ouvrage, la psychologue Bandy Lee de l'Université de Yale. Apparemment, il y avait urgence à envoyer M. Trump à l'asile, en camisole de force.

Quelques professionnels du secteur eurent beau objecter que depuis quarante-cinq ans l'Association des psychiatres américains (APA) a établi la "Règle Goldwater", dénonçant comme un grave manquement à l’éthique le fait de dresser le diagnostic d’une personnalité publique sans son autorisation et sans même la rencontrer, personne ne les écouta. Billevesées que tout cela. Les règles de déontologie les plus élémentaires ne sauraient s''appliquer face à Donald Trump!

La nouvelle couche est appliquée ces derniers jours par Michael Wolff et son livre Fire and Fury : Inside the Trump White House ("Feu et Fureur : Dans la Maison Blanche de Trump"). Les médias font leur régal des bonnes feuilles de l'ouvrage. Trump serait un enfant gâté réclamant des "victoires", pris de crises de colère et insultant le personnel de la Maison Blanche et son propre gouvernement ; il s'enfermerait pour ruminer devant plusieurs télévisions en même temps ; il craindrait d'être empoisonné par les repas présidentiels ; il serait quasiment illettré, ou trop impatient, et incapable de venir à bout de textes simples...

usa,donald trump,manoeuvres politiques,folieBien que l'ouvrage soit entièrement à charge et dérive souvent dans le grotesque, les rédactions ne prennent aucune distance lorsqu'elles en parlent. Pour les médias, et Le Temps est en première ligne, Fire and Fury ne représente rien d'autre que la vérité. Comment s'en étonner alors que Michaël Wolff a couché sur le papier, jusque dans des "anecdotes" sur la chevelure de Trump, les fantasmes qu'attendait son public?

Seul problème, une partie au moins du livre est basée sur des affabulations - de l'auteur ou de ses sources - donnant au final un tableau caricatural et mensonger.

Prenons le simple exemple de l'élection. Wolff prétend à de nombreuses reprises que Trump ne voulait "pas vraiment" l'emporter - d'où une promesse faite à son épouse Melania qu'elle n'avait pas à s'inquiéter de devenir Première Dame contre sa volonté, car il n'avait aucune chance. Il aurait de même été parfaitement livide, le soir fatidique, en apprenant finalement sa victoire. Pourtant, Trump s'est battu comme un lion pendant toute la campagne, mettant au point une stratégie novatrice pour arracher aux Démocrates des États considérés comme acquis et enchaînant des dizaines de meetings durant la dernière ligne droite. Pourquoi se serait-il donné tant de peine s'il ne voulait pas gagner? Pourquoi aurait-il lutté avec succès contre seize autres candidats lors des primaires républicaines pour arracher l'investiture du parti s'il ne voulait pas gagner? Pourquoi se serait-il compromis dans l'illégalité avec les Russes, comme l'affirme Wolff, pour arracher un avantage indu dans l'élection, s'il ne voulait pas gagner?

Le récit de Fire and Fury n'a même pas de cohérence interne. Certains intervenants cités par l'auteur ont apporté un démenti cinglant face aux propos qu'on leur prête. Tant que nous n'aurons pas eu le verbatim des enregistrements effectués par l'auteur, nous ne saurons pas où situer le mensonge. Mais Michaël Wolff se couvre lui-même dès l'introduction:

usa,donald trump,manoeuvres politiques,folie
"Beaucoup des comptes-rendus de ce qui s'est passé dans la Maison Blanche de Trump entrent en conflit les uns avec les autres ; beaucoup, à la mode trumpienne, sont cruellement faux. Ces contradictions et cette souplesse prise avec la vérité, sinon avec la réalité elle-même, forment le fil conducteur du livre. Parfois, j'ai laissé les intervenants exposer leurs versions, permettant en retour au lecteur de les juger. Dans d'autres cas, grâce à une cohérence dans les récits et par le biais de sources auxquelles j'ai fini par faire confiance, je me suis arrêté sur une version des événements que je crois véridique."

Alors, Fire and Fury est-il un récit ou une fiction? Probablement un peu des deux, quoique le point de vue de l'auteur sur Donald Trump ne fasse guère de doute. Comment croire alors que Wolff, coutumier de ces dérives, n'a pas prêté davantage de bienveillance à tous ceux qui disaient du mal de Trump? Et comment s'étonner du résultat?

Nous sommes en pleine construction de narrative, celui-ci visant à préparer l'opinion publique à la prochaine offensive démocrate contre Trump. Les médias qui enquêtent aujourd'hui sur la santé de M. Trump sont les mêmes qui refusèrent avec acharnement de rendre compte de l'évanouissement public de Mme Clinton en 2016.

Mais il n'est pas sûr que la sauce prenne. Donald Trump tweete avec son public, parle un langage simple et direct, n'est pas bardé de diplômes des plus hautes universités du pays. M. Trump est indiscutablement un Président atypique et les Américains le savent. Ceux qui ont voté pour lui l'ont fait précisément pour ne plus être menés dans l'ornière par des élites surdiplômées, sûres d'elles et de leur verbe, et bien plus préoccupées par les cercles mondains que par le devenir de la classe moyenne.

Pourtant, Trump est bel et bien dérangé. Père de grands enfants, marié à un ancien mannequin, entrepreneur richissime, vedette de son émission de télé-réalité, il aurait pu couler une retraite paisible en profitant de la vie. À la place, il choisit de se lancer dans la conquête de la Présidence des États-Unis et tente depuis, avec les plus grandes difficultés, de remettre le pays sur les rails. Clairement, aucune personne saine d'esprit ne ferait tout cela.

Mise à jour (14 janvier): Par un étrange tour du destin, nous apprenons que la psychiatre Brandy Lee à l'origine du livre indiquant que M. Trump n'était pas apte à gouverner ne dispose plus de licence de psychiatrie depuis 2015, soit bien avant l'écriture de son livre.

04 janvier 2018

Culture: l'Apocalypse zombie

Les zombies sont à la mode.

On les trouve désormais à toutes les sauces. Aux films, livres et séries télévisées succède une vague sans précédent dans le monde des jeux vidéo. Days Gone, State of Decay II, The Last of Us : Part II, Red Dead Redemption, Resident Evil 2, Death Stranding ou encore Metal Gear Survive sont autant de titres majeurs annoncés pour cette année ou la suivante, dans un marché qui dépasse celui de la musique et du cinéma.

Le sujet est étudié en sociologie, mais pas forcément pour poser les bonnes questions ("Si l’épidémie se produisait, quelles seraient les conséquences sur le plan sociologique?" ... Vraiment, Monsieur le sociologue?). Car, après tout, que signifie cette omniprésence des zombies dans l'esprit du grand public?

Les Grandes Peurs

Hollywood ne saurait représenter autre chose qu'une infime fraction de l'humanité, mais vend ses productions à une grande part de celle-ci. Et à l'instar d'autres industries, l'offre s'adapte à la demande. Notons bien que la mode des catastrophes ne saurait se découper de façon précise. Comme des vagues qui se chevauchent, les thèmes se recouvrent et s'étalent sur une longue durée. Ce n'est que suite à de multiples essais plus ou moins réussis que l'un d'eux trouve grâce auprès du grand public et engendre la production de masse d’œuvres à succès sur le même thème - donnant naissance à un genre proprement dit.

Les peurs de l'humanité montées sur grand écran sont un classique de l'histoire du cinéma, depuis la dystopie de Metropolis (1927), ou l'Homme invisible (1933) mettant en scène la voix désincarnée d'un savant fou devenu insaisissable. A l'issue de la Seconde Guerre Mondiale, Hollywood effraie le grand public à travers des thèmes liés aux craintes du développement scientifique, pourtant à l'origine de la victoire contre le Japon, en l'extrapolant sur fond de Guerre Froide. Le futur fascine mais terrorise, et bien sûr l'anéantissement est toujours dans la balance. C'est l'heure des laboratoires secrets lâchant sur le monde d'étranges inventions, quand les militaires ne déclenchent pas eux-mêmes l'Apocalypse par bêtise ou inadvertance.

cinéma,livresVers les années 70, l'époque est plus propice aux films-catastrophe mettant l'Humanité occidentale en prise avec des forces qui les dépassent - naufrages, éruption de volcans ou invasions extraterrestres - et favorisées par l'amélioration des effets spéciaux. C'est l'heure de La Tour infernale (1974) ou de l'Invasion des Body Snatchers (1978).

Aux craintes des décennies précédentes, les suivantes ajoutent épidémies et météorites menaçant la vie sur la planète entière. Les dangers deviennent plus systématiquement planétaires, montrant non seulement des catastrophes hors des États-Unis, mais allant parfois jusqu'à impliquer d'autres nations dans une résolution conjointe du problème. La tendance au globalisme se confirmera au tournant des années 2000 avec les premiers films visant directement à véhiculer une idéologie politique sur le thème de la catastrophe, comme Le Jour d'Après (2004) où la non-signature par le Président américain d'un traité visant à lutter contre le réchauffement climatique déchaîne littéralement, et dès le lendemain, un tsunami contre la Côte Est.

L'évolution de la technologie et l'émergence d'Internet fera fleurir toute une nouvelle catégorie de dystopies et d'interrogations quant au devenir de l'humanité, la robotisation de la société, l'émergence d'une intelligence artificielle, la plausibilité d'une guerre entre humains et machines, ou la confusion entre réalité virtuelle et monde réel.

Mais depuis des années, au milieu des autres thèmes, les zombies se maintiennent et gagnent en popularité.

Le Zombie, excuse du chaos

Le thème des zombies est très ancien, mais son traitement a évolué au fil du temps. De la créature ranimée obéissant à un maître, le zombie est devenu incontrôlable, puis terriblement contagieux, puis mondial. Les morts-vivants originels ont laissé la place à des humains bien portant soudainement fauchés par la zombification, parfois en quelques minutes.

cinéma,livres

Or, le zombie lui-même est rarement le principal protagoniste de l'histoire. Les premiers films de zombies mettaient l'accent sur le déclenchement de l'épidémie, le réveil de la horde, la survie des premiers civils confrontés par surprise à la marée décomposée comme dans La Nuit des Morts Vivants (1968). Mais depuis plusieurs années déjà le thème est prétexte à autre chose - l'émergence de nouvelles structures sociales au sein d'une société effondrée, les rapports de confiances entre survivants, les perspectives d'avenir, la survie des valeurs occidentales judéo-chrétiennes dans une catastrophe d'ampleur biblique.

Dans ces contextes, le zombie n''a plus qu'un rôle secondaire, quoique essentiel. Il remplit toujours deux fonctions principales du récit:

  1. Justifier la disparition de la société classique. Face aux zombies, les structures des États traditionnels sont invariablement défaillantes et finissent par s'écrouler. C'est sans doute la plus marquante distinction d'avec une invasion extraterrestre, par exemple, ou après des défaites initiales les vaillants défenseurs de la planète finissent par apprendre de leurs erreurs et mettent une raclée aux envahisseurs. Dans le monde des zombies, rien de tel: l'État disparaît du paysage après quelques soubresauts. Il ne subsiste plus que sous la forme d'usurpateurs, ou d'éléments militaires agissant désormais pour leur propre compte comme pillards ou mercenaires.
     
  2. Maintenir un niveau de danger lancinant. L'insouciance n'est pas une option. Faire face à une horde de zombies est une perspective terrifiante mais les survivants sont rapidement aguerris et bien préparés. Les zombies sont en général lents, prévisibles et incapables de tactique, mais forcent les humains à se regrouper pour augmenter leurs chances de survie, du tour de garde à l'expédition de pillage dans un centre commercial. D'autres défis plus complexes émergent assez vite: lutte pour le leadership au sein du groupe, affrontement avec des groupes rivaux, localisation de ressources rares (médicaments, énergie, munitions). Les communautés de survivants entrent en concurrence et donnent rapidement lieu à des affrontements plus dangereux et plus vicieux que contre les zombies, mais ceux-ci restent en arrière-plan pour rappeler à tous le destin qui attend les individus isolés.

Simulation et jeu vidéo

Les survivalistes sont tournés en dérision, mais le grand public est friand de la société désintégrée que met en scène le thème des zombies. La survie dans cet univers se ramène à la mise en application de leurs conseils: être autosuffisant, prêt à se défendre, et paré au maximum d'éventualités.

Si on accepte l'idée d'un monde dévasté par les morts-vivants comme la symbolique d'une société effondrée et généralement hostile, non seulement le thème des zombies prend tout son sens, mais il s'incarne parfaitement dans le médium du jeu vidéo. À l'inverse d'autres supports, et malgré la scénarisation poussée de certains grands titres, le jeu vidéo est l'environnement parfait pour laisser le joueur libre de ses actes et tenter plusieurs approches. Il peut expérimenter et organiser sa survie dans un monde où chaque nouveau lever de soleil est une victoire.

Les titres autorisant des joueurs à se rejoindre en ligne dans un même monde renforcent l'expérience sociale des "survivants", leur permettant d'élaborer des stratégies que même les créateurs du jeu n'auraient imaginées.

Dans son aspect plus polémique, le zombie représente l'Autre, agrémenté d'une dangerosité mortelle et irréconciliable. Rares sont les titres qui considèrent les zombies comme des êtres humains, bien qu'ils l'aient tous été au départ. La perte d'humanité est généralement présentée comme un processus irréversible. On ne peut pratiquement jamais la guérir (bien que parfois des remèdes permettent de juguler la transformation en zombie d'une personne infectée). Or, non seulement les zombies sont nombreux, mais ils sont toujours hostiles. On ne peut pas raisonner un zombie, ni le dresser, ni espérer qu'il change d'avis, ni faire la paix avec lui - pas même une trêve. Le zombie est l'hostilité incarnée et la seule réponse est sa destruction.

Par ailleurs, le zombie permet de s'éviter les foudres du politiquement correct. Les éditeurs de jeux n'ont certainement pas vocation à se transformer en lanceurs d'alertes, et on ne verra jamais Hollywood se lancer dans un film montrant l'émergence d'une guerre civile entre immigrés et autochtones dans les banlieues européennes - quelle que soit la plausibilité d'un tel scénario. Le zombie permet de contourner cet obstacle et de parvenir au même "résultat": une société effondrée, des factions irréconciliables et un danger de tous les instants.

De ce point de vue, la popularité de l'apocalypse zombie prend un tout autre sens: elle pourrait nous préparer, collectivement et inconsciemment, à ce que pourrait être notre survie dans un avenir aussi proche que sombre - même sans morts-vivants.

29 décembre 2017

La Météo n'est pas le Climat... Quand Trump en parle

Entre Noël et le Jour de l'An, Donald Trump a eu la mauvaise idée de lancer un tweet sur la vague de froid qui frappe les États-Unis en ce moment.

trump_tweet_dec29_2017.jpg

Traduction: "Dans l'Est, cela pourrait être la veille du jour de l'an LA PLUS FROIDE jamais enregistrée. Peut-être pourrions-nous nous servir un peu de ce bon vieux réchauffement climatique pour lequel seul notre pays, et pas les autres, était sur le point de payer des MILLIONS DE MILLIONS DE DOLLARS afin de se protéger. Couvrez-vous!"

Il n'en fallait pas davantage pour que les médias se déchaînent (ici, ici, ici ou encore ): une attaque aussi frontale contre le dogme du Réchauffement Climatique d'origine Anthropique (RCA) ne pouvait pas rester impunie.

Pour ne prendre qu'un exemple dans le concert des pleureuses, le Figaro français se livra à un réquisitoire en règle, avec dénonciation de la posture anti-scientifique du Président américain et un parallèle avec un tweet de Jean-Marie Le Pen pour faire bonne mesure - étant entendu que seuls des nazis, au minimum, peuvent douter du RCA.

Pourtant, il fait froid aux États-Unis:

Depuis quelques jours, l'Amérique du Nord est frappée par un froid extrême. Outre les fortes chutes de neige (1,5 mètre en 48 heures), des températures allant de -40 à -50°C ont été enregistrées et la situation pourrait perdurer encore quelques jours selon les météorologues, qui ne prévoient pas de remontée des températures pour le moment. Du jamais vu depuis 1993. Au Canada, les bulletins d'avertissement de froid extrême appellent les populations à la vigilance et à éviter les déplacements.


MAIS MAIS MAIS il ne faut surtout rien en déduire vis-à-vis du réchauffement:

Le tweet de Donald Trump a cependant fait bondir les scientifiques, qui rappellent qu'il existe une différence entre le climat, qui s'étudie sur une longue période, et la météo quotidienne, soumise à des variations saisonnières.


Dont acte. La météo n'est pas le climat, et nul être doué de raison ne saurait confondre l'un avec l'autre.

...Et pourtant.

La fin d'année 2017 étant propice aux rétrospectives, revenons sur quelques événements météorologiques marquants de l'année écoulée.

  • L'ouragan Harvey:
    L'ouragan Harvey qui s'est déchaîné sur le sud des États-Unis, causant la mort ainsi que des milliards de dollars de dégâts, est déjà rangé parmi les pires catastrophes naturelles de l'histoire américaine. (...) Face aux doutes, le météorologiste Eric Holthaus rappelle le danger auquel l'humanité fait face. Le réchauffement climatique n'est pas un mythe, c'est une réalité. Et ses conséquences se sont abattues sur Houston, met en garde le scientifique dans les colonnes de Politico. (...) Le scientifique l'assure: Harvey est une conséquence du réchauffement global.

  • Des inondations en Sierra Leone:
    Plus de 400 personnes ont péri à la suite des inondations survenues [en août]. Si le changement climatique explique l’intensité du phénomène, le nombre de morts est lié à l’absence d’infrastructures adaptées. (...) Plus globalement, le drame survenu la semaine dernière pose la question de l’adaptation défaillante des espaces urbains assujettis aux effets du changement climatique.

  • Des feux de forêt au Canada:
    [Les conclusions de chercheurs américains et australiens] rejoignent celles d'autres experts. Le doyen du Département de foresterie de l'Université de la Colombie-Britannique, John Innes, affirmait il y a quelques jours que le réchauffement climatique contribuait à exacerber l'intensité des feux de forêt, comme ceux qui font rage [en juillet] dans l'Ouest canadien, et à prolonger leur durée.

  • Un éboulement en Suisse:
    Fin août, deux glissements de terrain successifs ont eu lieu en Suisse. Une partie du village alpin de Bondo a été détruit. Une dizaine de personnes auraient trouvé la mort. La catastrophe est survenue lorsqu'une masse rocheuse de quatre millions de m3 s'est détachée de la paroi du Piz Cengalo (3.369 m) et s'est déversée, telle une avalanche, dans une vallée en direction de Bondo, détruisant tout sur son passage.
    Les experts ont également expliqué que l'éboulement avait été causé par le dégel du permafrost (les terrains gelés depuis des millénaires), sous l'effet du réchauffement climatique.

  • Des inondations en Asie du Sud-Est:

    De Miami à Porto Rico, en passant par La Barbade et La Havane, les ravages de la saison des ouragans dans toute l’Amérique latine et les Caraïbes ont sonné comme un rappel du fait que les effets du changement climatique ne connaissent pas de frontières. (...) Les conséquences [du Réchauffement Climatique] ne se limitent pas à cette région. Le niveau record d’inondations enregistré au Bangladesh, en Inde et au Népal a affecté quelque 40 millions de personnes. Plus de 1 200 personnes ont péri et beaucoup d’autres ont perdu leurs maisons, leurs cultures ou leurs lieux de travail.

Les citations agrémentant chacun de ces épisodes météorologiques de 2017 sont issues de sites qui n'hésitent pas à lier météo et climat - y compris pour la vague de froid actuellement subie par les USA - et critiquent aujourd'hui M. Trump pour avoir fait de même. En d'autres termes, ils font exactement ce qu'ils reprochent au Président américain. La seule différence est qu'ils agissent au nom du réchauffement et non contre lui.

Précisons donc la règle médiatique que M. Trump vient d'enfreindre: un épisode météorologique particulier ne saurait être monté en épingle au nom du climat, sauf s'il permet d'appuyer la théorie controversée du réchauffement climatique d'origine humaine.

22 décembre 2017

Illumination: le Conseil Fédéral comprend que l'UE n'est pas une amie.

C'est un peu Noël avant Noël: le Conseil Fédéral découvre que l'UE n'a que faire de la petite Helvétie et ne vise rien d'autre que la destruction de sa place financière. Et pour finir sur ces bonnes nouvelles, le Conseil Fédéral se découvre une épine dorsale.

leuthard_juncker_bisou.jpgTout avait pourtant bien commencé. Lorsque Jean-Claude Juncker était venu à Berne le 23 novembre, on avait mis les petits plats dans les grands. La Présidente de la Confédération Doris Leuthard avait débordé d'enthousiasme et embrassé tout sourire un Jean-Claude Juncker pour une fois à jeun, qui prétendait qu'il serait venu "même sans le milliard de cohésion". Figure rhétorique à n'en pas douter - personne n'eut l'audace de le prendre au mot à Berne. Le gouvernement annonça sans hésitation le versement d'un milliard (en réalité 1,3 milliards, mais ne chipotons pas, il ne s'agit après tout que de l'argent du contribuable) pour la "cohésion" entre les membres d'un club dont le gouvernement rêvait de faire partie depuis toujours.

L'affaire se gâta pourtant le 5 décembre. Pas du côté suisse, bien entendu, où hormis pour l'UDC le versement du tribut était chose acquise, mais du côté européen, avec la publication de la nouvelle liste des paradis fiscaux par l'Union. La Suisse s'y retrouva en charmante compagnie avec 39 autres États, "mis sous surveillance" jusqu'à ce qu'ils montrent patte blanche. Pour une Présidente de la Confédération qui avait tant œuvré à démanteler le secret bancaire pour plaire à Bruxelles, la potion était amère ; Johann Schneider-Ammann sortit même de son mutisme pour faire part de son "irritation".

Le coup de boutoir suivant vint cette semaine, le 21 décembre. L'UE accepta de reconnaître une équivalence de la Bourse suisse, mais pour une durée limitée à un an. La reconnaissance entre bourses est une affaire d'ordre technique qui ne devrait pas poser le moindre problème ; d'autres pays remplissant les mêmes critères, comme les États-Unis, ont obtenu au même moment une équivalence illimitée. Il s'agit donc d'une punition politique. L'UE ne s'en cache même pas. La limitation est "le résultat d'un manque de progrès substantiels sur l'accord-cadre institutionnel", expliqua mercredi le vice-président de la Commission européenne Valdis Dombrovskis.

L'accord-cadre institutionnel? Ce serpent de mer - concocté par le génial Didier Burkhalter - empoisonne depuis quatre ans le dossier des relations entre la Suisse et l'UE. Il consiste, malgré quelques réticences de pure forme, à forcer la Suisse à reprendre automatiquement le droit européen, maintenant et pour toute évolution future. L'UE considère la Suisse comme quantité négligeable et ne veut lui accorder le plein accès à son vaste marché intérieur que si celle-ci ne la dérange pas ; et les Bilatérales I, II et Dieu sait combien commencent à bien faire.

Ce traité, qualifié de "colonial" par l'UDC, revient à chasser la démocratie directe de tous les sujets couverts par la tentaculaire législation européenne. Sur ceux-là, le peuple n'aurait plus rien à dire. Mais mettons-nous un instant dans les chaussures de Bruxelles: entre la libre-circulation adorée comme le Veau d'or par la classe politique suisse et les sacro-saints Accords bilatéraux, la soumission de la Suisse à l'UE semble déjà si profondément enracinée dans le paysage qu'une petite soumission totale devait se tenter. Après tout, tant qu'on gagne, on rejoue!

M. Juncker et les apparatchiks bruxellois ont une faiblesse: ne s'y rendant pas assez souvent, ils voient la Suisse de loin. Le gouvernement local, lui, sait qu'il n'a en l'état actuel quasiment aucune chance de faire passer pareil accord devant le peuple. Au pied du mur, le Conseil Fédéral est donc coincé. Il ne lui reste plus qu'à aboyer. Un peu.

Les jappements de protestation ont donc eu lieu lors d'une étonnante conférence de presse donnée à 13h ce jeudi - un message qualifié "d'anormalement clair" par un diplomate, c'est dire si on rentre en terrain inconnu. Morceaux choisis de la déclaration de la Présidente:

"La Suisse remplit toutes les conditions techniques [pour l'équivalence boursière]. Nous considérons dès lors qu'une reconnaissance limitée est une discrimination évidente de la Suisse."

"[L'UE] procède de la sorte pour affaiblir la place financière suisse."

"La décision de l’UE grève les relations bilatérales sur les dossiers importants. Le Conseil fédéral n’exclut pas de revoir le projet à mettre en consultation."


Le projet en question est bien sûr le nouveau milliard (1,3 milliards, toujours ces arrondis...) du "fonds de cohésion" européen. Le CF envisage également la suppression du droit du timbre, une mesure de "compétitivité" dont on regrette qu'elle ne soit envisagée que dans le contexte de cette dispute tant elle aurait dû être adoptée depuis longtemps.

Mais voilà, les désaccords éclatent au grand jour. Lorgnant sans cesse vers l'Europe sans parvenir à surmonter les réticences de son peuple revêche, le Conseil Fédéral a fini par lasser Bruxelles, qui hausse le ton. Et aujourd'hui il se prend les pieds dans le tapis en essayant avec ses modestes moyens de faire peur au mastodonte européen, mais sans fâcher outre mesure non plus.

Si vous vouliez vous faire entendre de Bruxelles, Mme Leuthard, vous auriez dû mettre dans la balance la fin des Bilatérales I et II, soit la libre-circulation, la suppression de tout trafic routier international en camion à travers la Suisse, et d'autres joyeusetés acceptées sans trop réfléchir par le peuple dans des temps plus insouciants. Là vous auriez eu quelques arguments à faire valoir.

On imagine avec quelle vitesse la Suisse s'aplatira à nouveau si par hasard Bruxelles concédait à accorder une équivalence boursière illimitée. Mais il est aussi possible qu'elle prenne Berne au mot. Depuis le Brexit, la bureaucratie européenne est devenue tendue et irritable ; l'affaire pourrait s'escalader, quoique même dans ce cas les diplomates européens aient d'autres chats à fouetter. La Suisse réussira-t-elle le tour de force d'être encore moins bien traitée que le Royaume-Uni après son divorce?

Il n'existe pas d'amitié entre les nations, seulement une communauté de valeurs entre les peuples ; et pour le reste, seulement des convergences d'intérêt. Dommage qu'il ait fallu 25 ans d'adhésion rampante à l'Union Européenne pour que le Conseil Fédéral finisse par le comprendre.

16 décembre 2017

Fin de la neutralité du Net: Catastrophe ou libération?

Depuis jeudi et sous l'impulsion de Donald Trump, la FCC, l'autorité de régulation américaine des communications, a validé par un vote (3 voix contre 2) le démantèlement des lois passées sous l'administration Obama et connues du grand public sous le nom de "Neutralité du Net". Est-ce une catastrophe ou une libération? Se pourrait-il que le Président américain soit allé trop loin dans sa volonté de détricoter l'héritage Obama? Ou est-ce une bonne chose pour Internet en général et les États-Unis en particulier?

Chacun sera seul juge ; mais pour avoir la moindre chance de comprendre, il faut rester éloigné de la presse francophone dont la superficialité et le biais anti-Trump pèsent lourdement sur la moindre analyse.

Neutralité du Net et Neutralité du Net

La neutralité du Net est un concept quelque peu confus parce qu'il signifie en pratique des choses différentes. À la base, la "Neutralité du Net" est l'idée selon laquelle chaque parcelle d'information venue d'Internet est un ensemble de 0 et de 1, peu importe qu'ils viennent d'une série sous Netflix, de la lecture de ce blog, ou d'un email ; et qu'au bout du compte, tous ces 0 et ces 1 doivent être traités de la même manière.

En d'autres termes, aucun fournisseur d'accès Internet (FAI) ne devrait être capable de vous interdire d'accéder à un quelconque site, ou au contraire d'accélérer votre accès à d'autres sites, puisque ce sont toujours des paquets d'information de même nature.

Notons que l'idée de rejeter des vitesses d'accès différentes est discutable, car tous les flux informatiques n'ont pas la même importance. Le flux vidéo d'un chirurgien en train d'opérer un patient à distance est sans doute plus important que le flux d'interactions de votre partie de Call of Duty, qui sont eux-mêmes plus importants que l'arrivée sur votre ordinateur du énième patch de Windows, ou la synchronisation dans le Cloud des photos du remariage de Tante Huguette.

En réalité, à cause du concept de Neutralité du Net, la non-différentiation du trafic internet est une cause de congestion du réseau.

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La séparation entre paquets lents et paquets prioritaires permet de renforcer l'efficacité d'une infrastructure sans augmenter sa capacité globale. Les organismes chargés de gérer le trafic routier le savent bien.

La différentiation du trafic est un débat ouvert, avec ses partisans et ses adversaires. Mais on trouvera bien moins de gens pour défendre l'idée que les FAI puissent ralentir ou barrer l'accès de certains sites. Et cela tombe bien puisque la Neutralité du Net qui vient d'être démantelée n'a pas exactement la signification que le grand public lui prête, comme nous le verrons.

La Neutralité du Net, dans la décision qui vient d'être prise par la FCC, concerne la catégorisation des Services Internet comme des services de "Titre II" selon la législation américaine, c'est-à-dire leur définition comme services publics au même titre que l'accès à l'eau ou l'électricité.

Confusion et Politisation

Avant d'entrer plus en détail sur ce qui vient de se passer jeudi, mentionnons encore deux aspects singuliers du débat, mais qui ont leur importance:

  • La "Neutralité du Net" dont il est question est une réglementation passée en 2015 à l'instigation de l'administration Obama. Autant dire hier. Internet, Google, Amazon, Wikipédia et bien d'autres ont existé et gagné leurs galons bien avant la législation sur la Neutralité du Net, et même avant la première élection d'Obama.
     
  • La plupart des acteurs en faveur de la "Neutralité du Net" sont des sites comme Twitter, Google, Facebook, Reddit, qui ont tous montré à de nombreuses reprise leur orientation politique de gauche, leur opposition résolue à l'administration Trump, et qui n'ont pas hésité et n'hésitent toujours pas à censurer le contenu de leurs propres utilisateurs dès lors qu'il ne convient pas à l'orientation politique de leur plateforme.

Comme le résume un créateur de contenu:

"Si vous avez le malheur d'exprimer un point de vue de droite, Google repousse votre apparition à la dixième page des résultats de recherche, YouTube vous coupe vos revenus publicitaires ou supprime vos vidéos, Twitter ferme votre compte, et Facebook censure vos publications de sorte qu'elles n'apparaissent jamais dans le flux d'actualités."


usa,donald trump,internet,réformeIl y a donc anguille sous roche.

L'explication remonte à 2010. Avant cette date, la FCC classait les FAI sous le Titre I du Telecommunication Act du Président Clinton, signifiant qu'elle agissait comme entités privées avec un minimum de régulation de la part du gouvernement. Séparément et sans rapport avec cette classification, la FCC considérait les FAI comme responsables du respect des règles de l'Internet Ouvert (pas de débit variable selon le type de données, pas de blocage de site, pas de navigation prioritaire contre paiement).

Le procès Verizon contre la FCC changea cela, précisant que si la FCC souhaitait faire respecter les règles de l'Internet Ouvert, elle devrait désormais classer les FAI sous le Titre II, soit des fournisseurs de services publics, opérant effectivement sous le contrôle d'un monopole d'État. Le changement le plus radical concernant de fait l'apparition d'une licence de diffusion, donnant pouvoir au gouvernement sur eux. La lutte fut épique sur le dossier entre les fournisseurs d'accès, les lobbies et les politiciens ; mais quoi qu'il se passe en coulisse, les globalistes marquèrent un point essentiel puisqu'ils obligèrent désormais les FAI à s'inscrire pour bénéficier d'une licence de diffusion, et à la renouveler régulièrement. Sans licence de diffusion, un FAI était instantanément condamné à la banqueroute.

Obama fut un acteur essentiel de cette transformation, faisant pression sur les trois juges - deux démocrates et un républicain - pour classer les FAI sous le Titre II et donner ainsi le contrôle d'Internet au gouvernement. Cette prise de contrôle aurait pu être mal prise par l'opinion, elle fut donc rebaptisée "Neutralité du Net" et vendue ainsi emballée aux médias. La nouvelle formule passa comme une lettre à la poste!

Big Brother se réveille

Le gouvernement avait donc un pied dans la porte pour le contrôle des FAI grâce au renouvellement de leur licence, mais l'administration Obama n'avait pas encore les moyens légaux de justifier un non-renouvellement de ladite licence.

Cette base légale se concrétisa à travers le Countering Information Warfare Act de 2016. L'Acte donnait lieu à la création d'un "centre inter-agences", basé à la Maison Blanche, dont le chef était directement nommé par le Président, et dont l'intitulé de mission était de "Maintenir, collecter, utiliser et disséminer des enregistrements pour la collecte et l'analyse de donnée liées à des efforts de désinformation étatique et non-étatique et de propagande étrangère". Non-étatique signifie ici: à l'échelle des entreprises, des sites web, et même des individus.

Avec le Countering Information Warfare Act de 2016, n'importe qui pouvait être désormais coupable de "propagande" ou de "désinformation", une accusation d'autant plus facile à formuler que la signification de ces termes étaient laissés à l'appréciation de l'Administration.

Le Countering Information Warfare Act ne donna pas lieu à un débat par le Congrès. À la place, il fut subrepticement glissé dans les 3'000 et quelques pages du National Defense Authorization Act for Fiscal Year 2017, un texte voté la veille de Noël 2016 par des élus dont aucun ne se donna la peine de le lire. La création du Global Engagement Center est pourtant bien là-dedans, avec des détails opérationnels comme:

"Identifier les tendances actuelles et émergentes de propagande et de désinformation étrangère (...) et permettre l'utilisation d'agents infiltrés ou d'opérations clandestines spéciales pour influencer et cibler des populations et des gouvernements, pour coordonner et élaborer des tactiques, techniques et procédures pour exposer et réfuter la désinformation et l'information mensongère étrangère (...)"

"La législation établit un fonds pour aider à la formation des journalistes locaux (...)"

"Le Centre développera, intégrera et synchronisera des initiatives gouvernementales globales pour exposer et contrer les opérations de désinformation étrangères (...)"

 
Et ainsi de suite sur des pages et des pages.

L'Administration Obama visait également à mettre en place des "groupes d'experts" extérieurs au gouvernement, comme des ONG, des organisations de la société civile, des laboratoires d'idées, des compagnies du secteur privé et ainsi de suite, pour détecter et classifier l'information comme "trompeuse".

Vous rappelez-vous du fameux Décodex du Monde? Des associations diverses et variées lançant des procédures pour une remarque jugée litigieuse sur Facebook? Les personnes condamnées en Suisse pour un like? Voilà, en pratique, vers quoi menait l'arbitrage par ces "tierces parties indépendantes".

La boucle est bouclée

En quelques étapes et quelques années, l'Administration Obama mit en branle une mainmise totale d'Internet par le gouvernement américain, sur le territoire des États-Unis.

Bombardé par le flot de fausses nouvelles débordant sur le Net, le grand public aurait progressivement adopté le terme de "fake news" et l'idée de "tiers de confiance" chargés de vérifier la véracité de l'information. Ces tiers de confiance, sans lien apparent avec le gouvernement, auraient formulé des jugements de valeur sur de prétendues "fake news" soigneusement sélectionnées, permettant ensuite à l'administration de faire pression sur les Fournisseurs d'Accès Internet qui transmettaient ces informations par leur réseau, et qui seraient devenus complices simplement en les faisant transiter par leurs infrastructures.

Les FAI auraient eu ensuite deux choix: soit couper le sifflet aux sites "déplaisants" pour les élites en place - Drudge Report, Breitbart, 4chan, Wikileaks, etc. dans le monde anglophone - soit perdre leur licence, auquel cas ils auraient instantanément été conduits à la faillite alors que leur infrastructure aurait été rachetées à vil prix par le gouvernement ou leurs concurrents. Les FAI auraient évidemment obtempéré et une partie de la toile aurait tout simplement disparu.

Et tout cela au nom de la Neutralité du Net!

Tous les scandales visant Hillary Clinton et révélés par Internet auraient-ils pu voir le jour sous ce régime?

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Les partisans de la loi Obama sur la Neutralité du Net s'inquiètent d'un monde où les FAI pourraient arbitrairement supprimer l'accès à des sites web, alors qu'en réalité cette loi permet exactement ce résultat... Sur décision de l'Administration.

Conclusion

Toute cette histoire est 100% authentique - il suffit de suivre les liens vers les divers textes légaux et projets de loi qui émaillent ce billet. Mais comme dans bien d'autres dossiers, l'élection surprise de Donald Trump bouleversa les plans établis par la bureaucratie démocrate. 

Notons que Trump n'aurait eu aucun mal à préserver les directives mises en place par son prédécesseur et les employer à son propre avantage, éliminant progressivement CNN et d'autres canaux du paysage d'Internet suite à leurs mensonges répétés, souvent pris la main dans le sac. Mais, et c'est tout à son honneur, il choisit plutôt de désamorcer la bombe et de l'envoyer à la poubelle.

Il n'y aura pas de Global Engagement Center chargé de faire la guerre de l'information au nom du gouvernement américain sur Internet. Il n'y aura plus de menaces de retrait de licence des opérateurs pour qu'ils éliminent de leur offre les sites présentant une opinion dissidente du pouvoir. Et il n'y aura plus ces taxes que l'Administration prélevait sur le moindre abonnement Internet, les services publics étant plus taxés que les entreprises privées.

Internet ne sera pas "neutre", quoi que ce terme puisse signifier pour chacun, mais il restera peut-être libre un peu plus longtemps.