18 août 2017

Uber et l'argent d'Uber

Pour votre serviteur, la rentrée politique eut lieu hier soir à Lausanne avec les "Assises des Taxis" dans la salle du Conseil Communal de la ville, réservée pour l'occasion.

hotel_de_ville_Lausanne.jpgCette réunion, relayée auprès de la Commission Intercommunale du Service des Taxis à l'initiative du socialiste Benoît Gaillard, visait à rassembler dans un même lieu différents acteurs cantonaux de la mobilité et à entendre leurs commentaires et point de vue sur l'avant-projet de loi cantonale sur le sujet.

Les taxis de la région lausannoise sont en effervescence depuis plusieurs années ; la faute à l'arrivée d'Uber évidemment, qui bouleverse les codes, les usages et les prorogatives d'une profession autrefois protégée par des barrières à l'entrée. L'économie de pénurie volontaire d'autrefois est balayée par l'émergence de l'économie de partage et de la flexibilité des chauffeurs improvisés ; elle laisse sur le carreau tous les chauffeurs de taxis professionnels, qui patientaient souvent des années avant d'obtenir leur plaque officielle et se soumettaient à toutes les réglementations picrocholines et quasiment vexatoires liées au transport professionnel de personnes.

Un an après la mise en place de mesures controversées à Genève, le succès continu d'Uber montre que le changement est clairement au bénéfice du consommateur. La plateforme permet de mettre en rapport des chauffeurs occasionnels ou professionnels et fait respecter la qualité du service à travers un système de notation ; il est aussi possible de connaître le prix de la course avant de commander le véhicule. Mais tout n'est pas rose non plus car la maraude augmente la circulation générale et la pression sur les places de parc publiques - un intervenant mentionna le chiffre estimatif de 500 véhicules dans la région lausannoise. Les taxes liées à l'activité économique (comme les cotisations AVS) sont laissées à la responsabilité des chauffeurs ; des contrôles effectués dans la région lausannoise rapportèrent qu'un certain nombre d'entre eux étaient par ailleurs inscrits à l'aide sociale, cumulant l'assistance publique avec des revenus au noir.

Les taxis ne sont pas complètement désarmés, même s'ils oublient souvent de rappeler leurs propres avantages. Ils bénéficient d'une solide assise historique, de zones de stationnement réservées dans les meilleurs emplacements, voire de la possibilité d'emprunter certains couloirs de bus, ce qui vaut de l'or aux heures de pointe ; et enfin, ils ont la fameuse plaque de taxi permettant à n'importe quel passant de les héler en pleine rue s'ils sont disponibles - encore plus rapide qu'Uber!

Les Assises des Taxis furent donc l'occasion de rassembler tout ce petit monde et d'entendre le point de vue de chacun sur la loi à venir. Parmi eux:

  • Un représentant des Taxis indépendants se plaignant du flou (et donc de l'incertitude légale) quant au devenir des classifications A, B et C actuelles et futures, et regrettant la survivance annoncée du numerus clausus, violant d'après lui la neutralité de l'accès à la libre concurrence défini par l'article 94 de la Constitution helvétique. Il releva également que la restriction de la loi à des gens faisant commerce du transport de passager n'est pas correcte car de nouveaux modèles émergent sans cesse, qui ne sont pas forcément liés à des objectifs économiques (il ne cita pas d'exemple mais chacun pensera par exemple à Nez Rouge).

  •  Un représentant d'une SARL de Taxis, définissant ceux-ci comme un réel service public et demandant donc qu'ils soient protégés comme tel, et que chaque commune puisse décider si elle le souhaite de créer une société de taxi de service public.

  • La Fédération Romande des Consommateurs, expliquant que l'ouverture du marché profitait en premier lieu au consommateur et se félicitant de la clarification des responsabilités dans la nouvelle loi.

  • Un intervenant relevant l'absurdité d'une loi encadrant de façon stricte le transport de passagers alors que d'autres activités rigoureusement équivalentes, comme le covoiturage, ne s'accompagnent d'aucune de ces contraintes - et notant donc que la nouvelle loi se fait aux dépens de la simplicité.

  • Les Transports Publics Lausannois, assumant le pont entre les taxis comme service commercial et la mission de service public au travers de leur offre Taxibus, et de futurs projets de transport multimode au sein de l'agglomération.

  • Le président de la section locale de GastroSuisse (association faîtière de l'industrie hôtelière et gastronomique), qui, parlant au nom des 23 clubs et boîtes de nuit de Lausanne, plaida en faveur du pouvoir d'achat des étudiants qui sont des gros consommateurs d'Uber pour rentrer chez eux après une soirée. Il nota également que la flexibilité d'Uber permettait d'éviter les attroupements en ville alors que les gens - parfois éméchés - attendent longuement un taxi ou les premiers bus de la journée du lendemain

taxi_anonyme.jpgMais évidemment le point d'orgue de la soirée fut dans la venue au micro du responsable régional d'Uber, qui se félicita du projet de loi, uniformisant la pratique et la mettant en conformité avec les textes fédéraux. Disposant d'un bureau à Crissier, il estima que Uber respectait en l'espèce totalement l'obligation de la nouvelle loi de disposer de locaux sur place.

La soirée fut donc l'occasion d'une situation étrange et surréaliste où chaque acteur semblait plutôt satisfait de la nouvelle loi sur l’exercice des activités économiques (LEAE). Le seul reproche récurrent vint de la lenteur de la mise en œuvre, qui prendra probablement plusieurs années. L'animosité contre Uber semble retombée - moins parce que son modèle économique est accepté que parce que les gens sentent bien que pareil service est désormais inéluctable, sous une forme ou une autre.

Ai-je eu le privilège d'assister à un véritable miracle vaudois, voyant autant d'acteurs aux objectifs antagonistes se mettant d'accord sur un texte de compromis? Ou est-ce que chacun espère que les définitions floues contenues dans le texte - le "diffuseur de courses" par exemple - correspondront à une interprétation allant dans son sens? J'ai ma petite idée, et les grandes manœuvres commenceront lors des débats au Grand Conseil.

Le risque d'un texte de loi flou est qu'il soit interprété a posteriori par les juges, au cours de procès qui repousseront d'autant la stabilité législative que tous attendent. "Le diable est dans les détails", entendis-je à plusieurs reprises autour de moi. Beaucoup de diables semblent pour l'instant cachés dans le projet de loi vaudois.

Mise à jour (18 août): certains propos mal attribués à leur auteur ont été corrigés.

14 juin 2017

Sans regret, M. Burkhalter.

Aujourd'hui à 18h00 Didier Burkhalter a donc annoncé sa démission du Conseil Fédéral. Les rédactions travaillent d'arrache-pied à établir les dithyrambes du Grand Homme que la Suisse vient de perdre, et dont le portrait ornera la première page de toute la presse de demain. Pour d'autres dont je suis, ce départ est plutôt un soulagement.

Selon M. Burkhalter, "Ce n'est pas la question européenne ou la position du Conseil fédéral sur ce dossier qui m'a fait faire ce pas de côté" explique-t-il. Ce n'est évidemment pas vrai, mais en fin diplomate, M. Burkhalter a pris l'habitude de travestir la vérité au point de la rendre indiscernable du mensonge.

Burkhalter.jpgDidier Burkhalter commence sa carrière politique à Neuchâtel. Député au Grand Conseil neuchâtelois dès 1990, il réussit dans la foulée à se faire élire à l'exécutif de la ville du même nom. Il y restera quatorze ans. Mais l'homme a autant d'ambition que de patience. Élu Conseiller national en 2003, il parvient à passer au Conseil des États lors de la législature suivante. Il ne terminera pas son mandat, appelé à succéder à Pascal Couchepin en 2009.

Tirant depuis vingt-sept ans ses revenus de ses activités d'élu, M. Burkhalter est membre de plein droit de ce qui ressemble le plus à une classe politique professionnelle en Suisse. Pendant ses années de préparation à Neuchâtel, la gauche locale a le loisir d'examiner en détail le comportement politique de cet individu volontiers cassant et souvent irritable. Les camarades testent sa compatibilité avec les valeurs du progressisme qu'ils incarnent, vérifient ses orientations pro-européennes, valident son aspiration à dépasser les bornes de la petite Helvétie, concèdent son mépris souverain de l'UDC et de tout ce qu'elle représente.

M. Burkhalter est bon pour le service.

C'est donc après une longue sélection en coulisses que le natif d'Auvernier est préféré à Christian Lüscher, jugé moins malléable, dans un duel au sommet monté de toute pièce. Après avoir affiché des hésitations de bon aloi, Didier Burkhalter est intronisé héritier naturel du siège de M. Couchepin au Conseil Fédéral. Mais pour lui, ce n'est qu'un début. L'élection l'oblige à se contenter du Département fédéral de l'Intérieur ; ce n'est pas son premier choix. Son domaine de prédilection, c'est la diplomatie, les affaires étrangères, tout ce qui peut lui faire dépasser les frontières de ce pays trop modeste pour lui. Hormis sa décision (annulée depuis) de ne plus rembourser les lunettes pour enfants ou la réduction des forfaits pour chiens d'aveugle (de 190 à 110 francs par mois), son passage au DFI ne marque guère les esprits.

L'opportunité de reprendre enfin les rênes du Département fédéral des affaires étrangères arrive en 2011 avec le retrait de Micheline Calmy-Rey. Certains pensent peut-être que le passage du DFAE de la gauche à la droite changera quelque chose ; ils n'ont rien compris au film. Le radical succède à la socialiste mais aucun changement de cap n'est à attendre, bien au contraire. Avec Didier aux commandes, c'est double dose.

Épris d'une véritable boulimie de voyages, le Conseiller Fédéral se fait une joie de présenter sa femme à tous les grands de ce monde. On claque la bise à l'impératrice du Japon, on serre des mains, on est sur tous les dossiers -  Iran, Ukraine, Union Européenne. En coulisses, on murmure que Didier se verrait bien encore plus haut, à l'ONU peut-être. N'est-il pas un pro-immigrationniste convaincu?

Malheureusement, 2014 marque aussi le temps des désillusions. M. Burkhalter n'était pas encore en charge des explications de texte lors du vote du peuple suisse contre les minarets en 2009, pas plus qu'en 2010 au moment de l'approbation du Renvoi des Criminels étrangers, mais sa chance tourne. Il subit de plein fouet le vote de février 2014 contre l'immigration de masse. Pour le pro-européen enthousiaste, c'est la douche froide: aller ployer le genou à Bruxelles pour expliquer à ses amis de cœur que ces imbéciles de Suisses, à la maison, ont voté n'importe comment...

Tout n'est pas perdu cependant. Il reste l'accord institutionnel - un traité qui permettra une bonne fois pour toute de museler la démocratie directe sur tous les sujets concernant les relations entre la Suisse et l'Union Européenne. Mieux encore, la Suisse reprendra automatiquement le droit européen. Didier s'engage.

À Berne, les choses se présentent plus mal. L'UDC rugit contre un "accord colonial", contre le retour des "juges étrangers". Les explications du Conseiller fédéral tentant de présenter un traité équilibré n'abusent personne. Même les compères libéraux-radicaux tempèrent leur soutien: ils sentent bien que le temps n'est plus à une nouvelle poussée de la Suisse en direction de l'Union Européenne. Cet accord institutionnel n'aurait aucune chance en votation.

Isolé même de son parti, coupé du peuple, en délicatesse avec Bruxelles, le Neuchâtelois se retrouve bien seul. Élu Suisse de l'année en 2014, son étoile pâlit. Et les choses empirent.

L'accord-cadre avec l'UE ne parvient pas à se concrétiser et les délais échoient pour la traduction en loi de l'initiative contre l'immigration de masse. Le Conseil Fédéral a beau édulcorer l'article constitutionnel afin qu'il n'en reste rien, c'est encore trop pour Bruxelles, décidément très irritable depuis le Brexit. Aux Nations Unies, António Guterres est élu Secrétaire Général, repoussant une éventuelle candidature à 2022 voire 2027. Mais il n'y a plus guère d'espoir de ce côté-là non plus: les élections présidentielles américaines amènent Trump au pouvoir et balayent d'un coup la longue stratégie de rapprochement que M. Burkhalter avait personnellement mené avec la gauche démocrate américaine, notamment son "grand ami" John Kerry.

burkhalter_kerry.jpgLe moment le plus fort de la carrière de Didier Burkhalter: un massage impromptu
donné par John Kerry dans les couloirs du Forum économique mondial (WEF).

Didier Burkhalter n'a plus les moyens de ses rêves. La Suisse lui a coupé les ailes. Prisonnier de ce petit pays provincial, limité à quelques "bons offices" pour lesquels il n'obtiendra en guise de retour d'ascenseur que des remerciements polis, il comprend qu'il n'a plus rien à attendre de sa présence au Conseil Fédéral. Autant donc tirer sa révérence en appréciant une dernière fois les feux de la rampe.

À 57 ans et au bénéfice d'une confortable rente d'ancien Conseiller Fédéral, Didier Burkhalter a tout le temps et le carnet d'adresses pour s'essayer à de nouveaux défis.

21 mai 2017

Utopie Énergétique 2050 et autres histoires

Le peuple suisse s'est exprimé ce dimanche sur un unique objet fédéral: la nouvelle Loi sur l'Énergie (LEne). Mieux connue sous son appellation marketing de Stratégie Énergétique 2050, la loi était soutenue par l'ensemble de l'échiquier politique à l'exception de l'UDC, à l'origine du référendum. Elle passe la rampe avec facilité, récoltant 58,2% des voix.

votation du 21 mai 2017,énergie,jacques nicoletLe concept d'une vision à 33 ans de là a déjà été abordée en ces lieux. Ce monstre législatif de 77 articles divisés en 14 chapitres aura de profondes incidences sur la production et la consommation d'énergie en Suisse, qu'il s'agisse des ménages ou des entreprises. Pour ne citer que quelques-unes des 16 raisons de s'y opposer:

  • Le « nouveau départ » prévoit une réduction de la consommation d'énergie annuelle par habitant de 43% en Suisse d'ici 2035, sur la base du niveau de l'an 2000. Cela signifierait un retour aux années soixante!
  • Pour compenser en partie l'abandon injustifié de l'énergie nucléaire, [les partisans de la nouvelle loi] aimeraient construire un millier de centrales d'énergie éolienne. Ces implantations défigurent le paysage, sont mortelles pour les oiseaux, ne fonctionnent que s'il y a du vent (la Suisse n'est pas les Pays-Bas!) et on ne peut pas stocker l'électricité. Vous ne pouvez pas convertir la maison rustique de grand-père en chalet de vacances car il ne faut pas toucher aux sites protégés, mais implanter des milliers de ventilateurs avec des pales de 100 mètres c'est positif? Vous plaisantez?
  • A partir de 2029, les systèmes de chauffage à combustible seront interdits. Il est évident que le coût de remplacement des équipements (pourtant) entièrement fonctionnels sera payé par les propriétaires d'une maison, respectivement les locataires des appartements.
  • Les Suisses seront matraqués afin de réduire volontairement leur consommation d'énergie de 43% au cours des 17 prochaines années. Cependant, dans le reste du monde, des milliards de personnes consommeront toujours plus d'énergie. A quoi servira, au niveau mondial, le sacrifice pesant et couteux imposé aux Suisses? Réponse: à rien! Seulement à permettre à quelques représentants de la partitocratie de se balader, enflés comme des dindes, de dire que, grâce à lui/à elle, les Suisses sont "les premiers de la classe" dans le domaine de l'énergie. Le Roi Soleil compresse les citoyens de taxes pour se faire beau aux yeux du monde avec son palais royal fastueux de Versailles. Le principe est le même.


Et, reprenant l'interrogation de Lorenzo Quadri, "comment le PLR a pu approuver cette loi « politiquement correcte » qui se trouve à mi-chemin entre la fable et la catastrophe programmée reste un mystère pour moi."

Les Suisses ont décidé dans la joie et la bonne humeur que la suppression de l'électricité nucléaire pourrait se faire sans douleur, mais, bizarrement, ressentent la nécessité de se doter d'un véritable arsenal législatif contre la consommation d'énergie pour y parvenir. Nous aurons bien le temps de constater dans les 33 prochaines années comment la douce transition énergétique, critiquée jusqu'en Allemagne, se transformera en enfer quotidien pour les Helvètes - et ruinera leur industrie.

Doris Leuthard, à l'origine de la loi, aura 87 ans en 2050.

 


 

Ailleurs, dans le Canton de Vaud, le ticket de gauche est sorti grand vainqueur de l'élection. Béatrice Métraux retrouve son siège au Conseil d'État, accompagnée de la socialiste d'extrême-gauche Cesla Amarelle, Dhimmi d'or 2016, immigrationniste forcenée et farouche ennemie de la démocratie directe. Malgré l'apparente continuité dans la répartition des sièges, le Canton souffrira sans aucun doute d'un virage massif vers la gauche.

Le ticket de centre-droit de Jacques Nicolet et Isabelle Chevalley n'a pas réussi à passer la rampe. La partie était difficile mais la victoire possible ; les états d'âme des électeurs de centre-droit (chiffres à venir) auront probablement précipité la victoire de la gauche. Comme l'affirma avec une hautaine suffisance un électeur PLR au Marché de Renens, "moi il y a trois lettres pour lesquelles je ne voterai jamais, U, D, C." Qu'il se réjouisse donc ce soir de l'élection de Mme Amarelle!

Avec des amis comme ça, pas besoin d'ennemis, dit-on, mais ce verdict serait bien sévère pour les nombreux militants et responsables du PLR - au premier chef desquels les trois Conseillers d'État réélus! - qui se battirent sincèrement jusqu'au dernier moment pour essayer de faire pencher la balance. A l'inverse des sympathisants du PLR, ils étaient conscients des enjeux.

 


 

Dans le reste de la Suisse, les Genevois viennent une nouvelle fois de refuser la hausse des tarifs de leurs transports publics, infligeant une gifle réjouissante à leur classe politique. Les écoliers zurichois continueront d’apprendre deux langues étrangères, l’anglais et le français, avant d’entrer au secondaire, leurs parents ayant refusé à plus de 60% une initiative demandant une seule langue dans ce cycle. Enfin, les Bernois ont refusé à 54,3% un crédit de 105 millions de francs pour l’octroi de l’aide sociale en matière d’asile, estimant que les fonds de la Confédération étaient largement suffisants.

Un panel complet des objets soumis au vote ce 21 mai se trouve ici.

18 mai 2017

Biffer ou gagner: les Vaudois à l'heure du choix

Dans quelques jours le dénouement de ces élections vaudoises 2017 aura lieu - avec à la clef la couleur politique de la majorité au Conseil d'État. Qui l'emportera? Le ticket socialo-écologiste Amarelle/Métraux ou le ticket UDC-vert-libéral Nicolet/Chevalley?

Le premier choix est celui de la poursuite de la majorité de gauche au Conseil d'État. En reconduisant Béatrice Métraux et en adoubant Cesla Amarelle en remplacement d'Anne-Catherine Lyon, l'équilibre des forces resterait apparemment inchangé. Cependant, la substitution de la relativement modérée Mme Lyon par une des personnalités les plus à gauche du Parti Socialiste, Mme Amarelle, aurait de lourdes conséquences. Maniant avec talent le double-langage, Cesla Amarelle sait adapter son discours à ses interlocuteurs - et même la réalité. Mais ceux qui l'ont pratiquée à Berne le savent bien, en dépit des paroles apaisantes, lors des prises de décisions ils sont en face de la plus hargneuse des idéologues.

Bien que rien ne change dans la couleur des sièges, l'élection de cette personnalité clivante, méprisant la démocratie directe et arc-boutée dans l'accueil migratoire, garantit un net virage à gauche du Conseil d'État.

Le second choix est celui d'un retour à la normalité. Ce retour à la normale s'inscrit dans la logique de représentativité des courants politiques du Grand Conseil, mise à mal depuis le décès de M. Jean-Claude Mermoud en 2011. Jacques Nicolet, agriculteur de Lignerolle, incarne cette ligne.

La gauche montant aux barricades dès que son emprise est menacée, le retour à un équilibre au Conseil d'État est donc l'enjeu d'une haute lutte. Pour forcer la décision, les forces du centre-droit (Vert-libéraux, PLR et UDC) se sont ralliées au ticket initialement prévu pour le premier tour, lançant dans l'arène Isabelle Chevalley aux côtés de M. Nicolet pour le second.

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M. Nicolet et Mme Chevalley, le ticket du centre-droit, sur nos stands du marché de Renens.

Cette alliance - pourtant prévue de longue date! - fait pousser de hauts cris à gauche, ce qui me fait dire que l'idée n'est pas mauvaise. Le choix de rassembler les deux noms sur un seul ticket a été abondamment discuté lors du Congrès de l'UDC Vaud et la décision mûrement réfléchie. Toutes les questions ont été abordées.

La gauche ne va elle-même pas si bien: Mme Amarelle obtint au premier tour un score décevant. Le maintien au second tour du trublion d'extrême-gauche Guillaume Morand risque bien de retirer de précieuses voix au ticket Amarelle/Métraux. La perspective d'un retour à l'équilibre de centre-droit au Conseil d'État est donc réelle, et dynamise la campagne.

Épaulés par un PLR très engagé pour faire revenir la majorité à droite, la campagne du second tour est renouvelée. La mobilisation est au maximum ; nous nous réjouissons d'ailleurs d'accueillir à nouveau M. Nicolet et Mme Chevalley au Marché de Renens le 20 mai.

Les électeurs se mobiliseront-ils? Et s'ils se mobilisent, accepteront-ils de jouer le jeu d'un ticket de centre-droit?

L'élection se jouera là-dessus. La gauche est très forte dans la discipline de vote. Peu importe les (nombreuses) tensions entre écologistes et socialistes, les sympathisants de gauche savent mettre leur poing dans la poche le jour du scrutin pour arracher le pouvoir. À droite, on est plus volage: on panache, on biffe, on réorganise, on se fait plaisir, comme si au mépris de la loi des grands nombres l'électeur lambda s'imaginait que la composition du Conseil d'État ne dépend que de lui. Cette attitude presque poétique se paye lourdement dans les urnes.

La réalité est plus prosaïque. Face aux forces en présence, la seule chance de l'alliance de centre-droit de l'emporter est de voter bloc. Qu'ils soient PLR, UDC ou Verts-libéraux, si les électeurs commencent à biffer Mme Chevalley ou M. Nicolet pour quelque raison que ce soit, le résultat sera immédiat: aucun des deux ne sera élu.

Les statistiques du vote seront bien sûr scrutées de près par les états-majors politiques en vue de futures alliances, mais ne nous leurrons pas. Si les électeurs de centre-droit ne sont pas capables d'autodiscipline, la majorité de droite du Conseil d'État ne sera pas retrouvée.

16 mai 2017

Stratégie Énergétique 1984

Faisons un peu de politique-fiction. Dans un univers à peine parallèle, nous sommes, nous aussi, en 2017. Notre monde est identique à un détail près: dans le passé, le peuple suisse, dans sa grande sagesse, décida de voter bien des années plus tôt un programme ambitieux sur sa Stratégie Énergétique. Cette année-là, en 1984 exactement, le peuple suisse érigea une ligne de conduite progressive en matière de production, de consommation et de taxation de l'énergie, dont les derniers effets se déploient aujourd'hui.

Pourquoi 1984, demanderez-vous? Cela n'a pas de rapport avec le roman au titre éponyme. Mais 33 années séparent 1984 de 2017 - le même intervalle qui sépare 2017 de 2050, où nous attend la fin de l'application de la Stratégie Énergétique sur laquelle nous votons le 21 mai.

1984, ça fait loin. Nombre d'entre vous n'étaient pas encore nés. Les autres vivaient leurs premières années. Mais déjà l'écologie - l'écologie politique s'entend - s'immisçait dans toute la sphère médiatique. À l'époque, les écologistes allemands (des communistes recyclés, le parti communiste étant alors interdit en RFA) tiraient la sonnette d'alarme contre les pluies acides prétendument provoquées par les usines du pays, montrant quelques photos d'arbres à la cime rabougrie et expliquant qu'il s'agissait du signe annonciateur de la mort de la Nature.

1984, c'était plus de dix ans après les sinistres prédictions du Club de Rome - un groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des industriels de 52 pays, préoccupés des problèmes complexes auxquels doivent faire face toutes les sociétés, tant industrialisées qu'en développement. L'assemblée au CV irréprochable publia en 1972 un célèbre opus, "Halte à la croissance ? : Rapport sur les limites de la croissance", décrétant la pénurie prochaine et inéluctable du pétrole, de l'argent, du chrome, du zinc, de l'étain, du plomb, du cuivre, de l'uranium, du nickel et de quelques autres ressources, le tout assorti de dates précises et scientifiquement calculées. Il fallait changer radicalement notre mode de vie pour nous épargner l'Apocalypse:

Si rien n’était fait pour contrôler la croissance de la population mondiale (3,8 milliards d’individus à l'époque), nous allions bientôt assister à une gigantesque catastrophe économique, écologique et humaine ; les terres cultivables viendraient à manquer, les ressources naturelles seraient épuisées et la pollution rendrait toute vie sur terre pratiquement impossible.

(...) Prenons l’exemple du pétrole : à l’époque où le Club de Rome publie The Limits to Growth, on évaluait les réserves prouvées de pétrole à quelque chose comme 583 milliards de barils et la consommation annuelle tournait à environ 18,8 milliards de barils par an ; de là, en posant l’hypothèse d’une consommation stable de pétrole, on estimait que le stock serait épuisé 31 ans plus tard ; c’est-à-dire en 2003.


Quatorze ans après la date fatidique, les producteurs se battent pour essayer de faire remonter les prix...

4794857_6_a841_dans-les-annees-1970.jpgEn 1984, certains croyaient mordicus au Refroidissement Climatique:

L'hypothèse d'un refroidissement climatique connut un certain succès dans les années 1970. Ainsi, le journal américain Newsweek, dans son édition du 28 avril 1975, publia dans sa rubrique science un article à retentissement intitulé "The cooling world". Le 24 juin 1974, Time avait également couvert ce sujet. Cette question nourrit les écrits de nombreux auteurs, dont les écrits du physicien Carl Sagan ou le livre The Weather Conspiracy: The Coming of the New Ice Age. Le Los Angeles Times titra pour sa part en 1978 "No End in Sight to 30-Year Cooling Trend in Northern Hemisphere". De même, Lowell Ponte consacrait à la question un ouvrage en 1976, intitulé The Cooling.


Il faut bien comprendre que chacun de ces thèmes était parfaitement validé par la doxa en place. C'était scien-ti-fique.

On pourrait continuer longtemps.

Évidemment, il est facile de se moquer des errements des générations précédentes. Elles ne disposaient pas des moyens technologiques avancés de notre époque - de même que nous n'avons pas la technologie et la compréhension dont nos descendants disposeront.

Et c'est pour cette raison qu'il est certainement absurde de légiférer sur les décennies à venir alors que nos connaissances sur le monde évoluent. En 1984, une Stratégie Énergétique proposée au peuple aurait probablement préconisé un rationnement de l'essence, une taxe évolutive sur tous les matériaux menacés de pénurie à l'échelle mondiale, et une obligation de surdimensionnement des chaudières pour faire face au refroidissement climatique.

Que penserions-nous aujourd'hui de belles âmes approuvant en 1984, sur la base des données et des théories scientifiques disponibles, un carcan législatif contraignant et décalé sur les trente années suivantes? Nous les trouverions naïves et pétries d'orgueil. Certains porteraient un regard bienveillant face à leur désir de bien faire, tout en regrettant leur fourvoiement et l'appauvrissement généralisé qui s'ensuivit. D'autres porteraient un jugement plus sévère, soulignant les erreurs de raisonnements, les estimations fantaisistes, la fausse urgence, ou les profiteurs cyniques se gavant de profits aux dépens du plus grand nombre grâce aux aménagements d'une loi inutile.

En fait, ces gens porteraient sur leurs ancêtres le même regard que porteront sur nous les Suisses de 2050, une fois la Stratégie Énergétique du même nom adoptée ce 21 mai.

02 mai 2017

UDC Vaud et Verts-libéraux s'allient !

Autres temps, autres mœurs. Réunis à l'hôtel de ville de Bussigny lundi soir, les délégués de l'UDC Vaud ont accepté une stratégie originale et audacieuse dans l'espoir d'envoyer leur candidat Jacques Nicolet au Conseil d'État au second tour.

L'ambiance de ce début de congrès était relativement morose. Certes, aucune catastrophe à déplorer comme celles qui émaillèrent les élections valaisannes ou neuchâteloises, mais le parti agrarien était en recul avec la perte de deux sièges au Grand Conseil. Quelques candidatures prometteuses échouèrent à passer la rampe comme Lena Lio fâchée des Verts-libéraux, ou Christine Bussat de la Marche Blanche. La dynamique du PLR et les scandales et divisions qui affectèrent l'UDC Vaud expliquèrent ces douleurs, sans les apaiser.

Le Premier tour de l'élection au Conseil d'État incarna au contraire une sorte de soulagement. Certes, Jacques Nicolet restait dans une position délicate, mais avec 40% des suffrages il n'était pas battu d'avance comme les médias et la gauche le prévoyaient, et faisait même un score étonnamment bon. Les sortants socialistes élus au premier tour obtenaient moins que leurs homologues PLR. Nuria Gorrite fut la moins bien réélue des sortantes et Cesla Amarelle réalisa une contre-performance. Les chances de victoire de Jacques Nicolet restaient maigres, mais pas nulles.

Dans cet esprit, les responsables de l'alliance PLR-UDC se réunirent dès 6h30 du matin lundi pour élaborer une stratégie politique en vue du second tour. Plusieurs stratégies drastiques furent évoquées (introniser un nouveau candidat PLR sur le ticket, changer de candidat UDC...) et balayées tout aussi vite. La seule option réaliste restant sur la table fut celle d'une alliance avec les Verts-libéraux. Restait à la soumettre aux délégués UDC lors de leur congrès d'hier soir.

Après le choc initial de la révélation de cette nouvelle stratégie, les membres dans la salle écoutèrent patiemment les nombreux orateurs venus défendre la cause de l'alliance. Jacques Nicolet, Kevin Grangier et Michaël Buffat soutinrent le projet ; ils furent épaulés plus tard dans la soirée par plusieurs ténors du PLR venus appuyer la nécessité de cette solution.

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Olivier Français succède à Philippe Leuba à la tribune pour plaider une alliance élargie.

Bien que réticent de prime abord, il me sembla progressivement que cette alliance faisait sens. Listons quelques arguments délivrés au cours de la soirée.

L'UDC a refusé une alliance avec les Verts-libéraux au premier tour. Plusieurs délégués argumentèrent que le second tour était une nouvelle élection à part entière dans laquelle il fallait repartir de zéro ; c'est d'autant plus vrai que les partis peuvent carrément changer de candidat entre les deux scrutins, comme le firent d'ailleurs les Verts-libéraux en troquant François Pointet pour Isabelle Chevalley. L'alliance avec les Verts-libéraux avait été refusée pour le premier tour, mais à l'époque le PS n'avait pas encore choisi ses candidats et beaucoup espéraient que les socialistes viennent avec une personnalité moins clivante que l'extrémiste Cesla Amarelle (par ailleurs lauréate du Dhimmi d'or 2016). Le "Tout sauf Amarelle" aura amené nombre de délégués à une plus grande ouverture d'esprit.

Les Verts-libéraux votent trop à gauche. D'autres avancèrent des divergences quant aux éoliennes ou tout simplement la stratégie énergétique 2050, soutenue par les Verts-libéraux et combattue par l'UDC. On y répondit d'une part que le PLR était exactement dans le même cas de figure, mais que le partenaire traditionnel de l'UDC lui était également opposé sur nombre de dossiers (renvoi des criminels étrangers, immigration de masse, relations avec l'UE...) sans pour autant empêcher les rapprochements électoraux.

Le PLR est-il un partenaire fiable? Si on ne peut pas présager de la réaction individuelle de chaque citoyen, Philippe Leuba rétorqua que 85% des électeurs du PLR jouèrent le jeu et votèrent en bloc pour l'alliance de centre-droit, bien mieux que ce que les sondages annonçaient. Comme preuve de la bonne foi de son parti, le Conseiller d'État rappela également que lors du premier tour le PLR avait déjà proposé une alliance élargie PLR-UDC-Verts-libéraux, mais y renonça face au refus de l'UDC. Les délégués libéraux-radicaux se plièrent à ces conditions... Et choisirent l'UDC comme partenaire.

Les électeurs PLR se mobiliseront-ils? Bien que certains pensent que le "PLR a tout gagné", ce n'est pas exact. Il y a encore dans la balance la majorité au Conseil d'État et la présidence de celui-ci. Une victoire de la droite permettrait enfin de libérer le Canton de la paralysie qui le frappe depuis cinq ans en opposant son Grand Conseil à droite à son Conseil d'État à gauche. L'alliance élargie permet de relancer l'intérêt pour l'élection (il n'y a qu'à lire les titres de la presse aujourd'hui!) et pourrait donc mobiliser un public plus large, ce qui est le but.

Et si tout cela ne sert qu'à faire élire Isabelle Chevalley? D'aucuns reconnurent que face à la perspective d'une Cesla Amarelle, même ce cas de figure serait plus favorable au Canton. La logique électorale et les résultats du premier tour montrent que les blocs UDC et PLR réunis - même sans biffer personne - ne suffisent pas à rassembler une majorité. La seule et unique chance d'amener une majorité de droite au Conseil d'État est d'élargir la base électorale. Le ticket commun du second tour est une alliance de raison.

Toutes les configurations issues de ce nouveau ticket PLR-UDC-Verts-libéraux sont meilleures qu'un échec solitaire de Jacques Nicolet ; deux candidats de centre-droit affronteront deux candidates de gauche. L'élection de Mme Chevalley ou de Jacques Nicolet, ou, rêvons, des deux, sera toujours un résultat supérieur à la victoire de la gauche!

Bien que certains délégués expriment leurs doutes en public (et soient donc abondamment cités dans la presse) les trois quarts des interventions, parfois suivies d'applaudissements nourris, furent en faveur de la solution de l'alliance. Le résultat ne se fit donc pas attendre avec une écrasante majorité en faveur de cette option - 110 voix pour, 2 contre et 17 abstentions.

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Préavis du Comité Central:
- Acceptez-vous de créer une liste PLR-UDC-Verts-libéraux pour le 2e tour
de l'élection au
Conseil d'État comportant le nom du candidat
de l'UDC et du candidat des Verts-libéraux?

Le choix d'hier soir aura pour effet de faire apparaître le ticket Nicolet-Chevalley sous trois dénominations de parti dans le livret de vote (PLR, UDC et Verts-libéraux). De plus, l'accord modifie le fragile équilibre du Grand Conseil en poussant les députés centristes de ce parti dans les rangs d'une alliance plus solide de centre-droit. Enfin, les citoyens vaudois auront appris ce matin que Guillaume "Toto" Morand se lance pour le second tour au Conseil d'Etat ; le trublion d'extrême-gauche, fort de ses 9% de dimanche, jouera donc les trouble-fêtes dans une élection plus incertaine que prévu.

Les candidats étant désormais choisis, le centre-droit part avec de réelles chances pour le second tour du Conseil d'État. Nous verrons si les citoyens valident la stratégie de l'UDC dans sa volonté d'ouverture au centre.