11 avril 2014

De Renens à la Syrie

Par les hasards de l'actualité, il arrive que la petite histoire de notre commune rejoigne la grande, pas forcément de la façon la plus flatteuse qui soit. Ces temps-ci, c'est le retour d'un ex-islamiste de Syrie qui propulse le nom de Renens dans les journaux.

La faute à "Marc", un Suisse de trente ans d'origine valaisanne embringué dans des péripéties à mi-chemin entre le tragique et le ridicule. Homosexuel déclaré, l'individu est touche-à-tout - parapentiste, photographe, défenseur de la cause palestinienne - mais surtout en situation d'échec personnel. Son parcours est des plus chaotiques, entre agent de sécurité et une formation d'ambulancier inaboutie. En mai 2013, il se convertit à l'islam selon une "procédure accélérée" à la Mosquée de Renens. La formule fait sourire.

islam,terrorisme,syrieDésormais affublé du prénom musulman de Mahdi, il se lance en juillet dans un voyage en Egypte pour rejoindre Gaza et y réaliser un reportage sur le ramadan sur le terrain, dénonçant le blocus imposé par Israël et l'Egypte. A son retour, il passe à la vitesse supérieure:

De retour en Suisse en août 2013, Marc commence à tisser des liens avec des musulmans radicaux basés en Suisse, en France et en Belgique, dont certains ont des connexions claires avec des groupuscules liés à Al-Qaida actifs en Syrie (...)

[Vers mi-décembre il] se rend à Lyon, un mois et demi après avoir subi une opération au col du fémur. Il y rencontre deux «frères français», avec qui il était déjà en contact depuis quelques mois, selon des milieux proches de l’enquête. «Il aurait même payé les trois billets d’avion pour la Turquie», relève une source qui suit l’affaire de près.


La SonntagsZeitung laisse entendre qu'il se serait converti à l'islam pour "soigner" son homosexualité. L'opération n'est guère couronnée de succès, comme en témoignent ses préférences sexuelles sur facebook ou sa fréquentation de forums gays. Visiblement, les islamistes sont prêts à accueillir dans leurs rangs un copain suisse un peu fantasque et légèrement incompatible avec leur religion, pour peu qu'il serve la cause! Qui aurait imaginé une telle largeur d'esprit?

S'ensuit un départ pour la Syrie. Juste avant Noël, il informe officiellement ses parents de son intention de partir combattre les troupes de Bachar El-Assad en s’engageant dans un groupe islamiste. Il n'en mourra pas: après trois mois, le voici de retour en Suisse, expliquant avoir vécu dans une maison partagée par 80 à 150 djihadistes, dont une quinzaine "prêts à se faire sauter" et installés au rez-de-chaussée.

Heureusement, notre homme était logé à l'étage. Il profitera de son séjour pour apprendre le maniement de la Kalachnikov mais restera évasif sur son rôle exact dans la rébellion.

Revenu au bercail, "Marc" est désormais poursuivi par le Ministère Public de la Confédération pour présomption de soutien et/ou de participation à une organisation terroriste. Pourtant, l'homme n'a aucun mal à se faire interviewer par des journalistes et livrer son point de vue, y compris à la télévision.

Si l'ex-rebelle syrien semble exprimer des regrets sincères, les médias sont plus qu'empressés d'appuyer son repentir. Un portrait brossé par un journaliste du Temps devient autant de moyens de lui trouver des excuses: il est "un simple aventurier", en "perte de repères" ou "en proie à des tourments intérieurs". Voire, il aurait juste fait "de mauvaises rencontres sans se rendre compte de ses actes", comme si un hasard impromptu pouvait suffire à vous amener au jihad en Syrie, à votre corps défendant!

Cette bienveillance dépasse la volonté d'accueillir à nouveau une brebis égarée. Jamais journaliste ne servirait pareille soupe bienveillante à un skinhead repenti, par exemple. Il y a autre chose. J'identifie pour ma part trois "strates" de mensonge, du plus véniel au plus grave.

La première couche, la plus superficielle, a évidemment trait au romantisme de la rébellion. Les exactions sur le terrain ont terni l'image du conflit syrien sans éradiquer entièrement cet aspect. Au cœur de la guerre civile syrienne se retrouvent les poncifs tiers-mondistes habituels: émancipation des peuples opprimés, lutte contre un Occident ontologiquement criminel - Bachar el-Assad, tyran éduqué en Angleterre et portant costume-cravate en est la parfaite représentation - fierté de combattre pour une noble cause, même salie par l'enthousiasme excessif de quelques compagnons...

Médiatiquement, la passion est bien vue, voire admirée. Comment jeter la pierre à des combattants syriens venus de Suisse lorsqu'on reproche par ailleurs leur tiédeur aux Helvètes? Comment dénigrer une aventure en Syrie par des gens dont les glorieux ancêtres communistes se sont engagés du côté des nobles Républicains pour combattre le fascisme franquiste en Espagne? Critiquer, ce serait renier son idéalisme, ses aïeux, ses espoirs, ceux qui croient en quelque chose. Impossible.

La deuxième couche a trait aux médias, car il faut bien le dire, ils se sont eux-mêmes fortement impliqués dans la radicalisation de "Marc". Je ne parle pas ici de la couverture continuellement partiale du conflit israélo-palestinien à longueur d'années - pensons par exemple à l'affaire al-Dura! - qui a certainement orienté "Marc" dans sa construction du monde, mais bien à la mise en valeur de sa propre démarche de radicalisation. Ainsi, Edipresse s'est fait l'écho du ramadan du Valaisan d'origine dans une longue chronique suivant ses pérégrinations entre l'Egypte et la Bande de Gaza, avec son vrai nom et de multiples photos à l'appui. Comment les rédactions romandes pourraient avouer qu'elles ont complaisamment valorisé la démarche d'un islamiste en devenir?

La seule attitude possible est de décréter qu'on ne savait pas, qu'on ne pouvait pas savoir et qu'on n'a rien vu venir. Le glissement a eu lieu par inadvertance, indépendamment de notre volonté, d'ailleurs c'était un accident, voyez, il regrette!

La troisième couche, enfin, a trait à son idéologie de gauche. Les parents de "Marc" sont des notables, nous dit-on ; mais on ne s'appesantit guère sur la présence du fils perturbé comme candidat à l'exécutif de Troistorrent au nom de l'alliance de gauche lors des élections communales de 2012 - un an avant sa spectaculaire conversion à l'islam. L'individu a été militant des Jeunesses Socialistes Vaudoises ; difficile de clamer que son ralliement idéologique est une lubie passagère.

Y aurait-il des passerelles entre le socialisme politique et l'islam radical? Si on prend le socialisme comme il se prétend - la recherche du bien commun, la défense des plus pauvres... - le lien n'est pas évident ; si on examine le socialisme comme il se pratique, le mépris de la société occidentale bourgeoise, la croyance dans l'utopie d'un ordre nouveau, l'internationalisme, la recherche du pouvoir, la complaisance envers la violence et les criminels... Les passerelles avec le totalitarisme islamique sont d'un coup beaucoup plus nombreuses.

Plusieurs des opinions de base de "Marc", comme une sympathie pro-palestinienne pas trop regardante, sont partagées par des caciques du PS suisse. Il ne fait pas bon ressasser tout cela, alors on l'évoquera à peine, du bout des lèvres. "Marc" sera donc socialiste comme on porte des jeans ou on choisit une coupe de cheveux: sans signification aucune, juste une esquisse dans son portrait.

"Marc" n'est pas forcément mauvais bougre, même s'il est paumé. Son aventure lui a ouvert les yeux sur la rébellion syrienne:

Un jour j'ai vu une ambulance donnée par une association caritative anglaise avec des explosifs à l'intérieur pour faire un attentat. Il y avait cinq, six blocs d'explosifs et des câbles. Ils ne respectent même pas l'image de l'ambulance.


Son parcours mérite d'être analysé, comme le fait Xavier Colin. Malheureusement, les médias prêchent encore et toujours l'unique influence d'Internet pour mieux éviter de lever le lièvre de prédicateurs locaux - alors même qu'un compagnon clef de "Marc" réside à Neuchâtel et qu'une bonne part de sa radicalisation a eu lieu en banlieue lyonnaise. Bonne nouvelle, la mosquée de Renens semble hors de cause, même si on haussera le sourcil la prochaine fois qu'on entendra l'histoire d'un jeune passé par là et bénéficiaire d'une "conversion accélérée".

Le seul point réellement inquiétant tient à l'étrange clandestinité dont on essaye d'affubler l'affaire. "Marc" ne laisse pas entendre sa voix, on cache son identité, on le floute alors que son portrait se retrouve en un clin d’œil. Un vrai secret de Polichinelle. Alors que les poursuites du MPC semblent engagées vraisemblablement pour la forme, ce luxe de précautions semble dépasser la présomption d'innocence. Le fin mot de l'histoire est donné par l'ex-rebelle lui-même; aujourd'hui il dit regretter son engagement et vouloir rester anonyme pour ne pas être reconnu par ses anciens compagnons d'arme.

Qu'il puisse être terrorisé par ces derniers alors qu'il est sur sol suisse, voilà, en vérité, de quoi nous inquiéter.

07 avril 2014

Pourquoi sauver Lavaux?

Le 18 mai, les Vaudois seront invités à se prononcer sur l'initiative "Sauver Lavaux III" lancée par les associations Sauver Lavaux et Helvetia Nostra, cette dernière s'étant fait connaître par son succès contre les résidences secondaires.

Lavaux.JPGA l'initiative s'oppose un contre-projet concocté par le Conseil d'Etat vaudois et largement soutenu par le Grand Conseil:

Le canton de Vaud oppose un contre-projet direct à l'initiative Weber «Sauver Lavaux III».  (...) Il juge le texte de l'écologiste «trop rigide», mais partage l'objectif de veiller davantage au respect du périmètre couvert en renforçant la protection des zones agricoles et viticoles.


La loi actuelle sur Lavaux rend déjà 80% du territoire inconstructible... Entre les initiants et les représentants du peuple, tout ce que le canton compte de forces politiques semble être uni pour violer les droits des propriétaires sur leurs terrains.

Lavaux est une région splendide, source d'un émerveillement continu pour les promeneurs et les amoureux des beaux paysages à cause de ses vignes cultivées en terrasses. D'où un paradoxe, et pas des moindre: Lavaux est une région résolument artificielle.

Répétons-le, Lavaux est une création de l'homme.

On est en droit de s'étonner de l'implication de défenseurs de la nature à vouloir préserver un paysage sans rien de naturel, ou si peu. L'endroit étant entièrement dévolu à la monoculture viticole, les discours convenus sur la variété végétale en prennent un coup. Même un carré de jardin en zone urbaine amène plus de bio-diversité!

Sur le site des promoteurs de Sauver Lavaux III, Helvetia Nostra maintient délibérément l'ambiguïté: l'association "s'efforce d'atteindre son but, soit la protection des êtres humains, du patrimoine et de la nature, ainsi que la création et le maintien de villes, d’habitats et de paysages agréables à vivre." Un fourre-tout qui lui permet de défendre tout et son contraire.

La défense de Lavaux contre les promoteurs ne s'inscrit donc pas dans le cadre d'une préservation de la nature mais dans la lutte de l'homme contre l'homme: celui d'hier créant des vignes en terrasses contre celui d'aujourd'hui planifiant des résidences de luxe avec loggia panoramique. Mais comment affirmer que les terrasses de Lavaux dans leur forme actuelle représenteraient l'horizon ultime de l'aménagement des pentes de l'est de Lausanne? De quel droit décréter que la région a atteint un optimum indépassable?

N'allez pas croire que je sois adepte du bétonnage de Lavaux ; mes interrogations s'inscrivent dans une démarche de cohérence. Par exemple, quel sens donner à des défenseurs de la nature faisant feu de tout bois pour sauver le paysage d'un côté, et de l'autre des pieds et des mains pour le défigurer ailleurs avec des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques? Y aurait-il les endroits "jolis" méritant d'être sauvés et d'autres "moins jolis" et donc sacrifiables sur la base de simples critères esthétiques?

Logique, diriez-vous? Avant de vous prononcer, pensez à cela où nous mène: d'un côté les banquiers de la Limmat avec vue sur le lac de Constance et les heureux propriétaires d'une résidence dans Lavaux, au cadre de vie préservé par la Loi, et de l'autre les gens de peu, trop insignifiants pour s'opposer à un mât d'éolienne à un jet de pierre de leur jardin!

Le 18 mai, la démocratie permettra d'entériner le principe de riches plus riches et de pauvres plus pauvres, appliqué au paysage.

Comme dans bien d'autres domaines le respect des paysages bâtis ou non est tout à fait compatible avec le libéralisme et la propriété privée, d'une façon aussi harmonieuse qu'élégante: pour protéger un lieu et décider de son affectation, il suffit d'en être propriétaire.

Rien n'empêcherait les défenseurs autoproclamés de Lavaux de se porter progressivement acquéreur des surfaces viticoles de la région, et de les administrer dans le plus grand intérêt visuel, pour les générations futures et tout ce qui leur plaira. Ils pourraient se rendre compte à l'occasion que pareille tâche est un peu plus compliquée que d'asséner des slogans en brandissant le maillet de la démocratie.

De toute façon, pareil rappel tient de l'anecdote tant il semble certain que les citoyens choisiront sans l'ombre d'une hésitation de violer les droits des propriétaires. L'affaire est entendue: entre l'initiative et le contre-projet, on en est seulement à discuter du comment. Je doute fort qu'un des textes soit refusé.

Ce n'est pas sans danger, car on l'oublie un peu vite, Lavaux n'est ni un musée ni une carte postale mais un vignoble vivant et fragile. Sans vignerons plus de vignes, et plus d'entretien du site non plus. Comme le rappelle Edmont Chollet, syndic de Villette à la grande époque de la première initiative où sa solution locale et pragmatique fut balayée par le Prince Weber fraîchement débarqué, il faut clairement soupeser les intérêts esthétiques et le mode de vie des vignerons locaux:

Maintenant [que le paysage est préservé], on s'attaque aux structures des exploitations viticoles, alors que des vignerons auraient besoin de moderniser leur exploitation. Il y a trois ans, le vin se vendait encore à un prix rémunérateur. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. La première coupe que les vignerons devront faire dans leur budget concerne l'entretien chaque hiver des murs de vigne. Avec le risque, à terme, d'une détérioration de ce paysage protégé.


Pas grave - il y aura toujours Helvetia Nostra pour lancer une initiative "Sauver Lavaux IV" en réclamant un nouvel impôt cantonal pour entretenir les terrasses et les vignes à la place des vignerons disparus...

En attendant, le meilleur moyen de sauver Lavaux est encore de boire son vin. Les vignes ne servent pas qu'à faire joli, qu'on se le dise!

20 mars 2014

Le peuple, cet organe de l'Etat

"Le peuple est un organe de l'Etat, ce n'est pas le chef".

Cette réplique hallucinante a été prononcée ce jour par Cesla Amarelle, conseillère nationale socialiste, devant le plénum du Conseil National lors du débat urgent demandé par l'UDC pour l'application de l'initiative sur le renvoi des criminels étrangers.

Afin que personne ne m'accuse de tronquer une phrase ou de la citer hors contexte, l'intégralité de son intervention est disponible en ligne sur le site du Parlement. Voici le paragraphe incriminé dans lequel l'expression est mentionnée deux fois:

[L'initiative populaire de l'UDC "pour le renvoi des criminels étrangers"] constitue une illustration emblématique de la difficulté extrême que rencontrent aujourd'hui nos institutions à poser des principes de fonctionnement constitutionnel clairs, à savoir premièrement, c'est qu'en démocratie, le peuple est un organe de l'Etat, ce n'est pas le chef. Constitutionnellement, le peuple est un organe de l'Etat. Même s'il est symboliquement très important, il doit se soumettre aux règles. Et il n'y a pas de place pour le désordre à ce niveau du jeu démocratique. Les règles du jeu sont faites ainsi. Pour que la démocratie politique fonctionne, tout organe, y compris le peuple, doit être soumis à la séparation des pouvoirs. Le peuple ne saurait outrepasser ses compétences en violation de cet ordre juridique de base.


L'Etat, celle belle mécanique dans laquelle chaque chose est à sa place et le peuple, en bas.

cesla amarelle,socialisme,renvoi des criminels étrangersA deux reprises, Mme Amarelle tient à rappeler que le peuple est un "organe" de l'Etat ; un rouage, en somme. N'allez pas croire que l'Etat soit une émanation de la société civile, non! Surtout pas, malheureux! Le tout, c'est l'Etat, l'alpha et l'oméga de la pensée socialiste. La société, c'est l'Etat. Le pays, c'est l'Etat. Le peuple, c'est (un bout de) l'Etat.

Avec un raisonnement aussi fondamentalement vicié, on n'a pas de mal à comprendre pourquoi les socialistes considèrent avec consternation les mauvaises décisions que le peuple helvétique est parfois amené à prendre: "l'organe" oublie sa place. Il dérange, il refuse de suivre la partition qu'on lui a écrit. Il empiète sur les couches plus élevées, plus importantes, de la hiérarchie politique, au sommet de laquelle trônent les socialistes puisque leur finalité est le contrôle de l'Etat.

Si le peuple est malade, il faut le guérir. L'éducation monopolistique prodiguée par l'éducation d'Etat y contribue mais ne parvient pas toujours à éradiquer les déviances des générations futures. Alors, on les soumettra à l'endoctrinement de plus en plus jeunes, dès la sortie des couches.

En parallèle, on fera preuve de pragmatisme en optant pour un remplacement progressif du peuple, le métissant de force avec d'autres morceaux de population importés, qu'on suppose plus perméables à la  pensée socialiste. Le renvoi des criminels étrangers est un sérieux pas en arrière dans cette optique et doit être fermement combattu.

En attendant, la plus élémentaire des précautions est de le corseter pour atténuer son pouvoir de nuisance, par exemple en muselant le droit d'initiative.

Enfin, dans l'hypothèse où le peuple serait par trop irrécupérable, on peut très bien imaginer qu'on s'en passe complètement. L'Etat n'a pas tellement besoin de lui, finalement. Cette approche pragmatique a été employée avec succès dans nombre de pays se réclamant du socialisme, parfois comme étape préalable à la suppression pure et simple du peuple. L'ablation est un remède radical mais doit-on guérir oui ou non?

Il ne faut pas badiner avec la maladie, et lorsqu'on considère le peuple comme un simple organe de l'Etat, bien des perspectives s'ouvrent.

19 février 2014

La Suisse découvre qu'elle n'a pas d'armée de l'air

La campagne contre l'achat de chasseurs suédois Gripen pour l'armée suisse a commencé de bien étrange manière avec le détournement d'un gros-porteur éthiopien sur Genève. Le pirate de l'air n'était autre que le copilote de l'appareil. Il se verrouilla à double-tour dans le cockpit à la faveur d'un besoin naturel de son commandant de bord, dérouta un vol destiné à l'origine à atterrir à Rome et une fois parvenu à destination dans la discrétion que l'on imagine, ne trouva rien de mieux que de demander l'asile politique en Suisse...

Gripen,armée,votation du 18 mai 2014,prise de positionA la place, il risque vingt ans de prison. Mais attention, il paraît qu'il avait planifié son coup!

Voilà qui jette une lumière crue sur la santé mentale du personnel de bord, en charge de la vie de centaines de passagers. On se félicite que le copilote n'ait pas été un peu plus fou. D'autant plus que la réponse aérienne helvétique fut loin d'être à la hauteur. Inexistante, pour tout dire:

L'avion éthiopien, qui a été détourné lundi matin par son copilote, a été escorté par des appareils militaires italiens puis français jusqu'à son atterrissage à Genève. Les forces aériennes suisses ne sont pas intervenues. Elles ne sont opérationnelles que dans les heures de bureau.

Le Boeing 767-300 d'Ethiopian Airlines a été accompagné par deux Eurofighter de l'armée italienne dans l'espace aérien italien, a indiqué lundi le porte-parole des forces aériennes suisses, Laurent Savary. Deux Mirages 2000 de l'armée française ont ensuite pris le relais dans l'espace aérien français, jusqu'à Genève, où l'appareil détourné a atterri à 06h02.

Les forces aériennes suisses sont disponibles entre 08h00 et 12h00 et de 13h30 à 17h00, a précisé Laurent Savary, confirmant une information du site Internet de «20 Minuten».


Les pirates de l'air et autres forces hostiles sont donc priées d'envahir le pays aux heures de bureau, ironisèrent les internautes. Certains y virent même la preuve finale de l'inutilité d'une armée de l'air helvétique: après tout, les forces aériennes italiennes et françaises ont raisonnablement pallié aux absences suisses... Ou pas, car les forces alliées auraient été incapables d'abattre l'avion détourné s'il avait menacé de s'écraser sur la ville. Comme le précisa le porte-parole de l'armée de l'air suisse:

Les appareils français peuvent accompagner un appareil suspect ou le forcer à atterrir en Suisse, mais pas question de l'abattre, c'est une question de souveraineté nationale.


Heureusement, nul besoin d'arriver à pareille extrémité. Cette fois-ci.

Interrogé, Ueli Maurer rappelle l'évidence: les coupes continuelles dans le budget de l'armée ont conduit celle-ci à s'adapter comme elle pouvait. L'absence d'une force d'intervention aérienne 24h/24 fait partie de ces renonciations. Du reste, les vieux Tiger composant l'essentiel des forces aériennes sont incapables de voler de nuit, ni même par mauvais temps!

Les deux camps sortent renforcés de cet épisode. Les adversaires du Gripen diront que cette crise a été gérée de main de maître par des forces étrangères avec lesquelles la Suisse a des accords - bien qu'on ne sache pas encore à combien nous sera facturée l'opération - et que l'armée de l'air suisse a démontré son inutilité finale.

Les autres diront que la Suisse vient d'étaler sa misère au grand jour, que pour prétendre avoir une force aérienne décente il faut y mettre les moyens et que la Suisse d'aujourd'hui n'a même pas de quoi réagir à une crise en temps de paix. Un pays peut-il être crédible sur le plan militaire en renonçant à assurer lui-même sa souveraineté dans les airs?

Pour ma part, je m'en remets à un billet écrit il y a deux ans et qui n'a hélas rien perdu de sa pertinence: la Suisse n'a plus de forces aériennes significatives depuis longtemps. Une poignée d'avions opérationnels ne fait pas une armée de l'air, pas plus qu'une escouade de commandos ne passe pour une armée. Avec les Gripen, tout au plus serons-nous en mesure de faire face à des missions spécifiques ponctuelles en temps de paix, comme l'escorte d'appareils en difficultés ou la surveillance aérienne lors de grands raouts internationaux.

Une chose est certaine, la situation actuelle n'est plus tenable. Le pirate de l'air amateur aura au moins eu le mérite de permettre à chacun de comprendre où en est "l'armée de l'air" helvétique aujourd'hui, avec les guillemets de rigueur. La votation sur le Gripen apportera une clarification bienvenue.

13 février 2014

La phrase de trop?

Lors d'une interview dans les colonnes de la Basler Zeitung, invité à expliquer le score relativement faible de l'initiative "Contre l'Immigration de Masse" en Romandie, l'ignoble Christoph Blocher aurait commis l'irréparable au détour d'une petite phrase en affirmant:

christoph blocher,médias"Les Romands ont toujours eu une conscience nationale plus faible."


Le Temps relate les grandes lignes de l'interview en mettant ladite réplique au sommet de l'article - tronquant le reste de l'explication - mais ne va pas plus loin: le journaliste de garde n'a sans doute pas décelé toute l'exploitation possible du scandale.

Rien de tel chez Tamedia où on a plus d'expérience lorsqu'il s'agit de faire du buzz. Devant l'occasion rare de faire payer le tribun tenu pour responsable du choix populaire du 9 février, la rédaction du Matin organisera donc un tollé dans les formes - avec pas moins de quatre articles sur le sujet, puis un cinquième pour récolter les aveux de l'intéressé.

Alors que le président du PS Christian Levrat se ridiculise avec dix propositions-choc pour punir les mauvais Suisses qui ont eu l'audace de contrecarrer la vision européiste des socialistes - pêle-mêle les agriculteurs, les Suisses allemands, les étrangers sous forfait fiscal, les propriétaires de logement dans les régions périphériques... - dans un article qu'il a eu le temps de mûrir et de relire, on préférera s'acharner longuement sur une simple phrase du vice-président de l'UDC, comme s'il cristallisait sur lui toute la rage contenue par une gauche politico-médiatique incapable d'accepter un verdict des urnes n'allant pas dans le "sens de l'histoire". Bouc-émissaire, avez-vous dit?

Mais, pour commencer, y a-t-il vraiment de quoi s'indigner?

"Je n’ai jamais dit que les Romands sont de mauvais patriotes, et d'ailleurs je ne le pense pas non plus. Lorsque j’évoque "une conscience nationale plus faible" du côté de la Suisse romande, je fais référence à l’Histoire. En Suisse alémanique, on est très attaché à l’histoire suisse et au souvenir des premiers cantons de la Confédération qui se sont liés il y a plus que 700 ans. Par contre, les Romands se déclarent "plus ouverts". En 1992 ils étaient en majorité en faveur de l'adhésion à l'UE et nous traitaient "d'isolationnistes". Ce que je veux dire par là, c'est que les Romands ne se battent pas tellement pour l’indépendance."


Les Romands, férus de conscience nationale? Cela ne correspond pas tellement à mon expérience. "Genève n'est pas la Suisse", me rappelaient avec insistance, en guise de patriotisme, plusieurs Genevois de mes connaissances. "Les Vaudois ne se sont jamais battu pour leur indépendance, leur autonomie leur a simplement été offerte par Napoléon pour contrarier les Bernois alors qu'il envahissait le pays" m'expliqua, en guise d'amour de la liberté, un Vaudois féru d'histoire lors du bicentenaire du canton. Et de m'apprendre que le Major Davel ne fut célébré comme héros que longtemps après sa mort...

En revanche, combien de Romands m'avouèrent leur admiration pour la France, ce "grand et beau pays" - quoique son étoile ait légèrement pâli depuis quelques années - face à cette Suisse si étroite d'esprit, ringarde et étriquée! Combien de mots n'ai-je entendu contre les Suisses-totos, obstacles à tous les rêves de grandeur d'une Romandie ouverte sur le monde! Pendant combien d'année les Romands regrettèrent que les Alémaniques les aient empêché de devenir européens!

Mais admettons que le vieux lion de l'UDC se soit fourvoyé à cause de son mépris supposé à l'égard des Romands. Je suggère alors une réaction à mes concitoyens: montrons-lui à quel point il se trompe. Que la Suisse romande s'illustre désormais par son patriotisme sans faille! Qu'elle en impose à ces Suisse-allemands d'outre-Sarine! Qu'elle prouve à quel point elle a à cœur les intérêts du pays dans son ensemble, de Vernier au Couvent bénédictin de Müstair! Qu'elle affiche sa fierté d'être suisse dans ses paroles et ses actes! Qu'elle oblige le reste du pays à prendre acte de son sens indiscutable de l'intérêt général! Je ne demande pas mieux!

Et, puisque nous sommes dans le contexte du vote contre l'immigration de masse, la Romandie a immédiatement une carte à jouer: prouver à quel point elle respecte le verdict démocratique venu de Suisse alémanique et du Tessin, en acceptant l'initiative sans arrière-pensée!

Y a-t-il meilleur moyen de montrer à tous l'intensité de sa conscience nationale?

11 février 2014

Leçons du 9 février

Depuis dimanche soir, la Constitution Fédérale est agrémentée d'un nouvel article sur l'immigration demandant l'établissement d'une limite supérieure annuelle au nombre des nouveaux venus, et comme condition à l'octroi d'un permis d'établissement "la demande d'un employeur, la capacité d'intégration et une source de revenus suffisante et autonome."

Rien que du bon sens, en somme.

Je suis un immigré. En Suisse depuis quinze ans, je suis arrivé à l'époque des quotas ; je n'en suis pas mort. Mais venant d'une France dévastée par des décennies d'ouverture au tout-venant, je connais les conséquences d'une immigration irréfléchie. Je ne peux donc que saluer la sagesse et la clairvoyance des citoyens, au-delà des intérêts d'une économie incapable d'intégrer le long terme dans l'équation. Leur courage aussi, car il en fallait du courage pour oser voter Oui le 9 février. Ne nous avait-on pas promis d'innombrables souffrances en cas de "mauvais choix"? En attendant, la croissance 2014 est révisée à la hausse...

udc,manoeuvres politiques,démocratieBeaucoup de gens hors de Suisse ont mal compris le texte de l'initiative, par exemple Rama Yade. La conseillère régionale UDI d'Île de France s'est sentie obligée de souligner que "200'000 Français qui travaillent en Suisse vont se retrouver sur le carreau". L'émotion, sans doute. Mais si on se donne la peine d'aller au-delà de l’anecdote, l'incompréhension des politiciens européens est inévitable puisqu'elle renvoie à leur propre surdité. De peur d'entendre le peuple, aucun d'entre eux ne serait prêt dans le moindre pays à mettre au vote une proposition comme celle de l'UDC. La démocratie les effraie au plus haut point. C'est en cela, et rien d'autre, que la décision helvétique du week-end est "regrettable". Comme le résume Zerohedge:

La Commission européenne regrette l'approbation de l'initiative introduisant une limite quantitative à l'immigration. Cela va à l'encontre du principe de libre-circulation des personnes entre l'Union Européenne et la Suisse.

Plus important encore, cela va à l'encontre du principe central de l'UE d'ignorer les décisions démocratiques comme le savent toutes ces nations européennes écrasées sous la planification, contrôlées par des banques et insolvables - seuls quelques "bons" bureaucrates non-élus savent ce qui est le mieux pour tout le monde. En tant que tel le vote démocratique doit toujours être ignoré, en particulier lorsqu'il va à l'encontre des thèses prêchées par les politiciens, les banquiers centraux et, bien sûr, Goldman Sachs.


L'insolente velléité d'indépendance de la Suisse a valeur d'exemple. Elle pourrait déteindre sur d'autres peuples de l'Union car la colère gronde au Royaume-Uni, au Danemark ou en France. C'est l'unique souci des élites. Croire qu'il se soucient un instant des difficultés d'installation en Suisse de leurs ressortissants tient de la plaisanterie - ils ne sont même pas capable de comprendre les raisons pour lesquelles ils partent. D'ailleurs, pourquoi faudrait-il s'inquiéter du sort d'ingrats refusant le paradis européen?

L'Europe aboie beaucoup mais mord peu: elle s'en voudrait de punir une classe politique helvétique acquise à sa cause. Du point de vue Bruxellois, les élites de la Suisse sont aussi victimes de la votation de dimanche. Elles expieront la reculade sur la libre-circulation en accordant servilement à l'UE des concessions encore plus humiliantes sur le reste. Voilà la "renégociation" qui attend la Suisse.

La rupture entre le peuple et sa classe politique est tout aussi criante en Suisse. Comme de plus en plus souvent, l'UDC a gagné seule contre tous. On peut y voir la marque d'un certain succès, c'est vrai, mais aussi d'un manichéisme inquiétant. Comment tolérer une seconde l'alliance impie entre autorités fédérales, autorités cantonales, organisations faîtières de l'économie, syndicats, médias et tous les partis politiques hors UDC alors que le texte a rassemblé plus de la moitié des électeurs?

Si la collusion contre-nature a explosé en vol devant le résultat des urnes, ce qui est certes agréable, le fond du problème subsiste: le pluralisme politique est en voie de disparition en Suisse. Comme dans d'autres pays, les choix deviennent binaires et le débat démocratique dégénère en invectives. L'anathème est la bouée de sauvetage des gens sans arguments.

Les implications dépassent largement une ambiance de campagne détestable. Le gouffre se creuse entre les décisions populaires et les orientations des autorités ; il est le reflet d'une classe politique avide de prendre dans les travées du Parlement une revanche sur les urnes. L'UDC l'emporte devant le peuple mais les anti-UDC décident des lois d'application. Ils tiennent les leviers de l'exécutif et du judiciaire et modèlent la Suisse à leur image.

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Il est peut-être plaisant dans une discussion mondaine de clamer qu'on est "pour l'initiative mais pas l'UDC", tant on a dressé le citoyen à ne pas choisir ce parti. Mais le citoyen doit aussi comprendre qu'avec cette posture, à chaque élection il met au pouvoir des gens qui n'auront de cesse de trahir la volonté populaire qu'il s'est donné la peine d'exprimer en votation.

Regardez les conseillers fédéraux, eux-mêmes émanation de l'Assemblée Fédérale, et demandez-vous combien d'entre eux sont pour l'adhésion à l'Union Européenne, pour la libre-circulation, contre le renvoi des criminels étrangers, contre l'internement à vie des criminels dangereux. N'y a-t-il pas un léger problème de représentativité?

Pour garder un sens au débat démocratique, le centre et la gauche doivent écarter de leurs partis les barons du dogmatisme, les donneurs de leçon sourds à la réalité et autres idéologues acharnés dont la posture pavlovienne anti-UDC tient lieu de réflexion politique. Oui aux valeurs, non à l'intransigeance bornée. Il faut retrouver le sens du compromis, du dialogue et de l'intérêt général dans les préoccupations que la population exprime à travers les initiatives.

La tâche est immense mais l'avenir du débat démocratique en Suisse est à ce prix. Les électeurs ont la lourde responsabilité de régénérer la classe politique suisse, faute de quoi les camps en présence se résumeront à "l'UDC" ou "Tous les autres". Est-ce ce que nous voulons?