03 mars 2015

La parenthèse du pétrole cher

Vous souvenez-vous de l'époque où le baril de brut se négociait à un prix de 147 dollars? Alors qu'aujourd'hui il se traîne péniblement autour des 50 dollars, le record semble carrément appartenir à un autre siècle.

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Prix du baril de 2000 à 2015

Pourquoi le prix du pétrole s'est effondré? Plusieurs théories s'affrontent. La montée en puissance de la production de pétrole issu des sables bitumeux en Amérique du Nord, devenue rentable précisément à cause du prix élevé du baril, aurait entraîné une surproduction. D'autres pointent l'Arabie Saoudite comme l'origine de cette surproduction, soit parce que le royaume saoudien serait incapable de se forcer à baisser sa production (ce qui se comprend puisque pareille décision grèverait ses revenus), soit au contraire parce qu'il chercherait à maintenir les prix au plus bas pour ruiner ses concurrents et rester seul maître du jeu.

La manœuvre aurait certes quelque chose de diabolique mais l'hypothèse ne tient guère debout: l'OPEP est notoirement incapable de respecter les quotas qu'elle impose à ses membres et si l'industrie de l'extraction non-conventionnelle de pétrole (sables bitumeux et autres) a pu s'envoler avec un prix du baril au-delà des 70$, on ne voit pas très bien, quitte à ce qu'elle soit ruinée aujourd'hui, pourquoi elle ne pourraient pas renaître de ses cendres demain avec un baril à nouveau suffisamment cher. Mieux encore, le temps passé à rendre compétitive ces sources alternatives améliore chaque jour leur rentabilité et leur efficacité tout en diminuant leur impact écologique.

La nouvelle donne du pétrole bon marché a un effet direct sur les revenus des pays pétroliers comme le Venezuela, l'Arabie Saoudite ou la Russie, permettant à toutes les théories du complot imaginables de prendre racine. Mais les partisans de telles théories oublient bien vite qu'un effondrement pétrolier prolongé aura tout autant d'effet dévastateurs sur l'emploi aux USA et au Canada, les acteurs renouvelés de la production d'or noir.

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Vous rappelez-vous de cette époque folle où le baril dépassait les 140$? C'était le moment où chaque péripétie internationale offrait un prétexte pour justifier une hausse de prix - une raffinerie en panne par ici, des pressions sur le détroit d'Ormuz par là. Aujourd'hui, des pays producteurs entiers comme la Libye sont à feu et à sang. Ailleurs des champs pétroliers sont carrément entre les mains d'islamistes. L'Iran, cible de sanctions économiques à cause de sa course à l'armement nucléaire, prive les marchés de 1 million de barils par jour. Et tout le monde s'en fiche complètement! Admettons en tout cas que les cours du brut ne reflètent plus vraiment de préoccupations géopolitiques.

Non, l'explication la plus simple est sans doute la meilleure: les cours du brut s'effondrent parce que la demande s'est affaiblie. Oubliez les records boursiers bâtis sur du vent et les discours triomphants des politiciens. L'économie réelle ne va pas bien et au premier chef l'économie américaine, sa locomotive mondiale. Un puits de pétrole crache du brut de façon régulière ; la consommation, elle, dépend d'une multitude de facteurs. Il en faut peu pour qu'une chaîne de production surdimensionnée mène à une surproduction.

Paradoxe de notre époque, alors que le pétrole bon marché présage d'une ère d'abondance, tout le monde gémit à l'unisson. Les analystes financiers torturent les courbes à l'aide d'outils statistiques pour leur faire avouer que les cours vont remonter - il le faut, leurs bonus en dépend. Les politiciens grimacent devant la baisse des recettes fiscales issues des innombrables taxes sur l'essence. L'abondance d'un pétrole bon marché a le deuxième défaut de contredire un des principaux arguments utilisés pour justifier leur interventionnisme perpétuel. Les consommateurs quant à eux se plaignent parce que le prix à la pompe ne reflète pas les baisses de prix de la matière première, révélant au grand jour toutes les manipulations éhontées destinées à tondre la laine sur leur dos.

Mais les écologistes sont sans doute les plus grands perdants de l'actualité. Non seulement toute énergie bon marché est une hérésie à leurs yeux mais le pétrole est celle qu'ils haïssent le plus juste après le nucléaire, parce qu'il permet le plastique, fournit l'essence pour la mobilité individuelle et produit le CO2 contre lequel ils sont partis dans une absurde croisade.

En outre, un pétrole bon marché est un pétrole compétitif: pas possible de rivaliser avec lui en subventionnant jusqu'à plus soif des panneaux photovoltaïques poussifs et des éoliennes aléatoires. Que reste-t-il de la "transition énergétique" lorsqu'on n'en a plus besoin?

L'ère du baril bon marché met aussi en défaut leur principal argument anti-pétrole, l'idée que nous nous précipiterions vers une pénurie. Nous n'en avons jamais été aussi loin. L'époque du record à 147$ nous permet de ressortir quelques textes pas tellement anciens qui prennent tout leur sel aujourd'hui...

  • Le Monde Diplomatique écrivait en 2006 que "rien n’indique que, dans les décennies qui viennent, les prix de l’or noir vont à nouveau baisser". Le baril n'était pourtant qu'à 75$...
  • Dans un bel exemple d'extrapolation, le Monde voyait déjà en mai 2008 un baril à 200$. Et annonçait sans hésiter une pénurie pour 2016! Préparons-nous, c'est pour bientôt!
  • Et bien sûr des écologistes décrétaient quant à eux que nous assistions au chant du cygne de l'or noir puisqu'il allait de soi que la hausse des prix ne pouvait être que la traduction du pic pétrolier c'est-à-dire une pénurie de l'offre (une altération de la demande, ne cadrant pas avec leur théorie, étant quant à elle inenvisageable).

"100 dollars le baril, c'est le signe de la fin de la civilisation du pétrole."
-- un écologiste mystique


Le baril de brut remontera-t-il? Sachant que son cours est aujourd'hui exprimé dans une monnaie-papier comme le dollar, cela n'a rien d'impossible. Il suffit d'ailleurs d'oublier l'érosion de la valeur de la monnaie pour présenter l'histoire de façon alarmiste, mais à dollar constant c'est nettement moins probable. Pour s'en convaincre, il suffit de se demander si les principaux consommateurs d'or noir - USA et Europe - sont sortis de la crise, et se rappeler que grâce à l'inventivité humaine les techniques et l'efficacité progressent sans cesse. Elles repoussent les perspectives de pénurie là où le libre marché fonctionne.

Les cours historiquement bas du prix du baril ne sont vraisemblablement pas un accident ; c'est plutôt la parenthèse d'un pétrole anormalement cher qui est gentiment train de se refermer.

Et nous devrions cesser de nous en plaindre.

24 février 2015

Taxer l'énergie?

Dans moins de deux semaines, le peuple suisse sera invité à se prononcer sur l'initiative des Verts Libéraux "Remplacer la TVA par une taxe sur l'énergie."

On prévoit un rejet cinglant avec 29% de Oui et 58% de Non selon un sondage établi fin janvier, mais oublions un peu les opinions populaires du moment pour nous pencher sur l'idée: taxer l'énergie au lieu de la valeur ajoutée, est-ce une bonne idée?

Les premières formulations d'une Taxe sur l'Énergie avaient de quoi susciter l'intérêt: d'une part, elle viendrait en remplacement de la fameuse TVA qui grève de 8% à peu près tout ce qui est consommé en Suisse, mais d'autre part, à l'inverse de l'indiscriminante TVA, en recourant à des sources d'énergie renouvelables il serait possible de l'éviter!

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Vous avez dit simpliste?

Le projet initial avait de quoi susciter un intérêt poli, même si certains trous béants subsistaient dans le raisonnement ; par exemple, l'inefficacité crasse de certaines énergies renouvelables sensées suppléer aux autres. Et pour les nécessités incontournables comme l'essence, le projet de Taxe sur l'Énergie survivrait-il à des gens se contentant simplement de faire le plein de l'autre côté de la frontière?

Depuis, le projet de Taxe sur l'Énergie ne s'est que très vaguement précisé et plus on y réfléchit, plus il semble dénué de toute crédibilité.

Chacun imagine aisément de quelle façon il pourrait échapper à la nouvelle Taxe sur l'Énergie: éteindre les appareils énergivores, baisser un peu le chauffage, ce genre de choses. Mais ces mesures de bon sens à l'échelle personnelle ne sont qu'une goutte d'eau dans un océan qui échappe totalement à notre emprise. Qu'adviendrait-il de ce qui reste de l'industrie d'exportation si les entreprises devaient assumer une Taxe sur l'Énergie sur leurs coûts de production? Que deviendraient les denrées alimentaires sur les étals une fois leurs prix renchéris des pénalités énergétiques liées au transport ou à la chaîne du froid?

Selon l'adage, l'écologie est un caprice de riche. Le célibataire urbain n'aura aucun mal à se permettre une voiture électrique dernier cri et à acheter du bio de saison dans le petit commerce trendy de son quartier. La famille de la classe moyenne, elle, habitant là où les loyers le lui permettent, se prendra la Taxe sur l'Énergie de plein fouet. La nourriture importée sera pénalisée. L'utilisation de l'unique voiture d'occasion hors d'âge pour trimballer les enfants de la famille deviendra hors de prix.

Il n'y a pas plus antisocial qu'une Taxe sur l'Énergie. Ayons une pensée pour tous les locataires qui subiront une hausse des charges délirantes alors que rien ne saurait forcer les propriétaires à faire des travaux d'isolation dans leurs logements - et si tel était le cas, ils répercuteraient ces travaux sur le loyer...

Peut-être conscient de ces faiblesses mais cherchant malgré tout à séduire l'électorat de gauche, les Verts Libéraux choisirent délibérément d'associer à leur projet une notion de fiscalité constante, c'est-à-dire un mécanisme assurant que le montant de la Taxe sur l'Énergie variera de façon à stabiliser les recettes de l’État malgré la disparition de la défunte TVA. Les Verts traditionnels jubilent:

La taxe sur l’énergie doit être fixée afin qu’elle génère autant de recettes que la TVA actuelle (moyenne sur 5 ans). Si les rentrées baissent, la taxe est augmentée.

Si nécessaire, il sera aussi possible de taxer l’énergie grise (soit l’énergie consommée pour fabriquer, transporter, stocker, vendre et éliminer un produit). Une taxe générale sur la consommation des ressources naturelles, comme le prévoit l’initiative « Pour une économie verte » serait, au final, préférable.


Des taxes, des taxes et encore des taxes! Comme s'il en pleuvait! Et tout ce qui sera économisé par les uns sera compensé par les autres - voire, le plus souvent, les mêmes. Le gain de consommation de fuel domestique acquis en vous ruinant dans une nouvelle isolation sera perdu à travers des taxes plus élevées sur votre essence et votre électricité.

Pour le fonctionnaire de base s'indignant et se rebellant à l'idée que l’État rogne un centime sur son budget, pareille mesure a peut-être quelque sens ; pour les gens normaux, elle fait perdre à la Taxe sur l'Énergie toute signification. La pression fiscale sera exactement identique, et probablement pire pour la plus grande partie de la population dont les stratégies énergétiques sont des plus limitées.

votation du 8 mars 2015,prise de position,écologie,initiative,fiscalité,tvaL'appel du pied à la gauche a échoué: même le Parti Socialiste rejette le texte, c'est dire s'il est mauvais. Seuls les Verts marxistes restent en lice avec leurs compères prétendument centristes.

Les adversaires du texte axent leur campagne sur la terreur que devrait susciter un litre d'essence à 5 francs ; c'est un peu court. La plupart d'entre nous paye au quotidien bien plus en TVA que ces taxes supplémentaires sur l'essence. S'il n'y avait que cela, la Taxe sur l'Énergie semblerait peut-être supportable ; mais le litre d'essence à 5 francs ne changera pas que votre façon de faire le plein. Il affectera toute la chaîne logistique, du magasin d'alimentation au bâtiment, de l'industrie de transformation au tourisme.

L'étendue de la TVA cache une omniprésence de l'énergie qui lui est encore supérieure. La "valeur ajoutée" se taxe dès qu'un bien est acquis par son consommateur final ; l'énergie, elle, intervient en amont, avant même le moindre bénéfice pour quiconque. En d'autres termes, la taxation de l'énergie rend toute production et même toute recherche plus coûteuse et donc plus incertaine.

Certains pays comme les États-Unis, l'épouvantail à écologistes par excellence, se sont pratiquement bâtis sur l'accès à une énergie bon marché et facilement disponible. Cet aspect est un des composants les plus fondamentaux de leur succès. Dans son sens le plus large, l'énergie permet de raccourcir les distances ; de rendre habitable des zones qui ne le sont pas à l'aide de la climatisation ou du chauffage ; de créer richesses et emplois dans le sillage d'entreprises compétitives. A l'inverse, les pays les plus pauvres du monde sont invariablement ceux où l'énergie est chère et disponible par intermittence.

La prospérité helvétique repose énormément sur l'énergie, que ce soit pour alimenter son industrie, assurer la production agricole ou faire vivre ses zones de montagnes à travers les remontées mécaniques de ses stations de ski. Et que consomment donc les trams et les trains dont nos écologistes sont si friands si ce n'est de l'électricité en grande partie nucléaire? Avec la Taxe sur l'Énergie il faudrait fermer du jour au lendemain toutes les centrales nucléaires avec à la clef 40% d'électricité disponible en moins!

En s'attaquant à l'énergie les Verts s'en prennent directement au poumon de notre civilisation, et ce n'est pas un hasard. Jamais avares de misanthropie, ils plaident pour une société rationnée à 2000 Watts mais s'ils étaient vraiment écologistes - et en particulier libéraux - ils commenceraient à faire eux-même la démonstration du succès du mode de vie qu'ils préconisent avant de tenter de l'imposer à quiconque.

L'initiative pour remplacer la TVA par une Taxe sur l'Énergie sera nettement repoussée le 8 mars, c'est absolument certain. Mais le résultat du scrutin donnera une bonne mesure du degré d'utopie mâtiné de totalitarisme encore enraciné dans une partie du corps électoral.

15 février 2015

L'étrange et obsédante idée d'un Fonds Souverain Suisse

Faut-il un Fonds souverain en Suisse?

Exprimée dans les médias dès 2012, le sujet est régulièrement avancé puis retiré de la scène médiatique sans jamais s'éclipser complètement ; aurait-on l'impression d'un travail de fond destiné à préparer progressivement l'opinion qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Le concept serait "décoiffant", "prometteur", "fondé en termes économiques"... L'approche du fonds souverain serait parée de toutes les vertus, comme en témoigne un reportage de la RTS du 5 février.

Le problème du capital

fonds_suisse.jpgLes premiers fonds souverains furent créés dans les années 50. Conçus par des pays enrichi grâce à la manne pétrolière, ils incarnaient une vision visant à préserver la prospérité une fois les gisements épuisés. Les trois fonds les plus connus (et les plus dotés) correspondent à ce schéma: le fonds norvégien avec 826 milliards, le fonds d'Abu Dhabi avec 715 milliards, et enfin l'Arabie Saoudite et ses 700 milliards.

Comme il n'y avait guère d'industrie locale, l'argent fut donc investi dans des entreprises étrangères dans l'idée faire fructifier l'argent à long terme.

Pareil schéma aurait-il un sens en Suisse? Pas vraiment, vu qu'on n'a guère trouvé de pétrole sous le Cervin. La Suisse a pourtant une attractivité due à sa bonne santé financière relative, et la BNS a de fortes réserves en devises étrangères. Deux stratégies possibles pour constituer un capital. Mais les deux ont leurs défauts. Philippe Bachetta, professeur d'économie HEC Lausanne, descend ainsi en flammes l'idée d'une réutilisation des fonds de la BNS:

[Allouer au fonds les réserves en devises de la BNS est] une mauvaise idée parce que les réserves de la banque nationale ont comme contrepartie la base monétaire qui en fait est utilisée par la banque nationale pour gérer l'inflation, les taux d'intérêt... Donc si on met ces réserves dans un fonds on limite les opérations de la Banque Nationale Suisse.


Convaincu que la Suisse devrait se lancer dans l'aventure, le professeur penche plutôt pour l'idée d'un emprunt massif.

Tous les investisseurs internationaux aimeraient de la dette Suisse donc pourquoi ne pas en profiter. Elle peut augmenter sa dette contrairement à d'autres pays donc elle pourrait facilement augmenter sa dette de 10, 20% par rapport au PIB... La Suisse pourrait gagner économiquement avec une telle mesure.


Ah, la dette publique, il n'y a que ça de vrai, surtout en ce moment! Pourtant, la bonne réputation du pays tient précisément à la bonne tenue de ses comptes, à sa stabilité financière, à ses déficits maîtrisés. Le respect inspiré par le pays sur les marchés financier serait rapidement mis à mal si la Suisse ouvrait les vannes de l'endettement, quel que soit le noble prétexte invoqué, et il est douteux de penser que la spéculation sur les marchés financiers soit le plus justifiable entre tous...

Profiter de la bonne réputation helvétique pour emprunter à fond sur les marchés financiers et placer l'argent créerait en outre un paradoxe relevé par Christian Lüscher, vice-président du PLR :

Je crois pas que la Suisse devrait se transformer en une sorte de fonds de fonds, de hedge fund, ce n'est évidemment pas le rôle de la Confédération (...). Ça signifie qu'on est en train de vendre la Suisse comme une sorte de produit financier et ça une fois encore je ne crois pas du tout que ce soit le rôle de l'Etat de servir de produit financier pour des investisseurs ou même pour des spéculateurs.


Pourquoi M. Lüscher parle-t-il de "fonds de fonds"? L'explication a été coupée au montage par le journaliste. Mais on peut malgré tout la reconstruire car elle coule de source.

Imaginons que la Suisse lève des milliards en empruntant à des investisseurs sur les marchés - dans le but avoué de les réinvestir à travers un fonds. Mettez-vous une seconde à la place d'un de ces prêteurs. Quel intérêt aurait-il à confier l'argent? Pourquoi s'embarrasser à acheter de la dette publique suisse - fort cher qui plus est avec des taux d'intérêts nuls voire négatifs - pour que la Confédération place ensuite cet argent ailleurs pour générer du rendement?

Soit l'investisseur souhaite du rendement, et se chargera donc de placer l'argent lui-même, soit il souhaite la stabilité à tout prix, et ne va certainement pas prêter à la Confédération pour qu'elle spécule à sa place - sachant en plus qu'il ne verra pas la couleur d'éventuels bénéfices. Dans les deux cas la construction logique ne tient pas debout.

Ceux qui pensent que la Confédération peut emprunter sur les marchés financiers 10 ou 20% de son PIB au taux actuel pour spéculer au travers d'un fonds souverain se trompent.

Quand le PS se fait spéculateur

Bien que l'idée d'un fonds souverain fasse saliver nombre d'intellectuels, la plus sérieuse hypothèse d'une concrétisation politique vient des rangs du PS où le projet fait partie des possibilités que le parti envisage dans son programme de "lutte contre le franc fort".

On peut légitimement s'interroger sur le sens d'une telle proposition venu d'un parti qui fait profession de haïr la bourse en général et les spéculateurs en particulier!

La première explication a trait à l'administration du fonds. Qui dit fonds d'investissement manipulant des milliards dit pléthore de nouveaux postes de hauts fonctionnaires à la clé, autant de grands directeurs et autres membres d'autorités de surveillance grassement payés pour administrer l'énorme paquebot dans les moindres détails. Avant même de placer le premier franc le fonds souverain coûtera une fortune, et gagez bien que les postes en question - avec un contrôle démocratique que l'on imagine ténu - seront destinés en priorité à des gens qui se sont personnellement investis dans la création du fonds, par exemple des membres du groupe politique qui l'a défendu le plus ardemment devant le Parlement.

La seconde tient à l'objectif du fonds - lutter contre le franc fort. Comme il est impossible que cet objectif soit atteint en faisant fructifier le capital du fonds souverain - ce qui renforcerait la santé financière de la Confédération et donc le franc - l'objectif officiel du fonds imaginé par les socialiste est de perdre de l'argent! On touche au sublime:  rarement on aura vu un objectif antiéconomique des socialistes exprimé avec autant de franchise. Ajoutons que cette seconde mission du fonds pourra être pleinement atteinte en respectant le premier objectif, qui est de trouver des sièges confortables et grassement payés à toute une nomenklatura de politiciens sur le retour.

L'impossible rentabilité

Même en imaginant que le fonds soit administré dans le but de récolter de l'argent, l'objectif sera difficile à atteindre. Pour juger de la qualité des dirigeants, nous avons un élément de comparaison: les caisses de pension publiques. Citant des chiffres de 2013:

Malgré la bonne tenue des marchés financiers et les nouvelles exigences légales, la situation des caisses de pension publiques peine à s’améliorer. (...) Les trois quarts (73% exactement) des caisses publiques présentent un découvert à fin 2012. Avec un taux technique de 3% et une capitalisation complète (taux de couverture de 100%), le trou financier des caisses cantonales se monte à 30 milliards de francs à fin 2012. (...) [Il] manque 174 000 francs par assuré à Genève, 127 000 francs en moyenne dans les caisses publiques romandes (Genève, Vaud, Valais, Fribourg, Jura, Valais).


Pense-t-on vraiment que les critères de placement d'un fonds souverain suisse seront plus "souples" que ceux qui régissent une caisse de pension? Mais même si c'est le cas, la situation du fonds sera rapidement rendue impossible par un corset de réglementations picrocholines, comme à chaque fois que l'Etat se retrouve dans le rôle de gestionnaire.

Sachant que la vocation du fonds est d'investir à l'étranger, combien de temps faudra-t-il avant que ne fleurissent les initiatives parlementaires pour demander à ce que le fonds investisse en priorité dans des entreprises "vertes", dans des labels "durables", ou dans des régions du monde frappées par quelque catastrophe naturelle pour favoriser leur reprise économique? De tels objectifs sont parfaitement défendables et même louables, ils n'ont juste rien à voir avec la - difficile - quête de rentabilité.

Si  la Suisse veut investir des milliards de francs suisses pour le long terme, elle ne pourra peut-être pas se contenter de cultivateurs de cacao bio éco-conscients tirant leur électricité de panneaux solaires et enveloppant leur maigre récolte dans des cartons en papier recyclé lui-même issu de bois certifié FSC...

Et si la rentabilité, la vraie, passe par des investissements dans l'armement? Le pétrole? L'énergie nucléaire? Les casinos? Un pays en délicatesse avec le G20? La classe politique tolèrera-t-elle que le fonds contrevienne aux objectifs électoralistes dispensés dans les programmes des partis? Poser la question, c'est y répondre. L'éventuelle rentabilité s'éloignera d'autant.

Un fonds qui, ironiquement, existe déjà

Selon ses statuts, la BNS a le droit de disposer de 15% de son bilan sous forme d'actions. Autrement dit, spéculer librement en bourse. Elle ne s'en prive pas.

15% peuvent peut-être sembler une proportion dérisoire, mais il faut se remémorer l'extraordinaire inflation du bilan de la BNS ces dernières années, laquelle s'est encore accélérée avec l'aventure du taux plancher contre l'euro. Au final, 15% du bilan de la BNS de 2015 correspondent à un montant en franc suisse équivalent à l'intégralité du bilan de l'institution jusqu'en 2008!

La BNS a donc placé énormément d'argent sous forme d'actions. Pour quels effets? Nous n'en savons rien, confidentialité des placements oblige, mais rappelons que la BNS représente un peu la crème de la crème à la fois des hauts fonctionnaires financiers et des banquiers internationaux - une élite dont le précédent directeur Philipp Hildebrand dut honteusement démissionner suite à une minable affaire de spéculation sur la monnaie. Une élite dont le directeur actuel Thomas Jordan explique sans honte que l'abandon surprise du taux plancher était la chose à faire. Une élite qui fit perdre en une journée 30 milliards aux caisses de pension du pays et des dizaines de milliards de francs suisses en pertes comptables... Une sacrée équipe en effet.

On ne voit pas très bien par quel miracle les gestionnaires d'un fonds souverain seraient "encore plus compétents", si on ose dire, sachant qu'en plus ils auraient davantage les mains liées dans leurs choix de placements.

L'existence d'un fonds souverain helvétique proprement dit ne diffèrerait pas vraiment de ce que la BNS a pu faire jusqu'ici. Le montant pourrait changer et, bien sûr, il y aurait un transfert crucial des centres de décision entre le directoire de la BNS et celui de la nouvelle entité restant à définir, mais sur le principe peu de choses changeraient.

Créez ce fonds que je ne saurais voir

Malgré toutes les raisons opposées au fonds décrites ci-dessus, l'idée d'un fonds souverain helvétique est bien trop fréquemment présentée à l'opinion pour que ce soit une simple lubie. La création du fonds est probablement déjà en marche dans les cercles du pouvoir, même si certains détails quant à ses modalités restent probablement à éclaircir.

Nous l'avons vu, les socialistes sont pour, et ils donnent le la plus souvent qu'à leur tour en matière de décision gouvernementale, non seulement à cause de leurs sièges au Conseil Fédéral mais aussi parce que, médias aidant, ils sont toujours présentés sous un jour des plus respectables auprès de l'opinion et du reste de la classe politique.

Sans surprise, les professeurs, experts et autres individus qui ont rarement travaillé un jour de leur vie dans l'économie privée sont en sa faveur. Mais les derniers avocats du fonds sont rien de moins que certains banquiers privés de la place:

En 2012 déjà, l’idée d’un fonds souverain avait fait son chemin dans les milieux financiers. Pour Renaud de Planta, associé de Pictet, et Zeno Staub, directeur général de Vontobel, une «part importante des réserves de changes doit être investie à long terme dans des placements mieux diversifiés, moins exposés à l’inflation ou aux risques de défaillance d’emprunteurs souverains», écrivaient-ils.


Se voyant déjà nommés gardiens du temple en raison de leur expérience professionnelle, on imagine à quel point ils peuvent saliver devant quelques dizaines de milliards supplémentaires de fortune sous gestion! L'idée de dégonfler l'abominable bilan de la BNS ne leur traverse jamais l'esprit.

L'alliance entre la gauche, les médias et les grandes banques privées semble s'articuler en coulisses pour bientôt donner naissance à un fonds souverain ; seuls s'y opposeront sans doute, curieusement, la BNS, au nom de la défense de son pré carré, et au nom de la non-ingérence de l'Etat l'UDC et une partie du PLR.

Quant au peuple suisse, perdu au milieu de tous ces experts décrétant doctement ce qui est bon pour le pays, aura-t-il seulement son mot à dire?

16 janvier 2015

Taux plancher: parce qu'il faut le rappeler

Une vidéo de 2011 montrant un débat entre MM. Christophe Darbellay du PDC, Chrisitan Levrat du PS, Oskar Freysinger de l'UDC et Fulvio Pelli du PLR.

Face aux inquiétudes légitimes exprimées par M. Freysinger, on a droit à un festival de bêtise et de mauvaise foi. Rien ne manque à l'appel: mépris de l'animatrice (une certaine Esther M. de triste mémoire), des tentatives insultantes de tourner en ridicule son contradicteur au lieu d'avancer le moindre argument (Levrat), le suivisme aveugle des experts/élites (Pelli) ou la volonté de préserver une partie de la population aux dépens du reste sans jamais se poser la question de la validité de la démarche (Darbellay).

Une vidéo à revoir absolument à l'aune de la décision de la BNS de mettre un terme au taux de change plancher entre le franc suisse et l'euro.

N'oubliez pas: le déroulement du débat entre ces cinq personnes et les partis qu'ils représentent incarne de façon quasiment parfaite les rapports de forces parlementaires et la direction politique que prend donc la Suisse sur chaque sujet qui n'implique pas une votation populaire.

15 janvier 2015

Journée historique pour le Franc Suisse

Aujourd'hui, après des années de manipulations inavouables, le franc suisse vient de recouvrer sa liberté dans le fracas et le chaos.

Annoncé par un simple communiqué de presse, l'événement - d'une amplitude quasi-cosmique dans le domaine financier - vient de propulser la monnaie de plus de 20% par rapport à l'euro, dépassant la parité. Il fallait 1,20 CHF pour 1 euro hier, aujourd'hui il faut débourser moins d'un franc!

dualité.jpgLes Suisses peuvent se réjouir, ils se retrouvent ce soir 20% plus riches qu'hier à la même heure, une bonne nouvelle dont les frontaliers seront les premiers à profiter. Mais la joie risque de ne pas durer. L'incertitude est immense sur l'attractivité économique, le commerce, l'immobilier, les placements.

Parmi les perdants dans la nouvelle donne il y a par exemple le tourisme local, ou les industries exclusivement tournées vers l'exportation et qui ne peuvent ni rogner sur les marges généreuses du luxe ni profiter d'une baisse de prix notable de l'importation de leurs matériaux. Pensons en particulier à Swatch dont le président Nick Hayek décrit ce qui vient de se passer ce matin comme un "tsunami" pour lequel "il n'a pas de mots".

Il y a trois ans et demi, lorsque le peg (le taux de change minimal entre CHF et EUR) fut instauré, j'écrivais que cette limite artificielle ne saurait durer et que cela finirait mal:

L'histoire nous donnes de nombreux exemples de pays tentant arbitrairement de lier entre elles deux monnaies flottantes à travers une parité fixe. Ces manœuvres ont invariablement débouché sur des catastrophes.


La mise en gras est d'origine...

Nous ne sommes qu'au début d'une crise majeure entièrement due à une coterie de banquiers et de politiciens attachés à la stabilité à n'importe quel prix, ce qui n'est pas la moindre des ironies.

Poursuivant sur leur lancée, les médias - et plus tard les politiques - travailleront d'arrache-pied en orientant l'information du grand public pour expliquer que la fluctuation retrouvée du franc suisse est une mauvaise chose. Par exemple, aujourd'hui, l'heure est à la panique boursière: le SMI chute de plus de 8%. C'est énorme. Sauf si on comprend que les valeurs suisses, cotées en franc suisse, sont soudainement surévaluées de 20% par le truchement des monnaies! Si vous aviez une action de la société Cor Des Alpes à 120 CHF, cette part valait 100 € hier ; aujourd'hui, après une chute de 8% elle ne vaut plus que 110.4 CHF mais cela représente désormais 106 € - l'investisseur étranger est donc largement gagnant. La chute boursière actuelle est donc le résultat d'une prise de bénéfice massive sur des cours libellés dans une monnaie soudainement plus précieuse.

Jusqu'où le franc suisse poursuivra-t-il sa hausse? Dans quelle mesure cette bouffée est-elle "spéculative", mot honni de notre époque? Il est difficile de le savoir puisque la monnaie a trois ans de servitude à rattraper. La fin du peg ayant été décidée unilatéralement par la BNS, il est pour une fois hors de propos d'accuser les odieux hedge funds et autres vautours de la finance. Ils souffrent beaucoup d'une nouvelle que leurs vaillants algorithmes n'auront pas vu venir!

Le plus important n'est pas là, mais dans le pourquoi de cette modification soudaine. Le moins qu'on puisse dire est que la communication de la BNS laissera le curieux sur sa faim:

L'introduction du cours plancher a eu lieu dans une période d'extrême surévaluation du franc et de très forte incertitude sur les marchés financiers. Cette mesure exceptionnelle et temporaire a préservé l'économie suisse de graves dommages. Le franc demeure certes à un niveau élevé, mais depuis l'introduction du cours plancher, sa surévaluation s'est dans l'ensemble atténuée. L'économie a pu profiter de cette phase pour s'adapter à la nouvelle situation.

(...) Dans ce contexte, la Banque nationale est parvenue à la conclusion qu'il n'est plus justifié de maintenir le cours plancher.


Bref, rien dans ces "explications" ne justifie que la BNS renonce au peg par un petit matin d'hiver. Il y a donc d'autres raisons.

Comparons avec un autre communiqué de presse, daté cette fois-ci du 6 septembre 2011, dans lequel la BNS introduisait le plancher au taux de change:

La Banque nationale suisse (BNS) vise par conséquent un affaiblissement substantiel et durable du franc. Dès ce jour, elle ne tolérera plus de cours inférieur à 1,20 franc pour un euro sur le marché des changes. La Banque nationale fera prévaloir ce cours plancher avec toute la détermination requise et est prête à acheter des devises en quantité illimitée.

Même à 1,20 franc pour un euro, la monnaie helvétique reste à un niveau élevé. Elle devrait continuer à s’affaiblir sur la durée. Si les perspectives économiques et les risques de déflation l'exigent, la Banque nationale prendra des mesures supplémentaires.


Le volontarisme affiché à l'époque, maintenu contre vents et marée pendant trois ans, contraste avec la fin soudaine et sans gloire de l'opération.

Au vu de la tempête économique, financière et politique conséquente au changement d'orientation de la BNS, des voix s'élèveront - crieront, même - contre la banque centrale. Mais ce faisant, elles critiqueront leurs propres alliés: des banquiers centraux perclus de keynésianismes, volontaristes en diable avec la monnaie, acquis à l'idée européenne et mis en place par des autorités politiques tout aussi désireux qu'eux d'une adhésion de la Suisse à la zone euro.

A ce stade il n'y a donc que deux explications possibles: soit la BNS a renoncé parce qu'elle ne pouvait plus continuer, soit parce qu'elle ne voulait plus continuer.

La première hypothèse est difficilement plausible alors que le bilan de la BNS a littéralement explosé ces dernières années tant elle a imprimé du franc suisse pour acheter de l'euro, des actions et de la dette publique européenne, au point d'atteindre 70% du PIB du pays. Bien entendu, on pourra dire (et je serai le premier à le clamer) que la stratégie de la BNS était une impasse ; mais il est difficile pour des technocrates de faire volte-face sans événement particulier alors qu'ils persistent dans la même erreur depuis plusieurs années. Il n'y a en tout cas absolument aucune raison pour que les limites soient atteintes au milieu de nulle part, un 15 janvier au matin, au point de jeter l'éponge.

La seconde hypothèse semble incompatible avec l'idée de banquiers centraux acquis à la cause européenne mais rappelons-nous que nous ne savons pas tout. Il pourrait y avoir eu des décisions en coulisses, par exemple au niveau de la BCE, qui auraient précipité un revirement radical de la position de la BNS par rapport à l'euro et la zone euro en général.

Pensons par exemple aux élections législatives anticipées prévues en Grèce le 25 janvier et aux positions économiques prônées par le parti de gauche Syriza, en tête dans les sondages.

Pensons par exemple à la décision récente de la justice européenne d'autoriser la BCE de Mario Draghi à créer de la monnaie pour racheter de la dette publique, ouvrant la voie à un Quantitative Easing noyant la dette sous des tombereaux de billets fraîchement imprimés.

Il n'est pas interdit de penser qu'il se prépare dans la zone euro certaines opérations tellement contradictoires avec le zeste d'orthodoxie encore présent dans le cerveau des directeurs de la BNS que ceux-ci, malgré toute la sympathie qu'ils éprouvent pour la zone euro, n'ont pas eu d'autre choix que de couper les ponts avec elle.

Nous en saurons peut-être davantage les prochains jours car si un tel secret existe, il est probablement impossible à garder. En attendant, ce choc énorme pour la Suisse se révèle aussi une très mauvaise nouvelle pour la zone euro. Quelle confiance avoir dans le futur d'une monnaie unique dont les Suisses choisissent tout d'un coup de s'éloigner?

La fin du taux plancher entre le franc suisse et l'euro aujourd'hui s'apparente plus à des amarres qui lâchent en pleine tempête qu'à une séparation à l'amiable entre deux associés doués de raison.

19:00 Publié dans Economie, Suisse | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : bns, euro, monnaie |  Facebook

15 décembre 2014

Zurich: les casseurs sont de sortie

"Comment cela est-il possible dans un pays parfait?" demande un internaute face à la déferlante de violence qui a eu lieu à Zurich dans la nuit de vendredi à samedi. Que lui répondre? Que ses prémisses sont peut-être fausses?

zurich_emeutes.jpgLa Suisse n'a rien de parfaite, ni même de calme. La violence la plus bestiale menace sous une surface en apparence apaisée. Malgré la rigueur des nuits de décembre, des centaines de casseurs d'extrême-gauche en ont fait la démonstration au centre de Zurich en dévastant tout sur leur passage:


[La manifestation non-autorisée, comportant quelque 200 manifestants, masqués et armés de barres de fer, de bâtons et de pointeurs laser et pour la plupart issus de la gauche autonome,] a fait non seulement plusieurs centaines de milliers de francs de dégâts matériels, mais des personnes ont aussi été blessées. Selon la police municipale, sept agents ont dû être hospitalisés pour des lésions aux yeux et à l'ouïe. Les émeutiers ont agi dans les 3e et 4e arrondissements de la ville et ont "délibérément attaqué" les forces de l'ordre, écrit samedi 13 décembre la police. (...)

Les manifestants ont également détruit de nombreuses vitrines, pillé des magasins, mis le feu à des voitures et à des conteneurs.(...) Plusieurs véhicules d'intervention ainsi que des locaux de la police ont été sérieusement endommagés. Les manifestants ont également brisé toutes les vitres d'un restaurant bondé, dont les clients apeurés ont dû se réfugier au sous-sol et dans une arrière-salle.


Le Matin semble prendre beaucoup de recul par rapport à la nouvelle: il ne s'en fait l'écho que le lundi suivant, y compris dans sa version électronique, qui n'est pas soumise aux impératifs de délai de la version papier. Il est difficile de ne pas y voir une certaine volonté d'apaisement face aux événements, hypothèse confortée par l'absence de tout éditorial indigné face à la brutalité des casseurs. Imagine-t-on la réaction médiatique si ces brutes avaient arborés une signalétique d'extrême-droite? Seulement, pour trouver trois cent sympathisants d'extrême-droite se livrant à une guérilla urbaine il faut se lever tôt... On a pourtant un aperçu du déferlement de violence exercé par les émeutiers:

Les policiers ont été visés par des jets de pierres et d'engins pyrotechniques. Une torche a été lancée dans une voiture de patrouille et l'équipement d'une policière a pris feu. Elle est heureusement indemne, écrit la police.


La Fédération suisse des fonctionnaires de police (FSFP) a exprimé sa consternation face à cette "haine aveugle et destructrice" et réclamé qu'une telle agression soit qualifiée de tentative de meurtre. Pour que Mario Cortesi, porte-parole de la police municipale, en vienne à concéder qu'il n'a "jamais vu cela depuis dix ans" on devine que certains paliers ont été franchis.

Que réclamaient les "manifestants"? De "reprendre le contrôle de la rue", selon un communiqué délivré sur Indymedia. "Nous reprenons possession de la rue pour protester contre l’embourgeoisement progressif de la ville et la destruction des projets alternatifs", indiquaient les activistes. En tête du "cortège" des manifestants arboraient ainsi une banderole massive ornée de l'inscription en anglais Reclaim the Streets (reprenons possession des rues).

Difficile de croire à un message destiné au public alors que la manifestation était dès le départ prévue de nuit. Tout dépend de ce que l'on entend par "possession", je suppose. Il faut reconnaître que dans les faits, nos activistes anticapitalistes n'ont pour le moins pas perdu le sens de l'intérêt matériel, comme en témoignent les annonces de dégâts enregistrées à la suite de leurs exactions. Au milieu des vitrines brisées et des voitures incendiées, un bijoutier a ainsi signalé s'être fait voler "pour 100'000 francs de bijoux", sans doute des altermondialistes coquets, et aussi que "neuf automates à billets des transports publics ont été endommagés" - sans doute une odieuse méprise face au vivrensemble communautaire et festif que nous garantissent les transports publics...

Qu'a fait la police? A part prendre des coups et éteindre les vêtements en feu de ses membres, rien. Ou si peu. Les policiers ont dû utiliser des canons à eau. On attend les plaintes des personnes mouillées par grand froid.

Malgré des heures d'affrontement on compte seulement quatre arrestations de suspects âgés de 20 à 36 ans. Deux sont "de Suisse" (sic), un de la Principauté du Liechtenstein et le quatrième du Royaume-Uni, nous expliquent les médias fiers de pouvoir brandir pour l'occasion un échantillon représentatif d'une criminalité de terroir.

Les Zurichois traumatisés par cette nuit de barbarie peuvent dormir tranquille ; plus que 196 émeutiers en liberté dans les rues! La justice prévaudra!

Ne tirons pas à boulets rouges sur la police zurichoise ; elle a certainement ramassé plus que sa part de projectiles lors des dernières nuits. La faiblesse du nombre d'arrestations s'explique peut-être par des ordres venus d'en haut. Zurich est en effet une ville fièrement à gauche, et les édiles de gauche ont souvent beaucoup de compréhension pour l'enthousiasme de leurs petits camarades rebelles, une jeunesse à laquelle ils ont souvent appartenu. Pensons à la façon dont les élus de gauche - dont Mme Savary - s'apposèrent à Berne à la motion de M. Fehr de l'UDC pour interdire les cagoules lors des manifestations!

Comme le fait remarquer un internaute avec ironie, "les Zurichois ont les autorités laxistes qu'ils méritent". Il est vrai que l'embourgeoisement continu de la ville avec des quartiers écolo-compatibles et friches industrielles réaménagées repoussent peu à peu les limites d'une zone de non-droit où s'ébattaient encore joyeusement squats altermondialistes et autres salles de concert citoyennes improvisées. Les habitants de ces secteurs n'entendent pas laisser leur place aux bobos.

Nous assistons donc à une opposition entre deux courants de gauche. Quand la croissance bourgeoise-bohème empiète sur les plates-bandes de la gauche radicale, il y a forcément des frictions - frictions qui engendrent de la chaleur qui entraîne à son tour des incendies. Quoi de plus normal au bout du compte! Mais rassurons-nous, à la fin tout cela sera certainement payé par le contribuable.