11 février 2014

Leçons du 9 février

Depuis dimanche soir, la Constitution Fédérale est agrémentée d'un nouvel article sur l'immigration demandant l'établissement d'une limite supérieure annuelle au nombre des nouveaux venus, et comme condition à l'octroi d'un permis d'établissement "la demande d'un employeur, la capacité d'intégration et une source de revenus suffisante et autonome."

Rien que du bon sens, en somme.

Je suis un immigré. En Suisse depuis quinze ans, je suis arrivé à l'époque des quotas ; je n'en suis pas mort. Mais venant d'une France dévastée par des décennies d'ouverture au tout-venant, je connais les conséquences d'une immigration irréfléchie. Je ne peux donc que saluer la sagesse et la clairvoyance des citoyens, au-delà des intérêts d'une économie incapable d'intégrer le long terme dans l'équation. Leur courage aussi, car il en fallait du courage pour oser voter Oui le 9 février. Ne nous avait-on pas promis d'innombrables souffrances en cas de "mauvais choix"? En attendant, la croissance 2014 est révisée à la hausse...

udc,manoeuvres politiques,démocratieBeaucoup de gens hors de Suisse ont mal compris le texte de l'initiative, par exemple Rama Yade. La conseillère régionale UDI d'Île de France s'est sentie obligée de souligner que "200'000 Français qui travaillent en Suisse vont se retrouver sur le carreau". L'émotion, sans doute. Mais si on se donne la peine d'aller au-delà de l’anecdote, l'incompréhension des politiciens européens est inévitable puisqu'elle renvoie à leur propre surdité. De peur d'entendre le peuple, aucun d'entre eux ne serait prêt dans le moindre pays à mettre au vote une proposition comme celle de l'UDC. La démocratie les effraie au plus haut point. C'est en cela, et rien d'autre, que la décision helvétique du week-end est "regrettable". Comme le résume Zerohedge:

La Commission européenne regrette l'approbation de l'initiative introduisant une limite quantitative à l'immigration. Cela va à l'encontre du principe de libre-circulation des personnes entre l'Union Européenne et la Suisse.

Plus important encore, cela va à l'encontre du principe central de l'UE d'ignorer les décisions démocratiques comme le savent toutes ces nations européennes écrasées sous la planification, contrôlées par des banques et insolvables - seuls quelques "bons" bureaucrates non-élus savent ce qui est le mieux pour tout le monde. En tant que tel le vote démocratique doit toujours être ignoré, en particulier lorsqu'il va à l'encontre des thèses prêchées par les politiciens, les banquiers centraux et, bien sûr, Goldman Sachs.


L'insolente velléité d'indépendance de la Suisse a valeur d'exemple. Elle pourrait déteindre sur d'autres peuples de l'Union car la colère gronde au Royaume-Uni, au Danemark ou en France. C'est l'unique souci des élites. Croire qu'il se soucient un instant des difficultés d'installation en Suisse de leurs ressortissants tient de la plaisanterie - ils ne sont même pas capable de comprendre les raisons pour lesquelles ils partent. D'ailleurs, pourquoi faudrait-il s'inquiéter du sort d'ingrats refusant le paradis européen?

L'Europe aboie beaucoup mais mord peu: elle s'en voudrait de punir une classe politique helvétique acquise à sa cause. Du point de vue Bruxellois, les élites de la Suisse sont aussi victimes de la votation de dimanche. Elles expieront la reculade sur la libre-circulation en accordant servilement à l'UE des concessions encore plus humiliantes sur le reste. Voilà la "renégociation" qui attend la Suisse.

La rupture entre le peuple et sa classe politique est tout aussi criante en Suisse. Comme de plus en plus souvent, l'UDC a gagné seule contre tous. On peut y voir la marque d'un certain succès, c'est vrai, mais aussi d'un manichéisme inquiétant. Comment tolérer une seconde l'alliance impie entre autorités fédérales, autorités cantonales, organisations faîtières de l'économie, syndicats, médias et tous les partis politiques hors UDC alors que le texte a rassemblé plus de la moitié des électeurs?

Si la collusion contre-nature a explosé en vol devant le résultat des urnes, ce qui est certes agréable, le fond du problème subsiste: le pluralisme politique est en voie de disparition en Suisse. Comme dans d'autres pays, les choix deviennent binaires et le débat démocratique dégénère en invectives. L'anathème est la bouée de sauvetage des gens sans arguments.

Les implications dépassent largement une ambiance de campagne détestable. Le gouffre se creuse entre les décisions populaires et les orientations des autorités ; il est le reflet d'une classe politique avide de prendre dans les travées du Parlement une revanche sur les urnes. L'UDC l'emporte devant le peuple mais les anti-UDC décident des lois d'application. Ils tiennent les leviers de l'exécutif et du judiciaire et modèlent la Suisse à leur image.

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Il est peut-être plaisant dans une discussion mondaine de clamer qu'on est "pour l'initiative mais pas l'UDC", tant on a dressé le citoyen à ne pas choisir ce parti. Mais le citoyen doit aussi comprendre qu'avec cette posture, à chaque élection il met au pouvoir des gens qui n'auront de cesse de trahir la volonté populaire qu'il s'est donné la peine d'exprimer en votation.

Regardez les conseillers fédéraux, eux-mêmes émanation de l'Assemblée Fédérale, et demandez-vous combien d'entre eux sont pour l'adhésion à l'Union Européenne, pour la libre-circulation, contre le renvoi des criminels étrangers, contre l'internement à vie des criminels dangereux. N'y a-t-il pas un léger problème de représentativité?

Pour garder un sens au débat démocratique, le centre et la gauche doivent écarter de leurs partis les barons du dogmatisme, les donneurs de leçon sourds à la réalité et autres idéologues acharnés dont la posture pavlovienne anti-UDC tient lieu de réflexion politique. Oui aux valeurs, non à l'intransigeance bornée. Il faut retrouver le sens du compromis, du dialogue et de l'intérêt général dans les préoccupations que la population exprime à travers les initiatives.

La tâche est immense mais l'avenir du débat démocratique en Suisse est à ce prix. Les électeurs ont la lourde responsabilité de régénérer la classe politique suisse, faute de quoi les camps en présence se résumeront à "l'UDC" ou "Tous les autres". Est-ce ce que nous voulons?

09 février 2014

NON à l'immigration de masse!

Les résultats des votations du week-end sont donc tombés, et nous savons tous sur quel objet les unes des journaux s'attarderont demain!

L'avortement est une affaire privée (évoquée ici) subit un rejet aussi massif que prévisible. L'initiative demandait la fin du remboursement de l'avortement par l'assurance-maladie obligatoire. Les initiants avançaient l'argument - sommes toutes assez logique - que la grossesse n'est pas une maladie, et partant de là, qu'il n'était pas correct d'exiger une participation de tous pour son financement. L'exemple de l'Autriche, ou pareille mesure existe depuis des années sans la moindre conséquence particulière, n'a pas suffit. Avec 69.2% de Non, le rejet est unanime, à l'exception du petit canton alémanique d'Appenzel Rhodes-Intérieures.

Le plan de financement et d'aménagement de l'infrastructure ferroviaire (FAIF) (évoqué ici) a franchi l'obstacle du référendum sans coup férir, le Oui l'emportant à 62,02%. Là encore le résultat était des plus prévisibles au vu de l'excellente image des transports ferroviaires dans la culture historique de la Suisse. Mais en ouvrant les vannes à hauteur de 6,4 milliards pour des infrastructures ferroviaires, les citoyens viennent d'autoriser l'Etat à piocher 6,4 milliards dans leurs poches: hausse de la TVA, des impôts et des taxes sur le carburant.

Étrange approbation venue d'un corps électoral qui refusait - à 60,5%! - la hausse de la vignette autoroutière à 100 francs trois mois plus tôt, et qui s'expose aujourd'hui à subir un surcoût d'une demi-vignette à chaque plein d'essence!

L'initiative contre l'Immigration de Masse était bien entendu le point d'orgue du dimanche, qualifiée par certains de votation de l'année voire de la législature.

immigration,votation du 9 février 2014
Les résultats finaux (infographie Le Matin)

Le suspense a duré un certain temps et le résultat est serré, mais l'initiative l'emporte avec 50.34% et un peu moins de vingt mille voix d'avance. On notera le rejet aussi net que paradoxal de la Suisse romande, alors même que ses cantons sont en première ligne de l'immigration de masse combattue par l'initiative - un résultat devenu carrément indéchiffrable dans le cas de Genève et des tensions amenées par l'afflux de travailleurs frontaliers menant au succès électoral récent de l'UDC et du MCG. Le Tessin, qui se présente quant à lui comme l'avant-garde de ce qui attend la Suisse en la matière, fait preuve d'un peu plus de cohérence ; il se pose comme le champion du Oui avec 68% d'approbation.

J'avais pour ma part pris position pour le Oui, un Oui libéral sachant que l'accès à un territoire fait intégralement partie des fonctions régaliennes d'un Etat ; c'est donc avec une certaine satisfaction que j'ai assisté au décompte du résultat. En outre, ne boudons pas notre plaisir, la participation a atteint un score inégalé de 50% dans ma ville de Renens (pour 42% de Oui, ce qui constitue une deuxième surprise).

L'alliance sacrée entre grands patrons, socialistes, syndicats, autorités politiques et médias en faveur de la libre-circulation n'aura finalement pas fonctionné, et ce n'est pas faute d'avoir mis les moyens...

Que la classe politique prenne donc acte de la nouvelle constitution modifiée et prenne ses responsabilités ; mais au vu de son attitude méprisante envers les préoccupations des Suisses durant la campagne, je doute qu'elle le fera.

La bataille pour l'indépendance de la Suisse n'est pas terminée, même si une victoire importante vient d'être remportée d'un cheveu.

07 février 2014

La dernière ligne droite

C'est avec un certain soulagement que je verrai se terminer la campagne pour l'initiative UDC "contre l'immigration de masse". Une période intense qui aura décillé les yeux de nombreux suisses sur leur classe politique et leurs médias, quel que soit le résultat.

Depuis trois mois, tout ce que la Suisse compte de corps constitués travaille l'opinion publique pour quelle vote "correctement". Reprendre le contrôle de notre immigration même de façon symbolique serait un suicide économique, un non-sens historique, entraînerait de fortes et immédiates mesures de rétorsions de la part de Bruxelles (avec qui nous sommes très amis tout de même, allons!) provoquerait la fonte des calottes glaciaires et la mort du petit cheval...

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Bien entendu encore, les élites admettent du bout des lèvres qu'il y a tout de même un petit souci d'immigration, celui-là même qu'ils s'évertuent à ne pas voir depuis dix ans. Alors elles se mettront au travail dès le lundi 10 février au matin pour plancher sur de nouvelles mesures d'accompagnement et un contrôle des abus, promis juré! Il suffit juste de voter NON entre-temps. Vous avez compris? Pour que la classe politique aille dans votre sens, il faut rejeter un texte qui la force à agir. Par pure gratitude, vous obtiendrez le même résultat! La logique de la manœuvre laisse pantois.

S'il n'y avait les étranges sondages de gfs.bern dont l'échantillonnage semble avoir été effectué à la sortie d'un congrès socialiste, j'aurais presque confiance dans les résultats du dimanche. Cet espoir n'est pas basé sur la Méthode Coué mais la simple observation.

Ma modeste expérience de terrain a été très différente de celle de Yohann Ziehli, vice-président des jeunes UDC de Suisse romande, filmé dans un reportage de la RTS à la gare de Lausanne. La seule "anecdote" méritant d'être montrée à l'antenne pour ce dernier était naturellement celle d'un individu réclamant ostensiblement un tract pour mieux le déchirer devant lui, avant de lui avouer qu'il était étranger. Les étrangers seraient donc pétris de haine contre l'initiative...

Rien de tel sur le marché de Renens dans la banlieue lausannoise, dans une ville pourtant largement à gauche et où les étrangers représentent plus de 50% de la population. Si une poignée d'individus refusa nos tracts la plupart les accepta sans hésitation, les autres nous gratifiant d'un "nous avons déjà voté!" assorti d'un sourire complice. Les affiches de l'initiative furent étonnamment peu vandalisées.

Enfin, si la presse romande a inondé le public d'articles de propagande contre l'initiative (mention spéciale au Matin avec un voire deux articles quotidiens sur le sujet!) la teneur des commentaires en ligne, et plus encore les votes des internautes en faveur desdits commentaires, ont semblé tracer une réalité bien différente de celle des instituts de sondage. Le tout dans une région de suisse sensée être acquise à la cause de la libre-circulation et à la fusion dans le Grand Tout européen.

Alors, peut-être tout ceci n'est-il qu'une illusion, et que ce dimanche l'initiative sera balayée comme le sont traditionnellement la plupart des initiatives. Dans les rédactions et les état-majors des partis, on soufflera un gros ouf de soulagement avant le retour au business as usual - tout en regrettant bien entendu que tant d'esprits aient cédé aux propositions populistes et simplistes, forcément populistes et simplistes, de l'UDC.

Peut-être même oseront-ils asséner un "nous vous avons compris" face caméra pendant qu'ils jettent à la poubelle leurs dossiers de refonte des mesures d'accompagnement.

En attendant, il n'est pas trop tard pour voter.

03 février 2014

Etrange justice

Pierre Chiffelle vient d'être blanchi par le Tribunal Fédéral, la fin en queue de poisson d'une étrange affaire traitée par une étrange justice.

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Franz Weber et Pierre Chiffelle, la mine des grands jours (photo Keystone)

Le 12 mars 2012, l'initiative populaire fédérale lancée par Helvetia Nostra "pour en finir avec les constructions envahissantes de résidences secondaires", également appelée "initiative Franz Weber" du nom de son principal promoteur, fut bien tristement acceptée par le peuple.

Le texte visait officiellement à limiter la construction de résidences secondaires ; qui se doutait qu'en réalité, l'initiative mettait sous cloche le potentiel de développement des régions montagneuses helvétiques, Valais et Grisons en tête, au mépris du fédéralisme et des populations concernées?

Il ne fallut pas longtemps pour que des victimes découvrent qu'Helvetia Nostra, contrairement à ses promesses de campagne, visait moins les résidences secondaires que toute nouvelle construction selon ce que d'aucuns qualifièrent de "terrorisme administratif":

"[Nous avons] un dossier à Riddes (VS) où Helvetia Nostra a fait opposition à la construction d’une résidence principale qui, je le précise, se trouve en plaine et non aux Mayens. Sur demande de l’association, nous lui avons fourni le certificat d’établissement de la famille, un certificat de l’employeur qui affirme que le père travaille dans la région, les plans de la maison et une déclaration assurant que cette famille compte vivre dans cette maison à l’année.

Mais Helvetia Nostra n’a même pas accusé réception. Nous avons rappelé deux fois et l’on nous a répondu que l’opposition allait être levée, mais Helvetia Nostra ne l’a jamais fait", lance Antoine Micheloud, [directeur d’un bureau d’architecture basé à Sion et à Moléson]. Qui révèle au passage que l’association dépendant de la Fondation Franz Weber a aussi fait opposition lors de la mise à l’enquête de cinq autres maisons [à Neirivue].

"Et ce sont pourtant toutes des résidences principales", souligne Antoine Micheloud.


La boulimie de recours d'Helvetia Nostra et de son avocat Pierre Chiffelle ne connaissait pas de limite - pas même de limite légale. Mêlant empressement et faux en écritures, ce dernier lança carrément des oppositions à des projets de construction au nom de voisins qui n'avaient même pas donné leur accord!

Les limites de l'honnêteté ayant été franchies, Pierre Chiffelle fut la cible d'une dénonciation auprès de l'ordre des avocats et d'une plainte pénale lancée par un promoteur immobilier invoquant un préjudice de 50 millions de francs à travers ces oppositions abusives.

L'affaire semblait entendue mais c'était mal connaître la justice helvétique, ou en tous cas ce qui en tient lieu. L'individu vient ainsi d'être blanchi par le Tribunal Fédéral, confirmant le jugement rendu en première instance:

Dans son arrêt notifié le 30 janvier, la Chambre des recours pénale vaudoise a classé la plainte contre Pierre Chiffelle, a indiqué ce dernier. L'avocat d'Helvetia Nostra, accusé d'escroquerie et de faux dans les titres dans le cadre d'une opposition à des projets immobiliers, confirmait une information du Matin Dimanche. Le Tribunal a estimé qu'il n'y avait pas de dessein d'enrichissement illégitime.


Les juges suisses viennent donc d'inventer un nouveau paradigme: il est désormais tolérable de se livrer à des faux dans les titres si ce n'est pas suivi d'un enrichissement illégitime.

Le concept est proprement révolutionnaire, au-delà du droit, au-delà même de la logique, pour tout dire. Nul doute que nous verrons fleurir de nombreux faux dans les titres ces prochaines années, faux doctorat (c'est à la mode), titre de noblesse, mandat inventé de pure pièce à la Helvetia Nostra: c'est open bar, peu importe les dégâts collatéraux sur la crédibilité des uns et des autres. Il faut juste faire en sorte que l'on ne puisse démontrer d'enrichissement illégitime aux yeux d'un tribunal, cela ne devrait pas être trop compliqué.

Les juges de Mon-Repos se sont-ils livrés à une interprétation des textes diamétralement opposée à la morale et au bon sens, ou quelques éléments contextuels se sont-ils invités dans les délibérations? Après tout M. Chiffelle est ancien conseiller d'Etat vaudois. Il se pourrait qu'il ait gardé quelques amitiés auprès des tribunaux. Quoi d'étonnant, sachant que les juges doivent eux-mêmes leur nomination à l'Assemblée Fédérale, donc à la classe politique?

Comme dit l'adage, il y a deux sortes d'avocats à succès: ceux qui connaissent bien le droit, et ceux qui connaissent bien le juge!

Mais c'est sans doute pure médisance que d'évoquer cette piste. Des falsifications de titres sont forcément jugées avec la même sévérité selon que leur auteur soit un escroc anonyme ou un avocat assermenté, ancien responsable politique et ponte du parti socialiste. C'est l'évident même, faute de quoi la justice suisse ne serait qu'une vaste pantalonnade.

18 janvier 2014

Comme sur des rails

Si l'on en croit un sondage gfs.bern, l'approbation du texte "Financement et Aménagement de l'Infrastructure Ferroviaire" (FAIF) tiendrait de la formalité, avec 56% de Oui, 27% de Non et 17% d'indécis. Cela explique sans doute la mollesse de la campagne.

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...En direction de quoi?

L'engouement des électeurs n'a rien de surprenant: c'est le résultat d'un long travail d’endoctrinement par les médias et les autorités. Le Rail est Merveilleux. Les Trains sont une Bonne Chose. Le Transport Public de Masse est l'avenir d'une Humanité Épanouie, Heureuse et Égalitaire. Corollaire: la voiture individuelle - que dis-je, individualiste! - est l'incarnation du mal. Elle ne mérite que le mépris. Que nul ne s'inquiète, elle sera taxée jusqu'à sa disparition.

Un peu gros? Sans doute, mais le conditionnement fait partie intégrante de la formation de l'opinion. En Suisse, celui-ci a été soigneusement mis en place à travers l'éducation étatique et les canaux d'information. Par exemple, l'UDC est détestable. Ça ne se discute pas. Ainsi, les adversaires de l'initiative contre l'Immigration de Masse ne se donnent même plus la peine de la nommer: ils demandent simplement l'appui contre "l'initiative de l'UDC". Son origine suffit pour tout argument.

Il existe nombre d'esprits faibles pour lesquels le réflexe pavlovien tient lieu de réflexion politique et  selon le sujet on peut susciter automatiquement autant le rejet que l'adhésion.

Ainsi, le train bénéficie à plein d'un a-priori positif. Chacun a de bons souvenirs attachés aux trains, et ils sont partie intégrante de l'histoire de la Suisse, même si leur ponctualité tient désormais de la légende. Parmi tous ceux dont les pensées dérivent bienheureusement face à un tel sujet, combien prendront la peine de regarder les conséquences du FAIF dans le détail?

Une première mouture du projet était devisée à 3,5 milliards de francs mais ce n'était pas assez "ambitieux". L'enveloppe est désormais portée à 6,4 milliards, sachant que le moindre chantier géré par l'Etat coûte plus que prévu... A partir d'un certain stade, les chiffres ne semblent plus que des abstractions. Une grande partie des citoyens acceptera n'importe quel montant. Pas de raison de se gêner. On se demande presque pourquoi personne n'a tenté 28 ou 57 milliards, pour la forme.

S'il est toujours de bon ton de penser que les autres paieront, en réalité, tous devront passer à la caisse. Le projet prévoit de plafonner la déduction fiscale pour frais de transports à 3000.-, soit moins qu'un abonnement général de deuxième classe! De fait, tous les clients actuels du train verront leurs impôts augmenter (ainsi, bien entendu, que tous les malheureux dont la distance entre travail et logement implique une dépense de plus de trois mille francs annuels, tous modes de transport confondus.)

faif,votation du 9 février 2014,prise de position,trainDernière ironie, le peuple s'apprête à approuver massivement le FAIF alors qu'il y a à peine quelques semaines, il affirmait exactement le contraire en refusant la hausse à 100 francs de la vignette autoroutière défendue par Mme Leuthard, probablement au nom de la subvention inique des transports collectifs par l'automobile. Mais sait-on seulement que FAIF sera aussi financé par de nouvelles taxes sur l'essence? Pour atteindre les milliards escomptés, je vous laisse deviner leur montant... Il y a aussi une hausse de la TVA à la clef.

A en croire les autorités il semble impossible d'avoir des trains qui se financent eux-mêmes, comme il y a un siècle lorsque les compagnies ferroviaires étaient aussi privées que florissantes. Le service public semble condamné à perdre de l'argent. C'est d'autant plus vrai que FAIF mettra un terme à cette interrogation en inscrivant dans la Constitution, dans le marbre en quelque sorte, le financement du rail par la route. Dès lors, on peut être sûr que les CFF perdront de l'argent par wagons entiers, si j'ose dire. Pourquoi se battre lorsque le magot tombe quoi qu'il arrive? FAIF est l'aveu que le rail ne peut pas être rentable, et avec un postulat de départ comme celui-là vous pouvez être sûr qu'il ne le sera jamais!

Le FAIF est un projet inquiétant par son ampleur et ses ramifications. Rien que pour cela, il faudrait s'en méfier. L'expérience montre que les méga-projets monstrueux où on décide d'une enveloppe d'abord et de son affectation précise ensuite ont toute les chances de produire à l'arrivée quelque chose de très différent de ce qui était escompté. Comme d'habitude, le peuple est amené à faire un chèque en blanc aux autorités - d'un montant à dix chiffres - et à espérer que tout ira pour le mieux jusqu'en 2025, époque où beaucoup des politiciens actuels seront plaisamment à l'abri de rendre des comptes.

Mais peut-on vraiment lutter contre un conditionnement?

10 janvier 2014

Immigration et liberté

Les fêtes de fin d'année sont une excellente occasion de discuter de l'actualité politique avec des amis français de passage.

"...Et donc le 9 février, les Suisses seront amenés à se prononcer sur l'initiative UDC contre l'immigration de masse.

- Un retour au système des quotas, c'est ça?

- Exactement.

- Tout ça ne me paraît pas très libéral", lâche mon interlocuteur avec une pointe de malice.


La réplique interpelle ; elle offre un angle inédit dans une campagne où on se contente de peindre le diable sur la muraille et de le filmer en cinémascope pour l'infliger au public matin, midi et soir sur tous les canaux disponibles, jusqu'au 9 février et au NON tant attendu.

Éloignons-nous donc de l'orchestre médiatique et de ses flonflons assourdissants pour un lieu plus calme où les voix intelligibles peuvent se faire entendre.

L'initiative contre l'immigration de masse serait-elle "contre" le libéralisme? Contre la liberté?

Plusieurs arguments plaident en faveur de cette hypothèse. Le libéralisme n'implique aucun à-priori sur les mouvements de personnes: tant qu'ils n'enfreignent pas les droits d'autrui, les êtres humains peuvent se déplacer comme bon leur semble. Mais nous ne vivons pas dans un monde théorique. Sur un plan plus réaliste et plus concret, le retour à la mise en place d'une politique des quotas signifiera un retour en force de la gestion étatique de l'immigration.

Les entrepreneurs seront repartis pour un round de négociation avec les autorités à chaque demande de délivrance d'un précieux sésame. Que de frais et temps perdu en tracasseries administratives! Les lobbies activeront aussi leurs relais au Parlement chaque année pour influer sur l'établissement des quotas. Le poids de l’État augmentera avec la machinerie bureaucratique (re)mise en place pour contrôler tout ce petit monde.

Tout ceci, en effet, ne semble guère libéral. Il serait cependant dommage de voir le débat sous ce seul angle.

pommier_fatal.jpgCertains libéraux n'abordent les problèmes d'immigration que sous l'aspect du droit de propriété. Ce faisant, ils font fausse route: une frontière représente également une séparation entre plusieurs systèmes légaux. Le propriétaire d'un terrain suisse est chez lui, mais aussi en Suisse et donc soumis au droit suisse. Il n'est pas le maître absolu d'un petit royaume. Il ne pourrait pas davantage décider du jour au lendemain que son carré de pelouse relève du droit français, même si son terrain touchait la frontière.

Un pays représente donc davantage qu'une somme de propriétés privées et cet ensemble se doit de définir une politique commune, comme la défense du territoire face à une armée ennemie. En temps de paix, cette gestion passe par une réglementation sur l'installation des nouveaux arrivants, le regroupement familial, l'accès aux soins et aux systèmes sociaux par les immigrés de fraîche date, le tout étant chapeauté par l’État.

Quoi qu'on en dise, les frontières n'ont pas disparu. Elles sont juste "ouvertes" depuis 2003 - pour le Suisse comme pour le frontalier, pour le chômeur comme pour le travailleur, pour le criminel comme pour l'honnête homme. La Suisse est donc victime de son attractivité, en butte à une criminalité transfrontalière galopante et une grande pression sur les salaires. De même, ses infrastructures et ses œuvres sociales sont mises à rude épreuve. Les cantons frontaliers ont les taux de chômage les plus élevés.

La renonciation de la Suisse à exercer elle-même le contrôle de son territoire, tout comme d'autres pays d'Europe, est une bizarrerie inédite dans l'histoire. Surveiller qui rentre et qui sort - ou pire encore, vouloir décider qui rentre et qui sort - est devenu une sorte de tabou. En ce sens, la libre-circulation représente moins une ouverture qu'une restriction: l'impossibilité d'interdire à qui que ce soit de traverser la frontière, aussi mal intentionné soit-il.

Une maison dont on a délibérément ôté toutes les portes est définitivement plus "ouverte" ; est-elle plus sympathique et accueillante pour autant?

bardonnex.jpgEn l'an 2000, les citoyens votaient pour l'ouverture des frontières en se faisant berner par les mensonges d'une classe politique en adoration devant l'Union Européenne. Dix ans après la disparition quasi-totale des frontières, alors que la prospérité helvétique s'effiloche et que la pression démographique d'une Europe en crise se fait immense, le temps est venu pour le peuple suisse d'arrêter - ou de confirmer - la délégation du contrôle de ses frontières à l'entité supra-nationale.

Compte tenu de leur orientation pro-européenne, on comprend que l'idée de laisser les citoyens suisses décider constitue en soi un crime de lèse-majesté impardonnable pour tout ce que le pays compte d'élites.

L'initiative de l'UDC contre l'immigration de masse ne vise pas à fermer les frontières. Elle ne vise pas à renvoyer les centaines de milliers d'immigrés vivant et travaillant paisiblement en Suisse - qui a la plus grande proportion d'étrangers dans sa population de tous les pays d'Europe après le Luxembourg. Elle ne vise pas à empêcher de nouveaux venus de s'installer dans le pays. Elle ne vise pas à mettre un terme aux accords bilatéraux, pas plus que le Danemark ou la Grande-Bretagne ne sont expulsés de l'Union en réclamant un retour des frontières. Elle ne fixe elle-même aucun quota, mais demande simplement à la classe politique de le faire.

La question posée au peuple le 9 février est simplement de savoir si la politique migratoire du pays doit revenir de Bruxelles à Berne.

En ce sens, le "retour des quotas" en cas d'acceptation de l'initiative n'est pas moins libéral que la situation actuelle où tout contrôle est impossible. Le libéralisme n'est pas et n'a jamais été l'absence de règles. L'accès au territoire fait partie des fonctions régaliennes d'un État.