23 octobre 2018

Juges étrangers: comprendre les enjeux, première partie

Dans un mois les Suisses s'exprimeront sur l'initiative "Le droit suisse au lieu des juges étrangers (initiative d'autodétermination)" visant à réinstaurer, comme partout dans le monde sauf en Suisse, la primauté de la Constitution sur les traités internationaux.

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Comme tout ce qui est soutenu par l'UDC est frappé d'anathème, les politiciens anti-UDC et les élites bien-pensantes ne se font pas prier pour expliquer tout le mal qu'elles pensent de cette initiative, et les médias leur déroulent le tapis rouge. Ce sont eux, pourtant, qui ont rendu nécessaire cette initiative, en foulant aux pieds la Constitution à de multiples reprises - initiative des Alpes, internement à vie des criminels dangereux et non-amendables, expulsion des criminels étrangers, lutte contre l'immigration de masse, pour que les pédophiles ne travaillent plus avec des enfants... Autant de textes approuvés par le peuple mais repoussés, dilués, dénaturés - malgré la clarté du texte constitutionnel - pour rendre inapplicable en pratique la décision prise par le peuple souverain.

"Fossoyeurs de la Démocratie directe", "traîtres", "félons", les noms d'oiseaux ont fréquemment fusé sur les réseaux sociaux ou dans les commentaires des blogs. Pourtant, cette caste de politiciens a eu parfaitement raison: le peuple lui a abondamment pardonné dès l'élection suivante en la reconduisant dans ses mandats. Si l'abus de pouvoir n'est pas sanctionné dans les urnes, pourquoi s'en priver?

Aujourd'hui, les mêmes expliquent qu'il faut voter contre cette initiative - mais cette fois-ci, ils disent la vérité, promis!

Et que disent-ils? Ils brandissent la terreur d'une renégociation de certains traités, ce qui "fermerait complètement toutes les portes de la Suisse sur la scène internationale". On se demande bien pourquoi. La négociation ou la renégociation de traités est le pain quotidien des diplomates. Pensons par exemple à Trump qui se retira de l'ALENA, l'accord de libre-échange nord-américain, pour renégocier à la place l'AEUMC (Accord États-Unis-Mexique-Canada) qui entrera en vigueur en 2019.

Des accords internationaux sont signés et re-signés partout, tout le temps, avec tous les pays du monde, même l'Iran ou la Corée du Nord que peu de gens oseraient qualifier de plus fiables que la Suisse. Véritables commerciaux du monde politique, les diplomates n'hésitent pas à s'aventurer partout et à serrer la main des plus infâmes dictateurs s'ils peuvent poser pour la postérité devant un texte paraphé - fusse-t-il ensuite traité comme un vulgaire morceau de papier. Et même dans ce cas, les diplomates s'empressent de récidiver. L'idée que personne ne veuille plus traiter avec la Suisse est du dernier ridicule, et la Suisse n'a pas plus l'intention de briser "des centaines" de traités.

Mais pour comprendre la perversité de la situation actuelle vis-à-vis des "juges étrangers", il suffit de prendre un exemple.

burkini.jpgImaginons en Suisse que des citoyens férus de paix civile et d'égalité des sexes signent une initiative pour diminuer le prosélytisme musulman dans l'espace public suisse, par exemple en bannissant le burkini.

Imaginons que cette initiative soit plébiscitée par deux tiers des votants.

Imaginons ensuite que quelques Frères musulmans de Suisse, que nous prénommerons Hani ou Tariq par exemple, décident par le biais d'une de leurs épouses soumises de porter l'affaire devant les tribunaux. Ils plaideront que l'initiative est "contraire à la pratique religieuse" (étant entendu qu'une bonne musulmane ne saurait être que voilée en toutes circonstances, n'est-ce pas, tous les pays musulmans vous le confirmeront).

Les procès abondamment médiatisés s'enchaînent, l'affaire remonte en appel jusqu'au Tribunal Fédéral, qui concède que l'article constitutionnel et la loi d'application sont clairs. Pas de burkini en Suisse. Et là, les Frères musulmans actionnent leur joker: pourvoi devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme! Celle-ci n'a plus qu'à casser le jugement du Tribunal Fédéral - et toute la classe politique helvétique se mettra au garde-à-vous pour changer les textes de loi selon la décision de la CEDH.

En termes clairs, l'interdiction du burkini approuvée par le peuple passera à la poubelle.

Ainsi, les traités internationaux permettent d'imposer des choix contraires aux décisions constitutionnelles faites par le peuple suisse - qui n'a plus de "souverain" que le nom.

L'exemple est mauvais, pourriez-vous dire, puisque la France a eu le droit d'interdire la burqa. Mais pour qui se donne la peine de la lire, la décision de la CEDH sur la burqa est en réalité pleine de réticences. De plus, la jurisprudence de la Cour peut "évoluer" sous l'influence d'autres organisations non élues - par exemple si l'ONU pense qu'interdire la burqa est une mauvaise idée, comme ces derniers jours. Êtes-vous tellement sûrs qu'une interdiction du burkini serait validée par la CEDH?

Depuis 2004, la CEDH a condamné la Suisse environ cinq fois par an, et le pays a dû à chaque fois modifier sa législation en conséquence. Le peuple suisse n'a jamais approuvé cette soumission dans les urnes, et les médias sont plutôt discrets sur ces condamnations. Autrement dit, loin d'être un fantasme, la domination des "juges étrangers" sur le droit helvétique est une réalité très concrète aujourd'hui.

L'approche permet de museler efficacement toute initiative "déplaisante" qui parviendrait à passer la rampe. Les médias en parlèrent bien peu durant la campagne, mais plusieurs initiatives récentes, comme les deux initiatives agricoles proposées au peuple en septembre, auraient probablement pu être repoussées au nom du sacro-saint "droit international" si elles avaient été approuvées par le peuple.

La pratique fut instaurée en 2012 par une décision du Tribunal fédéral, qui avait estimé alors que la Convention européenne des Droits de l'homme devait être prise en compte dans (comprendre: avoir priorité sur) l'expulsion des criminels étrangers. Auparavant avait lieu la pratique de "l'arrêt Schubert" du 2 mars 1973, subordonnant un traité de droit public plus ancien à une loi fédérale plus récente en cas de contradiction entre l'un et l'autre - un principe d'autant plus valide que le changement venait d'une initiative populaire. Jusqu'en 2012, en Suisse, la Constitution avait priorité sur le droit international.

L'initiative "Le droit suisse au lieu des juges étrangers (initiative d'autodétermination)" ne demande rien d'autre que de renverser une mauvaise décision prise par le Tribunal Fédéral il y a six ans. Que d'efforts pour si peu de choses! Mais pour les élites et les médias, c'est encore beaucoup trop.

Il y a des calculs politiques derrière cela. Nous verrons lesquels par la suite, dans un deuxième volet, le troisième portant sur les conséquences du vote du 25 novembre.

16 octobre 2018

Les maçons sur le pont

Une difficile épreuve attendait aujourd'hui les gens se déplaçant sur Genève: le pont du Mont-Blanc fut bloqué une bonne partie de la matinée par une manifestation des "ouvriers du gros-œuvre" - les maçons en langage commun - bloquant toute circulation motorisée sur cet axe essentiel.

Les voitures étaient canalisées bien avant leur entrée dans le centre-ville, provoquant d'énormes bouchons en périphérie, mais même les transports en commun furent bloqués par le cortège, délibérément. Il fallait être là pour assister aux cris victorieux des grévistes lorsqu'un malheureux bus, plein à craquer, dut faire marche arrière et renoncer, sous les vivats des manifestants.

Ceux-ci n'étaient d'ailleurs pas très nombreux et, loin d'occuper l'ensemble de la chaussée, s'étaient juste placés en un point pour faire blocage. Même les cyclistes ne passèrent qu'au compte-goutte. La police n'aurait eu aucun mal à les déloger du pont si la volonté politique avait existé.

20181016_081612.jpgPhoto prise à l'entrée du pont, rive droite, au "plus fort" de la manifestation...

Les médias reprirent des chiffres divers allant d'un peu plus de mille à trois mille selon l'enthousiasme militant du pigiste de service ; je serais pour ma part étonné qu'ils aient été plus de mille.

Le cortège s'était rassemblé à 6h30 à la place des 22-Cantons, vers la gare, et devait simplement se mettre en marche en direction du pont du Mont-Blanc avant de passer par Plainpalais, mais l'objectif réel et prémédité de la manifestation était de couper la ville en deux, comme en témoignent les t-shirts arborés par les grévistes.

20181016_081802.jpgLe cœur du cortège: quelques centaines de manifestants regroupés sur toutes les voies pour empêcher la circulation.

Les médias étaient nombreux à monter des caméras pour relater cette actualité ; leurs compte-rendus diffèrent sensiblement du mien, mais cette fois-ci, j'étais sur place. Mon récit est nécessaire pour contrer la propagande amie qui gonflera les effectifs, justifiera le blocage du pont par le "succès" de la manifestation, et enrobera le tout de quelques micro-trottoirs soigneusement sélectionnés pour soutenir les revendications syndicales.

On peut, et on doit, critiquer l'attitude irresponsable de manifestants qui bloquent une ville pour leurs objectifs corporatistes. Ce sont des méthodes de voyous. Que deviendraient les villes de n'importe quel pays si chaque corps de métier décidait de les paralyser à chaque fois qu'il souhaitait appuyer des revendications? Le droit de grève est celui de protester contre ses conditions de travail, pas celui d'empoisonner la vie des dizaines de milliers d'innocents qui ne souhaitent rien d'autre que d'aller paisiblement au leur ou d'emmener leurs enfants à la crèche.

Que veulent les maçons? Dans les discours, les intervenants insistent sur les "menaces, les pressions et les violentes attaques du patronat" contre les travailleurs du gros œuvre (retraites, travail temporaire ou encore précarisation rampante des employés du bâtiment), explique 20 Minutes.

Radiolac détaille:

La future convention collective de travail du secteur souhaite augmenter le temps de travail flexible : passer de 100 heures à 300 heures par an. Le but : pouvoir travailler davantage à la belle saison et rester chez soi l’hiver. Les travailleurs n’en veulent pas. (...)

Autre pierre d’achoppement, comme le dit ce chef de chantier, le refus d’indexer les salaires dans la construction, depuis quatre ans. Et un salaire maximal qui s’élève à 6’300 francs mais seulement pour un maçon qualifié et en fin de carrière. Genève compterait aussi davantage de travailleurs temporaires que dans les autres cantons, jusqu’à 50% des effectifs sur certains chantiers, d’après les syndicats.


Disons-le tout de suite, les maçons n'auront pas gain de cause. Leur salaire est déjà un des plus élevés de la branche à responsabilité égale (il faut être chef d'équipe ou contremaître pour espérer mieux). En outre, un salaire mensuel de près de 6'000 francs suisses est un pactole qui fera rêver la plupart des maçons du reste du continent européen - et même les cadres!

Résultat? Après avoir pris la place des maçons helvétiques, les maçons étrangers qui militent aujourd'hui s'apprêtent à se faire remplacer par de nouveaux étrangers moins regardants. Ceux-là n'hésiteront pas une seconde à faire dans la sous-enchère salariale simplement pour avoir du travail. Ils le feront d'autant plus facilement qu'aucune convention collective n'est signée ; en affichant des revendications irréalistes, les dirigeants syndicaux jouent donc à un jeu très dangereux. Elles ne correspondent tout simplement pas à la réalité du marché du travail dans un milieu de libre-circulation, qui est aussi celui de la libre concurrence et de la libre sous-enchère salariale.

Les maçons connaissent-ils Bossuet?

Les syndicats ont milité pour l'ouverture des frontières ; aujourd'hui, les branches professionnelles dont ils "s'occupent" en meurent, à petit feu. Les conventions peuvent même être signées, elles ne se traduiront en rien dans la réalité, les salariés étant licenciés ou précarisés bien avant d'atteindre l'âge de la retraite établi par celles-ci. Le processus ne s'arrêtera que lorsque les salaires réels seront retombés à la moyenne qui se pratique sur le reste du continent.

Nul journaliste n'aura relevé l'ironie d'une action syndicale visant comme "solution" d'empêcher la libre circulation des personnes - littéralement - sur le pont du Mont-Blanc.

La grève pourrait être reconduite.

14 octobre 2018

Devine qui vient rapper ce soir

Répondant au doux nom de Médine, ce rappeur haineux, comme le décrit AgoraVox, "étalant sans vergogne sa haine de la France et de ses valeurs, évoquant le Jihad violent mais attention c'est du second degré", devrait se produire aux Docks de Lausanne le 27 octobre.

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Complètement second degré. Ça se voit tout de suite.

Médine?

On le constate sur l'illustration de cet article, c'est une figure joviale et avenante Médine. Il nous fait le coup de la barbe bien taillée et des petites lunettes d'intellectuel comme Benallah pour nous montrer combien il serait inoffensif, un agneau se désaltérant dans le courant d'une onde pure, un gosse des rues voulant se tirer d'affaire, un autre genre de Gavroche...


D'ailleurs, chacun peut le juger à l'aune des paroles de ses chansons, depuis le titre sobrement intitulé Bataclan où il explique "Tout ce que je voulais faire c'était le Bataclan" (aucun rapport avec les attentats du 13 novembre 2015 qui firent 90 morts dans cette seule salle bien entendu) ou son "chef-d’œuvre" Angle d'Attaque où, se plaçant dans le rôle d'un jeune homme noir indigné par l'assassinat d'un frère de race, il lui fait dire:

Les Blancs sont des démons, des cochons d’aucune moralité
Lui était suffisamment black pour être décapité
Ces incestueux nous ont barricadé
Puis ils nous crèvent dans un tieks qu’ils ont fabriqué
C’était un bon c’cousin, un fan de Black Panther
Les Blancs des consanguins, lui lutte pour ses frères
(Yeah) Ces porcs blancs vont loin
Passe moi une arme de poing
J'vais faire un pédophile de moins (...)

Je hais les blancs depuis Rodney King
J'ai besoin d’une carabine car ils assassinent
Molo bolo
Les blancs sont des démons, tuent des Afros
Molo bolo
On n'a pas la même peau chacun pour sa peau
Molo bolo


Attention! Angle d'attaque est une trilogie! L'acte 1 parle du racisme anti-blancs, l'acte 2 parle du racisme anti-noirs et l'acte 3 de la bêtise des deux! Dont acte: jetons un œil aux paroles de l'acte 2 qui "donne la parole aux blancs":

Les bwana banania n’sont bons qu’à faire des portées
Simple agent de sécu’, pourtant sans histoires
Qui grattait dur pas comme ces bons à rien de Noirs
Qui collectionnait embrouilles et garbars


Et l'acte 3 qui "réalise une synthèse":

Simple agent de sécu'
Un fan de Black Panters
Qui grattait dur
Lui lutte pour ses frères
Qui collectionnait embrouilles et garbars
La rumeur dit qu’il s’était pris la tête avec de gros boucaques
Impossible c’était un bon, un militant
Quelques blancs préméditèrent comme le Kux Klux Klan


Notez comme l'acte 1 insulte les blancs par la voix d'un noir, l'acte 2 insulte encore les blancs par la voir d'un blanc en leur faisant affubler les noirs de surnoms dégradants (ce que le noir de l'acte 1 ne fait pas), et l'acte 3 les associe au Kux Klux Klan (le "récit" se passe en France). La trilogie entière est donc tournée vers la haine du blanc, mais ce n'est pas grave, Médine est un poète... On pourrait aussi parler de sa chanson Don't Laïk:

Je porte la barbe j'suis de mauvais poil
Porte le voile t'es dans de beaux draps
Crucifions les laïcards comme à Golgotha
Le polygame vaut bien mieux que l'ami Strauss-Kahn
Cherche pas de viande Halal dans les lasagnes c'est que du cheval
Au croisement entre le voyou et le révérend
Si j'te flingue dans mes rêves j'te demande pardon en me réveillant
En me référant toujours dans le Saint-Coran
Si j'applique la Charia les voleurs pourront plus faire de main courante
Ils connaissent la loi, on connait la juge
Pas de signes ostentatoires, pas même la croix de Jésus
J'suis une Djellaba à la journée de la jupe
Islamo-caillera, c'est ma prière de rue


L'ASVI, l'Association Suisse Vigilance Islam, remplit sa mission en alertant les autorités locales sur la venue de l'énergumène désireux de cracher sa haine. La liberté d'expression est une chose, mais elle doit s'inscrire dans le respect de la loi ; or l'article 261 bis du Code pénal stipule que "celui qui, publiquement, aura incité à la haine ou à la discrimination envers une personne ou un groupe de personnes en raison de leur appartenance raciale (…)" enfreint la norme antiraciste, encourant une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d'une peine pécuniaire.

Je n'ose imaginer ce qui se passerait si un individu moins recommandable, comme un UDC par exemple, osait qualifier des noirs de "bwana banania" en face d'une assemblée de quelques milliers de personne? Qui osera plaider que la débauche d'hostilité et d'insultes vomie dans les textes de Médine n'enfreint pas la norme antiraciste?

Mais peut-être nos autorités attendent-elles que le crime soit commis pour envoyer Médine en détention préventive à l'issue de son concert, la France n'extradant pas ses ressortissants? Une stratégie intéressante pour le moins...

Dans notre époque trouble où les défenseurs de la loi en Suisse sont fréquemment accusés de faire du deux-poids-deux-mesures selon les opinions défendues par chacun (rappelons que les autorités avaient été assez peu gênées en 2010 pour interdire la tenue d'un congrès de l'UDC sur le territoire vaudois, qu'il s'agisse de l'UNIL ou de Beaulieu...) ils sont désormais au pied du mur pour prouver leur indépendance d'esprit.

Les Romands inquiets de la venue de ce rappeur controversé à Lausanne guettent donc avec impatience la réaction de la Municipalité de Lausanne, du Canton, et bien sûr de Mme Martine Brunchwig Graf de la Commission fédérale contre le racisme.

Mise à jour (15 octobre): toujours pas de réaction des autorités, mais deux pétitions ont été mises en ligne par l'Alternative Populaire Suisse (APS) contre la venue de Médine à Lausanne et contre... Son passage à Neuchâtel, que j'ignorais encore lors de la rédaction de ce billet. Apparemment, Médine espère un large succès ici.

Mise à jour (27 octobre): Médine sera bel et bien accueilli à Lausanne - au nom de la "liberté artistique" bien entendu. Il faudra un jour faire l'inventaire de toutes les lois que cette licence permet de contourner. Le concert sera "surveillé" par les autorités ; une vaste blague, puisqu'on sait que ce n'est qu'un gage sans effet à destination de l'opinion publique et que les autorités ne feront rien.

02 octobre 2018

Karin Keller-Sutter élue* au Conseil Fédéral!

*Nous sommes tous très occupés, moi le premier. Aussi ai-je décidé de ne pas attendre l'élection de Mme Karin Keller-Sutter au Conseil Fédéral pour en rendre compte. Quelle idée idiote que de travailler dans l'urgence du moment! Écrivons donc dès à présent le genre de dépêche que nous sortirons nos vaillants journalistes le matin de l'élection de la prochaine Conseillère fédérale.



Karin Keller-Sutter élue au Conseil Fédéral!

Quelle surprise! Certes, la Saint-galloise était donnée favorite, mais personne ne s'attendait à un tel plébiscite de l'Assemblée Fédérale dès le premier tour. La stratégie du PLR avait pourtant levé le doute auprès des observateurs les plus fins de la vie politique à Berne. À l'issue d'un complexe processus de sélection interne, le parti était parvenu à présenter un "ticket" obéissant à toutes les contraintes - de langues, de genre, de probité, de Canton d'origine et d'expérience politique - qu'il s'était lui-même imposé, avec en sus une exigence marquée sur la ligne idéologique du parti. Les votes passés de chacun des candidats dans leurs postes politiques respectifs furent ainsi passés au crible. "Maintenant je les connais tous mieux que ma poche!" ironisait mardi un Conseiller national PLR romand...

Pourtant, se prenant eux-mêmes au jeu, les challengers de Mme Keller-Sutter ne déméritèrent pas. Au contraire, leur trajectoire est finalement celle d'une montée en puissance. De parfaits inconnus (de ce côté de la Sarine en tout cas) en octobre jusqu'au jour du vote en décembre, leur parcours étonna par quelques coups d'éclats visiblement destinés à marquer les esprits en vue de futures élections. Les mauvaises langues diront qu'ils n'avaient rien à perdre ; mais certains groupes politiques, l'UDC n'étant pas le moindre, firent tout de même planer le doute lors de la traditionnelle séance des auditions. Se pourrait-il que la favorite trébuche sur la dernière marche, comme en 2010 face à Johann Schneider-Ammann, celui qu'elle remplace aujourd'hui?

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Karin Keller Sutter dans les couloirs du Palais Fédéral, peu de temps avant son élection

Mais non, il n'y a pas de malédiction sur la Saint-Galloise, et malgré les commentaires parfois cryptiques sur sa candidature (relire l'interview de Pascal Couchepin dans notre édition d'hier) les nuages qui planaient sur son élection se sont désormais dissipés de la plus magistrale manière.

Alors que la matinée électorale se poursuit, une seule question brûle toutes les lèvres: combien de femmes se retrouveront finalement au Conseil Fédéral?



L'exercice est amusant, mais ce qu'il sous-entend l'est un peu moins. Car si je suis persuadé que Mme Keller-Sutter sera élue au Conseil Fédéral, c'est parce qu'elle fait déjà partie du gouvernement.

Je ne parle évidemment pas du Conseil Fédéral, mais de ce gouvernement-là:

Davantage que le Conseil fédéral, un groupe de six conseillers aux Etats, issus du PS, du PDC et du PLR, donne le ton dans les dossiers les plus importants de la politique suisse, affirme la NZZ am Sonntag.

Leur dernier coup? L'accord sur la réforme de la fiscalité des entreprises, qui combine un projet fiscal à une stabilisation de l'AVS.

La NZZ am Sonntag raconte comment ce petit groupe de politiciens a réussi à convaincre tous les membres de la commission de l'économie du Conseil des États d'allier la réforme fiscale à l'AVS, deux dossiers qui ont récemment échoué devant le peuple.

Selon le journal zurichois, ce "gouvernement de l'ombre", qui s'est formé ces dernières années, comprend le président du parti socialiste Christian Levrat (PS/FR), le syndicaliste Paul Rechsteiner (PS/SG), la présidente du Conseil des Etats Karin Keller-Sutter (PLR/SG), Ruedi Noser (PLR/ZH) ainsi que les PDC Konrad Graber (PDC/LU) et Pirmin Bischof (PDC/SO).


Ce "gouvernement de l'ombre" est un groupe de coordination politique constitué sans, et contre, l'UDC. Au nom des services rendus, il paraissait évident que Mme Keller-Sutter, brillante politicienne et à la posture anti-UDC sans faille, trouve enfin le chemin du Conseil Fédéral. Il lui suffit simplement d'activer ses réseaux, les mêmes qui permettent sans coup férir d'orienter la politique de Berne dans la bonne direction et de trahir le peuple, comme dans la mise en place de l'initiative contre l'immigration de masse ou en ficelant des "paquets" pour remettre sur le métier des réformes que le peuple a refusé en votations.

Et tout de suite c'est beaucoup moins drôle.

Dans cette caste, le mépris de la démocratie est à la hauteur du mépris des élections en général: il faudrait être fou pour laisser une place au hasard. Rendons grâce aux politiciens et aux journalistes qui ont œuvré jusqu'au bout à entretenir l'illusion de l'incertitude. Mais, soit dit entre nous, j'ai mieux à faire qu'à me laisser leurrer par un suspense cousu de fil blanc.

11 septembre 2018

Accident de personne

Les pendulaires ont dû prendre leur mal en patience à plusieurs reprises depuis la rentrée.

Ces semaines ont été des semaines comme les autres sur le réseau ferroviaire romand: retards plus ou moins justifiés, trains annulés sans aucune raison, composition réduite (lutte sans merci pour les places assises à la clef), dérangement à la ligne de contact, et parfois le fameux Accident de personne.

train,suicide

La formule n'est pas nouvelle, elle remonte à 2006.

Il faut appeler un chat un chat, explique Jacques Zulauff, [à l'époque] porte-parole des CFF pour la Suisse romande. En faisant passer les suicides pour des incidents d’exploitation, nous passions pour des incompétents. Nous devions endosser la responsabilité de pannes qui n’en étaient pas. Et puis, dans la société, on parle aussi plus facilement de ce sujet, d’où notre nouvelle formule. Parler d’«accident» tout court aurait pu trop inquiéter, en faisant craindre un déraillement. «Accident de personne» convient mieux.


À part qu'il ne s'agit nullement d'un accident.

La ligne Genève-Lausanne est particulièrement sujette à perturbations, la faute à une infrastructure saturée à cause de la hausse de population de l'arc lémanique, elle-même conséquente à la libre-circulation des personnes - une vérité simple que nul n'ose énoncer. La surcharge concerne d'ailleurs toutes les infrastructures de transport et pas seulement les voies de chemin de fer. Mais celles-ci souffrent d'une vulnérabilité particulière.

Sans possibilité de contournement, chaque incident d'exploitation débouche sur des retards et des annulations de trains, piégeant à chaque fois des milliers de personnes en transit. Outre la perte collective de dizaines de milliers d'heures, certains passagers souffrent de conséquences beaucoup plus graves, comme de rater un vol à l'aéroport de Genève. Même une marge confortable ne suffit pas ; il n'est pas rare que la moindre panne entraîne des perturbations durant plusieurs heures. Un "record" de 12 heures fut atteint lors du "jour noir" du 22 août à cause d'un dérangement à la ligne de contact sur La Côte, doublé d'un "accident de personne" à la hauteur de Rolle. Les CFF ne sont pas responsables des suicides sur les voies, mais les "interventions de tiers" ne sont à l'origine que de 12% des retards.

Toutefois, depuis cette pénible rentrée les CFF semblent prêts à réagir:

Onze points noirs ont été localisés, des «black spots» à «forte densité d’événements». Quatre entre Villeneuve et Lausanne. (...) Les sept autres lieux se situent entre Lausanne et Genève. Ce sont tous des endroits où des accidents de personne sont enregistrés. Les CFF veulent tous les protéger. (...)

L’idée des CFF, validée par des mécaniciens qui connaissent le terrain, est de dresser du treillis le long des onze sites délicats. Les barrières feront 1,20 mètre de haut dans la région de Lavaux, 2 mètres entre Lausanne et Genève. En tout, ce ne sont pas moins de 5 kilomètres de voies qui seront sécurisés. Coût des travaux qui pourraient avoir lieu entre mars et mai 2019: un peu plus de 1 million de francs. En attendant, des mesures urgentes sur deux tiers de ces sites seront prises, et cela avant la fin de l’année.


Des voix se sont élevées pour questionner sur le risque de report des accidents de personne en pleine gare, sous les yeux des autres usagers. D'après un responsable, "Une étude conclut que ce risque n’est pas avéré."

Reste que certains sites semblent particulièrement accidentogènes, et les voyageurs bloqués se livrent à leur petite enquête:

Un [pendulaire valdo-genevois] relate qu’il a entendu dans le train lundi soir: «C’est la faute de La Métairie à Nyon, qui se trouve tout près des voies», voix accusant la clinique de psychiatrie et de psychothérapie bien connue. Il est vrai que les usagers de la ligne Lausanne-Genève ont l’impression que «ces suicides se produisent souvent entre Coppet et Morges». Le constat est «partagé», dit-il, que «ça devient gentiment insupportable». Personnellement, rien qu’en 2018, il dit avoir «eu droit à un suicide à Cornavin, un à Neuchâtel, un à Morges, et deux ou trois vers Nyon-Gland».


Si l'hypothèse est correcte, quelques grillages devraient alors améliorer la situation. Mais quels que soient les obstacles posés, et contrairement à ce qu'affirment tant les CFF que les médias, le nombre de suicides est en constante augmentation. Les discours se veulent rassurants mais, si on les prend sur une période suffisamment longue, les chiffres montrent une progression limpide:

train,suicide

Depuis 2012, pas une année avec moins de 140 morts sur les voies. Ils n'étaient que 90 en 2005 à choisir de mettre fin à leurs jours de cette façon. Il est difficile de trouver des chiffres fiables avant cette date, la régie fédérale ne distinguant alors pas les suicides d'autres décès comme des accidents de chantier.

Indépendamment des retards et de la gêne occasionnée, choisir de mourir sur les rails est la marque d'un profond désespoir, jeté à la face du conducteur de train et des milliers de personnes qui en seront affectées.

Combattre les retards est une chose, mais la hausse du nombre de suicides indique clairement que la Suisse ne va pas bien.

23:06 Publié dans Suisse | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : train, suicide |  Facebook

09 septembre 2018

Initiatives alimentaires et science de l'enfumage

Il suffit d'une distribution de tracts au détour d'une gare pour que le quidam se rappelle brusquement que la rentrée ne concerne pas que les écoliers. Le 23 septembre, dans deux semaines déjà, les citoyens seront amenés à se prononcer sur divers objets - dont pas moins de deux ont trait à l'agriculture et à l'alimentation en Suisse.

Les deux initiatives ont des noms à rallonge très "marketing". La première s'intitule officiellement "Pour des denrées alimentaires saines et produites dans des conditions équitables et écologiques", la seconde s'intitulant quant à elle "Pour la souveraineté alimentaire - l'agriculture nous concerne tous!". Par esprit de simplification, nous appellerons la première "Aliments équitables" et la seconde "Souveraineté alimentaire".

L'initiative sur les Aliments équitables, lancée par les Verts, fait double emploi avec de nombreuses dispositions légales déjà mises en place en Suisse sur l'écologie, la qualité de l'eau, le droit du travail ou le bien-être des animaux. Elle suppose que les aliments en Suisse ne seraient pas "équitables" alors que de nombreux labels permettent déjà au consommateur de choisir ses aliments en toute connaissance de cause.

En revanche, l'établissement de nouvelles normes fédérales et ensuite leur vérification par des fonctionnaires poserait rapidement de nombreux problèmes de coût, de bureaucratie, de subsidiarité, et enfin de compatibilité avec les accords internationaux - lesquels sont d'habitude érigés en religion par les promoteurs mêmes de l'initiative. Ce dernier aspect du texte est sans doute le plus amusant et pourrait presque amener à voter pour l'initiative rien que pour la confusion qui s'ensuivrait.

L'initiative sur les Aliments équitables demande en effet que soient conformes aux normes suisses tous les aliments qui y sont importés. Non seulement cette disposition serait démolie par principe dès le lendemain du vote par le Conseil Fédéral par peur de Bruxelles (sur le thème habituel du "non ne le faites pas sinon c'est la fin des Accords bilatéraux, la fin du monde, etc.") mais en pratique on se demande bien comment les fonctionnaires fédéraux pourraient vérifier que l'agneau de Nouvelle-Zélande ou la moussaka grecque soient bien produits selon les "standards de qualité alimentaire de la Confédération", lesquels sont bafoués depuis aussi longtemps qu'on importe de la viande halal en Suisse.

votation du 23 septembre 2018,prise de position,écologie,alimentation,agriculture,initiativeMalheureusement pour nous, l'initiative sur les Aliments équitables est encore la plus douce des deux, l'initiative de Souveraineté alimentaire étant encore plus dirigiste. Elle exige une réglementation totale de l'agriculture, de la transformation des aliments, la régulation des prix, et de nombreux autres aspects encore. On pourrait dire qu'elle résume l'agriculture à l'image d'Épinal du début du XXe siècle, avec de petites exploitations agricoles familiales perdues sur les flancs des montagnes. On peut aimer ou non cette image, mais est-elle compatible avec les exigences alimentaires de la Suisse du XXIe siècle, que ce soit en qualité ou en quantité? Évidemment, elle n'est pas plus compatible avec les réglementations européennes que la première.

Il suffit de lire l'écriture épicène du matériel de campagne des promoteurs de l'initiative pour savoir où on se situe ; l'examen des organisations amies - Greenpeace, le PS, SolidaritéS, Uniterre ou l'Association Transport et Environnement - montre clairement que le vent du collectivisme porte le texte.

Les deux initiatives se ressemblent par certains aspects et beaucoup de gens voteront pour les deux probablement sans chercher à comprendre leurs nuances. Les mêmes citoyens auront sans doute oublié qu'ils ont voté pas plus tard qu'en septembre 2017 sur une modification constitutionnelle de "sécurité alimentaire" qui est encore loin d'avoir été traduite en textes de loi. Bref, l'alimentation et l'agriculture semblent être un filon politique porteur dont le capital sympathie ne demande qu'à être exploité - et il l'est sans vergogne.

Le Conseil national a rejeté les deux initiatives avec de fortes majorités. C'est moins par rejet de leur contenu vis-à-vis de l'agriculture et de l'alimentation que par la peur ontologique que ces deux initiatives inspirent, puisqu'elles sont frontalement incompatibles avec les accords de circulation des marchandises actuellement en vigueur avec nos voisins de l'Union Européenne, voire avec l'Organisation Mondiale du Commerce.

C'est donc avec délectation que l'on assiste au spectacle de gens qui réclament des protections constitutionnelles pour leur marotte du moment, alors que par ailleurs ils soutiennent la primauté des traités internationaux sur la Constitution.

Bêtise? Improbable. Hypocrisie? Certainement. Les promoteurs de ces textes n'hésitent pas à aller aussi loin que possible dans la rupture avec les traités d'autant plus facilement qu'ils savent que le Conseil Fédéral ne mettra jamais en œuvre les aspects constitutionnels conflictuels avec, par exemple, les Accords Bilatéraux. Si le Oui l'emporte, entendra-t-on des écologistes dire qu'il faut couper les ponts avec l'Union Européenne pour permettre la concrétisation de leur initiative?

Mais admettons qu'ils soient sincères. Les initiatives alimentaires seraient alors la matérialisation législative de la schizophrénie de gauche selon laquelle la Constitution est inférieure au droit international ou supérieure à celui-ci selon l'attrait ou le dégoût que chaque article inspire à nos utopistes de service. On aime le droit international et on l'invoque pour interdire le renvoi des criminels étrangers, mais on fait comme s'il n'existait pas le jour où on veut imposer du bio/équitable/local/de saison dans toutes les assiettes de Suisse.

On pourrait résumer en reprenant la boutade d'Éric Zemmour:

« Les écologistes sont partisans du local pour les salades et du global pour les hommes. Ils dénoncent le libre-échange, mais refusent la fermeture des frontières aux migrants »


L'analyse des contradictions de la gauche nous entraînerait sans doute trop loin. Pour ma part, je me contenterai évidemment d'un double Non dans l'urne.