23 octobre 2013

Un douzième de bêtise, onze douzièmes de naïveté

Combien des jeunes socialistes à l'origine de l'initiative 1:12 visant à réglementer les hauts salaires en entreprise ont-ils eux-mêmes jamais travaillé dans le privé? Probablement pas beaucoup. Leur propre site délivre ses arguments en annonçant dissiper les malentendus... mais toute l'initiative est un gros malentendu.



Imaginons les perspectives d'un méchant cadre supérieur d'entreprise. Appelons-le Mister Greed. Mr Greed, la cinquantaine grisonnante, est un individu profiteur, cynique et manipulateur (ajoutez d'autres qualificatifs selon votre bon plaisir, ne reculez devant aucun cliché!) et naturellement, très très bien payé. Disons 1,2 millions par an, ce qui nous fait une somme rondelette de 100'000 CHF mensuels.

gordon-gekko.jpgL'entreprise pour laquelle Mr Greed travaille, EvilCorp™, une multinationale cotée en bourse, produit d'horribles OGM, extrait du pétrole, empoisonne l'humanité avec de l'huile de palme, vend des armes ou des médicaments hors de prix, peu importe. EvilCorp™ est présente dans 63 pays. En Suisse le plus bas salaire versé par l'entreprise est de 4'000 CHF mensuel, donc selon l'initiative le plafond salarial serait de 576'000 CHF annuels.

Mr Greed est sans scrupule - c'est dans la définition du poste - et lorgne d'un mauvais oeil le texte des jeunes socialistes dans un article de journal. Entre deux bouffées de cigare il pense tout haut: "Mmh, si ce disastrous project est accepté, comment vais-je faire pour continuer à toucher my jackpot?" Mais après un bon repas de caviar à la cantine le midi, Mr Greed est de bonne humeur: il a discuté avec d'autres requins collègues. Sur un ton mi-figue mi-raisin, l'un d'eux a suggéré le doublement de tous les bas salaires pour rentrer dans les clous de 1:12, provoquant l'hilarité générale. Lorsque les rires sont retombés, les cadres se sont penchés plus sérieusement sur diverses stratégies.

Première possibilité, déguiser son salaire. On échange simplement une partie de celui-ci contre des avantages équivalents en nature. Résidence de fonction, voiture de fonction, chauffeur de fonction, majordome de fonction, école privée de luxe de fonction pour les enfants: un grand nombre de prestations que Mr Greed paye de sa poche pourraient être pris en charge par l'entreprise, diminuant d'autant son salaire nominal. La ficelle semble grosse mais il y a bien des moyens de cacher l'origine des services...

Deuxième possibilité, délocaliser. De nombreux subalternes de Mr Greed pourraient bien voir leur emploi transféré en Roumanie ou en Chine. EvilCorp™ assurait jusqu'ici une partie de sa production en Suisse mais rien n'est gravé dans le marbre. Les justifications "médiatiquement acceptables" relèvent de la péripétie. L'éviction de ces employés permettra de dégager les bas salaires face à la loi suisse. Pour les collaborateurs de proximité, comme les anonymes chargés du nettoyage de son bureau ou du service à la cantine, Mr Greed prévoit tout simplement leur remplacement par une société de service. Ne resteront donc officiellement en Suisse que les hauts salaires. Le tour est joué.

Troisième possibilité, créer une structure ad-hoc. C'est extrêmement simple: le siège d'EvilCorp™ serait scindé en deux, avec d'un côté tous les employés jusqu'à 576'000 CHF de salaire annuel, et de l'autre, les salaires supérieurs (de 576'000 CHF à douze fois ce montant, soit 6'912'000 CHF), le tout chapeauté par une Holding ou une structure plus complexe si nécessaire. Les deux entités respecteraient scrupuleusement le ratio 1:12. Si des salaires réellement stratosphériques dépassaient les sept millions, il serait toujours possible de créer une troisième entité.

Quatrième possibilité, déménager le siège. Pourquoi travailler en Suisse? Mr Greed fait déjà de nombreux allers-retours à la City de Londres ou à Singapour. Il n'a pas d'attaches particulières pour ce pays (il parle à peine français) et le climat genevois lui réussit peu. Il estime que la Suisse est de moins en moins attractive par bien des aspects. Même le marché européen est atone. La direction évalue régulièrement les avantages et les inconvénients d'un déplacement du siège de l'entreprise ; il se pourrait que cette fois-ci la décision de changer d'horizon l'emporte.

D'autres suggestions ont fusé lors du déjeuner, comme se faire payer une partie de son salaire à l'étranger, devenir l'employé détaché en Suisse d'une filiale étrangère, passer le salaire en prime ou stock-options ou des montages plus astucieux encore, mais ce n'était qu'une phase exploratoire. EvilCorp™ a un département comptable entier cherchant sans cesse à optimiser les contributions fiscales de la société ; pour ces spécialistes, contourner l'initiative 1:12 sera un jeu d'enfant.

 



Désolé de refroidir l'enthousiasme des utopistes sous une bonne douche de réalisme mais l'idée que l'initiative des jeunes socialistes permette effectivement de contrôler les salaires élevés ne tient pas debout.

1_12.pngJe ne prétendrai à aucun moment que Mr Greed est un type bien, ni qu'il mérite chaque centime de son salaire. Il me paraît évident en revanche qu'il n'a aucunement l'intention de renoncer à celui-ci. Sachant en plus qu'il n'a aucune moralité, qu'il est bien conseillé et que son entreprise a les moyens, il n'est pas à court d'options. Il aura toujours une longueur d'avance sur ce que concocte le Parlement.

Paradoxalement, les 99,62 % d'entreprises non concernées par 1:12 subiront, elles, des tracasseries administratives inutiles puisque les services de l'Etat devront vérifier les salaires de tous, égalité de traitement oblige. La paperasserie augmentera d'autant plus que la loi d'application deviendra complexe dans le vain espoir d'attraper les gros poissons.

Faut-il pour autant renoncer devant les dérives salariales? Faut-il laisser dans certaines multinationales les cadres supérieurs en connivence avec la direction piller sans vergogne leur entreprise? Non! Les abus en termes de rémunération sont bien réels et il faut les combattre. Et c'est ce qu'a fait le peuple suisse - à travers l'initiative Minder en mars de cette année.

L'initiative Minder place les rémunérations sous le contrôle des seules personnes que les cadres dirigeants des grandes sociétés craignent vraiment, les actionnaires. Elle a été approuvée il y a six mois, pourquoi ne pas attendre qu'elle déploie ses effets?

L'Initiative 1:12 part d'un bon sentiment, mais la réalisation ne suit pas. Elle n'aura aucune conséquence sur les rémunérations qu'elle prétend encadrer, ne montera pas les salaires les plus bas, fera peser une charge administrative supplémentaire sur les PME helvétiques et risque bien de leur faire perdre de très gros clients.

La question des pertes fiscales occasionnées par l'initiative 1:12 est sujette à controverse ; l'Union Suisse des Arts et Métiers cite les chiffres désastreux d'une étude de l'Université de Saint-Gall, mais toute estimation est difficile. Il est néanmoins piquant de constater que la gauche accepte par avance la diminution des revenus fiscaux conséquente à sa propre initiative tout en brandissant l'épouvantail de cette même diminution pour des textes auxquels elle s'oppose, comme l'initiative sur les familles, en votation... Le même jour!

Soyons honnêtes: les prétendues pertes fiscales avancées par les uns ou par les autres sont très secondaires par rapport aux objectifs idéologiques qu'ils défendent. L'initiative 1:12 aura peut-être un petit effet, puisqu'elle vise à diminuer les salaires les plus imposés, mais comme la plupart des personnes visées lui échapperont... La perte d'attractivité du pays et le cortège de délocalisations qui s'ensuivra sont, en revanche, plus difficiles à estimer.

21 octobre 2013

Le PLR choisit d'être anodin

Les libéraux-radicaux sont sauvés! La reconquête est en marche! Comme l'indique l'ATS, le brillant président du parti Philipp Müller, successeur du non moins brillant Fulvio Pelli, dévoile ses ambitieux objectifs: devenir le deuxième plus grand parti de Suisse lors des élections fédérales de 2015.

Comment compte-t-il y parvenir?

Le PLR veut "développer un profil écologique" (...), déclare son président Philipp Müller dans une interview parue dans la "SonntagsZeitung". De nouvelles centrales nucléaires ne sont "à long terme réalisables ni économiquement ni politiquement."

Le PLR s'était montré moins catégorique dans son papier de position sur la Stratégie énergétique 2050, présenté en novembre 2012. Il n'y rejetait la construction de nouvelles centrales que si celles-ci n'étaient bâties "qu'avec la technologie aujourd'hui à disposition".

Une réforme fiscale écologique fait par ailleurs figure d'instrument d'économie de marché envisageable. Son introduction devrait cependant être assortie de "certaines conditions", ajoute [le conseiller national].

"Il est pertinent d'augmenter l'imposition de l'énergie et de diminuer celle du travail. Mais il est obligatoire que l'enveloppe totale provenant des taxes et des impôts ne soient pas revue à la hausse et que les subventions soient en parallèle massivement réduites.", déclare le président du PLR.


facepalm.pngA ce stade, chers lecteurs, c'est une obligation, il me faut introduire un facepalm qui sert, comme l'explique Wikipedia, à illustrer "honte, embarras, incrédulité, exaspération, dégoût ou malheur" - ou, comme face à la nouvelle posture du PLR, tout cela à la fois.

Entendons-nous bien: je n'ai rien contre le PLR, seul parti national majeur à considérer l'UDC comme un interlocuteur vaguement fréquentable. C'est aussi avec l'UDC la réserve naturelle des libéraux du pays, sur le papier en tous cas.

Je leur souhaite, sincèrement, le succès.

C'est donc avec une tristesse infinie que j'assiste à cette déclaration stratégique pitoyable, qui annonce à l'évidence la poursuite du déclin du parti. Aucune discussion de fond n'a lieu sur les valeurs de base, d'où devrait découler un programme ; par exemple, des libéraux auraient pu demander la mise à plat économique de tous les modes de production d'énergie, sans coûts cachés, et appeler ensuite à laisser faire le marché. Mais non, à la place le PLR choisit d'interdire et de taxer et finalement de suivre... La mode.

Philipp Müller n'a probablement pas l'esprit rebelle, c'est un fait. Mais il n'est pas seul dans la capitainerie et même l'équipe dont il est entouré ne fait pas mieux. Se déclarer préoccupé par l'écologie et anti-nucléaire en 2013, quelle idée originale pour se démarquer! Quelle audace! Et proposer des taxes! A part les verts, les socialistes, les démocrates-chrétiens, les verts-libéraux et les bourgeois-démocrates, personne n'a eu l'idée. Remarquez, l'UDC est bien absente de cette longue liste, mais même elle peut se targuer d'être l'authentique parti des paysans. La nature, il y a ceux qui en parlent et ceux qui la vivent.

Malheureusement pour ses électeurs en proie au doute, la stratégie du PLR suisse ne se limite pas à cela ; dans ses autres décisions fortes, le parti a aussi décidé de soutenir la proposition du conseiller fédéral Didier Burkhalter de laisser le soin à la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) d'interpréter le droit de l'UE en cas de différend, et continue de soutenir à bout de bras une liberté de circulation des personnes absolue et aveugle dont nul ne veut plus.

A l'aune de ces déclarations visionnaires, je doute fort de l'émergence du PLR comme deuxième plus grand parti de Suisse en 2015, ni même à n'importe quelle date d'ailleurs. Je suis prêt à parier quelque argent là-dessus contre M. Müller, s'il lit ces lignes. Avant de prôner des objectifs pompeux, il faudrait encore voir l'adéquation entre les valeurs fondamentales du parti - inintelligible depuis le mariage catastrophique entre les frères ennemis radicaux et libéraux - et son programme, entre le message et les attentes de la population.

Les dirigeants successifs du PLR sont tous de brillants stratèges, paraît-il. Visiblement, ils ne sont pas jugés sur leurs résultats.

18 octobre 2013

Haro sur la famille!

Nous approchons petit à petit du 24 novembre où se jouera le sort d'un certain nombre d'objets fédéraux d'importance, parmi lesquels l'initiative pour les familles de l'UDC.

Le sens de l'initiative est extrêmement simple: que cessent les discriminations fiscales selon le mode de garde que les familles choisissent pour leurs enfants. Que les familles qui choisissent elles-mêmes de s'occuper de leurs enfants bénéficient des mêmes avantages fiscaux que celles qui les confient à des tiers. Les déductions fiscales seraient donc liées à la présence de l'enfant et non à son mode de garde.

votation du 14 novembre 2013,prise de positionOn comprend mal la hargne des adversaires du texte.

Entendons-nous bien: le débat est souhaitable. Il est même indispensable pour permettre aux citoyens de décider en leur âme et conscience, de peser le pour et le contre, de mettre en avant les défauts oubliés par chaque camp. Pourtant, sur cette initiative toute simple, les bornes ont été dépassées dans les grandes largeurs pour rentrer dans le terrain fangeux du mensonge.

Par l'intermédiaire de ses contributeurs, le site LesObservateurs.ch tient une comptabilité involontaire, mais effarante, du barrage de contre-vérités tiré par les médias pour nuire à l'initiative. Il y a bien entendu les passages obligés comme le pseudo-débat sur Infrarouge (émission dont le nom illustre finalement assez bien la couleur politique) la propagande du gouvernement ou les articles orientés, mais aussi d'autres plus sournois comme la manipulation des chiffres autour de prétendues pertes fiscales et les accusations sexistes ou même... l'encouragement de l'immigration. Il ne manque que le réchauffement climatique mais on trouvera certainement un lien d'ici le 24 novembre!

Je ne crois pas qu'il s'agisse d'un débat sain, et je pense qu'il est sali délibérément par des arguments fallacieux pour deux raisons: d'une part, les adversaires du texte pensent qu'il ne peuvent pas l'emporter à la régulière, et d'autre part, les perspectives ouvertes par l'initiative les terrifient.

Mais qu'y a-t-il de terrifiant à avoir le libre choix de la garde d'un enfant?

A priori, pas grand-chose. L'initiative valorise le métier de parent en le reconnaissant fiscalement. Elle simplifie la bureaucratie et lève les ambiguïtés sur le rôle semi-professionnel de tiers impliqués dans la garde (oncle et tantes, grand-parents, amis dans un groupe de garde alternée...) Elle rend la liberté de choix aux familles. Et ce faisant, elle fait reculer l’immixtion de l'Etat dans la cellule familiale. Voilà le crime impardonnable.

La garde d'enfant subventionnée est une industrie ; une industrie gérée par l'Etat, c'est-à-dire ubuesque, inefficace et coûteuse. Dans ce milieu, tout est réglementé, des calories des repas à la surface au sol. Face aux diplômes décernés par des écoles spécialisées à des éducatrices sans enfants, les postulants qui auraient élevé eux-mêmes quelques bambins ne se voient offrir aucune forme d'équivalence professionnelle. Et bien entendu, qui dit crèche dit déficit à éponger.

Devant toute cette mécanique - et tous ceux qui en vivent - l'idée de laisser les familles choisir sans les pousser dans les rouages du "service public" s'apparente à une hérésie. Ils en ont peur, parce que c'est un duel dont ils ne sont pas sûrs de sortir vainqueurs.

Beaucoup de gens ont leurs raisons de s'opposer au texte: les socialistes, parce que le culte de l'Etat pourrait en pâtir ; les idéologues, parce que l'initiative vient de l'abominable UDC ; les féministes, parce que l'idée que les femmes puissent choisir et décident délibérément de s'occuper de leurs enfants les fait hurler ; les ingénieurs sociaux, parce qu'à leurs yeux la seule éducation valable est celle distillée par l'administration ; les membres du PLR, parce qu'une fois de plus le sujet révèle leurs dissensions internes et laissera des traces.

Mais au bout du compte, beaucoup de ces gens sont aussi des parents. L'expérience vécue, les compromis avec le temps partiel, la difficulté à trouver des solutions de garde et les tarifs de crèche ont vite fait d'emporter l'adhésion.

Aujourd'hui, on apprend par la RTS que l'initiative est en bonne voie à quelques semaines de la votation:

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Il ne faut pas vendre la peau de l'ours, mais le succès paraît possible. Seul bémol, le sondage va provoquer une intensification de la propagande... La dernière ligne droite va être pénible.

23 septembre 2013

Pas de surprise, plus de Burqa

Les votations du début d'automne ont donc eu lieu, mais vous ne verrez pas ici de carte montrant comment les citoyens suisses se sont étripés. Ce n'est pas nécessaire: il n'y a guère eu de bataille ce week-end.

Trois objets fédéraux étaient soumis à votation.

Abrogation de l'obligation de servir: la dernière offensive du GSsA contre l'armée suisse, discutée ici,  fit chou blanc. Non seulement l'initiative fut balayée par 73,2% des voix, mais aucun canton, pas même romand, ne parvint à soutenir le texte. L'échec était prévisible depuis plusieurs semaines déjà mais l'ampleur de la déroute des antimilitaristes étonne. Le GSsA a fait un plus mauvais score historique, alors même qu'il prétendait seulement discuter de la façon dont l'armée s'organise. Malheureusement, la défaite sera vite oubliée alors que se profile en 2014 une nouvelle votation concernant les crédits pour l'acquisition du chasseur Gripen.

Révision de la loi sur le travail: évoquée ici, la modification mettait un terme à un ramassis d'absurdités règlementaires, comme l'interdiction dans des commerces ouverts toute la nuit de vendre tous leurs produits entre une heure et cinq heures du matin. La possibilité de vendre des légume frais au milieu de la nuit était suffisamment grave pour lancer un référendum!

La gauche se lança de toutes ses forces dans ce combat ridicule, hurlant et vociférant comme si la lutte finale était déclarée. Mais le peuple suisse ne versa pas dans l'hystérie et accepta à 56% de valider la loi. Rappelons une fois encore que la révision ne concerne absolument pas les horaires d'ouverture des magasins même si la presse, au lendemain de la votation, continue sa campagne de désinformation en évoquant les "horaires des stations-service". Eh non, il ne s'agit que des restrictions sur l'assortiment proposé à la vente.

Loi sur les épidémies, enfin, fut facilement acceptée avec 60% de oui. Ce projet de loi visait à combattre les épidémies et renforçait les prérogatives de l'Etat dans la lutte contre la maladie, avec notamment la possibilité d'instaurer des campagnes de vaccination obligatoire. Il est désormais adopté. Je ne me suis pas exprimé sur le sujet faute d'une opinion arrêtée ; les opposants regroupaient un amas hétéroclite de libéraux opposés à l’immixtion de l'Etat dans les veines de tout un chacun (littéralement), des gogos new-age opposés au principe du médicament et enfin des gauchistes horrifiés à l'idée d'être obligés d'acheter des vaccins à des multinationales.

Le dimanche de votation donna également lieu à des scrutins locaux plus intéressants. Les citoyens de la ville de Zurich refusèrent ainsi un crédit de 216 millions de francs pour la construction d'un "temple du football" de 19'000 places sur le site de l'ancien stade du Hardturm. Les grands travaux publics ne sont plus en odeur de sainteté! A Zurich encore, mais dans le canton cette fois-ci, les étrangers se virent refusé le droit de vote et d'éligibilité à l'échelon communal, refus signifié par trois électeurs sur quatre. Qu'aurait donné un scrutin de ce genre dans le canton de Vaud si le droit de vote communal des étrangers n'avait été accordé par la bande à la faveur d'un "toilettage" de la constitution?

votation du 22 septembre 2013,initiative,islam,tessinLe point d'orgue de cette journée de votation vint évidemment du Tessin, où 66% des citoyens adoptèrent l'interdiction de la burqa et du niqab. Aujourd'hui les journaux laissent la part belle aux adversaires du texte qui épanchent leur bile sans aucune retenue: "un signe inquiétant d'intolérance", explique par exemple 20 minutes ; Le Matin quant à lui joue les naïfs en précisant que "La burqa et le niqab ne sont désignés que de manière implicite" dans l'initiative populaire - sous-entendant que l'initiative visait plus l'identification des gens que leur façon de s'habiller, alors que c'est tout le contraire. Les Tessinois ne s'y trompèrent pas d'ailleurs en préférant l'initiative à un contre-projet limité à ce seul aspect.

Le Tessin n'ayant rien fait de plus que de suivre l'exemple de la France et de la Belgique, il est difficile de le critiquer... Et bien entendu, l'exemple tessinois va se répandre dans le pays.

21 septembre 2013

Les enjeux cachés de la réinsertion des criminels

Aujourd'hui à Lausanne a lieu une marche noire contre les victimes à l'appel de plusieurs associations ; une marche de révolte contre la mort d’Adeline, de Marie et de Lucie.

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Adeline n'est ni la première, ni la dernière victime du laxisme des autorités en matière de réinsertion de criminels. Peut-être la jeune mère sera-t-elle la goutte d'eau qui fait déborder le vase ; la mobilisation nous en apprendra davantage, ainsi que la suite donnée à cette affaire tant par les autorités en place que par la société civile. A l'inverse d'autre pays, la démocratie directe suisse ne permettra pas d'enterrer l'affaire aussi promptement que ne le souhaiteraient les protagonistes.

Sur Adeline et Fabrice Anthamatten, beaucoup a été dit ; loin d'être un simple accident imprévisible, l'assassinat sordide de la sociothérapeute est le résultat d'une masse impressionnante d'absurdités. Le violeur récidiviste eut un régime de sortie sans expertise psychiatrique ; l'alarme de disparition fut lancée cinq heures après que la jeune femme et le détenu eurent manqué leur rendez-vous au centre où ils étaient attendus ; l'homme put s'acheter - de façon tout à fait officielle - le couteau qui servit d'arme du crime ; il avait partagé ses vues avec le sadique de Romont et planifié son évasion en surfant sur Internet depuis sa prison, allant jusqu'à imprimer des cartes pour son parcours ; et évidemment, sommet de l'invraisemblable, il avait accès à un cours d'équitation sans aucune garde avec une jeune femme seule et séduisante au titre de sa réinsertion.

Demandez à la justice ce qu'elle en pense, on vous répondra que "les fuites sont une calamité". Comprenez, pas les évasions de prisonniers, non ; les fuites dans la presse permettant au grand public de découvrir l'ampleur du problème.

D'ailleurs, aucun responsable politique n'envisage sérieusement de réformer le système. Pour le sympathique conseiller national vert Antonio Hodgers, le meurtre d'Adeline est le prix à payer pour l'idéal de réinsertions réussies ; pour le non moins sympathique conseiller d'Etat PLR genevois Pierre Maudet, il n'est pas question de fermer le centre de la Pâquerette - bien qu'on ait pas la moindre idée de son efficacité. Mieux, en avril prochain les autorités genevoises inaugureront Curabilis, un établissement concordataire accueillant 92 personnes souffrant de troubles mentaux! Les voisins se réjouissent déjà!

Le grand public a mille fois raison de manifester. S'il pensait toutefois éveiller les autorités à de quelconques errements qu'elles ignoraient jusque-là, il se trompe lourdement.

L'irresponsabilité et l'angélisme n'excusent pas tout. Des situations comme celles ayant amené à la mort d'Adeline sont le résultat d'une logique - pas la logique voulant mordicus réinsérer n'importe qui, ou pardonner aveuglément, ou redonner une seconde chance à tout prix, ou avoir un optimiste béat sur la nature humaine des violeurs et autres meurtriers. La logique en question est celle du clientélisme.

Pensez à un prisonnier en régime carcéral. Il faut des gardiens, des surveillants, des cuisiniers ou des balayeurs peut-être. Imaginez maintenant un détenu dans un centre de "réinsertion". Il faut des gardiens et des surveillants, toujours, mais il faut aussi des accompagnateurs, des psychologues évaluateurs, des animateurs, des psychiatres, des coordinateurs, des directeurs, et même comme dans le cas de Fabrice Anthamatten un budget pour des cours d'équitation.

Autrement dit, la réinsertion est une industrie.

La réinsertion fait vivre des milliers de personnes au croisement bienheureux entre la criminalité, la médecine et l'ingénierie sociale, le tout généreusement arrosé de l'argent des contribuables. Mieux encore, plus il y a de criminalité, plus il y a de réinsertion. Les thérapies alternatives trouvent un écho des plus favorables auprès des juges lorsque les prisons "traditionnelles" sont surpeuplées. Dès lors, le cas de Carlos et son train de vie à 29'000 francs mensuels n'ont plus rien d'étonnant: ils ne sont pas perdus pour tout le monde. Carlos n'est qu'un prétexte, un faire-valoir pour justifier l'emploi de dizaines de fonctionnaires. Ils aiment bien Carlos, en fin de compte, car sans Carlos, il devraient se trouver un poste dans le privé.

Pensez-vous que tous ces gens, leurs familles et leurs amis votent pour une justice "plus stricte" et "moins de réinsertion"? A votre avis? Et au bout du compte, nous avons là une vraie base électorale très motivée.

Bien sûr, certaines étapes restent dangereuses. Adeline elle-même ne se sentait plus en sécurité dans son travail et voulait en changer. Mais son assassinat reste un dysfonctionnement et qu'on se rassure, la plupart des employés du secteur ne courent aucun risque.

Le débat sur la réinsertion des criminels est biaisé. Les manifestants indignés ne luttent pas contre l'ignorance, mais bien contre un secteur d'activité très implanté avec son réseau politique et ses rouages dans l'administration. Les acteurs sociaux qui officient dans le milieu ont fermement l'intention de continuer à vivre de leur "humanisme". Aucun accompagnateur ou thérapeute ne souhaite y laisser sa peau, naturellement ; réformes il y aura donc, mais celles-ci seront limitées aux marges du système. Parions sur une meilleure circulation de l'information, encore plus de "concertation" et de va-et-vient bureaucratique (avec autant de nouveaux postes à la clef!) et on en restera là.

Le débat de fond sur la réinsertion des criminels, le sens de la justice et l'exécution des peines n'aura pas lieu.

17 septembre 2013

L'armée, service compris

Le 22 septembre, une n-ième initiative du GSsA (Groupe pour une Suisse sans Armée) se fera balayer par le peuple. Pour une fois cependant, l'angle d'attaque original adopté contre l'armée de milice, mettre un terme à l'abrogation de l'obligation de servir, soulève des questions intéressantes.

armée de milice,armée,votation du 22 septembre 2013,prise de positionL'armée de milice représente par essence un sacrifice: effort de l'intégration dans la troupe, perte de temps, gêne financière et professionnelle, coûts, pollution. Pourquoi infliger cela à tous ceux qui ne le souhaitent pas? Dans un esprit de liberté individuelle et de responsabilité, l'adhésion à l'armée de milice ne devrait-elle pas obéir à une logique de volontariat?

Dans les autres arguments avancés par le GSsA, on peut aussi compter la barrière de plus en plus floue entre armée de métier et armée de conscrits:

L’armée suisse a déjà 40’000 spécialistes (instructeurs, analystes, techniciens et informaticiens, officiers supérieurs professionnels, etc.). Ce sont des professionnels, à plein temps ou de milice.


Face à des tâches de plus en plus techniques, l'armée doit pouvoir compter sur des professionnels sur une longue durée et pas seulement lors des cours de répétition. La professionnalisation progressive de l'armée est un fait, affaiblissant encore la position des partisans de l'armée de milice au sens strict.

Il est malheureusement difficile de suivre le GSsA sur l'ensemble de son argumentaire tant l'activisme imprègne la moindre phrase, le tout oscillant entre le grotesque - il n'y aura plus de guerre "parce qu'elle est interdite depuis l’adoption de la charte de l’ONU en 1945" - et les envolées lyriques propres à l'utopie - "il faut apprendre le respect d’autrui et de la chose vivante"...

Il existe, c'est vrai, quelques pays sans armée. Dans la liste, on relèvera ironiquement la présence du Vatican protégé par les Gardes Suisses! Tous sont de petite taille ou faiblement peuplés, beaucoup sont insulaires ; ils dépendent exclusivement d'alliances avec des puissances plus grandes pour se défendre. A noter aussi qu'à l'inverse du GSsA, aucun de ces pays ne prône l'abandon pure et simple de la protection du territoire au prétexte que les guerres appartiendraient au passé.

La Suisse ne dispose d'aucun "grand voisin" suffisamment puissant et pétri de bonnes intentions pour assurer ce rôle. A qui ferions-nous confiance? Quelle garantie avons-nous d'ailleurs que ce génie bienveillant accepterait? Sur le strict plan financier, comment savoir s'il ne demanderait pas en échange des contreparties plus chères que le coût de notre armée actuelle, et dès lors, quels seraient nos moyens de recours?

Le GSsA met toutes les armées dans le même sac - les armées des démocraties comme celles des dictatures, les professionnelles comme celles de milice, dans un manque de discernement assez caractéristique d'un type de pensée absolutiste. Pensons par exemple aux mouvements anti-armes où le discours fait rarement la différence entre une arme à feu dans les mains d'un policier ou de celles d'un malfrat, entre les armes servant à protéger la société et celles qui lui nuisent. Voilà par exemple une des énormités que le GSsA se sent obligé de servir dans sa croisade antimilitariste:

[S]ans la conscription et les levées de masse, les guerres mondiales n’auraient pas été possibles.

 
Correction: sans la conscription et les levées de masse, les guerres mondiales n’auraient pas été gagnées.

Concédons tout au plus que la Suisse n'est pas menacée militairement à l'heure actuelle. Les conflits territoriaux appartiennent-ils au passé? Nul ne le sait. Les armées ont souvent une guerre de retard ; l'identification des menaces futures est incertaine. Toutefois, l'examen des conflits récents en Europe, au proche et au moyen-Orient montre les affrontements les plus susceptibles de survenir: velléités indépendantistes, émeutes économiques, épuration ethnique, guerre interconfessionnelle, effondrement généralisé de l'Etat et déplacements de population.

Or, dans toutes ces configurations, l'armée de milice offre sans doute la réponse la plus adaptée par ses liens direct avec les habitants, son implantation locale, et le nombre ahurissant de soldats qu'elle peut rassembler en temps de crise. Dans une guerre de basse intensité, vous n'avez pas besoin d'une poignée de surhommes et de missiles dernier cri, mais d'une troupe nombreuse, sereine, proche de la population et connaissant bien le terrain.

L'obligation de servir est évidemment un sacrifice ; certains avancent qu'il ne serait pas "libéral" de procéder ainsi. C'est bien mal connaître le libéralisme. Pour les libéraux, l'Etat doit se concentrer sur ses fonctions régaliennes, justice, police, armée, et remplir ces tâches avec sérieux. Le libéralisme prône la responsabilité, pas un hédonisme utopique où chacun ne ferait que ce qui lui plaît.

Reste enfin la discussion ouverte sur les meilleurs moyens d'atteindre la sécurité. L'organisation militaire à un instant donné est le résultat d'un faisceau de compromis ; en tant que telle, elle prête toujours le flanc à la critique. L'abrogation de l'obligation de servir améliorerait-elle la situation? On pourrait argumenter que seuls les plus impliqués feraient l'armée, renforçant la motivation moyenne de la troupe. Mais on oublierait alors que le but de l'armée de milice est d'accorder une formation militaire au plus grand nombre.

Prenons un parallèle: les cours de samaritain sont obligatoires pour passer le permis de conduire. Tous les apprentis-conducteurs n'ont pas vocation à devenir secouristes. La plupart d'entre eux n'auront jamais à mettre en pratique ces connaissances au cours de leur vie. Pourtant, elles pourraient faire la différence au moment critique. Chacun comprend l'utilité de cette formation et nul ne songerait à la supprimer!

Avatar tardif de la guerre froide, le GSsA visait comme tous les mouvements pacifistes d'Europe de l'Ouest à affaiblir l'armée locale face à une éventuelle invasion par le Pacte de Varsovie. Depuis la disparition de la menace communiste les antimilitaristes forcenés continuent sur leur lancée sans qu'on sache s'ils ont succombé à leur propre endoctrinement ou souhaitent faciliter la prochaine tentative d'invasion, d'où qu'elle vienne.

Le GSsA ne veut pas mettre un terme à l'obligation de servir mais à l'armée elle-même. L'obligation de servir n'est qu'un moyen. Ceux qui comprennent la nécessité de l'armée mais pensent possible d'en avoir une sans obligation de servir devraient garder ce détail à l'esprit.