13 mai 2013

BCE et bulle immobilière en Suisse

Selon un article de la Tribune de Genève, le risque de bulle immobilière est en hausse en Suisse - dernier avatar en date d'une longue série de nouvelles portant toujours sur la même inquiétude. Officiellement, la Suisse ne veut pas renouer avec la bulle immobilière des années 90 dont l'éclatement laissa le pays à genoux. Il est vrai que le sujet est sensible en Suisse ; les prix immobiliers sont historiquement élevés, l'économie en bonne forme, la demande forte, l'offre rare. Tous les ingrédients sont en place pour une surchauffe que les établissements bancaires et les politiciens - avec toute la compétence qu'on leur connaît - s'emploient à contrecarrer.

Paradoxalement très abordable dès lors qu'on dispose de suffisamment de fonds propres, l'acquisition attire à elle des locataires éreintés par la hausse des loyers que provoque la pénurie de logements. Mais à dire vrai, la plupart des facteurs en faveur de l'échauffement immobilier obéissent à des tendances lourdes. La Suisse semble un îlot de prospérité et de plein-emploi en Europe, drainant des aspirants travailleurs de tout le continent. Les terrains constructibles sont rares et réglementés. L'autorité est à la fois pétrie d'ouverture des frontières, et terriblement conservatrice dès qu'il s'agit d'aménagement du territoire.

Depuis un certain temps, l'Etat travaille donc à mettre les bâtons dans les roues des propriétaires, en particuliers les primo-accédants, les gens achetant pour la première fois de leur vie un bien immobilier. Restriction sur l'utilisation de ses avoirs de retraite, examen "vigoureux" des capacités de financement, les barrières s'érigent petit à petit.

Bien que les responsables évoquent rarement le sujet en ces termes, il s'agit en quelque sorte de protéger les gens contre eux-mêmes: le risque de se porter acquéreur d'un logement finalement trop cher pour soi en cas d'évolution défavorable des taux. Cette crainte est-elle justifiée?

En plus de tous les facteurs précédemment cités, les taux sont à un niveau historiquement bas, ce qui contribue évidemment à soutenir les prix. Pour les calculs de la capacité d'endettement d'un ménage, les banques se basent sur un taux hypothécaire à 5%, vieux restes d'un moyenne mobile sur vingt ans. Le chiffre n'a d'ailleurs plus guère de sens aujourd'hui ; les durées d'hypothèques à taux fixe s'allongent, les propriétaires profitant de l'aubaine, lissant dans la durée et donc atténuant les conséquences de l'éclatement d'une bulle. Ceux qui ont connu l'époque rappellent d'ailleurs que la situation actuelle n'a pas grand-chose à voir avec la spéculation effrénée du tournant des années 90, où il arriva qu'un immeuble genevois change trois fois de mains en une journée...

Les taux peuvent-ils subitement "remonter" comme le craignent certains? Peu probable - à cause de la Banque Centrale Européenne (BCE).

bce,bns,monnaieIl y a un peu moins de deux ans, la Banque Nationale Suisse (BNS) décida d'appliquer un plancher au taux de change entre franc suisse et euro pour lequel je n'eus pas de mots assez durs. Bien entendu, depuis chacun se "réjouit" de la belle réussite du plan, sans réaliser que ladite parité est maintenue uniquement à travers l'achat massif d'euros, probablement de dette publique européenne, et d'un bilan franchement inquiétant. Mais il y a aussi un impact sur les taux d'intérêt.

La BCE et la BNS fixent chacune leur taux directeur, le taux "principal" lié à la monnaie dont elles ont la charge. BCE et BNS n'ont pas les mêmes problèmes ; pour parler franchement, la BCE en a de gros, alors que son homologue helvétique s'en invente. En prise avec une stagflation de plus en plus probable, la BCE lutte de toutes les façons possibles pour alléger la dette des Etats européens. Même la monétisation ayant montré ses limites - il ne faut pas que de telles choses se voient trop - la banque centrale en est réduite à jouer sur son taux directeur, qu'elle a abaissé à 0,5% début mai.

Le taux directeur détermine grosso-modo les intérêts d'un placement dans une monnaie. Que vaut le taux directeur de la BNS, le Libor à trois mois? Celui-ci oscille entre 0 et 0,25%, dans un effort délibéré de rendre le franc suisse moins attirant que l'euro.

Imaginons un instant que, pris d'un coup de folie, les dirigeants de la BNS déclenchent l'hallali immobilier en augmentant dans un intervalle de temps très court le taux directeur lié au franc suisse. Ne prenons même pas une valeur folle. Fixons le nouveau taux à 5%, disons. Nous aurions donc des placements en francs suisses rémunérés à 5%, alors que ceux en euros seraient toujours rémunérés à 0,5%, en plus d'une parité fixée artificiellement à 1,20 CHF pour 1 € entre les deux monnaies...

Pas besoin de vous faire un dessin: dans une telle hypothèse, la Suisse siphonnerait instantanément toute l'épargne européenne, qui serait alors mieux rémunérée en franc suisse (taux plus élevé) et avec l'assurance d'une passerelle stable entre les deux monnaies (taux plancher de 1,20 CHF pour 1 €). Évidemment, en réalité cela ne se passerait pas comme prévu: pour maintenir le taux de change le bilan de la BNS enflerait démesurément, le plancher deviendrait intenable, puis cèderait. Le franc suisse s'envolerait alors à des hauteurs stratosphériques que la BNS tenterait de juguler en baissant soudainement les taux, et finirait de toutes façons avec sur les bras d'innombrables milliards d'euros dépréciés dont elle serait incapable de se débarrasser sans assumer une perte comptable dramatique...

Mais tout ce scénario tient de la science-fiction. Les experts de la BNS ont des priorités, et aujourd'hui celles-ci sont bien d'essayer de coller à l'euro sans trop y laisser de plumes plutôt que de jouer aux apprentis-sorciers pour prévenir une hypothétique surchauffe du marché immobilier helvétique... (disons qu'ils sont des apprentis-sorciers, mais ne courent pas tous les lièvres à la fois!)

Pour rendre le franc suisse moins attractif que l'euro, la BNS lutte déjà en maintenant délibérément un taux directeur inférieur à celui qui a court pour la monnaie unique européenne. Au vu des tombereaux d'euros que la BNS est obligée d'acheter pour affaiblir artificiellement le franc suisse, le succès est mitigé. Mais enfin, c'est le plan.

En résumé: si elle veut maintenir un taux plancher entre le franc suisse et l'euro, la BNS est obligée de maintenir un taux directeur inférieur à celui de la BCE.

Le taux directeur de la BCE étant de 0,5%, et visiblement orienté à la baisse, la marge de variation du taux suisse se réduit à pas grand-chose.

Je ne saurais affirmer avec certitude si l'immobilier helvétique est dans une trajectoire de bulle ou pas, même si je pense que non. Mais je suis sûr en revanche que les taux hypothécaires helvétiques ne remonteront pas avant longtemps, tant que les élites aux commandes de ce pays continueront leur fuite en avant dans l'arrimage du franc suisse à l'euro.

La "hausse subite des taux" n'est pas pour demain.

En acceptant de se lancer dans la politique d'un taux plancher avec l'euro, la BNS s'est enfermée dans une logique de tout ou rien dont dépend sa crédibilité future. On peut donc penser qu'elle défendra sa position avec la dernière énergie - préparant ainsi une catastrophe financière exceptionnelle, en Suisse, lorsque l'euro sera en perdition pour de bon.

En attendant, les heureux propriétaires peuvent profiter de taux hypothécaires aussi bas que stables.

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28 mars 2013

Le coup du drapeau

Un vieux drapeau du IIe Reich a été aperçu suspendu au plafond de la cave d'Oskar Freysinger et serait un symbole néo-nazi. Émoi légitime ou scandale monté de toute pièce?

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L'objet du délit (image diffusée par la télévision suisse alémanique dans l'émission "Reporter")

Pour le nouveau Conseiller d'Etat valaisan, ce drapeau, acheté il y a 15 ans en Allemagne lors d'une exposition sur un sous-marin, ne serait qu'un souvenir. Mais la charge médiatique est féroce, avec force interview "d'experts". Sven Lüken, du Musée historique allemand de Berlin, explique sur Le Matin que le drapeau en question "est utilisé aujourd'hui par ceux qui veulent exprimer leur appartenance à l'extrême-droite". Douce musique aux oreilles des journalistes! Hans Stutz renchérit dans Le Nouvelliste: "On ne peut pas suspendre ce genre d'étendard sans savoir ce qu'il représente pour l'Allemagne nazie."

On ne peut pas? Non, on ne peut pas. Impossible. Jusqu'à Marie Parvex qui termine son commentaire dans Le Temps par une interrogation en forme de verdict: "Est-il suffisant de ne pas avoir su pour être dédouané, quand on est un personnage public?"

Nul n'était sensé ignorer la loi ; désormais nul n'est sensé ignorer les derniers codes en vigueur chez l'extrême-droite.

Apparemment, Oskar Freysinger devra passer le restant de ses jours à s'excuser, se justifier et surtout expier. C'est en tous cas ce que les médias attendent de lui. Je suis persuadé que l'histoire ressortira régulièrement, jusque dans la campagne pour sa réélection au Conseil d'Etat valaisan en 2017.

Personnellement, honte à moi, j'ignorais avant cette polémique l'utilisation symbolique de tel ou tel drapeau. A croire que je ne passe pas mes journées à surveiller les modes néonazies ; mais comme tous les autres membres du grand public, depuis quelques jours la presse s'emploie à combler mes lacunes. Tous doivent comprennent l'horreur décelée chez l'élu valaisan.

Pourtant, le drapeau en question n'est pas un symbole du IIIe Reich à proprement parler, mais du IIe (eh oui, il faut savoir compter!) de 1871 jusqu'à la fin de la première guerre mondiale. Il donna ensuite lieu à plusieurs variantes. La croix de fer est encore la cocarde de la luftwaffe actuelle ; quant à l'aigle impérial, il trône en bonne place au fond de la salle du Bundestag. Le drapeau n'est devenu un symbole néonazi que parce que les signes évidents des aficionados d'Hitler ont été interdits par la loi, telle la célèbre svastika introduite en 1935. La situation suscite donc malgré tout quelques remarques:

  • Les néonazis suisses ont une fâcheuse tendance à brandir des drapeaux suisses, pas allemands...
  • Si Oskar Freysinger, bravant tous les interdits, voue un culte secret au nazisme allemand depuis le fond de sa cave, pourquoi ne pas s'être donné la peine de la décorer avec un vrai drapeau à croix gammée, tant qu'à faire?

Tout le monde reconnaît les qualités intellectuelles d'Oskar Freysinger, même ses adversaires politiques les plus acharnés. Cela ne cadre pas avec la stupidité patente d'un individu qui inviterait carrément une équipe de journalistes dans son repaire intime, caméras au poing, pour révéler son terrible secret. Si Oskar Freysinger était le fourbe néonazi qu'ils imaginent, n'aurait-il pas pris la peine d'enlever le fameux drapeau avant de faire visiter sa maison? Espérait-il que personne ne lève les yeux?

Le fil est un peu gros, l'indignation largement artificielle. La presse nous avait habitué à mieux, mais bon, on fait les scandales que l'on peut avec ce qu'on a ; je suis sûr que dans les rédactions, certains se sont mordus les doigts de ne pas avoir pu monter cette affaire en sauce un peu plus tôt - disons, une semaine avant les élections au Conseil d'Etat.

Malgré tout, les médias sont dans leur rôle s'ils révèlent les déviances néonazies de tel ou tel politicien ; mais pour ce faire, on aimerait qu'ils se penchent sur les discours et les prises de position politiques plutôt que sur la décoration du plafond d'une cave. L'étude historique du nazisme pourrait éclairer quelques lanternes de façon salutaire, soit dit en passant.

On peut enfin cyniquement s'étonner de l'éternel deux-poids-deux-mesures entre socialisme rouge et socialisme brun. Un vieux drapeau vaguement apparenté suffit à clouer son propriétaire au pilori et à instruire un procès médiatique en bonne et due forme pour d'éventuelles sympathies nazies, alors que d'autres politiciens arborent fièrement des portraits de Che Guevara, de Lénine ou de Mao jusque dans leur bureau, sans laisser planer le moindre doute quant à leur adhésion à l'idéologie sous-jacente, et sans que le moindre éditorialiste ne s'en offusque.

Sic transit gloria mundi.

26 mars 2013

La sécurité, souvenir de la Suisse d'avant

Alors que la police publie ses statistiques pour l'année 2012, les choses sont claires: la criminalité en Suisse est en hausse. 8,3% d'augmentation des infractions, toutes catégories confondues ; mais +18% dans le seul canton de Vaud!

Lausanne est désormais la ville la moins sûre de Suisse.

Si des humoristes choisissent de parodier la nouvelle avec talent, d'autres ont une attitude plus ambiguë, comme le journal Le Matin. Il laisse transparaître quelques graphiques étalés sur trente ans, semblant sous-entendre que l'évolution récente n'a rien d'alarmant.

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Ce sentiment est renforcé par la voix d'Olivier Guéniat, criminologue et commandant de la police jurassienne, qui s'empresse de relativiser les mauvais chiffres:

"Quand on parle de 23% de hausse des lésions corporelles graves dans le Jura, on oublie de dire que cela ne touche que 0,07 pour mille de la population. Quand on parle de 18% des vols par effraction en Suisse, on passe de 1 à 3 ménages touchés sur 1000."


La malhonnêteté intellectuelle de ce discours vient du caractère annualisé des statistiques ; les victimes quant à elles ne remettent pas leur mémoire à zéro au premier janvier. Le braquage violent d'une station service ou d'une bijouterie laisse des séquelles pendant des années. De plus, les chiffres masquent d'évidentes disparités locales ; le propriétaire d'un châlet aux Grisons ne sera pas soumis à la même violence "statistique" que le propriétaire d'un commerce à proximité de la frontière française.

D'autres chapitres - lésions corporelles, viols, vandalisme - sont pieusement passés sous silence. Est-ce parce qu'ils sont excellents ou parce qu'ils sont mauvais? Citons une catégorie: entre 2011 et 2012, les lésions corporelles graves ont augmenté de 23%. A ce rythme, elles doublent en un peu plus de trois ans.

L'accroissement de la criminalité est palpable en Suisse romande. Les bagarres au petit matin sont fréquentes et dégénèrent parfois en émeutes. N'importe quel citadin pourra renseigner le curieux sur des "points chauds" où des vendeurs de drogue se livrent à leur trafic au vu et au su de tous, y compris de la police. L'arrachage de sac et de téléphone portable est monnaie courante. Même la police se fait cambrioler.

La violence se banalise. Les agressions s'ajoutent aux incivilités, à la mendicité agressive, aux actes de vandalisme et autres tags auxquels sont exposés quotidiennement les habitants du pays. Il ne s'agit-il peut-être que de "sentiment d'insécurité", mais aussi d'innombrables démonstrations de l'impuissance des autorités.

Certes, la Suisse n'est pas (encore?) la France décrite dans France Orange Mécanique, sans que cela rende la criminalité locale acceptable pour autant. En fait, celle-ci est liée à si peu de facteurs que l'inaction des pouvoirs publics n'en est que plus révoltante.

Le premier a trait à la récidive. La police arrête des malfrats quotidiennement pour les voir remis en liberté quelques heures plus tard. A quoi bon? Si les policiers font encore leur travail, les accusés finissent comme d'habitude entre les mains d'une justice menée par des magistrats soixante-huitards pétris de réinsertion et de bons sentiments, de psychiatres prêts à tout excuser, et d'un système carcéral sous-dimensionné - autant de raisons de remettre en liberté des individus dangereux sans passer par la case prison.

Nous vivons dans l'ère des jours-amende avec sursis ; il faut vraiment avoir commis des horreurs pour finir dans une cellule en Suisse. La peine sera alors probablement aménagée.

A côté de cela, l'origine des criminels est une autre évidence sur laquelle la classe politique reste muette. Entre 2011 et 2012, les crimes et délits impliquant des prévenus "issus du domaine de l'asile" (comprendre: faux demandeurs d'asile, requérants déboutés et autres individus devant théoriquement quitter le territoire) ont augmenté de 38,7%. A Champ-Dollon, la prison genevoise, les Suisses ne représentaient en 2009 que 9,3% de la population carcérale ; 68,9% des détenus étaient des étrangers non résidents, 21,9% des étrangers résidents. Détail peu cité dans les médias, 56,6% des prisonniers se déclaraient de confession musulmane, alors qu'ils ne sont que 5% dans l'ensemble de la population.

Mais tout cela ne doit surtout pas remettre en question les principes sacrés du vivre-ensemble, de frontières-passoires et de l'accueil aveugle et définitif d'individus parfaitement néfastes à la société qui les héberge ; il est vrai qu'un cambrioleur-violeur et plus si affinités s'accommodera bien plus facilement de la pusillanimité de la justice suisse que de celle de son lointain pays d'origine, probablement moins raffinée et plus expéditive. Tant pis pour les victimes. Mais est-ce l'intérêt de la population helvétique? Sur ce point, il faudra encore plusieurs initiatives de l'UDC avant que le Parlement ne sorte de sa léthargie, s'il y parvient jamais.

Pendant que des employés assermentés fouillent nos sacs poubelle et que l'arsenal législatif se renforce continuellement contre les terribles criminels circulant sur les autoroutes au volant de leurs puissants bolides (même quand ils ne provoquent aucun accident) ceux qui sévissent en centre-ville n'ont pas trop de souci à se faire.

Les campagnes de communication publique nous martèlent que sur la route chaque mort est un mort de trop ; mais si les victimes surviennent ailleurs, apparemment, la classe politique s'en accommode avec fatalisme.

15 mars 2013

Des riches toujours plus riches... Grâce à l'Etat

La petite histoire du jour nous vient du canton de Genève, où le bon public découvre (honteux et confus, mais un peu tard) que les politiques sociales d'accession à la propriété ont en fait des effets aux antipodes de leurs buts initiaux.

Dans un article limpide, Christian Bernet explique que des promoteurs et leurs amis font main basse sur les biens à vendre.

genève,immobilierLe mécanisme est extrêmement simple: agissant sur plans, de riches individus s'emparent d'immeubles à bâtir en "zone de développement", où les prix de vente sont contrôlés par l'Etat pour permettre l'accès au logement à des prix abordables.

Ils réussissent ainsi à acquérir des appartements à des prix très inférieurs aux tarifs usuels en vigueur à Genève. Le journaliste évoque ainsi 600'000 à 800'000 francs pour un cinq pièce, par exemple. Mais les contraintes légales sur ces prix ne s'appliquent que pendant dix ans. A l'issue de ce délai, la vente de ces appartements est libre. Les propriétaires ont donc carte blanche pour se séparer de leurs biens avec une plus-value époustouflante à la clef. Ils peuvent doubler voire tripler leur mise!

Seuls les individus les mieux informés et avec des fonds mobilisables rapidement ont accès à cette loterie privée. On s'en doute, ce genre de personne ne se trouve pas parmi la population officiellement visée par le programme d'aide:

L’exemple le plus flagrant se situe à la Tulette, à Cologny, où un grand chantier est en cours. Ici, le promoteur Abdallah Chatila construit 250 appartements, dont 149 sont à vendre en PPE (propriété par étages). Or, quelques familles, en bonne partie de Cologny et fortunées, ont fait main basse sur ces PPE. Les anciens propriétaires, qui ont vendu le terrain, ont acquis 29 appartements! Sur les 120 restants, plus de 70 ont été vendus par lots de deux, trois, voire six appartements. (...) Jean Murith, qui était maire de Cologny quand l’opération s’est montée, a acheté deux appartements. In fine, on ne trouve que 52 personnes qui n’ont acheté qu’un seul logement. Et encore, parmi ce chiffre figurent des membres d’une même famille.


Le maire de la ville trempe lui aussi dans la bonne combine, tiens tiens! Cela n'empêchera pas les gens de réclamer à l'Etat - c'est-à-dire une organisation remplie de politiciens exactement comme le maire de Cologny - de légiférer davantage pour "réagir". La machine est en marche et rien ne l'arrêtera:

Le Conseil d’Etat évoque un «contournement inadmissible» de la loi, dans son récent Plan directeur cantonal. François Longchamp, en charge de l’Urbanisme, va bientôt annoncer des mesures pour lutter contre ce phénomène qui, parfois (sic), relève de la pure spéculation.


Reste à savoir comment. Augmenter les délais avant la remise en vente? Empêcher la vente locative? Limiter l'acquisition de propriété à un logement par personne?

Aucune de ces mesure ne fonctionnera, évidemment. Les spéculateurs ont toujours un coup d'avance. Face à la perspective de multiplier leur mise, même à l'issue d'un long délai dans, peu d'entre eux hésiteront à choisir un placement à l'abri de l'inflation, dussent-ils attendre quinze ou vingt ans. Quant aux autres méthodes de contrôle, elles seront contournées par l'utilisation de prête-noms ou des locations sous le manteau, d'autant plus faciles à conclure que la pénurie immobilière sévit à Genève.

Les investisseurs fortunés ont simplement, pour faire fructifier leurs biens, des outils dont ne dispose pas la classe moyenne.

La connivence avec la classe politique est l'un d'eux.

Le fait est qu'en permettant la mise sur le marché de logements à des prix manipulés, l'Etat offre une aubaine dont seuls certains parviendront à profiter. Des barrières supplémentaires repousseront quelques-uns d'entre eux, mais pas tous ; les spéculateurs s'adapteront et si certains n'y arrivent pas ou plus, d'autres encore plus riches se substitueront aux premiers pour rafler la mise.

Autrement dit, l'Etat est la source du problème. Alors même qu'il est directement responsable de la pénurie immobilière parfaitement illusoire frappant le canton du bout du lac, il y a peu à espérer de lui pour arranger les choses.

La population genevoise, ivre d'interventionnisme, n'est évidemment pas prête à accepter cette idée. Elle scandera, manifestera et votera pour que l'Etat légifère, encadre, interdise et surveille toujours plus les transactions immobilières déséquilibrées qu'il aura lui-même contribué à créer ; et qu'au détour d'un article de la Tribune le citoyen genevois découvre les pitoyables abus qu'entraîne ce dirigisme, il s'en lamentera brièvement avant d'en réclamer encore davantage. Cela ne va évidemment pas arranger la situation du logement dans le canton.

Les riches spéculateurs immobiliers genevois n'ont, eux, pas trop de soucis à se faire: l'Etat travaille pour eux.

03 mars 2013

Les votations du 3 mars

votation du 3 mars 2013L'insoutenable suspense est terminé. Voyons ce que les urnes ont délivré comme message ce soir.

Initiative contre les rémunérations abusives (évoquée ici): Thomas Minder peut se réjouir, il a réussi son pari avec constance et opiniâtreté. Il s'agit certes d'un changement symbolique, mais porteur, ramenant enfin le contrôle des rémunérations des managers - qui ne sont que des employés - aux actionnaires, les véritables propriétaires de l'entreprise.

A une gauche avide de s'approprier la victoire de M. Minder, je ferai miens les propos fort pertinents de Paul Dembinski, professeur d'économie, sur la campagne:

C’est avec un certain dégoût que j’ai entendu M. Levrat tenter de récupérer une éventuelle victoire de Minder dimanche. Seul le PS a entendu souffler le vent de justice sociale… Salaires minimums, ratio 1 : 12 des rémunérations, mais ce n’est absolument pas de cela dont il s’agit. L’initiative Minder ne porte pas en elle le germe de l’étatisation de l’économie dont rêve le PS.

 
Ce qui ne l'empêchera pas d'essayer, naturellement.

Loi sur l'Aménagement du Territoire (évoquée ici): nouvelle loi anti-valaisanne, nouvelle strate bureaucratique et nouvelle planification centralisée venue d'en haut... Triple échec pour la liberté, mais victoire nette des propriétaires fonciers et des plus riches contre les locataires et les familles désireuses d'accéder à la priorité. Il est évident que la LAT devra forcer une réduction des terrains constructibles pour avoir le moindre sens ; elle poussera donc naturellement les prix des terrains vers le haut selon le principe de l'offre et de la demande.

Entre l'initiative Weber et la LAT, deux objets chéris par Doris Leuthard, les Valaisans doivent avoir des aigreurs d'estomac en repensant à leur vote PDC aux élections fédérales... La gauche et l'ASLOCA peuvent sabler le champagne dans leur lutte chimérique contre l'ennemi de classe, le bourgeois, le propriétaire ; ce faisant, ils oublient qu'un primo-accédant (quelqu'un qui accède pour la première fois à la propriété) est aussi un individu qui libère un logement loué pour quelqu'un d'autre.

Les citoyens suisses devront désormais prendre leurs responsabilités dans l'évolution des prix immobiliers.

Article Constitutionnel sur la Famille (évoqué ici): rejetée d'une courte majorité de canton alors que la majorité du peuple était acquise, c'est incontestablement la bonne surprise du week-end. Personnellement, je n'aurais jamais cru à son rejet. N'importe quelle politique associée au mot-clef magique "famille" passe habituellement comme une lettre à la poste, pour désastreuse soit-elle. La recette n'a pas fonctionné pour l'initiative du PDC. L'action de l'UDC a largement contribué à rompre le consensus autour du projet du parti de centre-gauche.

C'est évidemment le mieux qui puisse arriver aux familles de classe moyenne. Elles ne se verront pas privées par l'impôt de ressources ponctionnées au nom de structures étatiques d'accueil dont elles seront exclues, sachant qu'il y aura toujours plus nécéssiteux pour leur passer devant.

Le Oui massif des cantons romand et tessinois montre qu'ici, le peuple est mûr pour ce genre d'aventure. Il ne tient qu'aux partisans de l'idée de mettre en place des initiative cantonales pour accomplir localement ce qu'ils ont échoué à imposer au niveau fédéral. Mais il n'est pas sûr que les adeptes de l'étatisation des enfants tentent leur chance à une échelle plus petite, car les comparaisons de coût et de fiscalité entre cantons rendront l'arnaque évidente aux yeux de tous.

D'une courte tête, les cantons alémaniques ont mis le holà à l'extension de l'Etat-providence, pour le moment.


Les trois objets fédéraux du week-end n'étaient pas les seules raisons pour les citoyens de se déplacer aux urnes. Voici une sélection de thèmes cantonaux qui me semblent significatifs:

Berne dit non à la sortie du nucléaire: ni l'initiative pour l'électricité renouvelable ni même le contre-projet du gouvernement n'eurent la grâce des électeurs. Un sondage récent annonçait que l'Effet Fukushima n'avait pas duré chez les Suisses, nous en avons désormais une preuve concrète.

Le Jura se dote d'un salaire minimum: contre l'avis du gouvernement et du parlement, le canton du Jura accepte avec une majorité assez franche (54,2%) le principe d'un salaire minimum. Celui-ci concernera uniquement les branches économiques et les entreprises non signataires d'une convention collective de travail (CCT). De plus, le montant variera selon le salaire national médian du secteur à l'échelle suisse: de beaux maux de tête en perspective pour traduire la volonté populaire en loi!  Dans quelques années, nous pourrons établir d'intéressantes comparaisons entre le taux de chômage jurassien et celui des cantons voisins.

Genève dit oui à la fusion des caisses publiques (évoquée ici): les Genevois ont donc accepté de créer une nouvelle caisse de pension publique probablement "too big to fail" tout en augmentant très légèrement les contributions des fonctionnaires. Du point de vue de l'assainissement des régimes publics de retraite, le changement est si léger qu'il ressemble furieusement à du sur-place.

Nidwald confirme ses forfaits fiscaux: rompant la dynamique que la gauche souhaitait instaurer,  l'initiative "Pour l'abolition des privilèges fiscaux pour les riches étrangers" lancée par la Jeunesse socialiste locale est sèchement rejetée par 68,6% des voix.

Pas de Jeux Olympiques d'hiver dans les Grisons: 54% des votants rejettent le projet. Les communes de Davos et St-Moritz l'avaient approuvé, mais le reste du canton n'a pas suivi. Les commentateurs se succèdent sur les ondes de la télévision suisse pour se lamenter du manque de "vision" et "d'envergure" des citoyens locaux. Apparemment, la défense du paysage et du patrimoine peut passer à la poubelle s'ils doivent être sacrifiés pour des jeux olympiques d'hiver 2022, sans parler du volet financier.

Oskar Freysinger en pôle-position pour le Conseil d'Etat valaisan: l'UDC saviésan arrive en tête du premier tour pour l'élection au Conseil d'Etat - loin devant son adversaire Christian Varone, mais aussi devant tous les sortants. S'il est trop tôt pour crier victoire, l'UDC semble mieux placée que jamais pour entrer au Conseil d'Etat du canton.

Voilà, c'est tout pour cette rapide analyse. Nul doute que je n'ai couvert qu'une fraction des objets électoraux soumis au vote ce week-end - le signe indubitable d'une démocratie vivante - mais les résultats ne me semblent pas trop mauvais dans l'ensemble.

21 février 2013

Haro sur la famille!

Troisième objet fédéral soumis au vote le 3 mars, l'article constitutionnel sur la famille est sans doute le sujet le moins discuté au cours de cette campagne. Entre l'initiative Minder éperonnée par les dernières révélations sur le départ de Daniel Vasella de Novartis ou la lutte contre la Loi sur L'aménagement du Territoire où le Valais ne veut pas se faire reprendre à froid comme avec l'initiative Weber, l'article constitutionnel sur la famille semble largement épargné par toute polémique.

Seule l'Union Démocratique du Centre fait énergiquement campagne au milieu d'une apathie générale qui, disons-le, fait bien les affaires des partisans du texte.

L'UDC n'a pas lésiné sur les moyens, se fendant d'une "édition spéciale" - un tout-ménage A3 de seize pages couleurs, excusez du peu, presque entièrement consacré à la lutte contre l'article constitutionnel. L'effort semble avoir eu un certain effet, l'adhésion populaire au texte s'étant quelque peu érodée:


Un reportage de la RTS sur les derniers sondages

Dans l'éditorial du journal de l'UDC, Toni Brunner rappelle avec raison qu'entre tous les objets soumis à votation, le thème de la centralisation de la politique familiale à l'échelle fédérale est sans doute le moins discuté et pourtant celui qui aura les conséquences les plus graves.

A y regarder de plus près, le texte de l'article constitutionnel a l'air bien anodin:

Art. 115a Politique de la famille
1 Dans l’accomplissement de ses tâches, la Confédération prend en considération les besoins des familles. Elle peut soutenir les mesures destinées à les protéger.
2 La Confédération et les cantons encouragent les mesures permettant de concilier la vie de famille et l’exercice d’une activité lucrative ou une formation. Les cantons pourvoient en particulier à une offre appropriée de structures de jour extrafamiliales et parascolaires.
3 Si les efforts des cantons ou de tiers ne suffisent pas, la Confédération fixe les principes applicables à la promotion des mesures permettant de concilier la vie de famille et l’exercice d’une activité lucrative ou une formation.

 

Le premier alinéa correspond en fait à l'introduction de l'article 116 actuel portant sur la définition des allocations familiales et l'assurance-maternité. Le vrai changement est introduit à travers les alinéas 2 et 3.

L'alinéa 2 obligation la Confédération et les Cantons à mettre en place des mécanismes d'accueil hors des horaires habituels de l'école obligatoire. L'alinéa 3 - qui laisse augurer de bons procès devant le Tribunal Fédéral pour déterminer si les efforts ont été "suffisants" - forcera la Confédération à imposer un filet supplémentaire si les efforts des Cantons s'avéraient inadéquats.

Tout ceci pourrait sembler bel et bon à ceux qui voient les enfants comme des obstacles à leur épanouissement personnel et professionnel.

Les autres, qui comprennent que les enfants représentent un choix, s'effraieront de la facilité avec laquelle l'Etat s'immiscera dans l'organisation des familles.

A la lecture de cet article, on peut assez facilement imaginer que l'Etat mettre en place hors de quelques heures creuse la nuit (et encore, c'est discutable) une sorte d'accueil perpétuel des enfants, chargé de veiller sur eux pendant que les parents vaquent à diverses occupations.

A plein temps, cette structure existe déjà ; on l'appelle un orphelinat.

Je sais, j'exagère, j'entends vos protestations d'ici. Donnez-vous pourtant la peine d'y penser: un orphelinat est la définition même d'un lieu où les enfants s'épanouissent à 100% sous le contrôle de l'Etat. Lequel fait d'ailleurs tout pour rendre l'adoption la plus difficile possible, tant il est sûr de la qualité de ses services.

famille_etat_non.pngSi des enfants placés aux bons soins de la Confédération et des Cantons ne seront pas aussi malheureux que de véritables orphelins - ils reverront leurs parents certaines nuits de la semaine et peut-être les week-ends, si cela ne dérange pas trop "l'exercice d’une activité lucrative" ou la "formation" de leurs géniteurs - ils partageront beaucoup de leurs conditions d'existence en termes de qualité d'accueil, de locaux et de confort.

Les adeptes de l'Etat-maman oublient trop vite qu'il n'a d'autre moyens que ceux qu'il tire de vos poches. Si l'Etat "s'occupe" de vos enfants, vous pouvez être sûr que cela vous coûtera un saladier et que la qualité du service rendu sera... Discutable, pour rester poli. Faut-il vraiment faire une liste des innombrables gaspillages, doublons, procédures inutiles et scandales réguliers pour douter de la qualité de la gestion des deniers publics?

L'Etat, c'est ce machin qui décrète que vos adolescents doivent avoir un réhausseur de siège dès qu'ils montent dans votre voiture (alors qu'ils se promènent carrément debout dans le bus à côté de vous!), souhaite que tante Agathe ait un permis administratif spécial pour garder ses neveux et nièces mais se bat pour que des pédophiles puissent continuer à "travailler" avec eux.

Ah, l'Etat et sa compétence légendaire, comment ne pas déborder d'envie de lui confier ce que vous avez de plus précieux?

Faut-il être naïf pour croire que de parfaits inconnus s'occuperont de vos chères têtes blondes mieux que vous et moins cher que si vous vous en chargiez vous-même! Mais lorsque l'article constitutionnel passera (et il passera!) il sera trop tard: de toutes façons, vous n'aurez plus le choix. Et certainement plus les moyens d'avoir le choix.

Monopole, coercition et fiscalité, l'avenir de l'accueil de jour en Suisse s'annonce sous les meilleurs auspices.

Franchement, si l'Etat souhaitait vraiment aider les familles, il cesserait de les pressurer fiscalement comme de citrons et d'étrangler par un carcan législatif doublé d'un garrot fiscal toutes les professions privées qui gravitent dans le milieu de l'accueil, comme les mamans de jour. Et là, on aurait déjà fait un grand pas.

Nul besoin d'un article constitutionnel pour cela.