21 février 2013

Haro sur la famille!

Troisième objet fédéral soumis au vote le 3 mars, l'article constitutionnel sur la famille est sans doute le sujet le moins discuté au cours de cette campagne. Entre l'initiative Minder éperonnée par les dernières révélations sur le départ de Daniel Vasella de Novartis ou la lutte contre la Loi sur L'aménagement du Territoire où le Valais ne veut pas se faire reprendre à froid comme avec l'initiative Weber, l'article constitutionnel sur la famille semble largement épargné par toute polémique.

Seule l'Union Démocratique du Centre fait énergiquement campagne au milieu d'une apathie générale qui, disons-le, fait bien les affaires des partisans du texte.

L'UDC n'a pas lésiné sur les moyens, se fendant d'une "édition spéciale" - un tout-ménage A3 de seize pages couleurs, excusez du peu, presque entièrement consacré à la lutte contre l'article constitutionnel. L'effort semble avoir eu un certain effet, l'adhésion populaire au texte s'étant quelque peu érodée:


Un reportage de la RTS sur les derniers sondages

Dans l'éditorial du journal de l'UDC, Toni Brunner rappelle avec raison qu'entre tous les objets soumis à votation, le thème de la centralisation de la politique familiale à l'échelle fédérale est sans doute le moins discuté et pourtant celui qui aura les conséquences les plus graves.

A y regarder de plus près, le texte de l'article constitutionnel a l'air bien anodin:

Art. 115a Politique de la famille
1 Dans l’accomplissement de ses tâches, la Confédération prend en considération les besoins des familles. Elle peut soutenir les mesures destinées à les protéger.
2 La Confédération et les cantons encouragent les mesures permettant de concilier la vie de famille et l’exercice d’une activité lucrative ou une formation. Les cantons pourvoient en particulier à une offre appropriée de structures de jour extrafamiliales et parascolaires.
3 Si les efforts des cantons ou de tiers ne suffisent pas, la Confédération fixe les principes applicables à la promotion des mesures permettant de concilier la vie de famille et l’exercice d’une activité lucrative ou une formation.

 

Le premier alinéa correspond en fait à l'introduction de l'article 116 actuel portant sur la définition des allocations familiales et l'assurance-maternité. Le vrai changement est introduit à travers les alinéas 2 et 3.

L'alinéa 2 obligation la Confédération et les Cantons à mettre en place des mécanismes d'accueil hors des horaires habituels de l'école obligatoire. L'alinéa 3 - qui laisse augurer de bons procès devant le Tribunal Fédéral pour déterminer si les efforts ont été "suffisants" - forcera la Confédération à imposer un filet supplémentaire si les efforts des Cantons s'avéraient inadéquats.

Tout ceci pourrait sembler bel et bon à ceux qui voient les enfants comme des obstacles à leur épanouissement personnel et professionnel.

Les autres, qui comprennent que les enfants représentent un choix, s'effraieront de la facilité avec laquelle l'Etat s'immiscera dans l'organisation des familles.

A la lecture de cet article, on peut assez facilement imaginer que l'Etat mettre en place hors de quelques heures creuse la nuit (et encore, c'est discutable) une sorte d'accueil perpétuel des enfants, chargé de veiller sur eux pendant que les parents vaquent à diverses occupations.

A plein temps, cette structure existe déjà ; on l'appelle un orphelinat.

Je sais, j'exagère, j'entends vos protestations d'ici. Donnez-vous pourtant la peine d'y penser: un orphelinat est la définition même d'un lieu où les enfants s'épanouissent à 100% sous le contrôle de l'Etat. Lequel fait d'ailleurs tout pour rendre l'adoption la plus difficile possible, tant il est sûr de la qualité de ses services.

famille_etat_non.pngSi des enfants placés aux bons soins de la Confédération et des Cantons ne seront pas aussi malheureux que de véritables orphelins - ils reverront leurs parents certaines nuits de la semaine et peut-être les week-ends, si cela ne dérange pas trop "l'exercice d’une activité lucrative" ou la "formation" de leurs géniteurs - ils partageront beaucoup de leurs conditions d'existence en termes de qualité d'accueil, de locaux et de confort.

Les adeptes de l'Etat-maman oublient trop vite qu'il n'a d'autre moyens que ceux qu'il tire de vos poches. Si l'Etat "s'occupe" de vos enfants, vous pouvez être sûr que cela vous coûtera un saladier et que la qualité du service rendu sera... Discutable, pour rester poli. Faut-il vraiment faire une liste des innombrables gaspillages, doublons, procédures inutiles et scandales réguliers pour douter de la qualité de la gestion des deniers publics?

L'Etat, c'est ce machin qui décrète que vos adolescents doivent avoir un réhausseur de siège dès qu'ils montent dans votre voiture (alors qu'ils se promènent carrément debout dans le bus à côté de vous!), souhaite que tante Agathe ait un permis administratif spécial pour garder ses neveux et nièces mais se bat pour que des pédophiles puissent continuer à "travailler" avec eux.

Ah, l'Etat et sa compétence légendaire, comment ne pas déborder d'envie de lui confier ce que vous avez de plus précieux?

Faut-il être naïf pour croire que de parfaits inconnus s'occuperont de vos chères têtes blondes mieux que vous et moins cher que si vous vous en chargiez vous-même! Mais lorsque l'article constitutionnel passera (et il passera!) il sera trop tard: de toutes façons, vous n'aurez plus le choix. Et certainement plus les moyens d'avoir le choix.

Monopole, coercition et fiscalité, l'avenir de l'accueil de jour en Suisse s'annonce sous les meilleurs auspices.

Franchement, si l'Etat souhaitait vraiment aider les familles, il cesserait de les pressurer fiscalement comme de citrons et d'étrangler par un carcan législatif doublé d'un garrot fiscal toutes les professions privées qui gravitent dans le milieu de l'accueil, comme les mamans de jour. Et là, on aurait déjà fait un grand pas.

Nul besoin d'un article constitutionnel pour cela.

18 février 2013

Retraites publiques: le test genevois

Les votations fédérales du 3 mars regroupent aussi un certain nombre d'objets cantonaux sur lesquels il est bon de se pencher. L'un d'eux a trait à la fusion deux caisses de pension publique dans la ville du bout du lac.

geneve.jpg

Le 3 mars, les citoyens genevois seront amenés à accepter ou rejeter la fusion de la Caisse de prévoyance du personnel enseignant de l'instruction publique et des fonctionnaires de l'administration cantonale (CIA) avec la Caisse de prévoyance du personnel des établissements publics médicaux du canton de Genève (CEH) pour fonder une nouvelle caisse publique, la Caisse de prévoyance du canton de Genève (CPCG).

Ces batailles d'acronyme méritent d'être étudiées, car c'est une histoire de gros sous:

[Le] vote sur la fusion des caisses de pension publiques (...) signifiera pour l’Etat employeur – et donc les contribuables – l’engagement de 6,4 milliards de francs sur quarante ans (130 millions par an), plus de trois fois les pertes liées au sauvetage de la banque cantonale [genevoise].

 

Tant d'argent doit être avancé parce que la législation a changé, nous dit-on. Dès le 1er janvier 2012 en effet, les caisses de pension publiques devront couvrir l'intégralité de leurs rentes actuelles, et se doter d'un plan visant à couvrir 80% de leurs besoins d'ici 2052. Bien que l'échance soit lointaine, il y a du pain sur la planche.

Mais pourquoi la situation actuelle s'est-elle tant éloignée des impératifs de saine gestion qu'on serait en droit d'attendre de toute caisse de pension?

En réalité, il y a caisse et caisse. Caisses privées et caisses publiques, en l'occurrence. Les secondes ont été sujettes à des règles beaucoup plus souples que leurs homologues du privé, menant à une situation de sous-couverture chronique depuis des années, pour deux raisons:

1. Les retraites du public sont très généreuses, résultat de longues négociations menées par des syndicats du secteur publics face à des générations de politiciens complices, faibles, ou peu enclins à lutter pour la sauvegarde de l'intérêt général face à l'appétit de leur personnel.

2. Depuis l'entrée en vigueur de la LPP dans les années 70, les caisses de pension publiques ont les mains relativement libres ; le législateur a estimé que le risque de faillite de l’Etat étant pratiquement inexistant, les obligations de couvertures ne s'appliquaient pas: le contribuable serait toujours là pour éponger les dettes!

Dans tous les cas, les retraites du public reposent largement sur l'argent de tous les contribuables et non les seuls assujettis au régime. Voilà où se situe le véritable scandale. Alors que les salariés du privés doivent déjà assurer leurs propres retraites, ils doivent aussi payer celles des fonctionnaires!

Les sommes que touchent les fonctionnaires retraités sont sans sans commune mesure avec les cotisations versées durant leur carrière.

Pour régulariser - temporairement - la situation les citoyens sont invités à verser des montants énormes pour le renflouement des retraites publiques. Ce versement peut être tenté en "une fois" à travers une recapitalisation massive ou "au fil de l'eau" comme dans l'histoire de la caisse de pension de la police genevoise que nous relate Pierre Kunz, caisse dans une situation idéale grâce aux ponctions régulières qu'elle effectue dans les impôts des contribuables, permettant aux fonctionnaires de police de partir à taux plein à 52 ans et ce avec 100% de taux de couverture! Qui dit mieux? Pierre Kunz parle de "petit miracle" mais d'autres termes moins flatteur viennent à l'esprit...

Le vote genevois du 3 mars ne corrige absolument pas ces dérives. Loin de remettre les choses à plat, le projet vise simplement à réunir des caisses dans un ensemble plus grand et de corriger le projet à minima. Les cotisations des fonctionnaires augmenteront de 30% et sur une durée plus longue pour arriver à une retraite complète. Les prestations seront revues à la baisse mais resteront généreuses: AVS comprise, un fonctionnaire retraité touchera ainsi entre 80% et 92% de son dernier traitement net.

Mais on restera dans un système insoutenable de primauté à la prestation.

Est-on délibérément en train de construire une nouvelle caisse publique "too big to fail"? L'hypothèse n'est pas exclue. L'assainissement financier d'une caisse est une étape désagréable ; mais lorsque ladite caisse regroupe des pensions de milliers de fonctionnaires et de retraités de la fonction publique d'un canton, cela devient un problème d'Etat - et une force de frappe électorale bien décidée à exiger le sacrifice de l'argent des contribuables au nom du maintien de son mode de vie.

Connu pour ses "genevoiseries", le canton du bout du lac se sera fait remarquer d'une belle manière sur ce dossier: tout d'abord, le référendum est réclamé par le syndicat SSP d'extrême-gauche, convaincu que la remise en question très très modeste réclamée aux fonctionnaires cantonaux reste pour eux un "sacrifice inadmissible". Oui, les syndicats de fonctionnaires osent tout, c'est à ça qu'on les reconnaît.

Seconde particularité, tous les partis de l'échiquier politique soutiennent la fusion - même l'UDC, qui va clamer sur ses affiches un "Oui à cette mauvaise solution"! La classe politique locale semble considérer que l'absence de fusion et de recapitalisation amènerait à de pires conséquences. On est en droit de se demander lesquelles: personne, apparemment, n'ose remettre à plat le système de retraite public et défendre un système de primauté aux cotisations, le seul qui soit économiquement viable.

De même, il existe des procédures d'assainissement pour des caisses de pension privées - sévères et brutales certes, mais indispensables pour assurer la survie de l'édifice dans des temps difficiles. Pourquoi les caisses de pension publiques seraient-elles exemptes de ces mécanismes de retour à l'équilibre financier?

Les facilités que permettent l'utilisation de l'argent des contribuables ont leurs limites. En l'absence de courage du monde politique, c'est peut-être aux citoyens de rejeter effectivement la fusion pour remettre à plat le système. Malheureusement, si les Genevois ont l'audace de rejeter la fusion de la CIA et de la CEH le 3 mars, il n'est pas sûr du tout que les autorités politiques comprennent le message de la bonne façon.

La conjonction entre une population vieillissante, des avantages financièrement intenables et la crise économique promet de mettre les systèmes de retraite à rude épreuve, à Genève comme dans d'autres cantons, en Suisse comme dans d'autres pays. Face à la tentation politicienne de spolier les contribuables pour apaiser les manifestants du jour, la démocratie a son rôle à jouer.

Gageons que le vote sur les retraites publiques genevoises ne sera pas le dernier du genre.

09 février 2013

Safari-Jihad au Kenya

Il fallait l'histoire ubuesque d'un ressortissant jordanien arrêté au Kenya pour que le voile se lève sur les étranges pratiques de certains réfugiés en Suisse, et du choix de leurs vacances.

A mi-chemin entre les pages people et la rubrique insolite, la nouvelle fait son chemin jusque sur le Matin: un gymnasien, un adolescent, presque un enfant, serait en danger de mort dans les geôles kenyanes! La famille appelle solennellement la Suisse à l'aide: que les services diplomatiques s'activent, il faut le reprendre, tout tenter pour qu'il rentre au pays! Ne pas le faire serait une "condamnation à mort" selon les termes de l'avocat de la famille, Me Jacques Emery.

Et le juriste de lâcher de façon péremptoire: "La Suisse est moralement et juridiquement responsable de cette situation". Rien que ça.

Si on peut comprendre le désespoir sincère d'une famille et la mise en oeuvre de tous les moyens possibles pour sauver un proche en danger, la stratégie de l'appel à l'aide public n'est pas sans risque si le dossier souffre quelques faiblesses...

En l'occurrence, le jeune homme de 19 ans, donc majeur, est bien connu de l'administration helvétique: celle-ci l'a déjà déclaré persona non grata sur le territoire helvétique l'an dernier, juste après son arrestation:

Le jeune Jordanien résidant à Bienne (BE) inculpé au Kenya pour ses liens présumés avec les insurgés islamistes somaliens ne peut plus entrer en Suisse jusqu'à nouvel ordre. Parallèlement, l'Office fédéral des migrations (ODM) a engagé une procédure de révocation de l'asile.

Des indices clairs montrent que cette personne a séjourné dans des régions de la Somalie dans lesquelles se trouvent des groupes djihadistes impliqués dans un conflit, écrit samedi le Département fédéral de justice et police (DFJP) dans un communiqué. Il semble aussi qu'elle ait entretenu des contacts avec des éléments islamistes en Suisse.

 

Des éléments islamistes en Suisse? Voyons! Ca n'existe pas.

Le Biennois d'origine jordanienne, au bénéfice de l'asile, se rendit au Kenya en février 2012 en passant vraisemblablement par la Somalie. Soupçonné d'être lié à d'autres européens recherchés et d'avoir été formé dans un camp de la milice islamiste des al-Shabaab, il fut arrêté en avril, prétendit être "suisse" (les autorités locales confondirent avec la Suède, comme de bien entendu) et formellement inculpé le 6 juin pour implication dans des activités criminelles organisées.

magd.jpgIl croupit dans une cellule kenyane depuis octobre, et son état de santé n'est plus au beau fixe.

Il est encore un peu tôt pour savoir comment se démêlera cette situation. L'individu n'est plus admis à entrer en Suisse (l'appel de cette décision donnant lieu à ce récent battage médiatique) et la révocation de son statut de de réfugié est encore pendante. Mais qu'on se rassure, le jeune homme est encore sous la protection du Haut Commissariat aux Réfugiés de l'ONU. Les instances supra-nationales veillent sur le bien-être des meilleurs d'entre nous...

Si le Kenya le libère, il devrait probablement être expulsé, mais ni en direction de la Jordanie (dont il est originaire) ni en direction de la Suisse (qui ne veut plus de lui). Nul doute que la Terre est assez vaste pour que ce turbulent jeune homme trouve un nouveau point de chute, même si chacun semble s'efforcer d'ignorer cette possibilité.

Outre la dangerosité de l'individu, le choix de destination du "réfugié" fait réfléchir. La frontière Kenyo-Somalienne, quel bel endroit pour passer des vacances!

En réalité, les réfugiés politiques et autres demandeur d'asile abrités par la généreuse Helvétie ont eu, jusqu'à ce que l'UDC réduise cette possibilité, de généreux droit au voyage depuis la Suisse, même vers le pays dont ils s'étaient enfui. Et ce, même si leur demande d'asile avait été rejetée!

Si les abus les plus criants ont été calmés (du moins l'espère-t-on) l'interrogation de fond reste posée. Selon la LAsi, la qualité de réfugié est reconnue "aux personnes qui, dans leur État d’origine ou de leur dernière résidence, sont exposées à de sérieux préjudices ou craignent à juste titre de l’être en raison de leur race, de leur religion, de leur nationalité, de leur appartenance à un groupe social déterminé ou de leurs opinions politiques."

Lorsque des commissions politiques à Berne discutèrent de resserrer la vis, on entendit que les gens au bénéfice de l'asile pouvaient l'être en Suisse simplement "pour y recevoir des soins médicaux indisponibles dans leur pays", comme l'expliqua le secrétaire général de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés, ou encore qu'ils souhaitaient "garder des liens avec le pays dont ils sont issus."

A lire les propos de connaisseurs du milieu, la menace grave et immédiate pesant sur les demandeurs d'asile semblait finalement assez lointaine.

Posons simplement la question: une personne suffisamment peu en danger dans son pays d'origine pour y passer régulièrement des vacances mérite-t-elle vraiment la "protection" offerte par l'asile?

Et pour en revenir au cas particulier du jeune biennois si bien intégré, l'Office fédéral des migrations distribuant les permis F assure-t-il suffisamment le suivi des dossiers? L'asile peut être révoqué si le bénéficiaire se livre à des actes criminels ou compromet la sécurité intérieure ou extérieure de la Suisse.

Fallait-il attendre que le jeune biennois passe dans le centre d'entraînement d'un mouvement terroriste affilié à al-Qaeda au Kenya pour réaliser qu'il y avait un problème?

30 janvier 2013

Soutenons l'initiative Minder!

A quelques semaines de la votation du 3 mars sur l'Initiative Minder et son contre-projet, l'heure est apparemment aux prises de position.

Que la mienne soit limpide: je soutiens à 100% l'initiative Minder, et aucunement le contre-projet.

Écrivant cela, j'ai parfaitement conscience d'être en porte-à-faux avec mon parti. Mais le soutien au contre-projet n'a été obtenu que par 295 voix contre 160 lors de la réunion des délégués UDC le 26 janvier à Balsthal dans le canton de Soleure: si je ne suis pas la ligne officielle, je suis loin d'être seul.

Un sujet de la RTS expliquait dimanche comment Thomas Minder, patron de l'entreprise de cosmétique Trybol, en était parvenu à lancer son initiative:

Les excès dans les salaires de la direction de Swissair sont éloquents, mais ni les premiers ni les plus importants. Le plus ancien dont je me rappelle sont ceux de Percy Barnevik et Goran Lindahl qui quittèrent la direction d'ABB avec des indemnités plus que confortables - 98 millions d'euros pour l'un, 58 millions pour l'autre - au tournant du millénaire alors même que leur entreprise était en difficulté. La mode des parachutes dorés battait son plein!

Dans le milieu des administrateurs de grandes sociétés où l'humilité est une excentricité rare, la plupart pensent que rien ne fonctionnerait sans eux. Aussi grotesque que soit ce point de vue, il n'est pas impossible qu'ils le croient sincèrement. Les Daniel Vasella, Peter Brabeck et autres Oswald Grübel justifient donc la plupart du temps les sommes dont ils se gavent par les performances de leurs entreprises, résultat dû exclusivement à leur compétence, bien entendu!

L'argument n'a rien de nouveau, mais il est fallacieux. Des études universitaires américaines ont montré depuis des années qu'il n'existe aucune corrélation entre le salaire du top management et les performances de la société. De nouveaux exemples affluent tous les jours.

Le plus irritant est sans doute d'entendre des membres de cette caste de parvenus proclamer qu'ils sont de la trempe des Steve Jobs, Richard Branson ou Nicolas Hayek. Ils se présentent comme d'authentiques entrepreneurs alors que tout les en sépare. L'absence de scrupules leur tient lieu de valeur cardinale. Dévorés par l'ambition, toute leur carrière n'est que lutte d'influence et recherche de promotion en écrasant les collègues. Quand prennent-ils des risques avec leurs deniers personnels? Leur seule "vision" est celle de leur compte en banque. Une fois au sommet, ils peuvent se livrer à un pillage en règle, assurés de l'impunité devant l'assemblée des actionnaires.

votation du 3 mars 2013,initiative,thomas minderS'il est difficile de mettre un terme à ces excès, l'initiative Minder s'y prend de la bonne façon. Parfaitement conforme à l'éthique libérale, elle remet les actionnaires au centre du débat sur les rémunérations, car ce sont eux les véritables propriétaires de l'entreprise.

Selon les avis officiels, Verts et PS soutiennent l'initiative, PLR, PBD, Verts Libéraux et UDC sont contre. Ce front gauche-droite est beaucoup plus friable qu'il ne semble.

La gauche aimerait interdire les hauts salaires, telle l'initiative 1:12. A défaut, elle se contenterait largement de se laisser corrompre en exigeant une part du gâteau, telle les innombrables manoeuvres pour taxer hauts salaires et bonus pendant les années d'élaboration du contre-projet. Mais tout a échoué, ne laissant que l'initiative et un contre-projet dénué d'intérêt pour elle. Aussi, en attendant mieux, la gauche soutient Thomas Minder. Du bout des lèvres.

La droite se partage en plusieurs camps: ceux qui soutiennent l'initiative Minder, comme votre serviteur ; ceux qui rejettent l'idée parce qu'ils évoluent dans ce milieu ; ceux pour qui la préférence va au contre-projet. Les positions générales des partis laissent place à de grandes disparités locales. A l'inverse de l'UDC fédérale, les sections cantonales de Zurich, du Valais et des Grisons soutiennent l'initiative Minder ; même chose pour le PDC vaudois en porte-à-faux avec le PDC suisse. Cela ne va pas sans provoquer quelques tensions.

Le scandale des rémunérations abusives est lancinant et la population très remontée. La question est moins de savoir si l'initiative Minder passe la rampe que de trancher entre elle et le contre-projet indirect qui lui est opposé. Là encore, l'original l'emporte haut la main face à la copie. Le contre-projet n'est qu'un tigre édenté. Le paragraphe sur la restitution des bonus est du plus haut ridicule ; l'avis des actionnaires reste consultatif ; aucune sanction n'est prévue ; les membres du conseil d'administration continueront à pouvoir recevoir des primes extraordinaires en cas d'achat ou de vente de société, comme si ces aspects de la gestion n'étaient pas déjà inclus dans leur salaire...

Vu d'ici, le contre-projet à l'initiative Minder ressemble à une manoeuvre de la même veine que celle que tenta en son temps le Parlement à l'encontre de l'initiative pour le renvoi des criminels étrangers: un texte apparemment similaire, mais vide de sens, conçu pour semer la confusion chez les citoyens. Le soutien musclé et les moyens douteux d'EconomieSuisse pour le pousser achèveront de convaincre les indécis. Pourquoi l'organisation faîtière des grandes sociétés cotées se battrait-elle avec tant de vigueur pour un texte de loi allant prétendument "plus loin" que l'initiative originale?

Reste finalement une seule préoccupation sincère, l'attractivité du pays. Il est vrai que si l'initiative Minder passe, certains groupes seront moins enclins à venir s'installer. Il n'est pas sûr que la Suisse y perde au change. Les grandes sociétés dont les salaires des dirigeants défraient parfois la chronique ne sont pas représentatives du tissu économique: 99,7% de l'emploi helvétique est fourni par des entreprises de moins de 250 salariés. Rien ne prouve que les autres quitteraient nos latitudes. De plus, l'adoption de l'initiative pourrait renforcer l'image de la Suisse auprès de catégories d'investisseurs soucieuses de leurs intérêts en tant qu'actionnaires. L'inquiétude n'est donc pas de mise.

Le 3 mars, engageons-nous pour l'initiative Minder, et enterrons le contre-projet!

23 janvier 2013

Où l'on reparle de la BNS

L'arrimage du Franc Suisse à l'Euro par la Banque Nationale Suisse remonte à un an et demi environ. Ayant dénoncé à l'époque cette manoeuvre comme une véritable hérésie ne pouvant mener qu'à la catastrophe, celle-ci tarde à se concrétiser.

Ce qui ressemble à une bonne nouvelle dépend en réalité de la signification de cette sérénité relative. Est-ce le calme tout court ou le calme avant la tempête?

Les nouvelles venues d'Europe sont pour le moins mitigées. Bien sûr, du côté des officiels, l'heure est à l'optimisme, qu'il s'agisse du commissaire européen aux questions financières Olli Rehn, du chef de la Banque Centrale Européenne Mario Draghi ou de beaucoup d'autres. Mais comme le fait remarquer avec une certaine ironie Mikhaïl Delyaguine, connaisseur des institutions européennes, l'heure est toujours à l'optimisme: "presque n'importe quel fonctionnaire ou bureaucrate européen est obligé d'être un optimiste. C'est l'exigence de la profession". Et d'ajouter que "dans six mois, ils oublieront leurs propos ou tâcheront de ne pas se les rappeler."

Malgré ce verdict sévère, tout n'est pas qu'affaire de communication. Il existe des signes tangibles de détente sur le front des taux. Le Portugal emprunte à dix ans à moins de 6%, l'Espagne autour de 5%. L'euro s'est raffermi contre le franc suisse, au point qu'il faut désormais 1,24 CHF pour un euro. Pour la première fois depuis longtemps, on s'éloigne du "taux plancher" fixé à 1,20 CHF par la BNS.

Pourtant, l'Europe n'est pas sortie du trou. Le chômage explose et ne montre aucun signe d'essouflement. L'Espagne n'arrivera pas à contenir ses déficits pour 2013. La croissance du continent restera atone cette année. Et évidemment, pas un seul pays européen n'a réduit sa dette d'un seul centime...

Ces derniers jours, une petite nouvelle a rapidement glissé dans la presse: les taux français à court terme sont repassés dans le positif. Ce modeste retour à la normalité doit être mis en parallèle avec un autre chiffre, le taux de change entre franc suisse et euro passée nettement au-dessus des 1,20.

Reprenons: l'euro monte, la BNS n'a plus besoin d'agir pour faire baisser le franc suisse. La BNS ne fait rien, ou disons, plus rien.

Au même moment, les taux français à court terme passent dans le positif.

bns,inflation,euroDe là à comprendre que la BNS a directement influé sur les taux français à court terme, il n'y a qu'un pas, que je franchis allègrement.

Tentons une explication.

La BNS s'est lancée dans une stratégie de lutte contre le renchérissement du franc suisse en y associant des moyens "illimités", pour reprendre les propres termes de la banque. Elle a donc créé des milliards de francs suisses pour acheter des euros jusqu'à ce que le franc suisse baisse. Ces euros n'ont pas été acquis sous forme de numéraire, mais à travers des souscriptions à des emprunts d'Etat de la zone euro.

Or, si les banquiers centraux suisses luttaient contre la force du franc, ils n'en sont pas moins resté des banquiers: quitte à acheter de l'euro sous forme de dette, ils n'allaient pas prendre n'importe quoi. Ils ont donc privilégié la dette de "qualité" (bien notée) c'est-à-dire la dette allemande, et jusqu'à une époque récente, la dette française. Il est probable que la BNS aurait préféré exclusivement du Bund allemand aux OAT françaises, mais peut-être que les volumes ne suffisaient pas...

On comprend dès lors comment les taux des pays "bien notés" de la zone euro sont devenus négatifs. Lla BNS cherchait moins le rendement qu'à simplement se placer. Un taux d'intérêt négatif n'était par ailleurs qu'une modeste perte pour être sûr de remporter les adjudications. Enfin, le phénomène ne concernait que les taux courts: la BNS cherchait à spéculer contre le franc suisse au jour le jour, pas à obtenir des rendements d'obligations sur dix ans.

Si on devait résumer le processus en une phrase, la BNS a fait baisser le franc suisse en achetant de la dette. Et de la dette française pour une bonne partie.

Les Suisses, si on leur demandait, apporteraient probablement un soutien massif à la politique de la BNS. Les discours sont tellement unanimes en faveur de ce contrôle des changes... D'ailleurs, ajouteraient-ils, tout va bien, n'est-ce pas? Non seulement le taux plancher est maintenu mais la BNS affiche fièrement un bénéfice comptable de 6 milliards.

L'histoire est un peu trop belle pour être vraie, malheureusement.

Revenons en 2011: cette année-là, la BNS prévoyait de ne plus verser de dividendes aux cantons à l'avenir, la faute au franc fort. Cette mesure logique s'inscrivait dans la gestion traditionnelle de la monnaie par une banque centrale ; c'était avant le changement de cap historique, la grande aventure de la planche à billets. Désormais, la BNS est, disons, plus souple. Elle peut afficher n'importe quel bilan puisqu'elle imprime au besoin!

Arroser les cantons d'une manne inattendue (fût-elle en billets de monopoly) ressemble fort à de la corruption. Mais pourquoi la BNS aurait-elle besoin de s'acheter la complicité des cantons-actionnaires? Sans doute pour éviter que ceux-ci ne s'attardent trop sur le bilan de l'institution.

Une infographie du Financial Times nous montre ainsi l'évolution de celui-ci comparé au taux de change franc suisse / euro, agrémenté des divers événements de la banque centrale helvétique:

bns,inflation,euro
(cliquez sur l'image pour l'agrandir)

En haut, le taux de change entre franc suisse et euro. En bas, le volume des engagements de la BNS. La "stabilité" du franc suisse n'a été atteinte qu'au prix d'un engagement démentiel dans les dettes des pays de la zone euro. Dettes de pays pas trop mal notés certes, mais on sait ce que valent les notes des agences...

Depuis la décision d'arrimer le franc suisse à l'euro, le bilan de la BNS a plus enflé qu'un cadavre de cachalot échoué sur la grève. L'affaiblissement du franc suisse ne s'est fait qu'au prix d'une augmentation absurde du bilan de la banque. Il atteint plus de 400 milliards de francs suisses aujourd'hui, à comparer aux 580 milliards de PIB du pays!

Ces montants sont si élevés qu'ils en deviennent presque abstraits ; mais chacun comprendra quand même deux problèmes qui se posent:

1. Nous sommes aujourd'hui profondément engagés dans le financement de la dette des pays de l'Union Européenne, perspective très rassurante s'il en est!

2. Ces devises, il va bien falloir en faire quelque chose.

Si elles sont revendues, l'euro s'écroulera et le franc suisse s'envolera. La BNS essuiera des pertes chiffrées en dizaines de milliards que les cantons, et à travers eux les contribuables, devront éponger.

Si elles ne le sont pas, la BNS n'aura alors d'autre choix que poursuivre la fuite en avant: imprimer toujours plus de francs suisses pour acheter de l'euro, liant le destin des deux monnaies jusqu'à ce qu'il soit inextricable. Les engagements en monnaie étrangère seront tels au bilan de la BNS que celle-ci aura perdu toute indépendance en matière de politique des taux. Nous avons déjà pratiquement atteint ce stade aujourd'hui.

Voilà comment la Suisse, sans l'avoir souhaité, sans l'avoir voté, vient d'adhérer à l'euro.

Que ceux qui pensent le contraire m'expliquent quand et comment la BNS pourra se débarrasser de ces délirantes réserves en devises!

Quant à célébrer la fin de la crise et la réussite de l'action de la BNS, attendons de voir par quelle magie l'institution parviendra à dégonfler son bilan pour retrouver l'équilibre d'une banque centrale saine.

Comme on voit, il est un peu tôt pour se réjouir.

14 janvier 2013

Mythique mitage

Les Suisses seront amenés à se prononcer le 3 mars prochain sur la nouvelle loi fédérale d'aménagement du territoire, la fameuse LAT, combattue par référendum - dernière mouture en date de l'idée selon laquelle les politiciens seraient plus à même de décider de l'affectation des terrains que leurs propriétaires légitimes.

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