23 octobre 2012

Le forfait fiscal et l'arme démocratique

Dans une forêt de drapeaux rouges, quelques dizaines de militants de La Gauche, du PS Suisse, de l'Union syndicale suisse (USS) et d'Unia déposèrent leurs cartons de signatures à la chancellerie fédérale, pour leur initiative "Halte aux privilèges fiscaux des millionnaires (abolition des forfaits fiscaux)". C'était le 19 octobre.

L'initiative étant accompagnée de plus de 100'000 signatures valides, le peuple votera.

Les forfaits fiscaux, également appelés imposition forfaitaire, sont destinés à l'imposition d'étrangers très fortunés en Suisse. Pour autant qu'ils n'exercent pas d'activité lucrative sur le sol helvétique, ils ne doivent déclarer comme revenu qu'un montant équivalent à un multiple de la valeur locative de leur logement. Environ 5'500 personnes bénéficieraient de ce régime.

Un article de la Tribune de Genève résume certains enjeux. La gauche, très offensive sur ce dossier, y voit une question de justice fiscale. En effet, pour les adversaires du forfait, il représente une injustice vis-à-vis du contribuable helvétique normal, exposé à la taxation habituelle. C'est exact, si ce n'est que personne n'oblige ces personnes à venir en Suisse, et que leur situation est assortie d'un certain nombre de contraintes qui ne s'appliquent pas au citoyen lambda.

Plus discutable, le forfait fiscal serait une forme d'injustice envers les autres pays auprès desquels la Suisse débaucherait de bons contribuables.

Face à cette déferlante, la droite semble en panne. Tout au plus plaide-t-elle un pragmatique de bon aloi, voyant dans la remise en question des forfaits un risque pour les recettes fiscales afférentes. Il y a pourtant de une raison de principe à s'opposer à la mort annoncée du forfait fiscal.

L'étau se resserre

D'après la Tribune, les manoeuvres cantonales se sont jusqu'ici soldées par un "match nul": à Berne, la supression des forfaits a été refusée, vraisemblablement pour une association trop évidente avec les conséquences fiscales, la suppression étant assortie d'une hausse d'impôts. A Zurich en revanche la suppression a été acceptée, assure le journal, avec les voix de "certains millionnaires suisses lassés de payer plein pot" sur la côte dorée "alors que leur voisin étranger paie des clopinettes". Peut-on vraiment croire que les millionnaires helvétiques soient si nombreux dans le canton de Zurich qu'ils influent sur une votation locale?

En réalité, le match nul est loin d'être acquis. Le statu-quo est passé à la trappe. Les cantons d'Appenzell Rhodes-Extérieures, de Bâle-Ville, de Bâle-Campagne, de Schaffhouse et de Zurich ont déjà décidé de supprimer l'imposition forfaitaire. Dans d'autres canton, la vis a été resserrée. Ainsi, les électeurs bernois ont accepté un contre-projet rendant plus difficile l'accès au forfait - il faut désormais un revenu imposable minimum de 400'000 CHF par an - et la facture est alourdie de 30% pour ceux qui en bénéficient.

La gauche est persuadée que les riches étrangers résidant en Suisse le resteront même quand le forfait sera aboli. A supposer que l'argument soit sincère, il n'en est pas moins étonnant, formulé par ceux qui défendent la mainmise de chaque Etat sur "ses" riches.

fiscalité,forfaits fiscaux,démocratieLe canton de Zurich est souvent cité en exemple: suite à l'abandon du forfait en 2010, les rentrées fiscales sont restées peu ou prou identiques, les fortunes restantes s'acquittant d'un impôt bien plus élevé. Mais cette absence de variation n'en est pas une. 92 forfaits sur 201 ont quitté le canton dès la fin de l'année où l'abolition a été votée. Bien plus important encore - et totalement passé sous silence par les médias - aucune nouvelle fortune ne s'est installée dans le canton. Alors que moins de deux ans se sont écoulés, il paraît évident que la nouvelle donne zurichoise ne sera pas rentable sur le long terme.

Les 92 étrangers de Zurich ne sont pas déplacés de beaucoup. 70% d'entre eux ont établi leur domicile dans un autre canton suisse. Partiraient-ils plus loin si le principe même du forfait était étendu à l'ensemble de la Confédération? C'est une évidence. "Les ressortissants étrangers fortunés sont très mobiles: 98% d’entre eux possèdent au moins un autre domicile hors de Suisse", rappelle Economie Suisse.

Quelqu'un prêt à changer de pays et à renoncer à toute activité lucrative juste pour des raisons fiscales n'est évidemment pas attiré uniquement par le charme des montagnes et la beauté du cadre de vie helvétique. Ces riches étrangers ne resteront pas inconditionnellement attaché à la Suisse si celle-ci n'est plus attractive. De fait, beaucoup d'exilés fiscaux choisissent aujourd'hui déjà plutôt Londres ou la Belgique. L'accélération du mouvement dans les enfers fiscaux européens montre, si besoin était, que la thèse du "ils resteront sur place et paieront" défendue par la gauche et les gouvernements étrangers aux abois n'est pas tenable.

Les forfaits fiscaux ramènent pas moins de 700 millions de francs annuels, sans compter les bénéfices indirects en termes de consommation ou de gestion bancaire. Si ces gens partent, l'Etat réduira-t-il son train de vie, ou cherchera-t-il dans le reste de la population de nouvelles ressources fiscales pour les remplacer? D'expérience, la deuxième approche est une évidence. L'argument peine pourtant à percer auprès de citoyens dressés par la doxa ambiante à haïr le principe de l'imposition forfaitaire. Les citoyens helvétiques semblent incapables de percevoir les conséquences fiscales de leur égalitarisme, telles des dindes s'apprêtant à voter pour Noël.

La menace démocratique

En vérité, les cantons ayant choisi de se passer du forfait fiscal n'ont pas livré un gros sacrifice: la réforme a été d'autant plus facile à passer que le principe du forfait fiscal ne s'appliquait, en pratique, à quasiment personne. Lorsque Bâle-Campagne a décidé d'abolir cette forme de prélèvement, seules 16 individus étaient concernés dans tout le canton...

fiscalité,forfaits fiscaux,démocratie

La répartition des forfaits - cliquez pour agrandir
source: L'Hebdo

Les cantons du sud sont les bénéficiaires réels de cette forme de taxation. La véritable épreuve viendra avec le vote genevois sur le forfait fiscal, puisque les finances publiques de la Cité de Calvin seront les premières concernées.

A la rigueur, qu'un canton décide de s'infliger la perte des revenus de cette catégorie d'étrangers, libre à lui: chacun est souverain en matière de fiscalité.

La gauche le sait bien et a donc décidé de jouer à un jeu dangereux. Plutôt que de lancer un référendum dans tel ou tel canton et l'amener à réviser ou abolir le forfait - ce qui est totalement légitime - elle a choisi, en plus, d'attaquer selon l'angle fédéral.

En choisissant une initiative fédérale, mouvements politiques de gauche et syndicats espèrent contraindre les cantons réticents (parce qu'ils bénéficient réellement de forfaits fiscaux, par exemple) à se priver de cette liberté.

Cela a si bien marché contre le Valais et ses résidences secondaires qu'on aurait tort de s'en passer!

Le parallèle avec la votation récente pour limiter les résidences secondaires n'a rien d'anodin. Le marché immobilier de loisir étant avant tout affaire de montagnes, le Valais n'en aurait jamais voulu ; mais en amenant toute la Confédération à se prononcer sur ce point (alors que la police des construction est une affaire essentiellement cantonale) les partisans du contrôle ont obtenu facilement l'assentiment des Jurassiens, des Argoviens, des Schaffhousois et de tous les citoyens appartenant à des cantons non concernés.

La gauche entend bien rééditer l'exploit. Il est vrai qu'aujourd'hui, le Zurichois ou le Bâlois n'aura aucun intérêt particulier à soutenir le forfait fiscal, puisque son canton y a renoncé. Ce sont donc des victoires faciles que les initiants espèrent décrocher là-bas. Le peu de cas que font les Suisses dans des cantons où ces dispositions ne concernent personne pourraient faire le reste. Les initiants ont raison: cette votation est gagnable.

C'est ainsi que le citoyen concerné commence à comprendre le mécanisme injuste propre à cette votation: le dévoiement de la démocratie directe comme arme contre le fédéralisme. Un jour, le Valais se voit imposer la fin des résidences secondaires ; le lendemain, Vaud se voit privé des ressources fiscales liées au forfait. La stratégie est en place: chaque minorité est écrasée, morceau par morceau. Et demain? La démocratie sera-t-elle utilisée pour fermer les aéroports internationaux? Voler les revenus des barrages alpins? Imposer le même taux d'imposition de Genève aux Grisons? Il n'y a aucune limite à l'égalitarisme forcené, jusqu'à ce que tous les cantons soient brisés et ramenés à de simples entités géographiques comme les régions françaises.

Le lit de Procuste est prêt, et la gauche a bien l'intention d'y allonger la Confédération. Fini l'autonomie cantonale permettant à des Suisses de comparer les cantons, leurs réussites et leurs échecs, et de choisir le cas échéant un nouveau lieu d'accueil pour leur foyer. L'uniformité règnera, et croyez bien qu'elle rime avec médiocrité.

C'est pour cette raison, et aucune autre, qu'il est indispensable de s'opposer à l'initiative fédérale "Halte aux privilèges fiscaux des millionnaires (abolition des forfaits fiscaux)" décidée par la gauche. Pas parce qu'on est pour ou contre la notion de forfait fiscal, ou qu'on préfère payer plus d'impôt au nom de l'égalitarisme entre diverses catégories de très riches, non: parce que c'est une initiative fédérale.

10 octobre 2012

Genève et la Constitution Molle

Ce dimanche, Genève vote sur sa nouvelle Constitution - résultat d'une assemblée constituante qui aura coûté un bras au contribuable et dont les travaux se seront poursuivis sur plus de quatre ans.

Si on se base sur un échantillonnage relativement aléatoire des affiches de campagne, le succès n'est pas au rendez-vous. Empiriquement, sur les surfaces d'affichage le Non l'emporte largement sur le Oui. Nous verrons plus tard ce qu'il en est au fond des urnes, mais en attendant, voici un petit (!) échantillon des visuels pour la votation:

IMAG0735.jpg IMAG0740.jpg IMAG0726.jpg IMAG0724.jpg
IMAG0738.jpg IMAG0736.jpg IMAG0741.jpg IMAG0729.jpg
IMAG0744.jpg IMAG0727.jpg IMAG0737.jpg IMAG0733.jpg
 

IMAG0725.jpg

 

IMAG0739.jpg

 

IMAG0732.jpg

 

IMAG0731.jpg

(cliquez sur une image pour l'agrandir)

Pertes des droits syndicaux, privatisation, armée contre le peuple, retour de la chasse ou du nucléaire... La nouvelle constitution semble parée de tous les maux, même si certains sont largement interprétés, pour rester poli.

Les avis sont marqués. PLR, PDC et écologistes sont pour la Constitution. UDC, MCG, extrême-gauche et syndicats sont contre. Les socialistes l'approuvent, mais n'ont même pas réussi à convaincre leur propre section jeune, qui appelle à voter blanc.

Cela n'a rien de surprenant.

A quoi sert une Constitution? Selon sa définition la plus simple, c'est la loi suprême, le texte fondateur régissant le fonctionnement d'un Etat, ses prérogatives et ses limites. Mais une Constitution ne peut pas surgir du néant. Elle doit être écrite par des gens - des élus genevois qui, bien que faisant souvent tout leur possible pour se démarquer des formations traditionnelles, représentent plus ou moins l'équilibre des forces politiques en présence.

Les quatre ans de travaux de la Constituante ont donc été le théâtre d'interminables luttes entre des groupes aux positions antagonistes, et le résultat final le reflète.

La Constituante n'a été élue que sur la base d'une participation misérable, 33% des électeurs. Il y a fort à parier que le nombre de citoyens se donnant la peine de lire le texte soumis au vote n'atteindra pas un dixième de ce montant. Par chance, quelques individus bien inspirés se sont plongés dans le projet pour en tirer par exemple une comparaison instructive entre l'ancienne Constitution (qu'on oublie un peu vite!) et la nouvelle.

Si je devais la résumer en une phrase, je dirais que la nouvelle Constitution représente une forme de summum dans le Droit Mou - un ensemble d'envies et de désirs intraduisibles en textes de loi - ainsi bien sûr qu'une légion de Faux Droits - des "droits à" ceci ou cela, avantages particuliers au bénéfice de certains, assumés par l'ensemble des contribuables à travers la fiction collective de l'Etat.

Bien sûr, la plupart des articles sont contradictoires entre eux. Pour ne prendre qu'un exemple modeste mais évocateur, l'article 190 alinéa 3 explique que l'Etat "garantit la liberté individuelle du choix du mode de transport" alors que l'alinéa suivant décrète sur le même ton que l'Etat "encourage la mobilité douce." Libre, mais à condition d'aller dans le bon sens!

Les partis les plus institutionnels soutiennent le projet, parce qu'il représente un compromis dont ils sont les plus fervents défenseurs - fut-il illisible. L'UDC s'y oppose parce que l'ensemble des "droits à" représente un tel niveau de dépenses potentielles qu'on est pris de vertige, et si quelques articles évoquent des comptes publics maîtrisés, rien n'indique que cet équilibre sera atteint par une maîtrise des coûts: gare aux hausses de la fiscalité!

L'extrême-gauche enfin rejette le texte parce que certains acquis historiques ne sont pas aussi explicitement mentionnés que dans le texte de l'ancienne Constitution, laissant craindre un possible retour en arrière, selon leur point de vue. D'aucuns appellent à accepter le texte de peur que l'argent dilapidé dans la Constituante l'ait été en vain - l'argument le plus faible jamais inventé pour approuver une Constitution.

L'amoureux de la liberté aura du mal à approuver un tel projet, tel l'article 13 stipulant que "Toute personne assume sa part de responsabilité envers elle-même, sa famille, autrui, la collectivité, les générations futures et l'environnement", un parmi tant d'autres laissant deviner l'effrayant potentiel d'immixion dans la vie de tout un chacun par une administration chargée d'appliquer "rigoureusement" le texte. La nouvelle Constitution genevoise touche tellement de domaines qu'elle laissera libre court à l'interventionnisme le plus débridé. Il est vrai que cela dépendra essentiellement de l'interprétation qu'on en fait, mais c'est une piètre consolation.

Décidée dans la joie, votée dans l'allégresse et rédigée dans la douleur, la nouvelle Constitution genevoise ne représente finalement qu'une liste couchée sur le papier des préoccupations politiques à la mode, de la croissance "durable" (art. 10) au réchauffement climatique (art. 158).

On est aux antipodes d'un texte court, limpide, porteur de principes et définissant clairement les limites du périmètre de l'Etat.

Si elle est approuvée, le véritable défi sera pour les autorités de la prochaine législature cantonale, amenés à concrétiser tous ces nouveaux désirs en textes de loi. Ce n'est qu'à ce moment que les Genevois pourront se faire une idée de la boîte de Pandore qu'ils choisiront peut-être d'ouvrir ce dimanche.

Mise à jour (15 octobre): la Constitution est finalement adoptée, par 54,1% de Oui... Et un taux de participation de 31,9%. Ce qui veut dire que le nouveau "texte fondateur du canton de Genève" a été approuvé par moins d'un électeur sur 6! Rien n'empêche pourtant cette Constitution peu plébiscitée de s'imposer à tous les citoyens du canton. Ces derniers auront de nombreuses années pour regretter leur manque d'engagement de ce dimanche.

01 octobre 2012

Sans idées, on attaque les hommes

La section suisse d'Amnesty International fait fort. Dans une campagne de publicité intitulée "ça suffit", elle met en scène des responsables de l'UDC, projetés dans le rôle de demandeurs d'asile.

Christoph Blocher et le ministre de la Défense Ueli Maurer sont réduits à faire rôtir le bouc Zottel, mascotte de l'UDC, pour se nourrir. Quant au vice-président romand Oskar Freysinger, il est présenté sur des affiches imprimées sous le nom de "Jussuf" Freysinger, affublé d'un turban et posant devant des ruines syriennes. D'autres montrent Christoph Blocher grimé en Somalien d'une façon si naïve que même Michel Leeb n'aurait pas osé.

frey_syrien.pngOn pourrait discuter longtemps de la pertinence de la campagne orchestrée par Amnesty International, de ses effets productifs ou contre-productifs, de son humour douteux. Tout est relatif, et ce qui est permis contre des membres de l'UDC ne serait jamais toléré à l'égard d'autrui. Les médias trouveraient-ils aussi sympathiques des affiches "humoristiques" mettant en scène un Alain Berset en vendeur de drogue nigérian, un Jean-Michel Dolivo en mendiant roumain ou une Géraldine Savary en prostituée d'Europe de l'est?

Le fait est qu'il ne s'agit pas d'une campagne publicitaire - pas même d'une campagne politique. Elle n'a aucune pertinence, alors que le président du PS Christian Levrat affirme qu'il n'y aura probablement pas de référendum contre les dernières lois votées par le Parlement pour durcir les conditions d'asile. Elle ne correspond à aucun timing, puisque ces changements appartiennent au passé: ils ont été approuvés cet été. Elle est hypocrite puisqu'elle épingle volontiers les élus de l'UDC mais épargne tous les parlementaires venant des rangs du PLR et du PDC contribuant à créer une majorité (et ne se privant pas d'amener leurs propres amendements). Elle est hors de propos, enfin, puisque l'UDC n'a jamais voulu mettre un terme à la politique d'accueil de la Suisse mais seulement cesser les abus pratiqués depuis des années en la matière, et transformant le principe d'asile en véritable filière d'immigration - et de criminalité - clandestine.

En réalité, les responsables d'Amnesty International suisse ont simplement décidé de laisser libre court à leurs envies.

Ils auraient pu discuter du fond, mais non: à la place, ils choisirent simplement l'attaque ad hominem de bas étages, sur le principe du "si vous étiez à leur place vous feriez comme eux", ce qui est d'ailleurs loin d'être le cas. Et qu'on m'explique comment des Somaliens ou des Syriens atteignent la Suisse sans traverser un pays sûr selon la Convention de Dublin?

Selon moi, ils avaient un budget publicitaire à dépenser et en ont simplement profité pour mettre en scène leurs fantasmes. MM. Blocher ou Maurer réduits à l'état de miséreux dépenaillés, dénués de tout au point de cuisiner la mascotte du parti pour survivre! Quelle vision séduisante! Quel plaisir à contempler! Quelle perspective réjouissante! Et peu importe si cette nouvelle façon très particulière de susciter le débat risque plus de nuire à la réputation déjà passablement écornée d'Amnesty, ou de tarir les dons que l'association prétend employer à aider autrui, sur le terrain.

Ce qui en dit long sur leurs réelles valeurs.

24 septembre 2012

Un bon dimanche de votations

Hier, le peuple suisse se pressait aux urnes.

Trois objets fédéraux étaient soumis à votation: l'initiative sur la fumée passive, l'initiative "sécurité du logement à la retraite" et la validation d'un article constitutionnel sur la formation musicale ; et enfin, une multitude d'objets cantonaux et communaux, et c'est sans doute ce ceux-ci que viennent les résultats les plus réjouissants.

Mais à tout seigneur tout honneur, commençons par les votations fédérales.

L'initiative sur la fumée passive proposait de serrer - encore - la vis aux fumeurs, en interdisant toute forme de flexibilité cantonale sur le sujet: en effet, aujourd'hui, la loi fédérale fixe une "législation minimale" sur la fumée passive que les cantons sont libres de renforcer. Le rejet de l'initiative par 66% des votants, aujourd'hui salué par la presse, symbolise donc autant une victoire pour la liberté individuelle que contre une légalisation centralisée et brutale.

La sécurité du logement à la retraite visait à réduire l'ampleur de l'inique "taxe sur la valeur locative", prélevée sur un revenu fictif. En effet, en Suisse, un propriétaire est soumis à une taxe équivalente aux revenus qu'il aurait dû percevoir pour louer le logement qu'il habite! Supposons que vous preniez le train: la valeur locative serait comme une taxe sur la voiture que vous auriez pu prendre pour faire le même trajet...

L'initiative partait d'un compromis: supprimer la taxe, mais seulement pour les retraités, catégorie la plus touchée par son existence. Repoussée à 52%, elle réussit tout de même à rassembler une très forte minorité derrière elle. Gageons qu'une variante réussira dans quelques années à passer la rampe.

La formation musicale s'offrait un boulevard (qui peut être "contre la musique"?) et l'inscription dans la Constitution d'une place pour la musique et le chant fut une formalité, suivie par 72,7% des Suisses. Malgré tout, il y a lieu de rester attentif: lorsque l'Etat met ses doigts quelque part, il fait souvent preuve d'appétit... Espérons que nous ne nous retrouverons pas avec une ribambelle d'accréditations et d'autorisations bureaucratiques pour l'enseignement de la musique, comme nous le subissons dans le milieu de la garde d'enfant.

Sur les votations cantonales, regrettons l'arrêt des forfaits fiscaux à Bâle-Campagne, et saluons leur adaptation dans celui de Berne ; les Genevois n'auront pas de rues piétonnes, renvoyant le lobby anti-voiture à ses chères études ; félicitons Beat Feurer pour sa réussite à Bienne, permettant à l'UDC de décrocher pour la première fois un siège à l'exécutif de la cité bilingue.

Mais le véritable événement d'hier soir eut lieu à Neuchâtel, lors d'une votation cantonale pour un projet de ligne ferroviaire régionale Transrun entre Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds. Le résultat finit par tomber: non à 50,29%. C'est un coup de tonnerre.

Depuis des années, les autorités cantonales ont pris pour habitude de faire passer de gros projets d'infrastructure hors de prix, noyant le poisson sous un discours marketing à base de "dynamisme" et de "modernité". Ils ont longtemps été aidés, il est vrai, par une population facilement crédule face à ce genre de discours. Mais depuis hier soir, le ton a changé. Bien que d'une courte majorité, le refus est cinglant. La RTS ne s'y est pas trompé, évoquant cette votation cantonale avant même d'aborder les sujets fédéraux!

Si le sujet est si important, c'est parce qu'il fait écho bien plus loin que Neuchâtel. Les remous porteront sans aucun doute jusque sur les bords du Léman, où Lausanne n'a que trop l'habitude de s'approprier les ressources cantonales pour ses propres desseins.

Ainsi, la carte des votes est très instructive:

votation du 23 septembre 2012,initiative

Tous payent, mais seuls ceux qui en profitent sont pour... Etonnant!

En bleu, le tracé de la nouvelle ligne de chemin de fer (les parties pointillées devant être enterrées).

La rébellion d'une partie de la population du petit canton romand est sans doute due à une conjonction de facteurs - la perspective d'une dette supplémentaire pour le canton le plus endetté de Suisse, le manque d'intérêt du projet pour la plus grande partie des habitants, ou l'abandon de la ligne ferroviaire actuelle et de la desserte de six gares, pour n'en citer que quelques-uns. Et puis, c'est aussi la victoire de l'UDC locale, seul parti a s'être opposé au projet.

La propension des autorités à siphonner l'argent des contribuables pour des réalisations pharaoniques au bénéfice d'une minorité (ici, une liaison rapide entre deux grandes villes de gauche) vient de subir un sérieux coup d'arrêt.

Nul ne sait encore de quelle façon les élus retoucheront leur copie, mais que les ambitions soient revues à la baisse pour être moins coûteuses, repensées pour être réellement au bénéfice de tous ou financées autrement que par des coup de matraque fiscaux et des dettes, la population aura tout à y gagner.

C'est sans doute la conséquence la plus réjouissante des votations de ce week-end.

30 août 2012

OGM: sale temps pour les marchands de peur

"Les OGM ne sont nuisibles ni pour l'humain ni pour l'environnement, selon une étude" annonce fièrement la RTS, faisant état de la conclusion du Programme national de recherche "Utilité et risques de la dissémination de plantes génétiquement modifiées" (PNR 59) dont les résultats ont été publiés mardi.

En guise de titre, c'est un vil mensonge, puisqu'il ne s'agit pas d'une étude mais de trente dans le cadre d'un programme étalé sur quatre ans. Pour ceux qui gardent encore un soupçon d'ouverture d'esprit sur la question des OGM, les conclusions sont de la plus grande banalité:

Les nombreux projets de recherche menés sur la biosécurité dans le cadre du PNR 59 ne permettent pas de conclure à la dangerosité des cultures de plantes utilitaires génétiquement modifiées. Leurs résultats corroborent en ce sens ceux d'autres enquêtes importantes effectuées en Suisse et à l'étranger.

La coexistence entre agriculture conventionnelle et agriculture biotechnologique est possible - moyennant un modeste surcroît de dépenses. En échange, les cultures d'OGM peuvent assurer des bénéfices économiques supplémentaires. Un régime légal de coexistence entre cultures conventionnelles et OGM peut être mis en place à l'aide d'un petit nombre d'adaptations à la loi sur le génie génétique.

 

Et voilà. Les OGM ne sont pas du poison et n'ont même pas à être cantonnés dans des laboratoires. Comment s'en étonner alors que l'importance des cultures d'organismes génétiquement modifiés ne cesse de croître dans le monde? En 2011, 32% du maïs était OGM ainsi que 83% du coton et 75% du soja.

mais_ogm.jpgOui, les trois-quarts du soja produit sur Terre sont génétiquement modifiés. Aujourd'hui.

De l'Europe au Burkina Faso, les adversaires des OGM persistent, envers et contre tout. Voilà pourquoi le programme national de recherche de la Confédération est aussi important: il est le fait d'une entité respectée par tous dans le débat. Pas possible pour les anti-OGM de défausser, comme à leur habitude, des conclusions n'allant pas dans leur sens au prétexte que l'étude serait biaisée à cause de son commanditaire.

Évidemment, une nouvelle annonçant (une fois encore) l'innocuité des OGM implique d'offrir un billet gratuit à un invité pour venir expliquer sur les plateaux télévisés tout le mal qu'il en pense. La RTS n'a pas dérogé à la règle et nous a donc gratifié de la présence du directeur de l'Union Suisse des Paysans, Jacques Bourgeois, fermement opposé à cette nouvelle technologie mais avec suffisamment de diplomatie pour habiller son opinion d'un pragmatisme de bon aloi:

"Cette étude ne tient pas compte du principal argument, c'est les consommateurs... Les consommateurs ne veulent pas d'OGM dans leur assiette et quelle entreprise serait prête à mettre sur le marché un produit qu'elle sait pertinemment d'avance, qu'il n'y a pas de demande par rapport à ce produit-là."

 

Bel argument circulaire: les consommateurs ne risquent pas d'acheter des OGM si on ne leur en propose jamais. Mais en réalité, cette simplification n'est pas tout à fait exacte. La question a aussi été abordée par le programme PNR 59. Les conclusions montrent que le rejet est loin d'être aussi net que ne l'espèreraient les anti-OGM:

Des ventes tests effectuées dans notre pays confirment le fait qu'un consommateur sur cinq achèterait des produits génétiquement modifiés si on lui en offrait la possibilité. En outre, pas moins de 71% de l'ensemble des consommateurs plaident pour la liberté de choix entre végétaux génétiquement modifiés et végétaux de culture traditionnelle.

 

Clouons le dernier clou du cercueil:

Le nombre de personnes qui achèteraient des produits OGM dépasse même actuellement celui des consommateurs de produits bio.

 

Que les consommateurs acceptent l'idée d'acheter des OGM, les paysans suisses n'en produiraient pas de toutes façons, n'est-ce pas? Là encore, ce n'est pas tout à fait vrai: "comme le révèle l'étude PNR 59, plus de 35% des agriculteurs du canton de Zurich interrogés répondent positivement à la question de savoir s'ils accepteraient de cultiver des plantes génétiquement modifiées."

Dont acte. La recherche - la vraie, celle de gens en quête de vérité et et sans présupposés idéologiques - n'a rien contre les OGM, et ce n'est pas faute d'avoir cherché. Le monde entier fonctionne aux OGM, sauf l'Europe et la Suisse, enfermées dans des peurs soigneusement entretenues, mais parfaitement illusoires.

La Suisse a décrété un moratoire contre les OGM en 2005. Alors que celui-ci a été prolongé à 2013, elle a lancé en parallèle le programme PNR 59 précisément pour répondre scientifiquement aux questions sur leur dangerosité et leur impact sur la nature. Depuis mardi, les conclusions sont là. Le dossier à charge contre les OGM est vidé de sa substance.

Il n'y a plus aucune raison objective de reconduire le moratoire.

Qui pense vraiment que les adversaires des OGM se rendront à ces nouveaux arguments? Pas besoin d'être grand clerc pour deviner que leur combat n'est pas prêt de s'arrêter. Mais alors, qu'il soit désormais clair aux yeux de tous qu'ils n'agissent ni au nom de la science, ni même au nom du principe de précaution.

28 août 2012

Trop de pauvres sur les routes

5 francs. C'CHF-5-front-small.jpgest le prix auquel la présidente de la confédération, Eveline Widmer-Schlumpf, souhaite parvenir d'ici 2050 pour chaque litre d'essence.

Vous avez une berline pour transporter votre famille, avec un réservoir de 70 litres? Sortez les 350.- à chaque passage à la pompe...

Dans la même veine, la conseillère fédérale table sur une augmentation de 50% du prix de l'électricité, toujours à l'aide de taxes "incitatives". Les quelques individus qui pensaient esquiver les tarifs délirants de l'essence avec une voiture électrique ne s'en sortiront guère mieux. Pas plus d'ailleurs que les consommateurs et les entreprises utilisant de l'électricité, c'est-à-dire, tout le monde.

Facile de se moquer des décisions sur trente-huit ans que le gouvernement se sent obligé de prendre ce jour. Les difficultés de la Suisse ici et maintenant sont-elles à ce point triviales que les géants intellectuels composant notre Conseil Fédéral n'ont d'autre choix que de s'attaquer aux défis à l'horizon 2050?

Mais la Suisse existera-t-elle seulement encore à cette date?

eveline widmer-schlumpf,écologie,fiscalité,automobileLorsque le projet de fiscalité écologique prendra ses pleins effets, Mme Widmer-Schlumpf ira joyeusement sur ses 94 ans. On devine que, 35 ans après la fin de son mandat, elle ne sera personnellement pas trop affectée.

Evidemment, la proposition suscite un tollé, et il est fort probable que le projet finisse à la corbeille avant même que l'encre ne soit sèche. Si le Parlement a la veulerie de suivre les délires mortifères de l'administration fédérale, il reviendra alors au peuple de remettre ses élites en place. Fichu démocratie directe, n'est-ce pas!

La Suisse dispose de quelques garde-fous pour éviter que les pires utopies ne soient infligées à la population. Malgré tout, le combat fut-il gagné d'avance, la perspective n'a rien de rassurant. Elle amène à s'interroger sur la classe politique tout entière. Avoir installé aussi haut à la tête de l'Etat helvétique des gens capables de pondre des inepties pareilles a quelque chose d'effrayant.

Qu'on ne se méprenne pas, Mme Widmer-Schlumpf n'est pas seule en cause. Le projet annoncé par la Présidente de la Confédération n'est pas sa décision personnelle mais l'émanation de toute une administration qui a longuement travaillé pour établir son plan... Et une part non négligeable de la population (quoique minoritaire, je n'en doute pas) soutient le projet.

J'invite ces visionnaires à faire preuve d'audace. Nul besoin d'attendre 2050. Gagnons du temps: que ces belles âmes s'engagent à payer dès aujourd'hui leur essence 5.- le litre, volontairement. Elles n'ont qu'à me faire don de la différence, par exemple. Je promets solennellement de dépenser cette somme au nom de Gaïa.

La seconde réflexion qu'inspire ce projet de fiscalité écologique tient à son mécanisme. Bonne pâte, L'Etat entend rétrocéder à la population les sommes extorquées au travers de ces taxes énergétiques - moyennant une petite part pour les fonctionnaires, il faut bien vivre... Ces montants seraient reversés par des bonifications d'impôt, une réduction des primes d'assurance-maladie ou des cotisations AVS réduites pour les ménages et les entreprises.

Résumons: l'énergie serait chère pour tout le monde mais serait restituée par des réductions d'impôts.

Résumons encore: l'énergie serait chère pour tout le monde mais serait restituée à tout le monde, sauf à ceux qui sont trop pauvres pour payer des impôts.

Le caractère antisocial du projet devrait faire bondir tout socialiste normalement constitué.

Entre écologie et aide envers les plus démunis, le coeur balance...

L'écologie politique se fait fort de changer les comportements sous la contrainte. Et pour que la population se sente concernée, il faut que ladite contrainte se concrétise en mesures fiscales écologiques frappant durement le porte-monnaie. D'où un implacable énoncé de la logique sous-jacente:

L'écologie implique de changer le comportement du plus grand nombre - c'est-à-dire, de la classe moyenne et des pauvres. Elle est donc foncièrement et nécessairement anti-sociale.

Le moindre sympathisant vert jurera évidemment le contraire. Pourtant, il faut se rendre à l'évidence, une mesure fiscale ciblant exclusivement les 1% les plus fortunés n'a écologiquement aucun sens. Ce sont les 99% qu'il faut viser.

Les ultra-riches sont volontiers adeptes de l'écologie, en grande partie parce qu'ils peuvent se le permettre. Fiscalement ou socialement, ils tireront toujours leur épingle du jeu. Banquiers, administrateurs de grands groupes, négociants en art ou héritiers de bonnes familles n'auront aucun problème à payer leur électricité le triple, leur essence 5 francs le litre ou leurs sacs poubelles 10 francs pièce. A une époque où les automobiles n'existaient pas, ils disposaient d'une chaise à porteurs! Que la fiscalité devienne trop irrespirable - malgré les considérables moyens d'optimisation fiscale à disposition - et il leur restera toujours la possibilité de déménager vers des horizons plus cléments (ainsi que leurs éventuelles entreprises, mais c'est un autre débat.)

Le Suisse moyen n'a pas cette chance. Prisonnier de la distance entre son logement locatif et son emploi, il ne peut que subir les foudres fiscales en continuant tant bien que mal à se déplacer de son domicile à son travail. On lui fait miroiter un avenir plus vert où en se privant de tout il parviendrait à esquiver certaines des taxes qui le frappent, mais en ces temps difficiles, quelle part de sa consommation relève exclusivement du loisir? A moins que l'éclairage et le chauffage n'en fassent désormais partie...

Rendons grâce à Eveline Widmer-Schlumpf pour sa cohérence écologique: si la réforme fiscale promue par la conseillère férérale et son administration réussit à passer la rampe, les routes helvétiques seront enfin débarrassées des embouteillages provoqués par tous ces pauvres qui parvenaient encore à se payer une voiture.

Plus de place sur la chaussée pour les 4x4 série limitée, c'est aussi ça, l'écologie.