18 août 2012

Si je voulais ruiner la Suisse...

Si je voulais ruiner la Suisse,

J'ouvrirais ses frontières au tout-venant. Contre ceux qui renâcleraient ou s'accrocheraient encore au souvenir de leur sécurité, je hurlerais "Racistes! Racistes!" en les pointant du doigt, jusqu'à ce qu'ils courent se cacher, pétris de honte.

Au nom de la solidarité, je mettrais en place une assurance-maladie obligatoire et collective sans aucune responsabilisation. Je ne me contenterais pas simplement d'attendre l'étranglement de la classe moyenne à travers l'explosion des primes: j'en profiterais pour faire passer toujours plus d'étatisation de la santé auprès d'une population déboussolée, et je transformerais progressivement l'assurance en impôt.

Sous couvert de prévoyance-retraite, je forcerais les gens à cotiser à des caisses de pension collectives et opaques, aux obligations de rendement intenables. Que certains devinent la faillite inévitable du système, je prendrais alors soin de les empêcher de retirer leurs avoirs afin qu'ils restent jusqu'au bout spectateurs impuissants de leur ruine.

Sous prétexte de collaboration internationale, j'infligerais aux banques helvétiques le rôle ingrat de collecteurs d'impôt au profit de gouvernements étrangers, lesquels n'en continueraient pas moins à œuvrer contre la Suisse pour parvenir au démantèlement complet de son secteur bancaire.

Utilisant comme prétexte la pollution, l'écologie ou d'improbables tsunamis, je détruirais la filière énergétique et taxerais toute forme de carburant. Je culpabiliserais les gens de s'en servir. L'énergie bon marché deviendrait chère, de sorte que l'énergie chère semble abordable. J'abreuverais les crédules de promesses d'un futur radieux, pendant qu'au présent l'énergie devienne un luxe et que l'approvisionnement du pays dépende du bon vouloir de ses voisins.

J'abattrais pour de bon la force du Franc Suisse en le liant à des monnaies-papier en perdition. Pour réaliser mon forfait, j'en imprimerais à foison pour acheter ces papiers sans valeur, jusqu'à ce qu'il s'effondre à son tour. Prétextant œuvrer contre la crise, je n'aurais de comptes à rendre à personne: plutôt que de combattre les cartels d'importateurs, je n'aurais qu'à prétendre aider les exportateurs, alors que je ruinerais la population entière.

J'userais de la démocratie et du droit d'initiative fédéral comme d'un marteau pour écraser l'autonomie cantonale. Pour faire bonne mesure, j'instaurerais au travers de mécanismes de péréquation financière un véritable socialisme des cantons où ceux dont les finances publiques sont bien gérées se verraient punis.

Je soumettrais avec enthousiasme la Suisse aux tribunaux de la Cour Européenne des Droits de l'Homme, à l'ONU et à toutes les institutions supra-nationales et anti-démocratiques que je puisse trouver, enserrant la démocratie directe dans un carcan inextricable. Je signerais avec empressement tout accord international pénalisant, la Suisse fut-elle le seul pays au monde à le respecter.

J'utiliserais mes amis dans les médias et à l'école publique pour professer à tous que le confort est coupable, la richesse méprisable et la prospérité, inacceptable. J'entraînerais la population à haïr ses réussites et à mépriser les riches jusqu'à les faire fuir, quelles que soient les conséquences sur leurs propres impôts.

Je rapprocherais toujours plus la Suisse de l'Union Européenne, mais afin que personne ne nourrisse de soupçons, je travaillerais en coulisse pour rendre le droit suisse "euro-compatible" - bien que personne ne me le demande et que cela ne fasse pas partie de mon mandat.

...

Si je voulais ruiner la Suisse, finalement... Je me dis que je ne ferais pas les choses différemment.

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Basé sur une idée de FreeMarketAmerica.org.

03 août 2012

Martine en Turquie

La mésaventure de Christian Varone a été une aubaine dans une période de disette médiatique pour qui ne s'intéresse ni aux Jeux Olympiques ni à la déprimante crise de la dette publique. 24Heures lui consacre 6 articlesle Temps lui en accorde sept, mais le champion toutes catégories est incontestablement Le Matin avec pas moins de 13 articles - ne doutons pas qu'il battra son propre record!

Christian Varone, commandant devarone.jpg la police cantonale valaisanne et candidat libéral-radical au Conseil d'Etat valaisan, a été arrêté il y a une semaine en Turquie en possession d'une "pierre" dans ses bagages. Selon une des premières versions fournies:

Christian Varone et sa famille étaient en vacances dans la région d’Antalya en Turquie. Lors d’une promenade sur un chemin public bordant un site archéologique, un des enfants a ramassé un caillou qu’il trouvait joli, a indiqué à l’ats Patrick Varone. Au retour, les bagages ont été fouillés et il semble que la présence du caillou soit à l’origine de l’arrestation.

 

On sait la Turquie tâtillonne sur son intégrité territoriale, mais tout de même! Un caillou, vraiment? Plus tard, on apprend par Ibrahim Acar, directeur du tourisme et de la culture d’Antalya, que le caillou en question n'est pas complètement anodin:

Les experts ont immédiatement vu que la pièce provenait d’une tête de colonne. C’était une pierre travaillée, ayant des ornements propres à l’époque romaine.

 

Malheureusement, pas possible d'avoir la photo du caillou en question pour l'instant. Incidemment, alors que les informations remontent, on entend qu'il s'agirait d'un morceau de marbre appartenant à une colonne de l’époque romaine, d'environ 20 centimères de long tout de même. Quant à M. Varone, de retour en Suisse, il s'exprime "à titre privé" sur l'affaire. Il plaide la méconnaissance de la législation turque, l'erreur d'appréciation... La version de l'enfant qui ramasse un joli caillou et le donne à son père n'apparaît plus, l'individu restant évasif sur ce point.

Christian Varone ne remet pas en question ses ambitions politiques, estime ne pas avoir mauvaise conscience, prétend encore que le "caillou" était sans importance: "Je ne suis pas archéologue et ne pouvais pas savoir si cette pierre était antique ou pas", affirme-t-il sans rougir. S'il n'est pas blanchi par la justice turque, Christian Varone est de retour en Suisse avec sa famille. L'affaire Varone a tout d'un pétard mouillé.

On peut toutefois en tirer un certain nombre d'enseignements.

Dire que la Turquie se moque de son héritage - si celui-ci n'est pas islamique - serait un euphémisme: les chrétiens sont spoliés et maltraités, les églises converties en mosquées, et à Istanbul il est strictement interdit de les rénover. Il est vrai que la Turquie, toujours avide de reconnaissance internationale, adhère évidemment à des conventions de préservation du patrimoine; mais, hormis pour une poignée d'entrepreneurs susceptibles de fructifier les richesses archéologiques du pays à travers le tourisme, les sites antiques ne sont le plus souvent que des tas de pierre à exploiter jusqu'à ce qu'ils s'écroulent.

martine.jpgUne loi sur le patrimoine naturel et culturel a bien été votée en 1983 (!) mais elle a tout d'un alibi, permettant de retenir des touristes avec des "cailloux" contre quelques espèces sonnantes et trébuchantes (un réflexe que le commandant de la police cantonale valaisanne n'aura pas eu, on peut le comprendre). Rien d'étonnant à ce que les valises d'un ressortissant d'un pays riche comme la Suisse se fasse fouiller... Si le douanier fait correctement son travail alors l'extorsion se fera par le biais d'une remise en liberté sous caution. La mentalité turque ne change pas facilement et l'évolution récente du pays ne la pousse clairement pas vers plus de respect pour son héritage non-islamique.

Christian Varone prétend avoir pris la pierre en question loin à l'extérieur d'un site historique, au bord d'une route, mais comment en être sûr? Les versions changeantes impliquant la responsabilité d'un enfant ne jouent clairement pas en faveur de sa crédibilité. Quant à sa ligne de défense - l'ignorance de la législation turque - elle prêterait à sourire si elle n'était si consternante de la part d'un chef de la police... Ne devrait-il pas savoir mieux que personne que nul n'est sensé ignorer la loi?

Ibrahim Acar enfonce le clou: "les agences de voyages et les guides connaissent très bien la législation en Turquie et informent les touristes. Les panneaux sur les sites archéologiques indiquent qu’il est strictement interdit de sortir un bien historique ou culturel du territoire. Malgré tous ces efforts d’information, il y a de temps en temps des touristes qui ont des mésaventures", explique-t-il pudiquement. En effet!

Peut-être Christian Varone ne clame-t-il que la vérité, aussi bizarre soit-elle. Ou peut-être les choses se sont-elles passées tout à fait différemment. Peut-être Christian Varone s'est-il sciemment emparé d'un morceau de marbre travaillé sur un site protégé, faisant fi des avertissements dans toutes les langues rappelés sur divers panneaux. Pas de gardien à l'horizon, l'occasion fait le larron. Peut-être s'est-il dit qu'il pouvait bien se le permettre, chez ces sauvages de Turcs qui négligent si visiblement leur patrimoine. Peut-être a-t-il pensé que le malheureux morceau de marbre taillé ferait mieux chez lui, sur un socle dans une vitrine que par terre sur une zone archéologique d'Antalya, exposé aux éléments? Peut-être a-t-il glissé la pièce dans sa valise, entre deux paires de chaussettes, en se disant que s'il se faisait attraper il raconterait qu'il a ramassé l'objet au bord d'un chemin, que la pierre a été mise dans sa valise par un de ses enfants, n'importe quoi, sans vraiment croire qu'il se ferait arrêter de toutes façons - tant de touristes vont et viennent en Turquie...

Et puis, à la douane, un officiel a vu une famille suisse passer et s'est dit qu'il y avait peut-être un coup d'oeil à jeter, sait-on jamais. Et alors que l'homme en uniforme a fait signe à M. Varone d'approcher et d'ouvrir ses sacs, le chef de la police valaisanne a dû ressentir des sensations pas du tout agréable dans la nuque et le dos. Il s'est mis à penser très vite que ce "petit souvenir original" allait lui coûter très cher - peut-être même son avenir politique, tant il est difficile de faire campagne depuis une geôle turque - et que sa seule chance de s'en sortir serait de raconter tout ce que ses interlocuteurs souhaitaient entendre, pourvu qu'il rentre en Suisse rapidement et que l'affaire en reste au stade de l'anecdote de vacances...

C'est une hypothèse, simplement, pas moins vraisemblable que les explications alambiquées de l'intéressé. Il a réussi à sauver les meubles; mais pour la discrétion, c'est fichu.

Le chef de la police valaisanne ne sort pas grandi de son expérience. Il a payé en se voyant enfermé pendant quelques jours dans le confort relatif d'une prison turque, à devoir se défendre sans parler la langue avec une avocate commise d'office, Yasemin Mataraci, et enfin à subir l'humiliation de voir l'affaire étalée dans les médias. Christian Varone, désormais guéri d'une certaine innocence, ne semble pas remettre en question son avenir politique. Ce sera aux électeurs d'en juger: lui seront-ils gré de ce réveil brutal à la réalité du monde, ou sanctionneront-ils une naïveté affichée, flirtant de près avec le chapardage d'antiquités?

Paradoxalement, c'est probablement à la corruption régnant au sein des institutions turques qu'il doit sa remise en liberté:

«Le fait qu’il soit un chef de la police a donné forcément du crédit à ses propos», commente une source proche des autorités locales, qui ne souhaite pas donner son nom. Quant aux pressions qui auraient été faites par la Suisse ou le gouvernement turc pour la libération de Varone, on affirme à Antalya ne pas en avoir entendu parler. Pour la presse turque, la libération de Varone met fin à un incident qui aurait pu avoir un impact négatif sur le tourisme en Turquie. Après l’arrestation, le site d’information Gün Haber avait titré: «Nous avons arrêté un héros et nous avons vexé la Suisse», en référence à sa participation au sauvetage des enfants lors du drame de Sierre.

 

Si un quelconque monsieur Müller du Valais s'était fait attraper à la douane turque avec un vestige équivalent dans les bagages, serait-il sorti de cellule au bout de quatre jours seulement, sans verser la moindre caution? On est en droit d'en douter.

Christian Varone a profité d'un joli deux-poids-deux-mesures, mais n'ose évidemment pas le reconnaître: une telle distinction fait tache sur le CV d'un chef de la police. Voilà sans doute le détail le plus piquant de cette petite anecdote estivale.

Mise à jour (18 août 2012): la RTS donne enfin une image de la fameuse pierre:

la_pierrer.jpg

Quant à Christian Varone, il donne à Darius Rochebin une interview qui laisse les téléspectateurs sur leur faim. Plus que jamais, la crédibilité du chef de la police valaisanne est entamée.

30 juillet 2012

Un eugénisme mal placé

Eugénisme. Le mot est lancé dans un article du Matin relatant la mise sur le marché d'un test de dépistage précoce de maladies génétiques - dont la cèlèbre trisomie 21 - très simple d'accès.

Déjà employé dans de nombreux pays depuis plusieurs années, le Prenatest sera commercialisé en Suisse à partir de la mi-août, a annoncé Swissmedic, l'institut suisse des produits thérapeutiques. Selon la société LifeCodexx, dont le siège est en Allemagne:

La méthode Prénatest combine le dosage de protéines dans le sang maternel à une mesure échographique de l'accumulation des liquides derrière la nuque du fœtus (clarté nucale) et de la présence de l'os nasal. Il constitue le test de dépistage du syndrome de Down le plus précoce et le plus efficace. L'analyse de sang, combinée avec des mesures échographiques de la clarté nucale et de l'os nasal, offre un taux de détection de 95% et un taux de faux positifs de 2% lorsque le test est réalisé durant le premier trimestre de la grossesse (entre la 11e et la 14e semaine).

 

La "controverse" sur le test ne vient ni de sa pertinence ni de sa facilité d'utilisation - personne ne les remet en doute - mais de l'activisme de certaines associations lui reprochant précisément cette efficacité:

[La mise sur le marché] fait suite à une tentative des organisations membres de la Fédération internationale du Syndrome de Down de convaincre la Cour européenne des droits de l'homme de ne pas reconnaître le droit à avoir recours à de tels tests. La Fédération, qui regroupe trente associations dans seize pays, a déclaré en juin que la Cour de Strasbourg devait "reconnaître la condition humaine et protéger le droit à la vie des personnes trisomiques et handicapées".

 

Une position pour le moins paradoxale...

echographie.jpgD'abord, les méhodes de dépistage de la trisomie 21 existent, plus ou moins invasives, précises et coûteuses. En d'autres termes, cela signifie que tout ce que permettra le Prénatest peut déjà se faire aujourd'hui - pour de futurs parents dotés de suffisamment de moyens, de curiosité ou d'inquiétude, quitte à mettre en danger la vie du foetus pour savoir. Il ne s'agit donc pas de l'existence ou non d'un dépistage mais de sa démocratisation auprès du plus grand nombre.

Deuxième aspect, dépistage signifie information. Aucun test n'est précis à 100%. Certains parents prendront le risque, ou accepteront quoi qu'il advienne les faiblesses de leur progéniture dès qu'elles seront connues - et plus le dépistage est précoce, meilleurs sont les moyens de se préparer à recevoir l'enfant.

Troisième aspect, l'avortement. On trouvera sans peine des parents-témoins faisant état de la "joie" et de "l'émerveillement continu" que suscitent chez eux leur progéniture trisomique, grand bien leur fasse, mais tous les parents ne sont pas ainsi - et tous ceux qui sont exposés à la possibilité très concrète de devoir supporter leur vie durant un enfant handicapé mental ne sont pas prêts à tenter l'expérience. De quel droit des tiers leurs imposeraient-ils ces conséquences?

Il y a une ironie cruelle à défendre le "droit à la vie" d'un foetus trisomique alors même que nos sociétés occidentales ont banni le "droit à la vie" d'un foetus normal depuis longtemps. Éliminer avant la naissance des handicapés mentaux serait la preuve d'une monstruosité eugénique, alors que tuer des bébés à naître parfaitement sains, simplement l'ordre des choses?

A partir du moment où on accepte la notion d'avortement de confort, toute polémique sur l'élimination de foetus trisomiques s'avère vide de sens. Les victimes du Syndrome de Down sont pleinement des êtres humains - et c'est précisément à ce titre qu'ils peuvent être arbitrairement tués par leur mère durant leur croissance prénatale, selon les lois en vigueur.

Histoire de clore la polémique sur le terme "eugénisme" lancé à tort et à travers, rappelons que les individus ne peuvent normalement appliquer la moindre sélection que sur leur propre famille, ce qui rend d'office stérile tout soupçon d'eugénisme, qui implique une quasi-unanimité pour avoir la moindre chance de se concrétiser. Il suffit de constater la combativité de certaines associations ou le grand nombre d'individus opposés à l'avortement (certains quelles que soient les raisons) pour comprendre que sous nos latitudes la trisomie n'est pas près de disparaître, même si nous disposions d'une méthode de dépistage fiable à 100%.

L'eugénisme, le vrai, vise à la modification d'une population entière: à ce titre, il ne saurait se pratiquer, n'a historiquement été pratiqué et ne se pratique encore aujourd'hui qu'à travers des Etats, par des politiques aussi variées que le contrôle des naissances ou les programmes de stérilisation forcée. Ceux qui brandissent des pancartes dénonçant l'eugénisme au moindre progrès médical devraient s'en rappeler et tourner leur attention vers les seuls individus susceptibles de lancer des offensives eugénistes à l'échelle d'une nation entière, c'est-à-dire, les hommes politiques.

12 juillet 2012

Des frontières, et vite!

Les médias romands semblent tardivement prendre conscience d'un phénomène dénoncé par l'UDC depuis longtemps: la Suisse est un supermarché pour les braqueurs.

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Les dernières attaques notables en date (infographie RTS)

De part le passé, il y avait bien eu quelques articles iconoclastes, relégués dans les catégories "livres" ou "plume libre", voire quelques cartes, mais ces initiatives individuelles ne parvenaient pas à franchir le brouillard médiatique.

Pourtant, depuis quelques jours, c'est une déferlante. La criminalité devient le sujet à la mode alors que la réalité de l'insécurité semble atteindre même les tours d'ivoire des rédactions. La télévision s'y met. La Tribune de Genève. Romandie. 20 Minutes. A l'occasion de la sortie d'un livre, le Matin brosse le portrait de Maître Metaxas, avocat du milieu lyonnais. Laissant la parole au sulfureux homme de loi, il nous annonce clairement la couleur: "Pour les braqueurs lyonnais, la Suisse reste un eldorado où il suffit de se baisser pour ramasser or, voitures et argent." Comme si tout cela ne suffisait pas, le lendemain, nouvelle couche par un ancien client du ténor du barreau:

"Dans la Suisse profonde, les voitures haut de gamme ne sont même pas équipées de tracker! Il m'est arrivé d'être dans une banque chez vous et de voir le coffre ouvert derrière l'employée!" L'ex-braqueur donne sa vision d'un pays naïf et riche à en susciter son "mépris". Les Suisses? "Ils se sont pris quelques claques mais ne se méfient toujours pas." Leurs policiers? "Des amateurs. Ils ont beau serrer la vis, ils sont et seront toujours deux voire trois crans en dessous de leurs collègues lyonnais." Les sanctions? Dans l'esprit de Karim, il y a toujours un décalage entre celles encourues de part et d'autre de la frontière.

 

Le verdict est sans concession. Et le pire est à venir:

"Maintenant, les mecs qui veulent monter un coup peuvent le faire tranquille. Faire un premier voyage pour amener des armes. Un autre pour repérer. Et un dernier pour péter une bijouterie ou une banque. A l'avenir, vous aurez de moins en moins affaire à nous, mais de plus en plus pour de gros trucs bien organisés", pronostique Karim. Le Lyonnais s'étonne d'ailleurs tout haut que ses amis n'aient pas encore attaqué de fourgons blindés sur Suisse. "C'est une question de temps. Il manque juste le bon tuyau qui ne devrait pas tarder."

 

From the horse's mouth, disent les Anglais.

Alors, que faire? "Se réveiller", comme le clame Laurent Grabe, l'éditorialiste du Matin? Bonne idée, mais n'est-il pas un peu tard? Et sans présager d'un quelconque calcul, on ne pourra s'empêcher de remarquer que susciter l'indignation des foules juste après les élections est plutôt malheureux - peu de chances d'attendre des solutions pertinentes de la part de ceux qui ont créé les conditions du chaos actuel...

Et quitte à se réveiller, reste à savoir de quelle manière.

Certains prôneront une prime au départ aux plus récalcitrants. Plus sérieusement, d'autres tentent de les intercepter au poste de douane. On tourne autour du pot mais la notion de frontière semble toujours hanter la conversation.

La frontière, le seul obstacle à opposer à des malfrats qui n'ont guère à craindre d'une police dépassée, d'une justice pusillanime et d'une classe politique totalement coupée de la réalité. Ils disent ne pas craindre la prison suisse, à supposer qu'ils y échouent jamais, mais il y a une part de bravade dans ces propos. Aucun caïd ne verra d'un bon oeil son arrestation par la police. Ce qui me permet de replacer ici une anecdote personnelle cité dans des commentaires par ailleurs, qui illustre selon moi la nécessité d'une frontière et de son utilité dissuasive:

J'ai eu des proches vivant sur la Côte d'Azur en France - milieu gangrené par la criminalité s'il en est - dans une petite villa au fond d'un long chemin privé. Pendant des années, ils n'ont jamais eu le moindre souci de cambriolage ou autre, alors que les maisons situées au carrefour étaient régulièrement "visitées" (avec parfois les habitants présents!)
Les maisons du lotissement étaient comparables en tous points: même taille, même apparence, même petits jardins, etc. Pourquoi certaines maisons étaient cambriolées sans cesse tandis que d'autres étaient épargnées?

C'est simple: les proches en question vivaient au fond d'une impasse assez longue. Jamais les malfrats n'auraient pris le risque de s'aventurer "en profondeur" dans cette voie alors qu'il aurait été si facile à une seule voiture de police d'en bloquer l'accès, les enfermant dans une souricière.
A la place, les voleurs préféraient opérer au carrefour, où ils pouvaient s'enfuir dans quatre directions différentes à la moindre alerte.

C'est un peu la même chose pour les frontières helvétiques. Il est sans doute illusoire d'espérer contrôler tous les véhicules entrants et les intentions de leurs occupants. Mais passer devant des douaniers en uniforme alors qu'on vient commettre un crime, et savoir qu'ils seront aussi là au retour et pourraient fermer la frontière dans quelques heures - lorsque la bande reviendra avec le coffre rempli des fruits du larcin et que l'alerte aura été donnée - en fera réfléchir plus d'un.

C'est le même principe que "l'impasse dissuasive" décrite plus haut. On ne peut pas empêcher les criminels de rentrer en Suisse. Mais ils ne viendront pas si on peut les attraper facilement quand ils essayent d'en ressortir.

 

Encore faut-il que les frontières existent. Pas comme aujourd'hui, gardées par des douaniers aux heures de bureau pour vendre des vignettes d'autoroute et traquer l'immigré italien de retour de vacances avec trop de jambon fumé dans le coffre, non - des frontières et des douaniers pour s'occuper des criminels.

Des frontières faciles à fermer à toute heure du jour et de la nuit, réactives. Et des douaniers et des forces de police recentrées sur les fonctions régaliennes de l'Etat, la sécurité des biens et des personnes.

A quel point la population helvétique laissera-t-elle se dégrader ses conditions de sécurité au nom de l'utopie de frontières ouvertes? Combien de crimes seront commis avant la remise en question salutaire? Combien de fortunes dépensés en alarmes, compagnies privées, serrures trois points, systèmes de surveillance et volets blindés? Combien de vies brisées par des traumatismes, de passants innocents pris en otage ou fauchés par des balles perdues? Je ne peux le dire, mais je sais que le pire est devant nous.

Lorsqu'un ancien truand à peine rangé annonce qu'il y aura bientôt des braquages à l'arme lourde en Suisse, vous avez tout lieu de le croire.

Et au vu de la façon dont la classe politique suisse semble hermétique à la dégradation de la situation du pays, il y aura encore de nombreux drames avant que le bon sens ne revienne enfin sur le devant de la scène.

03 juillet 2012

Gothard: qu'importe le tunnel pourvu qu'on ait le péage

Le feuilleton du 2e tube du Tunnel du Gothard vient de s'enrichir d'un chapitre supplémentaire alors que la Conseillère Fédérale Doris Leuthard envisage d'y instaurer un péage - un revirement de situation qui ne manque pas de piquant.

Lorsqu'en 1980, la Suisse perce le tunnel routier du Saint-Gothard, elle relie davantage qu'Uri au Tessin: c'est une porte ouverte entre toute l'Europe du nord et l'Italie. Le succès de l'ouvrage de 16,9 km est immédiat - au grand désespoir des habitants d'Uri, qui voient se succéder les camions sur les routes de leur canton.

Déjà, les engagements pris entre la Suisse et la Communauté Européenne ne laissent plus à la première le contrôle du transit sur ses routes.

gothard_0.jpgLa réponse des citoyens suisses est maladroite. En 1994, un petit comité lance l'initiative dite "des Alpes" visant à protéger les régions alpines contre le trafic transfrontalier. Elle souhaite limiter les capacités routières et forcer le transfert de marchandises de la route au rail. Malgré l'opposition d'un gouvernement ne tenant pas à se faire mal voir de ses interlocuteurs internationaux, le peuple approuve. Malheureusement, les résultats sont plus que mitigés: comme partout où on tente de le mettre en application, le transfert de la route au rail, séduisant sur le papier, s'avère décevant une fois mis en oeuvre. Il ne se décrète tout simplement pas, et ce n'est pas faute de subventions.

En revanche, le succès de l'axe routier du Gothard ne se dément pas. Pourtant, la traversée reste dangereuse. Deux pistes de circulation en sens opposé se côtoient au sein de l'unique tube de l'ouvrage. Le matin du 24 octobre 2001, un chauffeur turc sous l'emprise de l'alcool fait dévier son véhicule, entraînant une collision frontale avec un camion italien roulant en sens opposé. Onze personnes trouvent la mort à cause des flammes et de la fumée dans l'incendie qui suit l'accident.

Les travaux d'aménagement et les restrictions toujours plus poussées à la traversée du tunnel, amenant régulièrement d'énormes files d'attente de part et d'autre, ne suffisent plus. L'ouvrage a montré ses limite. Paradoxalement, c'est la recherche de la sécurité qui fera déborder le vase. D'après le Conseil Fédéral, une réfection "de fond" du tunnel devrait survenir d'ici 2025, entraînant la fermeture totale de l'ouvrage pendant 900 jours, ou partielle pendant trois ans et demi. Le plan a pour effet de pratiquement couper le Tessin du reste du territoire helvétique!

Le calendrier de la réfection de l'unique tube du Gothard aurait pu en rester là - le Conseil Fédéral a une longue expérience lorsqu'il s'agit d'ignorer superbement des revendications tessinoises - mais une initiative inattendue change la donne en février 2012.

partenariat_public_privé.pngA cette date, economiesuisse publie un document à l'écho retentissant, une proposition de partenariat public-privé pour le percement d'un second tube au Gothard. Cette variante financée par un péage modeste (20.- pour les voitures de tourisme) ne coûterait pas un seul centime au contribuable. Le rôle de l'Etat se limiterait à donner des autorisations. Mieux encore: au bout des cinquante ans d'exploitation, il se verrait gratuitement remettre l'ouvrage!

A la simple évocation du secteur privé - le diable, au bas mot - beaucoup se signent ou tournent de l'oeil. Pourtant, et contrairement à ce que claironnent les adversaires du projet de partenariat, economiesuisse ne propose même pas de revenir sur l'Initiative des Alpes. Après le percement et les travaux de réfection, le débit en véhicule serait identique. Le second tube aurait tout de même le mérite de ne pas couper le Tessin du reste de la Suisse pendant la réfection du premier, et donnerait à terme un ouvrage où chaque sens de circulation aurait droit à un tube propre, diminuant drastiquement les risques d'accident.

Depuis qu'economiesuisse a fait bouger les lignes, le Conseil Fédéral s'évertue à trouver un moyen de détourner le concept vers ses propres buts. Pourquoi laisser à des investisseurs l'opportunité de creuser un tunnel rentable quand une gestion publique permet d'appliquer à un projet les recettes de gestion usuelles - retards de livraison homériques et dépassements budgétaires monstrueux, le tout payé par des taxes supplémentaires imposées à la collectivité?

On pourrait croire à une mauvaise plaisanterie, mais il n'en est rien. Si le gouvernement veut désormais un 2e tube, il refuse obstinément d'en laisser l'initiative au secteur privé.

On peut légitimement se poser la question de cette opposition aussi résolue qu'irrationnelle. La rhétorique officielle "ne-laissons-pas-l'axe-stratégique-du-Gothard-aux-mains-de-l'abominable-secteur-privé" ne convainc personne tant elle paraît cousue de gros fil. L'explication est sans doute plutôt à chercher du côté de l'article de la Constitution Fédérale stipulant explicitement que les péages sont interdits sur les routes publiques.

Si le deuxième tube du Gothard est percé par une société privée, même dans le cadre d'un partenariat public-privé, le tunnel lui appartiendra. Cette route pourra donc s'agrémenter d'un péage au bénéfice des investisseurs.

Mais si un deuxième tube du Gothard est percé par la Confédération, le financement par péage obligera à réviser la Constitution pour en assurer la légalité. Pas de péage sans modification de la Constitution. Donc, puisque seule l'option publique est envisagée, pas de deuxième tube sans droit de péage... L'idée d'un deuxième tube au Gothard semblant populaire, c'est le moment d'en profiter!

Car l'objectif du gouvernement n'est pas de financer le deuxième tube, mais bien de pouvoir établir des péages sur les routes...

Toutes les routes!

Une fois la Constitution révisée, la boîte de Pandore sera ouverte. La Confédération aura désormais la possibilité de taxer les automobilistes sur des tronçons routiers helvétiques, et elle ne va pas s'en priver. Le texte soumis au peuple n'est pas écrit que les politiciens salivent déjà. Traversée de la Rade à Genève, péages urbains, tout sera motif à de nouvelles ponctions des automobilistes. On les habillera juste des prétextes habituels: lutte contre particules fines ou les embouteillages, promotion de la mobilité douce, désengorgement des centre-villes... ou simplement, comme trop souvent, la haine aveugle à l'encontre la mobilité individuelle.

Sur ce genre de sujet, l'imagination de l'administration est sans limite!

Une fois éclairée de cette façon, la polémique actuelle autour du financement du deuxième tube du Gothard prend une toute autre allure. Il ne s'agit pas d'améliorer la sécurité routière, de désenclaver le Tessin, de trouver le meilleur équilibre entre financement public et privé ou de mettre au point un compromis entre travaux et circulation.

Il s'agit seulement d'instrumentaliser la question du Gothard pour réformer la Constitution à dessein, et se donner les mains libres pour généraliser le péage automobile un peu partout en Suisse.

Dommage pour la population tessinoise, prise en otage dans les manoeuvres politiques de Berne.

18 juin 2012

Non, non et non!

Alors que la Grèce jouait à se faire peur et que la France absorbait la vague rose, la Suisse votait également ce week-end. Trois objets fédéraux furent sèchement rejetés, comme le montre le tableau suivant:

votations_juin_2012.png
Les résultats (basés sur une infographie du Matin)

Epargne-logement: une fois de plus et sans surprise, le peuple suisse a rejeté l'épargne-logement, sur le principe du "ça profiterait plus à d'autres qu'à moi". Dans les autres arguments en faveur du non, on pourrait indifféremment inclure:

  • Les effets de seuil introduits par la législation ;
  • Le fait que dans un marché étranglé par les interdictions de construire comme en Suisse, une augmentation de l'offre ne peut se traduire que par une augmentation du prix moyen ;
  • Une complexité fiscale accrue et une orientation fiscale injuste de l'épargne (pourquoi favoriser davantage l'épargne pour l'acquisition d'un logement plutôt que celle visant à rassembler le capital de départ d'une entreprise, les études de ses enfants ou un projet d'école en Inde?)

...Mais honnêtement, pour rationnels soient-ils, je doute que ces arguments- aient vraiment touché. Pour atteindre un refus aussi net il faut susciter des sentiments ; et l'idée qu'un voisin, un collègue de travail ou un autre membre de sa propre famille puisse se voir faciliter sous certaines condition le financement d'un projet d'acquisition de logement a dû être proprement insupportable à une bonne partie des électeurs.

Initiative de l'ASIN "La Parole au Peuple": l'Asin visait à renforcer les droits du souverain face à des accords internationaux en obligeant à soumettre à référendum tout traités portant sur des "domaines importants", entraînant une nouvelle dépense de plus d’un milliard ou des frais récurrents de plus de 100 millions de francs. Comme j'ai pu l'expliquer par ailleurs, nous avons assisté à une lutte du haut contre le bas, la classe politique suisse défendant bec et ongles ses prérogatives en matière de droit international.

Ne nous leurrons pas, l'initiative n'avait aucune chance de passer la rampe. Elle était beaucoup trop abstraite pour mobiliser les foules, même si son échec aurait pu être moins net. Le seul fait marquant de la campagne aura été de révéler l'engagement d'economiesuisse contre la démocratie directe. L'organisation faîtière du patronat - en fait phagocytée par quelques grands comptes internationaux - aura montré sa défiance vis-à-vis de cette spécificité suisse: il est vrai que la fréquence accrue de votes du souverain sur tel ou tel accord international aurait ajouté quelque incertitude à la marche des affaires ; mais l'intensité de l'implication de l'organisation dans une votation qui ne la concernait pas directement est quelque chose de nouveau.

Réseaux de Soin: dans l'objectif de réduire les coûts de la santé, la réforme obligeait les assurés à souscrire à un mécanisme de "réseau de soin" sous peine de pénalités financières. Mal fagotée, mal vendue, bureaucratique et donnant trop de pouvoir aux assurances maladie, la réforme a été promptement balayée. Seul vainqueur du jour, le socialiste Alain Berset, conseiller fédéral de l'intérieur en charge de faire passer un projet de loi dont il avait hérité de son prédécesseur et auquel il s'était opposé comme simple parlementaire. Franc comme un âne qui recule, il se contenta de défendre le projet avec un maximum de mollesse pour le voir gentiment couler... Mission accomplie.

Toute réforme libérale de la santé étant exclue (la-santé-n'est-pas-une-marchandise, n'est-ce pas!) la voie est désormais toute tracée pour la prochaine offensive de la gauche en la matière, une belle grosse caisse assurance unique gérée par l'Etat. Miam!

Voilà, c'était donc un petit week-end de votation sans suspense. Il est vrai qu'avec des taux de rejet dépassant allègrement les 60%, on ne peut pas dire que l'expression des citoyens a donné lieu à la moindre surprise.

Prochaines votations fédérales le 23 septembre.