29 août 2016

Les Accords Bilatéraux, l'invincible atout

Lorsqu'on joue au tarot, disposer du 21 d'atout est avantageux: c'est le plus puissant des atouts. En conséquence, la carte ne peut jamais être ramassée par l'adversaire. Quelles que soient les circonstances, les appels au roi et le contrat en cours, le joueur qui pose le 21 d'atout ramasse le pli en jouant sa carte, point.

tarot_le_21.jpgDisposer du 21 d'atout est, clairement, très confortable.

Dans le jeu politique suisse, les Accords Bilatéraux semblent jouer le même rôle. Une réforme pose problème? Le peuple gronde? "Attention, la refuser menace les Accords Bilatéraux!" crient à l'unisson journalistes et politiciens. Les contestataires grommellent et retournent dans leurs tanières en maugréant. Une initiative barre la route de la soumission de la Suisse à l'Union Européenne? "Votez comme vous voulez, mais si cette initiative passe, alors c'est la fin des Accords Bilatéraux!!" glapissent divers éditorialistes et experts judicieusement choisis. L'avertissement disperse le public rassemblé autour de l'initiative aussi vite qu'un compère au chapeau à la fin d'un spectacle de rue.

L'invocation des Accords Bilatéraux est le baiser de la mort du discours politique helvétique. Toutes proportions gardées, les Accords Bilatéraux ressemblent comme deux gouttes d'eau à la fameuse Loi de Godwin et son fameux "point Godwin". Il faudrait juste l'appeler différemment. Le "point Junker", par exemple.

Sa dernière utilisation en date remonte à quelques jours, lorsque l'Union Européenne révéla une nouvelle directive sur les armes à feu, la directive 91/477, obligeant tous leurs détenteurs à des tests psychologiques. Jusque-là, nous assistons juste à une démonstration supplémentaire et assez typique de l'incompétence de l'UE: bien que les attentats de masse soient actuellement en Europe le fait d'islamistes utilisant des bombes artisanales, des armes achetées au marché noir, des couteaux ou des poids lourds fonçant dans la foule, l'UE réagit donc au nom de la "sécurité" en tournant ses soupçons vers les individus honnêtes, chasseurs, tireurs sportifs et amateurs d'armes. Punissez les innocents, il en restera toujours quelque chose.

Dans un monde normal, cela ne devrait pas nous concerner - l'UE a ses délires, nous avons les nôtres. Malheureusement, la Suisse s'est engagée à reprendre automatiquement le droit européen en matière de sécurité en tant que membre de l'espace Schengen. Comment? Personne ne vous avait rien dit lors de la votation sur la libre-circulation? Un oubli, sans doute.

Mme Sommaruga s'en alla donc plaider à Bruxelles une "dérogation" concernant l'arme de service des anciens militaires suisses, qui sera peut-être accordée à titre temporaire, peut-être pas. Vous pouvez être certain que Mme Sommaruga n'a que faire de ces armes et les interdirait immédiatement si elle le pouvait ; mais dans le système politique suisse, certaines décisions doivent encore passer à travers une loi, qu'il s'agit de rendre digeste à la majorité (pro-Bruxelles et anti-armes) du Parlement. On travaille donc juste à des accommodements raisonnables pour éviter un référendum.

Car attention! Attention! Si d'aventure, le peuple suisse se réveillait un peu avant d'être désarmé, et osait convoquer un référendum contre la réforme de la loi sur les armes, et l'emporte, alors tout tomberait par terre! La Suisse ne respecterait plus le règlement interne de l'Espace Schengen! La libre-circulation tomberait! Et avec la fin de la libre-circulation, celle des Accords Bilatéraux! La fin de tout!

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La fin des Accords Bilatéraux (vue d'artiste)

Et qui pourrait vouloir la fin des Accords Bilatéraux? Personne - même pas l'UDC.

En définissant les Accords Bilatéraux comme la ligne rouge indépassable du débat politique, les Suisses se défendent contre Bruxelles avec une main attachée dans le dos. Eussent-ils sérieusement plaidé que la directive 91/477 amènerait à la résiliation des Accords Bilatéraux, elle serait peut-être retournée dans ce tiroir qu'elle n'aurait jamais dû quitter ; mais en réalité, à Bruxelles, les diplomates suisses ne plaident rien du tout. Ils prennent leurs ordres. Ce n'est que plus tard, à la maison, dans les couloirs du Parlement, qu'on essaye de voir comment assaisonner les textes, à la marge, pour les faire avaler aux élus et au peuple.

La situation est d'autant plus cocasse que toute cette bagarre vise à préserver un traité moribond. Les Accords Bilatéraux sont brisés depuis le vote du 9 février, précisément parce que le peuple suisse a mis fin à la libre-circulation en reprenant le contrôle de l'immigration. Mais dans les hautes sphères tout le monde continue à faire comme si. On se moque des derniers jours de Constantinople et des discussions sur le sexe des anges, mais à notre époque Berne a inventé la politique à titre posthume. Ce n'est pas tellement mieux.

Reste au peuple suisse à se débarrasser de la dernière illusion profondément martelée dans son esprit par les médias - le caractère avantageux qu'auraient eu les Accords Bilatéraux. Gageons que la bonne marche de l'économie anglaise après le Brexit suffira à convaincre les esprits les plus bornés. Il n'y a nul besoin d'accords bilatéraux avec l'ensemble de l'UE pour commercer avec les pays qui la composent, et encore moins en s'imposant une libre-circulation dont les Suisses ne veulent plus.

C'est une évidence, mais par les temps qui courent, même les évidences doivent être rappelées.

17 août 2016

La vieille antienne de la Suisse gouvernée à droite

Lorsqu'un gauchiste se retrouve un peu coincé dans une discussion publique - cela arrive fréquemment dans des commentaires sur Internet, lorsque le sujet point un peu trop directement le lien entre une politique de gauche et son résultat catastrophique - l'excuse est alors toute trouvée, un postulat lancé comme un écran de fumée avant de prendre la fuite:

"Cela ne peut pas être la faute de la gauche, parce qu'elle est minoritaire en Suisse."

Et voilà. Rien de ce qui arrive en Suisse de mauvais ne saurait être imputé à la gauche, jamais, car elle ne dispose pas des leviers du pouvoir. CQFD. J'ai même eu droit à des variantes de ce type jusque dans des commentaires ici-même:

Vous parlez des socialistes. Nous ne sommes pas en France. Les socialistes, je le répète n'ont aucun pouvoir au niveau fédéral sauf celui de convaincre. De tout temps ils ont toujours été minoritaire au CF et dans les Chambres. De plus leurs actions est limitée par le vote du peuple.

Je sais, c'est difficile pour vous de comprendre ça. C'est tellement plus simple de définir un ennemi qui portera tous les maux de la terre. Sauf qu'en Suisse, c'est la droite qui est au pouvoir, et avec l'UDC.


Ce n'est pas tant que ce soit difficile à comprendre ; c'est surtout faux.

Le Socialisme, ses variantes et ses amis

D'abord, même une position minoritaire au gouvernement n'est pas synonyme d'impuissance, loin de là. Mme Sommaruga en sait quelque chose, elle qui travaille avec acharnement à importer des hordes de migrants en Suisse. M. Berset se contente quant à lui de bureaucratiser toujours davantage le secteur de la santé.

Tout cela s'inscrit dans la logique helvétique du partage du pouvoir, mais l'influence de la gauche s'exerce bien au-delà. Quelle proportion du Conseil Fédéral et à fortiori du Parlement est pour une diminution du poids de l’État dans la société? Pour une monnaie fiable reposant sur l'or? Pour un contrôle des frontières? Contre la supériorité des juges étrangers sur le droit suisse? Pour le fédéralisme? Sur chacun de ces aspects et de nombreux autres, l'influence des positions socialistes sur l'ensemble de l'échiquier politique est évidente. Elle est d'ailleurs parfaitement perceptible par la bonne entente entretenue par des partis politiques théoriquement concurrents, mais concordants sur la plupart de ces thèmes.

Il existe quelques rares aspects sur lesquels la gauche parlementaire est réellement minoritaire au sein du monde politique, comme une caisse d'assurance-maladie sur le modèle de la sécurité sociale française, mais ils constituent l'exception plutôt que la règle.

La socialisation des esprits

En Suisse comme ailleurs, les socialistes n'ont pas attendu d'accéder au pouvoir pour influer sur la destinée d'un pays. S'ils ne pouvaient tenir les leviers du gouvernement, ils l'obtenaient ailleurs comme une première étape. Syndicats, magistrature, éducation supérieure, furent autant de bastions historiquement infiltrés par le socialisme. Ce n'est pas par hasard.

Les syndicats permettent de canaliser politiquement les revendications des adhérents et de propulser les leaders syndicaux dans une carrière élective. La présence dans la magistrature permet d'influencer le législateur, en particulier en Suisse où il est le fait de politiciens de milice, et d'infiltrer progressivement l'administration, friande de juristes ; et, accessoirement, de différencier les peines infligées selon la proximité idéologique du délinquant (il suffit de voir les verdicts rendus dès que l'extrême-gauche est concernée...) Enfin, l'éducation supérieure est le creuset où se forment les futures élites, qu'on imprégnera abondamment des dogmes tout en canalisant crédits de recherches et attributions de chaires selon leur utilité pour appuyer les positions du parti.

Il existe bien d'autres domaines infiltrés par les socialistes, comme la presse, l'administration fédérale, la culture, mais il serait trop long d'en faire l'inventaire.

Par "infiltré par les socialistes" je n'entends rien d'autre que de pointer que l'idéologie de gauche y est présente sans commune mesure avec les 18% que représentent les Socialistes lors des élections fédérales, ou même les 25-30% de la gauche élargie, même s'ils n'atteignent évidemment pas les 100%. Ces bastions se perpétuent comme animés d'une vie propre et sont, de facto, la principale source des voix socialistes aujourd'hui.

La base du fonctionnement du système est la cooptation entre individus idéologiquement conformes, qui s'exprime ainsi: quelles que soient les qualités professionnelles respectives des candidats lors d'un recrutement, priorité doit être donnée aux socialistes ou apparentés. L'appartenance politique est en quelque sorte un super-critère de sélection qui s'exerce en permanence, pour tous les emplois possibles dans un milieu donné.

Les employeurs libéraux ou sans couleur politique mettent évidemment la compétence au centre du recrutement et se font de ce fait progressivement évincer, en particulier dans des secteurs d'activité protégés de la concurrence, car d'autres aspects entrent en jeu que la simple efficacité économique.

L'obstacle populaire

Le peuple suisse n'est pas de gauche, et constitue donc le principal rempart contre l'hégémonie socialiste - de là la guerre sans merci que la gauche livre contre le peuple pour l'affaiblir, le diviser et démolir son influence politique au sein des institutions. Pour une liste non-exhaustive des différents moyens mis en œuvre, citons:

  • la naturalisation de masse, si possible automatique, pour changer physiquement la composition de la population, dans l'espoir de modifier l'équilibre des forces sur les opinions disputées ;
  • le multiculturalisme, détruisant le tissu culturel et civilisationnel historique et soumettant les franges les plus vulnérables de la population à la violence ;
  • l'immigration et l'inflation, amenant par un effet d'appauvrissement généralisé la population à se détourner de la sphère politique pour se concentrer sur sa simple survie économique ;
  • le détournement de la police de ses fonctions régaliennes de maintien de l'ordre public pour faire la chasse à des fautes administratives (les "crimes sans victimes") ;
  • la mise en place progressive d'une éducation visant à fournir à la société des individus inemployables, revendicatifs et dépendants, mais avec une conscience politique "adéquate" ;
  • l'affaiblissement de la fonction punitive de la justice, notamment en cas de récidive, en faveur de mesures coûteuses et inefficaces de "réinsertion" ;
  • la subordination et l'annulation des décisions du souverain par de vaporeuses références au "droit international" visant à décourager toute initiative politique inappropriée ;
  • la délégation maximale de toute forme de décision à des "comités d'expert", et en général tout groupe dont la composition puisse être aisément noyautée et dont les conclusions pourront s'imposer à un ensemble plus grand (Parlement, voire Suisse toute entière).
  • le marxisme culturel, visant à imprégner dans les esprits que tous les rapports sociaux sont des rapports de force.

Lorsque tout cela échoue, il reste encore la simple propagande que servent avec un empressement servile des journalistes massivement encartés à gauche.

Voilà pourquoi la définition d'une "majorité" ou d'une "minorité" de gauche au sein de la population n'a, en fin de compte, strictement aucune pertinence, en particulier dans un système politique fractionné comme en Suisse. La gauche a compris que l'important n'était pas de convaincre une population pour laquelle elle n'a d'ailleurs que mépris, mais de tenir les leviers du pouvoir. Elle ne les lâchera pas - ils lui permettent de démultiplier son influence bien au-delà de ses scores électoraux. Si le peuple vote parfois encore à droite, quasiment toutes les décisions sur lesquelles il n'intervient pas directement vont dans l'autre sens.

La conclusion, sans appel, et largement partagée par des observateurs de longue date de la vie politique helvétique: depuis plus de vingt ans, la Suisse est gouvernée au centre-gauche. La trajectoire du pays s'en ressent.

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27 juillet 2016

L'Inutile Odyssée de Solar Impulse

Après un premier décollage en mars 2015, l'avion solaire Solar Impulse de Bertrand Piccard vient de boucler son tour du monde.

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Les médias s'extasient comme de bien entendu, mais pas les Suisses. Le trait est forcé. Est-ce l'adage voulant que nul ne soit prophète en son pays? Ou est-ce parce que les Helvètes, à l'inverse des contrées ponctuellement visités par Solar Impulse 2, ont eu droit de bout en bout à la couverture médiatique de l'interminable épopée?

Bertrand Piccard fascine autant qu'il repousse. La mise en avant imprègne son être, ses envolées lyriques sonnent faux, son enthousiasme semble aussi inébranlable qu'artificiel mais suscite le rêve chez ses sponsors. Comme le dit un humoriste, Solar Impulse était un gros porteur: il fallait bien l'envergure d'un 747 pour transporter autour du globe à la fois le pilote et son ego. La dernière étape fut retardée d'une semaine pour cause de maux d'estomac de Bertrand Piccard ; pas question de laisser son siège à André Borschberg pour le dernier vol symbolique. Il faut bien l'admettre, Solar Impulse n'était plus à une semaine près.

La caravane Solar Impulse demanda un budget de 170 millions de francs pour transporter péniblement un pilote à une vitesse moyenne de 50 km/h, trimballant autour du monde - dans des avions au kérosène - la plus grande partie d'une équipe de 150 personnes... Solar Impulse a incontestablement réussi un tour de force, faire croire qu'il s'agissait d'écologie.

La plus grande partie du défi de pilotage consistant à rester éveillé, ne restait que l'aspect énergétique ; mais là encore, Solar Impulse démontra surtout les limites de son modèle. Comme le releva un authentique scientifique, un physicien, par ailleurs entrepreneur et pilote lui-même:

[Ce] projet ne représente pas la voie du futur, ni en matière de vol ni en matière d'approvisionnement en énergie. Il démontre au contraire les limites du photovoltaïque. (...) Solar Impulse 2 est la preuve que le photovoltaïque ne permet pas de fournir suffisamment d'énergie, ni pour l'aviation ni pour la technologie de pointe. Pour cela, il faut des sources d'énergie disponibles en grande quantité, à la fois fiables et peu coûteuses. L'énergie solaire dépend de l'heure de la journée, de la saison et de la météo.

Je suis pour les technologies propres et observe tout d'un œil critique. (...) Bertrand Piccard n'a pas pu apporter la preuve à son message "Le futur est propre". Il a surtout réussi à faire sa propre publicité.


Le verdict est sévère, mais pertinent. Bertrand Piccard a beau s'extasier à l'antenne de futurs projets de drones solaires lancés par l'industrie, s'en attribuant quasiment la paternité, ils n'ont aucun rapport avec sa tournée mondiale. On sait depuis longtemps que l'humain est le point faible d'un vol longue durée. L'existence de futurs drones solaires automatisés doit bien plus aux progrès technologiques des drones qu'à Solar Impulse.

Tous les records n'ont pas vocation à servir à quelque chose, mais tous n'ont pas non plus cette prétention. Faire péniblement le tour du monde en cent fois plus de temps que ce que propose déjà l'aviation commerciale au grand public pour un prix bien moindre, sans parler du confort et de la fiabilité? En l'occurrence, et malgré l'insistance du messager, le message véhiculé par Solar Impulse est parfaitement déprimant. Comme le résume un internaute:

Les pionniers utilisent les meilleures technologies disponibles pour faire mieux que ce qui existe: plus haut, plus vite, plus fort, plus commode, plus satisfaisant, moins cher, etc. Ceux qui veulent montrer qu’on peut faire presque aussi bien que ce qui existe, bien que moins haut, moins vite, moins fort, moins commode, moins satisfaisant et plus cher, mais en respectant des préceptes idéologiques, ne sont pas des pionniers, mais des saltimbanques prosélytes.


Il y a indéniablement du prêcheur chez Bertrand Piccard. Il met l'écologie au service du spectacle, lève des fonds comme un candidat aux primaires, étale un enthousiasme en téflon. Mais il est en décalage croissant avec le réel.

Le vrai problème de Solar Impulse est d'être resté en vol bien trop longtemps. Le monde a eu le temps de tourner. Comme dans ces histoires de science-fiction où la capsule d'un héros se dégèle dans une autre époque, Solar Impulse a décollé dans l'insouciance et atterri dans la crise. L'année 2003 des débuts du projet paraît si loin! La population européenne s'est bien malgré elle réveillée des chimères du réchauffement climatique pour se retrouver confrontée à des problèmes autrement plus concrets, dangereux et urgents - crise économique, crise de la dette publique, crise des migrants, État islamique, terrorisme. Foin de toutes les prévisions millénaristes sur le peak oil, le pétrole n'a jamais été aussi abondant.

Bertrand Piccard et André Borschberg pouvaient bien essayer de prévoir la météo sur plusieurs jours, ils n'avaient aucune chance d'intégrer ces paramètres dans leurs équations. Reste à Solar Impulse la satisfaction d'avoir établi une performance d'un nouveau genre, que nul ne disputera de sitôt. En bouclant un tour du monde en moins de deux ans, ils améliorent de plus d'un an le précédent record établi par Magellan il y a quatre siècles - lui qui, déjà à son époque, fit le tour du monde grâce à une autre énergie renouvelable, le vent.

12 juillet 2016

Retraites: vous n'aurez rien!

Les Suisses voteront le 25 septembre sur l'initiative "AVS Plus" visant à augmenter de 10% les rentes AVS en contrepartie de nouvelles taxes.

Les partisans du texte invoquent un rééquilibrage des rentes à leurs yeux nécessaire, les adversaires une initiative mal conçue qui ne profitera absolument pas aux rentiers modestes. Dans ce combat politique classique, la gauche fidèle à son marxisme culturel vise avant tout une augmentation des transferts entre classes sociales désignées comme antagonistes (ici les retraités aux dépens des travailleurs) face à droite dénuée d'imagination et qui ne vise rien d'autre que d'essayer, mollement, de préserver un système à l'agonie.

Car une chose est sûre, le système de retraite helvétique est promis à l'effondrement dans les dix à vingt prochaines années, et peut-être avant. Cet effondrement est d'autant plus probable que le bon peuple est endormi, les politiciens lâches, et l'échéance encore assez lointaine. Nous nous dirigeons donc comme d'habitude vers une procrastination fatale. Dans ce contexte, le résultat de l'initiative AVS Plus a autant d'importance qu'une argutie sur le style de broderie des rideaux du Titanic.

Le mythe de la retraite heureuse

Assis sur trois piliers, solide comme un roc, le système de retraite helvétique est en théorie un modèle du genre - fiable, solide, rémunérateur et intelligemment conçu.

Le premier pilier, assuré par L’État, garantit à chacun un minimum vital, au besoin à l'aide de prestations complémentaires. Le deuxième pilier, assuré par le milieu professionnel, est une cotisation conjointe des salariés et des entreprises dans des fonds visant à assurer le maintien d'un certain niveau de vie une fois arrivé à l'âge de la retraite. Le troisième pilier, enfin, est un choix d'épargne individuel, qui se traduit en pratique par un crédit d'impôt.

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Stable, fiable, réparti, et parfaitement obsolète.

Associés, les trois piliers doivent permettre aux retraités présents et futurs de vivre dignement, assurant leur niveau de vie tout en préservant même éventuellement un capital à transmettre à leurs descendants.

Reconnaissons-le, le système a tenu pendant plusieurs décennies où un mélange de croissance économique, de démographie et de force du franc assurait la pérennité du pouvoir d'achat des rentiers. Il a même permis aux banques suisses de disposer d'immenses avoirs sous gestion, contribuant à la puissance économique du pays.

L'avenir est malheureusement un peu moins rose.

Le premier pilier, érodé par la démographie

Les trois piliers sont attaqués de diverse manière, mais aucun ne sort indemne de l'évolution du monde - en grande partie, d'ailleurs, à cause d'une classe politique jurant pourtant ses grands dieux qu'elle cherche à les préserver. Nous aurons l'occasion d'y revenir.

Le premier pilier est une retraite par répartition. Un jeu de l'avion où les assujettis actuels (les travailleurs) payent leur retraite aux rentiers actuels (les retraités). Le système suisse est un peu mieux conçu que son équivalent français dans la mesure où les retraites passent par un fonds richement doté, le fameux fonds AVS, qui a accumulé des réserves pendant les trente glorieuses ; de plus, le niveau des rentes est faible et plafonné. Ces deux facteurs rendent le système plus résilient. Malgré tout, le système prend l'eau depuis quelques temps:

Les dépenses ont excédé les recettes de 579 millions de francs, annonce mardi [29 mars 2016] l'Office fédéral des assurances sociales (OFAS). C'est une nette baisse par rapport au résultat de 2014, où les dépenses dépassaient déjà les recettes, à hauteur de 320 millions de francs.(...)

De plus, contrairement à 2014, les placements du Fonds de compensation ne sont pas venus à la rescousse des comptes de l'AVS l'an dernier. Leur rendement a été négatif à -0,97%, soit une perte de 237 millions de francs.


En Suisse comme ailleurs, la retraite par répartition est liée aux aléas économiques ; que la conjoncture se ralentisse et les cotisants deviennent moins nombreux, alors que le nombre de rentiers ne cesse d'augmenter. La mauvaise performance des placements du fonds AVS est un autre facteur. En 2015, il enregistra une perte de 31 millions de francs.

Le deuxième pilier, fracturé par les crises financières

Les mauvaises performances des placements menacent tout autant le deuxième pilier, la prévoyance professionnelle. Celle-ci se constitue sur la base d'un apport mixte employé-employeur dans un fonds propre à chaque entreprise, géré par des professionnels. Le deuxième pilier incarne à merveille le paternalisme qui imprègne les mécanismes sociaux du pays.

Les employés sont obligés de cotiser dans ces fonds - dans quelles frivolités dépenseraient-ils leur argent sinon! - et les employeurs doublent la mise, selon l'illusion bien connue des prétendues "charges patronales". Les sommes à verser augmentant avec l'âge, elles garantissent à de nombreux salariés helvètes cinquantenaires un passage au chômage, car ils coûtent désormais trop cher à des employeurs qui ne sont pas dupes. Évidemment, ces fins de carrière peu glorieuses n'aident guère les ex-salariés à tenir leurs objectifs d'une retraite optimale.

Le mécanisme du deuxième pilier est donc une puissante machine à faire perdre leur emploi aux salariés les plus vulnérables.

Outre qu'il corresponde à une conception surannée de la vie professionnelle - quasiment plus personne ne fait carrière au sein d'une seule entreprise aujourd'hui, d'où des oublis - le vrai problème du deuxième pilier tient à sa nature: les caisses de pension sont censées fructifier les avoirs des salariés pour payer les rentes des retraités et préparer l'avenir des cotisants. Et comment obtenir des rendements si ce n'est en prenant des risques en bourse?

Depuis 2008, les crises financières se succèdent et nul n'en voit la fin. Contre vents et marées, certains gestionnaires de deuxième pilier arrivent parfois à s'en sortir, mais il ne faut pas être devin pour comprendre qu'à chaque crash boursier de nombreuses caisses de pension risquent de se retrouver à terre, et avec elles les avoirs de retraite de leurs salariés.

Et parce que le sujet mériterait un livre entier, je n'aborderai pas le thème des caisses de pension publiques et de leur situation catastrophique, une autre bombe qui ne demande qu'à exploser...

Le troisième pilier, laminé par l'inflation

Avec les deux premiers piliers, les salariés n'ont quasiment aucun contrôle sur l'argent de leur propre retraite, une situation proprement hallucinante. Mais même pour le troisième pilier, la prévoyance individuelle, la situation n'est guère meilleure.

Le troisième pilier est une épargne assortie d'un crédit d'impôt. L'individu choisit de souscrire à une forme ou une autre de troisième pilier ("assurance-vie" ou "compte bancaire") et place de l'argent chaque année. Les Suisses qui peuvent se le permettre connaissent bien ce type d'épargne et se renseignent chaque année pour savoir quel est le montant maximal possible de placer de cette façon.

Toutefois, l'argent placé ainsi rentre dans un système sur lequel l'épargnant a bien peu de contrôle. Pas question de convertir ces montants en métal précieux, par exemple. Bien trop risqué! Il s'agit de votre retraite tout de même! A la place, parmi les choix raisonnables qui restent au propriétaire théorique de la somme, on peut acheter de la dette publique de divers pays d'Europe, un choix extrêmement peu risqué comme chacun sait...

Le plafond d'épargne change chaque année à cause de l'inflation. Chaque Suisse voit donc régulièrement devant lui les raisons pour lesquelles il ne peut pas gagner la course: il faudrait que son avoir progresse davantage que l'inflation, ce qui n'arrive quasiment jamais. Les Suisses mettent donc de côté un tas d'argent qui se dégonfle - non en termes numériques, mais en pouvoir d'achat. Cela vaut-il l'économie d'impôt? A chacun de voir!

Des boules dans un jeu de quille

Les trois piliers sont donc mis en péril par l'inflation, les crises économiques et la démographie. Mais à côté de ces menaces "intrinsèques" liées à un système dépassé et peu flexible s'ajoutent récemment des facteurs "conjoncturels" autrement plus puissants, et qui pourraient changer la donne aussi radicalement qu'une simple érosion par le vent s'efface devant un tremblement de terre.

Quelles boules menacent de déferler sur le jeu de quille des trois piliers?

  • La crise de l'immigration. Quoi qu'on pense des migrants, leur nombre met déjà au défi les systèmes de solidarités actuels, d'autant plus qu'ils ne repartiront sans doute jamais, ne travaillent quasiment pas et vivent à la charge de la collectivité. Or, en Suisse, les différents mécanismes sociaux reposent sur un équilibre fragile lié à un modèle de société où chacun contribue au pot commun. Que la proportion de population productive se dégrade par un afflux de migrants et tout s'effondrera.
  • L'affaiblissement du Franc suisse. Les apprentis-sorciers de la BNS jouent à affaiblir le franc par tous les moyens possibles ; ce faisant, s'ils réussissent, ils auront contribué à détruire le pouvoir d'achat des rentes. L'initiative AVS Plus s'inscrit particulièrement dans ce contexte: les rentes AVS sont sans doute insuffisantes aujourd'hui mais c'est à cause de l'augmentation générale du coût de la vie en Suisse, celui-ci passant par les assurances-maladie, la TVA, le coût des loyers, de la main-d’œuvre dans les EMS, etc.
  • Les taux négatifs. Les taux négatifs rendent caduque toute forme d'épargne - ni les emprunts d’État, ni les prêts ne sont plus rentables, malgré les risques qu'ils continuent à impliquer. Or, les trois piliers reposent sur des taux d'intérêts sains, c'est-à-dire positifs. Les taux négatifs helvétiques (ainsi que ceux de plusieurs pays de la zone euro) mettent à mal tout le système et enjoignent les caisses de pension à chercher des placements toujours plus dangereux. Même si la chance peut être au rendez-vous, ce n'est évidemment pas une solution viable à long terme.

Nul ne sait quand un de ces facteurs fera tomber un des piliers - ou davantage - du système de retraite, mais les conséquences semblent dramatiques et la probabilité d'un "incident" inéluctable sur les dix, vingt, trente prochaines années, et probablement bien plus tôt.

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Les piliers helvétiques risquent de ne pas tenir aussi longtemps.
(Temple de Hera, Grèce)

Comment sauver sa retraite?

En premier lieu, en refusant absolument de la laisser entre les mains des hommes politiques et de leurs sbires. Incapables de penser hors cadre, ils n'envisagent que des corrections à la marge du système, repoussant l'âge de la retraite ou diminuant le taux de conversion. Mais à leur décharge, il est probable que les Suisses eux-mêmes ne comprennent le besoin de faire autrement qu'une fois que les trois piliers se seront écroulés. Nous passerons par des temps difficiles... Les plus mal lotis seront bien sûr les retraités du moment, qui découvriront alors avec horreur à quel point ils sont à la merci du système.

Sur le plan individuel, la solution est simple: essayer de sortir des trois piliers par tous les moyens. Les étrangers sont comme d'habitude mieux lotis et peuvent retirer leur 2e pilier en une fois sous forme de capital bien plus facilement que les Suisses, mais même pour ces derniers ce n'est pas totalement impossible. En jouant sur le remboursement d'hypothèque, il est possible de sortir de l'argent du système de retraite. Ou carrément de quitter le pays - et si l'hypothèse vous fait sourire aujourd'hui, elle se concrétisera avec une rapidité déconcertante alors que le système approche de l'effondrement.

Évitez absolument les contributions volontaires au système, comme par exemple des versements accrus à votre prévoyance professionnelle ; l'inflation et une ou deux crises boursières vous garantissent que vous en sortirez perdants à l'heure de la retraire. Misez sur l'or, ou sur n'importe quel placement que vous déciderez, tant que vous le choisissez vous-même ; en temps de crise, ne laissez surtout pas vos avoirs entre les mains de professionnels. Ils n'ont pas les mêmes intérêts que vous et ne jouent pas sur la même durée.

En fin de compte, essayez de reposer sur vos propres décisions plutôt que sur un système dirigiste instauré par des gens qui vivaient dans un monde différent et qui sont pour beaucoup morts de vieillesse depuis longtemps. Le meilleur système de retraite est encore celui que vous choisissez vous-même.

05 juin 2016

Votations du 5 juin, victoire de la classe politique

Cinq objets fédéraux étaient en lice en Suisse ce week-end, et donnèrent lieu à des résultats raisonnablement conformes à ce qui était prévu. Trois initiatives populaires sont nettement rejetées et deux référendums échouent.

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Les initiatives "Pro Service Public", "Pour un Revenu de Base Inconditionnel" et "Vache à lait" mordent la poussière, tandis que la réforme de l'asile et la loi sur la procréation assistée prônées par le gouvernement sont désormais validés par le souverain. Les questions n'ont malgré tout guère motivé les Suisses, qui n'ont été que 46% à prendre la peine de s'exprimer dans les urnes.

Réforme de la Loi sur l'Asile (évoquée ici): elle était combattue par référendum par l'UDC, qui s'opposait tant aux avocats gratuits dont disposeraient désormais les migrants illégaux - s'ajoutant au gîte, couvert, service hôtelier, soins médicaux, téléphone portable, argent de poche et cours de formation gratuits dont ils disposent déjà - qu'à l'introduction d'un privilège fédéral d'expropriation pour instaurer de nouveaux centres d'asile.

La partie était malgré tout mal engagée. Les reproches de l'UDC semblèrent fondés, mais secondaires face à une opinion publique qui ne demandait qu'à croire les annonces gouvernementales d'une rapidité accrue dans le traitement de ces immigrants économiques déguisés en demandeurs d'asile. Autrement dit, les citoyens de bonne foi étaient prêts à s'accommoder de ces entorse au Droit contre la promesse de Mme Sommaruga de régler le problème de l'asile - et ce bien que la question cruciale de l'expulsion des indésirables soit la grande absente de la campagne.

Parlant de campagne, l'UDC n'en fit aucune ; échaudée par son échec dans l'initiative de mise en œuvre du Renvoi des Criminels étrangers et par des sondages peu favorables, elle décida de ne pas s'impliquer financièrement. Résultat, une information quasiment inexistante et seulement 26,5% de citoyens opposés à la réforme de la loi, le plus mauvais résultat du jour après le rejet du Revenu de Base Inconditionnel. Le score est même inférieur à la base électorale de l'UDC.

Il faut espérer pour l'avenir du pays que le parti osera s'impliquer un peu plus sérieusement dans des référendums dont il est à l'origine. On verra aussi à l'usage de nombreux citoyens déchanter lorsque la Confédération procédera à ses premières expropriations. Quant à l'accélération des procédures, je pense évidemment qu'elle n'aura aucun effet sur la quantité de Non-Entrée-en-Matière (NEM) qui errent déjà dans la nature ; je pense que sur cette réforme de la loi, comme sur tout le reste du dossier de l'asile, demander des solutions à Mme Sommaruga revient à supplier un pyromane de jouer les pompiers.

Loi sur le Diagnostic Préimplantatoire (évoquée ici): combattue par des milieux religieux et des alliés politiques de circonstance, la nouvelle loi permet, dans le contexte d'une procréation assistée, de sélectionner des embryons sains avant leur implantation dans l'utérus de leur mère. Aligné avec les pratiques d'autres pays européens, le DPI permet d'éviter certains avortements.

Invoquant le caractère sacré de l'existence dès la conception (qu'ils peuvent continuer de pratiquer au sein de leurs familles) et craignant une diminution du nombre de handicapés de naissance, les adversaires du texte réussirent à rassembler un joli 37,6% de l'électorat dans ce qui s'apparentait tout de même à un baroud d'honneur.

Initiative Pro Service Public (évoquée ici): le texte visait à clarifier la mission des services publics et à renoncer à ce mauvais mélange de "société privilégiée soumise à concurrence" que la Suisse expérimente depuis plusieurs années avec ses anciennes régies fédérales, faussant la guerre des prix et contribuant à faire de la Suisse un îlot de cherté.

L'initiative était combattue par absolument toute la classe politique, à l'exception d'une poignée d'individus dont M. Roger Köppel et votre humble serviteur. Autant dire que cela ne suffit pas! La sympathie dont bénéficiait le texte dans les premiers sondages ne résista pas au rouleau-compresseur politico-médiatique, l'idée de calmer un peu la gourmandise salariale illimitée des top-managers de ces fausses entreprises privées s'effaçant devant l'effrayante perspective de voir diminuer les rentrées fiscales de l’État, le spectre habituel brandi par la gauche (et peu importe que ces rentrées fiscales se soient faites sur le dos des citoyens par des prix surfaits!)

Au final, seuls 32,4% des citoyens soutinrent le texte - et montrèrent également une certaine indépendance d'esprit face à leur classe politique. Le contribuable helvétique continuera donc à subventionner les aventures de la Poste au Vietnam et de Swisscom en Italie...

Initiative pour un Revenu de Base Inconditionnel (évoquée ici): le rêve enfantin d'argent tombé du ciel faisait face à une défaite prévisible. Le texte fut effectivement repoussé par 76,9% des votants, ce qui en fait l'échec le plus cuisant de ce week-end de votation.

On peut malgré tout relever que 23,1% des citoyens helvétiques - des citoyens majeurs, vaccinés et en théorie responsables - ont prêté foi à l'utopie, ce qui reste tout de même inquiétant. D'autre part, le rejet du texte par des Suisses pour un temps épris de sagesse ne rend que plus amères les politiques d'apprenti-sorcier de création de monnaie menées par la BNS avec le Franc Suisse depuis plusieurs années, au côté desquelles le financement d'un RBI par la planche à billets fait figure d'aimable plaisanterie...

Initiative Vache à Lait: lancée par le lobby routier, l'initiative demandait que les taxes collectées par la route serve exclusivement à financer la route, un retour bienvenu de justice fiscale dans un secteur où, il faut bien le dire, l'automobiliste est avant tout considéré comme une vache à lait (d'où le surnom rapidement donné au texte.)

Il n'y eut pratiquement aucune campagne, sauf de la part des opposants. Les sondages ne donnèrent guère de chance à l'initiative de passer la rampe. La gauche se contenta de placarder sur les murs son unique argument, la crainte de voir diminuer les rentrées fiscales de l’État. Il fut pour le moins cocasse de découvrir sur les affiches que la perspective de voir l'argent pris à la route retourner à la route était présentée comme un vol... Mais pour des Suisses conditionnés depuis des décennies à associer l'usage de la voiture individuelle à une sorte de crime abominable, cela suffit à faire mouche.

Seuls 29,2% des votants acceptèrent l'initiative - soit un niveau à peine supérieur à celui du Revenu de Base Inconditionnel. On pourra penser que l'introduction du futur fonds pour les routes nationales et le trafic d'agglomération (FORTA) rééquilibrera quelque peu les transferts, réduisant l'injustice dénoncée par l'initiative ; ou penser, avec plus de pessimisme, que toute notion de justice fiscale dans le secteur des transports relève tout autant du domaine de l'utopie.

Au bout du compte, la classe politique sort renforcée de ce week-end. Le gouvernement l'a emporté sur toute la ligne. Non seulement les initiatives ont été rejetées et les lois acceptées, mais les scores sont sans appel.

 


 

Ce dimanche vit également quelques votations cantonales dont voici une sélection:

  • A Genève, le peuple approuve l'idée d'une grande traversée de la rade, ce qui présage peut-être d'une forme de contournement autoroutier de Genève à travers le Léman avant le prochain siècle (mais qui sera difficile à financer, les Genevois rejetant par ailleurs l'initiative fédérale "Vache à lait" à 75,6%... Cohérence quand tu nous tiens!) Les transports publics remportent une nouvelle bataille et seront désormais prioritaires au centre-ville.
  • Le projet d'Expo nationale en 2027 en Suisse orientale a été enterré par les cantons concernés.
  • Dans le canton de Zurich, les magistrats ne pourront plus être des citoyens sans formation juridique.

C'est donc à peu près tout pour ce week-end. La prochaine votation populaire à suivre n'aura pas lieu en Suisse, mais en Grande-Bretagne avec la décision de rester ou de sortir de l'Union Européenne!

21 mai 2016

Un bébé OGM, vraiment?

Il est beau, joufflu, l'air étonné, et ne pousse ni dans les choux ni dans les roses mais sur les surfaces d'affichage: c'est le bébé-OGM, emballé dans son épi de maïs transgénique.

bebe-maïs-ogm.jpgL'image portée par un comité inter-parti est indéniablement efficace, mais parfaitement mensongère. La révision du diagnostic préimplantatoire (DPI) tel qu'il est prévu n'ouvre absolument pas la porte à une modification du génome humain.

Contre quoi s'élèvent donc les adversaires de la révision de la loi?

Il y a un an, le peuple suisse adoptait par 61,9% des voix une modification constitutionnelle permettant le diagnostic préimplantatoire. Le diagnostic préimplantatoire, comme son nom l'indique, vise à sélectionner les embryons implantés dans l'utérus de leur mère. Le but est simplement d'épargner aux uns et aux autres le traumatisme d'un avortement s'il s'avère que l'enfant est porteur de malformations génétiques. En un mot, et autant que le permet la science dans le contexte d'une procréation médicalement assistée, mieux vaut sélectionner des bébés sains que des bébés mal-formés.

Le processus, impliquant la congélation ou la destruction d'embryons surnuméraires, sembla inadmissible aux yeux d'une partie des milieux religieux. Ils combattirent le diagnostic préimplantatoire dès son inscription dans la Constitution. Le lendemain de leur défaite devant le peuple, ils annoncèrent qu'ils lanceraient un référendum lorsque la modification constitutionnelle serait traduite en loi.

Un an plus tard, c'est chose faite. Ils ont été rejoints pour l'occasion par une coalition plus vaste. Un comité d'élus allant de l'UDC au PS s'associe désormais à cette opposition. Quelles sont leurs raisons?

  • Une interprétation "large" de l'article constitutionnel. Là où les discussions préliminaires envisageaient l'utilisation de cette technique seulement pour des risques de maladies génétiques graves comme la mucovicidose, la loi la rend possible pour pratiquement tous les couples qui auraient recours à la procréation médicalement assistée.
  • La destruction des embryons sur-numéraires qui ne seront pas implantés. La modification de la loi autorise jusqu'à douze embryons là où la loi actuelle n'en prévoit que trois.
  • Enfin, ils s'insurgent contre un risque "d'eugénisme", lié notamment à l'élimination d'un embryon viable mais porteur d'une maladie génétique comme la trisomie 21.

Ces arguments sont valides, mais s'opposent à un autre aspect éthique tout aussi fondamental, le droit de chacun de disposer de ses méthodes de procréation. Tous les couples ayant accès à la procréation médicalement assistée n'utiliseront pas l'entier des moyens que permet la loi, mais ces choix leur appartiennent.

Certains seront choqués de la destruction d'embryons fécondés in-vitro, considérant qu'un amas d'une douzaine de cellules humaines est un être en devenir. Pour ma part, je trouve l'argument spécieux. La graine n'est pas l'arbre. Ici, elle l'est d'autant moins qu'elle n'existe que dans une éprouvette, loin du terreau fertile et naturel d'un utérus humain.

Dans la vie réelle, hors du laboratoire, chaque année, des millions d'ovocytes fécondés n'arrivent pas à terme et disparaissent sans laisser de trace - parfois sans même que la mère ne s'en rende compte. Personne n'aurait l'idée saugrenue d'en fait un scandale.

L'indignation contre les méthodes disponibles reste de toute façon symbolique: les couples suisses disposent déjà de la possibilité de voyager en Belgique ou aux Pays-Bas pour en profiter. Bonne chance pour l'empêcher - sauf à considérer que seuls les plus pauvres, ceux qui n'ont pas les moyens de voyager, doivent subir les contraintes de la loi. Une éthique humaniste mérite-t-elle encore son nom lorsqu'elle est à deux vitesses?

Dernier point, l'inévitable accusation "d'eugénisme", le Point Godwin de tout débat sur la procréation. L'odieuse sélection des êtres. Comme si choisir son partenaire de reproduction n'était pas, déjà, une sélection des êtres. Comme si choisir un mode de contraception n'était pas, déjà, une sélection des êtres. Comme si toutes les possibilités d'avortement offertes par la loi, y compris pour des fœtus parfaitement sains, n'étaient pas, déjà, une sélection des êtres. Quelle hypocrisie!

Sur ce dernier sujet, les adversaires de la loi sont rejoints par des milieux de défense des handicapés. Ont-ils peur de manquer de travail? Sommes-nous tombés si bas que nous percevions désormais une possible diminution du nombre de handicapés comme quelque chose de négatif?

Que ces gens se rassurent, puisqu'ils s'en inquiètent, il restera bien des enfants handicapés de naissance. Entre les diagnostics erronés, les refus d'analyse, les refus d'avortement en cas de maladie génétique, l'immigration depuis des pays où pareilles techniques relèvent de la science-fiction, les accidents, les effets secondaires de médicaments, les maladies et la simple ignorance, de nombreux bébés naîtront encore avec de lourds handicaps obligeant leurs parents et la société à les prendre en charge toute leur vie. Chouette alors!

Les peurs des adversaires du texte relèvent parfois carrément du fantasme: "Nous ne voulons pas d'enfants améliorés génétiquement", déclare par exemple la conseillère nationale Christine Häsler (Verts/BE), là où il est simplement question de choisir un embryon sain pour obtenir un bébé en bonne santé... Aussi consternante soit la déclaration de la politicienne, il ne faut pas blâmer les adversaires du diagnostic préimplantatoire: chacun a parfaitement le droit de cultiver des peurs irrationnelles. Mais de là à les imposer aux autres, non.

Personne n'en voudra à Mme Häsler de ne pas recourir au diagnostic préimplantatoire, si d'aventure elle souhaitait un enfant à l'aide de procréation médicalement assistée. C'est un choix personnel, intime. Et c'est parce que c'est un choix personnel et intime qu'il faut laisser à chacun le maximum de liberté en soutenant la révision de la loi.