14 janvier 2013

Mythique mitage

Les Suisses seront amenés à se prononcer le 3 mars prochain sur la nouvelle loi fédérale d'aménagement du territoire, la fameuse LAT, combattue par référendum - dernière mouture en date de l'idée selon laquelle les politiciens seraient plus à même de décider de l'affectation des terrains que leurs propriétaires légitimes.

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03 janvier 2013

Daillon, tuerie médiatique

Daillon, petit village valaisan des hauts de Conthey, est devenu une célébrité depuis qu'un de ses habitants a ouvert le feu sur des passants par la fenêtre de son logement, avant de continuer de plus belle dans la rue jusqu'à ce que la police mette un terme à ses errements d'une balle dans le thorax.

daillon.jpgLe bilan est lourd. Trois femmes sont décédées et deux hommes sont à l'hôpital, dont l'un pourrait être l'oncle du tireur, 63 ans, à "couteaux tirés" avec lui selon un quotidien.

J'ai songé un instant donner en titre "Enfin une tuerie en Suisse!" ou quelque chose du même genre - intitulé de fort mauvais goût j'admets, mais qui aurait eu le mérite de rendre l'impression exacte suscitée par les médias traitant l'affaire. Pendant les premières heures, il n'y a qu'à voir avec quel empressement ils se sont engouffrés dans l'hypothèse d'un carnage au fusil d'assaut militaire, tant cette perspective convenait à leurs vues.

Le sujet est visiblement destiné à être exploité à fond, sans aucune pudeur envers les victimes ni leurs familles, à l'inverse d'autres actes similaires commis par des déséquilibrés comme à Zoug en 2001.

Le meurtrier et certains de ceux qu'il a croisé sont encore à l'hôpital, une foule de détails restent à éclaircir, mais pour le quatrième pouvoir l'affaire est entendue: c'est la faute des armes, ce sont les armes qu'il faut interdire.

Sur le Matin et la RTS, on se livre à une rétrospective des fusillades en Suisse. Le premier se complaît aussi dans un exercice de nombrilisme à travers l'impact médiatique de l'événement auprès des confrères européens (savoureux quant on sait que ceux-là s'abreuvent auprès des premiers.) Mais la charge décisive est lancée à travers l'interview de Heiner Studer, membre du comité militant pour la protection des armes, martelée tant sur 24heures que le Matin ou la Tribune de Genève: les armes doivent appartenir à l'Etat!

Ce drame illustre bien selon lui à quel point l’initiative «Pour la protection face à la violence des armes» [visant à obliger les militaires à laisser leurs fusil à l'arsenal et à établir un registre fédéral des armes], rejetée par le peuple en février 2011, était importante. Les armes devraient être contrôlées par l’Etat dans une vraie démocratie (sic), et non laissées aux mains de privés. Hélas, la volonté fédérale d’établir des lois plus restrictives en la matière fait défaut, déplore Heiner Studer.

 

Peuple suisse imbécile, indigne d'une "vraie démocratie", coupable d'avoir refusé la voie de la sagesse! Personne pour expliquer à ce monsieur qu'au-delà de ses postulats discutables, les armes ne sont pas rendues à la population lorsque le régime n'est plus une "vraie démocratie"? Cette partie du raisonnement lui échappe...

Le rapport avec Daillon reste ténu, et de plus, pas forcément dans le sens que souhaiteraient les fervents partisans du contrôle des armes.

L'auteur présumé de la tuerie serait un Suisse de 33 ans, un certain Florian B., habitant depuis des années dans la maison laissée par ses parents lors de leur séparation. Il aurait bu de l'alcool en début de soirée. Il se serait servi d'au moins deux armes pour commettre son forfait, un mousqueton de l'armée suisse plus en dotation depuis un demi-siècle et un fusil à grenaille destiné au mieux à la chasse, vraisemblablement acquises hors du circuit officiel.

Non seulement cet aspect des choses défausse immédiatement tout argument en faveur d'un contrôle légal plus important des armes, puisque par définition les hors-la-loi et autres adeptes du marché noir y sont peu sensibles, mais toute la vie de Florian résonne comme une leçon sur l'incapacité crasse de l'Etat, de son administration et de ses innombrables services sociaux à assurer convenablement les tâches qu'ils se sont arrogées.

L'homme souffrait d'antécédents psychiatriques suffisamment lourds pour une hospitalisation en 2005, lors de laquelle les armes en sa possession furent retirées et détruites, sans qu'on s'inquiète plus que cela semble-t-il de la fascination d'un cas psychiatrique pour les armes à feu. Il était connu de la police pour consommation de marijuana, sans qu'on s'en inquiète davantage non plus - vice auquel il parvenait à se livrer malgré sa mise sous tutelle, laquelle était également assez souple pour lui permettre d'acquérir armes et munitions, et certainement pas la veille de son passage à l'acte.

Il est trop tôt pour pointer une cause unique ; on pourrait citer l'absence de recoupement, le laxisme des services sociaux, la trop grande souplesse d'un tuteur, le manque de suivi d'un cas inquiétant par les psychiatres, et bien d'autres symptômes d'une bureaucratie inefficace et irresponsable. Mais la plupart de ces pistes pointent en direction de l'Etat et de ses services.

Dès lors, on comprend mieux l'écran de fumée déployé par la classe politique et ses relais dans les médias. Mieux vaut en effet s'attaquer à l'armée ou au droit des honnêtes gens à porter des armes pour se défendre, même si cela n'a rien à voir avec notre affaire, que de rendre un verdict peu tendre sur l'administration.

Rappelons-nous également que si un contrôle des armes plus poussé devrait voir le jour, cette même administration serait alors en charge de l'appliquer, avec tout son talent et toute sa compétence.

Mise à jour (4 janvier): le tueur présumé s'appellerait en fait Florian B. Le texte a été ajusté en conséquence.

30 décembre 2012

Cent fois sur le métier

L'UDC vient de déposer cette semaine sa deuxième initiative "pour le renvoi effectif des criminels étrangers", dite initiative de mise en oeuvre.

Ayant comme de nombreux autres militants participé à la récolte de signature pour cette initiative, je me remémore la façon dont les personnes nous accueillaient lorsque nous les approchions:

- Bonjour madame, nous récoltons des signatures pour l'initiative pour le renvoi effectif des criminels étrangers...
- Le renvoi des criminels étrangers? Mais dites-moi, n'a-t-on pas déjà voté là-dessus? Et c'est passé en plus! Pourquoi récoltez-vous encore des signatures?

Entame suivie d'une explication plus ou moins longue, et en général, d'une signature.

Ce dialogue entendu cent fois est caractéristique de la façon dont le grand public est maintenu à l'écart du débat autour du renvoi des criminels étrangers - et ne comptez pas sur les médias pour combler cette carence. Heureusement, ce billet y suppléera peut-être.

Revenons sur le parcours chaotique du renvoi des criminels étrangers peuplant les prisons suisses...

A l'issue d'une longue bataille médiatique et d'un contre-projet conçu exclusivement dans le but de la torpiller, l'Initiative pour le renvoi des criminels étrangers fut finalement approuvée par le peuple en novembre 2010.

renvoi des criminels étrangers,initiative,démocratieLa Conseillère Fédérale en charge de la justice, la socialiste Simonetta Sommaruga, annonça qu'elle respecterait la volonté du peuple et exécuterait le mandat qui lui avait été confié ; naturellement, elle fit très exactement le contraire.

Au lieu de travailler avec le comité d'initiative pour élaborer un projet de loi sincère envers la décision populaire, la politicienne opta tactiquement pour un noyautage du groupe de travail, plaçant les initiants en minorité, afin de modeler à sa guise les travaux qui en résulteraient.

La manoeuvre eut un succès mitigé. L'UDC, minorisée mais pas complètement née de la dernière pluie, dénonça la manipulation et refusa de diluer le texte de son initiative. Après des discussions houleuses, le groupe de travail accoucha donc de pas moins de quatre variantes pour le projet de loi d'application - c'est-à-dire, une loi d'application correspondant au renvoi voté par le peuple, et trois variantes ressuscitant dans les grandes lignes le contre-projet refusé par ce dernier...

renvoi des criminels étrangers,initiative,démocratieLe combat politique autour du renvoi des criminels étrangers tient en un seul mot: l'automatisme. L'UDC, et apparemment le peuple suisse, souhaitent que les criminels étrangers soient expulsés séance tenante. Le reste de la classe politique veut subordonner ce renvoi aux racines du criminel dans tel ou tel pays, à des considérations pseudo-humanitaires (préoccupations dont les victimes suisses desdits criminels sont curieusement exemptes), aux traités de libre-circulation dont on sait à quel point ils sont essentiels pour la lie de la société, et enfin à l'appréciation de critères socio-relativistes de la part de juges dont on a, chaque jour, la preuve de la légendaire sévérité. Ouf!

Les choses auraient pu en rester là, laissant le Parlement opter "dans sa grande sagesse" pour une variante intermédiaire parmi les quatre projets de loi, forcément pas celle de l'UDC, et clôturant l'affaire d'une façon satisfaisante pour les partis établis. Mais l'UDC court-circuita la manoeuvre dilatoire en introduisant une nouvelle initiative!

L'initiative de mise en oeuvre a pour but d'inscrire au niveau de la Constitution un texte de loi "clef en main" pour le renvoi des criminels étrangers, qui ne puisse être dénaturé par une interprétation partisane des Chambres dans l'écriture d'une loi d'application. C'est la raison pour laquelle le texte de l'initiative est inhabituellement long ; il se doit d'être exhaustif.

Pour reprendre les termes d'Yves Nidegger, l'approche choisie n'est pas très élégante pour un amoureux de la littérature légale, mais, mise au point par des juristes de l'UDC, elle est redoutablement efficace. Une fois votée, l'initiative de mise en oeuvre permettra d'appliquer immédiatement le renvoi de criminels étrangers, sans laisser la part belle à des recours durant des années ou des interprétations de juges politiquement engagés. Même le Tribunal Fédéral devra s'y plier, à moins de considérer que la Constitution helvétique n'est plus la base du droit en Suisse.

Il est temps de mettre un terme à la volonté des élus de tergiverser pour ne pas appliquer la volonté populaire. Le texte a été déposé avec 154'982 signatures récoltées en un temps record ; visiblement, les citoyens se sentent concernés par le sujet.

Au vu de la dégradation des conditions sécuritaires dans le pays, il y a urgence.

13 décembre 2012

Plus cher et moins bien

Depuis le dimanche 9 décembre, les Romands ont le plaisir d'apprécier les nouvelles cadences des trains de la Confédération. Tous les retards ne sont pas dûs à la météo ou au matériel roulant, mais bien au nouvel horaire.

La ville de Renens dans l'Ouest Lausannois, quatrième ville du canton, est désormais classée comme "gare tertiaire" - il ne s'agit pas bien sûr de la terminologie officielle, mais simplement de l'examen critique de sa desserte ferroviaire. Les centres urbains cantonaux bénéficient de liaisons directes, parfaites pour l'upper class urbaine richement logée, allant du magnifique appartement ancien au centre-ville de Lausanne de Monsieur jusqu'à Genève, au siège de la banque où il officie avec vue sur le jet d'eau. Sur le trajet, les villes de Morges et Nyon ont droit à une attention bienveillante, bien que secondaire.

Les autres villes "normales" de l'arc lémanique - Renens, Allaman, Rolle, Gland, Coppet, plus les malheureux de Morges et Nyon coincés par leurs horaires - ont droit à la voiture-balai du Regio Express (qui n'a d'Express que le nom), bondé dès le premier jour, régulièrement en retard, déversant des tombereaux de voyageurs en Gare de Genève où des milliers de passagers débarqués simultanément par deux trains sur le même quai tentent d'échapper à la nasse.

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"les Romands plus proches de vous" - littéralement!

Pour l'instant, le trajet ne fait "que" 41 minutes, soit quelques-unes de plus qu'avant, sur le papier en tous cas. Le train ne s'arrête pas encore à Pont-Céar ou Chambésy, mais gageons que les Chemins de Fer Fédéraux y remédieront en 2014!

Alors que les horaires jusqu'à fin 2012 faisaient preuve d'une intelligence remarquable (certains trains s'arrêtaient dans certaines gares, d'autres dans d'autres gares le long du parcours, garantissant une répartition de la charge et un temps homogène pour tout le monde) la nouvelle cadence fait la part belle à la hiérarchie entre les centres.

Subissant pour la plupart une dégradation de leurs conditions de transport, les pendulaires vaudois des villes secondaires ont bien compris quelle est désormais leur place: la dernière.

Si les Renanais passent plus de temps dans les wagons, d'autres sont bien plus mal lotis. Grâce à la surprise de décembre des CFF, certaines personnes à l'est de Lausanne subissent des retards allant jusqu'à 40 minutes dans leur déplacement quotidien, ce qui remet en cause tout leur cadre de vie. Concerné, même le syndicaliste Jean Christophe Schwaab trouve "regrettable que cet horaire dégrade les régions semi-périphériques" et ajoute que le nouvel horaire "poussera les gens à préférer la voiture." Rien de mieux que de subir soi-même les conséquences d'une décision bureaucratique arbitraire venue d'en haut pour retrouver un peu de bon sens!

Ces désagréments pourraient encore être du domaine du supportable s'ils ne s'accompagnaient pas d'une hausse généralisée des tarifs des CFF, qui augmentent de 5,2%. Moins bien et plus cher, le rail suisse a trouvé son slogan pour 2013!

Bien que le prix du billet ne couvre que la moitié des coûts de la régie fédérale, que les prix montent sans cesse et que l'offre se détériore, il y aura toujours des gens pour soutenir le rail contre vents et marées. Mais défendent-ils le train, ou la gabegie dans laquelle les CFF ont réussi à le transformer?

Il y a quelque chose de fascinant à observer les quantités de personnes transportées chaque semaine, s'entassant dans des trains bondés plusieurs fois par jour, et se dire qu'avec un succès d'affluence colossal mesuré en milliards de voyageurs-kilomètres, les CFF parviennent à perdre de l'argent par centaines de millions. Un tel niveau d'incompétence économique tient quasiment du miracle. Où passe l'argent? Quitte à tenter une explication, rappelons celle de Monica Dusong, présidente de la Fédération romande des consommateurs (FRC) dans Le Matin Dimanche quelques années auparavant:

"Je constate que les anciennes régies fédérales - les CFF, Swisscom, La Poste - essaient de constituer des trésors de guerre avec des bénéfices remarquables, pour être aptes à résister à la concurrence. Dans le cas des CFF, les usagers des grandes lignes monopolistiques risquent de financer les domaines concurrentiels comme le trafic de marchandise. Cela fausse la concurrence."

 

Le risque s'est probablement concrétisé, mais avec l'opacité des comptes de la régie fédérale, il est difficile d'en avoir la preuve.

Le plus triste est que la médiocrité des CFF n'a rien d'inéluctable. Le train public n'est ici en concurrence qu'avec la voiture individuelle (accusée de tous les maux et violemment malmenée par les autorités) mais pourrait l'être, devrait l'être, avec d'autres compagnies de transport ferroviaire ou de bus qui montreraient enfin que l'alliance entre cadence, qualité et prix est parfaitement envisageable selon le type de trajet. Le tout est d'associer une volonté politique à un programme de libéralisation.

Bien sûr, suggérer une telle hérésie provoquera l'ire de tristes sires montant au front pour dénoncer, par exemple, la sécurité "inévitablement sacrifiée" sur l'autel de la rentabilité dans le secteur privé (comme le prouvent les innombrables crashs de Ryanair et Easyjet dans le domaine du transport aérien). Je les invite à se remémorer une petite comparaison entre le taux d'accident ferroviaire entre France et Royaume-Uni. La Suisse s'en sort bien jusqu'ici, malgré une mauvaise pente cette semaine. Touchons du bois.

Malgré tout, je ne doute pas qu'une privatisation du rail soit une idée par trop révolutionnaire pour le grand public helvétique aujourd'hui encore. Dont acte. Il veut un monopole, qu'il le subisse!

04 décembre 2012

Les vingt ans du Non

Le 6 décembre 1992, la Suisse rejetait à 50,3% l'adhésion à l'Espace Économique Européen.

référendum,ue,diplomatieCe front du refus, mené par un certain Christoph Blocher, révélait une brèche béante entre le peuple et ses représentants, tous unanimement engagés dans la célébration de la construction européenne. Le Conseiller Fédéral Jean-Pascal Delamuraz eut à l'époque des mots très durs envers le résultat du scrutin populaire, évoquant un "dimanche noir".

Il se trompait, naturellement.

Deux décennies se sont écoulés, mais si les partisans du Non célèbrent encore leur victoire historique, il n'y a guère de raisons de pavoiser.

Certes, le sentiment pro-européen recule - il n'a jamais été aussi bas. Ils ne sont que 24% à estimer, rétrospectivement, que le refus de l'adhésion à l'EEE de 1992 était une "mauvaise idée". L'Union Européenne, vers laquelle l'EEE n'était qu'un marchepied, ne fait plus recette ; vu d'ici, chacun comprend que l'UE est de plus en plus dirigiste, antidémocratique, embourbée dans la crise de la dette, la récession et le chômage. Une génération plus tard, les atours de la mariée ne sont plus guère séduisants.

Pourtant, comme l'explique dans le quotidien Le Temps le professeur de droit zurichois Daniel Thürer (qui a "personnellement toujours regretté" la non-adhésion helvétique à l'EEE et considère que la souveraineté est "un mot dépassé", histoire de situer le personnage) la Suisse est, dans les faits, entrée dans l'Espace Économique Européen:

Il faut bien constater que tout ce que l’on a fait depuis 1992 avec les accords bilatéraux a consisté à mettre en place secteur par secteur les mêmes règles que celles de l’EEE. A deux exceptions près: nous n’avons pas d’accord sur la libre circulation des services, qui était contenue dans l’EEE; et nous avons Schengen, qui ne faisait pas partie de l’EEE.

 

A tout prendre, je ne suis pas sûr que l'adhésion de la Suisse à l'espace Schengen vaille la liberté des services... Pauvres Suisses! Ils pensaient échapper à l'Europe et s'en méfient aujourd'hui encore, sans réaliser que leurs élites les y ont amené, petit à petit pendant vingt ans, sans en avoir l'air. Voire même au vu et au su de tout le monde, lorsque la BNS décide sans en référer à personne d'adopter l'euro.

Officiellement, l'adhésion de la Suisse à l'Union Européenne n'est pas à l'ordre du jour ; en réalité, elle n'a jamais cessé d'être discutée. Hormis l'UDC, les partis de l'échiquier politique helvétique ont été et sont toujours de chauds partisans d'une adhésion à l'Union Européenne. Ils ont renoncé à communiquer sur ce thème en public pour des raisons tactiques, le soutien populaire faisant défaut, mais n'ont certainement pas changé d'avis.

Si bien qu'en fin de compte, partout où porte le regard, c'est l'impasse.

Les Suisses n'aiment pas l'Europe mais acceptent d'y entrer petit à petit, à leur rythme, en plébiscitant la voie bilatérale? Pas de chance, l'Union Européenne n'en veut plus. Même si ici certains font tout pour maintenir l'illusion (je pense notamment à René Schwok, Professeur à l’Institut européen de l’Université de Genève, qui ne ménage pas ses efforts dans ses interviews) Bruxelles n'a certainement pas l'intention de se fatiguer à négocier chaque nouveau règlement avec Berne, et Dieu sait qu'elle en produit à la pelle. L'UE exige l'automatisme, c'est-à-dire le renoncement à la souveraineté.

Les Suisses ne veulent pas entrer dans l'Union Européenne? Pourtant, ils continuent élection après élection à plébisciter, avec plus des deux-tiers des suffrages, des partis qui prônent directement l'adhésion ou de louvoyer pour y parvenir. Soit les électeurs votent sans comprendre qui ils élisent (une hypothèse qu'on ne peut pas exclure au vu de la force de l'habitude dans les décisions de vote) soit ils estiment que cet aspect des positions politiques n'a guère d'importance, qu'il s'agit d'un point secondaire d'un programme électoral...

C'est évidemment une erreur, et une erreur dangereuse. Alors que la situation économique se dégrade toujours davantage en Europe, que les diplomates européens cachent de plus en plus mal leur hargne contre notre petit pays, les tensions ne peuvent que s'aggraver. La Suisse, îlot de prospérité dans un continent à la dérive, irrite - précisément parce qu'elle existe.

référendum,ue,diplomatieNon seulement elle ne suit pas le modèle d'intégration européen mais elle en est devenue l'antithèse. La Confédération Helvétique montre que la voie de l'indépendance et de la souveraineté, la voie de la démocratie directe et de la subsidiarité, bref, toutes les valeurs aux antipodes de la construction européenne telle qu'elle s'observe depuis environ trente ans, mènent au succès.

Du point de vue du dogme européiste, la Suisse est une hérésie, au sens propre du terme.

Elle représente un danger vis-à-vis des institutions européennes non seulement parce qu'elle illustre de façon éclatante les fourvoiements de l'Europe de Bruxelles, mais aussi parce que son "mauvais exemple" pourrait se répandre, devenant une menace pour la construction européenne toute entière.

Les reproches, les menaces, les exigences de tribut et les sanctions vont pleuvoir dru dans quelques temps, encore plus que par le passé, aidés et encouragés par les élites politiques en faveur de l'adhésion à l'intérieur du pays. La question des relations entre la Suisse et l'UE promet de revenir centrale dans un avenir proche, et elle se posera en termes moins courtois.

Même si depuis vingt ans, la lutte pour la souveraineté helvétique est largement perdue - sacrifiée en tranches par des citoyens qui ne comprenaient pas vraiment ce qu'ils abandonnaient ici ou - il en reste encore quelques traces. C'est ce maigre héritage qu'il faut désormais défendre.

30 novembre 2012

Ségalat 1, Justice Vaudoise 0

La justice vaudoise a subit une lourde défaite aujourd'hui. Les minutes ont dû paraître bien longues aux juges, aux avocats et au public, tout ce beau monde réunit dans la salle du Palais de l’Hermitage, guettant la porte, alors qu'il était de plus en plus clair que Laurent Ségalat, accusé du meurtre de sa belle-mère à Vaux-sur-Morges, ne se rendrait pas au verdict de son procès en appel.

segalat.jpgQuel contraste avec la veille où M. Ségalat, presque décontracté, annonçait paisiblement que naturellement, il avait l'intention de revenir au tribunal le lendemain!

Bien en a pris au généticien français, puisque cet aléa de calendrier lui a évité d'entendre sa condamnation à 16 ans de prison. Sachant qu'il réside à Thonon, en France voisine - France tant pétrie de justice éternelle qu'elle n'extrade pas ses ressortissants, fussent-ils coupables de meurtre - il n'est pas certain qu'il finisse derrière les barreaux. Heureusement, on ne peut pas complètement exclure la possibilité d'une peine accomplie en France.

Sans doute l'assassin sentait-il que la chance insolente qui lui permis de sortir libre de son premier procès n'allait pas durer éternellement? En tous cas, son comportement d'aujourd'hui lèvera les derniers doutes quant à sa culpabilité.

Certes, "l'affaire Ségalat" - du nom de la belle-mère du meurtrier, Catherine Ségalat, sauvagement assassinée le 9 janvier 2010 - n'est pas exempte de zones d'ombres ; mais celles-ci ne doivent pas non plus occulter les éléments à charge contre Laurent Ségalat, proprement accablants.

Laurent Ségalat a été en contact avec la victime, puisqu'il a même selon ses dires "tenté de la ranimer". En fait, il a passé bien du temps avec elle: le soir du drame, il a tardé à appeler les secours et a nettoyé le sang avant leur arrivée, changeant de vêtements à deux reprises et déplaçant le corps. Il portait des taches de sang jusque dans le col de sa chemise. Au cours de sa longue "tentative de réanimation" de la malheureuse syndique de Vaux-sur-Morges, il a même nettoyé les lieux. Quel sauveteur consciencieux!

Les explications de l'intéressé, souffrant de trous de mémoire et pétri de contradictions, apparaissent bien peu crédibles, quand elles ne confinent pas au mensonge pur et simple, comme l'explication vaseuse des traces de griffures au cou qu'il ne portait pas le matin même du meurtre - alors que son ADN est retrouvé sous les ongles de sa belle-mère...

La bonne réputation de l'individu, l'absence d'arme du crime clairement établie (malgré un marteau maculé de sang retrouvé sur place!) et la complexité des griefs pour lesquels Laurent Ségalat aurait assassiné sa belle-mère n'entrent pas en ligne de compte. Qu'il s'agisse d'un coup de folie ou d'une dispute dégénérant en meurtre violent, nul ne le saura jamais. Il n'y a pas besoin d'un "bon motif" pour tuer quelqu'un, à moins de considérer qu'un assassinat est un acte mûrement réfléchi.

Peut-être que Laurent Ségalat a tué sa belle-mère puis, réalisant ce qu'il avait commis, tenta tardivement de maquiller le tout en accident? Peut-être a-t-il regretté son geste et réellement tenté de la sauver pendant un instant? Quoi qu'il en soit, la vie de Catherine Ségalat s'est abruptement terminée ce soir-là, de la main d'un proche.

Le Tribunal criminel de Nyon a fait preuve d'un amateurisme incroyable. En acceptant les explications changeantes de la défense (plaidant tantôt l'accident, tantôt l'agression par un tiers) puis en entérinant le scénario d'une mort violente de la victime - tout en excluant Laurent Ségalat de l'équation au nom du doute raisonnable! - il a livré un premier jugement tellement irrationnel qu'il en devenait intenable.

Le retournement d'un procès en appel de la relaxe à la culpabilité est rarissime. Ayant ignoré un faisceau de présomptions décisif, les juges de première instance ont été sèchement désavoués par leurs pairs.

Malgré ce rattrapage tardif, l'affaire Ségalat sonne comme un lourd échec pour la justice vaudoise.

Les juges de première instance ont montré une grande légèreté dans le traitement du dossier ; se croyant sans doute dans un épisode des Experts, ils ont accepté de se laisser embarquer dans le scénario improbable d'un tueur invisible venu et reparti sans laisser la moindre trace derrière lui, avec encore moins de mobiles que le gendre de la victime, tout en faisant fi des éléments à charge pesant sur l'accusé.

On me rétorquera sans doute que les choses ne sont "pas si simples", mais comment justifier alors que le doute raisonnable derrière lequel se sont retranchés les juges de première instance et leur président Jean-Pierre Lador ait été si vite défaussé par leurs collègues de cour d'appel? Quelle confiance peut-on avoir envers des magistrats qui se laissent séduire par des fables échevelées?

Et même si les défenseurs de la vérité peuvent se rassurer en pensant qu'avec ce verdict en appel la justice vaudoise est enfin revenue sur terre, il n'en demeure pas moins que ce soir, Laurent Ségalat, coupable de meurtre, dort en liberté.

L'affaire Ségalat ne peut raisonnablement pas être considérée comme un fonctionnement normal, ni acceptable, de la justice. Face à un échec pareil, chacun doit tirer ses conclusions.