25 avril 2012

Genève K.O. debout

La nouvelle est tombée mardi matin: Merck Serono ferme son site genevois d'ici à 2013. 1'250 salariés sont sur le carreau. Bien que soudaine, l'annonce n'est pas réellement une surprise, mais amène à se poser un certain nombre de questions.

Merck Serono est le nom d'une entité composite. En 1977 naît Serono, une entreprise pharmaceutique fondée par Fabio Bertarelli, un entrepreneur fuyant l'instabilité politique de son pays d'origine, l'Italie. La société travaille essentiellement sur la fertilité humaine. Le tournant vers la biotechnologie survient dans les années 90 alors qu'elle passe entre les mains d'Ernesto, le fils héritier. Les laboratoires de recherche de Serono mettent au point le Rebif, un traitement de la sclérose en plaques. Le succès commercial du médicament est fulgurant. Atteignant le troisième rang mondial dans son secteur, la société entre en bourse en 2000 et construit un siège social flambant neuf à Genève. Mais Ernesto Bertarelli a d'autres envies. Il vend ses parts (64,5%) et les promesses de nouveaux produits à l'allemand Merck en 2006. La société est alors valorisée à 16,8 milliards de dollars. Les propriétaires de Merck, une société spécialisée dans la médecine chimique et les procédés de cristallisation, pensent qu'ils ont un savoir-faire complémentaire pour débloquer la chaîne de développement de l'entreprise de biotechnologie.

Malheureusement, le mariage s'avère décevant. Les ventes de Rebif continuent d'augmenter, certes, mais le brevet sur la médicament n'est pas éternel. Il est indispensable de développer de nouveaux produits. Or, les résultats ne sont pas là. Le centre de recherche de Genève ne parvient pas à trouver de nouveaux médicaments efficaces. Le retournement de situation le plus important survient sans doute en juin 2011, lorsque l'homologation de la Cladribine, une molécule que l'on pensait prometteuse, est arrêtée pour cause d'efficacité insuffisante. Dès lors, les employés et chercheurs du site genevois se savent en sursis. Dans un contexte économique international difficile, la société Merck Serono, pour profitable soit-elle, ne peut pas entretenir un site de biotechnologie aussi énorme que Genève sans que celui-ci n'apporte de résultats concluants.

Alors que les rumeurs couraient depuis plusieurs semaines, la conclusion abrupte est arrivée hier matin. Plus de 500 suppressions d'emploi, et 750 postes "déplacés" à Boston aux Etats-Unis, en Chine, ou au siège de Merck à Darmstadt en Allemagne, mais qui seront probablement perdus en Suisse. En tenant compte des sous-traitants et autres personnel de service, la perte économique effective pourrait être plus grande encore pour Genève. Le canton du bout du lac comptait 11'745 chômeurs au mois de mars, leurs rangs viennent de grossir d'un coup...

Le public étant naturellement à la recherche d'explications, le responsable de Merck Serono a été invité à s'exprimer hier soir sur le plateau de la RTS, dans une belle démonstration de langue de bois:


François Naef, président du Conseil d'Administration de Merck Serono

Il est vrai que les entreprises admettant des erreurs stratégiques sont rares. Dommage que le présentateur ne pose pas à M. Naef la question qui devrait tarauder tout individu avec un zeste de capacité entrepreneuriale: s'il y a un siège de trop entre Darmstadt et Genève, pourquoi ne pas avoir envisagé de fermer Darmstadt pour venir à Genève?

Le présentateur du journal ne pose pas la question. On ne saura jamais.

La fermeture du site de Serono à Genève laissera un grand vide. Il y a évidemment le drame humain: un certain nombre de familles se retrouvent jetées dans la précarité et auront bien du mal à assurer les loyers hypertrophiés de leurs logements. Les vautours rôdent. Tous les employés licenciés ne sont pas des chercheurs en biologie de renommée internationale. Il y a les milliers de mètres carrés de bureaux du siège de Serono, construit pour 330 millions de francs, qui devront trouver un nouveau locataire. Et il y a surtout des signes inquiétants pour la Suisse: une grande entreprise choisit de fermer un pôle en Suisse en faveur d'un centre de recherche aux Etats-Unis, d'unités de production en Chine et d'un siège social en Allemagne.

Dans les trois domaines d'activité, le pays est en recul.

L'histoire de la débâcle de Serono nous enseigne s'il en était besoin que la présence d'entreprises est un bienfait, synonyme de rentrées fiscales, d'emploi et de prospérité. Mais ce triste épisode nous enseigne aussi que nulle position n'est éternellement acquise. Les multinationales sont mobiles. Même des centaines d'emplois en Suisse ne les lient pas au pays de façon définitive. Il faut être attractif pour les attirer et rester attractif pour les garder, en faisant de la Suisse un choix incontournable pour les décideurs. La compétitivité est une question cruciale, vitale en temps de crise. Les nouveaux demandeurs d'emploi de Genève et de France voisine auront tout loisir de méditer sur la décroissance prônée par des politiciens inconscient en allant pointer au chômage.

Il est de bon ton de mépriser les sociétés privées, mais quand celles-ci se retirent, que reste-t-il sinon la misère pour tout le monde?

28 mars 2012

La Suisse s'offre un procès politique

En s'attaquant ouvertement - et avec raison - au Président de la Banque Nationale Suisse, Christoph Blocher s'est fait de puissants ennemis. Aujourd'hui, ils sortent du bois, pensant disposer d'un levier permettant d'envoyer pour de bon le tribun helvétique en prison.

Tiennent-ils enfin un moyen de faire taire leur bête noire? Ce n'est pas sûr.

"Du délit d'initié à la chasse aux sorcières", écrivais-je il y a quelques mois en publiant un billet relatant l'affaire Hildebrand. Je pensais naïvement que le dossier s'était conclu avec le départ du président de la BNS Philipp Hildebrand, démasqué dans une affaire de spéculation sur le marché monétaire totalement indigne de sa fonction. Les révélations s'étaient succédées petit à petit, rendant les mensonges du banquier intenables et l'acculant finalement à la démission (qu'on se rassure pour lui, il ne finira pas sous un pont).

Revenons sur le déroulement chronologique de l'affaire:

  1. Reto T., informaticien de la banque Sarasin, détecte des opérations sur devises sur le compte du président de la BNS. Il est si scandalisé par ce qu'il voit qu'il décide de prendre des photos de ces opérations avec son téléphone portable.
  2. Les extraits bancaires sont transmis à l'avocat et député thurgovien Hermann Lei. Voyant le côté explosif du scandale, il décide en toute discrétion de faire remonter l'affaire au gouvernement. Il s'adresse à Christoph Blocher, élu au Conseil National, comme intermédiaire.
  3. Christoph Blocher informe Micheline Calmy-Rey, alors présidente de la Confédération, des transactions suspectes menées par le couple Hildebrand. Pas de réaction.
  4. L'affaire est portée devant les médias. La polémique s'emballe. D'un côté, les noms des informateurs (Reto T., Herman Lei et Christoph Blocher) sont livrés à la presse où ils sont dénoncés comme des "agresseurs" contre la Banque Nationale Suisse et sa politique ; mais de l'autre, la polémique sur son président ne désenfle pas. Même si tout un chacun insiste lourdement sur la "légalité" des opérations au vu de la règlementation lacunaire de la BNS, le manque d'éthique et la perte de crédibilité de Philipp Hildebrand l'amènent à jeter l'éponge. L'affaire s'arrête là - même si le directeur n'est pas le seul en cause!

fm_blocher_23434534.jpgDéjà à l'époque, j'avais noté que la colère des médias et de certains membres de la classe politique semblait bien plus dirigée vers le messager Christoph Blocher que contre les autres protagonistes de l'affaire, y compris le banquier central indélicat. L'étape suivante de la chasse au sorcière a été franchie avec l'implication de la justice zurichoise. Le conseiller national a été formellement inculpé lundi dernier pour "violation du secret bancaire". Cette notification a été suivie le lendemain de deux perquisitions, l'une au domicile de M. Blocher sur les hauts de Herrliberg, l'autre au siège d'une de ses sociétés, Robinvest, à Männedorf (ZH).

Le politicien se défend en invoquant l'immunité parlementaire. Les éditorialistes et les commentateurs anti-Blocher s'en donnent à coeur-joie. On discutaille de l'éventuelle immunité, on se réjouit que les documents saisis permettent éventuellement de trouver d'autres moyens de jeter M. Blocher en prison... Ils ont senti l'odeur du sang et cachent mal leur désir de se débarrasser de lui.

Mais que lui reproche-t-on au juste? D'après l'ancien procureur Peter Cosandey:

La Loi sur les banques prévoit jusqu'à trois ans de privation de liberté et des peines pécuniaires pour qui viole le secret bancaire. Elle s'applique en premier lieu au «dépositaire du secret», soit dans le cas présent à l'ex-informaticien de la Banque Sarasin. Ceux qui aident le dépositaire peuvent néanmoins être poursuivis en vertu des articles 24 et 25 du code pénal. L'article 47 de la loi fédérale sur les banques prévoit aussi la possibilité de punir celui qui «incite autrui à violer le secret professionnel». Une disposition qui vaut également si cette incitation reste sans résultat.

 

M. Blocher a-t-il trahi le secret bancaire? Alors même que le premier parti de Suisse défend bec et ongles ce qu'il en reste, l'idée semble cocasse. Mais elle ne résiste pas à l'analyse. Seul l'employé de la banque Sarasin, avec l'accès aux données, a pu se rendre coupable d'un tel crime. Quant à l'unique alternative impliquant directement Christoph Blocher - l'idée qu'il ait pu être le commanditaire de ce vol - elle ne tient pas debout. Aucune information ne fait état de relations entre M. Blocher et Reto T. avant l'affaire. Et si tel était le cas, pourquoi s'embarrasser d'Hermann Lei comme intermédiaire?

Peut-être le ministère public est-il parti à la pêche à ce genre de preuve en perquisitionnant chez l'élu zurichois? La perquisition étant l'équivalent légal du cambriolage, la brutalité de ces violations de domicile pour rechercher des traces de simples conversations datant de plus de trois mois fait hausser quelques sourcils. Quand même Christian Levrat, président du Parti Socialiste suisse, admet que "[M.] Blocher a agi correctement, en rapportant au Conseil fédéral, respectivement à la présidente de la Confédération, les informations sur les opérations en devises menées en privé par Hildebrand", on ne peut guère dire que les faits reprochés à M. Blocher fassent l'unanimité.

Une fois mis dans la confidence d'un risque de délit d'initié de la part du président même de la BNS, Christoph Blocher s'est retrouvé dans une situation impossible. Soit il taisait l'affaire et devenait complice, soit il la remontait aux autorités compétentes (enfin, façon de parler) mais s'exposait alors à des mesures de rétorsion si son nom était révélé au public. Évidemment, il choisit vaillamment la seconde solution et évidemment aussi, quelques fuites soigneusement organisées eurent tôt fait de le désigner comme informateur. Les médias et les autorités sont étonnamment peu curieux sur cet aspect de l'affaire.

L'acharnement judiciaire à l'encontre de Christoph Blocher ne semble pas loin. Plusieurs pistes plaident en ce sens. Bien qu'on l'ait cru un moment, l'homme politique mis en examen lundi dernier ne savait pas qu'il ferait l'objet d'une perquisition le lendemain. Mais alors, qui a donc mis au courant les journalistes de 10 vor 10, le journal du soir de la télévision alémanique, de perquisitions chez lui avant même qu'elles n'aient lieu?

Il y a pire. Vendredi, l'un des deux Procureurs Généraux de Zürich s'est un peu trop lâché dans un bar:

Depuis la table d'à côté, vendredi dernier au Horse Pub de Bülach (ZH), des témoins n'ont pas perdu une bribe des propos tenus derrière une bière par Martin Bürgisser (PRD). Normal, il s'agit d'un des deux procureurs généraux de Zurich et il s'exprime sur l'affaire qui est dans tous les esprits: les perquisitions menées le mardi précédent chez Christoph Blocher et la question épineuse de son immunité parlementaire.

L'un des témoins aurait fait aussitôt un rapport circonstancié de la scène à Christoph Mörgeli (UDC, ZH). Ni une ni deux, l'élu UDC zurichois a diffusé partout une lettre recommandée adressée au procureur Bürgisser. Il y dénonce une violation du secret de fonction pour avoir dit à ses amis sportifs - et aux autres clients du pub - que la levée de l'immunité parlementaire de Christoph Blocher allait être demandée avant mercredi.

[Le procureur bavard] aurait affirmé que si l'ex-conseiller fédéral devait tomber dans cette affaire, ce serait la ruine de l'UDC et que, du coup, c'en serait fini aussi, «enfin», pour Christoph Mörgeli.

 

Mis en cause, le procureur zurichois Martin Bürgisser a nié le viol du secret de fonction, minimisé l'affaire, et démenti le moindre propos désobligeant à l'encontre de MM. Mörgeli et Blocher et de l'UDC. Malheureusement pour lui, le témoin de la scène n'est pas le premier venu -  nul autre que le député UDC au Grand Conseil zurichois Claudio Schmid! - et son compte-rendu de la discussion entre M. Bürgisser et ses amis a été corroboré par un deuxième témoin...

Depuis, Martin Bürgisser avoue avoir "manqué de la sensibilité nécessaire" en abordant l'affaire dans un bar - façon peu élégante de dire qu'il regrette seulement de s'être fait attraper.

A peine constituée, la commission de l'immunité devra faire face à un dossier épineux. M. Blocher a-t-il agi dans le cadre de son travail de parlementaire? Etait-il couvert au moment des faits? Ces questions ne trouveront leur réponse que dans quelques mois. La temporisation sera bienvenue face à une justice zurichoise brûlant les étapes et soudainement prise de frénésie:

Après la perquisition, Christoph Blocher a immédiatement fait valoir son immunité parlementaire, bloquant la procédure. Toutes les pièces saisies sont sous scellés, donc inutilisables tant que la question de l’immunité n’est pas tranchée par le Parlement. Est-ce une erreur du procureur de ne s’être pas préoccupé de ce statut plus tôt? Beaucoup le pensent. Avocat et conseiller national UDC, Yves Nidegger se pose ainsi la question de «l’ordre dans lequel les choses ont été faites». Pour lui, le ministère public a mis la «charrue avec les bœufs», avec pour résultat de ne pas pouvoir utiliser le matériel saisi.

Sur les ondes de la RTS La 1ère, l’avocat genevois Marc Henzelin s’est aussi dit «étonné que le ministère public zurichois n’ait pas pris plus de précaution avant»! Il y voit un problème de procédure, mais aussi de proportionnalité. «Nous n’avons pas affaire à un crime mais à un délit qui concerne une présumée complicité dans la fuite de certains documents, estime-t-il. La démesure entre l’acte soupçonné et l’intrusion qu’est une perquisition est assez choquante.»

 

Le fait que la cible de toutes ces attentions s'appelle Christoph Blocher ne peut être qu'une coïncidence, bien entendu.

On a coutume de dire qu'il a une justice pour les puissants et une autre pour le commun des mortels; mais en Suisse, l'UDC semble elle aussi avoir droit à sa justice d'exception.

16 mars 2012

Le Conseil d'Etat à la croisée des chemins

L'électeur vaudois sera confronté à un choix essentiel le 1er avril, lors du 2e tour de l'élection au Conseil d'Etat: faire rentrer l'UDC Claude-Alain Voiblet au gouvernement, ou subir pendant une législature un exécutif de gauche.

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L'affiche de campagne pour le second tour

Depuis mardi, nous connaissons les candidats pour le second tour: Anne-Catherine Lyon et Nuria Gorrite pour le Parti Socialiste, Béatrice Mettraux pour les Verts, Claude-Alain Voiblet pour l'UDC et Emmanuel Gétaz pour Vaud Libre.

Dès dimanche soir, quatre des sept sièges étaient attribués. Si les trois sortants libéraux-radicaux ont été réélus comme dans un fauteuil, le plébiscite revient au socialiste Pierre-Yves Maillard, en tête des suffrages. L'apparente faiblesse de la gauche avec un seul élu est donc trompeuse, d'autant plus que les seconds rangs sont bien fournis: à ce quatuor de tête succèdent dans l'ordre Béatrice Métraux (Verts), Anne-Catherine Lyon (PS), puis la syndique socialiste de Morges Nuria Gorrite (PS), et enfin Claude-Alain Voiblet (UDC). Les autres candidats ne font qu'une apparition anecdotique, le meilleur d'entre eux n'atteignant pas le quart des voix du dernier du groupe de tête.

A gauche, on se presse au portillon; à droite, il n'y a guère que la candidature de M. Voiblet pour sauver la majorité de droite à l'exécutif.

Depuis la disparition de Jean-Claude Mermoud, le canton de Vaud expérimente une curieuse cohabitation: un Parlement à droite et un Conseil d'Etat à gauche. C'est que l'UDC fait face ici comme ailleurs à un flot ininterrompu de polémiques. La représentativité, l'équilibre des forces et tous les beaux discours du même genre tombent à l'eau dès lors qu'on parle d'un modeste siège échu à l'UDC.

L'an dernier, le parti agrarien avait lancé Pierre-Yves Rapaz dans la course au Conseil d'Etat pour l'élection complémentaire. Mal lui en pris. Le syndic de Bex, député et chef du groupe UDC au Grand Conseil Vaudois, échoua sèchement. Les analystes rivalisèrent d'imagination pour expliquer le désaveu des électeurs; les plus optimistes se contentèrent de tabler sur la faible mobilisation lors de ce scrutin, le nouveau Conseiller d'Etat ne siégeant que pour six mois. Mais il devint clair pour tout le monde que le siège perdu ne serait pas facile à reprendre.

C'est donc en resserrant les rangs que l'UDC vaudoise choisit en janvier de lancer dans la course son meilleur candidat, Claude-Alain Voiblet, secrétaire du parti et coordinateur de l'UDC en Suisse romande. Sans même faire campagne, Claude-Alain Voiblet s'est naturellement imposé en interne. Pour ceux qui le connaissent, la décision de l'UDC relève de l'évidence. Claude-Alain Voiblet est un bourreau de travail. Ni "agrarien" ni "blochérien", juste pragmatique et loin des querelles de chapelle, il est largement responsable de la croissance de l'UDC vaudoise pendant ces dernières années. Ses convictions ne l'empêchent pas d'être à la ville un homme courtois et disponible, ouvert et apte au compromis - raisons pour lesquelles il a réussi à accéder à la présidence du Conseil Communal de la ville de Lausanne, notoirement à gauche.

Quoi qu'il advienne le 1er avril, je pense et je continuerai à penser que l'UDC a présenté le meilleur candidat issu de ses rangs, compte tenu des équilibres du canton, des compétences de chacun, et des valeurs de l'UDC. Et je ne suis pas le seul à avoir ce point de vue ; si aucun des "candidats à la candidature" devancés par Pierre-Yves Rapaz l'an dernier ne s'est représenté face à M. Voiblet en janvier, ce n'est pas que leur ambition se soit soudainement éteinte, mais simplement le résultat d'une analyse lucide de leur popularité face à ce candidat naturel.

Dans tous les partis, chacun fourbit donc ses armes pour le second tour. Pauvre Claude-Alain! Alors que même les délégués verts libéraux ont compris les enjeux et ont voté à 44 voix sur 49 en faveur du soutien au centre-droit, les Socialistes et les Ecologistes ne font pas mystère de leur stratégie: ils vont chercher à "diaboliser" Voiblet. Et ce sont ces gens qui parlent de remonter le niveau de la politique...

Le plus triste dans toute cette affaire est que l'élection du 1er avril ne concerne l'UDC que de très loin. Avec au mieux un siège de Conseiller d'Etat sur sept, peu de chances que celle-ci influe de façon démesurée sur la trajectoire du canton. Le véritable enjeu est tout autre, et les état-majors politiques l'ont bien compris: le risque consiste à subir une majorité de gauche à l'intérieur du Conseil d'Etat.

Si le centre-droit échoue, selon toute vraisemblance le Conseil d'Etat vaudois comptera 3 socialistes, 1 écologiste et 3 libéraux-radicaux. Outre le fait que les uns seront sur-représentés et les autres sous-représentés, le Conseil d'Etat sera en porte-à-faux continuel avec le Grand Conseil, et surtout, à gauche, ce qui lui permettra de dilapider sans retenue la bonne santé financière retrouvée que l'équipe sortante est parvenue à restaurer. Ne minimisons pas les capacités de gaspillage, de fiscalité et de nuisance que peut accomplir un exécutif de gauche, même face à un parlement vaudois de droite.

Les Démocrates du Centre jouent pour un siège; les Libéraux-Radicaux, pour le sens des trois qu'ils ont obtenus.

On comprend donc l'appétit des uns et l'inquiétude des autres...

Alors, le Conseil d'Etat vaudois basculera-t-il pour de bon à gauche le 1er avril? Rien n'est certain, même si le retard de Claude-Alain Voiblet semble difficile à rattraper. Il en va de 10'000 voix, c'est énorme. Libéraux-radicaux comprennent enfin le danger: il n'est plus question de tergiverser et de parler de l'UDC ou de ses candidats en tordant le nez, selon les bonnes vieilles habitudes. Il faut pour eux que Claude-Alain Voiblet accède au Château dans deux semaines, point. Il en va de bien plus que de la simple représentativité de l'UDC au Conseil d'Etat.

Les citoyens et les politiciens de centre-droit vaudois semblent découvrir que la présence de l'UDC est indispensable au maintien de leur propre majorité dans le canton.

Dommage que cette révélation survienne si tard.

12 mars 2012

Malheur aux Valaisans!

Des cinq objets fédéraux en votation ce dimanche, l'initiative de l'écologiste Franz Weber "pour en finir avec les constructions envahissantes de résidences secondaires" est la seule grosse surprise, puisqu'elle passe la rampe avec 50.6% des voix.

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Le score des objets en votation (infographie Le Matin)

Revenons sur les objets soumis au vote.

Epargne-logement: le texte visait deux objectifs, encourager l'accession à la propriétée privée et les rénovations à but écologique. L'épargne-logement aurait permis à chaque foyer de constituer un fonds défiscalisé, rempli au maximum pendant dix ans à hauteur de 15'000 CHF par an, pour acquérir une résidence principale. L'initiative me laissait dubitatif, la cherté de l'immobilier en Suisse venant de la rareté de l'offre. Renforcer la demande dans ce contexte n'aurait fait que monter les prix d'autant. En fin de compte, seule la perspective de diminuer les prélèvements fiscaux avait un intérêt. Cette initiative a été rejetée par 55.8% des votants.

6 semaines de vacances: de tous les objets en votation, l'initiative de Travail.Suisse (abordée ici) était clairement le plus gros danger pour la santé de l'économie helvétique. Il ne s'est pas concrétisé, le peuple suisse refusant avec 66.5% de Non de céder aux sirènes de la facilité "à la française". On regardera avec plaisir l'hilarant reportage de la RTS sur le sujet, suivant les pérégrinations de Samah Soula, journaliste de France2, interdite devant ces Suisses qui aiment tant travailler...

Jeux d'argent: sous son nom officiel - Arrêté fédéral concernant la réglementation des jeux d'argent en faveur de l'utilité publique - l'objet donna lieu à peu de débats, tous les partis s'étant entendus pour le soutenir. Il a donc obtenu 87% de Oui, ce qui ne m'a jamais empêcher de le trouver aberrant. Le texte inscrit dans la Constitution des absurdités comme l'obligation pour les loteries et les paris sportifs de reverser leurs bénéfices à des activités publiques, culturelles, sociales ou sportives, garantissant un enterrement de première classe aux jeux d'argent locaux face à la concurrence d'Internet. Nous verrons un peu plus tard de quelle façon la Confédération mettra en place un flicage pour empêcher les aficionados de s'adonner aux paris en ligne...

Prix du Livre: le projet du Parlement visait à instaurer un prix fixe du livre dans toute la Suisse. J'avais également démoli l'absurdité de ce projet ici, ce qui n'a de loin pas empêché la Suisse romande de s'engouffrer dans la brèche. Les Suisses alémaniques eux, ont connu une politique de prix unique jusqu'en 2007 et savent à quoi s'en tenir... Bientôt un projet de prix unique du livre romand?

Résidences Secondaires: le gros écueil du jour vient bien sûr de l'acceptation de l'initiative "Pour en finir avec les constructions envahissantes de résidences secondaires" de l'inénarrable Franz Weber. Elle est sensée réduire à 20% la part de résidences secondaires dans chaque commune de Suisse.

residences.gifOn a coutume de dire que la démocratie est parfois la dictature de la majorité; l'écologiste a su jouer de ce registre dans une opération politique qui restera un modèle du genre.

La carte des cantons montre bien cet état de fait. En vert, ceux qui ne sont pas concernés le moins du monde par le texte et qui ont largement approuvé l'initiative (qui ne voterait pas pour des montagnes jolies avec de paisibles vaches qui broutent?) et en rouge, ceux dont le modèle économique repose sur le tourisme, frappés de plein fouet, et qui l'ont donc massivement rejetée.

Vae victis, disait Brennos. Malheur aux vaincus. Vaincus aujourd'hui les Valaisans, dont l'emploi de milliers de travailleurs du milieu de la construction (et pour tout dire, un pan entier de l'économie) vient d'être jetés à bas par des citadins accrochés à une certaine image d'Epinal des montagnes helvétiques.

Cette initiative est dangereuse pour plusieurs raisons. Elle détruit le fédéralisme - à dessein - puisque l'aménagement du territoire est du ressort de chaque canton et de ses communes. Elle pose que le tourisme des résidences secondaires est quelque chose de nuisible et à combattre, et j'en attends encore la démonstration. Finalement, elle menace la sphère privée de façon inquiétante.

En effet, une maison est une maison, rien de plus. Le terme de "résidence principale" ou de "résidence secondaire" dépend seulement de l'usage qu'en fait son propriétaire. Cet usage peut varier au cours du temps, selon que l'heureux possesseur du bien immobilier soit actif ou à la retraite, par exemple. Elle peut changer au gré des propriétaires successifs de la maison. Il n'y a rien de figé.

Or, en plaçant une limite arbitraire sur le nombre de résidences secondaires que doit comporter une commune, l'initiative prétend régir l'utilisation qui est faite des biens immobiliers. Il va donc falloir établir cet usage. Cela veut dire, surveiller, questionner et interroger les propriétaires pour vérifier que untel ou untel "habite bien" dans sa demeure le temps qu'il faut lorsqu'il déclare que c'est sa résidence principale, ou lorsqu'il a déclaré acheter une maison pour un tel usage.

L'Autriche dispose d'une telle loi, fixant le taux de résidences secondaires à 8% dans certains villages. Résultat? Un jeu du chat et de la souris entre des propriétaires prétendant habiter dans leur logement en tant que résidence principale, et des autorités traquant la consommation d'eau et d'électricité et le remplissage de la boîte aux lettres sur la durée pour vérifier que l'habitant est bien là... Mais la guéguerre n'est pas très virulente, car absolument personne n'a envie de respecter la loi. Ni les propriétaires, qui payent assez cher leur logement de vacances pour supporter qu'on vienne leur chercher des poux, ni les autorités locales, qui se font fort de vivre de ces résidents saisonniers et du secteur de la construction.

En pratique, le texte a été complètement vidé de son sens.

C'est le destin que je devine pour le Valais et les autres sites touristiques de Suisse. Cette initiative est totalement inapplicable - et au lendemain de la votation avec champagne et cotillons, ça commence gentiment à se savoir.

C'est tout simple. Supposons, et c'est déjà difficile, que les chambres du Parlement parviennent à établir un projet de loi qui tienne à peu près la route. Que se passera-t-il? Son application sera nécessairement déléguée aux cantons et aux communes. La façon dont la loi sera rédigée rendra le corset plus ou moins serré, mais il ne faut pas s'y tromper: à moins d'une police fédérale qui reste à inventer, le contrôle de la qualification des logements en "résidence principale" ou "résidence secondaire" incombera nécessairement aux autorités locales.

Or, en refusant le texte à 73,8%, le Valais a clairement fait entendre son avis sur la question. J'en déduis que la traque aux résidences secondaires surnuméraires ne va pas être très intense. Ne minimisons pas pour autant les effets néfastes de la loi: désormais, la construction en Valais devra passer par encore plus de chicaneries administratives pour faire passer le projet comme "résidence principale". Mais pour qui veut vraiment son châlet, il y aura bien moyen. Et en attendant, M. Weber n'a fait qu'empirer la situation.

Nous sommes en 2012 et les Suisses, accrochés à une certaine idée de leurs montagnes, nous rejouent la ridicule Initiative des Alpes de 1994, vraisemblablement avec le même effet.

Il ne suffit pas de décréter et de voter pour que la réalité se plie et se soumette. Si MM. Weber et ses amis veulent que les montagnes restent immaculées, il n'ont qu'à s'en rendre propriétaire en achetant les terrains constructibles et en renonçant à y ériger quoi que ce soit. A cette seule solution réellement légitime, ils préfèreront dévoyer la démocratie en dictature de la majorité, dressant les régions de plaine contre celles de montagne.

07 mars 2012

Six semaines de chômage pour tous!

Selon toute vraisemblance, l'initiative "Pour 6 semaines de vacances" sera nettement rejetée par le peuple ce dimanche. Si quelques inconnues subsistent quant au degré de rejet - espérons que la Suisse romande ne sorte pas trop du lot, histoire de ne pas renforcer les clichés - la mission de l'initiative a été accomplie, au moins dans le canton de Vaud: mobiliser les forces de la gauche en vue du premier tour des élections pour le Grand Conseil et le Conseil d'Etat.

Quel que soit le degré d'échec, des gens des deux camps seront là pour s'en réjouir. Les uns fêteront une bataille perdue, mais ouvrant la voie à plus de "progrès social" (bientôt la redite avec "5 semaines de vacances pour tous", qui sait?). D'autres célèbreront le rejet d'une initiative démagogique, économiquement suicidaire, brisant d'un même coup les conventions collectives et le fédéralisme, et tutti quanti.

Une connaissance avec qui je discutais de l'initiative me demanda si j'allais voter selon "le coeur ou la raison".

Faisant peu de mystère de mon intention de vote, je lui demandais quand même de préciser ce qu'il entendait par là.

vacances_chomage.jpg- Eh bien, me répondit-il, le coeur, c'est l'envie, les sentiments... Et qui n'aurait pas envie de six semaines de congés par an? Six semaines! Ce serait chouette!

- Bon, d'accord, mais la raison?

- C'est simplement de penser que ça coûterait cher aux employeurs, tout ça... J'avais lu quelque part que si on posait la même question en France, neuf Français sur dix approuveraient. Mais pas en Suisse. Non, en Suisse, les gens sont trop bêtes pour accepter de voter un truc pareil, c'est du masochisme!

Puis il lâcha, malheureux, que les Suisses étaient finalement des gens trop raisonnables.

J'ai repensé depuis à cette petite conversation sur le "coeur" et la "raison" au sujet du vote, mais je suis parvenu à des conclusions très différentes.

Prenons un employé dans un secteur relativement bien portant, disposant d'une solide compétence, ou encore travaillant dans une grande entreprise comme Nestlé ou Roche, voire pour l'administration helvétique. Des personnes de ce genre, estimant leur emploi peu menacé, n'auraient objectivement aucune raison rationnelle de s'opposer à une hausse des vacances obligatoires de 4 à 6 semaines. Le raisonnement le plus égoïste les amènerait donc à voter pour l'initiative.

Egoïsme? Bien entendu. Car à l'autre bout de l'échelle, il y a les Petites et Moyennes Entreprises (PME) de moins de 250 employés. Elles forment une majorité écrasante du paysage économique suisse ; 99.7% des entreprises appartiennent à cette catégorie. La certitude économique et la sécurité de l'emploi ne font pas partie de leur quotidien; non seulement elles sont étranglées par les variations du taux de change, mais les forcer à payer deux semaines de vacances en plus à tous leurs employés pourrait leur porter le coup de grâce. Les salariés des entreprises survivantes s'en sortiraient mieux, mais ils ne sont pas tous seuls.

Alors, six semaines de vacances pour les chanceux, et pour les autres, le chômage...

Si bien que j'en arrive à penser que les Suisses, loin de repousser l'initiative gauchiste par simple froideur rationnelle, le font au contraire à cause de sentiments, au premier chef desquels l'altruisme dans son sens le plus noble. Ils sont prêts à sacrifier un confort immédiat en échange d'un meilleur niveau de vie pour eux-mêmes dans le futur, et pour d'autres, travailleurs anonymes et inconnus mais qu'on contribuera à ne pas jeter au chômage, refusant de céder aux sirènes démagogiques de la gauche.

Contrairement à ce qu'on raconte, je ne suis pas sûr que les Français adopteraient une telle mesure à 90%, à supposer qu'on leur pose la question. Mais nous aurons dimanche la preuve que les Suisses repoussent comme prévu le cadeau empoisonné de six semaines de vacances. Certains se lamenteront de l'échec de cette avancée dans le "progrès social". D'autres, comme moi, tireront une grande fierté de ce que chaque citoyen suisse est capable de voir plus loin que sa petite personne, et de repousser une politique aux effets économiques et sociaux désastreux.

21 février 2012

Des Gripen bien grippés

Depuis que la Suisse a opté pour le Gripen pour remplacer les Tiger vieillissant de sa force aérienne, les manoeuvres politico-médiatiques vont bon train. Il s'agit de désavouer le choix du Conseil Fédéral, de s'attaquer à Ueli Maurer (unique représentant UDC au gouvernement) et, au passage, de jouer un bon tour à l'armée helvétique.

S'il fallait donner un point de départ à cette offensive, on pourrait évoquer, fin janvier, des lettres anonymes d'un mystérieux "groupe pour une armée crédible et intègre" mettant en cause les qualités techniques de l'avion suédois. Un article du Matin Dimanche du 11 février enfonce le clou; l'édition dominicale du journal romand annonce que l'appareil est non seulement inférieur à ses concurrents - l'Eurofighter européen et le Rafale français - mais qu'il en devient incapable d'accomplir ses missions, sur la base de documents confidentiels d'évaluation établis par l'armée.

Au lieu d'une flottille aérienne bon marché, l'armée suisse se retrouverait-elle avec des avions au rabais?

gripen-saab.jpgLes médias font ensuite leurs choux gras d'une réplique malheureuse d'Ueli Maurer avouant ne pas avoir eu connaissance des-dits rapports; en réalité, c'est une méprise de la part du conseiller fédéral. Comme il l'expliqua lui-même un peu plus tard, ce qu'il avait pris pour du matériau original révélé aux journalistes venait en fait de rapports périmés - remontant à 2009 et se référant seulement à la version C/D du Gripen, antérieure à la version E/F qui sera (peut-être!) livrée à l'armée suisse. L'état-major de l'armée fait bloc autour du choix du Gripen pour les forces aériennes helvétiques.

Parallèlement à cela - et toujours relaté dans le Matin Dimanche, décidément très actif sur le dossier - les parlementaires suisses reçoivent par courrier une lettre contenant une contre-offre du constructeur français Dassault, très compétitive face aux tarifs de l'avionneur suédois retenu par la Confédération... Contre-offre purement spéculative (un contrat officiel faisant plusieurs centaines de pages) mais ajoutant encore à la confusion ambiante.

Comme le résuma Alain Rebetez au journal de la TSR le 12 février:

Entre ceux qui ne veulent pas d'un avion de combat, ceux qui voudraient bien d'un avion mais qui ne veulent pas faire des économies ailleurs, et puis ceux qui veulent un avion mais le meilleur, c'est-à-dire le Rafale et pas un autre, eh bien, entre tous ces gens-là qui sont très différents, manifestement il y a une majorité pour faire couler le Gripen.

 

Depuis, non seulement les membres de la commission de politique de sécurité du Conseil national, mais le Parlement s'en sont mêlés, alors que le Conseil Fédéral continue d'estimer que le Gripen représente le meilleur compromis... Difficile de faire entendre sa voix dans le brouhaha de milliers d'intervenants autoproclamés experts en aéronautique militaire!

D'où viennent les attaques contre le choix du Gripen? Si on suit la bonne vieille technique consistant à dénicher "celui à qui profite le crime", Dassault semble bien placé. L'avionneur français a des amis dans la défense helvétique et tout à gagner d'une remise en cause du choix du Gripen. Le Rafale est le meilleur avion sur le plan technique et constituait vraisemblablement le deuxième meilleur choix. Quant aux méthodes de voyou employées pour faire avancer sa cause, eh bien, disons que le manque d'éthique commerciale est un reproche léger face à un fabricant d'armes...

Mais jouer la carte de l'instabilité est un pari dangereux. La classe politique helvétique s'est emparée du dossier non seulement pour se défouler à peu de frais contre le conseiller fédéral UDC Ueli Maurer, mais également contre l'idée même de dépenser de l'argent pour remplacer les avions actuels. Si le Gripen tombe, le Rafale ne ramassera pas forcément la mise.

Ceci dit, Dassault n'a pas grand-chose à perdre.

La Suisse a-t-elle besoin de nouveaux avions de combat?

La gauche antimilitariste pense évidemment que non, rejointe pour l'occasion par une bonne partie du PDC, qui n'est pas contre l'idée de nouveaux avions, mais contre les sacrifices que leur facture impliquera (beaucoup de circonvolutions pour en arriver au même point, comme souvent.)

En réalité, les avions que la Suisse souhaite acquérir - qu'il s'agisse de 18 Rafale ou de 22 Gripen - n'auront pas d'incidence militaire significative. Nos bonnes âmes pacifistes s'inquiètent pour rien: cela fait plus de dix ans que l'armée de l'air suisse a cessé d'exister sur le plan militaire.

La dizaine d'appareils que la Confédération envisage d'acheter ne peuvent pas servir à faire la guerre, ce qui rend caduques les pseudo-évaluations livrées par la presse. L'effectif est bien trop insuffisant, et il sera encore réduit si on tient compte de façon réaliste des immobilisations de matériel pour cause de révision et autres facteurs d'indisponibilité, réduisant le tout à une poignée d'appareils opérationnels à un instant donné.

De fait, l'armée de l'air helvétique n'a pas pour ambition de défendre le territoire contre une agression aérienne ennemie sérieuse - elle en serait bien incapable - mais simplement de faire face à une crise. Le 11 septembre 2001 donne une idée d'une telle situation: un moment clé où la surveillance du ciel doit être maximale pour réagir à tout comportement aérien suspect. Plus proche de nous, on pense aussi simplement à la police du ciel lors de rendez-vous internationaux comme le Forum de Davos.

Quel chef d'Etat étranger accepterait de se déplacer pour venir en Suisse si celle-ci n'était même pas capable d'assurer la sécurité aérienne de son propre territoire?

Pour ces raisons, on ne peut pas imaginer que la Suisse renonce totalement à l'armée de l'air. On ne peut pas non plus envisager une délégation de compétence à une puissance étrangère: non seulement ce serait un aveu de vulnérabilité stupéfiant, mais cela mettrait la Suisse en situation de dépendance inqualifiable vis-à-vis d'un partenaire étranger, sans parler de l'entorse à la neutralité.

Les Tiger ne sont pas les seuls appareils à renouveler. Les FA-18 sont encore opérationnels mais glissent gentiment vers leur fin de vie. Or, non seulement les coûts de maintenance des avions augmentent avec l'âge, mais ils finissent par être périmés sur plusieurs plans (usure des matériaux, compatibilité avec l'armement actuel, informatique embarquée obsolète...) ce qui rend leur remplacement inévitable.

Il ne faut pas se voiler la face: à moins de renoncer à un pan entier de sa souveraineté, la Suisse aura besoin de nouveaux avions. Ueli Maurer a choisi d'en prendre une poignée, et les moins chers; ses adversaires politiques rejettent le compromis sans réaliser que c'est sans doute le meilleur qu'ils puissent obtenir.

Abattre le Gripen, ou Ueli Maurer?

Derrière la polémique économico-militaire se profile une autre attaque plus sournoise en direction du conseiller fédéral UDC. Elle n'est pas sans rappeler l'Affaire des Mirages de 1962.

Cette année-là, en pleine guerre froide, la Suisse cherche à se doter de l'arme aérienne la plus crédible; celle-ci s'incarne dans le Mirage III de Dassault, le meilleur avion polyvalent de l'époque, en remplacement des vieux De Havilland Vampire dont elle dispose jusque-là. A la suite d'un long processus de sélection, une commande est passée pour 100 appareils (à comparer avec les effectifs d'aujourd'hui!) devant être intégralement construits sous licence en Suisse. Citant Wikipedia:

En attendant le lancement de la fabrication, un Mirage IIIC est acheté en 1962 et deux biplaces Mirage IIIBS en 1964. Cependant, les nombreuses modifications envisagées sur les exemplaires de série (Radar Hughes TARAN-18 à la place du Cyrano, modification du train d'atterrissage avant pour faciliter l'utilisation dans les installations souterraines, installation de canons de 30mm d'origine suisse, adaptation de fusées JATO d'assistance au décollage, etc...) et la mise à niveau des machines-outils nécessaire pour pouvoir usiner les pièces font exploser le budget prévu et provoquent un scandale national.

 

Le dépassement du crédit atteint 66%. On parle de tromperie. La première commission d'enquête de l'histoire du parlement est constituée. Elle poussera plusieurs militaires de haut rang et un conseiller fédéral, le vaudois Paul Chaudet, à la démission - et ce, même si en fin de compte les surcoûts se justifient aisément.

On ne voit que trop bien l'intérêt de certains à tenter de rejouer l'histoire. Cela explique tout autant la fébrilité de parlementaires UDC (je pense notamment à Yvan Perrin) à vérifier que tout a été fait dans les formes dans les moindre détails, justement pour éviter au conseiller fédéral Ueli Maurer le triste destin de M. Chaudet. Mais sachant le terrain miné sur lequel évolue M. Maurer depuis des années au sein du Conseil Fédéral, je serais le premier étonné qu'il ait commis une erreur si flagrante qu'elle mette son siège en danger.

Trois avions et un conseiller fédéral sont dans un bateau...

L'affaire des Gripen intéressera-t-elle encore le public pendant quelques mois? Peut-être remettra-t-on l'ensemble du dossier de sélection à plat pour repartir de zéro, ce qui repoussera de plusieurs années la livraison de nouveaux appareils et induira de nouvelles études administratives coûteuses. Peut-être que quelques joutes politiques opposeront en deuxième partie de soirée la ferveur de pacifistes en retard d'une utopie aux partisans guère plus réalistes d'une armée suisse chargée d'être la meilleure du monde avec des budgets sans cesse revus à la baisse.

Il y aura immanquablement un moment où tout cela finira par lasser, si ce n'est déjà fait. On s'en remettra donc enfin au seul organe à même de trancher, c'est-à-dire le peuple souverain. Tout comme Ueli Maurer, je n'ai pas de doute que celui-ci saura faire la part des choses. Le citoyen comprend infiniment mieux les risques géopolitiques pesant sur la Suisse dans les vingts prochaines années que nos doctes politiciens décrétant que l'Avenir Ne Sera Fait Que De Paix, et s'il se trompe, eh bien, il en assumera les conséquences. Reste à savoir quelle question on posera au peuple. Choisira-t-il lui-même le modèle d'avion devant équiper les forces aériennes helvétiques? Sélectionnera-t-il l'enveloppe budgétaire? Ou osera-t-on carrément lui poser la question d'abandonner l'armée de l'air?

Si en France tout se termine par des chansons, en Suisse tout se termine par des votations.