15 juin 2011

Choisir, c'est discriminer

Cette formule simple me revenait à l'esprit au lendemain de la piètre tentative de rejouer la grève féministe de 1991, qui avait rassemblé un demi-million de personnes. Depuis le temps que l'égalité devant la loi est acquise, les cris de ralliement sonnent creux.

fuschia.jpgEn 2011, on a juste du mal à croire les revendications selon lesquelles les femmes seraient victimes de sous-enchère salariale. Si différence de salaire il y a, elle est selon moi plus à chercher en direction des comportements des uns et des autres. Les femmes choisissent plus souvent l'investissement dans leur vie familiale que dans leur carrière et optent davantage pour le temps partiel.

Je ne fais là qu'énoncer des généralités, les exceptions sont monnaie courante. On peut surtout regretter la paupérisation continue de la classe moyenne suisse à cause des prélèvements obligatoires - impôts et assurances sociales - obligeant de plus en plus les deux conjoints à travailler pour joindre les deux bouts. On peut discuter longtemps de l'opportunité de travailler à temps partiel ou du choix de rester à la maison, encore faut-il en avoir les moyens.

Dans un marché du travail libre, une catégorie de personnes prêtes à travailler à un salaire inférieur toutes choses étant égales tend à s'éliminer d'elle-même. Si une femme et un homme étaient identiques en tout hormis leur rémunération, les chefs d'entreprises se battraient pour embaucher plutôt des femmes, moins chères et tout aussi performantes donc, et réduire d'autant la facture salariale de leur société. A cause de leur rapport qualité-prix supérieur, les femmes seraient très demandées, ce qui amènerait immanquablement les employeurs à proposer des rémunérations plus élevées... Et pousserait rapidement l'écart à se combler en faveur d'un salaire lié à la seule compétence.

Soit les patrons, plus machistes que radins, sont prêts à péjorer les performances de leur entreprise par pur sexisme, soit la sous-enchère salariale entre hommes et femmes est illusoire.

Dans la cosmologie syndicale où le patron fait figure de croquemitaine, pareille perception ne dérange pas plus que ça. Mais heureusement, tout le monde n'est pas obligé d'appréhender le monde professionnel avec des oeillères idéologiques.

Les partisans de l'égalité se battent peu contre les avantages particuliers dont les femmes disposent: exemption du service militaire, conditions de retraite plus avantageuses. A l'inverse des théories sur la sous-enchère salariale, sujette à controverse, il s'agit d'une discrimination totalement assumée, inscrite noir sur blanc dans les textes de loi. Leur égalitarisme est à géométrie variable. Et ne parlons même pas de la garde des enfants en cas de divorce...

De même, le silence est de mise lorsqu'il s'agit de dénoncer les mariages arrangés ou le statut inférieur de la femme au sein des communautés musulmanes en Suisse et ailleurs.

Les différences hommes-femmes ne semblent bonnes à dénoncer que lorsqu'elles permettent de s'en prendre au Grand Capital, ce qui ne surprendra personne.

Mais quitte à entrer dans les revendications salariales, pourquoi se restreindre à l'opposition homme-femme? On pourrait évoquer la beauté:

"Une étude (...) prouve que si les plus beaux gagnent un peu plus que la moyenne nationale, les plus laids perçoivent des salaires de 11 à 15 % inférieurs. "


Ou encore, la taille:

"Les étudiants les plus grands en taille (supérieurs à 1m85) commencent leur carrière avec un salaire de 12,40% plus élevé que celui d'étudiants moins grands."

 

Nobles combats syndicaux en perspective! Ces deux exemples portent sur des différences salariales supérieures aux discriminations prétendument associées au sexe des employés. Les mots d'ordres ne mobiliseront peut-être pas des masses ("petits et laids de tous les pays, unissez-vous!") mais la lutte contre ces abjectes discriminations promets de beaux morceaux de bravoure...

Ce combat est sans fin parce qu'il est dénué de sens. Les gens ne sont pas interchangeables: la notion même de compétence et d'expérience "identique" est extrêmement suspecte. Et s'il y a un biais, il n'est pas toujours dans le sens que l'on croit, comme l'attestent des tests effectués en France avec des CV anonymes qui pénaliseraient... Les demandeurs d'emploi issus de l'immigration ou venant de zones sensibles.

"Toutes les fois que je donne une place vacante, je fais cent mécontents et un ingrat" disait Louis XIV. Aujourd'hui, on parlerait de cent personnes discriminées. Choisir une personne pour un poste, c'est nécessairement écarter des candidats: certains seront des hommes, d'autres des femmes, des grands, des petits, des beaux, des laids, des droitiers, des bruns, des obèses, ou porteront des taches de rousseur.

Il est aussi facile que tentant de tomber dans le travers simpliste d'un refus motivé par l'apparence ou la condition physique. Quand bien même ce serait le cas - qui a déjà vu un top-model homme, petit, noir, obèse et âgé de soixante-trois ans? - personne ne penserait remettre ces critères en question. Le physique fait simplement partie de beaucoup de définitions de postes. Ceux dont l'amour-propre ne supporte pas l'idée seraient bien avisés d'affiner leurs compétences dans des secteurs où pareils critères n'ont pas d'importance.

Choisir, c'est discriminer. Nous ne sommes pas interchangeables. Et c'est tant mieux.

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Les employés de demain tels que les rêvent les égalitaristes:
A
sexués, compétences identiques, salaire unique, CV anonymisés.

26 mai 2011

Sortie du nucléaire: l'esbroufe

Hier, en annonçant "une sortie ordonnée du nucléaire", le Conseil Fédéral s'est couvert de ridicule avec les félicitations du jury.

leuthard.jpgLa déclaration a plu: les divers lobbys anti-nucléaire et mouvements écologistes boivent du petit lait. Divers campeurs "résistants" ont même levé le camp, c'est dire. Les médias saluent la décision de concert - il suffit de lire les éditoriaux d'aujourd'hui. Les quotidiens romands applaudissent la sortie du nucléaire, titre d'ailleurs Le Matin.

Attendez. Les quotidiens romands? Quel nombrilisme! Voyons plutôt ce qu'en dit la presse internationale, forcément médusée par un engagement aussi audacieux! Quoique... Pas un écho sur la page d'accueil du Figaro. Rien sur Libération. Le Monde? Nada. Sur Le Point ou de l'Express, silence radio. Bon, c'était un tour d'horizon de la presse française; par acquis de conscience, allons voir ailleurs... Eh bien, c'est pareil. Rien sur le Times, le Corriere della Serra, le Washington Post ou le New York Times. Bigre!

C'est vrai, l'information a été annoncée hier. La Suisse est si loin: il faudra peut-être du temps pour que les rédactions étrangères ne rendent compte de ce qui se passe. Mais tout de même, on ne m'enlèvera pas l'impression tenace que tout le monde s'en fiche.

Pourtant, il y aurait matière à un article. Dans la rubrique insolite, par exemple: comment, en Suisse, un Conseil Fédéral dont le mandat expire dans six mois prétend engager le pays sur une trajectoire portant sur vingt-trois ans après sa dissolution.

Peu probable que les Suisses de 2034 se sentent très liés par des "engagements" pris en 2011 (fussent-ils applaudis par les quotidiens romands), de même qu'aujourd'hui nous nous sentons assez peu liés par les déclarations solennelles du Conseil Fédéral de 1988 - à supposer que quelqu'un s'en souvienne.

nucleaire.jpgAutre angle d'attaque, les médias étrangers auraient pu saluer l'historique décision suisse les protégeant d'une catastrophe nucléaire apocalyptique. Les particules radioactives ne s'arrêtent pas aux frontières, n'est-ce pas? Grâce à Doris Leuthard, entre 2019 et 2034, les voisins de la Suisse seront progressivement libérés du terrible risque d'une fusion de réacteur de Beznau II ou de Leibstadt, consécutive à un tremblement de terre de niveau 8 sur l'échelle de Richter, à un tsunami, et à l'échec généralisé des procédures d'alerte mises en oeuvre par les secours pendant quelques jours ("croisons les doigts pour que ça n'arrive pas d'ici 2019", disent les anti-nucléaires en claquant des dents.)

Mais là encore, peut-être que le retrait du modeste parc nucléaire helvétique de 5 réacteurs ne pèse pas lourd face à la terreur muette qu'inspirent les 7 réacteurs belges, les 9 réacteurs Espagnols, les 10 réacteurs Suédois, les 19 réacteurs anglais ou les... 58 réacteurs français (et d'autres encore.) Des pays qui ne semblent pas trop remettre leur capital de production énergétique en question. Bon sang, c'est à croire qu'ils ne craignent pas un tremblement de terre suivi d'un tsunami! Et pourtant, l'Angleterre est une île, non? La Belgique a des côtes! Ne comprennent-ils pas les risques? Si même Fukushima ne les incite pas à tout balancer par-dessus bord sur un coup de tête, c'est à désespérer!

Remarquez, il ne faut pas trop cracher sur le nucléaire étranger. La Suisse va en avoir sacrément besoin.

Aujourd'hui, deux kilowatt-heures sur cinq produits en Suisse sont d'origine nucléaire; cela n'empêche pas la Suisse d'importer jusqu'à 20% de son électricité à l'étranger, en hiver, lorsque la demande est la plus forte. Je vous le donne en mille: cette électricité n'est pas produite par des éoliennes.

Les pieuses déclarations de Mme Leuthard sur de prétendues économies d'énergie ou une croissance soudaine de la part du "renouvelable" dans le mélange énergétique suisse pour remplacer les 40% promis à disparaître tiennent des gesticulations infantiles. Ce scénario n'a pas le moindre sens. Mais nous sommes en 2011, année électorale. La logique n'a plus court.

En réalité, le Conseil Fédéral n'a guère annoncé que le gel ou le retrait des plans de remplacement des centrales existantes. La "mise hors service à partir de 2019" des centrales helvétiques pourrait être repoussée de 10 ans, pour chaque centrale. Peut-être que certains des réacteurs les plus anciens, comme Beznau I, seront effectivement arrêtés; des centrales à gaz combleront le déficit de production.

atomkraft-nein-danke.jpgBref, le Conseil Fédéral a simplement annoncé que peut-être, dans un horizon lointain, à partir de 2019 ou plus tard encore, si par inadvertance certains labos de recherche sauce développement durable réussissent à développer des processus de production d'énergie applicables à l'échelle industrielle et à peu près viables économiquement, la Suisse pourrait lentement arrêter certains réacteurs nucléaires anciens et les centrales à gaz construites pour leur succéder.

Si le déroulement prévu prend du retard, la Suisse se contentera d'importer davantage d'électricité nucléaire de l'étranger.

La décision est susceptible de changer un nombre indéfini de fois d'ici et après sa mise en application, au gré des majorités au sein du gouvernement et dans les chambres fédérales. Et dans les urnes en votation.

Hum.

A la réflexion, je comprends pourquoi la presse étrangère n'a pas plus mis en valeur l'annonce du Conseil Fédéral; cela ne méritait guère qu'un entrefilet dans les pages économiques. Quelque chose comme: "A partir de 2019, la Suisse pourrait augmenter ses achat d'électricité sur le marché international de l'énergie." Et encore.

En guise de révolution ça tombe un peu juste, en effet.

Mais, tout de même, les militants anti-nucléaire ont gobé le morceau. Et ça, ça méritait une première page.

19 mai 2011

Justice d'exception contre l'homophobie?

Mardi 17 mai, c'était la journée mondiale contre l'homophobie et la transphobie. Pas de chance, l'affaire DSK, qui aurait mieux convenu à des dates comme le 8 mars ou le 25 novembre, monopolisait l'actualié; mais il restait un peu de place au téléjournal de la TSR pour évoquer le sujet sous un angle original, la sous-estimation des agressions contre les homosexuels.

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(cliquez sur l'image pour voir le reportage)

Malheureusement, Aline Inhofer monta son reportage pour en faire ressortir une thèse correspondant à des opinions sans grand rapport avec le thème initial, la volonté de légiférer pour créer une justice d'exception contre l'homophobie. Les commentaires en voix off de la journaliste ne laissent aucun doute:

Il y a une loi contre le racisme, il y a une loi contre l'antisémitisme, par contre il n'y a aucune protection contre l'homophobie. (...) Et pour les victimes, cette absence de législation est également ressentie comme un manque de reconnaissance.

 

Manque de reconnaissance? A voir. Un examen minutieux de la construction du reportage montre que la journaliste oriente ses interlocuteurs (et les téléspectateurs) pour faire ressortir sa thèse, alors que le problème réel est tout autre, et bien réel: les homosexuels hésitent à porter plainte quand ils se font agresser.

Monica Bonfanti, cheffe de la police genevoise: "Nous savons que le chiffre noir pour ce type d'infraction est très élevé et aujourd'hui, on compte, on estime que seulement 10 à 15% des actes à caractère homophobes sont portés à la connaissance de la police."

Michaël Häusermann, association Dialogai: "Porter plainte, ça veut dire aller à la police ou à la justice que je suis homosexuel, que la nuit je vais peut-être dans un parc pour rencontrer d'autres hommes, donc il y a encore beaucoup beaucoup de gens aujourd'hui qui n'osent pas faire ce pas parce qu'ils ont honte."

 

Le problème est avant tout d'ordre psychologique. Les homosexuels vivent - ou subissent - leur orientation sexuelle comme une transgression; il en va parfois aussi de leur mode de vie tout entier. Ils se retrouvent tout aussi démunis face aux agressions qu'un drogué arnaqué ou d'une prostituée violentée. Lorsqu'on estime vivre en marge des normes sociales, difficile de pousser la porte d'un poste de police pour porter plainte.

On voit mal en quoi une législation criminalisant spécifiquement les agressions anti-gays pousserait tout d'un coup les victimes à plus de combativité. Un homosexuel violenté ne porterait pas plainte parce que son agresseur encourrait trois ans de prison, mais il prendrait la peine de surmonter sa réticence à porter plainte si l'agresseur risquait le double?

Poursuivons notre exemple et supposons qu'un fait de lésions corporelles simples, valant jusqu'à trois ans dans un cas habituel, soit portée à six ans dans le cas d'une victime homosexuelle. Un individu cogne: ça vaut jusqu'à trois ans. La victime est gay; l'agresseur le sait-il? L'agresse-t-il à cause de cela? Et s'il crie "sale pédé" au milieu d'un pugilat avec un hétérosexuel? Et s'il essaye de "casser la gueule d'un gay" mais qu'il se trompe sur l'orientation sexuelle de sa victime? Et si la victime est bisexuelle? Indécise? N'est jamais passée à l'acte? C'est inextricable. Comme l'explique Stefan, barman dans un club gay, la limite est d'ailleurs difficile à tracer entre le vol simple et l'attaque anti-homosexuelle:

C'est toujours les mêmes choses, ils se font tabasser, ils se font agresser verbalement, mais, avant tout et pour tout, c'est pour leur prendre leur carte bleue, leur argent, leurs espèces, ou leurs bijoux.

 

Les législations spécifiques sont dangereuses et contre-productives. En érigeant les gays - ou d'autres - en minorité spécialement protégées par la loi, on dévalorise la majorité. On fait passer l'acte criminel au second plan face à l'appartenance culturelle, ethnique, religieuse ou sexuelle de la victime. On instaure progressivement une justice différenciée où qui vous êtes est plus déterminant sur la peine du coupable que ce qu'on vous a fait.

Une agression violente doit être punie parce que c'est un acte violent, une atteinte aux comportements civilisés; pas parce que la victime a des orientations sexuelles sortant de la norme. Devrait-il être plus "acceptable", aux yeux de la loi, de démolir à coup de pieds le visage d'un bon père de famille traditionnel, plutôt que celui d'un homosexuel?

Ce n'est pas rendre service aux gays que de les singulariser à travers une disposition particulière du code pénal. Si on veut les aider, ce serait plutôt en les encourageant à exercer leurs droits, au lieu de les laisser imaginer qu'ils ne sont pas dignes d'une enquête de police.

13 mai 2011

Le Mauvais Débat

Il est des débats qui sont mauvais. Je ne parle pas des débats interdits pour cause d'atteinte au politiquement correct - ceux-là sont rapidement entachés du vocabulaire connoté habituel, lié à l'odorat, aux fonctions digestives et à la seconde guerre mondiale - mais bien aux débats mauvais parce que médiocres, mal posés, louvoyant, porteurs de polémiques et de sous-entendus inavouables.

Le débat sur le financement des campagnes électorales est de ceux-là. Sa dernière incarnation en date concerne bien évidemment la votation du 15 mai du référendum vaudois sur les Prestations Complémentaires Familles et donne lieu à un article de Daniel Audétat sur 24Heures.

L'argent dépensé dans des campagnes électorales n'est pas un moyen de blanchir l'argent sale, de frauder le fisc ou de placer ses économies avec un rendement alléchant - loin de là. En fait, il importe moins par son montant que par la comparaison des moyens déployés par l'un ou l'autre camp; c'est le petit combat financier que se livrent les acteurs politiques dans les coulisses.

Brisons ici le mystère: le "débat" sur le financement des campagnes électorales est l'incarnation de la jalousie de politiciens médiocres, qui estiment que l'électeur est un veau dont le vote ira au camp qui a dépensé le plus pour marteler son message.

Triste conception de la politique.

Quelle que soit la campagne, un camp aura forcément plus d'argent. Et s'il n'a pas plus d'argent, il aura peut-être des avantages en nature: une inclination plus ou moins marquée des médias en faveur de ses thèses, donnant autant de publicité gratuite au détour des articles de journaux; ou alors, faveur de l'actualité, un petit tsunami à l'autre bout du monde, dont les images de catastrophe seront autant d'arguments matraqués sur le thème du je-vous-l'avais-bien-dit (Qui fait encore le distinguo entre les milliers de morts liés au tsunami au Japon et ceux liés à l'accident nucléaire de Fukushima, c'est-à-dire quasiment aucun? Au train où vont les choses, d'ici quelques temps on montrera les côtes japonaises dévastées par les eaux en expliquant que c'est la centrale nucléaire de Fukushima qui a provoquée toute cette dévastation. Si ça se trouve, cette confusion est déjà dans les esprits... Mais je digresse.)

Ceux-là même qui sont prompts à réclamer une transparence des comptes de campagne le sont nettement moins lorsqu'il s'agit de révéler les accointances partisanes dont ils disposent au sein des médias, des fonctionnaires, de l'administration fédérale et de tous ces organismes dont le grand public serait en droit d'espérer un point de vue neutre et objectif. Et puis c'est difficile à chiffrer tout ça, alors, oublions-le!

Bref. Tout comme la concurrence pure et parfaite est une utopie, l'équilibre politique pur et parfait permettant à chaque électeur de juger avec exactement 50% d'arguments "pour" et 50% d'arguments "contre" en est une autre - et c'est tant mieux.

Les médias doivent respecter un certain équilibre lorsqu'ils offrent à leur public une information sur les enjeux. C'est une question d'équité et il en va de leur propre réputation. Mais l'idée que l'électeur soit simplement convaincu par celui qui parle le plus longtemps ou qui placarde le plus d'affiches serait proprement insupportable; par chance, c'est un fantasme. L'histoire suisse récente des votations montre que des initiatives sont passées sans grands moyens déployés par leurs promoteurs, comme dans le cas de l'internement à vie pour les délinquants sexuels ou violents jugés très dangereux et non amendables, approuvé en 2004, ou l'imprescriptibilité des actes de pornographie enfantine, approuvée en 2008.

Evidemment, une votation ne se gagne pas dans le silence et la discrétion. Mais si une certaine publicité est nécessaire, l'excès attend au tournant. La campagne contre les Prestations Complémentaires Familles semble atteindre les limites de l'exercice, avec des affiches placardées depuis des semaines dans tout le canton de Vaud, jusqu'à saturation. Là encore, c'est une bonne chose, puisque cela laisse penser qu'à partir d'un certain point, les sommes supplémentaires investies dans une campagne deviennent contre-productives. On ne peut tout simplement pas acheter l'opinion publique.

Chacun essaye de faire au mieux, tout simplement.

Que se passerait-il si un camp disposait de moyens financiers écrasants, face à un autre, totalement démuni? C'est un peu le scénario qu'essayent de jouer les perdants au soir de nombreuses votations, mais il ne correspond pas souvent à la réalité, et tient carrément de la science-fiction dans le cadre des votations du 15 mai. L'enquête de Daniel Audétat sur la campagne du référendum sur les Prestations Complémentaires Familles est, à ce titre, assez remarquable. Loin de verser dans les thèses des pleureuses de service, soit-disant écrasées par la toute-puissance financière de leurs adversaires du Centre Patronal, le journaliste a soulevé quelques cailloux pour voir le budget réel de chaque camp, et surtout, d'où vient l'argent. Il en donne un petit tableau récapitulatif:

argent-campagne.jpg
Surprises!

Première révélation: à 280'000.- contre 455'000.-, les partisans du Oui sont moins dotés, mais les budgets sont clairement d'un ordre de grandeur similaire. Les deux camps jouent dans la même division; on est loin du "David contre Goliath" souvent invoqué. A ce niveau de dépense, c'est la qualité de la publicité de la campagne qui l'emporte, et non la force financière brute. Si l'autre camp a deux fois plus d'affiches que le vôtre, c'est embêtant, mais si votre slogan est meilleur, ce n'est pas vraiment un problème.

Ensuite, et c'est là le plus savoureux, le décompte du budget. Dans le camp du Non, 80'000.- de dons de particuliers, d'associations et d'entreprises; on devine que ce sont ces donateurs que cherchent à atteindre (et à salir) les partisans d'une "totale" transparence en matière de financement de campagne. Mais le camp du Oui recèle deux ou trois petites gemmes de son cru.

D'abord, les transfuges "bourgeois" sont sollicités à hauteur de 6'000 francs suisses: quand on franchit le Rubicon, apparemment, il faut payer le péage. Ensuite, on notera 11'000.- en provenance "d'associations": voilà des associations bien riches. Si ce sont des associations politiquement à gauche, donc loin du Grand Capital honni, je me demande à combien est fixée la cotisation des membres pour constituer un pareil trésor de guerre à dépenser dans une campagne de votation? Mon petit doigt me dit que cet argent "associatif" pourrait peut-être inclure quelques subventions publiques détournées, mais cela doit être un tour de mon imagination, parce que ce ne serait pas très moral, n'est-ce pas.

Remarquez, quand on voit que l'Etat de Vaud a lui-même dépensé 40'000.- des contribuables dans la campagne, on peut douter de tout. Les citoyens s'opposeront peut-être au projet le 15 mai dans les urnes, mais qu'on se rassure, ils auront quand même payé pour le soutenir, à travers leurs impôts!

Finalement, on relèvera avec malice qu'il reste encore "8'000.- à trouver" pour boucler le budget du Oui. En d'autres termes, les partisans du Oui se préparent à laisser une ardoise! Et ce sont ces gens qui gèrent nos oeuvres sociales? Ceux-là même qui ne sont pas fichus de boucler correctement leurs comptes de campagne prétendent que l'équilibre financier de la réforme est assuré?!

Bref, à 280'000.- contre 455'000.-, lorsque vous entendez des gens se plaindre que l'autre camp l'emportera parce qu'il a les poches plus profondes, le détecteur de mauvaise foi s'emballe.

Je ne sais qui gagnera au soir du 15 mai. J'espère juste que personne n'invoquera l'excuse du manque de moyens. Mais je ne me fais guère d'illusions!

04 mai 2011

Prenons aux pauvres pour donner aux pauvres

A moins d'être aveugle, chaque Vaudois sera tombé sur les affiches de campagne des adversaires du projet de Prestations Complémentaires pour les Familles concocté par les autorités du canton.

ca_suffit.jpgLa campagne est intense et probablement coûteuse; outre les affiches et les publicités dans la presse, j'ai reçu jeudi (comme tous les foyers vaudois je pense) une lettre adressée "aux contribuables du canton" et résumant les reproches au projet. Malgré le déferlement de moyens, qui sera immanquablement érigé en excuse par les partisans de la réforme si jamais elle venait à être repoussée, la partie n'est pas gagnée, loin s'en faut.

Les référendaires avancent à contre-courant face à un projet soutenu par toute la gauche et par le Grand Conseil Vaudois. Et dire qu'il y a encore des gens pour croire que Vaud est à droite!

Honnêtement, cette campagne m'étonne. Sur le papier, le projet de PC Familles est tellement dans l'air du temps socialo-solidaro-redistributif politiquement correct que je n'aurais jamais imaginé qu'il se trouve des citoyens en nombre suffisant pour s'opposer à l'arnaque.

J'ai été le premier surpris que le référendum aboutisse. Bonne nouvelle: il y a dans le canton assez d'électeurs pour protester contre ce grand pas en avant sur le chemin du Bien (vous savez, celui qui est pavé de bonnes intentions.)

Le peuple a finalement le droit de s'exprimer sur la nouvelle tonte.

L'espoir n'est pas perdu.

AfficheCafe.jpgDu côté du Oui, un site www.travail-pauvrete.ch (ça fait envie!) présente tous les avantages du projet: les fameuses rentes-pont pour les chômeurs âgés, que personne ne remet en question, et surtout, une "aide" financière aux travailleurs pauvres... Payée par d'autres travailleurs, y compris les plus pauvres. Voilà ce qui a provoqué la fronde.

C'est tout le sel de cette réforme: taxer des pauvres pour en subventionner d'autres, c'est drôlement futé. On ne manquera jamais de matière première.

Le tout au nom des working poors, nouveaux damnés de la terre de notre temps. Evidemment, la pauvreté des working poors est largement dûe à des circonstances extérieures au monde professionnel - divorce, dettes, loyers élevés, charges sociales en expansion continue, deux ou trois trucs dans lequel l'Etat a parfois quelques responsabilités.

Quand bien même leur situation serait-elle exclusivement dûe à l'emploi, on voit mal en quoi les autres salariés, ces salauds de gens normaux, seraient en quoi que ce soit responsables. Mais peu importe: il y a des victimes par essence, et des innocents aux mains pleines. Il faut prendre l'argent là où il est. Donc, taxe.

Le prélèvement étant indexé sur le salaire, les partisans du projet ramènent cette nouvelle contribution de solidarité obligatoire à peu de choses: le fameux café par mois, proverbiale unité de mesure pour débiles mentaux (le terrain de foot étant son pendant pour les mesures de surface). Café par mois dont les contribuables ont déjà été délestés par la hausse de la TVA, le centime climatique et Dieu sait quels autres inventions étatiques, toujours légères, modestes, fixées une fois pour toute et prélevées dans la douceur. Et les cafetiers de s'étonner de manquer de clients!

Alors, on ne sait à ce stade quel résultat sortira des urnes.

Si le projet est approuvé, ce sera une grande victoire pour les apôtres de la redistribution. Ils auront mis un pied dans la porte. Et quel pied!

Le financement est sous-évalué et les possibilités d'abus innombrables. C'est du pain béni. Lorsque les déficits se creuseront, il faudra trouver d'autres "sources de financement", selon la terminologie en vigueur; nouvelles taxes et hausse des taux seront au menu. Lorsque les abus feront les gros titres, comme des primes reçues par des travailleurs au noir ou versées à des bénéficiaires loin du canton, on mettra en place des procédures d'enquête, de surveillance, de contrôle, avec autant de nouveaux postes de fonctionnaire à la clef.

On aura oublié depuis longtemps de remettre en question le principe de cette redistribution injuste.

Plus personne n'aura les moyens de se payer des cafés et tout le monde s'étonnera de la diminution du pouvoir d'achat. Sic transit gloria mundi.

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Conclusion de l'affrontement entre pro- et anti-, le slogan qui fait mal:
"Payer le café à ceux qui me regardent travailler?"
Face à une telle agression conceptuelle, l'affiche a été promptement vandalisée.

(photo prise en gare de Renens)

27 avril 2011

Le salaire minimum, voie rapide vers la pauvreté

Le 15 mai, le peuple vaudois aura l'occasion de démontrer sa maturité économique en acceptant ou en rejetant l'initiative "Pour le droit à un salaire minimum".

Le texte a été déposé en 2008 mais le Grand Conseil vaudois l'a invalidé, estimant qu'il n'était pas conforme au droit civil fédéral. Il a finalement été désavoué par la Cour constitutionnelle du Tribunal cantonal, laquelle a admis que "la non-conformité [de l'initiative] ne s'impose pas (...) avec un degré d'évidence suffisant pour pouvoir priver les électeurs vaudois d'une votation." La question de la compatibilité du projet avec le droit suisse n'est donc pas entièrement levée, ce qui limitera la portée du vote des électeurs si un Oui sort des urnes.

Ces arguties juridiques donnent une petite idée de la tension qui règne autour de la question dans le canton de Vaud. L'initiative, bien que déposée par la gauche - POP & Gauche en mouvement, SolidaritéS, ATTAC, les syndicats SUD, Comedia, L'Autre Syndicat (sic) et le SSP - mine en effet plusieurs fondements du contrat de travail en Suisse:

  • La liberté de contracter, qui veut qu'un employeur et son salarié s'entendent sur le montant d'une rémunération sans intervention d'une tierce partie, l'Etat, qui viendrait décréter quel est le niveau de salaire "adéquat";
  • La paix du travail, qui veut que les accords salariaux soient négociés par branche à l'aide de négociations entre patronat et syndicat (ce qui rend leur soutien pour le moins paradoxal!)

Le salaire minimum a de nombreux effets pervers. Les grandes entreprises sont peu concernées parce qu'elles offrent souvent des rémunérations supérieures à la moyenne. Les PME, principal vecteur d'emploi en Suisse, ne sont pas dans cette situation et se retrouvent à devoir payer certains employés plus qu'elles ne l'auraient voulu. Cela menace une rentabilité parfois fragile. Face à cette impasse, les entreprises se contentent en général de s'abstenir d'embaucher: mieux vaut renoncer à pourvoir un poste dont la rentabilité n'est pas assurée au vu du salaire minimum, que d'embarquer un salarié dont le coût ne sera pas compensé par son travail. Si le carnet de commande est plein, il est toujours plus simple de demander aux employés présents de faire quelques heures supplémentaires plutôt que de risquer de perdre de l'argent avec un nouvel employé.

Le salaire minimum est donc une cause directe de chômage!

Cet effet est bien connu des économistes, tels Gary Becker, prix nobel d'économie, qui explique qu'augmenter le salaire minimum, c'est augmenter le chômage.

chariot_menage.jpgPire encore, ce chômage touche avant tout les couches les plus vulnérables de la population: les demandeurs d'emploi sans expérience ou sans qualification, les jeunes, les femmes.

En fixant un salaire minimum, on empêche un jeune d'accéder au marché du travail, quitte à ce que ce soit à un faible salaire; et ce faisant, on l'empêche également d'acquérir l'expérience professionnelle qui lui permettra de trouver des postes plus lucratifs.

Evidemment, l'instauration du salaire minimum provoquera quelques faillites parmi les entreprises les plus fragiles et diminuera la compétitivité de celles qui restent.

Certes, les initiants clament de nobles desseins: la possibilité de "vivre dignement" ou la lutte contre la sous-enchère salariale dans les secteurs non conventionnés. C'est une erreur à double titre.

D'une part, le phénomène des working poors (sur lequel je reviendrai) n'est pas dû à la maigre différence entre la rémunération actuelle et un hypothétique salaire minimum: les working poors doivent bien davantage leur condition à des causes non-professionnelles (divorce, dettes...) qu'à un niveau de salaire indécent. S'il fallait leur laisser plus d'argent à la fin du mois, les prélèvements sociaux excessifs de l'assurance maladie obligatoire, les coûts de l'énergie ou les prix du logement conséquents à des politiques absurdes seraient de meilleurs candidats pour une remise en question.

D'autre part, le point de vue sur les secteurs non conventionnés est encore plus scandaleux: en proposant de lutter contre les bas salaires par le biais d'une loi, les syndicats baissent les bras. Il ne devrait tenir qu'à eux d'obtenir des adhérents et de faire avancer leur cause dans les secteurs d'activités non conventionnés. Mais c'est tellement plus facile de demander à l'Etat de suppléer à sa propre incompétence!

Je ne bénéficierai pas d'un salaire minimum, je ne dirige pas une entreprise et je n'ai aucun intérêt partisan à pourfendre le salaire minimum, si ce n'est la froide objectivité. Je suis étonné que des gens qui ont à coeur l'intérêt des plus faibles soient prêts à commettre un tel autogoal au nom des personnes qu'ils prétendent défendre. J'espère franchement que les Vaudois seront assez au fait des conséquences pour ne pas se lancer dans une aventure au nom de belles promesses.

Il suffit de traverser la frontière pour apercevoir en France les effets désastreux du SMIC. Dans mon pays d'origine le chômage des jeunes est tel qu'il les pousse à quitter le pays pour trouver un emploi. Est-ce l'objectif souhaité pour la jeunesse vaudoise?