25 février 2011

C'est pour votre bien

Le parlement du Canton de Vaud l'a refusé, le Conseil Communal de la ville de Lausanne l'a fait: les enfants déjeunant dans les réfectoires scolaires appartenant à la commune seront privés de viande et de poisson un jour par semaine. La Municipalité doit encore se pencher sur la question mais compte tenu de son orientation politique, ce sera une formalité.

Défaussons d'un revers de la main toutes les arguments à côté de la plaque en faveur ou en défaveur d'une telle décision, des questions nutritionnelles à l'aspect financier en passant par l'effet sur les importations de viande, parce qu'ils n'ont aucune importance.

Passons outre les absurdités liées à la nouvelle situation, du gamin constamment privé de viande parce qu'il ne vient à la cantine qu'une fois par semaine, le jour maudit; passons les parents et enfants guettant le planning pour savoir quand aller au McDonald's, si par hasard les autorités tentent de surprendre le chaland en déplaçant le jour de l'idéologie d'une semaine à l'autre.

Cherchons plutôt le symbole, puisque c'était paraît-il la démarche.

Eh bien, je peux le dire, le symbole est spectaculaire: nous avons découvert, à cette occasion, de petits apprentis du totalitarisme qui ne reculeront devant rien pour enfoncer - littéralement - leur conception du bonheur dans la gorge d'autrui. Que ne ferait-on pas pour modeler "la société de demain"! Et ils en sont fiers. 48 oui contre 22 non et 10 abstentions, le tout mené par les Verts et A Gauche toute!, dont la convergence politique ne surprendra que modérément.

tofu.jpgOh, bien sûr, point n'est besoin de rappeler les heures sombres de l'histoire, c'est de totalitarisme mou dont il s'agit. Personne n'est mort, il n'y a pas encore de rééducation par le travail en laogaï citoyen éco-responsable.

Mais qu'on se penche deux secondes sur la démarche intellectuelle de gens qui vont jusqu'à légiférer sur ce que doivent manger les autres, au nom de motifs idéologiques avoués. Pas leurs enfants, bien entendu; les enfants des autres. Les enfants dont la collectivité a la charge à travers un service de cantine.

Ils ne choisissent plus d'éduquer les enfants avec de jolies images et des slogans creux pour les inciter à se priver. Ils ne vont pas leur proposer une tofu-party à laquelle les bambins pourront participer ou non, essayant de faire passer leur alter-nourriture sous un jour vaguement sympathique. Ca c'était l'activisme d'hier, celui qui essayait encore d'avoir un visage séduisant.

Lassés sans doute d'une utopie à petits pas qui a montré ses limites, ces gens passent à la vitesse supérieure. Quand le projet ne convainc pas on ne va pas renoncer, on va se montrer un tout petit peu plus pressant. Le gentil militant qui essayait de vous vendre son vivrensemble va se montrer un poil plus agressif; il aura toujours son air avenant, mais il vous tient le poignet et commence à vous tordre le bras.

Le sourire se transforme peu à peu en rictus.

Le message cool et sympa ne suscite pas l'adhésion? Vous aimez trop la viande et le poisson les enfants? Alors, on va vous l'interdire. On ne va pas proposer d'autres plats, on va supprimer toute alternative.

Les enfants n'ont pas le choix. Il faut les priver du choix.

Simple, net, facile. Pas besoin de discuter. Pas de pression.

C'est pour leur bien, celui de leur parents, de la Suisse, de l'Humanité et du Monde.

Je le répète une dernière fois: oui, ce n'est rien d'autre que du totalitarisme mou. Mais les gens à l'origine de ce projet prétendent rechercher les symboles, il faut aller au bout de la démarche. S'ils avaient le pouvoir politique de modeler la société d'une façon coercitive pour que les individus soient obligés de vivre selon leur idée du bonheur, ils ne se priveraient pas une seconde.

"Vivre et laisser vivre" est un concept qui leur est totalement étranger.

L'adolescent qui sortira un sandwich au saucisson de son sac le jour fatidique sera-t-il poursuivi pour crime éco-citoyen? La question reste ouverte.

18 février 2011

Petites polémiques

C'est la faute au bulletin
urne-vote_01.jpg

Le succès de l'initiative sur le Renvoi des Criminels Etrangers ne passe décidément pas. Revenir sur cette votation démocratique au résultat déplaisant pour nos édiles semble être un exercice de style. C'est au tour d'Etienne Grisel, professeur honoraire de l'Université de Lausanne, de s'y coller dans les colonnes du Temps.

L'argument du jour: la votation n'aurait pas respecté le choix de la majorité puisque - tout est dans le puisque - le contre-projet l'a emporté contre l'initiative... Dans la question subsidiaire!

Aveugle à la notion de subsidiarité rendant toute son argumentation caduque, Etienne Grisel soutient mordicus que la minorité l'a emporté sur la majorité:

Ces inconvénients (sic) sont apparus au grand jour lors du scrutin du 28 novembre. A la question subsidiaire une majorité a répondu en faveur du contre-projet contre l'initiative, mais ce vote était privé de toute portée, le contre-projet ayant été refusé dans la votation principale. Ainsi, c'est le texte qui n'a pas la préférence de la pluralité (re-sic) qui est proclamé accepté. Il est vrai que cette issue est aussi due aux tactiques intéressées des extrêmes, qui parviennent à supprimer le rôle normalement attribué au contre-projet.

 

Tant l'approbation de l'initiative que le refus du contre-projet par le corps électoral semblent tout à fait secondaires. Détails, détails, s'ils permettent de fustiger les "extrêmes" à peu de frais! Le professeur Grisel ne va tout de même pas jusqu'à demander un nouveau vote. A la place, il élabore péniblement un mode de scrutin alternatif dont on se demande en quoi il serait plus compréhensible que le procédé actuel, lequel remonte à 1987 et n'a guère mené à une foison d'initiatives approuvées. Autant dire que le problème n'existe pas.

Derrière un titre à l'accroche tapageuse - "Le résultat du vote sur le renvoi a été faussé par le mode de scrutin" - l'article sent un peu le combat d'arrière-garde, finalement.

 

Les absents sont toujours morts

Une fois n'est pas coutume, Le Matin se distingue aujourd'hui en n'abordant pas la question de la peine de mort. Le quotidien romand nous avait pourtant habitué à un compte-rendu tout à fait occasionnel des exécutions judiciaires aux Etats-Unis (ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici ou encore , et je dois en oublier...) permettant de lever des polémiques faciles en mêlant débat sur la peine de mort et vociférations anti-américaines. On cherchera en vain, par exemple, une couverture similaire des exécutions dans des pays respectant infiniment moins l'Etat de Droit! Mais l'exécution de Frank Spisak dans l'Ohio hier, rapportée par le 20 minutes d'aujourd'hui, n'a pas donné lieu à un article dans le Matin.

Le détenu de 59 ans était reconnu coupable de trois meurtres.

Il est vrai aussi que cet ancien sympathisant néonazi avait commis son crime en 1982, sur un campus, lors d'une "partie de chasse" destinée à tuer le plus de Noirs possibles... Ces détails auraient-ils fait hésiter la rédaction?

Dommage que le Matin ait renoncé. Il aurait été intéressant de mesurer l'intensité des protestations anti-peine-de-mort sur un cas pareil.

 

A exception, exception et demie
rehausseur.jpg

Le Conseil Fédéral a rejeté une motion de la conseillère nationale bernoise Margret Kiener Nellen sur les sièges pour enfant.

La réglementation d'avril 2010 impose des réhausseurs jusqu'à douze ans pour des enfants de moins de 150 cm. Trouvant la législation disproportionnée, notamment lors de transport vers les écoles et les installations sportives, la socialiste demandait une dérogation pour les trajets de ce type.

La réponse du CF? Il reconnaît le problème mais n'entend rien changer du tout! Beau volontarisme. Explication du CF: Si un accident grave devait se produire, personne ne comprendrait que des dérogations aient été accordées.

Prenant acte de la décision, je m'interroge pour ma part sur la curieuse dérogation dont bénéficient ces véhicules où nul enfant n'est attaché, où les passagers peuvent se tenir debout, voire carrément se déplacer pendant que l'engin roule - je veux parler de nos transports en commun, bien sûr. Ils pèsent des tonnes, se déplacent en ville tout aussi vite que des voitures (parfois plus lorsqu'ils ont des voies réservées) et aussi sur les routes de campagne. Et là, pas de siège, pas de ceintures, pas de réhausseurs-pour-les-enfants-de-moins-de-150-cm-et-de-moins-de-douze-ans, rien.

Qu'attend le CF pour remédier à ces inadmissibles compromissions sur la sécurité?

14 février 2011

Armés et émotifs

Les votations se suivent et se ressemblent - surtout le lundi matin.

Le lundi matin, on apprend que le peuple suisse, celui-la même qui a si mal voté la veille, est affligé de différentes tares plus ou moins fatales. Tantôt il est stupide, tantôt arriéré, ignare, craintif: dans tous les cas, il est bon à jeter. Le Suisse ne comprend pas la Marche de l'Histoire, n'écoute pas ses élites, reste réfractaire à la propagande organisée pour son plus grand bien. Pire, il tente parfois, vaguement, de résister à l'air du temps. Si cela ne tenait qu'à nos éditorialistes de service, on enverrait tout ça, zou!, en camp de rééducation par le Vivrensemble.

Comme la presse aime s'écouter parler, les revues de presse ronronnent de concert. Prenons par exemple celle de Swissinfo: il est question de la victoire de la Suisse des campagnes, des stands de tir, des journées de chasse. Traduisons: la Suisse des cul-terreux, arriérés, rétrogrades, simplets. La Basler Zeitung va jusqu'à écrire en titre une "Victoire de la vieille Suisse." Comme si 56,3% des Helvètes se pressaient au petit jour pour dégommer du faisan dans les sous-bois embrumés...

Mais reconnaissons-le, les électeurs romands ayant plutôt soutenu l'initiative, les rédactions ne se mettent pas en porte-à-faux direct avec leur lectorat, pour une fois. Elles se rattrapent sur leurs tentatives d'explications:

Les commentateurs sont unanimes pour souligner la très grande habileté des adversaires de l’initiative. Ceux-ci ont su faire glisser le débat d’un niveau technique à un plan beaucoup plus général et émotionnel. Le St. Galler Tagblatt n’hésite d’ailleurs pas à qualifier cette tactique de «machinerie de marketing géniale».

 

Pardon? Les adversaires de l'initiative faisant de l'émotionnel? C'est l'hôpital qui se fout de la charité!

Affiche_initiative_pour_la_protection_face___la_violence_des_armes-F_full.jpgJe ne sais pas où se situe le marketing génial, mais à ce stade des "explications" il me paraît bon de rappeler l'affiche des partisans de l'initiative, avant qu'elle ne disparaisse des mémoires:

Voilà à quoi nous avons eu droit en guise de débat rationnel. Pas du tout sentimental, non non non. Le nounours est un symbole guerrier reconnu. Et peu importe que tout risque d'acte irréfléchi ait disparu depuis 2007 déjà, lorsque l'armée a retiré la munition de poche détenue par les miliciens à leur domicile, sous la pression des initiants d'ailleurs, qui s'étaient en échange engagés à retirer leur texte avant de faire volte-face.

Je ne peux m'empêcher de me remémorer cette affiche de campagne quand je lis dans un Bund de Berne contenant mal sa rage que "quelques symboles pathétiques peuvent être plus forts que la froide raison."

A croire que chaque camp fourbit ses symboles "pathétiques", même si je n'ai rien vu de pathétique lorsqu'on annonçait le monopole des armes pour les criminels - rien que la triste et froide réalité. Certaines perspectives sont plus convaincantes que d'autres.

Le Matin, tellement impliqué en faveur de l'initiative qu'il fait encore campagne après la votation, livre un verdict en forme de menace:

D’autres tragédie sanglantes surviendront à coup sûr demain, dans six mois, dans un an. Avec ou sans arme de service. Nous devons vivre avec cette terrible tragédie.

 

Messieurs les journalistes, à vos plumes, la rédaction a fait passer ses consignes!

Mais l'aspect purement émotif sur lequel s'attardent les médias déçus est peut-être le fond de leur problème. Incapables d'accepter le moindre argument rationnel en faveur d'une politique libérale des armes (dont je donne ma vision ici) pour eux le refus de l'initiative n'a été qu'un cri du coeur. Un caprice.

C'est par cette pirouette que les médias engagés réussissent à retourner leur échec: le peuple suisse a refusé le contrôle des armes, certes, mais c'est parce qu'il est trop émotif. Donc, finalement, trop émotif pour être armé! CQFD.

Et de conclure dans un cri unanime, résonnant comme un appel à l'aide: que faire désormais pour désarmer le peuple suisse?

Nul doute qu'ils se remettront rapidement au travail. Ils trouveront d'autres moyens.

29 janvier 2011

Contre l'hypocrisie sur la violence des armes

Malgré les sondages créditant l'initiative populaire "Pour la protection face à la violence des armes" d'une courte avance à deux semaines du vote, je n'ai aucun doute qu'elle sera repoussée.

Cette tentative de restreindre le droit de détenir une arme n'est ni la première, ni la dernière du genre.

timbre.jpgCette-fois ci, l'angle d'attaque est la sécurité domestique et la prévention du suicide, un argument fallacieux n'abusant pas grand-monde. Comme le fait remarquer un armurier tessinois:

[Celui qui veut tuer ou mettre fin à ses jours] trouve toujours le moyen de le faire, même s’il n’a pas d’arme à feu. Dès lors, pourquoi ne pas interdire les ponts et autres digues, puisque de nombreux candidats à la mort choisissent ces endroits pour se jeter dans le vide?

 

Le journaliste qualifie la remarque de provocation, ce qui explique sans doute pourquoi aucun initiant ne se voit jamais posé cette question impertinente, mais tout à fait recevable. Pourtant, il y a bien plus de suicidés chaque année sur les voies des CFF que de suicides avec l'arme d'un soldat. A quand des barrières anti-suicide sur chaque quai de gare? Ne s'agit-il pas de sauver des vies? Chaque mort n'est-elle pas une mort de trop?

A vouloir prévenir toute violence personnelle et interpersonnelle de façon absolument certaine, il ne reste qu'un endroit sûr en ce bas monde: la cellule capitonnée de l'hôpital psychiatrique.

Mais soyons francs, l'initiative contre la violence des armes n'a pas pour but de préserver des vies, d'accroître la sécurité des familles ou de restreindre la quantité d'armes légalement en circulation, pour le plus grand bonheur des criminels. C'est seulement un moyen détourné de mettre un terme à l'armée de milice.

C'est, en quelque sorte, l'éléphant que les médias se forcent à ne pas voir au milieu du salon.

L'initiative contre la violence des armes déguisant ses intentions, l'ensemble du débat se retrouve faussé, amenant des situations pittoresques.

On notera ainsi que la "lutte contre la violence des armes" épargne chasseurs, collectionneurs et tireurs sportifs. Pourquoi? Des études sociologiques mettraient-elles en avant que ces gens là se suicident moins que les autres avec un fusil? Ou peut-être sont-ils moins enclins à tirer dans le cas de violences conjugales? C'est absurde!

Il y a infiniment moins de contrôles pyschologiques et légaux pour devenir chasseur qu'il y en a pour un militaire de se voir confier un Fass 90. De là, toute l'argumentation sécuritaire s'écroule, puisqu'on s'en prend aux plus responsables et aux mieux formés parmi tous les détenteurs d'armes.

L'esquive délibérée de certaines catégories de tireurs permet également d'écarter d'autres arguments, employés cette fois-ci par les opposants: j'estime que l'initiative "pour la protection face à la violence des armes" ne cherche pas à mettre un terme à la tradition helvétique de tir ni à désarmer les honnêtes citoyens face aux criminels. Ce sont des effets collatéraux tout à fait réels, certes, qui sont autant d'excellentes raisons de rejeter l'initiative, mais ne sont pas selon moi les objectifs principaux du comité.

Son but est de démanteler le principe du citoyen-soldat au coeur de l'armée de milice (en tous cas, ce qu'il en reste...)

Sachant que les initiants sont issus des milieux de gauche et soutenus par le Groupe Pour Une Suisse Sans Armée (GSsA), rassembler les pièces du puzzle est à la portée de n'importe qui.

J'invite donc à rejeter cette initiative le 13 février, non seulement parce qu'elle détruit une tradition suisse plusieurs fois centenaire et prépare le terrain pour des conséquences absolument désastreuses en terme de criminalité, mais surtout parce qu'elle est hypocrite.

Ce n'est pas un péché véniel. Notre vieille démocratie a déjà assez de mal à gérer les "paquets" et autres votations bizarres pour en plus s'accommoder d'un texte ouvertement mensonger sur ses intentions. L'approuver constituerait un fâcheux précédent.

Si des gens souhaitent démanteler l'armée de milice à travers une initiative, ce qui est leur droit le plus strict, qu'ils aient au moins la décence de ne pas déguiser leurs intentions sous de mauvais prétextes.

Et pourquoi faut-il une armée de milice avec une arme à domicile me demanderez-vous? Question importante s'il en est, bien que hors-sujet selon l'intitulé officiel de la votation du 13 février, rappelons-le, puisqu'elle ne vise que les suicides et les violences domestiques... Mais à laquelle je réponds longuement ici.

14 janvier 2011

Le jour où le Temps choisit, courageusement, de disparaître

Si vous êtes allé sur le site du Temps depuis hier, vous avez probablement eu la désagréable surprise de voir qu'on vous demandait de vous inscrire ou de vous abonner avant de consulter le moindre article. Et vous avez probablement préféré aller ailleurs plutôt que de livrer des informations personnelles pour lire un éditorial qui, ironie du sort, essayait de justifier le virage pris par le journal.

Le-temps_0.jpgDans un autre article, ce qui change, mode d'emploi, l'internaute de passage peut lire (s'il a pris la peine de s'enregistrer, donc) la mesure de ce qui l'attend:

La situation change pour [les non-abonnés]. Il faudra désormais s’enregistrer («log in») sur le site du Temps pour lire des articles. Cette inscription est gratuite et rapide, elle permet la lecture gratuite d’un «panier» d’un certain nombre d’articles par mois et la consultation illimitée des archives du Temps, ainsi que celles du Journal de Genève et du Nouveau Quotidien. Une fois le «panier» d’articles épuisé, il faudra s’abonner pour en lire davantage. Le «compteur» est remis à zéro à la fin de chaque mois.

 

On a déjà vu plus sympathique comme accueil!

Aucune information sur la taille de ce panier mensuel, mais, étant arrivé au bout de mon quota dès ma journée de test du nouveau modèle, je pense que les gestionnaires du Temps ont accordé une bien modeste portion aux curieux de passage. Ont-ils pensé que chaque article était écrit sur deux ou trois pages? Et ont-ils pensé à ceux qui s'inventeraient une collection d'inscriptions factices pour lire à l'oeil l'irremplaçable prose du Temps? Au pire, le journal pourra toujours grossir le chiffres des lecteurs de ce public imaginaire...

Mais en réalité, rares seront les lecteurs à s'acharner. On ne me comptera pas parmi eux. Ce serait beaucoup d'efforts pour pas grand-chose. Aujourd'hui aucun journal ne propose plus guère d'information exclusive. Il suffit de quelques clics pour trouver des dizaines de publications et de blogs en accès gratuit sur le moindre thème, la plupart des sources en ligne cherchant surtout l'audience et les revenus publicitaires afférents.

Il est aussi possible de s'abreuver gratuitement aux mêmes sources que les journalistes dans la plupart des cas - les flux de dépêches des agences de presse. On perd la "mise en perspective" faite par un journaliste quand, parfois, elle en vaut la peine; une infographie, une interview, un récapitulatif... Cela vaut-il le prix demandé pour accéder à un journal en ligne?

Les débats autour de l'accès gratuit ou payant à la presse en ligne ramènent à une notion fondamentale, la notion de valeur.

Catherine Frammery essaye de l'expliquer dans les colonnes du journal, avec un succès mitigé:

Ce qu’on paie pour le lire sur le papier doit aussi se payer sur le Net. Cela vous paraît évident? Bravo, parce que depuis quinze ans que les médias traditionnels ont commencé à investir massivement la Toile, ils se mordent les doigts d’avoir (presque) tous déversé leurs contenus sur le Web, pour occuper l’espace, sans réaliser qu’ils cédaient ainsi un peu vite leur précieuse production. Un péché originel qui participe d’une certaine perte de vitesse de la presse écrite, moins affirmée en Suisse mais réelle dans toute l’Europe et aux Etats-Unis. Pourquoi achèterais-je le journal que je peux lire gratuitement sur le Net? Pourquoi, en effet? Parce que ce qui a de la valeur a un coût.

 

Hélas, Mme Frammery, vous vous égarez: coût et valeur ont un lien bien ténu. La valeur est parfois élevée pour un coût dérisoire, voire nul. Pensez aux sentiments rattachée à une photo de famille, à la beauté d'un paysage... La valeur n'est pas qu'une marchandise! Réciproquement, un coût bien réel n'entraîne pas nécessairement la moindre valeur, les innombrables gâchis financiers sont là pour le prouver. L'absence de corrélation démontrable s'explique aisément: si le coût est objectif, la valeur est subjective, propre à chaque individu.

Revenons au raisonnement du Temps, partagé par d'autres journalistes, comme Philippe Barraud de commentaires.com. Selon eux, les écrits des journalistes ont de la valeur, voire une grande valeur. Il est donc légitime d'en faire payer l'accès. Le reste n'est qu'une question de stratégie commerciale sur la meilleur façon d'appâter le client - pardon, le lecteur - sur la marchandise, de fixer le tarif. Hors de cette valorisation de leur travail, point de salut. La publicité des annonceurs est perçue comme une odieuse salissure leur production intellectuelle, une compromission bassement mercantile. Et en fin de compte, la presse gratuite incarne tout ce qu'ils abhorrent.

letemps.jpgLe raisonnement partant de la valeur que le journaliste attribue à son propre travail, forcément immense n'est-ce-pas, il est erroné à la base. Non, messieurs, le monde ne partage pas la haute idée que vous vous faites de vos écrits.

Hélas pour nos journalistes, en plus, c'est face à la concurrence que se mesure le succès. Et pour entrer en concurrence avec les journaux proposant gratuitement un contenu comparable, il faut se lever tôt. Etre incisif, bénéficier d'un large bassin de clients potentiels, proposer des scoops exclusifs, avoir une réputation impeccable...

Faisons le diagnostic du "quotidien de référence" romand:

  1. Le Temps est décemment écrit, c'est un fait.
  2. Son ton social-démocrate convenu ne le distingue guère du lot.
  3. Finalement, son assise cuturelle limitée à la Suisse romande est un handicap irrécupérable.

Ma conclusion est sans appel: le modèle économique choisi par Le Temps depuis hier est suicidaire. Voilà qui va sérieusement miner la crédibilité du quotidien sur les questions économiques, qui étaient son point fort paraît-il...

Choisissant de faire payer ses lecteurs, le journal va disparaître des écrans radars. Il ne sera plus cité dans les blogs, délaissé par les agrégateurs de nouvelles, et oublié par les internautes (après s'être passé du Temps pendant des semaines, qui va se rappeler que le "quota d'articles gratuits" a été gracieusement remis à zéro au début du mois?)

Un journal en ligne a un prix, mais lequel? écrivait Luc Debraine dans les colonnes du quotidien en mars 2010. La question n'est pas tranchée et mérite réflexion; se tromper et c'est la faillite. Or, jusqu'à preuve du contraire, c'est au client de décider de la valeur des choses. C'est à lui que revient la décision finale de consommer ce qu'on lui propose.

Dans un monde où le gratuit est à portée de main, faire payer le lecteur n'était peut-être pas une idée très lumineuse. En attendant qu'ils le réalisent, je souhaite bien du plaisir aux actionnaires du journal!

20 décembre 2010

L'arnaque selon Sommaruga

Le jour même de la votation du 28 novembre consacrant le Renvoi des Criminels étrangers, Berne a pris acte de la décision populaire. La Conseillère Fédérale en charge du département de Justice et Police, Simonetta Sommaruga, annonça alors:

"Je respecte la volonté du peuple et vais exécuter le mandat qui m'a été confié."

 

Cette façon très fair-play d'accepter la défaite me semblait trop belle pour être honnête. Mais peut-être la cheffe socialiste du DFJP avait-elle vraiment à coeur de respecter la décision souveraine? Peut-être mettrait-elle en place une procédure respectant le résultat des urnes? Après tout, je ne connaissais guère la conseillère fédérale fraîchement promue et celle-ci se distinguait des autres candidats par son ouverture d'esprit, paraît-il... Oui, chacun était en droit d'espérer.

Il n'aura fallu que trois semaines pour que l'on découvre le pot-aux-roses.

610x.pngNous savons désormais de quelle façon Simonetta Sommaruga a l'intention de torpiller, en toute décontraction, l'initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers: en noyautant le groupe de travail chargé d'élaborer le projet de loi consécutif à la modification de la constitution.

Lorsque la constitution est modifée suite à une initiative, il faut traduire la nouvelle orientation en loi. Pour cela, on élabore un projet, celui-ci est discuté par les Chambres, éventuellement combattu par référendum, et entre enfin en vigueur.

L'élaboration d'un projet de loi par un groupe de travail est donc essentielle, car ce dernier est la base de tout le processus législatif.

Certes, le projet sera ensuite discuté par le Conseil National et le Conseil des Etats; il sera amendé, négocié, retravaillé. Mais le projet de loi représente le point de départ de la démarche. Compte tenu de l'orientation anti-renvoi du Parlement, il y a fort peu de chance que le projet gagne en sévérité au fil du processus.

Imaginons que, par un pur hasard, le groupe de travail initial soit biaisé et compose un projet de loi trahissant l'esprit de l'initiative - par exemple, en ne produisant qu'une pâle copie du contre-projet rejeté par le souverain. Les initiants étant politiquement minoritaires dans les chambres, ils n'auront aucune chance de corriger le tir. La loi finale sera très éloignée de l'esprit de l'initiative approuvée par les citoyens.

Et ce scénario correspond exactement à la façon dont Mme Sommaruga prévoit de manoeuvrer.

Il suffit de se remémorer le nombre d'éditoriaux rejetant l'Initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers pour comprendre le peu d'empressement des médias à dénoncer quoi que ce soit. Seul Le Matin sort du lot en rendant compte de l'affaire à travers un "débat" et un article. Qu'on se rassure, le ton est résolument anti-UDC, mais une partie de l'arnaque transparaît tout de même, comme en témoignent ces extraits:

[Première critique], le comité d’experts sera présidé par Heinrich Koller, ancien directeur de l’Office fédéral de la justice. «Il s’était prononcé contre notre initiative», rappelle Livio Zanolari. La seconde critique vise le fonctionnement du groupe de travail, qui devra trouver des solutions de manière consensuelle. «Cette façon de faire laisse une marge de manœuvre très limitée. A quoi sert-il de rejoindre le groupe s’il n’est pas possible d’y agir?» poursuit le porte-parole.

Il est prévu que les discussions au sein du groupe soient confidentielles, et les divergences ne feront pas l’objet de votes. Une discrétion absolue est imposée et le Département fédéral de justice et police (DFJP) conserve le monopole de l’information, a déploré l’UDC vendredi.

L’UDC doute de l’intention réelle d’exécuter la volonté du peuple. Le groupe de travail est en effet composé, hormis les deux représentants des initiateurs, exclusivement d’organisations et de personnes qui, déjà avant la votation populaire, avaient affirmé que le mandat constitutionnel ne pourrait pas être appliqué, note-t-elle.

 

Voilà, un groupe de travail où les initiants sont minorisés, où les débats sont menés de façon "consensuelle" - ce qui évite d'avoir recours au vote et, surtout, à un rapport de minorité. Le tout assaisonné de délibérations secrètes, tant qu'à faire!

En réalité, ce serait la moindre des choses que le groupe soit constitué d'une majorité d'experts favorables au Renvoi des Criminels Etrangers. En l'état, le groupe de travail ne s'appliquera qu'à rechercher les moyens de rendre inopérante la mise en application de l'initiative. Rejoindre un groupe de travail aux mains des adversaires de l'initiative, et ensuite faire porter le chapeau d'un projet de loi misérable à l'UDC? Ou renoncer à se rendre complice de cette arnaque? Pour les Démocrates du Centre, c'est perdant-perdant. Soit ils avalent des couleuvres en silence, soit ils se laissent dépeindre comme des irresponsables.

La ficelle est grosse, très grosse.

L'arnaque mise en place par Mme Sommaruga ne pourrait pas fonctionner sans l'assentiment des autres partis du Parlement. Les commentaires de leurs chefs respectifs sont évocateurs: ils se montrent très satisfaits de ces manoeuvres politiciennes. C'est un jeu dangereux, car ils s'en rendent complices. En se réjouissant de rappeler à l'UDC qu'elle est minoritaire dans les Chambres, ils affichent surtout leur mépris du résultat de l'initiative populaire, c'est-à-dire de l'opinion du peuple.