12 juillet 2012

Des frontières, et vite!

Les médias romands semblent tardivement prendre conscience d'un phénomène dénoncé par l'UDC depuis longtemps: la Suisse est un supermarché pour les braqueurs.

Brigandages.png
Les dernières attaques notables en date (infographie RTS)

De part le passé, il y avait bien eu quelques articles iconoclastes, relégués dans les catégories "livres" ou "plume libre", voire quelques cartes, mais ces initiatives individuelles ne parvenaient pas à franchir le brouillard médiatique.

Pourtant, depuis quelques jours, c'est une déferlante. La criminalité devient le sujet à la mode alors que la réalité de l'insécurité semble atteindre même les tours d'ivoire des rédactions. La télévision s'y met. La Tribune de Genève. Romandie. 20 Minutes. A l'occasion de la sortie d'un livre, le Matin brosse le portrait de Maître Metaxas, avocat du milieu lyonnais. Laissant la parole au sulfureux homme de loi, il nous annonce clairement la couleur: "Pour les braqueurs lyonnais, la Suisse reste un eldorado où il suffit de se baisser pour ramasser or, voitures et argent." Comme si tout cela ne suffisait pas, le lendemain, nouvelle couche par un ancien client du ténor du barreau:

"Dans la Suisse profonde, les voitures haut de gamme ne sont même pas équipées de tracker! Il m'est arrivé d'être dans une banque chez vous et de voir le coffre ouvert derrière l'employée!" L'ex-braqueur donne sa vision d'un pays naïf et riche à en susciter son "mépris". Les Suisses? "Ils se sont pris quelques claques mais ne se méfient toujours pas." Leurs policiers? "Des amateurs. Ils ont beau serrer la vis, ils sont et seront toujours deux voire trois crans en dessous de leurs collègues lyonnais." Les sanctions? Dans l'esprit de Karim, il y a toujours un décalage entre celles encourues de part et d'autre de la frontière.

 

Le verdict est sans concession. Et le pire est à venir:

"Maintenant, les mecs qui veulent monter un coup peuvent le faire tranquille. Faire un premier voyage pour amener des armes. Un autre pour repérer. Et un dernier pour péter une bijouterie ou une banque. A l'avenir, vous aurez de moins en moins affaire à nous, mais de plus en plus pour de gros trucs bien organisés", pronostique Karim. Le Lyonnais s'étonne d'ailleurs tout haut que ses amis n'aient pas encore attaqué de fourgons blindés sur Suisse. "C'est une question de temps. Il manque juste le bon tuyau qui ne devrait pas tarder."

 

From the horse's mouth, disent les Anglais.

Alors, que faire? "Se réveiller", comme le clame Laurent Grabe, l'éditorialiste du Matin? Bonne idée, mais n'est-il pas un peu tard? Et sans présager d'un quelconque calcul, on ne pourra s'empêcher de remarquer que susciter l'indignation des foules juste après les élections est plutôt malheureux - peu de chances d'attendre des solutions pertinentes de la part de ceux qui ont créé les conditions du chaos actuel...

Et quitte à se réveiller, reste à savoir de quelle manière.

Certains prôneront une prime au départ aux plus récalcitrants. Plus sérieusement, d'autres tentent de les intercepter au poste de douane. On tourne autour du pot mais la notion de frontière semble toujours hanter la conversation.

La frontière, le seul obstacle à opposer à des malfrats qui n'ont guère à craindre d'une police dépassée, d'une justice pusillanime et d'une classe politique totalement coupée de la réalité. Ils disent ne pas craindre la prison suisse, à supposer qu'ils y échouent jamais, mais il y a une part de bravade dans ces propos. Aucun caïd ne verra d'un bon oeil son arrestation par la police. Ce qui me permet de replacer ici une anecdote personnelle cité dans des commentaires par ailleurs, qui illustre selon moi la nécessité d'une frontière et de son utilité dissuasive:

J'ai eu des proches vivant sur la Côte d'Azur en France - milieu gangrené par la criminalité s'il en est - dans une petite villa au fond d'un long chemin privé. Pendant des années, ils n'ont jamais eu le moindre souci de cambriolage ou autre, alors que les maisons situées au carrefour étaient régulièrement "visitées" (avec parfois les habitants présents!)
Les maisons du lotissement étaient comparables en tous points: même taille, même apparence, même petits jardins, etc. Pourquoi certaines maisons étaient cambriolées sans cesse tandis que d'autres étaient épargnées?

C'est simple: les proches en question vivaient au fond d'une impasse assez longue. Jamais les malfrats n'auraient pris le risque de s'aventurer "en profondeur" dans cette voie alors qu'il aurait été si facile à une seule voiture de police d'en bloquer l'accès, les enfermant dans une souricière.
A la place, les voleurs préféraient opérer au carrefour, où ils pouvaient s'enfuir dans quatre directions différentes à la moindre alerte.

C'est un peu la même chose pour les frontières helvétiques. Il est sans doute illusoire d'espérer contrôler tous les véhicules entrants et les intentions de leurs occupants. Mais passer devant des douaniers en uniforme alors qu'on vient commettre un crime, et savoir qu'ils seront aussi là au retour et pourraient fermer la frontière dans quelques heures - lorsque la bande reviendra avec le coffre rempli des fruits du larcin et que l'alerte aura été donnée - en fera réfléchir plus d'un.

C'est le même principe que "l'impasse dissuasive" décrite plus haut. On ne peut pas empêcher les criminels de rentrer en Suisse. Mais ils ne viendront pas si on peut les attraper facilement quand ils essayent d'en ressortir.

 

Encore faut-il que les frontières existent. Pas comme aujourd'hui, gardées par des douaniers aux heures de bureau pour vendre des vignettes d'autoroute et traquer l'immigré italien de retour de vacances avec trop de jambon fumé dans le coffre, non - des frontières et des douaniers pour s'occuper des criminels.

Des frontières faciles à fermer à toute heure du jour et de la nuit, réactives. Et des douaniers et des forces de police recentrées sur les fonctions régaliennes de l'Etat, la sécurité des biens et des personnes.

A quel point la population helvétique laissera-t-elle se dégrader ses conditions de sécurité au nom de l'utopie de frontières ouvertes? Combien de crimes seront commis avant la remise en question salutaire? Combien de fortunes dépensés en alarmes, compagnies privées, serrures trois points, systèmes de surveillance et volets blindés? Combien de vies brisées par des traumatismes, de passants innocents pris en otage ou fauchés par des balles perdues? Je ne peux le dire, mais je sais que le pire est devant nous.

Lorsqu'un ancien truand à peine rangé annonce qu'il y aura bientôt des braquages à l'arme lourde en Suisse, vous avez tout lieu de le croire.

Et au vu de la façon dont la classe politique suisse semble hermétique à la dégradation de la situation du pays, il y aura encore de nombreux drames avant que le bon sens ne revienne enfin sur le devant de la scène.

03 juillet 2012

Gothard: qu'importe le tunnel pourvu qu'on ait le péage

Le feuilleton du 2e tube du Tunnel du Gothard vient de s'enrichir d'un chapitre supplémentaire alors que la Conseillère Fédérale Doris Leuthard envisage d'y instaurer un péage - un revirement de situation qui ne manque pas de piquant.

Lorsqu'en 1980, la Suisse perce le tunnel routier du Saint-Gothard, elle relie davantage qu'Uri au Tessin: c'est une porte ouverte entre toute l'Europe du nord et l'Italie. Le succès de l'ouvrage de 16,9 km est immédiat - au grand désespoir des habitants d'Uri, qui voient se succéder les camions sur les routes de leur canton.

Déjà, les engagements pris entre la Suisse et la Communauté Européenne ne laissent plus à la première le contrôle du transit sur ses routes.

gothard_0.jpgLa réponse des citoyens suisses est maladroite. En 1994, un petit comité lance l'initiative dite "des Alpes" visant à protéger les régions alpines contre le trafic transfrontalier. Elle souhaite limiter les capacités routières et forcer le transfert de marchandises de la route au rail. Malgré l'opposition d'un gouvernement ne tenant pas à se faire mal voir de ses interlocuteurs internationaux, le peuple approuve. Malheureusement, les résultats sont plus que mitigés: comme partout où on tente de le mettre en application, le transfert de la route au rail, séduisant sur le papier, s'avère décevant une fois mis en oeuvre. Il ne se décrète tout simplement pas, et ce n'est pas faute de subventions.

En revanche, le succès de l'axe routier du Gothard ne se dément pas. Pourtant, la traversée reste dangereuse. Deux pistes de circulation en sens opposé se côtoient au sein de l'unique tube de l'ouvrage. Le matin du 24 octobre 2001, un chauffeur turc sous l'emprise de l'alcool fait dévier son véhicule, entraînant une collision frontale avec un camion italien roulant en sens opposé. Onze personnes trouvent la mort à cause des flammes et de la fumée dans l'incendie qui suit l'accident.

Les travaux d'aménagement et les restrictions toujours plus poussées à la traversée du tunnel, amenant régulièrement d'énormes files d'attente de part et d'autre, ne suffisent plus. L'ouvrage a montré ses limite. Paradoxalement, c'est la recherche de la sécurité qui fera déborder le vase. D'après le Conseil Fédéral, une réfection "de fond" du tunnel devrait survenir d'ici 2025, entraînant la fermeture totale de l'ouvrage pendant 900 jours, ou partielle pendant trois ans et demi. Le plan a pour effet de pratiquement couper le Tessin du reste du territoire helvétique!

Le calendrier de la réfection de l'unique tube du Gothard aurait pu en rester là - le Conseil Fédéral a une longue expérience lorsqu'il s'agit d'ignorer superbement des revendications tessinoises - mais une initiative inattendue change la donne en février 2012.

partenariat_public_privé.pngA cette date, economiesuisse publie un document à l'écho retentissant, une proposition de partenariat public-privé pour le percement d'un second tube au Gothard. Cette variante financée par un péage modeste (20.- pour les voitures de tourisme) ne coûterait pas un seul centime au contribuable. Le rôle de l'Etat se limiterait à donner des autorisations. Mieux encore: au bout des cinquante ans d'exploitation, il se verrait gratuitement remettre l'ouvrage!

A la simple évocation du secteur privé - le diable, au bas mot - beaucoup se signent ou tournent de l'oeil. Pourtant, et contrairement à ce que claironnent les adversaires du projet de partenariat, economiesuisse ne propose même pas de revenir sur l'Initiative des Alpes. Après le percement et les travaux de réfection, le débit en véhicule serait identique. Le second tube aurait tout de même le mérite de ne pas couper le Tessin du reste de la Suisse pendant la réfection du premier, et donnerait à terme un ouvrage où chaque sens de circulation aurait droit à un tube propre, diminuant drastiquement les risques d'accident.

Depuis qu'economiesuisse a fait bouger les lignes, le Conseil Fédéral s'évertue à trouver un moyen de détourner le concept vers ses propres buts. Pourquoi laisser à des investisseurs l'opportunité de creuser un tunnel rentable quand une gestion publique permet d'appliquer à un projet les recettes de gestion usuelles - retards de livraison homériques et dépassements budgétaires monstrueux, le tout payé par des taxes supplémentaires imposées à la collectivité?

On pourrait croire à une mauvaise plaisanterie, mais il n'en est rien. Si le gouvernement veut désormais un 2e tube, il refuse obstinément d'en laisser l'initiative au secteur privé.

On peut légitimement se poser la question de cette opposition aussi résolue qu'irrationnelle. La rhétorique officielle "ne-laissons-pas-l'axe-stratégique-du-Gothard-aux-mains-de-l'abominable-secteur-privé" ne convainc personne tant elle paraît cousue de gros fil. L'explication est sans doute plutôt à chercher du côté de l'article de la Constitution Fédérale stipulant explicitement que les péages sont interdits sur les routes publiques.

Si le deuxième tube du Gothard est percé par une société privée, même dans le cadre d'un partenariat public-privé, le tunnel lui appartiendra. Cette route pourra donc s'agrémenter d'un péage au bénéfice des investisseurs.

Mais si un deuxième tube du Gothard est percé par la Confédération, le financement par péage obligera à réviser la Constitution pour en assurer la légalité. Pas de péage sans modification de la Constitution. Donc, puisque seule l'option publique est envisagée, pas de deuxième tube sans droit de péage... L'idée d'un deuxième tube au Gothard semblant populaire, c'est le moment d'en profiter!

Car l'objectif du gouvernement n'est pas de financer le deuxième tube, mais bien de pouvoir établir des péages sur les routes...

Toutes les routes!

Une fois la Constitution révisée, la boîte de Pandore sera ouverte. La Confédération aura désormais la possibilité de taxer les automobilistes sur des tronçons routiers helvétiques, et elle ne va pas s'en priver. Le texte soumis au peuple n'est pas écrit que les politiciens salivent déjà. Traversée de la Rade à Genève, péages urbains, tout sera motif à de nouvelles ponctions des automobilistes. On les habillera juste des prétextes habituels: lutte contre particules fines ou les embouteillages, promotion de la mobilité douce, désengorgement des centre-villes... ou simplement, comme trop souvent, la haine aveugle à l'encontre la mobilité individuelle.

Sur ce genre de sujet, l'imagination de l'administration est sans limite!

Une fois éclairée de cette façon, la polémique actuelle autour du financement du deuxième tube du Gothard prend une toute autre allure. Il ne s'agit pas d'améliorer la sécurité routière, de désenclaver le Tessin, de trouver le meilleur équilibre entre financement public et privé ou de mettre au point un compromis entre travaux et circulation.

Il s'agit seulement d'instrumentaliser la question du Gothard pour réformer la Constitution à dessein, et se donner les mains libres pour généraliser le péage automobile un peu partout en Suisse.

Dommage pour la population tessinoise, prise en otage dans les manoeuvres politiques de Berne.

18 juin 2012

Non, non et non!

Alors que la Grèce jouait à se faire peur et que la France absorbait la vague rose, la Suisse votait également ce week-end. Trois objets fédéraux furent sèchement rejetés, comme le montre le tableau suivant:

votations_juin_2012.png
Les résultats (basés sur une infographie du Matin)

Epargne-logement: une fois de plus et sans surprise, le peuple suisse a rejeté l'épargne-logement, sur le principe du "ça profiterait plus à d'autres qu'à moi". Dans les autres arguments en faveur du non, on pourrait indifféremment inclure:

  • Les effets de seuil introduits par la législation ;
  • Le fait que dans un marché étranglé par les interdictions de construire comme en Suisse, une augmentation de l'offre ne peut se traduire que par une augmentation du prix moyen ;
  • Une complexité fiscale accrue et une orientation fiscale injuste de l'épargne (pourquoi favoriser davantage l'épargne pour l'acquisition d'un logement plutôt que celle visant à rassembler le capital de départ d'une entreprise, les études de ses enfants ou un projet d'école en Inde?)

...Mais honnêtement, pour rationnels soient-ils, je doute que ces arguments- aient vraiment touché. Pour atteindre un refus aussi net il faut susciter des sentiments ; et l'idée qu'un voisin, un collègue de travail ou un autre membre de sa propre famille puisse se voir faciliter sous certaines condition le financement d'un projet d'acquisition de logement a dû être proprement insupportable à une bonne partie des électeurs.

Initiative de l'ASIN "La Parole au Peuple": l'Asin visait à renforcer les droits du souverain face à des accords internationaux en obligeant à soumettre à référendum tout traités portant sur des "domaines importants", entraînant une nouvelle dépense de plus d’un milliard ou des frais récurrents de plus de 100 millions de francs. Comme j'ai pu l'expliquer par ailleurs, nous avons assisté à une lutte du haut contre le bas, la classe politique suisse défendant bec et ongles ses prérogatives en matière de droit international.

Ne nous leurrons pas, l'initiative n'avait aucune chance de passer la rampe. Elle était beaucoup trop abstraite pour mobiliser les foules, même si son échec aurait pu être moins net. Le seul fait marquant de la campagne aura été de révéler l'engagement d'economiesuisse contre la démocratie directe. L'organisation faîtière du patronat - en fait phagocytée par quelques grands comptes internationaux - aura montré sa défiance vis-à-vis de cette spécificité suisse: il est vrai que la fréquence accrue de votes du souverain sur tel ou tel accord international aurait ajouté quelque incertitude à la marche des affaires ; mais l'intensité de l'implication de l'organisation dans une votation qui ne la concernait pas directement est quelque chose de nouveau.

Réseaux de Soin: dans l'objectif de réduire les coûts de la santé, la réforme obligeait les assurés à souscrire à un mécanisme de "réseau de soin" sous peine de pénalités financières. Mal fagotée, mal vendue, bureaucratique et donnant trop de pouvoir aux assurances maladie, la réforme a été promptement balayée. Seul vainqueur du jour, le socialiste Alain Berset, conseiller fédéral de l'intérieur en charge de faire passer un projet de loi dont il avait hérité de son prédécesseur et auquel il s'était opposé comme simple parlementaire. Franc comme un âne qui recule, il se contenta de défendre le projet avec un maximum de mollesse pour le voir gentiment couler... Mission accomplie.

Toute réforme libérale de la santé étant exclue (la-santé-n'est-pas-une-marchandise, n'est-ce pas!) la voie est désormais toute tracée pour la prochaine offensive de la gauche en la matière, une belle grosse caisse assurance unique gérée par l'Etat. Miam!

Voilà, c'était donc un petit week-end de votation sans suspense. Il est vrai qu'avec des taux de rejet dépassant allègrement les 60%, on ne peut pas dire que l'expression des citoyens a donné lieu à la moindre surprise.

Prochaines votations fédérales le 23 septembre.

15 juin 2012

Le faux problème de l'Asile

Sale ambiance dans les rangs du Parti Libéral-Radical. "Il y a des lâches, des opportunistes et ceux qui n'ont rien compris!" s'énerve Claude Ruey dans la presse romande. Pour l'ancien conseiller national libéral, aujourd'hui président de l'Entraide protestante suisse, toute réforme visant à encadrer un tant soit peu les procédures d'asile s'apparente à une insulte à la tradition humanitaire helvétique. Aujourd'hui, son collègue de parti le genevois Christian Lüscher lui répond:

On garantit tout ce qu’on peut garantir à un requérant: de l’argent mais pas trop, un logement, des assurances, de la nourriture, de l’assistance juridique gratuite. En clair il s’agit d’éviter que des jeunes hommes qui viennent en tant que réfugiés économiques (c’est le cas de 80% d’entre eux) puissent dépenser l’argent de la collectivité pour des téléphones portables et envoyer de l’argent à leurs familles.

 

Voilà qui contraste singulièrement avec les propos indignés du premier:

Les gens ne viennent pas chez nous en fonction de nos lois, mais en fonction de l’actualité chez eux: les guerres civiles, les menaces ou tout simplement à cause de la détresse économique. Un homme qui est mis contre un mur en Syrie se fiche de la législation suisse. Il a envie de partir le plus vite possible.

 

Les deux hommes appartiennent au même courant politique, mais aussi proches soient-ils - ce qui permet d'écarter les incompatibilités idéologiques -  leur perception des demandeurs d'asile change du tout au tout. Ils illustrent ainsi très bien le fossé sur les questions liées à l'asile au sein de la population suisse.

La lecture de l'article "Asile, trop c'est trop" du sociologue Uli Windisch sur le site LesObservateurs.ch est instructive, puisqu'elle permet de remettre l'église au milieu du village: le problème de l'asile n'existe pas.

Oui, il y a des personnes qui ont besoin de l’asile mais il est vrai aussi que la filière de l’asile est devenue l’une des voies choisie par ceux qui cherchent simplement du travail et un avenir meilleur dans un pays comme le nôtre, pays qui donne encore, par  son laxisme, une image d’eldorado.(...) Ensuite, et c’est évidemment le pire, la voie de l’asile est devenue  une filière de la criminalité, et cette dernière n’est pas mineure; en fait elle est de plus en plus importante, organisée et dangereuse. Et c’est le cas depuis longtemps.

 

Depuis des années, le mécanisme de l'asile a été déformé et perverti pour devenir une filière alternative d'immigration pour les étrangers extra-européens, court-circuitant complètement la législation suisse en la matière. Reste-t-il seulement de vrais demandeurs d'asile dans le flot, que la Suisse devrait accueillir? A supposer que 20% d'entre eux soient d'authentiques réfugiés dans le besoin, comme l'estime Christian Lüscher, ce n'est pas sûr.

asile-europe.jpgIl ne s'agit même pas d'une exagération. La Suisse est signataire des Accords de Dublin. Ceux-ci prévoient que la demande d'asile déposée par un requérant soit traitée dans le premier pays signataire traversé - ce mécanisme ayant pour but d'empêcher la multiplication des demandes dans divers pays, et maintient dans une certaine mesure les demandeurs d'asile au plus près des régions qu'ils ont quitté afin de faciliter leur éventuel retour.

De fait, aucun demandeur d'asile ne peut parvenir par voie terrestre en Suisse, au centre de l'Europe, sans avoir traversé la France, l'Allemagne, l'Italie ou n'importe quel pays avec lequel la Suisse partage des frontières, et qui devrait donc traiter sa demande d'asile. Les Italiens, exposés au flot d'immigrés en provenance d'Afrique du nord, ont trouvé le bon moyen de résoudre leur problème d'afflux: ils renoncent à enregistrer les empreintes des demandeurs et se contentent de leur dire d'aller voir ailleurs! Voilà de quelle façon des requérants d'asile inconnus au bataillon apparaîssent en Suisse comme surgis de nulle part! Quant à ceux dont la provenance est clairement identifiée, elle se contente de refuser de les reprendre...

Il n'y a pas que la voie terrestre. On peut aussi très simplement atterrir à Kloten, l'aéroport de Zurich, à travers un vol international, et détruire son passeport à l'arrivée, puis clamer auprès des autorités qu'on vient de tel ou tel pays en guerre ou qu'on est apparenté à telle ou telle ethnie malmenée (hélas, le choix est vaste). A charge des autorités helvétiques de démêler le vrai du faux... La Suisse est donc assaillie de "Kurdes" en provenance de Turquie, "d'Erythréens" réfractaires au service militaire, et ainsi de suite.

Peut-être certains considèreront que pareilles astuces sont de bonne guerre lorsqu'il s'agit de contourner les lois sur l'immigration d'un pays, jugées trop restrictives? Mais cette bienveillance a des conséquences. D'abord, la facilité déconcertante avec laquelle il est possible d'exploiter les procédures décourage tout simplement les candidats à l'immigration légale. Ensuite, le taux de criminalité est très élevé au sein des faux demandeurs d'asile, ce qui n'est guère surprenant: difficile d'espérer un solide respect de la loi de la part de gens qui choisissent de la violer le jour même de leur arrivée, en abusant du principe de l'asile et en mentant aux autorités. Enfin, la population suisse devient de plus en plus hostile au principe de l'asile en tant que tel et semble presque décidée à fermer la porte à tout le monde, vrais et faux réfugiés mêlés.

Pour sauver l'asile, la réforme est indispensable.

Si on veut préserver le principe de l'accueil, il est donc plus que nécessaire de démêler les demandes authentiques des autres. Les modifications récemment adoptées par le Parlement sur la législation de l'asile vont plutôt dans le bon sens. Elles diminuent l'attractivité (notamment financière) de la Suisse pour de faux requérants d'asile. Elles accélèrent le traitement des demandes. Elles font preuve de pragmatisme et suivent enfin la volonté que semble exprimer la population helvétique.

Les vrais requérants d'asile, eux, se moqueront bien de savoir que la Suisse leur accorde X ou Y francs par jour - ils cherchent avant tout leur propre sécurité, et cela n'a pas de prix. Imagine-t-on un leader de l'opposition syrienne à la tête mise à prix par le régime de Bachar el-Assad refusant de saisir l'opportunité de se réfugier en Suisse, au prétexte qu'il n'aurait pas assez d'argent de poche une fois là-bas?

Il y a donc du progrès, mais il manque encore des accords de réadmission pour renvoyer les requérants déboutés. On continue d'entrer en matière pour un individu refusant de coopérer avec les autorités - il encourt juste une amende en cas de fausse déclaration. Et surtout, les agissements criminels qu'un requérant commet en Suisse n'éteignent même pas ses prétentions à l'asile!

La Suisse doit clairement faire la part des choses entre le droit d'asile et l'immigration extra-européenne. Il ne faut plus faire passer l'un pour l'autre. Enfin, toute politique d'immigration crédible se doit aussi de tenir compte des intérêts de la population autochtone.

Comme on voit, il reste encore beaucoup à faire.

10 juin 2012

L'arnaque au sac

Ca y est, la Municipalité de Lausanne a dévoilé son projet: une taxe au sac reliée à la... facture d'électricité, une formule "plutôt originale", pour reprendre les termes dithyrambiques du quotidien 24Heures.

Les habitants de Lausanne devront donc s'acquitter de deux francs par sac poubelle pour le ramassage des ordures et payer une nouvelle taxe de 26 centimes par mètre cube de logement, et en "échange", recevront une remise sur les taxes qu'ils payent sur leur électricité. Lausanne ne sera pas perdante dans l'affaire, car comme l'explique 20 minutes:

Ces nouvelles taxes rapporteront à Lausanne l'équivalent de 2,5 points d'impôt, dont environ 2 seront rendus aux habitants sous forme d'une ristourne annuelle de 80 francs sur la facture d'électricité.

 

Alors, heureux?

Tout ça ne donne-t-il pas envie de trier ses déchets? Peut-être répondriez-vous par la négative ; vous auriez bien tort, puisque c'est la finalité de cet assemblage complexe de taxes et de redistribution. En tous cas, officiellement.

6806.L.jpgDepuis des années, le canton de Vaud affronte un serpent de mer: la concrétisation du principe du "pollueur-payeur" inscrit dans la nouvelle constitution de 2002, approuvée dans un grand élan général par une population qui n'avait peut-être pas lu tous les petits caractères. Acquis à la cause par quelque documentaire engagé, quelques-uns pensaient peut-être naïvement que ces termes s'appliquaient aux vilaines entreprises vendant des produits trop emballés à leur goût? Toujours est-il que chacun semble réaliser aujourd'hui, un peu tardivement, que le vilain pollueur-payeur est in fine le consommateur, c'est-à-dire, lui-même.

L'engouement public pour le principe du pollueur-payeur s'est progressivement émoussé alors que la population réalisait petit à petit qui serait le dindon de la farce, mais il est désormais trop tard.

Le canton ayant refusé de légiférer en la matière, la concrétisation du principe revient aux communes, ce qui permet d'observer certains particularismes locaux.

Bien des communes vaudoises ont choisi la taxe au sac, posant de nouveaux défis quant à la tarification du service. En effet, dans le système traditionnel, le ramassage des déchets était payé par l'impôt, le rendant plus ou moins transparent. Mais lorsque chacun paie ses déchets, il est mis en face de ses propres coûts: plus possible de faire financer son train de vie par la collectivité, comme le font un certain pourcentage de contribuables vaudois - qui sont aussi des électeurs.

Quand la taxation écologiste se confronte au clientélisme des politiques de redistribution, bien malin qui peut dire qui va l'emporter...

C'est pour cette raison que certaines communes très à gauche du canton de Vaud (Renens et Lausanne pour ne pas les nommer) étaient attendues au tournant pour cette histoire de taxe au sac, Renens se contentant pour l'essentiel de botter en touche en attendant que sa grande soeur capitale du canton ne montre la voie à suivre.

Le chemin est donc tracé et il est bien tortueux. Dans l'équation impossible ménageant la chèvre et le chou, faire payer aux contribuables le ramassage de leurs déchets sans donner l'impression de nuire aux foyers les plus subventionnés, Lausanne aura donc choisi d'ériger une nouvelle usine à gaz:

  1. Taxer le ramassage des sacs à 2 francs pièce (c'est énorme)
  2. Payer un nouvel impôt, lié au volume des logements (?)
  3. Se voir offrir une subvention sur sa facture d'électricité (?!)

brelaz.jpgLe premier point correspond au fameux principe du pollueur-payeur, on l'a compris. Le deuxième serait "la seule solution possible" selon le syndic Daniel Brélaz pour faire contribuer les entreprises ou les collectivités publiques, argument admis sans démonstration. Le troisième enfin, la main douce, rétrocèderait une partie de l'argent collecté aux points 1 et 2 aux familles du canton, pour peu qu'elles n'habitent pas un logement trop volumineux...

On l'aura compris, Lausanne s'est tenue très loin du seul système lisible - baisser les impôts communaux, faire payer au sac, et basta.

Du reste, pas besoin d'être devin non plus pour comprendre que la capitale du canton ne perdra pas d'argent avec le nouveau mode de calcul, loin s'en faut. Non seulement les impôts augmenteront davantage que ce qui sera rétrocédé aux habitants, mais en plus, on peut imaginer qu'avec l'avalanche de nouvelles taxes frappant régulièrement la consommation d'électricité au nom de tel ou tel prétexte écologique, la subvention sera bien vite réduite noyée dans de nouveaux prélèvements "compensatoires".

D'ailleurs, n'est-il pas contre-intuitif de faire payer le ramassage des ordures et de faire un cadeau sur l'électricité? En ces temps troublés où 40% de l'électricité produite en Suisse est d'origine nucléaire et où l'administration envisage de construire de nouvelles centrales à gaz, la subvention s'apparente à une autorisation à consommer davantage, un comble! La conscience écologique des plus sensibles en est ébranlée...

La manoeuvre réussira-t-elle? Les Vaudois ont pris l'étonnante habitude de payer en silence sans rien changer à leurs positions électorales. Ils paient pour le ramassage des déchets, une taxe pour l'efficacité énergétique et le développement durable dans leur facture d'électricité, doivent désormais emmener eux-mêmes et à leurs frais les déchets encombrant aux déchetteries, tout ça pour qu'une usine d'incinération Tridel surdimensionnée brûle leurs ordures et revende l'énergie produite avec de juteux bénéfices. C'est à se demander à quoi servent encore les impôts.

Pourtant, malgré toutes les manipulations, chacun se retrouvera au quotidien à payer deux francs pour chaque sac poubelle ramassé. Semaine après semaine, mois après mois, année après année. Certains essayeront de limiter leur production de déchet, dans des proportions dérisoires au vu de l'effort consenti. D'autres en revanche, verront ces taxes comme une piqûre de rappel sur la fiscalité et en garderont une irritation régulièrement renouvelée, qui pourrait coûter électoralement fort cher aux architectes de la taxe au sac.

Ces gens-là ont oublié un principe fondamental: aucun impôt n'est ressenti plus douloureusement que celui dont on doit s'acquitter jour après jour.

06 juin 2012

Genève en campagne

Une fois n'est pas coutume, allons faire un tour dans le canton du bout du lac.

La campagne pour les votations du 17 juin bat son plein, mais Genève reste une ville particulière dès lors qu'on aborde la question du marketing politique. A Genève, pour différentes raisons, il règne au sein des affiches électorales une sorte de variété qu'on ne retrouve nulle part ailleurs - et qui permettent à l'amateur de design de voir des exemples sortant des sentiers battus.

Quel meilleur moyen de commenter la campagne qu'un petit reportage photo?

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