26 mai 2011

Sortie du nucléaire: l'esbroufe

Hier, en annonçant "une sortie ordonnée du nucléaire", le Conseil Fédéral s'est couvert de ridicule avec les félicitations du jury.

leuthard.jpgLa déclaration a plu: les divers lobbys anti-nucléaire et mouvements écologistes boivent du petit lait. Divers campeurs "résistants" ont même levé le camp, c'est dire. Les médias saluent la décision de concert - il suffit de lire les éditoriaux d'aujourd'hui. Les quotidiens romands applaudissent la sortie du nucléaire, titre d'ailleurs Le Matin.

Attendez. Les quotidiens romands? Quel nombrilisme! Voyons plutôt ce qu'en dit la presse internationale, forcément médusée par un engagement aussi audacieux! Quoique... Pas un écho sur la page d'accueil du Figaro. Rien sur Libération. Le Monde? Nada. Sur Le Point ou de l'Express, silence radio. Bon, c'était un tour d'horizon de la presse française; par acquis de conscience, allons voir ailleurs... Eh bien, c'est pareil. Rien sur le Times, le Corriere della Serra, le Washington Post ou le New York Times. Bigre!

C'est vrai, l'information a été annoncée hier. La Suisse est si loin: il faudra peut-être du temps pour que les rédactions étrangères ne rendent compte de ce qui se passe. Mais tout de même, on ne m'enlèvera pas l'impression tenace que tout le monde s'en fiche.

Pourtant, il y aurait matière à un article. Dans la rubrique insolite, par exemple: comment, en Suisse, un Conseil Fédéral dont le mandat expire dans six mois prétend engager le pays sur une trajectoire portant sur vingt-trois ans après sa dissolution.

Peu probable que les Suisses de 2034 se sentent très liés par des "engagements" pris en 2011 (fussent-ils applaudis par les quotidiens romands), de même qu'aujourd'hui nous nous sentons assez peu liés par les déclarations solennelles du Conseil Fédéral de 1988 - à supposer que quelqu'un s'en souvienne.

nucleaire.jpgAutre angle d'attaque, les médias étrangers auraient pu saluer l'historique décision suisse les protégeant d'une catastrophe nucléaire apocalyptique. Les particules radioactives ne s'arrêtent pas aux frontières, n'est-ce pas? Grâce à Doris Leuthard, entre 2019 et 2034, les voisins de la Suisse seront progressivement libérés du terrible risque d'une fusion de réacteur de Beznau II ou de Leibstadt, consécutive à un tremblement de terre de niveau 8 sur l'échelle de Richter, à un tsunami, et à l'échec généralisé des procédures d'alerte mises en oeuvre par les secours pendant quelques jours ("croisons les doigts pour que ça n'arrive pas d'ici 2019", disent les anti-nucléaires en claquant des dents.)

Mais là encore, peut-être que le retrait du modeste parc nucléaire helvétique de 5 réacteurs ne pèse pas lourd face à la terreur muette qu'inspirent les 7 réacteurs belges, les 9 réacteurs Espagnols, les 10 réacteurs Suédois, les 19 réacteurs anglais ou les... 58 réacteurs français (et d'autres encore.) Des pays qui ne semblent pas trop remettre leur capital de production énergétique en question. Bon sang, c'est à croire qu'ils ne craignent pas un tremblement de terre suivi d'un tsunami! Et pourtant, l'Angleterre est une île, non? La Belgique a des côtes! Ne comprennent-ils pas les risques? Si même Fukushima ne les incite pas à tout balancer par-dessus bord sur un coup de tête, c'est à désespérer!

Remarquez, il ne faut pas trop cracher sur le nucléaire étranger. La Suisse va en avoir sacrément besoin.

Aujourd'hui, deux kilowatt-heures sur cinq produits en Suisse sont d'origine nucléaire; cela n'empêche pas la Suisse d'importer jusqu'à 20% de son électricité à l'étranger, en hiver, lorsque la demande est la plus forte. Je vous le donne en mille: cette électricité n'est pas produite par des éoliennes.

Les pieuses déclarations de Mme Leuthard sur de prétendues économies d'énergie ou une croissance soudaine de la part du "renouvelable" dans le mélange énergétique suisse pour remplacer les 40% promis à disparaître tiennent des gesticulations infantiles. Ce scénario n'a pas le moindre sens. Mais nous sommes en 2011, année électorale. La logique n'a plus court.

En réalité, le Conseil Fédéral n'a guère annoncé que le gel ou le retrait des plans de remplacement des centrales existantes. La "mise hors service à partir de 2019" des centrales helvétiques pourrait être repoussée de 10 ans, pour chaque centrale. Peut-être que certains des réacteurs les plus anciens, comme Beznau I, seront effectivement arrêtés; des centrales à gaz combleront le déficit de production.

atomkraft-nein-danke.jpgBref, le Conseil Fédéral a simplement annoncé que peut-être, dans un horizon lointain, à partir de 2019 ou plus tard encore, si par inadvertance certains labos de recherche sauce développement durable réussissent à développer des processus de production d'énergie applicables à l'échelle industrielle et à peu près viables économiquement, la Suisse pourrait lentement arrêter certains réacteurs nucléaires anciens et les centrales à gaz construites pour leur succéder.

Si le déroulement prévu prend du retard, la Suisse se contentera d'importer davantage d'électricité nucléaire de l'étranger.

La décision est susceptible de changer un nombre indéfini de fois d'ici et après sa mise en application, au gré des majorités au sein du gouvernement et dans les chambres fédérales. Et dans les urnes en votation.

Hum.

A la réflexion, je comprends pourquoi la presse étrangère n'a pas plus mis en valeur l'annonce du Conseil Fédéral; cela ne méritait guère qu'un entrefilet dans les pages économiques. Quelque chose comme: "A partir de 2019, la Suisse pourrait augmenter ses achat d'électricité sur le marché international de l'énergie." Et encore.

En guise de révolution ça tombe un peu juste, en effet.

Mais, tout de même, les militants anti-nucléaire ont gobé le morceau. Et ça, ça méritait une première page.

19 mai 2011

Justice d'exception contre l'homophobie?

Mardi 17 mai, c'était la journée mondiale contre l'homophobie et la transphobie. Pas de chance, l'affaire DSK, qui aurait mieux convenu à des dates comme le 8 mars ou le 25 novembre, monopolisait l'actualié; mais il restait un peu de place au téléjournal de la TSR pour évoquer le sujet sous un angle original, la sous-estimation des agressions contre les homosexuels.

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(cliquez sur l'image pour voir le reportage)

Malheureusement, Aline Inhofer monta son reportage pour en faire ressortir une thèse correspondant à des opinions sans grand rapport avec le thème initial, la volonté de légiférer pour créer une justice d'exception contre l'homophobie. Les commentaires en voix off de la journaliste ne laissent aucun doute:

Il y a une loi contre le racisme, il y a une loi contre l'antisémitisme, par contre il n'y a aucune protection contre l'homophobie. (...) Et pour les victimes, cette absence de législation est également ressentie comme un manque de reconnaissance.

 

Manque de reconnaissance? A voir. Un examen minutieux de la construction du reportage montre que la journaliste oriente ses interlocuteurs (et les téléspectateurs) pour faire ressortir sa thèse, alors que le problème réel est tout autre, et bien réel: les homosexuels hésitent à porter plainte quand ils se font agresser.

Monica Bonfanti, cheffe de la police genevoise: "Nous savons que le chiffre noir pour ce type d'infraction est très élevé et aujourd'hui, on compte, on estime que seulement 10 à 15% des actes à caractère homophobes sont portés à la connaissance de la police."

Michaël Häusermann, association Dialogai: "Porter plainte, ça veut dire aller à la police ou à la justice que je suis homosexuel, que la nuit je vais peut-être dans un parc pour rencontrer d'autres hommes, donc il y a encore beaucoup beaucoup de gens aujourd'hui qui n'osent pas faire ce pas parce qu'ils ont honte."

 

Le problème est avant tout d'ordre psychologique. Les homosexuels vivent - ou subissent - leur orientation sexuelle comme une transgression; il en va parfois aussi de leur mode de vie tout entier. Ils se retrouvent tout aussi démunis face aux agressions qu'un drogué arnaqué ou d'une prostituée violentée. Lorsqu'on estime vivre en marge des normes sociales, difficile de pousser la porte d'un poste de police pour porter plainte.

On voit mal en quoi une législation criminalisant spécifiquement les agressions anti-gays pousserait tout d'un coup les victimes à plus de combativité. Un homosexuel violenté ne porterait pas plainte parce que son agresseur encourrait trois ans de prison, mais il prendrait la peine de surmonter sa réticence à porter plainte si l'agresseur risquait le double?

Poursuivons notre exemple et supposons qu'un fait de lésions corporelles simples, valant jusqu'à trois ans dans un cas habituel, soit portée à six ans dans le cas d'une victime homosexuelle. Un individu cogne: ça vaut jusqu'à trois ans. La victime est gay; l'agresseur le sait-il? L'agresse-t-il à cause de cela? Et s'il crie "sale pédé" au milieu d'un pugilat avec un hétérosexuel? Et s'il essaye de "casser la gueule d'un gay" mais qu'il se trompe sur l'orientation sexuelle de sa victime? Et si la victime est bisexuelle? Indécise? N'est jamais passée à l'acte? C'est inextricable. Comme l'explique Stefan, barman dans un club gay, la limite est d'ailleurs difficile à tracer entre le vol simple et l'attaque anti-homosexuelle:

C'est toujours les mêmes choses, ils se font tabasser, ils se font agresser verbalement, mais, avant tout et pour tout, c'est pour leur prendre leur carte bleue, leur argent, leurs espèces, ou leurs bijoux.

 

Les législations spécifiques sont dangereuses et contre-productives. En érigeant les gays - ou d'autres - en minorité spécialement protégées par la loi, on dévalorise la majorité. On fait passer l'acte criminel au second plan face à l'appartenance culturelle, ethnique, religieuse ou sexuelle de la victime. On instaure progressivement une justice différenciée où qui vous êtes est plus déterminant sur la peine du coupable que ce qu'on vous a fait.

Une agression violente doit être punie parce que c'est un acte violent, une atteinte aux comportements civilisés; pas parce que la victime a des orientations sexuelles sortant de la norme. Devrait-il être plus "acceptable", aux yeux de la loi, de démolir à coup de pieds le visage d'un bon père de famille traditionnel, plutôt que celui d'un homosexuel?

Ce n'est pas rendre service aux gays que de les singulariser à travers une disposition particulière du code pénal. Si on veut les aider, ce serait plutôt en les encourageant à exercer leurs droits, au lieu de les laisser imaginer qu'ils ne sont pas dignes d'une enquête de police.

13 mai 2011

Le Mauvais Débat

Il est des débats qui sont mauvais. Je ne parle pas des débats interdits pour cause d'atteinte au politiquement correct - ceux-là sont rapidement entachés du vocabulaire connoté habituel, lié à l'odorat, aux fonctions digestives et à la seconde guerre mondiale - mais bien aux débats mauvais parce que médiocres, mal posés, louvoyant, porteurs de polémiques et de sous-entendus inavouables.

Le débat sur le financement des campagnes électorales est de ceux-là. Sa dernière incarnation en date concerne bien évidemment la votation du 15 mai du référendum vaudois sur les Prestations Complémentaires Familles et donne lieu à un article de Daniel Audétat sur 24Heures.

L'argent dépensé dans des campagnes électorales n'est pas un moyen de blanchir l'argent sale, de frauder le fisc ou de placer ses économies avec un rendement alléchant - loin de là. En fait, il importe moins par son montant que par la comparaison des moyens déployés par l'un ou l'autre camp; c'est le petit combat financier que se livrent les acteurs politiques dans les coulisses.

Brisons ici le mystère: le "débat" sur le financement des campagnes électorales est l'incarnation de la jalousie de politiciens médiocres, qui estiment que l'électeur est un veau dont le vote ira au camp qui a dépensé le plus pour marteler son message.

Triste conception de la politique.

Quelle que soit la campagne, un camp aura forcément plus d'argent. Et s'il n'a pas plus d'argent, il aura peut-être des avantages en nature: une inclination plus ou moins marquée des médias en faveur de ses thèses, donnant autant de publicité gratuite au détour des articles de journaux; ou alors, faveur de l'actualité, un petit tsunami à l'autre bout du monde, dont les images de catastrophe seront autant d'arguments matraqués sur le thème du je-vous-l'avais-bien-dit (Qui fait encore le distinguo entre les milliers de morts liés au tsunami au Japon et ceux liés à l'accident nucléaire de Fukushima, c'est-à-dire quasiment aucun? Au train où vont les choses, d'ici quelques temps on montrera les côtes japonaises dévastées par les eaux en expliquant que c'est la centrale nucléaire de Fukushima qui a provoquée toute cette dévastation. Si ça se trouve, cette confusion est déjà dans les esprits... Mais je digresse.)

Ceux-là même qui sont prompts à réclamer une transparence des comptes de campagne le sont nettement moins lorsqu'il s'agit de révéler les accointances partisanes dont ils disposent au sein des médias, des fonctionnaires, de l'administration fédérale et de tous ces organismes dont le grand public serait en droit d'espérer un point de vue neutre et objectif. Et puis c'est difficile à chiffrer tout ça, alors, oublions-le!

Bref. Tout comme la concurrence pure et parfaite est une utopie, l'équilibre politique pur et parfait permettant à chaque électeur de juger avec exactement 50% d'arguments "pour" et 50% d'arguments "contre" en est une autre - et c'est tant mieux.

Les médias doivent respecter un certain équilibre lorsqu'ils offrent à leur public une information sur les enjeux. C'est une question d'équité et il en va de leur propre réputation. Mais l'idée que l'électeur soit simplement convaincu par celui qui parle le plus longtemps ou qui placarde le plus d'affiches serait proprement insupportable; par chance, c'est un fantasme. L'histoire suisse récente des votations montre que des initiatives sont passées sans grands moyens déployés par leurs promoteurs, comme dans le cas de l'internement à vie pour les délinquants sexuels ou violents jugés très dangereux et non amendables, approuvé en 2004, ou l'imprescriptibilité des actes de pornographie enfantine, approuvée en 2008.

Evidemment, une votation ne se gagne pas dans le silence et la discrétion. Mais si une certaine publicité est nécessaire, l'excès attend au tournant. La campagne contre les Prestations Complémentaires Familles semble atteindre les limites de l'exercice, avec des affiches placardées depuis des semaines dans tout le canton de Vaud, jusqu'à saturation. Là encore, c'est une bonne chose, puisque cela laisse penser qu'à partir d'un certain point, les sommes supplémentaires investies dans une campagne deviennent contre-productives. On ne peut tout simplement pas acheter l'opinion publique.

Chacun essaye de faire au mieux, tout simplement.

Que se passerait-il si un camp disposait de moyens financiers écrasants, face à un autre, totalement démuni? C'est un peu le scénario qu'essayent de jouer les perdants au soir de nombreuses votations, mais il ne correspond pas souvent à la réalité, et tient carrément de la science-fiction dans le cadre des votations du 15 mai. L'enquête de Daniel Audétat sur la campagne du référendum sur les Prestations Complémentaires Familles est, à ce titre, assez remarquable. Loin de verser dans les thèses des pleureuses de service, soit-disant écrasées par la toute-puissance financière de leurs adversaires du Centre Patronal, le journaliste a soulevé quelques cailloux pour voir le budget réel de chaque camp, et surtout, d'où vient l'argent. Il en donne un petit tableau récapitulatif:

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Surprises!

Première révélation: à 280'000.- contre 455'000.-, les partisans du Oui sont moins dotés, mais les budgets sont clairement d'un ordre de grandeur similaire. Les deux camps jouent dans la même division; on est loin du "David contre Goliath" souvent invoqué. A ce niveau de dépense, c'est la qualité de la publicité de la campagne qui l'emporte, et non la force financière brute. Si l'autre camp a deux fois plus d'affiches que le vôtre, c'est embêtant, mais si votre slogan est meilleur, ce n'est pas vraiment un problème.

Ensuite, et c'est là le plus savoureux, le décompte du budget. Dans le camp du Non, 80'000.- de dons de particuliers, d'associations et d'entreprises; on devine que ce sont ces donateurs que cherchent à atteindre (et à salir) les partisans d'une "totale" transparence en matière de financement de campagne. Mais le camp du Oui recèle deux ou trois petites gemmes de son cru.

D'abord, les transfuges "bourgeois" sont sollicités à hauteur de 6'000 francs suisses: quand on franchit le Rubicon, apparemment, il faut payer le péage. Ensuite, on notera 11'000.- en provenance "d'associations": voilà des associations bien riches. Si ce sont des associations politiquement à gauche, donc loin du Grand Capital honni, je me demande à combien est fixée la cotisation des membres pour constituer un pareil trésor de guerre à dépenser dans une campagne de votation? Mon petit doigt me dit que cet argent "associatif" pourrait peut-être inclure quelques subventions publiques détournées, mais cela doit être un tour de mon imagination, parce que ce ne serait pas très moral, n'est-ce pas.

Remarquez, quand on voit que l'Etat de Vaud a lui-même dépensé 40'000.- des contribuables dans la campagne, on peut douter de tout. Les citoyens s'opposeront peut-être au projet le 15 mai dans les urnes, mais qu'on se rassure, ils auront quand même payé pour le soutenir, à travers leurs impôts!

Finalement, on relèvera avec malice qu'il reste encore "8'000.- à trouver" pour boucler le budget du Oui. En d'autres termes, les partisans du Oui se préparent à laisser une ardoise! Et ce sont ces gens qui gèrent nos oeuvres sociales? Ceux-là même qui ne sont pas fichus de boucler correctement leurs comptes de campagne prétendent que l'équilibre financier de la réforme est assuré?!

Bref, à 280'000.- contre 455'000.-, lorsque vous entendez des gens se plaindre que l'autre camp l'emportera parce qu'il a les poches plus profondes, le détecteur de mauvaise foi s'emballe.

Je ne sais qui gagnera au soir du 15 mai. J'espère juste que personne n'invoquera l'excuse du manque de moyens. Mais je ne me fais guère d'illusions!

04 mai 2011

Prenons aux pauvres pour donner aux pauvres

A moins d'être aveugle, chaque Vaudois sera tombé sur les affiches de campagne des adversaires du projet de Prestations Complémentaires pour les Familles concocté par les autorités du canton.

ca_suffit.jpgLa campagne est intense et probablement coûteuse; outre les affiches et les publicités dans la presse, j'ai reçu jeudi (comme tous les foyers vaudois je pense) une lettre adressée "aux contribuables du canton" et résumant les reproches au projet. Malgré le déferlement de moyens, qui sera immanquablement érigé en excuse par les partisans de la réforme si jamais elle venait à être repoussée, la partie n'est pas gagnée, loin s'en faut.

Les référendaires avancent à contre-courant face à un projet soutenu par toute la gauche et par le Grand Conseil Vaudois. Et dire qu'il y a encore des gens pour croire que Vaud est à droite!

Honnêtement, cette campagne m'étonne. Sur le papier, le projet de PC Familles est tellement dans l'air du temps socialo-solidaro-redistributif politiquement correct que je n'aurais jamais imaginé qu'il se trouve des citoyens en nombre suffisant pour s'opposer à l'arnaque.

J'ai été le premier surpris que le référendum aboutisse. Bonne nouvelle: il y a dans le canton assez d'électeurs pour protester contre ce grand pas en avant sur le chemin du Bien (vous savez, celui qui est pavé de bonnes intentions.)

Le peuple a finalement le droit de s'exprimer sur la nouvelle tonte.

L'espoir n'est pas perdu.

AfficheCafe.jpgDu côté du Oui, un site www.travail-pauvrete.ch (ça fait envie!) présente tous les avantages du projet: les fameuses rentes-pont pour les chômeurs âgés, que personne ne remet en question, et surtout, une "aide" financière aux travailleurs pauvres... Payée par d'autres travailleurs, y compris les plus pauvres. Voilà ce qui a provoqué la fronde.

C'est tout le sel de cette réforme: taxer des pauvres pour en subventionner d'autres, c'est drôlement futé. On ne manquera jamais de matière première.

Le tout au nom des working poors, nouveaux damnés de la terre de notre temps. Evidemment, la pauvreté des working poors est largement dûe à des circonstances extérieures au monde professionnel - divorce, dettes, loyers élevés, charges sociales en expansion continue, deux ou trois trucs dans lequel l'Etat a parfois quelques responsabilités.

Quand bien même leur situation serait-elle exclusivement dûe à l'emploi, on voit mal en quoi les autres salariés, ces salauds de gens normaux, seraient en quoi que ce soit responsables. Mais peu importe: il y a des victimes par essence, et des innocents aux mains pleines. Il faut prendre l'argent là où il est. Donc, taxe.

Le prélèvement étant indexé sur le salaire, les partisans du projet ramènent cette nouvelle contribution de solidarité obligatoire à peu de choses: le fameux café par mois, proverbiale unité de mesure pour débiles mentaux (le terrain de foot étant son pendant pour les mesures de surface). Café par mois dont les contribuables ont déjà été délestés par la hausse de la TVA, le centime climatique et Dieu sait quels autres inventions étatiques, toujours légères, modestes, fixées une fois pour toute et prélevées dans la douceur. Et les cafetiers de s'étonner de manquer de clients!

Alors, on ne sait à ce stade quel résultat sortira des urnes.

Si le projet est approuvé, ce sera une grande victoire pour les apôtres de la redistribution. Ils auront mis un pied dans la porte. Et quel pied!

Le financement est sous-évalué et les possibilités d'abus innombrables. C'est du pain béni. Lorsque les déficits se creuseront, il faudra trouver d'autres "sources de financement", selon la terminologie en vigueur; nouvelles taxes et hausse des taux seront au menu. Lorsque les abus feront les gros titres, comme des primes reçues par des travailleurs au noir ou versées à des bénéficiaires loin du canton, on mettra en place des procédures d'enquête, de surveillance, de contrôle, avec autant de nouveaux postes de fonctionnaire à la clef.

On aura oublié depuis longtemps de remettre en question le principe de cette redistribution injuste.

Plus personne n'aura les moyens de se payer des cafés et tout le monde s'étonnera de la diminution du pouvoir d'achat. Sic transit gloria mundi.

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Conclusion de l'affrontement entre pro- et anti-, le slogan qui fait mal:
"Payer le café à ceux qui me regardent travailler?"
Face à une telle agression conceptuelle, l'affiche a été promptement vandalisée.

(photo prise en gare de Renens)

27 avril 2011

Le salaire minimum, voie rapide vers la pauvreté

Le 15 mai, le peuple vaudois aura l'occasion de démontrer sa maturité économique en acceptant ou en rejetant l'initiative "Pour le droit à un salaire minimum".

Le texte a été déposé en 2008 mais le Grand Conseil vaudois l'a invalidé, estimant qu'il n'était pas conforme au droit civil fédéral. Il a finalement été désavoué par la Cour constitutionnelle du Tribunal cantonal, laquelle a admis que "la non-conformité [de l'initiative] ne s'impose pas (...) avec un degré d'évidence suffisant pour pouvoir priver les électeurs vaudois d'une votation." La question de la compatibilité du projet avec le droit suisse n'est donc pas entièrement levée, ce qui limitera la portée du vote des électeurs si un Oui sort des urnes.

Ces arguties juridiques donnent une petite idée de la tension qui règne autour de la question dans le canton de Vaud. L'initiative, bien que déposée par la gauche - POP & Gauche en mouvement, SolidaritéS, ATTAC, les syndicats SUD, Comedia, L'Autre Syndicat (sic) et le SSP - mine en effet plusieurs fondements du contrat de travail en Suisse:

  • La liberté de contracter, qui veut qu'un employeur et son salarié s'entendent sur le montant d'une rémunération sans intervention d'une tierce partie, l'Etat, qui viendrait décréter quel est le niveau de salaire "adéquat";
  • La paix du travail, qui veut que les accords salariaux soient négociés par branche à l'aide de négociations entre patronat et syndicat (ce qui rend leur soutien pour le moins paradoxal!)

Le salaire minimum a de nombreux effets pervers. Les grandes entreprises sont peu concernées parce qu'elles offrent souvent des rémunérations supérieures à la moyenne. Les PME, principal vecteur d'emploi en Suisse, ne sont pas dans cette situation et se retrouvent à devoir payer certains employés plus qu'elles ne l'auraient voulu. Cela menace une rentabilité parfois fragile. Face à cette impasse, les entreprises se contentent en général de s'abstenir d'embaucher: mieux vaut renoncer à pourvoir un poste dont la rentabilité n'est pas assurée au vu du salaire minimum, que d'embarquer un salarié dont le coût ne sera pas compensé par son travail. Si le carnet de commande est plein, il est toujours plus simple de demander aux employés présents de faire quelques heures supplémentaires plutôt que de risquer de perdre de l'argent avec un nouvel employé.

Le salaire minimum est donc une cause directe de chômage!

Cet effet est bien connu des économistes, tels Gary Becker, prix nobel d'économie, qui explique qu'augmenter le salaire minimum, c'est augmenter le chômage.

chariot_menage.jpgPire encore, ce chômage touche avant tout les couches les plus vulnérables de la population: les demandeurs d'emploi sans expérience ou sans qualification, les jeunes, les femmes.

En fixant un salaire minimum, on empêche un jeune d'accéder au marché du travail, quitte à ce que ce soit à un faible salaire; et ce faisant, on l'empêche également d'acquérir l'expérience professionnelle qui lui permettra de trouver des postes plus lucratifs.

Evidemment, l'instauration du salaire minimum provoquera quelques faillites parmi les entreprises les plus fragiles et diminuera la compétitivité de celles qui restent.

Certes, les initiants clament de nobles desseins: la possibilité de "vivre dignement" ou la lutte contre la sous-enchère salariale dans les secteurs non conventionnés. C'est une erreur à double titre.

D'une part, le phénomène des working poors (sur lequel je reviendrai) n'est pas dû à la maigre différence entre la rémunération actuelle et un hypothétique salaire minimum: les working poors doivent bien davantage leur condition à des causes non-professionnelles (divorce, dettes...) qu'à un niveau de salaire indécent. S'il fallait leur laisser plus d'argent à la fin du mois, les prélèvements sociaux excessifs de l'assurance maladie obligatoire, les coûts de l'énergie ou les prix du logement conséquents à des politiques absurdes seraient de meilleurs candidats pour une remise en question.

D'autre part, le point de vue sur les secteurs non conventionnés est encore plus scandaleux: en proposant de lutter contre les bas salaires par le biais d'une loi, les syndicats baissent les bras. Il ne devrait tenir qu'à eux d'obtenir des adhérents et de faire avancer leur cause dans les secteurs d'activités non conventionnés. Mais c'est tellement plus facile de demander à l'Etat de suppléer à sa propre incompétence!

Je ne bénéficierai pas d'un salaire minimum, je ne dirige pas une entreprise et je n'ai aucun intérêt partisan à pourfendre le salaire minimum, si ce n'est la froide objectivité. Je suis étonné que des gens qui ont à coeur l'intérêt des plus faibles soient prêts à commettre un tel autogoal au nom des personnes qu'ils prétendent défendre. J'espère franchement que les Vaudois seront assez au fait des conséquences pour ne pas se lancer dans une aventure au nom de belles promesses.

Il suffit de traverser la frontière pour apercevoir en France les effets désastreux du SMIC. Dans mon pays d'origine le chômage des jeunes est tel qu'il les pousse à quitter le pays pour trouver un emploi. Est-ce l'objectif souhaité pour la jeunesse vaudoise?

15 avril 2011

Une vision bien myope du Forfait Fiscal

Jeudi au journal, la TSR a livré un reportage sur la question des forfaits fiscaux, dont la disparition a été sèchement rejetée par le Parlement.

Le journaliste Pierre Nebel (dont les opinions politiques semblent aussi mystérieuses que celles d'Esther Mamarbachi) orienta sa séquence sur les effets de la disparition du forfait fiscal à Zurich, décidée par votation en 2009.

Dans ce canton où le forfait fiscal a été aboli, les 201 individus taxés au forfaits ont connu des destinées différentes, comme le résume le camembert ci-dessous:

forfaits_fiscaux.jpg
Ce qu'ils ont fait... Jusqu'ici.

109 "ex-forfaits" sont restés sur place - "y compris le richissime baron du lait Theo Müller qui avait pourtant menacé très bruyamment de faire ses bagages," s'enthousiasme la voix off. Sur la commune de Herrliberg à Zurich, sur 11 forfaits fiscaux, 5 sont partis. Mais 6 sont restés, et surtout, ils payent beaucoup plus d'impôts qu'auparavant. Jackpot! crient les partisans de l'abolition du forfait fiscal. Peu importe que certains partent, s'ils ne partent pas tous, et si ceux qui restent crachent d'autant plus au bassinet!

Marius Brülhart, professeur d'économie à l'UNIL, avoue que la nouvelle donne remet son avis en question:

Ce qui m'a surpris c'est qu'en faisant un calcul assez grossier, en fait on peut effectivement se poser la question, est-ce que ce n'était pas une bonne affaire pour Zurich d'abolir cet impôt? Pour l'instant ce n'est qu'une question, mais le fait même de pouvoir poser la question m'a déjà surpris, parce que moi j'étais toujours parti de l'a priori que le maintien de cet impôt était une bonne affaire du point de vue fiscal pour la Suisse...

 

Un a priori - le verdict est tombé. Pauvre professeur Brülhart. J'espère pour lui qu'il a été coupé au montage, et qu'on a ôté de son passage à l'antenne un bienveillant et nécessaire rappel sur ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas...

Revenons sur le destin de nos résidents zurichois fortunés.

26 d'entre eux on quitté la Suisse. 13%. Ils sont partis et je pense qu'ils ne reviendront pas. C'est une perte nette pour le pays; non seulement ils ne dépensent plus leur argent en Suisse et n'y payent plus le moindre impôt, mais on peut aussi imaginer qu'ils ont retiré leur patrimoine sous gestion des banques helvétiques en s'en allant. Ces gens sont de véritables centres économiques mobiles, et ils sont probablement sous des cieux fiscalement plus clément, que ce soit à Monaco ou en... Angleterre. (Face à des discours qui laisseraient croire que le forfait est une pratique désuette de pays mineurs aux franges du monde moderne, il est bon de rappeler que l'Angleterre le pratique allègrement.)

66 d'entre eux, un tiers, ont changé de canton. Carton jaune. Ce sont des gens qui sont suffisamment attachés à la Suisse pour ne pas avoir envie de s'en séparer d'un coup - le pays a quelques atouts en termes de qualité de vie - mais suffisamment concernés par les questions d'imposition pour se donner la peine de déménager face à une météo fiscale hostile. Cette catégorie de contribuables est "fragile": il est évident que si les mailles du filet anti-forfait se resserraient, ils n'hésiteraient pas à mettre un peu plus de distance entre eux et un percepteur gourmand, par exemple en traversant une frontière. En attendant, réjouissons-nous de ce que leur richesse profite encore à des cantons moins "progressistes" que Zurich.

Terminons enfin par le gros du troupeau de moutontribuables, les 109 ex-forfaits désormais soumis au régime commun. Un gros 54% des forfaits zurichois. C'est, je crois, la catégorie la plus parlante. A l'antenne de la TSR, beaucoup se réjouissent de ce que 54% des riches étrangers soient restés à Zurich et payent désormais des impôts élevés, mais personne ne pose la question fondamentale: pourquoi ne partent-ils pas?

zurich.jpgCette question est absolument essentielle. Je suis sûr que si on la posait à de vaillants politiciens ou de brillants économistes, chacun aurait son avis: le climat zurichois, la beauté des rives de la Limmat, la proximité de l'aéroport international, le confort de vie helvétique et tutti quanti. C'est peut-être vrai. C'est sans doute vrai. Mais c'est, aussi, une parfaite illusion.

Nul ne peut dire pourquoi les ex-forfaits ne partent pas, parce qu'on ne peut lancer que des hypothèses. Personne ne sait s'ils resteront, ou s'il partiront demain ou dans trois ans. Ils n'ont donné aucune garantie qu'ils ne partiraient jamais.

Qu'on soit riche ou pauvre, changer de pays dans l'espoir d'une vie meilleure n'est pas une décision prise à la légère. Je connais en France des gens qui ont attendu des années avant de franchir le pas.

Prendre en compte cet aspect de la modification fiscale place la situation zurichoise sous un jour moins rose. La suppression du forfait a été acceptée en 2009 - il y a moins de deux ans. Régime de taxation aidant, les modifications d'impôt n'ont eu effet que sur l'année 2010. Nous sommes au deuxième trimestre 2011, ce qui me permet de décrire la situation cantonale d'une autre façon: dès la première année de supression du forfait, près de 50% de ceux qui n'en bénéficient plus sont partis.

Présentée comme cela, la disparition du forfait fiscal est moins séduisante. Peut-on tabler sur une diminution de 50% des ex-forfaits chaque un ou deux ans? Ce n'est pas impossible. Attendons quelques temps encore et nous pourrons tracer des courbes.

Le reportage de Pierre Nebel était bien rythmé, rondement mené, convaincant, et finalement, tronqué. Il lui manquait une dimension temporelle absolument essentielle. Des 109 forfaits encore à Zurich en 2011 et payant tant d'impôts qu'on s'en félicite, combien en restera-t-il dans cinq ans? Dans vingt ans?

Les recettes fiscales des ex-forfaits risquent de se tarir rapidement, et cela vaut sans doute pour tous les cantons séduits par l'exemple zurichois. Avant de le copier, attendons de voir où il mène.