26 mai 2014

Le séisme européen annonce un tsunami

Dès dimanche soir le choc était perceptible dans les états-majors des partis et sur les plateaux de télévision: les affreux eurosceptiques avaient fait une poussée terrible à travers le continent. On aurait tort, pourtant, d'y voir la moindre remise en question de la politique européenne.

élections,parlement européen,marine le pen,nigel farrage
La carte des résultats provisoires

Personne ne nie le changement dans nombre de pays d'Europe. Au Danemark, en France, en Grande-Bretagne, en Irlande, en Belgique, les adversaires de l'Union Européenne sont en tête ; en Pologne, Lettonie, Finlande, Hongrie ou en Italie, ils arrivent en deuxième position, et dans d'autres pays encore ils sont bien placés. Malgré quelques contre-performances relatives (comme Geert Wilders au Pays-Bas) les mouvements "eurosceptiques" font désormais partie du paysage.

Cela ne suffira bien sûr pas à changer quoi que ce soit à Bruxelles. Malgré leur victoire parfois éclatante, les partis eurosceptiques restent très minoritaires au sein du Parlement Européen. Il n'est d'ailleurs pas certain qu'ils réussissent à s'entendre ; un groupe parlementaire européen doit représenter 7 nationalités différentes. Les différences entre le UKIP anglais, le Front National français ou le N-VA belge n'ont rien de cosmétique.

Ces explications de circonstances ne doivent pas cacher l'axiome fondamental de la construction européenne qui explique à lui seul pourquoi rien ne changera de ce côté-là: l'Union Européenne se bâtit sans les peuples.

Le Parlement Européen n'a pratiquement aucun pouvoir. Outre son organisation incroyablement inefficace - qu'on imagine la qualité des débats entre 751 députés européens dans plus d'une dizaine de langues! - ses capacités législatives sont extrêmement limitées. Il ne peut pas proposer de loi et doit composer à égalité avec un Conseil de l'Europe non-élu. Le pouvoir de ces deux institutions s'efface lui-même devant les prérogatives de la Commission Européenne.

La situation institutionnelle de l'UE ne doit rien au hasard. L'UE s'est construite sur l'idée que les peuples étaient intimement liés aux notions de patriotisme et de nation, deux concepts combattus avec énergie par les élites aux sources de l'institution. Impossible pourtant de nier les dernières apparences de la démocratie; la solution vint sous la forme d'un simulacre de pouvoir législatif, un parlement inutile où des politiciens sur le retour - mais élus par les citoyens de toute l'Union - pourraient éventuellement couler une retraite paisible. Le Parlement Européen était né.

L'élection d'un Parlement Européen est donc un exercice amusant, mais sans conséquence. La construction européenne se poursuivra quelle que soit la composition sortie des urnes, comme nous le verrons assez vite.

La poussée des euro-sceptiques a tout de même eu quelques effets, mais il s'agit surtout de conséquences nationales.

Passons rapidement sur la Belgique, encore une fois en quête d'un gouvernement, pour nous attarder sur les deux pays où quelque chose s'est réellement passé ce week-end: la France et le Royaume-Uni.

élections,parlement européen,marine le pen,nigel farrageSi l'UE a été secouée par un séisme, la France en a clairement été l'épicentre. Les sondages montraient une poussée du Front National de Marine Le Pen, mais le scrutin lui a offert une première place avec les honneurs.

En vieux renards de la politique, divers porte-paroles et analystes ont tenté de nier l'évidence, citant par exemple le faible taux de participation. Outre une approche inquiétante pour leurs propres formations politiques - si 56% des Français sont restés chez eux et que le FN n'a eu "que" 24,5% des voix de ceux qui se sont déplacés, que penser alors des 14,5% du PS ? - cela supposerait que les abstentionnistes appartiennent aux autres partis ; les sondages montrent qu'il n'en est rien. L'abstentionnisme a touché toutes les formations politiques sans en épargner aucune.

Le Front National est désormais le premier parti de France. C'est un fait indiscutable. L'UMP est au second plan et le PS loin derrière. Voilà qui doit semer le trouble à l'Elysée: la perspective d'un second tour entre François Hollande et Marine Le Pen en 2017 s'éloigne. Cette configuration, la seule à donner une chance de réélection à un président conspué de toute part, impliquait que le PS parvienne au second tour; le maigre espoir semble très compromis. Incapable une fois parvenue au pouvoir, la gauche française aura été laminée en un temps record.

élections,parlement européen,marine le pen,nigel farrageLe bipartisme n'a pas éclaté qu'en France. Au Royaume-Uni, le UKIP ("You Keep"), le parti pour l'indépendance, est arrivé en tête du scrutin, battant à la fois travaillistes et conservateurs - un résultat inédit depuis 1906, ce qui donne une idée de l'exploit. Nigel Farage est réputé pour ses interventions au Parlement Européen, où il ne cesse de dénoncer l'incurie de l'assemblée et l'absurdité constructiviste du projet européen ; parfaitement respectable, M. Farage ne saurait être le sujet d'une tentative de diabolisation en règle. Les Anglais ne seront pas dupes et pareille manœuvre arrive trop tard. Il y a donc fort à croire qu'un boulevard politique s'ouvre devant lui, même s'il aura peut-être plus de mal à faire un score aussi important aux élections générales de 2015.

Le véritable danger pour l'Union Européenne vient de là. Les conservateurs de M. Cameron pensaient avoir fait l'essentiel en promettant vaguement un référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'UE en 2017 ; le UKIP vient de leur couper l'herbe sous le pied. Non seulement ce référendum aura bien lieu, mais il surviendra peut-être même plus tôt et la décision de quitter l'UE pourrait l'emporter. Le départ des Britanniques fera s'effondrer l'Union Européenne comme un château de cartes. Comme le dit M. Farage:

"Je ne veux pas seulement que la Grande-Bretagne quitte l'Union européenne, je veux que l'Europe abandonne l'Union européenne (...) Je ne crois pas que ce drapeau, cet hymne, et ce président dont personne ne connaît vraiment le nom représentent ce que l'Europe devrait être".

"Je pense que jusqu'à maintenant l'intégration européenne, que vous le vouliez ou non, semblait inévitable et je pense que ce sentiment va disparaître avec les résultats de ce soir."


Ceux qui espèrent quoi que ce soit d'un Parlement Européen en seront pour leurs frais. Heureusement, ce n'est pas la seule façon d'en finir avec cette bureaucratie absurde.

24 mars 2014

La France démunie, si pâle...

(Merci à un commentateur éclairé pour le jeu de mots!)

Or donc, il advint qu'en l'an de grâce 2014, le Peuple de France prit le chemin des urnes pour exprimer son mécontentement à l'égard du pouvoir en place et, accessoirement, décider de la prochaine équipe municipale à endetter sa commune.

Comme il sied à n'importe quel cérémonial folklorique, l'examen des entrailles des urnes donna lieu à diverses interprétations pas forcément incompatibles entre elles.

Commençons par les libéraux. Ah, les libéraux! Toujours aussi cohérents avec eux-mêmes, ils enjoignirent les citoyens à ne pas aller voter tout en relevant le dimanche même du vote, suivez un peu, des listes électorales plus ou moins libérales pour lesquelles il aurait fallu se décider. Après, ils analysèrent les résultats de la même façon biaisée que d'autres analystes politiques, comparant les suffrages à la population totale pour clamer que finalement, personne n'est représentatif et que le cirque continuera.

C'est sans doute vrai mathématiquement, c'est sans doute satisfaisant intellectuellement, mais c'est aussi parfaitement inutile. Dès le lendemain du second tour, les chiffres de participation seront immédiatement remisés dans le tiroir poussiéreux d'où ils ne seront ressortis qu'à la prochaine échéance électorale. Je connais peu de politiciens capables de se rappeler le taux d'abstention de leur élection; quant à en trouver pour faire preuve d'humilité face à une participation médiocre, c'est carrément une espèce inconnue.

La posture du cynique satisfait est d'autant plus regrettable que les élections municipales se jouent d'abord avec des enjeux locaux et des personnalités locales, permettant l'émergence de "noyaux" libéraux ici ou là, avec peu de moyens et de bonnes idées. Mais visiblement, ne comptons pas trop sur les libéraux de l'Hexagone - s'il en reste - pour sortir la France de l'ornière.

A la place, faute d'alternative, nous verrons comme d'habitude de terribles duels sur le prochain projet immonde de médiathèque (sera-t-elle à 20 ou à 35 millions d'euros? Suspense!), un appel à financer encore plus les associations lucratives sans but, ou le meilleur tracé de la prochaine ligne de tram vide destinée à enquiquiner les automobilistes...

Les médias nationaux se cristallisent sur une poignée de villes érigées en symboles parce qu'ils ne s'adressent pas au public local. Il leur faut des scoops, des tendances nationales. Et quel meilleur exemple que Hénin-Beaumont et la victoire retentissante du candidat Front National, Steeve Briois, au premier tour s'il vous plaît? Peu importe que la plupart de ceux qui en parlent soient incapables de situer la commune sur une carte!

La réussite du Front National reste très relative avec 7% des votes à l'échelle nationale, faute de listes en nombre suffisant. Mais les chiffres n'ont pas besoin d'être élevés pour susciter l'intérêt médiatique. Marine Le Pen a ainsi annoncé que son parti disposerait de 1'000 conseillers municipaux à l'issue des élections, un objectif atteignable avec la présence de 315 listes au second tour.

france,élections,marine le penA l'UMPS, c'est la panique: il faut faire barrage au Front National... Ou en tous cas le prétendre. Grâce à l'astucieuse politique du ni-ni, aucune liste UMP ne se retirera en faveur des socialistes. Qui parmi les ambitieux candidats locaux accepterait de renoncer à toute représentation municipale pendant une législature? A gauche, la potion sera tout aussi imbuvable: le parti socialiste flirte avec une impopularité historique et ne jettera l'éponge que là où il n'a pas l'ombre d'une chance.

Qu'on les appelle "cordon sanitaire" ou "front républicain", les vieilles rengaines employées pour tenter de faire barrage au FN ne sont plus que des coquilles vides. Quoi qu'il en soit, on ne peut que s'étonner de la propension hallucinante des politiciens français à combattre par tous les moyens la représentation fidèle des citoyens dans les instances élues.

Le Front National n'est ni infréquentable, ni un danger pour la démocratie. Il séduit des électeurs dans toutes les couches de la société. Election après élection, il rejoint péniblement la représentation électorale qu'il devrait avoir depuis vingt ans. La "gifle" infligée tant aux socialistes qu'à l'UMP n'est rien d'autre qu'un retour à la normale, avec beaucoup de retard.

Ce retour n'est pas sans danger pour un système électoral aussi tortueux que possible dans le but de favoriser le bipartisme. Le bipartisme à trois, ça ne marche pas très bien. Alors que le FN progresse, les mécanismes de filtrage destinés à écarter le troisième larron pourraient se retourner contre leurs instigateurs, mettant sur la touche soit le PS soit l'UMP. Face à ce risque, il n'est pas exclu que les partis au pouvoir ne décident au dernier moment de réintroduire de la proportionnelle dans le seul but de se sauver eux-mêmes... Nous verrons dans quelques années.

Des libéraux voteraient-ils pour le FN? La tentation est grande, simplement pour envoyer paître la pseudo-alternance prévalant depuis des décennies. D'autres, sur le thème du disque rayé, le considèrent comme le diable en invoquant Ludwig von Mises. Comme d'habitude chez les libéraux on trouve de tout.

Pour ma part, les imprécations stériles me laissent froid. Si je regrette le manque de variété de l'offre politique française, un mouvement réclamant avec force une baisse des impôts ne peut pas être entièrement mauvais:

Marine Le Pen a assuré lundi 24 mars que dans toutes les municipalités FN, il y aurait des baisses d'impôts. "Dans toutes les villes que nous dirigerons, nous ferons baisser les impôts", a déclaré sur RMC la présidente du Front national. "Systématiquement", a-t-elle insisté, "c'est une urgence, parce que les Français n'en peuvent plus".


Quant à la meilleure façon d'y parvenir, c'est extrêmement simple:

Il faudra "mettre fin au communautarisme, mettre fin au clientélisme et nous pourrons le faire parce que justement, nous n'avons pas de clientèle, nous, à la différence de l'UMP et du PS".


On comprend les tremblements de terreur de toute la galaxie des assistés face à la perspective de devoir démontrer leur utilité à la faveur d'un renouvellement de subvention. Voir aussi le reportage de la RTS à Annecy: non, tous les candidats FN ne sont pas des imbéciles bas du front (national).

Bien sûr, les politiciens ne sont pas avares de promesses et il n'est pas certains que celles-ci soient plus appliquées que les autres. Les socialistes et l'UMP ont depuis longtemps épuisé toute crédibilité en la matière. On peut être sûr cependant que les médias attendent le mouvement politique au tournant ; les électeurs, eux, jugeront sur pièce là où ils lui ont confié leur ville.

Comme le dit un fin analyste de la vie politique française, il est agréable de voir le FN faire un carton, même si on n'est pas pour eux, parce qu'il rend possible ce qui semble à première vue impossible: faire perdre à la fois la majorité et l'opposition!

29 octobre 2013

Mauro Poggia est-il un bon musulman?

Le deuxième tour de l'élection au Conseil d'Etat genevois nous donne l'occasion d'une jolie danse médiatique autour du candidat du Mouvement Citoyen Genevois, Mauro Poggia. Les responsabilités individuelles sont délicates à établir ; quitte à commencer avec un calendrier, prenons celui proposé par Pascal Décaillet lorsqu'il dénonce la cabale:

A l’émission Mise au Point de la TSR, dimanche 6 octobre. Dans un titre du Matin dimanche, le 13 octobre. Dans un blog de Jacques-Simon Eggly, posté dimanche 13 octobre. Trois indices, très clairs, de l’opération « Flinguer Poggia » lancée par l’Entente, et quelques affidés.


Et par les trois canaux, la même révélation insidieuse: Mauro Poggia est converti à l'islam. Comme personne ne pourra m'accuser de rouler pour l'Entente, essayons d'analyser la situation.

Il va de soi que tant la télévision que la presse romande s'opposent au MCG, parfois officieusement par le biais de reportages orientés, parfois ouvertement comme lorsque la rédactrice en chef du Matin Dimanche appelle carrément à ne pas voter pour le mouvement. Dans ce contexte, on imagine sans peine que la "révélation" a pour but de couler sa candidature. La tactique cousue de gros fil part du principe que l'électeur moyen ne saurait donner sa voix à un musulman, quelle que soit la tolérance de façade affichée par chacun.

Qui aurait cru que nos journalistes si empressés de combattre l'islamophobie auraient si peu de réticence à l'employer dès lors qu'elle sert leurs objectifs politiques? Il y a l'élévation des masses et les priorités du moment...

Le blog de Jacques-Simon Eggly, lui, argumente sur un angle plus subtil: il reproche surtout au candidat MCG d'avoir abandonné sa religion d'origine. Pascal Décaillet rétorque à l'artillerie lourde, accuse M. Eggly de chercher à faire un procès d'apostasie, ce à quoi M. Eggly recule, courbe l'échine, s'excuse piteusement de sa propre audace et capitule en rase campagne sur le thème du caractère velléitaire supposé de Mauro Poggia sur les questions de religion et peut-être d'autres. Et de conclure qu'en fin de compte chacun est libre de croire ce qu'il lui plaît dans la sphère privée et, voyons, ne nous fâchons pas pour si peu.

Islam et droite, ce débat qui n'aura pas lieu, commentent ironiquement Les Observateurs. Mais pourquoi n'aurait-il pas lieu? Car enfin la question de fond demeure: être converti à l'islam et candidat au Conseil d'Etat à Genève en 2013, est-ce anodin? La religion est-elle un élément du décor au même niveau que des goûts culinaires ou les préférences en ameublement intérieur?

genève,mcg,mauro poggia,islam,électionsMauro Poggia donna lui-même il y a quelques années une explication tout en nuance quant à sa conversion: en 1996, à cause de la religion de sa compagne. Mais il n'implique pas qu'il s'agisse d'une conversion de convenance, bien au contraire. Même si cela avait été le cas le choix aurait été porteur de sens, puisqu'il était visiblement impensable que la compagne du politicien abandonne la sienne... Il est vrai que l'apostasie est punie de mort selon le dogme de la religion désormais embrassée par le couple, ce qui réduit les risques de changements futurs.

Il importe peu aux électeurs genevois que Mauro Poggia consomme ou non de l'alcool ou du porc, et l'idée qu'il prie cinq fois par jour tourné vers la Mecque prête plutôt à sourire. Mais il semble qu'il ait longuement plaidé devant son parti son rejet de l'initiative contre les minarets, par exemple. Se peut-il que ses convictions religieuses n'aient joué aucun rôle dans la formation de son opinion? Et quels sont ses points de vue sur les repas halal à la cantine, la ségrégation des horaires de piscines publiques selon les sexes, les prières dans la rue, le port du voile en public, la charia comme source du droit? Quelles sont les différences entre ses opinions sur l'islam et celles d'un Tariq Ramadan ou d'un Hafid Ouardiri?

Ce sont là des question légitimes qu'il convient de poser à un candidat de confession musulmane, converti ou non, MCG ou non. La religion fait partie de la sphère privée, mais les convictions, elles, font partie de la sphère publique, spécialement pour un politicien candidat à l'exécutif. Rien n'empêche que ces questions soient posées à tous les candidats - et croyez bien que j'aimerais qu'elles le soient - mais elles prennent un sens particulier pour un musulman.

Pascal Décaillet manie sa plume avec talent et soutient objectivement le MCG, ce qui est son droit le plus strict. Il a raison quand il dénonce d'odieuses manœuvres visant à descendre une candidature. Mais il se trompe en affirmant dans une posture contradictoire que les opinions religieuses des uns et des autres n'auraient finalement aucune importance ou qu'elles relèveraient de la sphère privée. Malgré leurs motivations plus que douteuses, les médias sont dans leur rôle en soulevant cette question. Et foin de faux semblants, le premier responsable de la tonitruante révélation est M. Mauro Poggia lui-même en embrassant la religion de Mahomet il y a dix-sept ans.

Même les horloges arrêtées donnent l'heure juste deux fois par jour, comme on dit.

16 octobre 2013

Vent mauvais sur l'UMPS

Pauvres stratèges du PS et de l'UMP! La vague Marine Le Pen déferle sur l'Hexagone et les digues tombent les unes après les autres. Dernière en date: la popularité. Marine Le Pen obtient 42% d'opinions favorables dans un sondage, soit sept points de plus que le président en exercice.

Cette popularité n'est pas seulement personnelle, c'est aussi celle de son parti. Selon un autre sondage pour les élections européennes cette fois-ci, le Front National serait le premier parti de France avec 24% d'intentions de vote. L'UMP arriverait deuxième avec 22% et le PS ensuite avec 19%.

france,marine le pen,électionsCertes, on sait ce que valent les sondages. En France l'habitude a longtemps été de les manipuler pour masquer l'influence du FN. Mais alors, comment expliquer ces nouveaux scores? Soit les sondeurs ont changé leur fusil d'épaule, soit même les maquillages éhontés ne suffisent plus. Je penche plutôt pour la deuxième hypothèse, sachant que le FN a gagné un test électoral grandeur nature à Brignoles.

Brignoles ne représentait qu'une élection cantonale partielle - le genre d'élection dont les Français se contrefichent éperdument d'habitude. Mais il n'y avait aucun "ténor" à la barre pour aucun parti et l'enjeu n'était d'aucune importance stratégique: c'est ce qui donne à ce scrutin une valeur de test. Le FN l'a emporté haut la main. Contrairement aux idées reçues, la participation n'était même pas mauvaise, 45,26% au second tour, en en hausse de près de 12 points par rapport au premier. D'où l'horrible vérité se faisant jour peu à peu dans les états-majors parisiens: les électeurs se sont mobilisés pour faire gagner le Front National.

Quand j'écrivais il y a quelques mois le Front National avait le vent en poupe, je ne pensais pas que nous en aurions une démonstration aussi rapide.

Évidemment, dans le camp d'en face, c'est la consternation: les vieilles recettes façon "Le Front National Çay Le Mal" ne fonctionnent plus depuis belle lurette. Malheureusement, ils n'ont aucune autre idée. Les manipulations électorales habituelles sur la base de triangulaires, de découpage de circonscription ou de pourcentage à atteindre pour le second tour ne marcheront plus: le FN est tout simplement trop haut. Pire, ces mécanismes sont en train de se retourner gentiment contre leurs instigateurs et promettent un brutal retour de balancier.

Certains s'inquiètent du Retour de la Bête Immonde au Ventre Fécond Des Heures Les Plus Sombres De Notre Histoire (selon la formule parodique de H16), dans une panique où le Grand-Guignol le dispute au ridicule. La palme revient sans doute à Mathieu Géniole sur le Nouvel Observateur:

Eh bien je vais le dire haut et fort : le Front national, sa "montée", son appartenance évidente à l'extrême droite, je m'en fous complètement. J'en suis même arrivé à couper le son de ma télé quand on en parle, à ne plus lire les articles sur le sujet. Bref, je fais une cure 0% FN et je m'en porte très bien. (...)

[Malgré un carton aux prochaines élections], le succès attendu du FN n'aura strictement aucune portée. Expédions les européennes: c'est une élection vraiment à part, le Front y réalisera un score élevé qui repose sur le rejet de l'institution européenne plus que sur l'adhésion aux idées du parti. (...)

Allez-y, élisez vos candidats FN dans vos campagnes, qu'est ce que ça va bien pouvoir faire? Vous croyez qu'ils vont appliquer la préférence nationale dans des bleds paumés qui ne comptent pas le moindre immigré? Qu'ils vont sortir de l'euro à l'échelle communale et frapper une monnaie locale bleu-blanc-rouge? Qu'ils rétabliront la peine de mort dans les fermes? (...)

Marine Le Pen ne gagnera jamais – JAMAIS ! – l'élection présidentielle. Quand bien même elle arriverait au second tour, aucun électeur de gauche et même de droite (si, si) n'est prêt à abandonner son pays à cette femme. (...)

Même si, par miracle, Marine Le Pen devait accéder à la fonction suprême, elle ne pourrait rien faire : la Constitution ne lui donne pas quasiment aucun pouvoir sans le parlement. (...)


Sans même s'en rendre compte, le pauvret nous fait un magistral remake du célèbre sketch de la chauve-souris enragée de Jean-Marie Bigard. Mais au milieu de la prose sereine et décontractée glissent tout de même quelques sourdes menaces : "vos villes dirigées par un maire FN seront totalement abandonnées par l'État, et vous n'aurez plus que vos larmes pour pleurer lorsqu'une catastrophe s'y abattra." L'idée sous-jacente est limpide, les électeurs du Front National ne sont pas vraiment humains et mériteraient le pire - quitte à écraser au passage les minorités locales qui n'ont pas voté pour le Front National. Tuez-les tous, le Socialisme reconnaîtra les siens! On applaudit l'humaniste!

Le Front National monte dans des proportions encore jamais vues en France. Qu'en ressortira-t-il?

Sur le plan pratique, pas grand-chose. Certains aspects de la Charte du Front National pour les candidats aux municipales - refuser toute augmentation de fiscalité pendant la durée du mandat, par exemple - sonneront avec douceur aux oreilles de tous les matraqués fiscaux français, mais il est trop tôt pour juger. Du reste, les recettes du Front sont, comme pour le reste de l'échiquier politique français, percluses d'étatisme. C'est une condition sine qua non pour se faire élire en France, prétendre que la solution, que toute solution, passe par l'Etat. On ne reconnaîtra pas le profil de l'UDC Suisse dans le Front National français ; les parallèles avec le Mouvement Citoyen Genevois, en revanche, sont frappants.

Je pense qu'une bonne partie de l'électorat FN n'espère même pas des miracles. En revanche, ils sont en colère et veulent éliminer les partis obsolètes PS et UMP de l'équation. Rebelles par la force des circonstances, ils refusent de tomber dans le piège de l'opposition de façade entre les socialistes et le Front de Gauche.

Le vrai changement est d'ordre plus profond, ontologique. Les Français s'émancipent des médias officiels méprisants et partiaux. Ils rejettent la prétendue alternance sans saveur en place depuis des décennies. Ils n'ont plus peur de démontrer une volonté de changement. Ils acceptent de donner leur chance à des gens porteurs d'approches différentes, fussent-ils dépeints comme des parias et leurs solutions non démontrées. Les tabous sont tombés. Certains, incapables de changer, continueront à tenter la tactique de l'anathème et du mépris ; incapables de s'adapter, ils disparaîtront tels les dinosaures politiques qu'ils sont devenus.

Le Front National a une belle lancée devant lui principalement parce que ses adversaires s'effondrent - coupables pêle-mêle de leurs carences, de leur incapacité à débattre des idées, de leur usure au pouvoir, de leur manque de crédibilité, de leur refus d'aborder les vrais problèmes des Français et de leur pratique sans retenue d'une langue de bois en chêne massif. C'est une victoire annoncée, mais une victoire par défaut.

Les doctes analystes clament sans démonstration que le "vote protestataire" est par nature limité à une frange de la population mais on ne voit pas pourquoi cette frange toujours plus nombreuse ne pourrait pas, à terme, constituer une majorité.

23 septembre 2013

Angela Merkel, un triomphe au goût de défaite

Le mot revient en boucle dans les médias: Angela Merkel et la CDU ont triomphé ce week-end, c'est un fait sur lequel on ne reviendra pas.

Le terme reste tout de même curieux pour une chancelière condamnée à composer un gouvernement avec la gauche. La "Grande Coalition" vers laquelle l'Allemagne se dirige n'est pas vraiment le reflet d'un pouvoir sans partage.

Angela Merkel est rompue à l'exercice, elle qui a déjà mené ce genre de coalition lors de son premier mandat (2005-2009). Ses options sont ouvertes. Reste à comprendre comment une victoire aussi marquée peut se traduire dans les faits à devoir transiger avec l'opposition.

angela merkel,allemagne,élections,alternative pour l'allemagne,spd

A gauche, l'effondrement annoncé ne s'est pas produit. Les variantes de la gauche ressortent même renforcées: 319 sièges pour Die Linke, le SPD et les Verts contre 289 lors de la législature précédente. Avec 8,4% des suffrages, Les Verts en particulier ont beaucoup pâti d'une campagne ratée entachée de soupçons de complaisance envers les pédophiles. Les sondages leur prédisaient 20% il y a seulement deux ans, alors qu'ils se retrouvent aujourd'hui comme la plus petite des forces politiques présentes au parlement. Mais les voix écologistes se sont naturellement reportées sur le grand frère de gauche, le SPD.

La droite quant a elle a été victime du système électoral allemand - mais pas seulement.

En-dessous d'un seuil de 5%, les partis n'accèdent pas au Bundestag. Or, les alliés traditionnels de la CDU, les libéraux du FPD, ont été proprement laminés, passant de 14,6% à 4,8% en une législature. Pourquoi cette dégringolade? Il y a deux raisons.

La première tient au programme du FPD. En s'associant à la CDU, les libéraux pensaient influer sur le gouvernement Merkel. Il n'en fut rien et ils échouèrent à obtenir des baisses d'impôts, la base centrale de leur programme de 2009. Leurs ambigüités face à la "rigueur" dans la gestion de la crise de l'euro firent le reste. Vue de cette façon, la déroute des libéraux du FPD n'augure rien de bon pour le pays.

Ces faiblesses sont certainement pour beaucoup dans l'émergence du nouveau parti révélé par ces élections, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), et cela constitue la seconde raison. Le parti, créé en février et lancé officiellement en avril de cette année, a réussi en quelques mois à réunir 4,7% des électeurs derrière lui. Un électeur sur vingt séduit en si peu de temps, on a rarement vu pareil démarrage!

Bien entendu, vous n'avez probablement jamais entendu parler de l'Alternative pour l'Allemagne, et comme le parti a échoué d'un cheveu à atteindre la barre des 5%, les médias pourront complaisamment continuer à ignorer son existence. L'Alternative pour l'Allemagne dérange, c'est un euphémisme. Que souhaite-t-elle? La fin de l'euro, le rejet des "plans de sauvetage" et de l'union bancaire, la restitution au niveau national de compétences captées par l'Union Européenne, et enfin le respect des critères de Maastricht et l'arrêt des financements indirects que pratiquent les Etats, s'il vous plaît! Alors, oublions-la vite!

Angela Merkel a dû pousser un soupir de soulagement. A quelques milliers de voix près, elle aurait dû affronter l'éventualité d'une coalition avec l'Alternative pour l'Allemagne sur sa droite. Elle se serait alors retrouvée au pied du mur: soit s'allier avec des eurosceptiques et remettre en question la construction européenne, une tâche certainement pas dans son plan de carrière, soit afficher ses vraies couleurs et préférer la gauche, trahissant très officiellement sa base électorale. Par chance, elle n'aura pas à affronter ce choix cornélien. Les seuls partenaires potentiels se trouvent en face.

La gauche retrouvera d'une façon ou d'une autre le chemin du gouvernement ; on peut donc s'attendre à une crise de l'euro continuant sur sa lancée - c'est-à-dire, s'aggravant petit à petit sans qu'aucun problème ne soit résolu - pendant encore quatre ans.

En s'associant à l'opposition pour partager le pouvoir après avoir saigné ses alliés, Angela Merkel inflige à son camp un désastre sur le plan des valeurs ; fort heureusement, la chancelière n'en a aucune. Sur le plan de la conquête et du maintien au pouvoir, en revanche, c'est effectivement un triomphe. Reste qu'il laisse comme un arrière-goût en bouche.

06 juillet 2013

Un boulevard pour Marine Le Pen

Alors que ses comptes de campagne 2007 ont été invalidés par le Conseil Constitutionnel, privant son parti de 11 millions d'euros de subventions, Nicolas Sarkozy s'est fendu d'un appel sur Facebook à destination de ses "amis". Comme le rapporte Le Figaro:

nicolas_sarkozy.jpgNicolas Sarkozy qualifie cette situation d'"inédite sous la Ve République". "Elle met en péril la formation qui doit préparer l'alternance tellement nécessaire au socialisme".

 

Alternance nécessaire? De la part du politicien qui a été le chantre de l'ouverture à gauche, qui a écrasé les Français sous le RSA et d'innombrables autres prélèvements, introduit la Taxe Tobin chère aux altermondialistes, augmenté l'inquisition fiscale, alourdi la dette et guidé le pays à vue entre sondages d'opinion et agitation stérile, l'évocation d'un danger socialiste a de quoi faire sourire. L'alternance pour quoi, au juste?

L'étatisme, la fiscalité, les déficits et le chômage ont massivement augmenté sous l'ère Sarkozy. La liberté des Français s'est réduite d'autant ; il n'y a guère que son successeur pour faire pire. Mais cela n'empêche pas le retraité politique éternellement sur le retour de se poser désormais en sage: "Au-delà de la seule UMP, cet état de fait doit concerner tous ceux qui sont attachés au pluralisme", ajoute-t-il.

Le pluralisme dont se réclame tardivement M. Sarkozy est au niveau de sa politique, à géométrie variable. Il ne concerne évidemment pas l'infréquentable Front National, par exemple. La volonté d'alternance est pourtant bien là, comme l'expriment récemment les Français en votant de plus en plus pour la formation de Marine Le Pen.

marine-le-pen.jpgLors des élections précédentes, notamment législatives, l'électoral FN arrivait rarement à atteindre le second tour pour provoquer des triangulaires ; cette étape est dépassée. Désormais le FN arrive en premier ou en second, mettant l'UMP et le PS dans une situation inconfortable. Théoriquement, les deux formations sont sensées mettre leurs divergences de côté pour faire barrage au FN, mais les électeurs n'obéissent plus aux états-majors...

Un baromètre TNS/Sofres révèle ainsi l'indiscible: le "verrou républicain" n'existe plus. Marine Le Pen atteint 31% de cote favorable auprès des citoyens, et même 39% au sein des sympathisants de l'UMP. On aurait tort pourtant de croire que le problème ne se pose qu'au sein de la droite traditionnelle. Une étude montre ainsi que lors de l'élection partielle de Villeneuve-sur-Lot, les électeurs du PS se sont reportés au second tour davantage pour le candidat du FN plutôt qu'en faveur de celui de l'UMP. Couplé à la montée en puissance du Front National, ce comportement électoral ne va pas sans poser des problèmes à l'avenir:

Désormais, les stratèges électoraux du PS et de l'UMP s'inquiètent pour les municipales. Les socialistes ont bien compris que, faute d'union dès le premier tour, ils risquaient de se voir reléguer à la troisième place dans un grand nombre de villes. Le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll, l'a rappelé lundi dernier à Matignon: "Il faut l'union de la gauche et des écologistes aux municipales dès le premier tour et dans toutes les villes. Chacun doit prendre ses responsabilités." À l'UMP, on en est pour le moment à exclure ceux qui annoncent leur intention de s'allier avec le FN, en espérant qu'en mars prochain ils ne seront pas trop nombreux à céder aux sirènes du FN entre les deux tours. Jean-François Copé espérait une vague bleue aux prochaines municipales. Si ça continue comme ça, la vague risque de virer au bleu marine…


Les municipales seront un test fort pour les tendances de la politique française.

A gauche, l'équilibre est fragile. Les relations sont tendues entre écologistes et socialistes depuis l'éviction de Delphine Batho du gouvernement Ayrault et les querelles conséquentes à l'échec de Villeneuve-sur-Lot. Les écologistes ne peuvent pourtant pas se permettre de se fâcher, eux qui n'existent qu'à travers les accords électoraux avec les socialistes: 17 députés, 12 sénateurs et une poignée de ministres avec 2.5% des voix à la présidentielle... Mais les socialistes ne peuvent pas jouer les grands seigneurs non plus. Ils ont perdu les huit élections complémentaires depuis la présidentielle. La cote de popularité de François Hollande est en berne et la base électorale semble plus démotivée que jamais. Le groupe PS à l'Assemblée ne compte plus que 292 députés, soit trois voix de plus que la majorité absolue ; encore quelques pertes et il faudra mettre sa fierté dans sa poche pour trouver des alliances.

La droite UMP ne vaut guère mieux. Les candidats se bousculent au portillon sans qu'aucun ne soit convaincant. François Fillon est coupable par complicité du quinquennat précédent et n'a pas le parti avec lui ; Jean-François Copé est fragilisé par les fraudes massives liées à son élection à la présidence ; quant à Nicolas Sarkozy, il est mis en cause dans une multitude d'affaires. Les dossiers s'accumulent: financement libyen de sa campagne, affaire Bettencourt, affaire Karachi, arbitrage entre Tapie et le Crédit Lyonnais... Tous ne sont pas solides, mais donnent une impression d'ensemble déplorable et ont déjà coûté leur réputation à nombre de proches de l'ancien chef d'Etat. Entre un parti ruiné, une organisation douteuse, des cheffaillons ambitieux et des scandales à répétition, l'élection présidentielle de 2017 paraît bien loin.

Rajoutons pour mémoire que les alliances entre partis, quelle qu'elles soient, résistent mal aux revers électoraux, et que la France n'est pas encore entrée pour de bon dans la crise financière.

François_Hollande.jpgFace à ce sombre tableau, est-il imprudent de poser l'équation en se demandant qui fera face à Marine Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2017? Oui et non. La dynamique est favorable au Front National, c'est une évidence. Mais il n'est pas exclu que le pouvoir français, qui apporte un soin tout particulier aux dossiers contre Nicolas Sarkozy, fasse en sorte d'écarter la dirigeante du Front National sur de fallacieux prétextes. On notera ainsi la récente levée d'immunité de la députée européenne sur des motifs parfaitement discutables (à comparer avec trente contre-exemples à une levée d'immunité...)

Il n'y a qu'un obstacle sur le boulevard ouvert à Marine Le Pen en direction du pouvoir, le risque d'un verdict politique. Une peine d'inégibilité est si commode et si vite prononcée! Si un juge aux ordres de l'Elysée inflige la peine fatidique à Marine Le Pen, bien malin qui peut imaginer ce qui se passera.

Nous sommes en 2013, les vacances d'été commencent à peine. Les grandes lignes de l'avenir sont pourtant déjà tracées jusqu'à 2017: un Front National conquérant, une gauche divisée et en perdition, un François Hollande s'accrochant au pouvoir et livrant une guérilla politico-judiciaire contre ses adversaires les plus menaçants, et pendant ce temps, une France se dirigeant résolument vers une crise financière d'ampleur encore jamais vue. Bien entendu, pas un seul des partis en lice - ni PS, ni UMP, ni Front National - n'est en mesure de mettre en place la nécessaire réduction du périmètre de l'Etat. Les gens au pouvoir en 2017 auront donc à organiser la faillite en bon ordre du pays, à supposer qu'elle ne soit pas intervenue avant.

Le président français n'a accompli qu'un an de son quinquennat. Les quatre années restantes vont être l'enfer.