19 novembre 2011

Europe: Dure sera la chute

La crise de la dette publique monopolise l'actualité financière et politique du continent depuis des mois. Et je continue à penser que nous n'en sommes qu'au début. Aux balbutiements, même.

Actualités aidant, le message que j'ai toujours tenu en faveur d'un Etat économe et léger tombe désormais dans des oreilles beaucoup plus attentives. De même, les analyses pessimistes sur la dérive de la zone euro et la possible faillite de tel ou tel pays ne demandent plus guère d'efforts de persuasion. Sans l'avoir voulu, me voilà bombardé mainstream.

A un certain stade de la conversation, lorsque le diagnostic ne fait plus aucun doute, une question finit toujours par survenir: "Mais que va-t-il se passer, alors?"

Voici ma petite idée.

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11 novembre 2011

Flagrant délit de vérité

Panique hier: Standard & Poor's, la plus grande agence de notation mondiale, a envoyé à ses clients une note comme quoi la France avait perdu son triple-A.

En fait non, c'était une bourde:

"Suite à une erreur technique, un message a été automatiquement diffusé à certains abonnés au portail de S&P Global Crédit indiquant que la note de crédit de la France avait été changée", indique le communiqué de l'agence. "Ce n'est pas le cas: la note de la République française est inchangée à "AAA"", ajoute-t-il.

 

L'Autorité des marchés financiers (AMF) a annoncé jeudi soir avoir ouvert une enquête après cette diffusion. Le sujet est tellement sensible que les politiciens français ne se calmeront pas sans avoir trouvé des têtes à planter au bout d'une pique.

Ils devraient pourtant éviter de faire trop de scandale autour de cette affaire, parce que dans les faits la France n'est plus AAA - et depuis longtemps. La France paye un taux d'intérêt 1.60% supérieur à l'Allemagne pour emprunter à dix ans, alors que les investisseurs cherchent à placer leur argent en souscrivant aux emprunts de pays réellement sûrs. Les taux allemands ont ainsi baissé de 40% en six mois. Les taux français, eux, sont plus... Divergents.

L'écart entre les deux pays est parlant:

 

Françallemagne.png
Il y a triple-A et triple-A...
(cliquez sur l'image pour l'agrandir)

Aujourd'hui, l'Allemagne emprunte à 10 ans avec un taux de 1.79% alors que la France emprunte à 3.39% pour la même durée - soit environ le double.

Les marchés financiers ne considèrent plus la France comme un pays triple-A.

Les investisseurs ne considèrent plus la France comme un pays triple-A.

Mais il ne faut pas le dire - pas tant que Nicolas Sarkozy est au pouvoir, en tous cas. Parce que les agences de notation sont corrompues jusqu'à la moëlle pour surestimer leurs clients.

S'il fallait une dernière preuve que le non-triple-A de la France est un secret de Polichinelle, c'est que les marchés n'ont même pas réagi face à la vraie-fausse annonce de dégradation de la note. Pas de vent de panique, de bruissements de rumeurs, rien. Business as usual. Il est vrai qu'enfoncer une porte ouverte provoque rarement un effondrement!

Résumons tout cela dans une dépêche telle qu'elle aurait dû apparaître:

PARIS - L'agence de notation Standard and Poor's (S&P) a été prise la main dans le sac en flagrant délit de vérité hier. Elle a ainsi transmis à certains de ses abonnés un message faisant état d'une dégradation de la note de la France.

Les autorités françaises et l'Autorité des marchés financiers ont vigoureusement protesté: cette diffusion n'aurait pas dû survenir avant les élections présidentielles françaises de 2012.

L'information est d'autant plus dommageable pour la France que l'Elysée a mis en place une propagande intensive sur le thème de la rigueur afin de justifier la stabilité de la note auprès des agences, malgré l'inadéquation flagrante entre l'endettement du pays et les critères AAA.

De fait, les marchés n'ont pas réagi à l'annonce, pas plus qu'à son démenti.

L'erreur de communication, compréhensible, intervient alors que l'écart entre le taux des obligations à 10 ans de l'Allemagne et de la France sur le marché de la dette a atteint un nouveau record historique jeudi, au-delà des 170 points de base. Malgré le prétendu plan d'économie annoncé par le gouvernement, le déficit courant de l'Etat est prévu autour de 100 milliards d'euros cette année. Ce montant s'ajoutera à une dette estimée à 1'646 milliards d'euros.

L'agence de notation a promis de faire la lumière sur cette diffusion inopportune. Dans un communiqué, elle rappelle que même une information factuelle se doit d'être annoncée avec tact.

 

Ca colle mieux à la réalité de la situation.

01 novembre 2011

Mode panique

Moins de 24 heures après l'annonce-surprise d'un référendum grec sur le plan européen d'effacement d'une partie de la dette grecque et de la quasi mise sous tutelle du pays, les bourses européennes dévissent. Il n'y avait guère de raison de pavoiser tant les solutions proposées étaient illusoires, mais après l'euphorie passagère de la fin de la semaine dernière, ce n'est même plus une gueule de bois, c'est la dépression.

On en arrive à une écart quasiment comique entre les dépêches qui se bousculent:

panic.png

Ne vous étonnez pas trop du léger décalage de ton entre les "paniqués" et les "rassurants"; l'un n'empêche pas l'autre. Après tout, l'orchestre joua longtemps sur le pont d'un Titanic prenant de la gîte lors d'une nuit fatidique de 1912.

Ah, aussi, la France et l'Allemagne montrent qu'il y a triple-A et triple-A.

Y a-t-il encore des Keynésiens dans la salle pour prôner une relance par la dépense?

15 septembre 2011

L'Allemagne paiera

"L'Allemagne Paiera!"

Le slogan célèbre fut le fer de lance de la campagne du Bloc National au lendemain de la première guerre mondiale. L'assemblage de partis de droite entendait financer sa politique sociale, notamment les pensions des anciens combattants, avec les réparations réclamées à l'Allemagne. L'idée trouva son chemin dans l'opinion et le Bloc obtint plus de 70% des sièges aux législatives de 1919.

Mais voilà, l'Allemagne, mauvaise fille, refusa de payer.

Ses élites n'étaient sans doute pas encore assez pénétrées de "l'esprit européen".

assemblee.jpgLa suite vaut la peine d'être contée. Le gouvernement français, au pied du mur et ne voulant perdre la face, n'eut d'autre choix que d'essayer d'occuper la Ruhr, le riche bassin minier du sud-ouest de l'Allemagne, en 1923, pour faire pression et peut-être se payer sur la bête. La manoeuvre déclencha la colère des anglo-saxons (et de la République de Weimar) et se solda par un repli piteux. Comprenant qu'il ne mettrait pas la main sur un argent que l'Allemagne n'avait de toutes façons pas, le Bloc National fut condamné à payer ses promesses avec les seules ressources sous sa juridiction, celles des Français, qui furent frappés de nouveaux impôts. Sans surprise, le Bloc National se fit laminer lors des échéances législatives suivantes, en 1924, face au Cartel des gauches.

Si la situation géopolitique actuelle diffère quelque peu, la volonté de faire payer les autres pour financer son mode de vie semble quasiment une constante historique. La formule, elle, n'a jamais été autant d'actualité.

La Grèce n'en finit pas de se noyer dans sa dette et les regards se tournent vers l'Allemagne. Pourquoi? Berlin est-il responsable de la panade dans laquelle se retrouve Athènes? Mme Merkel ou ses prédécesseurs ont-ils forcé les gouvernements grecs successifs à s'endetter de façon délirante? Le Bundesrat a-t-il moindre responsabilité dans la situation économique peu reluisante des autres pays européens, Italie en tête, traînant leur dette comme un boulet?

Rien de tout cela. Mais l'Allemagne se retrouve en première ligne parce qu'elle a de l'argent (un peu) et de la crédibilité sur les marchés financiers (encore un peu).

merkel_pas_bien.jpgToute l'Europe dépensière se retrouve unie comme un seul homme derrière le vieux dicton de voleur "il faut prendre l'argent là où il est" - la légitimité, c'est pour ceux qui en ont les moyens. Chacun se presse donc aux portes pour faire payer le contribuable allemand, qui a le double défaut d'être raisonnablement riche et pétri de culpabilité historique. Pas assez pour en faire un vrai coupable, mais on s'en contentera.

Dans cette fronde européenne contre l'Allemagne, il n'y a plus de doute, Angela Merkel joue contre les intérêts de son pays. Acquise à la cause supra-nationale, son rôle ressemble plus à celui d'un agent infiltré cherchant à ouvrir les portes de la forteresse à la foule en colère qu'à un commandant chargé de défendre les murs.

Par bonheur, l'opinion publique allemande et les propres partenaires politiques de la chancelière ont ouvert les yeux sur son comportement. Au point que c'est désormais de sa coalition que vient la riposte:

La fronde continuait de plus belle mercredi dans les rangs de la majorité gouvernementale de la schancelière allemande sur les plans d'aide européens, malgré un rappel à l'ordre mardi d'Angela Merkel à ses propres troupes. Le député euro-sceptique Frank Schäffler, membre du parti libéral FDP qui gouverne avec les conservateurs de Mme Merkel, avait ainsi rassemblé mercredi quelque 1.200 signatures pour l'organisation d'un référendum au sein du parti sur les plans d'aide européens (...) Le député souhaite que son parti, le FDP, s'oppose à toute augmentation des moyens d'aides aux pays en difficulté, qu'il bannisse à jamais l'idée d'obligations communes européennes et qu'il réclame une procédure de sortie de la zone euro des pays trop endettés.

Par ailleurs le numéro deux du parti CSU (...) Peter Ramsauer, qui est aussi ministre des Transports, qualifie d'indigestes les nouvelles mesures de soutien aux pays en difficulté adoptées en juillet dernier par les gouvernements européens, qui prévoient en particulier l'achat de dette sur le marché secondaire par le fonds européen FESF. Il estime aussi qu'une sortie de la Grèce de la zone euro ne serait pas la fin du monde.

Le vice-chancelier Philipp Rösler, également chef du FDP, a mis le feu aux marchés en évoquant une faillite de la Grèce.

 

Le ministre n'hésite d'ailleurs pas à faire part de son incrédulité, ce qui en dit long sur l'ambiance qui règne aux plus haut niveaux du gouvernement allemand:

M. Ramsauer a réagi aux propos de sa patronne en assurant à Die Zeit: Elle ne peut pas avoir dit ça [que la "priorité absolue" est d'éviter un défaut de paiement incontrôlé de la Grèce]. Ce serait abandonner tout moyen de pression. Cela voudrait dire qu'on fournirait toujours ce pays en argent frais, quoi qu'il arrive.

 

Dans le mille! M. Ramsauer semble enfin comprendre l'essence du projet européen. Il a encore juste un peu de mal à l'accepter.

Le temps presse. L'Europe est dans une course contre la montre. En Grèce, le chômage atteint 16.3% au second trimestre 2011, contre 11.8 un an plus tôt. Les cafetiers luttent pour survivre avec une TVA passée en quelques mois de 13 à 23%. On sent qu'avec toutes ces aides et ces hausses d'impôt, le souffle de la reprise est arrivé! Et la saison touristique se termine...

Les possibilités se réduisent comme peau de chagrin. Après l'énorme cafouillage sino-italien du début de semaine, laissant planer l'illusion que les Chinois achèteraient de la dette italienne (pourquoi en prendraient-ils alors que même la BCE n'en veut pas?) c'est au tour des BRIC, Brésil, Russie, Inde et Chine, de formuler un refus poli mais ferme. Plus aucun naïf ne croit les déclarations lénifiantes des élites du continent. Aucun chevalier blanc ne viendra de l'étranger pour éponger les dettes pourries de l'Europe.

Pour colmater les brèches, on cherche des expédients: les Eurobonds, par exemple. Des dettes mutualisées à l'échelle européenne, permettant aux Grecs, aux Portugais et aux Français de s'alimenter dans un pot commun payé par l'Allemagne. Laquelle payera plus cher ses propres emprunts, et devra absorber l'endettement des pays du sud - mais rappelez-vous, l'Allemagne Paiera.

Bien sûr, aujourd'hui, Angela Merkel est totalement opposée aux Eurobonds. Mais comme le fait remarquer h16, Angela Merkel a cédé sur à peu près tout ce sur quoi il était possible de céder en guise d'orthodoxie financière:

En théorie, l’Allemagne n’aurait jamais utilisé l’argent du contribuable pour sauver une banque en faillite. L’une des premières qui tomba, en Europe, fut HypoBank. Et Merkel la sauva.

En théorie, l’Allemagne aurait du s’opposer fermement et obstinément à chaque plan de sauvetage grec (...) mais Merkel plia.

En théorie, l’Allemagne aurait du hurler à l’idée que la BCE puisse racheter les Bons du Trésor des pays en difficulté. (...) Mais malgré tout, Merkel signa.

En théorie, lorsqu’il s’agit de trouver un successeur à Jean-Claude Trichet, Weber, l’ex-gouverneur de la banque centrale allemande, aurait dû être nommé. Et compte-tenu de ses positions, il aurait été nettement moins coulant : l’orthodoxie allemande, lui, il connaît. Mais voilà. Mario Draghi (...) est un ancien de Goldman Sachs, et l’inflation, les dévaluations, les magouilles et la tuyauterie financière, ça le connaît. [Mario Draghi était vice-président de Goldman Sachs du temps où cette banque aidait le gouvernement grec à maquiller ses comptes pour rester, en apparence, dans les clous des critères de Maastricht.] Eh bien Angela, malgré ce CV impressionnant, a fini par dire oui.

 

Angela Merkel tient plus de la Dame de Guimauve que de la Dame de Fer. Son bilan mine quelque peu sa position "inflexible" sur les Eurobonds...

L'Allemagne Paiera - peut-être. La volonté est là, certains détails sont encore flous sur le "comment"... Pourtant la partie n'est pas jouée.

La résistance vient de l'intérieur de l'Allemagne - d'une partie de sa classe politique, comme on vient de le voir, mais aussi de ses institutions. La cour constitutionnelle de Karlsruhe a eu beau avaliser le coup de force de Merkel engageant les finances allemandes au secours de la Grèce en outrepassant ses responsabilités, elle y a aussi mis le holà:

Désormais, le gouvernement fédéral devra consulter la commission des finances du Bundestag avant de souscrire un nouvel engagement et les mesures d’aides ultérieures à quelque État que ce soit devront faire l’objet d’une « approbation individuelle ». Surtout, les juges exigent qu’une procédure de sortie des mécanismes d’aide soit prévue et rappellent aux parlementaires qu’ils ne doivent pas prendre des décisions qui priveraient les futurs représentants de la nation de leur capacité de contrôle sur le budget fédéral.

karlsruhe.jpgOn ne peut mieux signifier que toute politique de renflouement automatique des pays de la zone euro est désormais frappée d’anticonstitutionnalité, outre-Rhin. Mieux : la Cour de Karlsruhe a assorti son jugement d’une clause interdisant la mise en place de mécanismes conduisant l’Allemagne à devenir responsable des dettes d’un autre pays de la zone euro.

 

La crise progresse si vite qu'il est peu probable qu'elle attende la succession d'Angela en 2013. Même les présidentielles françaises de 2012 semblent bien loin.

Le clash entre l'urgence financière et le respect des institutions promet d'être violent. Dans ce genre d'affrontement, l'opinion publique est un facteur clé pour faire pencher la balance, aussi les élites européennes font dans la surenchère:

Les responsables de l'UE ont mis en garde mercredi contre le risque de voir le projet européen tout entier échouer avec la crise de la dette, la présidence polonaise de l'UE allant jusqu'à envisager le retour de la guerre sur le continent.

 

La guerre! De qui, contre qui, dans quel but? Peu importe! C'est la guerre, vous dis-je, invoquée telle un fléau biblique. (A moins que les Polonais ne confondent avec la guerre contre les extraterrestres venus libérer Gaïa de ses sales humains, hypothèse invoquée très sérieusement par des adeptes du réchauffement climatique. Riez modérément, tout cela est payé par l'argent des contribuables.)

L'hystérie pourrait s'avérer contre-productive. A la méfiance éprouvée par l'Européen moyen envers des dirigeants incapables de sortir l'Europe de la crise s'ajoute la froide analyse des tensions intracommunautaires actuelles: elles sont bien plus le fait de la monnaie unique que de son absence. Les propositions humiliantes des uns et des autres pour forcer les gouvernements à une meilleure gestion n'améliorent pas l'ambiance. Elles sont un avant-goût de ce qui se passera lorsque chacun voudra plus de garanties en échange de ses prêts.

Si l'Allemagne siffle la fin de l'euro, l'Europe va imploser, très vite.

Si l'Allemagne délie les cordons de sa bourse, on gagnera un peu de temps, peut-être assez pour que les élections présidentielles françaises se passent dans un calme relatif. Au-delà, toute prédiction est hasardeuse.

L'Allemagne Paiera - probablement, et sans qu'il n'y ait besoin cette fois-ci d'occuper la Ruhr. Mais, que les finances allemandes soient sacrifiées sur l'autel européen ou non, cela ne changera finalement pas grand-chose. La débâcle continentale d'un modèle social-démocrate financièrement insoutenable semble inéluctable.

L'Allemagne Paiera - certainement. Et sans doute pour rien.

30 mars 2011

Pendant ce temps, la crise...

En ce moment, Fukushima et Kadhafi tiennent à eux deux l'essentiel du pavé médiatique. Ces nouvelles exotiques sont bienvenues; elles permettent d'éviter aux journalistes de présenter au bon peuple européen le troisième acte de la crise financière européenne qui se joue en ce moment au Portugal, et qui aura des retombées bien plus significatives pour lui que les péripéties libyennes ou les déboires nucléaires japonais.

José_Socrates_na_OIT.jpgPendant ce temps, au Portugal...

Que s'est-il passé au Portugal, au fait? Eh bien, le Premier ministre portugais José Socrates a démissionné mercredi dernier, après le rejet au parlement d'un nouveau plan d'austérité - le quatrième - censé "garantir" la réduction du déficit public et éviter le recours à un plan de sauvetage de l'Union européenne et du FMI.

Ecrit autrement, les politiciens portugais ont refusé de se serrer une nouvelle fois la ceinture.

Bien qu'il soit possible de créer un nouveau gouvernement avec les élus en place, on semble se diriger vers de nouvelles élections. Elles auront lieu 55 jours au moins après la dissolution de l'assemblée, selon la Constitution portugaise. L'heure tourne. Cela nous projette quelque part au mois de mai. Or, le Portugal doit rembourser 4,3 milliards d’euros de dette en avril puis 4,9 milliards en juin. Pour le renouvellement de la première tranche, le pays sera privé de gouvernement et en pleine campagne électorale; on peut donc s'attendre à ce qu'aucune décision politique forte ne soit prise à ce stade, ce qui laisse penser que le Portugal empruntera sur les marchés.

Jetons un petit coup d'oeil aux taux portugais à 10 ans:

portugal_10y.jpg
Taux portugais à 10 ans

Comme on voit, ça ne va pas passer comme une lettre à la poste: 8% d'intérêt, c'est énorme - bien plus que ce le Portugal réussit à économiser avec ses multiples plans d'austérité.

Compte tenu de son absence de leadership, les options du Portugal sont limitées. Il pourrait peut-être renouveler sa dette avec des échéances plus courtes, permettant de diminuer le coût global du crédit; cela ne changerait pas grand-chose, mais permettrait au moins de repousser le problème le temps qu'une nouvelle équipe dirigeante prenne les commandes, n'est-ce pas? Hélas, c'est peine perdue, comme en témoignent les taux portugais à deux ans:

portugal_2y.jpg
Taux portugais à 2 ans

Oui, vous voyez bien la même chose que moi: les taux à 2 ans et les taux à 10 ans sont dans le même ordre de grandeur, autour de 8%. Pour les malheureux Portugais, emprunter à deux ans est aussi cher que d'emprunter à dix!

(Dans le B-A-BA de l'emprunt, les taux d'intérêts sont liés à la durée. Plus la durée est longue, plus on prive le créditeur de son bien - que ce soit une voiture ou une somme d'argent - pendant longtemps. L'emprunteur jouissant du bien à la place du propriétaire pendant une durée plus longue, il paye comparativement plus cher et c'est bien normal. Cela se traduit par un taux, c'est-à-dire un coût du crédit, plus élevé. Ici, les taux courts à même échelle que des taux longs envoient un message différent: ils traduisent le risque de défaut à court terme du Portugal. Il est tout à fait possible que les taux courts soient plus élevés que les taux longs; on peut imaginer de gros soucis temporaires - et des taux extrêmement élevés - à court terme, alors que les taux à quinze ou vingt ans sont plus détendus parce qu'on pense que les problèmes auront été résolus d'ici là.
Voilà l'interprétation que je fais de la situation. Fin de la parenthèse!)

Le Portugal va donc probablement contracter un dernier emprunt - ruineux - sur les marchés au mois d'avril, avant que le nouveau Premier Ministre portugais n'entre en fonction. Ses options ne sont pas légions:

  1. Laisser filer les déficits;
  2. Présenter un nouveau plan d'austérité;
  3. Renégocier la dette;
  4. Laisser chuter le Portugal dans le coton confortable du Fond européen de stabilisation financière (FESF), puis du Mécanisme de Stabilité (MES) de 500 milliards d'euros destiné à prendre son relais en 2013.

Au vu de la situation financière portugaise, l'option 1 ne paraît pas crédible - si quelqu'un voulait tenter l'aventure, les prêteurs se feraient rares, quel que soit le taux d'intérêt offert. L'option 2 semble aussi peu probable, puisque c'est l'opposition à un plan d'austérité qui a fait chuter M. Socrates. On peut imaginer que les adversaires du plan l'ont refusé parce qu'ils en avaient un autre en tête, mais aucune information n'est remontée en ce sens.

Choisir de renégocier ou de rééchelonner la dette déclencherait un coup de tonnerre dans le marché européen des souscriptions publiques, et replongerait instantanément le continent dans une nouvelle crise bancaire. Ce ne serait pas la possibilité la plus idiote, mais elle réclamerait une compréhension des enjeux et un courage dont la classe politique portugaise ne semble pas disposer. En plus, elle serait aux antipodes des solutions choisies jusqu'ici.

En réalité, chacun s'attend à ce que le Portugal, bon gré mal gré, se retire à son tour du marché ouvert de la dette pour s'abriter derrière le mécanisme d'entraide européen. A l'instar de la Grèce et de l'Irlande, après avoir tant clamé qu'il s'en sortirait tout seul, le Portugal disparaîtra du devant de la scène pour lécher ses plaies (financières) à l'abri des regards (du marché). Ce qui nous amène au domino suivant, l'Espagne.

Pendant ce temps, en Espagne...

Eh bien, l'Espagne ne va pas si mal - enfin, façon de parler! Taux de chômage de 20.33% fin 2010, avec une jolie embellie à 19.3% attendue fin 2011... Selon la Banque d'Espagne, la croissance sera de 0.8% en 2011, le pays affichera un déficit public de 6.2% du PIB et 5.2% l'année suivante (là où le gouvernement espère 6% et 4.4% respectivement, mais tous les gouvernements du monde s'y entendent très bien lorsqu'il s'agit d'embellir une situation.)

Le 10 mars, l'agence de notation financière Moody's a abaissé d'un cran la note souveraine du pays, à "Aa2" avec perspective négative. La note va encore baisser.

Le marché est dans l'expectative, comme les taux le montrent:

spain_10y.jpg
Taux espagnols à 10 ans

L'expectative donc, mais avec une grosse louche de méfiance par-dessus, la stabilisation étant à un niveau élevé.

Est-ce que des taux à 10 ans à plus de 5% sont soutenables pour un pays lourdement endetté, à la croissance en berne et au chômage atteignant un cinquième de la population active?

Personnellement, j'aurais tendance à penser que non, mais il vaut mieux que je me trompe parce que ni le Fond Européen de Stabilisation Financière ni le Mécanisme de Stabilité ne devraient suffire à éponger le renouvellement de la dette espagnole si le marché devient trop cher. Sans compter qu'au train où vont les choses, l'Europe pourrait être au pied du mur avant 2013, donc sans que son nouveau Mécanisme de Stabilité ne soit opérationnel.

L'Espagne peut tenir quelques temps sur sa lancée; son endettement n'est "que" de 63.5% du PIB. Mais le Portugal coule avec un petit 81.3% du PIB en dettes. Et l'Italie est à 118%... Est-on réellement sûr que l'Espagne est le prochain domino?

Pendant ce temps, ailleurs...

Quel temps fait-il à Berlin? Un peu de grisaille...

germany_10y.jpg
Taux allemands à 10 ans

Ca monte gentiment.

Malgré la santé insolente des exportations allemandes (une compétitivité à laquelle le renchérissement du coût de l'énergie va probablement mettre un terme, suite à la percée électorale écologiste) les investisseurs semblent se méfier. Mettons-nous à leur place: sous le couvert du FESF, du MES ou de n'importe quel autre acronyme, ils comprennent très bien que l'Allemagne est en train de reprendre à son compte, peu à peu, toutes les dettes des maillons faibles de l'Euroland.

Tous ces engagements, ces fonds, ces garanties, ça finit par peser sur un bilan, voyez-vous.

Angela_Merkel_(2008)_v3.jpgMme Merkel a déclaré que les Allemands avaient le devoir historique de ne pas "passer pour les méchants" dans la longue crise que traverse l'Euro; apparemment, elle opte plutôt pour être le dindon de la farce. Personne ne sait jusqu'où les électeurs allemands accepteront d'expier  les fautes des générations passées, et même ainsi, les épaules (fort larges) de l'Allemagne économique risquent de ne pas suffire.

Ah, aussi, le taux d'inflation est resté stable en Allemagne en mars - à 2,1%. Le chiffre, élevé, est compréhensible au vu des tombereaux de billets créés ex nihilo par la Banque Centrale Européenne pour ses petits coups d'éponge à droite et à gauche. A inonder le marché de liquidités, vous créez de l'inflation, c'est bête comme chou.

Du coup, la BCE  laisse entendre qu'elle montera ses  taux la semaine prochaine.

Ce qui aura un effet immédiat sur les taux d'intérêt de la dette de tous les pays de la zone Euro.

Aïe.

Quelque chose me dit que les Européens vont bientôt avoir une actualité locale à se mettre sous la dent.