27 décembre 2011

La prospective militaire et ses ennemis

Revenons sur une campagne de diffamation d'ampleur, orchestrée en Suisse romande par Le Matin en mars 2010, à l'encontre du chef de l'armée André Blattmann. Le quotidien avait fait ses choux gras avec des manchettes incroyablement hostiles contre André Blattmann, telles "André Blattmann croit la Suisse entourée d'ennemis", "André Blattman a peur de tout", et, conclusion logique, "André Blattmann doit-il démissionner?"

Quelles horreurs le chef de l'armée avait-il commis? Juste un peu de prospective, résumée dans l'infographie ci-dessous:

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(cliquez sur l'image pour l'agrandir)

D'après ce document, révélé par Sonntag, les pays qui connaissent des désordres sociaux, des attentats terroristes ou des déficits budgétaires tels qu'ils risquent d'être exclus de l'Union européenne (UE) vont engendrer "des situations que nous ne pouvons même pas imaginer aujourd'hui", d'après le chef de l'armée. Dans ce contexte, on découvre l'Espagne, le Portugal, mais aussi l'Italie et la France.

 

Grèce, Portugal, Espagne, Italie, et France - non pas prises de velléités hostiles à l'encontre de la Suisse, mais juste en proie à des troubles intérieurs sociaux et économiques assez sérieux pour représenter une crise aux frontières du pays.

Vingt-et-un mois après cette estimation, on voit à quel point le commandement helvétique avait "tout faux".

Les réactions des politiciens cités dans les articles vaut aujourd'hui son pesant de cacahuètes en termes de clairvoyance de nos élites. Florilège.

[Selon] les bribes de conversations rapportées par les parlementaires, Micheline Calmy-Rey est catastrophée (...)

Le sang méditerranéen du parlementaire [Josef Zisyadis] n'a fait qu'un tour. Et il demande désormais la démission d'André Blattmann.

Christian Levrat, le président suisse du Parti socialiste, n'en pense pas moins: «L'invasion grecque est une idiotie sans nom. André Blattmann a clairement dérapé, il doit s'excuser.»

Pour Ueli Leuenberger, conseiller national genevois et président des Verts, l'armée fait joujou avec des fantasmes d'une autre époque. «Ces cartes nous plongent en pleine guerre froide. Ce n'est pas si étonnant: des militaires comme Blattmann ne font que reproduire les schémas qu'ils ont appris quand ils ont commencé leur service militaire.»

 

Parlant de fantasme d'une autre époque, le socialiste argovien Max Chopard-Acklin, vice-président de la Commission de la Politique de Sécurité, fit très fort:

"Nous vivons en 2010, mais ce climat dans lequel nous plonge le chef de l'armée nous rappelle les années 1920 et 1930, quand l'armée a tiré sur les grévistes à Genève et à Zurich."

 

Si l'offensive de la gauche contre tout ce qui porte uniforme n'a rien de surprenant, les politiciens de droite perdirent aussi un bonne occasion de se taire. "Tout le monde a droit à un joker, André Blattmann vient de jouer le sien" expliqua ainsi l'UDC Vaudois Guy Parmelin, qui sur ce coup-là venait aussi de perdre un joker... Quant à l'UDC zurichois Christoph Mörgeli, il rigola au téléphone: "Disons que le chef de l'armée fait preuve d'une étonnante maladresse! Un flux migratoire en provenance de la Grèce? Ce n'est pas crédible."

Ouille.

L'occasion était trop belle pour ne pas donner le micro aux voix discordantes à l'intérieur de l'armée - la dispute des chefs en public étant toujours un excellent moyen de détruire leur autorité:

Le lieutenant-colonel bâlois Peter Malama (PLR), membre de la CPS et de l'état-major, critique vertement son supérieur: «Si déjà on planche sur des scénarios, ce qui est le cas, la pression imaginée vient d'Afrique du Nord, du Maghreb. Mais certainement pas de la Grèce.»

 

C'est vrai, André Blattmann l'admettra plus tard, il n'avait pas envisagé le "printemps arabe". Que ceux qui l'avaient prévu lèvent le doigt... Et les changements en cours en Afrique du nord et dans la péninsule arabique n'enlèvent strictement rien à la justesses des perspectives de risque pour le continent européen.

Pour l'anecdote, on appréciera aussi la réaction d'Achilles Paparsenos, de la Mission onusienne grecque à Genève:

Notre gouvernement a pris des mesures d'économie contre la crise qui ont été saluées par nos partenaires de l'UE et des Etats-Unis. Nous ne croyons pas que ces peurs se basent sur une réalité.

 

Un an et demi plus tard, vu comme la Grèce semble tirée d'affaire, ces propos font sourire.

L'armée de milice est une composante essentielle de la neutralité suisse. A ce titre, ceux qui visent à démanteler cette neutralité placent l'armée très haut sur la liste des institutions à abattre. Faute de pouvoir la supprimer directement, ils cherchent constamment à l'affaiblir afin qu'elle ne représente plus la moindre forme de défense crédible du territoire helvétique. Réduction des effectifs, diminution des crédits, refus de renouveler les équipements vieillissants et désarmement des soldats de milice sont différentes pistes exploitées simultanément pour saper au mieux toute efficacité militaire.

Les attaques intérieures contre le système de défense helvétique ne portent pas seulement sur des aspects financiers. Les mêmes qui haïssent l'armée s'improvisent experts militaires et décrètent son inutilité, arguant qu'il n'y a aucune possibilité de guerre terrestre en Europe contre la Suisse, qui serait "entourée d'amis" et qu'aucune crise ne menace à l'horizon. Mais d'autres offensives, plus perverses, visent la hiérarchie militaire elle-même, telle cette campagne de dénigrement contre son chef d'état-major.

Certes, les hordes dépenaillées de réfugiés grecs ne sont pas encore à nos portes. Pour l'instant, ce sont les Portugais que les médias remarquent, mais en Grèce la jeunesse choisit clairement l'exil - et nous sommes encore loin du paroxysme de la crise de la dette publique.

Personne ne sait comment les choses vont évoluer, mais les perspectives ne sont pas bonnes. Et n'en déplaise aux journalistes avides de monter un dossier contre le chef de l'armée, André Blattmann mériterait aujourd'hui d'être salué pour la clairvoyance de son analyse de mars 2010.

29 janvier 2011

Contre l'hypocrisie sur la violence des armes

Malgré les sondages créditant l'initiative populaire "Pour la protection face à la violence des armes" d'une courte avance à deux semaines du vote, je n'ai aucun doute qu'elle sera repoussée.

Cette tentative de restreindre le droit de détenir une arme n'est ni la première, ni la dernière du genre.

timbre.jpgCette-fois ci, l'angle d'attaque est la sécurité domestique et la prévention du suicide, un argument fallacieux n'abusant pas grand-monde. Comme le fait remarquer un armurier tessinois:

[Celui qui veut tuer ou mettre fin à ses jours] trouve toujours le moyen de le faire, même s’il n’a pas d’arme à feu. Dès lors, pourquoi ne pas interdire les ponts et autres digues, puisque de nombreux candidats à la mort choisissent ces endroits pour se jeter dans le vide?

 

Le journaliste qualifie la remarque de provocation, ce qui explique sans doute pourquoi aucun initiant ne se voit jamais poser cette question impertinente, mais tout à fait recevable. Pourtant, il y a bien plus de suicidés chaque année sur les voies des CFF que de suicides avec l'arme d'un soldat. A quand des barrières anti-suicide sur chaque quai de gare? Ne s'agit-il pas de sauver des vies? Chaque mort n'est-elle pas une mort de trop?

A vouloir prévenir toute violence personnelle et interpersonnelle de façon absolument certaine, il ne reste qu'un endroit sûr en ce bas monde: la cellule capitonnée de l'hôpital psychiatrique.

Mais soyons francs, l'initiative contre la violence des armes n'a pas pour but de préserver des vies, d'accroître la sécurité des familles ou de restreindre la quantité d'armes légalement en circulation, pour le plus grand bonheur des criminels. C'est seulement un moyen détourné de mettre un terme à l'armée de milice.

C'est, en quelque sorte, l'éléphant que les médias se forcent à ne pas voir au milieu du salon.

L'initiative contre la violence des armes déguisant ses intentions, l'ensemble du débat se retrouve faussé, amenant des situations pittoresques.

On notera ainsi que la "lutte contre la violence des armes" épargne chasseurs, collectionneurs et tireurs sportifs. Pourquoi? Des études sociologiques mettraient-elles en avant que ces gens là se suicident moins que les autres avec un fusil? Ou peut-être sont-ils moins enclins à tirer dans le cas de violences conjugales? C'est absurde!

Il y a infiniment moins de contrôles pyschologiques et légaux pour devenir chasseur qu'il y en a pour un militaire de se voir confier un Fass 90. De là, toute l'argumentation sécuritaire s'écroule, puisqu'on s'en prend aux plus responsables et aux mieux formés parmi tous les détenteurs d'armes.

L'esquive délibérée de certaines catégories de tireurs permet également d'écarter d'autres arguments, employés cette fois-ci par les opposants: j'estime que l'initiative "pour la protection face à la violence des armes" ne cherche pas à mettre un terme à la tradition helvétique de tir ni à désarmer les honnêtes citoyens face aux criminels. Ce sont des effets collatéraux tout à fait réels, certes, qui sont autant d'excellentes raisons de rejeter l'initiative, mais ne sont pas selon moi les objectifs principaux du comité.

Son but est de démanteler le principe du citoyen-soldat au coeur de l'armée de milice (en tous cas, ce qu'il en reste...)

Sachant que les initiants sont issus des milieux de gauche et soutenus par le Groupe Pour Une Suisse Sans Armée (GSsA), rassembler les pièces du puzzle est à la portée de n'importe qui.

J'invite donc à rejeter cette initiative le 13 février, non seulement parce qu'elle détruit une tradition suisse plusieurs fois centenaire et prépare le terrain pour des conséquences absolument désastreuses en terme de criminalité, mais surtout parce qu'elle est hypocrite.

Ce n'est pas un péché véniel. Notre vieille démocratie a déjà assez de mal à gérer les "paquets" et autres votations bizarres pour en plus s'accommoder d'un texte ouvertement mensonger sur ses intentions. L'approuver constituerait un fâcheux précédent.

Si des gens souhaitent démanteler l'armée de milice à travers une initiative, ce qui est leur droit le plus strict, qu'ils aient au moins la décence de ne pas déguiser leurs intentions sous de mauvais prétextes.

Et pourquoi faut-il une armée de milice avec une arme à domicile me demanderez-vous? Question importante s'il en est, bien que hors-sujet selon l'intitulé officiel de la votation du 13 février, rappelons-le, puisqu'elle ne vise que les suicides et les violences domestiques... Mais à laquelle je réponds longuement ici.

02 novembre 2010

L'Utopie à pleins tubes

800 délégué-E-s du Parti Socialiste Suisse ne se déplacent pas pour rien. Ils-Elles étaient attendus ce week-end à Lausanne pour un congrès marathon sensé définir le nouveau programme socialiste pour les vingt ans à venir - des lignes directrices devant servir de guide à toute une génération, comme le décrit avec une légère emphase une dépêche de l'ATS. Et ces lignes ont été tracées.

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Camarades, la Planification est en marche!

Au menu socialiste nouvelle formule:

  • Le Revenu Minimum garanti.
  • Le Droit de vote et d'éligibilité à seize ans.
  • Le Dépassement du Capitalisme.
  • La Suppression de l'Armée (quelques réactions amusées ici)
  • Une Adhésion rapide à l'Union Européenne.

Autant pour les journalistes pour qui le PSS avait fait son aggionamento vers la social-démocratie... Et encore, on est passé à côté de quelques perles, comme la semaine de 4 jours, écartée d'un cheveu - 196 voix contre 188. Dommage.

On le voit, les socialistes suisses vivent dans un monde étrange et merveilleux où les positions du parti suffisent à définir une nouvelle réalité, d'où les contraintes (économiques, politiques, démocratiques) sont absentes. C'est du Demain On Rase Gratis puissance mille, un cocktail enivrant de bonheur, de bisous, d'amitié solidaire et de paix entre les peuples...

Je pourrais passer du temps à expliquer, comme tant d'autres l'ont fait avant moi, que le Revenu Minimum conduit au chômage des jeunes et au travail au noir; je pourrais dénoncer le cynisme de ceux cherchant à bâtir un succès électoral éphémère en exploitant la rébellion adolescente; je pourrais réclamer avec curiosité le plan détaillé permettant aux socialistes de dépasser (par la gauche) le capitalisme et comment on créerait de la richesse dans leur système. Mais ce ne serait pas très utile: autant attendre que les points du programme soient développés, enrichis, puis soumis au peuple.

Rien ne presse, nous avons une génération devant nous.

Les socialistes sont des écrivains de science-fiction qui s'ignorent. Hormis leur style ampoulé, le manque d'ambition est leur seul défaut. Quitte à pousser dans l'Utopie, pourquoi se restreindre? Pourquoi pas le droit de vote à douze ans? Pourquoi ne pas réclamer l'abolition de la Guerre, tant qu'à faire? Exiger le Salaire Unique? La Semaine de Un Jour? Le Bonheur Universel et la Félicité Sans Limite?

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Si la Volonté, c'est-à-dire le Verbe, modèle la réalité (et c'est un des fondements de la pensée de gauche) alors, paradoxalement, certains délégués se distinguent par l'étroitesse de leur imagination. C'est vrai, pourquoi s'arrêter en si bon chemin? Abolir l'armée juste en Suisse, alors qu'il aurait été si simple de décréter la Paix Mondiale! Et quid de la Police? Déclarons que les crimes et délits sont interdits, et hop! Plus besoin de police! Logique, non? Moi, des programmes socialistes, je peux vous en écrire une douzaine, sans forcer, tous plus ambitieux que la copie rendue par les délégués réunis à Lausanne ce week-end.

Mais derrière les envolées lyriques de leur programme, les socialistes doutent.

Présente samedi, la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey a encouragé l’assemblée en glissant ses vieilles lunes de théories du complot: "Ne baissons pas les bras. Economiesuisse a ses représentants au Conseil fédéral. Nous avons besoin d’un parti socialiste fort et soudé." Pierre angulaire de ce socialisme solidaire avec lui-même: deux sièges au Conseil Fédéral. Il n'a jamais été question de les abandonner, bien au contraire. Les instances du parti ont beau évoquer la remise en jeu de la participation du PS au Conseil fédéral en thème d'un congrès extraordinaire en novembre 2011, entre les élections fédérales et l’élection du gouvernement, les conclusions sont prévisibles. Allez, je vous dévoile la surprise: le PS serre les dents, mais reste.

L'utopie érigée en programme est pourtant inquiétante. La posture ressemble à un baroud d'honneur. Le PS coupe définitivement les ponts avec le réel.

Electoralement, les socialistes se font grignoter de part et d'autre. Sur leur gauche, par les Verts, Communistes et autres extrémistes; sur leur droite par la pléthore de partis flottant dans le marais centriste: Démocrates-Chrétiens, Bourgeois-Démocrates, Verts Libéraux, Evangéliques, Chrétiens-Sociaux, Radicaux-Libéraux parfois... Le chemin du Socialisme authentique est étroit.

Mais ce n'est pas le plus grave. Le PSS souffre d'une sérieuse crise interne. Les militants se divisent entre les utopistes/révolutionnaires/extrémistes et les réalistes/progressistes/modérés, un clivage repéré par de nombreux politologues, comme Fabio Wasserfallen de Zurich qui expliquait en avril dans les colonnes du Temps:

[La gauche] n’a pas de profil clair. On y défend de la même manière l’adhésion à l’UE, une politique d’immigration libérale, la protection de l’environnement, mais aussi le maintien des acquis sociaux, la protection des défavorisés, etc. C’est problématique. Il y a une grande différence et une divergence d’intérêts entre un électorat de gauche urbain, de pensée libérale, formé plutôt de personnes très qualifiées, des gens qui se reconnaissent dans la conseillère nationale Simonetta Sommaruga, et l’aile syndicale traditionnelle, des salariés modestes, attachés à l’Etat social, à la protection de l’emploi, avec le conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard. Cela frustre les uns et les autres.

[Le PS] n’a jamais voulu choisir entre les deux ailes. Il prétend rassembler les contraires. La base populaire n’est pas chaude pour l’adhésion à l’UE à cause des emplois, ni pour la libéralisation du cannabis. Les problèmes de sécurité ou l’immigration la touchent en premier. Et l’aile urbaine préfère donner sa voix aux Verts libéraux parce qu’elle trouve le PS trop dogmatique en matière sociale ou économique.

 

Entre un électorat urbain bobo et une base syndicaliste conservatrice, le PS tente de concilier les contraires - et déçoit.

Ces courants ne sont pas de force égale. Au sein des instances dirigeantes comme les délégués réunis à Lausanne, on compte grosso modo un tiers de réalistes contre deux tiers d'utopistes. La prise de position du Parti sur l'Initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers illustre ce clivage à merveille: 144 voix pour soutenir le contre-projet, 288 pour le double non et la pureté idéologique (et les larmes d'Ada Marra.)

Le programme du PS étant l'oeuvre des délégués, l'utopie l'emporte. Mais l'électorat socialiste pourrait ne pas se reconnaître dans ce portrait. Il y a un gros problème à vouloir regrouper des populations aux objectifs aussi antagonistes sous un même toit, et je ne suis pas le seul à souligner cette difficulté. Or, dans un couple, les engueulades sont d'autant plus violentes que les affaires vont mal...

Mieux que n'importe quel discours, les prochaines échéances électorales montreront si la mouture 2010 du programme du Parti Socialiste Suisse séduit l'électorat. J'ai ma petite idée. En attendant, le double Non prôné par les délégués le 28 novembre promet au contre-projet de l'Initiative sur le Renvoi des Criminels Etrangers un enterrement de première classe.

Les socialistes sont repartis de leur fête lausannoise avec en tête des lendemains qui chantent. Ils s'exposent à une sacrée gueule de bois.

02 juillet 2010

Les libéralités d'André Blattman

Le scandale a été révélé hier sur les ondes: en ces temps de disette économique et de restrictions budgétaires, le chef de l'armée suisse, André Blattman, s'est payé les services d'un consultant hors de prix. L'individu était payé environ 2'000 francs la journée. Depuis novembre 2008, il a encaissé 740'000 francs versés par le Département de la défense, soit plus que le salaire d'un membre du Conseil Fédéral...

Le mandat a été attribué sans appel d'offre à un indépendant embauché en tant qu'expert. Son travail? "Epauler le chef de l'armée en matière de gestion et d’informatique en lisant des dossiers, en participant à des séances ou encore en rédigeant des rapports." On voit mal l'expertise là-dedans, d'autant plus que le chef de l'armée dispose déjà d'un état-major pour ce genre de tâches. A quoi sert la hiérarchie militaire si elle n'est même pas capable de produire un aide de camp capable d'épauler son chef?

Travaillant dans l'économie privée, je connais bien ces contrats de consultants. Aussi, cette affaire m'interpelle à plus d'un titre.

Contrairement aux apparences, un mandat à 2'000 francs par jour n'a rien d'abusif sur le papier. Dans le milieu informatique, les consultants à la journée coûtent entre 800.- et 1'500.- environ - et la crise a poussé les tarifs vers le bas. Des sommes plus élevées sont possibles dès que l'on souhaite s'offrir un expert rare, aux compétences pointues. Pour ce genre de "star", des tarifs journaliers de 2'500.- à 3'500.- ne sont pas à exclure, parfois davantage. Mais dans l'économie privée, la présence d'un personnage de la sorte est sérieusement encadrée. Sa mission est clairement définie avant son arrivée, et tout est fait pour rendre son séjour le plus efficace possible. Payée à prix d'or, la présence d'un tel expert ne saurait être que ponctuelle et définie par un cahier des charges précis. L'absence d'appel d'offre dans l'affaire Blatman n'en est que plus criante.

012398L_andre.jpgDeuxième élément soulevant des soupçons, la situation économique du consultant: un indépendant possédant avec sa femme sa propre SàRL dans la région d’Aaraut. S'offrir les services d'un tel consultant ne serait pas une pratique acceptable dans le privé. Plus l'employeur est gros (et l'armée helvétique se compare facilement à une grande entreprise) plus il exige de ses partenaires une fiabilité à toute épreuve. Se reposer sur les services d'un indépendant revient à s'en remettre au sort en cas d'absence - décès, maladie, ou d'éventuelles vacances! Une société de service digne de ce nom s'organise, trouve des remplaçants et suit les dossiers pour assurer une continuité. Un indépendant n'a pas ces possibilités. Plus la mission est importante, moins l'appel à un indépendant est approprié. L'amateurisme dans la gestion du contrat est difficilement acceptable à ce niveau.

L'expertise dont peut se prévaloir le consultant de M. Blattman justifiait-elle un tarif aussi élevé, sur une période aussi longue? La réponse est évidemment négative. Le chef de l'armée le prouve, bien malgré lui: sitôt le scandale dévoilé, il rompt le contrat au premier juillet! Cette tentative maladroite et tardive de mettre un terme à une situation scabreuse est un véritable autogoal. Elle démontre, s'il en était besoin, que la présence de ce consultant n'avait rien d'essentiel.

D'une mauvaise gestion à la corruption, il n'y a qu'un pas. La révélation d'une possible connivence entre les deux hommes dans le journal télévisé d'hier ajoute un soupçon de népotisme à un dossier chargé. Nous en saurons sans doute plus ces prochains jours.

Au sein de l'administration fédérale, ces méthodes n'ont malheureusement rien de nouveau. Pierre Gobet rappelle un rapport administratif de 2006 indiquant que le montant de ces "mandats d'expert externe" atteignaient 600 à 700 millions par an, sans grande transparence quant à l'attribution de ces adjudications.

Même si aucune accusation de gestion déloyale ne pèse pour l'instant sur André Blattman, sa position en tant que chef de l'armée est fragilisée. Comment accorder du crédit à cet homme lorsqu'il clame que l'armée manque "cruellement" de moyens?

Tenant le même discours, le Conseiller Fédéral Ueli Maurer est également affaibli. Difficile de ne pas tracer de parallèle avec l'affaire Nef, même si M. Maurer n'a pas de responsabilité ici.

Arrivant à point nommé au milieu des débats sur les crédits à allouer à l'armée, on peut se demander si cette affaire ne serait pas une cabale politique. Après tout, si des adversaires de l'armée - ou de l'UDC - avaient voulu nuire, ils n'auraient pas fait différemment: dévoiler les dispendieuses dépenses d'assistance du chef de l'armée au moment même où il crie misère, ça fait tache.

Malgré tout, la responsabilité finale de ce désastre (sur le seul plan des relations publiques pour l'instant) en incombe entièrement à M. Blattman. Chef de l'armée nommé après Roland Nef, il savait mieux que quiconque qu'il devrait être irréprochable à son poste.

La facilité avec laquelle les hauts responsables helvétiques versent dans des pratiques douteuses est inquiétante. Elle révèle au mieux des lacunes de management inacceptables à leur niveau, au pire une irresponsabilité crasse dès qu'il s'agit des deniers publics. Le tableau n'est pas brillant!

M. Blattman est peut-être victime d'une attaque partisane, mais il a tendu le bâton pour se faire battre.