30 mars 2011

Pendant ce temps, la crise...

En ce moment, Fukushima et Kadhafi tiennent à eux deux l'essentiel du pavé médiatique. Ces nouvelles exotiques sont bienvenues; elles permettent d'éviter aux journalistes de présenter au bon peuple européen le troisième acte de la crise financière européenne qui se joue en ce moment au Portugal, et qui aura des retombées bien plus significatives pour lui que les péripéties libyennes ou les déboires nucléaires japonais.

José_Socrates_na_OIT.jpgPendant ce temps, au Portugal...

Que s'est-il passé au Portugal, au fait? Eh bien, le Premier ministre portugais José Socrates a démissionné mercredi dernier, après le rejet au parlement d'un nouveau plan d'austérité - le quatrième - censé "garantir" la réduction du déficit public et éviter le recours à un plan de sauvetage de l'Union européenne et du FMI.

Ecrit autrement, les politiciens portugais ont refusé de se serrer une nouvelle fois la ceinture.

Bien qu'il soit possible de créer un nouveau gouvernement avec les élus en place, on semble se diriger vers de nouvelles élections. Elles auront lieu 55 jours au moins après la dissolution de l'assemblée, selon la Constitution portugaise. L'heure tourne. Cela nous projette quelque part au mois de mai. Or, le Portugal doit rembourser 4,3 milliards d’euros de dette en avril puis 4,9 milliards en juin. Pour le renouvellement de la première tranche, le pays sera privé de gouvernement et en pleine campagne électorale; on peut donc s'attendre à ce qu'aucune décision politique forte ne soit prise à ce stade, ce qui laisse penser que le Portugal empruntera sur les marchés.

Jetons un petit coup d'oeil aux taux portugais à 10 ans:

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Taux portugais à 10 ans

Comme on voit, ça ne va pas passer comme une lettre à la poste: 8% d'intérêt, c'est énorme - bien plus que ce le Portugal réussit à économiser avec ses multiples plans d'austérité.

Compte tenu de son absence de leadership, les options du Portugal sont limitées. Il pourrait peut-être renouveler sa dette avec des échéances plus courtes, permettant de diminuer le coût global du crédit; cela ne changerait pas grand-chose, mais permettrait au moins de repousser le problème le temps qu'une nouvelle équipe dirigeante prenne les commandes, n'est-ce pas? Hélas, c'est peine perdue, comme en témoignent les taux portugais à deux ans:

portugal_2y.jpg
Taux portugais à 2 ans

Oui, vous voyez bien la même chose que moi: les taux à 2 ans et les taux à 10 ans sont dans le même ordre de grandeur, autour de 8%. Pour les malheureux Portugais, emprunter à deux ans est aussi cher que d'emprunter à dix!

(Dans le B-A-BA de l'emprunt, les taux d'intérêts sont liés à la durée. Plus la durée est longue, plus on prive le créditeur de son bien - que ce soit une voiture ou une somme d'argent - pendant longtemps. L'emprunteur jouissant du bien à la place du propriétaire pendant une durée plus longue, il paye comparativement plus cher et c'est bien normal. Cela se traduit par un taux, c'est-à-dire un coût du crédit, plus élevé. Ici, les taux courts à même échelle que des taux longs envoient un message différent: ils traduisent le risque de défaut à court terme du Portugal. Il est tout à fait possible que les taux courts soient plus élevés que les taux longs; on peut imaginer de gros soucis temporaires - et des taux extrêmement élevés - à court terme, alors que les taux à quinze ou vingt ans sont plus détendus parce qu'on pense que les problèmes auront été résolus d'ici là.
Voilà l'interprétation que je fais de la situation. Fin de la parenthèse!)

Le Portugal va donc probablement contracter un dernier emprunt - ruineux - sur les marchés au mois d'avril, avant que le nouveau Premier Ministre portugais n'entre en fonction. Ses options ne sont pas légions:

  1. Laisser filer les déficits;
  2. Présenter un nouveau plan d'austérité;
  3. Renégocier la dette;
  4. Laisser chuter le Portugal dans le coton confortable du Fond européen de stabilisation financière (FESF), puis du Mécanisme de Stabilité (MES) de 500 milliards d'euros destiné à prendre son relais en 2013.

Au vu de la situation financière portugaise, l'option 1 ne paraît pas crédible - si quelqu'un voulait tenter l'aventure, les prêteurs se feraient rares, quel que soit le taux d'intérêt offert. L'option 2 semble aussi peu probable, puisque c'est l'opposition à un plan d'austérité qui a fait chuter M. Socrates. On peut imaginer que les adversaires du plan l'ont refusé parce qu'ils en avaient un autre en tête, mais aucune information n'est remontée en ce sens.

Choisir de renégocier ou de rééchelonner la dette déclencherait un coup de tonnerre dans le marché européen des souscriptions publiques, et replongerait instantanément le continent dans une nouvelle crise bancaire. Ce ne serait pas la possibilité la plus idiote, mais elle réclamerait une compréhension des enjeux et un courage dont la classe politique portugaise ne semble pas disposer. En plus, elle serait aux antipodes des solutions choisies jusqu'ici.

En réalité, chacun s'attend à ce que le Portugal, bon gré mal gré, se retire à son tour du marché ouvert de la dette pour s'abriter derrière le mécanisme d'entraide européen. A l'instar de la Grèce et de l'Irlande, après avoir tant clamé qu'il s'en sortirait tout seul, le Portugal disparaîtra du devant de la scène pour lécher ses plaies (financières) à l'abri des regards (du marché). Ce qui nous amène au domino suivant, l'Espagne.

Pendant ce temps, en Espagne...

Eh bien, l'Espagne ne va pas si mal - enfin, façon de parler! Taux de chômage de 20.33% fin 2010, avec une jolie embellie à 19.3% attendue fin 2011... Selon la Banque d'Espagne, la croissance sera de 0.8% en 2011, le pays affichera un déficit public de 6.2% du PIB et 5.2% l'année suivante (là où le gouvernement espère 6% et 4.4% respectivement, mais tous les gouvernements du monde s'y entendent très bien lorsqu'il s'agit d'embellir une situation.)

Le 10 mars, l'agence de notation financière Moody's a abaissé d'un cran la note souveraine du pays, à "Aa2" avec perspective négative. La note va encore baisser.

Le marché est dans l'expectative, comme les taux le montrent:

spain_10y.jpg
Taux espagnols à 10 ans

L'expectative donc, mais avec une grosse louche de méfiance par-dessus, la stabilisation étant à un niveau élevé.

Est-ce que des taux à 10 ans à plus de 5% sont soutenables pour un pays lourdement endetté, à la croissance en berne et au chômage atteignant un cinquième de la population active?

Personnellement, j'aurais tendance à penser que non, mais il vaut mieux que je me trompe parce que ni le Fond Européen de Stabilisation Financière ni le Mécanisme de Stabilité ne devraient suffire à éponger le renouvellement de la dette espagnole si le marché devient trop cher. Sans compter qu'au train où vont les choses, l'Europe pourrait être au pied du mur avant 2013, donc sans que son nouveau Mécanisme de Stabilité ne soit opérationnel.

L'Espagne peut tenir quelques temps sur sa lancée; son endettement n'est "que" de 63.5% du PIB. Mais le Portugal coule avec un petit 81.3% du PIB en dettes. Et l'Italie est à 118%... Est-on réellement sûr que l'Espagne est le prochain domino?

Pendant ce temps, ailleurs...

Quel temps fait-il à Berlin? Un peu de grisaille...

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Taux allemands à 10 ans

Ca monte gentiment.

Malgré la santé insolente des exportations allemandes (une compétitivité à laquelle le renchérissement du coût de l'énergie va probablement mettre un terme, suite à la percée électorale écologiste) les investisseurs semblent se méfier. Mettons-nous à leur place: sous le couvert du FESF, du MES ou de n'importe quel autre acronyme, ils comprennent très bien que l'Allemagne est en train de reprendre à son compte, peu à peu, toutes les dettes des maillons faibles de l'Euroland.

Tous ces engagements, ces fonds, ces garanties, ça finit par peser sur un bilan, voyez-vous.

Angela_Merkel_(2008)_v3.jpgMme Merkel a déclaré que les Allemands avaient le devoir historique de ne pas "passer pour les méchants" dans la longue crise que traverse l'Euro; apparemment, elle opte plutôt pour être le dindon de la farce. Personne ne sait jusqu'où les électeurs allemands accepteront d'expier  les fautes des générations passées, et même ainsi, les épaules (fort larges) de l'Allemagne économique risquent de ne pas suffire.

Ah, aussi, le taux d'inflation est resté stable en Allemagne en mars - à 2,1%. Le chiffre, élevé, est compréhensible au vu des tombereaux de billets créés ex nihilo par la Banque Centrale Européenne pour ses petits coups d'éponge à droite et à gauche. A inonder le marché de liquidités, vous créez de l'inflation, c'est bête comme chou.

Du coup, la BCE  laisse entendre qu'elle montera ses  taux la semaine prochaine.

Ce qui aura un effet immédiat sur les taux d'intérêt de la dette de tous les pays de la zone Euro.

Aïe.

Quelque chose me dit que les Européens vont bientôt avoir une actualité locale à se mettre sous la dent.

04 mai 2010

Un plan d'aide qui ne résout rien

Dormez en paix, brave gens.

Ce week-end a donné lieu à une litanie soporifique de nouvelles allant toutes dans le même sens: la Grèce sera sauvée, l'Europe s'en charge, même Mme Merkel est d'accord, le gouvernement grec prend les problèmes à bras-le-corps, le FMI veille... Tout-va-bien. Ou en tous cas, tout va de mieux en mieux.

C'est facile à faire: d'abord, les paroles ne coûtent rien, et ensuite, pendant le week-end les bourses sont fermées.

Tout le monde s'est penché sur leur réouverture ce lundi, mais le succès n'était pas au rendez-vous. Les taux d'intérêts grecs ont baissé, c'est vrai, mais restent à des niveaux impraticables pour emprunter sur les marchés financiers.

Tout ça pour ça! Tant d'efforts, de fonds mobilisés! 110 milliards d’euros associés à un programme de redressement des finances publiques... Et aucun effet sur la confiance des marchés, ou si peu! Quelle bande d'ingrats!

A dire vrai, les dirigeants européens (et Dominique Strauss-Kahn)85425148_web.jpg pèchent par excès d'optimisme. Le financier n'est pas comme l'électeur moyen: il veut du concret, du mesurable. Quand on brasse des milliards, on essaye de faire un peu attention. Or, le plan d'aide à la Grèce sera insuffisant, comme le démontre aisément le graphique ci-contre.

La Grèce doit encore plus de 16 milliards d'euros d'ici la fin de l'année. Les besoins sont d'ores et déjà couverts par le plan d'aide. Puis viennent 2011, 2012, 2013... avec autant d'emprunts arrivant à maturité. Il faut les rembourser. Une vingtaine de milliards par ci, une trentaine de milliards par là, ça commence à faire de l'argent!

Jetez un oeil sur 2019, il y a déjà 23 milliards d'euros à rembourser à cette date: ce que la Grèce vient d'emprunter l'an dernier, sur dix ans. La boucle est bouclée.

En résumé, le plan d'aide ne suffira jamais à couvrir les emprunts arrivant à échéance. Tout au plus retarde-t-on la cessation de paiement.

La seule chance de la Grèce consiste donc à dégager des excédents budgétaires pour diminuer peu à peu sa dette.

Comment fait-on pour dégager des excédents? Il n'y a que deux façons (pas nécessairement exclusives): l'augmentation des recettes et la diminution des dépenses. La "gestion de père de famille" revient enfin sur le devant de la scène.

De ce côté là, il faut l'avouer, les Grecs ne sont pas restés inactifs. Le Premier Ministre George Papandréou a présenté un plan d'austérité pour gagner la confiance de ses nouveaux créditeurs. Gageons que ce ne sera pas le dernier.

  • Niveau recettes, rien de bien surprenant: nouvelles taxes sur les activités "immorales" (jeu, alcool, tabac), TVA augmentée à 23%, moins d'abattements d'impôts, âge de la retraite repoussé, suppression de certains avantages (retraite à 52 ans...)
  • Niveau dépenses, non-remplacement de la plupart des fonctionnaires partant à la retraite, diminution des pensions des fonctionnaires et retraités (13e et 14e mois de salaire), soit en fait une diminution de salaire de 15%... Mais comme d'habitude, le gouvernement ne peut s'empêcher de lâcher d'une main ce qu'il essaye de retenir de l'autre: fonctionnaires et retraités aux bas revenus recevront une prime à la place de leurs mois de salaires rognés.

A trop augmenter les impôts, on achève une économie moribonde, et le Produit Intérieur Brut de la Grèce se contracte déjà de 4% cette année. A trop diminuer les dépenses, on s'attire les foudres de certaines catégories de la population (qui sont autant d'électeurs) et on augmente l'agitation sociale, entraînant des troubles civils propres à compromettre la saison touristique dont l'économie grecque dépend tellement... La Grèce dérive donc entre Charybde et Scylla, tout en sachant que le courant l'entraîne dans l'abîme.

Bref, certains diront que le plan est courageux, audacieux, créatif. D'autres diront que le plan est inique, anti-social, dicté par les puissances étrangères. Peu importe, car il y a autre chose: il est avant tout insuffisant.

De l'aveu même des autorités grecques, il doit permettre de ramener le déficit public (environ 14 % du PIB en 2009), sous les 3% "d’ici à la fin de 2014". Passons sur l'inévitable louche d'optimisme sur la croissance, la météo et le reste, permettant d'atteindre ces objectifs chiffrés - ils ne seront pas au rendez-vous de toutes façons - pour nous atteler à un détail piquant: 3% du PIB en 2014, cela signifie que la Grèce sera toujours en déficit.

Autrement dit, sa dette continuera à enfler, même en 2014, même si le plan d'austérité est un succès, même si toutes les prévisions gouvernementales s'avèrent exactes!

A ce stade, le lecteur fronce probablement les sourcils. Comment les autorités grecques, les élites européennes et nos brillants médias ont-ils laissé passer un point aussi crucial?

Cela vient, je pense, d'un sérieux malentendu remontant aux origines de la crise grecque elle-même. Elle s'est déclenchée parce que la dette du pays partait en roue libre, laissant planer de sérieux doutes quant à la capacité du pays à respecter ses engagements. Mais, dans les méandres de la pensée étatique, la seule chose qui compte est le rapport des comptes courants de l'Etat avec le PIB; George Papandréou et son gouvernement ont pensé que les marchés s'inquiétaient de ce taux enfonçant toutes les barrières du Pacte de Stabilité. Selon eux, pour "regagner la confiance des marchés", il suffit de revenir dans les clous de 3% de déficit et le tour est joué, la signature grecque est à nouveau solide.

Mais les fameux marchés ne l'entendent pas de cette oreille. Ce qu'ils ont vu, eux, c'est un pays enfilant les milliards de déficits comme d'autres enfilent des perles. On hésite naturellement à confier des sommes de plus en plus folles à un pays si peu capable - même en temps de crise, et même à l'issue d'un programme d'austérité historique - de faire diminuer ses dettes d'un centime. Et quand des établissement financiers sont circonspects, ils s'abstiennent, ou réclament des taux d'intérêts que les quémandeurs trouvent prohibitifs. Y compris en 2014, où les Grecs d'alors se retrouveront encore à se demander pourquoi les marchés se méfient d'eux.

Voilà un quiproquo dont on aura pas fini de parler!

Mais tout cela reste très hypothétique, car bien d'autres choses surviendront entre-temps.

30 avril 2010

Et si on tuait le messager?

hhgjhdsre.jpg"Les revoilà, ces pelées, ces galeuses", ironise Ouest France en parlant des agences de notations. La mauvaise note, voilà l'ennemi. Comme à l'école, bannissons les notes, tout ira pour le mieux!

L'idée pourrait faire sourire si ce n'était la nouvelle lubie très sérieusement avancée par les prétendues élites européennes au lendemain du déclenchement de la crise grecque. Et ainsi le ministre allemand des Affaires étrangères et vice-chancelier Guido Westerwelle de suggérer la création d'une agence de notation européenne "indépendante" (ne riez pas). Et ainsi en France Michel Barnier qui réfléchit à une idée identique. Les grands esprits se rencontrent...

Il faut comprendre comment fonctionnent les agences de notation pour juger du grotesque d'un tel projet - ce qui ne menace en rien son avenir, bien au contraire.

Un article synthétique du Nouvel Observateur résume le travail qu'accomplissent ces fameuses agences:

Les trois grandes agences internationales de notation financière - Standard & Poor's, Fitch et Moody's - évaluent la solvabilité des Etats ou des entreprises et leur risque de non-remboursement. Elles attribuent ainsi des notes sur la qualité de la dette de la Grèce à court et à long termes, des indicateurs indispensables pour les marchés.

 

(Parenthèse: au milieu des glapissements de politiciens et d'internautes criant au complot anglo-saxon pour briser l'Europe et dominer le monde en jouant sur les notes, rappelons que Fitch Rating est une agence de notation... Française.)

Et de décrire comment les agences "s'attaquent" aux pays souverains en "dégradant" leurs notes, ce qui les "expose" aux vautours de la finance et autres spéculateurs avides d'argent frais... C'est tellement plus facile de tirer sur le messager que de tenir compte de son message!

Faire passer les agences pour les méchants de l'histoire est une facilité dans laquelle s'engouffrent des hordes de politiciens. Ils tiennent une excuse facile, ils ne vont pas la lâcher, fut-elle fausse.

A ce state, soulignons deux évidences trop souvent oubliées.

1. Les agences de notation sont inutiles. Elles ne sont dépositaires d'aucune technique secrète d'investigation, n'ont pas de comptable véreux infiltré dans la place, n'emploient pas, à ma connaissance, de détectives privés. Elles se contentent de faire des analyses de bilan, des prospectives financières, et d'autres prévisions à partir de données publiques. La plupart de leurs conclusions pourraient donc être atteintes par n'importe quel organisme financier qui s'en donnerait les moyens. La survie de ces agences au cour du temps prouve simplement que les banquiers préfèrent payer pour lire des conclusions que de refaire les calculs eux-mêmes.

2. Les agences de notation ne sont pas omniscientes. Elles sont vulnérables aux fraudes comptables comme tout un chacun, parfois dans l'erreur, et soumises à des conflits d'intérêts incontournables - difficile de ne pas embellir la situation d'un client qui vous paye pour être évalué! Trois jours avant sa mémorable faillite, Enron était encore triple A. Lors de la crise des subprimes, elles n'ont rien vu venir. Et la Grèce était très bien notée l'an dernier, alors que ses problèmes budgétaires n'ont absolument rien de nouveau...

Lorsque Nicolas Sarkozy dénonce le scandale d'une Grèce perdant trois points entre le vendredi et le lundi, il a parfaitement raison. Se passe-t-il réellement tant de choses en un week-end pour justifier une telle dégradation de la note? Bien sûr que non. La note était tout simplement fausse au départ.

Les agences de notation n'ont donc pas bonne presse. Mais un petit détail, un petit détail subtil, mérite d'être relevé...

Les erreurs des agences de notation se traduisent par une surévaluation de la note.

Les agences de notation se trompent le plus souvent par excès d'optimisme. Cette maxime se vérifie amplement par l'expérience - l'histoire abonde de notes surévaluées. Une note sous-évaluée tendra à se corriger d'elle-même: l'emprunteur paiera le loyer de son argent plus cher dans l'intervalle, et puis voilà. Si le différentiel de note était suffisant pour l'acculer à sa faillite, alors sa note de risque était amplement justifiée. Une note sur-évaluée, elle, pourra donner naissance à un vrai scandale, car des bailleurs de fonds confiants dans l'estimation de l'agence risquent de ne jamais revoir leur argent. Les conséquences ne sont pas les mêmes!

C'est pourquoi les agences ne font les gros titres que selon la façon dont elles se trompent. Un emprunteur payant 1% de plus que ce qu'il devrait sur son emprunt (et comment le prouver de façon certaine?) ne fera jamais cinq colonnes à la une. Mais un emprunteur bien noté par les agences et faisant soudainement défaut, si.

Les agences sont promptes à corriger leurs notes surévaluées lorsque ça sent le roussi. Mais elle sont toujours en retard, surtout face à une situation qui se dégrade. Si les affaires de l'établissement sous surveillance vont mal même avec une note trop bonne, l'abaisser ne va pas arranger les choses. Pourtant, s'en abstenir reviendrait à mentir délibérément, et mettrait en danger la principale ressource dont dispose une agence: sa crédibilité.

Dès qu'un faisceau de signes négatifs survient, les agences essayent donc de corriger le tir, comme elles peuvent. Les notes dégringolent alors sur une très courte période. Mais ce n'est pas, je le répète, parce que l'établissement sous surveillance ne lui revient pas ou que les analystes financiers prennent un malin plaisir à tourmenter leurs clients. Non, c'est parce que la note précédente était surévaluée, parfois de beaucoup, et qu'il est urgent pour la réputation de l'agence de remettre les choses au clair.

Une fois ces mécanismes compris, l'idée d'une nouvelle agence de notation, européenne ou autre, apparaît totalement ridicule. Quelqu'un pense-t-il vraiment que le but d'une telle entité serait de noter plus fidèlement, c'est-à-dire plus sévèrement, la capacité des Etats à rembourser leurs dettes?!

28 avril 2010

Chronique du désastre à venir

Je n'avais pas prévu de parler que de la fin de l'Europe, mais l'actualité m'oblige.

Hier, les marchés ont eu la gueule de bois: un peu partout, soudainement, les gens réalisent que la Grèce n'émet que des obligations pourries, que sa croissance est en berne, que son plan de redressement est fantaisiste... Bref, il faut être fou pour lui prêter de l'argent! Chacun mesure son exposition alors que la perspective d'un défaut de paiement se fait toujours plus pressante.

creance_grece.jpgVous pensez que les marchés se sont effondrés? Attendez demain, pour voir. Et après-demain. Les bourses n'en ont pas fini de chuter. Il va falloir des semaines - des mois - avant que la situation grecque ne soit "dans les cours", et ce pour une raison bien simple: nous n'en sommes qu'au début de la crise. Il serait insensé de croire que la crise sera géographiquement circonscrite à Athènes. Et tout aussi insensé de croire que les bourses seront les seules à plonger...

Faisons un peu de prospective et essayons de voir ce que l'avenir nous réserve.

La situation financière de la Grèce se détériore de façon rapide. Sur les marchés financier, le pays n'est déjà plus en mesure d'emprunter, avec un taux à dix ans de plus de 10% et un taux à deux ans atteignant les 17%, en attendant que de nouveaux records ne soient battus. La note de BB+ (junk bonds) dont elle est désormais affublée est un signal pour les investisseurs: prêter à la Grèce, c'est risquer de ne jamais revoir sa mise.

La Grèce doit régulièrement rembourser des emprunts arrivant à échéance. Le 19 mai échoient des obligations à 10 ans pour un montant de 8,5 milliards d'euros. Jusqu'ici, la Grèce faisait comme les autres pays: elle émettait un nouvel emprunt pour payer le précédent. Avec ces taux, ce n'est plus possible. Le défaut de paiement sera pourtant évité. Le ministre grec des Finances Georges Papaconstantinou n'a pas épuisé toutes les possibilités. Il suffit que le FMI et/ou l'Europe finalisent leurs plans d'aide pour que le gouvernement grec puisse tirer des fonds d'une nouvelle ligne de crédit hors marché.

Mais l'astuce n'est que temporaire, les chefs d'Etat le savent bien. Le débat sur la posture d'Angela Merkel est, dans cette optique, purement anecdotique. Les journalistes sont nombreux à sous-entendre que l'Allemagne aidera la Grèce après les élections régionales du 9 mai; d'après eux, Angela Merkel s'apprêterait à trahir des électeurs Allemands - décidément peu clairvoyants - dès le lendemain du scrutin. Qu'on croit ou pas aux visées électoralistes de la chancelière, l'impact sur la débâcle financière grecque sera minime. L'Allemagne n'a pas les moyens de sauver tout le monde. Même un hypothétique soutien sans réserve ne suffirait pas à ramener les taux d'intérêts grecs à des niveaux praticables. Quant à un plan de soutien européen, le seul que Mme Merkel ait soutenu du bout des lèvres, il implique la participation de pays déjà aux abois comme l'Espagne et le Portugal.

Des pays ruinés vont devoir emprunter de l'argent pour sauver de la faillite un pays encore plus ruiné qu'eux...

Bref, la Grèce est privée pour longtemps de l'accès aux marchés financiers. Combien de temps les pays européens et le FMI accepteront-ils de se substituer à ceux-ci pour financer la dette du pays? Combien de temps accepteront-ils de remplir le tonneau des Danaïdes?

Les récentes négociations entamées avec le FMI laissent entendre une aide globale de quelque 45 milliards d’euros pour cette année. Mais l'accord pourrait courir sur trois ans, bien que les montants éventuels pour les années suivantes n’aient pas été fixés. Rien que pour 2010, compte tenu du ralentissement compréhensible de l'économie grecque, ces milliards d'euros suffiront à peine. Et il faudra encore verser de l'argent en 2011, en 2012, et peut-être plus encore jusqu'à ce que la Grèce revienne à une meilleure forme financière. On n'en est même pas aux prémisses.

Ces aides vont diluer le risque grec dans les autres pays européens. Les taux d'intérêt portugais, espagnols, irlandais et même italiens ont commencé à monter. C'est le principe des vases communicants. La crise grecque s'étendra à l'Europe entière, par le sud. Comment vont faire le FMI et Mme Merkel lorsqu'il faudra desserrer les cordons de la bourse pour aider le Portugal et l'Espagne, en plus de la Grèce?

Aider la Grèce revient à remettre à plus tard la réforme de la Grèce. Les atermoiements politiques des leaders de l'Europe prouvent que l'élite politique du continent n'est pas à la mesure de l'enjeu. Les égoïsmes nationaux, les rêves utopiques d'intégration européenne et une compréhension défaillante des principes économiques garantissent que la crise ne sera pas jugulée. Alors que le gouvernement grec pourrait se lancer dans une faillite douloureuse, mais courageuse et menée en bon ordre, il préfère gesticuler pour trouver de l'argent frais.

La crise va donc perdurer, s'étendre et gagner en intensité.

Au fur et à mesure que les semaines passeront, d'autres pays européens vont étudier les possibilités offertes par le FMI et leurs autres partenaires de se mettre "a l'abri" des marchés financiers et de leur "spéculation". Les méchants marchés financiers vont être allègrement peints en noir. Jusqu'au moment où même l'Allemagne n'en pourra plus. La cessation de paiement arrivera donc, et touchera plusieurs pays de la zone euro en même temps. Plus elle sera tardive, plus elle sera grave.

A ce moment là, l'euro en tant que monnaie unique aura vécu. L'illusion de l'Europe politique aura disparu depuis longtemps.

Passons sur la désagréable période de troubles civils et de pillages qui s'ensuivra.

Pour continuer à survivre et payer leurs fonctionnaires, les Etats produiront leur propre monnaie, convertible en Euro initialement selon un taux fixe. Celui-ci s'avérera immédiatement insoutenable, et ces nouvelles monnaies seront dévaluées plusieurs fois. Des émetteurs privés (les chaînes de grands magasins par exemple) produiront leur propre monnaie, comme des bons d'achat, qui seront mieux reçue par le public que la monnaie du gouvernement; il y aura des affrontements pour "restaurer l'autorité" et l'économie en pâtira plus encore. Mais si la monnaie de singe officielle suffira à payer les fonctionnaires et à la rigueur le marché intérieur, il faudra des décennies pour rembourser les dettes contractées en Euros par le pays auprès de ses "partenaires" européens et du FMI. Certains n'y résisteront pas et sombreront dans le populisme et l'autoritarisme, une population déboussolée et ruinée se faisant facilement séduire par des tribuns clamant que, finalement, le plus simple est de faire un bras d'honneur aux créanciers.

La Dictature des colonels n'est pas si ancienne.

Politique fiction? A vous de voir. Le film est bientôt à l'affiche partout en Europe.

26 avril 2010

Les dernières heures de l'Europe

Les journalistes font de leur mieux pour ne pas monopoliser le temps d'attention de leur public avec les déboires financiers de la Grèce, histoire de ne pas lasser. C'est pourtant une erreur, car l'histoire des finances grecques est une tragédie (désolé) dont les conséquences sont encore à peine perçues par tout un chacun, sans parler de nos éminents décideurs.

Précisons: le visage du continent européen va en être modifié pour toujours.

Comment peut-on tirer des conséquences aussi hyperboliques des simples problèmes de déficits d'un Etat membre de la zone Euro? Les finances des régimes sociaux-démocrates sont dans le rouge depuis des années - plus de trente ans en France - et rien n'indique que la tendance s'inverse, ni même, finalement, qu'elle pose le moindre problème. Les subventionnés reçoivent leur manne, les enfants vont à l'école, et un peu partout, comme le disaient certains panneaux, l'Etat investit pour votre avenir. En surface, tout va bien.

Mais la sérénité apparente ne suffit pas. Aux franges de l'Union, la Grèce s'enfonce. Aujourd'hui, les taux d'emprunt à dix ans ont atteint les 9%.

La cessation de paiement de la Grèce est désormais certaine. Aucune gesticulation d'un quelconque leader de l'Union Européene ne suffira à calmer la crise: le Verbe s'efface devant la réalité économique pitoyable de la Grèce. Les gens qui prêtent à la Grèce sur 10 ans ne sont pas sûr de retrouver leur mise, et les rendements qu'ils exigent s'en ressentent. A quel taux prêteriez-vous à un cousin flambeur poursuivi par les huissiers?

La crise économique a suffit à faire s'écrouler une économie grecque pourrie de l'intérieur par le gaspillage, l'abondance d'emplois publics non productifs et les avantages sociaux indus payés par des emprunts, creusant peu à peu la dette du pays jusqu'à des niveaux irrécupérables.

Nous sommes à l'aube d'une crise majeure; un peu comme lorsque le Titanic a heurté un iceberg mais avant qu'il ne coule (les analogies avec le transatlantique ne vont d'ailleurs pas manquer prochainement.) Un drame se noue, pourtant, tout a l'air normal... Jusqu'à ce que le grand public réalise qu'il est trop tard, bien trop tard.

Charles Gave emploie une autre image: les crises économiques s'apparentent à la pêche à la dynamite. La crise arrive, c'est l'explosion sous-marine aux contours mals définis. Remontent alors les poissons à la surface, lentement, le ventre à l'air. D'abord les petits, les PME, les propriétaires ruinés; puis des entreprises de taille plus conséquente, de petits établissement bancaires. Et puis, peut-être, plus gros encore... On aurait tort de croire que l'ensemble des victimes est connu simplement parce que, de son bateau, l'observateur embrasse du regard les milliers de cadavres du menu fretin ; il faut se pencher au-dessus du bastingage et regarder si on aperçoit pas le ventre blanc de quelque mastodonte des profondeur en train de remonter. Qui sont ces dernières baleines? Lorsqu'il écrivait son livre, Charles Gave pensait à des banques. Je penche pour ma part pour plus gros encore: des pays européens.

Auto-alimentée par la défiance des marchés, le ralentissement de l'économie et une dette toujours plus énorme à renouveler, les dernières heures voient la crise s'accélérer. Tout le monde est pris de court. Angela Merkel voulait prétendre que l'Allemagne n'aiderait peut-être pas la Grèce; une posture purement électorale, à tenir jusqu'au 9 mai, pour ne pas fâcher le naïf électeur Allemand. Cela paraît loin aujourd'hui. La France affiche une intransigeance de façade alors que le pays est lui-même dans une situation économique désastreuse (même causes, mêmes effets) et surtout, que les banques françaises et allemandes détiennent 39% de la dette grecque... Rappelons que lorsque l'Argentine a fait défaut, les créanciers ont du accepter de perdre deux tiers de leurs créances.

En d'autres termes, lorsque la Grèce tombera, des banques françaises vont sauter. Et le Portugal. Et d'autres encore: Espagne, Italie, Irlande, France...

L'Euro, en tant que monnaie, aura vécu, et ce sera bien le cadets de nos soucis.

La crise des subprimes semblera un aimable divertissement en regard de ce qui s'apprête à tomber sur le nez des Européens.

Les Suisses auraient tort de penser qu'ils sont à l'abri. Ils découvriront bien assez tôt comment les deuxièmes et troisièmes piliers de leurs retraites ont été exposé aux placements "sans risque" des fonds souverains... Et, naturellement, la crise économique européenne va avoir son petit effet sur les exportations: lorsque votre premier client est financièrement aux abois, ce n'est pas très bon pour les affaires.

Nous entrons dans une période de turbulences. Il n'y aura pas assez de chaloupes pour tout le monde.