10 décembre 2012

Kyoto II, impossible mission

Réunis à Doha, les délégués de 190 pays se sont mis d'accord samedi pour prolonger jusqu'en 2020 la durée de vie du protocole de Kyoto, et poursuivre à travers lui la lutte contre le réchauffement climatique.

protocole de kyoto,diplomatieC'est en tous cas la façon dont la conclusion de la XVIIIe session de la Convention cadres des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) a été rapportée par les médias. La réalité est un peu plus compliquée. Dire que les discussions ont été difficiles relève de l'euphémisme ; il n'y avait pas le moindre début de commencement de consensus sur un texte final vendredi, alors même que la durée prévue des négociations touchait à sa fin. La nuit de vendredi à samedi, puis la matinée, n'y suffirent pas.

L'accord "final" fut en fait un coup de force du Qatar, pays organisateur, et de son vice-premier ministre Abdallah al-Attiya, lequel se contenta d'annoncer un compromis au nom de l'ensemble des délégués - bien qu'il n'ait eu l'assentiment que d'une partie d'entre eux. La déclaration abusive de M. al-Attiya sauvant in extremis la convention est d'autant plus surprenante que le Qatar est un des pays avec le pire bilan carbone mondial, loin devant les Etats-Unis, mais peut-être était-ce là un moyen d'éviter l'opprobre internationale...

La "prolongation des accords de Kyoto jusqu'en 2020" est donc une entourloupe, car les accords ne concernent finalement pratiquement plus personne, et certainement pas une population significative à l'échelle du globe. Outre les Etats-Unis qui ne les ont jamais ratifiés, la Chine et l'Inde qui n'y étaient pas soumis au nom de leur économie en "développement", la Russie, le Japon et le Canada viennent de s'en retirer. De fait, les signataires concernés par cette fameuse prolongation ne représentent plus que 15% des émissions mondiales à effet de serre.

Parmi eux ne restent que l'Union européenne, l’Australie et une dizaine d’autres pays industrialisés, dont la Suisse, toujours aux premières loges lorsqu'il s'agit de pénaliser son économie pour des chimères!

Le Kyoto allégé issue de Doha n'est pas assorti de contraintes ni même de mesures chiffrées. Coquille vide de sens, son seul mérite est de promouvoir un sentiment de continuité avant un éventuel accord négocié en 2015 et entrant en vigueur en 2020. Il est vrai qu'il faut préparer soigneusement le terrain pour réussir à amener annuellement des milliers de délégués de la planète entière par avion dans les conventions de la CCNUCC et les loger dans des palaces, le tout pour évoquer le gaspillage des ressources... La machinerie bien huilée de ces cycles de rencontres diplomatiques n'aurait peut-être pas survécu à un échec.

La "prolongation" des accords de Kyoto sert donc avant tout à sauver la face et les intérêts du CCNUCC lui-même.

Alors que l'Europe s'enfonce dans la pauvreté et que le protocole de Kyoto se dissipe dans le folklore, la lutte contre un réchauffement climatique d'origine humaine très controversé semble plus que jamais un luxe inabordable.

04 décembre 2012

Les vingt ans du Non

Le 6 décembre 1992, la Suisse rejetait à 50,3% l'adhésion à l'Espace Économique Européen.

référendum,ue,diplomatieCe front du refus, mené par un certain Christoph Blocher, révélait une brèche béante entre le peuple et ses représentants, tous unanimement engagés dans la célébration de la construction européenne. Le Conseiller Fédéral Jean-Pascal Delamuraz eut à l'époque des mots très durs envers le résultat du scrutin populaire, évoquant un "dimanche noir".

Il se trompait, naturellement.

Deux décennies se sont écoulés, mais si les partisans du Non célèbrent encore leur victoire historique, il n'y a guère de raisons de pavoiser.

Certes, le sentiment pro-européen recule - il n'a jamais été aussi bas. Ils ne sont que 24% à estimer, rétrospectivement, que le refus de l'adhésion à l'EEE de 1992 était une "mauvaise idée". L'Union Européenne, vers laquelle l'EEE n'était qu'un marchepied, ne fait plus recette ; vu d'ici, chacun comprend que l'UE est de plus en plus dirigiste, antidémocratique, embourbée dans la crise de la dette, la récession et le chômage. Une génération plus tard, les atours de la mariée ne sont plus guère séduisants.

Pourtant, comme l'explique dans le quotidien Le Temps le professeur de droit zurichois Daniel Thürer (qui a "personnellement toujours regretté" la non-adhésion helvétique à l'EEE et considère que la souveraineté est "un mot dépassé", histoire de situer le personnage) la Suisse est, dans les faits, entrée dans l'Espace Économique Européen:

Il faut bien constater que tout ce que l’on a fait depuis 1992 avec les accords bilatéraux a consisté à mettre en place secteur par secteur les mêmes règles que celles de l’EEE. A deux exceptions près: nous n’avons pas d’accord sur la libre circulation des services, qui était contenue dans l’EEE; et nous avons Schengen, qui ne faisait pas partie de l’EEE.

 

A tout prendre, je ne suis pas sûr que l'adhésion de la Suisse à l'espace Schengen vaille la liberté des services... Pauvres Suisses! Ils pensaient échapper à l'Europe et s'en méfient aujourd'hui encore, sans réaliser que leurs élites les y ont amené, petit à petit pendant vingt ans, sans en avoir l'air. Voire même au vu et au su de tout le monde, lorsque la BNS décide sans en référer à personne d'adopter l'euro.

Officiellement, l'adhésion de la Suisse à l'Union Européenne n'est pas à l'ordre du jour ; en réalité, elle n'a jamais cessé d'être discutée. Hormis l'UDC, les partis de l'échiquier politique helvétique ont été et sont toujours de chauds partisans d'une adhésion à l'Union Européenne. Ils ont renoncé à communiquer sur ce thème en public pour des raisons tactiques, le soutien populaire faisant défaut, mais n'ont certainement pas changé d'avis.

Si bien qu'en fin de compte, partout où porte le regard, c'est l'impasse.

Les Suisses n'aiment pas l'Europe mais acceptent d'y entrer petit à petit, à leur rythme, en plébiscitant la voie bilatérale? Pas de chance, l'Union Européenne n'en veut plus. Même si ici certains font tout pour maintenir l'illusion (je pense notamment à René Schwok, Professeur à l’Institut européen de l’Université de Genève, qui ne ménage pas ses efforts dans ses interviews) Bruxelles n'a certainement pas l'intention de se fatiguer à négocier chaque nouveau règlement avec Berne, et Dieu sait qu'elle en produit à la pelle. L'UE exige l'automatisme, c'est-à-dire le renoncement à la souveraineté.

Les Suisses ne veulent pas entrer dans l'Union Européenne? Pourtant, ils continuent élection après élection à plébisciter, avec plus des deux-tiers des suffrages, des partis qui prônent directement l'adhésion ou de louvoyer pour y parvenir. Soit les électeurs votent sans comprendre qui ils élisent (une hypothèse qu'on ne peut pas exclure au vu de la force de l'habitude dans les décisions de vote) soit ils estiment que cet aspect des positions politiques n'a guère d'importance, qu'il s'agit d'un point secondaire d'un programme électoral...

C'est évidemment une erreur, et une erreur dangereuse. Alors que la situation économique se dégrade toujours davantage en Europe, que les diplomates européens cachent de plus en plus mal leur hargne contre notre petit pays, les tensions ne peuvent que s'aggraver. La Suisse, îlot de prospérité dans un continent à la dérive, irrite - précisément parce qu'elle existe.

référendum,ue,diplomatieNon seulement elle ne suit pas le modèle d'intégration européen mais elle en est devenue l'antithèse. La Confédération Helvétique montre que la voie de l'indépendance et de la souveraineté, la voie de la démocratie directe et de la subsidiarité, bref, toutes les valeurs aux antipodes de la construction européenne telle qu'elle s'observe depuis environ trente ans, mènent au succès.

Du point de vue du dogme européiste, la Suisse est une hérésie, au sens propre du terme.

Elle représente un danger vis-à-vis des institutions européennes non seulement parce qu'elle illustre de façon éclatante les fourvoiements de l'Europe de Bruxelles, mais aussi parce que son "mauvais exemple" pourrait se répandre, devenant une menace pour la construction européenne toute entière.

Les reproches, les menaces, les exigences de tribut et les sanctions vont pleuvoir dru dans quelques temps, encore plus que par le passé, aidés et encouragés par les élites politiques en faveur de l'adhésion à l'intérieur du pays. La question des relations entre la Suisse et l'UE promet de revenir centrale dans un avenir proche, et elle se posera en termes moins courtois.

Même si depuis vingt ans, la lutte pour la souveraineté helvétique est largement perdue - sacrifiée en tranches par des citoyens qui ne comprenaient pas vraiment ce qu'ils abandonnaient ici ou - il en reste encore quelques traces. C'est ce maigre héritage qu'il faut désormais défendre.

29 janvier 2012

Grèce: la tutelle ou la porte

Le forum de Davos se termine ce dimanche, date symbolique permettant de donner un petit florilège de la cacophonie sur la situation réelle en Grèce.

grece-europe.jpgLe commissaire européen aux Affaires économiques Olli Rehn y a ainsi déclaré "qu'un accord visant à réduire la dette de la Grèce interviendra probablement ce week-end, si ce n'est pas ce vendredi" - hum, je crois que pour vendredi, c'est râpé. Et le week-end risque d'être long. De son côté, le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a estimé que la "zone euro a fait des progrès spectaculaires pour sortir durablement de la crise de la dette qui la mine depuis décembre 2009".

Sortir durablement, quelle jolie formule!

Bizarrement, ces progrès "spectaculaires" n'empêchent pas certaines voix discordantes au sein des mêmes institutions européennes, dans lesquelles on perçoit distinctement le timbre de la panique:

Le Président de la Commission européenne José Manuel Barroso a appelé à tout faire pour éviter un défaut de paiement de la Grèce, dans un appel implicite à accroître l'aide au pays si nécessaire.

 

De son côté, le président de l'Eurogroupe et chef du gouvernement luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, dans un entretien dans le quotidien autrichien Standard, a déclaré que les Etats créditeurs de la Grèce devraient "renoncer à une partie de la dette grecque", comme les banques privées.

La question est centrale, car jusqu'à présent l'Allemagne exigeait que seul le secteur privé participe au désendettement de la Grèce. Selon le discours officiel, celui-ci serait "sur le point" d'accepter une décote qui laisse rêveur: il troquerait ses obligations contre des titres à 30 ans, portant sur environ 30% de la valeur initiale (soit une décote de 70%!) et avec des taux d'intérêt annuels quelque part entre 3 et 4%. Le tout de façon purement volontaire, bien entendu...

Et malgré tout, cela ne suffira pas!

Les autorités de la zone euro ont usé de tous les subterfuges possibles pour renégocier la dette grecque sans événement de crédit à cause des fameux CDS (une arnaque qui risque bien de se retourner contre eux, comme je l'explique ici). Mais c'est oublier un peu vite que l'Europe et le monde sont au chevet de la Grèce depuis un moment déjà, au travers de multiples organismes: FMI, Fonds Européen de Stabilité Financière, Banque Centrale Européenne. Organismes qui ont finalement ramassés pas mal de papier grec dans leur bilan. Doivent-ils eux aussi appliquer une "décote volontaire"? C'est toute la clé du débat qui se joue en coulisses.

L'enjeu est de taille, comme l'explique Irène Inchauspé dans les colonnes du Nouvel Observateur. La BCE a acheté pour environ 45 milliards de titres grecs pendant l'été 2011 avec une remise de 25 à 30% sur la valeur nominale des titres, qui commençaient déjà à se brader.

N'étant pas soumise à l'offre inique faite aux créanciers privés, la BCE peut récupérer le nominal de ces titres à expiration - à supposer que la Grèce se redresse et soit en mesure de payer, ce dont on peut douter. Elle touchera alors un joli pactole.

Mais si la Grèce boit la tasse et que la BCE est elle aussi amené à "faire un effort", elle devra ramener la valeur des titres à 30% de leur valeur faciale, comme les autres, soit une perte sèche de 16 milliards d'euros. On comprend que Mario Draghi tousse un peu.

Tant le FMI que le FESF sont dans la même situation: ils ont fait des prêts à la Grèce, pas des dons. Les taux étaient préférentiels mais ils s'attendent à retrouver leur mise. Le FMI est quelque peu protégé par son statut de créancier privilégié, il sera remboursé avant tout le monde si la Grèce rembourse qui que ce soit. Il n'en est pas de même pour le FESF. Une décote infligée aux obligations grecques obligerait les pays actionnaires à faire jouer leurs garanties et provisionner les pertes. Cela affectera joliment le bilan de l'Espagne et de l'Italie, deux contributeurs du fonds dont on connaît la forme olympique en ce moment; mais aussi l'Allemagne, qui estime avoir assez versé dans le tonneau des Danaïdes. Et l'Allemagne a misé toute sa crédibilité sur le fait que Nein, elle ne remettrait pas la main au porte-monnaie pour secourir l'Europe du Sud.

On le voit bien, même si un accord est finalement signé avec le secteur privé dans la joie et l'allégresse (promettant deux ou trois jours de hausse boursière) rien ne sera résolu.

Les tensions sont énormes. Elles viennent de se concrétiser samedi en deux communiqués. Le premier, intitulé "des pays de la zone euro veulent un contrôle UE de la Grèce" annonce franchement la volonté de mise sous tutelle d'Athènes:

Certains pays de la zone euro, dont l'Allemagne, veulent un contrôle européen permanent du budget de la Grèce, a déclaré samedi à l'AFP une source européenne. Il y a des discussions et des propositions au sein de la zone euro, dont une de l'Allemagne pour renforcer le contrôle des programmes et des mesures sur place, a déclaré cette source sous couvert d'anonymat, confirmant une information du Financial Times. Une expertise externe sur place pourrait être pilotée par les institutions européennes et devrait aussi avoir certains pouvoirs de décision, a ajouté cette source. (...)

Selon le Financial Times, un commissaire désigné par les ministres des Finances de la zone euro aurait le pouvoir d'opposer son veto à des décisions budgétaires prises par le gouvernement grec. Ce projet circule alors que des discussions se poursuivent à Athènes sur un effacement partiel de la dette grecque par ses créanciers privés, et que les dirigeants européens doivent se réunir lundi à Bruxelles pour adopter un nouveau traité budgétaire européen.

 

Les négociations en vue de cette mise sous tutelle impliquent les plus hauts niveaux de l'Etat allemand.

A moins d'une demi-heure d'intervalle, la réponse grecque fuse, "la Grèce exclut de céder sa souveraineté à l'UE sur la politique budgétaire" (tout en confirmant l'existence de négociations diplomatiques à ce sujet):

La Grèce exclut de céder sa souveraineté à l'UE en matière de politique budgétaire, ont indiqué à l'AFP des sources gouvernementales grecques, réagissant à une proposition notamment allemande en ce sens présentée à la zone euro.

Il y a effectivement un non-paper (note informelle) qui a été présenté à l'Eurogroupe pour la mise sous contrôle européen permanent du budget de la Grèce, mais la Grèce ne discute pas d'une telle éventualité, il est exclu que nous l'acceptions, ces compétences appartiennent à la souveraineté nationale, ont indiqué ces sources, après qu'une source européenne à Francfort eut confirmé l'existence d'une proposition de ce genre émanant de certains pays de la zone euro, dont l'Allemagne.

 

La réaction du gouvernement grec est compréhensible: la Grèce n'a pas vocation à être une colonie de l'Union Européenne. Pour peu démocratique que fut la mise en place des dirigeants actuels d'Athènes, leur légitimité est à des années-lumière d'un gouverneur de province nommé par Bruxelles. La réaction du peuple grec serait encore plus énorme; il ne faudrait pas envoyer juste un commissaire, mais carrément une force de maintien de la paix.

Malgré les discours véhéments, ce n'est pas demain la veille qu'on verra des tanks aux couleurs de l'Union patrouiller dans les ruelles du Pirée pour faire respecter le couvre-feu. Du reste, au vu de l'état de santé "resplendissant" des autres pays de la zone euro, on se demande bien quelles nouvelles recettes mirobolantes les élites européenne pourraient appliquer à la Grèce pour faire mieux. Des hausses d'impôt? Une baisse du salaire des fonctionnaires? Une décote volontaire de la dette négociée auprès des débiteurs? De grands projets nationaux de construction?..

Au milieu de ce tourbillon "d'accords imminents" et de "progrès spectaculaires" où ne sait plus où donner de la tête, la vérité pourrait être à la fois plus simple et plus perverse. Les dirigeants de la zone euro pourraient enfin avoir ouvert les yeux et réalisé que la Grèce ne s'en sortira pas sans passer par la case faillite.

La seule stratégie possible se limiterait dès lors à préserver les apparences.

volker-kauder.jpgL'interview de Volker Kauder dans le Spiegel Online où il explique que "la Grèce doit partir d'elle-même" de la zone euro prend tout son sens dans ce contexte. Le chef du groupe parlementaire de la CDU/CSU au Bundestag définit clairement la stratégie.

J'oubliais, M. Kauder est un des interlocuteurs allemands haut placés participant au projet de contrôle européen permanent du budget de la Grèce énoncé ci-dessus - simple coïncidence!

Comme il n'est pas question officiellement de forcer la Grèce à abandonner l'euro, ni de lui imposer une faillite, ni de l'évincer de l'Europe, et comme il n'est pas question non plus de laisser la marque indélébile d'un défaut de paiement d'un pays membre sur le CV de la zone euro, la seule sortie possible doit donner l'impression de venir d'Athènes.

Il faut que les autorités grecques décident d'elles-mêmes d'abandonner la zone euro et peut-être l'Europe avant de faire faillite, proprement, dans leur coin.

Si les autorités héllènes ne suivent pas ce scénario, il suffira de les y pousser. On leur présentera donc des conditions de soumission de plus en plus inacceptables - une mise sous tutelle budgétaire du pays, par exemple - jusqu'à ce qu'elles finissent par claquer la porte.

Les discussions entre l'Europe et la Grèce évoquent un couple battant de l'aile où l'un des deux commence à se comporter de façon odieuse pour forcer l'autre à mettre un terme à la relation.

Selon toute vraisemblance, la situation grecque est tellement catastrophique et les perspectives de sortie de crise si improbables que les acteurs institutionnels (les autres pays membres de la zone euro, le FMI et la BCE) en seront pour leurs frais, quelle que soit l'issue des négociations avec les créanciers privés. Perdu pour perdu, autant couper la branche pourrie de l'arbre, pensent-ils; seule l'incertitude des conséquences de l'éviction de la Grèce sur le secteur bancaire les freine encore, ainsi que quelques traités qu'il faudrait "retoucher". Mais rien d'incontournable.

L'idée de la zone euro unie et indivisible a vécu.

Et bien entendu, une fois le dossier grec refermé dans plus ou moins de douleur, il faudra s'attaquer à la faillite suivante, celle du Portugal.

Oui, vraiment, la zone euro fait des progrès spectaculaires pour sortir durablement de la crise de la dette. Et avec quel panache!

17 décembre 2011

La fin sans gloire de l'urgence climatique

Peut-être avez-vous suivi en début de semaine la conclusion des pérégrinations tragico-comiques des délégations diplomatiques internationales réunies à Durban, Afrique du Sud? Elles essayaient de donner un second souffle à la Lutte Contre le Réchauffement Climatique d'Origine Anthropique à travers un nouveau traité international remplaçant le Protocole de Kyoto.

Ou peut-être pas.

Entre la guerre civile en Syrie, lDurban.jpges gesticulations en vue des élections présidentielles françaises (ou celle du conseil fédéral ici-bas) ou la crise de la dette publique en zone euro, les négociations très difficiles menées par les délégués dans les salles de congrès des hôtels de luxe de la station balnéaire sud-africaine sont passées au second plan. Les reportages n'ont guère suscités l'empathie, coincés comme ils étaient entre la chronique sportive et la météo.

Cela vaut peut-être mieux, dans la mesure où le réchauffement climatique a officiellement cessé d'être un problème.

Ce n'est pas exactement de cette façon que l'information a été rapportée, c'est vrai. Le sommet de Durban s'est naturellement soldé par un "succès", comme tous les sommets avant lui - guillemets inclus. Il en va de la flamme de l'alarmisme militant: si elle n'est pas convenablement entretenue avec un zeste d'optimisme, elle risque de s'éteindre. Mais en réalité, trois jours de discussions non-stop n'ont permis d'aboutir sur rien. L'accord semble être sur la table...

Tous les pays, c'est-à-dire aussi la Chine et l'Inde, qui, après les Etats-Unis, ont donc fini par se rallier à la feuille de route défendue par l'Union européenne. Les trois principales « puissances émettrices » de gaz à effet de serre vont s'asseoir à la même table de négociation que les autres pays pour tenter de s'entendre en 2015 sur un accord global de réduction.

 

...Mais il est vide de sens:

Le futur traité global de réduction doit en effet entrer en vigueur « à partir de 2020 ». Une formulation qui exclut toute date ferme et ne revêt pas une réalité très contraignante (...) Il s'agira d'ici à 2020 de parvenir à « un protocole, un autre instrument légal ou une solution légale ayant une force légale ».

Durban se solde enfin par la mise en place du mécanisme de fonctionnement du Fonds vert. Annoncé l'an dernier à la conférence de Cancun, cet instrument doit aider financièrement les pays en développement à faire face au changement climatique. Il doit être alimenté de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020. Pour l'instant il reste une coquille vide.

 

En 2020, on reviendra à la table des négociations et on signera quelque chose. Eventuellement. Et il faudra le ratifier après. Si on a envie.

Signe des temps, les ONG présentes sur place sont loin de partager le sentiment de succès propagé par les médias: "Les pollueurs ont gagné, les peuples ont perdu", s'indigne Greenpeace Africa. Oxfam regrette que "les décisions prises dimanche matin [soient] bien en-deçà de ce qu'exige l'urgence climatique..."

Ah, oui, l'urgence climatique. On a failli l'oublier. Oxfam prévoit que le monde avance "comme un somnambule" vers un réchauffement de +4° à l'horizon 2100. D'autres annoncent entre +3,5° et +6°, à la louche. Toujours la même précision millimétrique. Alors que si les textes avaient été approuvés et signés, comme par magie la température mondiale n'aurait augmenté que de 2° en 2100, promis, juré!

Ces gens-là ne doutent de rien. Ils ignorent que la science progresse lentement et que les incertitudes sur les modèles climatiques sont abyssales. Enfermés dans leur délire, ils sont prêts à croire que la signature d'un diplomate au bas d'une feuille de papier aura une influence sur la température du monde. A moins qu'il ne s'agisse d'autre chose?

Luboš Motl, physicien tchèque, nous rapporte un éclairage particulier sur les valeurs de la "lutte contre le réchauffement" au travers de son examen d'un brouillon envoyé par Marc Morano, en discussion pour la dix-septième session de négociations:

Le document entier est une sorte de plaidoyer pro-marxiste. Tout ce qui est important dans ce document concerne la lutte des classes. Le monde entier est divisé entre [pays] riches et pauvres. Ces deux groupes sont traités de façon totalement opposée: le CO2 est un composé chimique différent dans différentes parties du monde. Le mot "développé" apparaît 236 fois (!) dans le document. Vous trouverez aussi quatre références à la "dette climatique". Quelle construction théorique! Vous pourriez aussi en apprendre sur les "Droits de la Terre-Mère", les "Droits de la Nature", et les "Droits des Peuples Indigènes" (cinq fois dans le texte.) Les droits de l'homme sont "en particulier" les droits des femmes, des enfants, des immigrés, et des peuples indigènes. Désolé les hommes!

 

Luboš Motl explique que Richard Feynman aurait pu participer à Durban 2011, tant ses écrits rappellent les problèmes fondamentaux inhérents à ces conférences:

J'ai commencé par dire que l'idée de tout distribuer équitablement est basé sur une théorie où il n'y a qu'une quantité fixe de ressources dans le monde, qu'en premier lieu nous l'aurions d'une façon ou d'une autre dérobé aux pays les plus pauvres, et que nous devrions leur rendre. Mais cette théorie ne prend pas en compte les raisons réelles des différences entre les pays - c'est-à-dire, la mise au point de nouvelles techniques d'agriculture, l'utilisation de machines pour l'agriculture et pour faire d'autres choses, et le fait que cette mécanisation requiert la concentration de capital. Ce n'est pas la ressource qui est importante, mais la capacité d'en produire. Mais je réalise maintenant que ces gens n'étaient pas dans la science; ils ne la comprenaient pas. Ils ne comprenaient pas la notion de technologie; ils ne comprenaient pas leur époque.

 

La lutte contre le réchauffement climatique d'origine humaine, nouvelle réincarnation de la doctrine tiers-mondiste? Cette vision expliquerait bien des choses; notamment, pourquoi le cycle des traités internationaux sauce Kyoto est arrivé à son terme.

En 2007, la Chine est devenue le premier pollueur mondial en valeur absolue, devant les Etats-Unis. Les autres pays en développement n'en sont pas encore là, mais l'accroissement rapide de leur niveau de richesse s'accompagne d'une augmentation de la production de CO2, assimilé à un polluant selon la vulgate réchauffiste.

Ces pays devraient logiquement passer de "victimes" à "coupables", mais n'en ont nullement envie. A l'inverse des Européens, ils ne veulent pas compromettre leur prospérité pour des chimères comme un prétendu réchauffement climatique à l'horizon 2100, soit quatre générations, selon des modèles climatiques incomplets et une science pétrie de mauvaise foi.

Le réalisme aura enterré le processus international, et aucune négociation-marathon ne le ressuscitera.

La prolongation du protocole de Kyoto en est paradoxalement la preuve la plus éclatante. Le Canada l'a officiellement abandonné il y a quelques jours. Les Etats-Unis ne l'ont jamais ratifié. La Chine, l'Inde, le Brésil, la Russie et toute une ribambelle de pays en voie de développement ne sont tout simplement pas concernés par la restriction des émissions. Leur adhésion au protocole est donc aussi enthousiaste que dénuée de responsabilités.

Seule l'Europe, enferrée dans les pires délires idéologiques, subit Kyoto de plein fouet. Mais le protocole de Kyoto proprement dit n'encadre plus que 15% des émissions de CO2 à l'échelle mondiale.

Quelle efficacité a un barrage obstruant 15% d'une rivière?

L'Europe fait cavalier seul, lancée telle Don Quichotte contre les moulins du réchauffement climatique d'origine humaine, persuadée que le monde entier charge avec elle.

Les délégués européens qui ont vanté la "réussite" de Durban croient-ils vraiment que les efforts européens en matière d'émission vont changer quoi que ce soit pour la planète Terre? On ne peut pas l'exclure entièrement, aussi grotesque l'hypothèse soit-elle. Mais je pense plutôt que la prolongation du protocole de Kyoto est une excuse pour perpétuer en Europe même la débauche de dirigisme et de clientélisme qu'implique la lutte bureaucratique contre le réchauffement climatique - un ensemble pléthorique de subventions pour des sources d'énergie non rentables, d'emplois verts dont chacun coûte en moyenne 3.7 postes dans l'économie privée, de taxes sur l'énergie, ou de cohortes de fonctionnaires chargés de toutes ces réglementations.

La gabegie continuera tant que les dirigeants européens auront assez de ressources à sacrifier à cette cause illusoire. La crise de la dette publique européenne mettra un terme au spectacle ; le dénouement surviendra bien avant 2020 et le nouveau traité.

Le soutien populaire à une cause martelée par les médias n'y change strictement rien et s'évanouira rapidement, si ce n'est déjà fait. Lorsque le chômage tutoie allègrement les 20%, que votre frigo est vide, que votre gouvernement vous écrase chaque semaine sous de nouveaux plans de rigueur et que l'économie entre en récession, la perspective de la température du globe en 2100 vous paraît lointaine, très lointaine. Les Espagnols se sentent-ils concernés par le réchauffement climatique? Les Grecs? Même la Suisse n'a pas les moyens.

A chaque génération son combat. Le nôtre n'est pas la température terrestre dans 90 ans, mais la faillite du modèle social-démocrate. Le défi nous occupera bien assez longtemps - et il est loin d'être gagné.

16 juin 2010

Accord UBS-USA: Ce n'est que le début

La presse remarque "l'avancée" que représente l'approbation de l'accord UBS-USA devant le Conseil National. Ils y voie une solution à la solution inextricable de la grande banque. Ils ne sont pas les seuls: devant cette victoire d’étape l'action UBS a clôturé en hausse de 2% à la bourse alors que l'indice SMI faisait du sur-place.

L'UBS, prise au piège d'avoir conseillé à ses clients américains de frauder l'IRS, a trouvé, avec le soutien du Conseil Fédéral suisse, un terrain d'entente avec l'appareil judiciaire américain: lui livrer les informations bancaires privées de milliers de titulaires de comptes en échange de l'abandon des poursuites. Belle entourloupe en vérité, permettant à la banque de se sortir d'affaire aux dépens de ses clients!

45353FK_ubs.jpgNe pas le faire aurait placé la banque en porte à faux entre un procès aux Etats-Unis - exigeant les noms de fraudeurs potentiels du fisc - et un procès en Suisse - pour avoir rompu le secret bancaire. A travers leur plan d'aide financier aux banques en difficultés les autorités suisses se sont retrouvées embarquées dans l'affaire et, depuis, naviguent à vue pour soutenir UBS et sauver ce qui peut l'être.

Mais la Suisse a encore quelques institutions qui ne permettent pas au gouvernement d'agir comme bon lui semble. L'accord doit être ratifié par le parlement.

Nous avons donc le Centre (Libéraux-Radicaux-PDC) qui veut de l'accord à n'importe quel prix. Lien avec les grandes entreprises, soutien de leurs conseillers fédéraux, tout est en place pour que les noms soient donnés au fisc américain, et que vogue la galère. Malheureusement, le Centre est en force au Conseil des Etats.

Nous avons la Gauche, menée par les Socialistes. Pour eux, toute cette affaire est pain béni: dans un cas ils tapent sur d'éventuels fraudeurs du fisc en livrant leur nom (échapper à la spoliation par l'Etat est le plus grave crime qui soit aux yeux d'un socialiste), de l'autre ils laissent les Etats-Unis taper sur des banquiers (ennemis de classe par excellence). Mais, histoire de ne pas laisser la partie filer facilement, les socialistes ont monnayé leur accord au Centre en réclamant un virage à gauche: une taxation sur les bonus et un contrôle politique accru sur les banques. L'appétit vient en mangeant.

Nous avons la Droite, c'est-à-dire l'UDC. L'accord bafoue des principes de l'Etat de Droit: présomption d'innocence, non-rétroactivité, accords internationaux (puisqu'un accord d'entraide existe déjà avec les USA, mais les autorités américaines ont décidé de passer outre) et enfin respect du secret bancaire, c'est-à-dire de la sphère privée. La pilule est difficile à avaler.

Et encore, il faut faire vite: selon les autorités américaines, qui semblent donner le la aux autorités suisses, l'accord doit être sous toit au 19 août ou l'entente scellée entre l'UBS et le procureur démocrate Carl Levin en échange de l'abandon des poursuites contre la banque pourrait bien aller à la poubelle.

Voilà les raisons des atermoiements parlementaires qui dureront jusqu'à vendredi.

Devant l'opposition de l'UDC, le Centre a tenté l'alliance avec la gauche, mais l'entente s'est effondrée. A force de trop tirer sur la corde, les socialistes ont tout perdu. L'UDC, elle, joue à fond le jeu politique parlementaire: soufflant le chaud et le froid, elle est parvenue à couler les visées socialistes de réforme, au grand dam de son chef Christian Levrat. Celui-ci n'a depuis de cesse de répéter que l'UDC est le "parti des banques" alors qu'au mieux, les conseillers nationaux UDC se sont au mieux contentés de voter blanc à un accord soutenu à bout de bras par PDC et Radicaux-Libéraux, qui, eux, n'ont pas droits à de tels qualificatifs. Allez comprendre!

Le sauvetage de l'UBS doit-il coûter sa réputation de fiabilité à la place financière helvétique? La sortie de crise judiciaire justifie-t-elle qu'on torde le bras à l'Etat de droit? Délicates questions. En réalité, selon moi l'UDC ne veut pas de cet accord et a trouvé les meilleurs moyens de le saborder: jouer la montre et finalement faire appel au peuple. Dans cette dernière hypothèse, il serait piquant, mais guère surprenant, que le référendum soit lancé par les partis de gauche! Mais la question portera alors sur l'accord final, dont les propositions socialistes sont absentes... Carton plein pour l'UDC.

L'UDC, que d'aucuns jugeaient trop prévisible, a très finement joué la partie. Cela suffit sans doute à expliquer la rage à peine contenue de MM. Levrat et Darbellay; mais ils n'ont pas le monopole de l'intrigue. Et à l'inverse des tractations de couloir pour évincer du gouvernement un  conseiller fédéral coupable d'avoir été compétent, l'affaire UBS-USA pourrait bien finir là où elle devrait: devant le corps électoral, seule instance démocratique à avoir assez de légitimité pour trancher sur un compromis touchant à des principes fondamentaux.

L'accord UBS-USA avance, certes, mais il faut encore voir dans quelle direction!