16 février 2019

Le Venezuela, une expérience réussie de socialisme

Pour comprendre d'où vient le Venezuela et ce qu'il est devenu aujourd'hui, il faut arriver à dire la vérité, à donner son nom au mal qui le frappe, car ce mal a un nom. La division entre l'époque bénie de Hugo Chávez et l'époque horrible de Nicolás Maduro n'a aucun sens. La trajectoire fatale est restée inchangée tout du long. Si Chávez n'était pas mort emporté par un cancer en 2013, le pays serait exactement dans le même état en 2019.

L'erreur que font beaucoup de gens - aidés en cela par des médias désireux de ne pas ternir des complices idéologiques - est de croire que le désastre vénézuélien serait lié à une combinaison d'incompétence et de bêtise. Ils ont tort. Le régime socialiste du Venezuela a perpétré le plus grand cambriolage de l'histoire et l'a exécuté à travers un plan parfaitement conçu.

Ce plan était de récupérer la richesse d'un pays entier pour la mettre entre les mains d'une poignée de leaders politiques à travers le pillage économique systématique, la destruction de la monnaie et l'appropriation de la compagnie pétrolière nationale. "Ce qui est arrivé au Venezuela n'est ni un désastre ni un accident - c'est le socialisme" explique Daniel Lacalle.

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"Une réussite de la révolution bolivarienne", proclame un slogan socialiste devant
un grand magasin aux étals pratiquement vides (cliquez pour agrandir)

Il est important de démonter les mensonges de la propagande du régime.

Le blocus imaginaire. Maduro est prompt à dénoncer les États-Unis et leur "blocus" comme responsables de l'effondrement économique du pays, mais les États-Unis sont aujourd'hui encore un des plus grands partenaires commerciaux du Venezuela. Le commerce entre les deux pays crût encore de 9% en 2018. Le Venezuela dispose d'accords de commerce bilatéraux avec plus de 70 pays. Le Chavisme, comme le Castrisme à Cuba, manipule ses partisans en leur faisant croire que les sanctions organisées contre l'élite politique du régime et l'utilisation frauduleuse des réserves financières du pays est un "blocus". Mais le seul blocus dont souffre le Venezuela est celui instauré par le Chavisme contre ses citoyens.

La fausse excuse des prix du pétrole. De tous les pays de l'OPEC, le Venezuela est le seul à souffrir d'une dépression économique et d'hyperinflation. Tous les pays producteurs de pétrole ont adapté leurs économies aux fluctuations des prix sans tomber dans la destruction économique et la pauvreté généralisée créée par le Chavisme au Venezuela. Chávez avait coutume de prétendre que "si le prix du pétrole tombe à zéro, le Venezuela ne souffrira même pas d'une crise". Mais ce ne fut même pas nécessaire. Le Venezuela gaspilla les revenus pétroliers de la première décennie sous l'égide de Chávez, lorsqu'ils prirent l'ascenseur de façon exponentielle, et détruisit toute trace de richesse après.

Le véritable coup d'état. Le seul coup qui fut perpétré est celui de Maduro lorsqu'il manipula des résultats électoraux qui ne furent d'ailleurs pas reconnus par la majeure partie des pays occidentaux, avec un mécanisme électoral dictatorial dont les résultats ne furent même pas acceptés par Smartmatic, la société en charge du système de vote. Le Chavisme a perverti les mécanismes de la démocratie pour réduire au silence et détruire l'Assemblée Nationale, et perpétuer le pouvoir de Maduro à travers des élections frauduleuses.

L'explication habituelle du "faux socialisme". Beaucoup de gens affirment que le régime du Venezuela n'est pas le véritable socialisme. Pourtant, si on peut caractériser le régime vénézuélien d'une quelconque façon c'est bien par son application parfaitement orthodoxe des recommandations et des pratiques préconisées dans les textes du socialisme, attaques systématiques contre le droit de propriété et collectivisation des moyens de production. Elles furent établies noir sur blanc dans le Plan Socialiste National 2007-2013: expropriation des sociétés privées, utilisation de la puissance des compagnies nationales à des fins politiques, contrôle des prix et création massive de monnaie.

Le casse du siècle

L'effondrement économique du Venezuela est le plus grand cambriolage de l'histoire. Il s'est fait selon trois angles différents.

Premier vol: l'expropriation. Le Centre pour la Diffusion de la Connaissance Économique (Cedice - Center for the Dissemination of Economic Knowledge) estime que plus de 2'500 sociétés ont été nationalisées de force par le régime Chávez-Maduro. La vaste majorité de ces entreprises sont maintenant en banqueroute, dévastées par une gestion socialiste. L'ONG Transparencia Venezuela, dans son rapport sur les sociétés propriétés de l'État au Venezuela, décrit la gestion de ces compagnies comme "catastrophiques", celle-ci reposant sur des critères politiques et idéologiques. Le résultat est évident: "au lieu d'augmenter la production, elle a diminué."

Deuxième vol: le détournement de Petróleos de Venezuela SA (PdVSA). En 1998, PdVSA produisait 3 millions et demi de barils par jour. Maintenant elle ne parvient plus à atteindre 1,3 millions. Dans l'intervalle, le gouvernement a multiplié le nombre d'employés, licenciant de nombreux ingénieurs vénézuéliens compétents pour les remplacer par des complices politiques du régime. La compagnie nationale passa de 25'000 employés en 1998 à 140'000 en 2017.

Petróleos de Venezuela devint, d'une des plus efficaces et des plus importantes compagnies pétrolières du monde, un désastre à deux doigts de la faillite. L'examen de leurs documents financiers montre que le gouvernement draina jusqu'à 12 milliards de dollars certaines années pour financer des projets politiques, détruisant la trésorerie, le bilan et le futur de la société. Ces fonds disparurent dans un réseau de clientélisme et dans les comptes off-shore des leaders du régime. Mais l'augmentation brutale des coûts, la déchéance spectaculaire des capacités de production et le pillage des caisses par les politiciens amena la société à s'endetter à hauteur de plus de 34 milliards de dollars, alors qu'elle était financièrement une des plus saines et une des plus profitables du monde.

Troisième vol: les salaires et l'épargne. L'inflation est la taxe la plus ignoble qui soit sur la pauvreté, réduisant à la misère absolue les éléments les plus faibles d'une société. Les conseillers économiques du régime de Chávez répétèrent sans relâche que "d'imprimer de la monnaie pour le peuple ne créerait pas d'inflation". La quantité de monnaie en circulation a augmenté exponentiellement, de 3'000% rien qu'en 2018 par exemple, détruisant tout pouvoir d'achat associé à cette monnaie.

La stratégie est simple et s'inscrit totalement dans la doctrine socialiste: le gouvernement augmente massivement ses dépenses, les subventions et l'emploi public. Il finance le tout en imprimant de la monnaie et en empruntant, tout en clamant que tout est sous contrôle parce que les responsables du Parti le décrètent ainsi. Ensuite, l'État ravage l'économie en nationalisant les entreprises, détruisant l'initiative privée et imposant des prix intenables car inférieurs aux coûts de production, non seulement pour des motifs démagogiques mais aussi à cause de la perte de pouvoir d'achat de la monnaie.

Ainsi, l'économie entre dans un cercle vicieux d'autodestruction. Le gouvernement dépense toujours plus en montants absolus. Il finance son budget en imprimant de plus en plus de monnaie sans valeur pendant que ses réserves de devises étrangères s'évaporent. La monnaie se résume à des morceaux de papiers portant des montants astronomiques, mais qui ne suffisent même plus à acheter du pain.

Conséquences locales et régionales

Les Socialistes clament toujours la main sur le cœur qu'ils se préoccupent d'égalité, mais parviennent à des résultats exactement opposés. Le Venezuela est aujourd'hui le pays le plus inégalitaire de toute l'Amérique Latine (ENCOVI, 2017) en plus d'être l'un des plus pauvres. En 2014, la pauvreté extrême atteignait 23,6% de la population ; en 2017, cette proportion monta à 61,2%. La pauvreté "simple" affectait 87% de la population en 2017, selon une étude de l'Université Centrale du Venezuela et de l'Université Simon Bolivar. Avec un indice de liberté économique de 25.9 calculé par l'Heritage Foundation, l'économie du Venezuela se classe en 179e position du classement 2019 - une des économies les moins libres du monde. Selon cette étude:

"L'impression de monnaie pour combler les déficits publics, associés au mauvais management d'une industrie désormais dominée par l'État, a amené à l'hyperinflation et à des pénuries de devises étrangères, de biens de consommation de base, à une dévaluation massive, et à l'effondrement de la production industrielle. Un plan économique lancé en août 2018 a inclus notamment le retrait de cinq zéros des montants scripturaux, une dévaluation massive et encore une augmentation de grande ampleur du salaire minimum au sein d'un interventionnisme politique extrêmement présent, d'un lourd contrôle étatique de l'économie, et d'un mépris total de l'État de Droit."


Pendant la dictature de Maduro l'inflation a atteint un million de pourcents et le FMI estime qu'elle sera de dix millions de pourcents fin 2019. Ces taux sont difficiles à appréhender. Ricardo Hausmann, professeur à l'Université de Harvard, illustre cette destruction de valeur par l'impression de monnaie: "Lorsque Chávez vint au pouvoir, le dollar était à 0.547 bolivars. Lorsque Maduro arriva au pouvoir, il était à 26 bolivars, une multiplication par 48. Maintenant Maduro a dévalué le bolivar à 6'000'000 contre un dollar, 231'000 fois plus que lorsqu'il est arrivé au pouvoir, et onze millions de fois plus que lorsque Chávez est arrivé au pouvoir". Après plusieurs augmentations d'un "salaire minimum" libellés en Bolivars sans valeur, les joyeux (et rares) bénéficiaires d'un emploi au Venezuela peuvent donc vivre avec l'équivalent de 17 dollars par mois... Mais tout ceci a été fait "dans l'intérêt du peuple", cela va de soi.

La descente aux enfers du Venezuela a amené à la ruine de millions de personnes. Les enfants vénézuéliens meurent littéralement de faim, on mange les animaux des zoos, la violence règne désormais partout, et plus de 7% de la population a fui le pays. Mais l'argent perdu ne l'a pas été pour tout le monde. Selon l'Assemblée Nationale, plus de 300 milliards de dollars américains ont été détournés par les caciques du régime et leur corruption, alors que le pays sombrait dans la pauvreté de masse et voyait son économie dévastée. Le socialisme mis en pratique, comme toujours.

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Le Venezuela est un tel paradis socialiste qu'il est nécessaire de bloquer les voies d'accès avec des containers pour empêcher l'aide internationale contre-révolutionnaire de pénétrer dans le pays (photo d'écran reportage ABC)

Le parcours "sans faute" du Venezuela le long de la trajectoire du socialisme permet de comprendre l'élan conservateur qui prend aujourd'hui toute l'Amérique du Sud. Sans même parler de la crise des réfugiés, le destin tragique des Vénézuéliens laminés, abêtis et affamés par le socialisme est un épouvantail qui éloignera les électeurs des autres pays de la région pendant au moins une génération - et peut-être plus, selon le temps qu'il faudra pour que le régime de Chávez et Maduro appartienne au passé et que le Venezuela se remette sur les rails. Il n'y a pas à chercher beaucoup plus loin la victoire d'un Jair Bolsonaro au Brésil, d'un Iván Duque Márquez en Colombie, d'un Mario Abdo Benítez au Paraguay...

Le prix à payer aura été exorbitant pour 32 millions de Vénézuélien, mais leur triste destin garde au moins une valeur d'exemple. On comprend d'autant mieux, en Occident, la propension des journalistes de gauche à éviter d'aborder objectivement le sujet du Venezuela, allant jusqu'à éviter de nommer le mal qui le frappe.

09 janvier 2019

Pour 2019, une bonne grosse crise financière?

L'époque est aux vœux. Les miens sont moins des souhaits qu'une simple prédiction: l'année 2019 risque d'être financièrement agitée.

Causes et conséquences

Revenons quelques mois en arrière. Il fait chaud. À l'occasion d'un anniversaire d'enfant, je discute avec une connaissance de l'épidémie de chantiers qu'on aperçoit depuis le balcon de son appartement lausannois. Il s'étonne de cette soudaine fièvre dans la construction.

- Les grues poussent de partout, c'est dingue...

- Ce sont les fonds de pension, entre autres. Ils cherchent à se débarrasser de leur cash.

- Et pourquoi ça?

- À cause des taux négatifs. Laissé sur un compte, l'argent s'évapore presque. La construction est une solution. On place l'argent dans les travaux immobiliers, qui permettent de générer du rendement via les loyers et plus tard, de réaliser une plus-value lors de la revente. Si tout va bien.

Nous discutons brièvement de la bulle immobilière en train de gonfler sous nos yeux. Il y avait un certain retard à rattraper sur la Côte, c'est indéniable, mais là, ce sont carrément de nouveaux quartiers, de nouvelles villes qui sortent de terre comme des champignons après une pluie d'automne. Mes pensées dérivent sur ce qui viendra ensuite: les innombrables appartements laissés vides, les habitants qui seront alors importés pour les remplir, et qui paiera in fine pour les loyers des uns et des autres. Quelque chose me dit que comme d'habitude, les Suisses n'en sortiront pas gagnants.

- Mais pourquoi la BNS s'est lancée dans cette politique de taux négatifs?

Pour le commun des mortels - c'est-à-dire tous les individus qui n'ont pas fait assez d'études pour perdre entièrement leur bon sens - les taux négatifs sont une absurdité, et ils ont raison, car c'en est une. Les enfants jouent, j'ai quelques minutes devant moi. J'explique que depuis 2008 les banques mal gérées se sont effondrées, puis ont été sauvées par les politiciens amis des banquiers avec l'argent des contribuables, puis que les États surendettés se sont eux-mêmes trouvés en difficultés et que les Banques Centrales sont venues à la rescousse... Dans cette succession de crises vague après vague, la BNS joue son rôle: saboter le Franc Suisse au moyen des taux négatifs afin d'éviter que la monnaie nationale ne se fasse remarquer en valant plus que les autres.

Les monnaies des autres pays sont en train de sombrer, mais nous, nous avons la BNS pour faire des trous dans la coque, par solidarité. C'est très suisse. Le terme d'années folles ayant été utilisé pour l'après-première-guerre mondiale, je me demande comment les historiens du futur qualifieront la période actuelle.

Les yeux de mon interlocuteur s'écarquillent.

- Alors tout ça, c'est encore à cause de la crise de 2008!

- Oui. Nous n'en sommes toujours pas sortis. Le dénouement n'a pas encore eu lieu.

Depuis plus de dix ans, nous nous débattons dans la crise entamée en 2008. Nous vivons une succession d'expédients, de manipulations des cours de bourse, de création de monnaie, de confiance entretenue à coup de mensonges, de bulles secondaires, de mésinvestissements. Mais même les mauvaises comédies ont une fin. 2019 pourrait bien être l'année où le rideau tombe.

Trump contre la FED

Donald-trump-happy.jpgTrump a commis une faute de communication majeure en début de mandat: il s'est approprié les records boursiers du moment, les attribuant à sa nouvelle gestion de l'Amérique. L'idée n'était pas absurde mais elle était précipitée, et surtout, dangereuse. Trump eut indéniablement un effet sur les marchés financiers - les quelques jours après son élection, tout au plus. Cela étant, d'autres tendances plus lourdes continuèrent à pousser les cours vers le haut, notamment l'argent bon marché proposé par la Réserve Fédérale Américaine, la FED.

Il y a une corrélation que beaucoup d'analystes connaissent bien aux États-Unis. Les réélections de Présidents et les bascules électorales entre Républicains et Démocrates sont bien plus liées à la performance économique du moment qu'à quoi que ce soit d'autre. Pour faire simple, tous les quatre ans, si les choses vont bien, le parti au pouvoir remet le couvert ; si elles vont mal, les Américains se tournent vers le challenger, peu importe qui est Républicain ou Démocrate. L'adage se vérifie depuis Jimmy Carter, au moins.

La FED, comme le reste du monde, avait parié sur l'élection de Clinton. L'élection de Trump la contraria grandement.

Se pourrait-il que la FED cherche à provoquer une crise boursière juste pour empêcher Trump de faire un second mandat? Chacun a le droit d'en douter, mais comme un petit graphique vaut mieux qu'un long discours, examinons les taux de la FED sur les quinze dernières années:

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Taux directeur de la FED de 2003 à 2019 (cliquez pour agrandir)

Pendant les huit ans de la Présidence Obama, la FED n'a fait que baisser les taux. Elle les a maintenus à un niveau plancher pendant sept ans. Du jamais vu.

Depuis que Trump est élu, la FED n'a fait que monter ses taux.

Mais regardons un peu avant: en 2004, les taux n'étaient que de 1% et Bush fut réélu. En revanche, pendant le second mandat du Texan, la FED monta ses taux à un rythme historiquement rapide, une façon comme une autre de favoriser l'alternance. Le ralentissement économique consécutif joua certainement un rôle dans le passage de témoin entre Républicains et Démocrates en 2008 - ainsi que dans l'éclatement de la bulle immobilière et la crise des subprimes.

Bien des gens douteront d'un tel machiavélisme. D'autres se rappelleront que ce les mêmes personnes qui vous expliquent froidement que la fin justifie les moyens. Du reste, les statistiques ne sont que des probabilités, elles n'ont rien d'infaillible. Si la FED "indépendante" a certainement un rôle dans la satisfaction générale et donc les sentiments des électeurs au moment des élections, elle n'est pas omnipotente, et ce pour deux raisons.

D'abord, les cours de bourse ne représentent pas fidèlement l'économie réelle. Les Américains eux-mêmes s'en rendirent bien compte pendant les années Obama où, après la crise de 2008, la bourse reprit des couleurs grâce aux vannes ouvertes par la FED pendant que l'activité réelle du pays stagnait, sans rapport avec les financiers qui sablaient le champagne. Cela vaut aussi dans l'autre sens: la crise déclenchée par la FED et sa récente hausse des taux a fait chuter les bourses mais n'affecte que très peu, voire pas du tout, l'économie réelle qui est bel et bien en grande forme grâce aux réformes de Trump.

Ensuite, les Américains (oui, même eux) ne sont pas complètement dupes des manœuvres de la FED. Lorsque Trump dit que la FED fait n'importe quoi en haussant ses taux d'une façon inutilement agressive, les Américains sont nombreux à être d'accord avec lui, et cela vaut aussi pour les analystes de Wall Street. Bien des gens détestent Trump, mais ceux qui sont prêts à accepter d'être ruinés pour qu'il parte en 2020 sont beaucoup moins nombreux. Si le grand public attribue les turbulences économiques à la FED plutôt qu'à Trump, la manœuvre échouera.

Il est trop tôt pour parier sur l'issue du combat homérique qui s'annonce outre-Atlantique entre la FED et la Maison Blanche. Résumons juste en disant que les agissements de la FED ressemblent à quelqu'un qui cherche à se débarrasser d'un gros rat en allumant un "incendie maîtrisé" au beau milieu d'un dépôt de munitions imbibé d'essence...

Alerte au Tsunami en Europe

Les banquiers centraux s'apprécient, mais seulement jusqu'à un certain point. On peut être sûr que les dirigeants de la BNS ont les yeux de Chimène pour ceux de la BCE, qui les méprisent, et que ceux de la BCE n'ont d'yeux que pour ceux de la FED, qui les méprisent ; quant à la FED, elle contemple surtout son nombril, et Trump, qu'elle méprise.

Malheureusement pour le Vieux Continent, la guérilla de la FED contre la Présidence Trump ne pouvait pas plus mal tomber.

Sclérosée par une économie anémique, le chômage de masse, des banques fragiles, des gouvernements surendettés, l'invasion des migrants, une social-démocratie en faillite, l'Europe ne va pas super-bien depuis 2008. La crise faillit emporter la Grèce et avec elle la construction européenne. Et même si depuis l'actualité a trouvé d'autres chats à fouetter, elle reste vulnérable. Il n'y a eu aucun Trump en Europe pour remettre l'économie sur les rails.

Au lieu d'aider l'économie du continent à décoller, la BCE s'est attelée depuis 2008 à une tâche beaucoup plus urgente, sauver les États de la faillite. Depuis dix ans, elle affecte donc l'essentiel de ses ressources à acheter de la dette publique (= étatique), ou, avec l'aide des politiciens, à forcer les banques privées à faire de même. Par exemple, l'interprétation européenne des règles du Comité de Bâle permet aux banques de ne pas avoir à compenser de risque en achetant de la dette publique, alors qu'elles doivent le faire en prêtant au secteur privé.

Le système bancaire européen a été orienté de façon à se charger de dette publique aux dépens des emprunteurs privés, ce qui a un effet direct sur la vitalité de l'économie. Cela explique pourquoi le PNB par habitant a diminué de 12% dans les six plus grandes économies de la zone euro dans les dix années depuis le début de la crise.

Mais toutes les dettes publiques ne se valent pas, et partant, tous les bilans des banques chargées de dettes publiques ne se valent plus non plus. Le résultat est un spread de plus en plus notable au sein du système de paiement interbancaire Target 2.

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Le déséquilibre systémique du mécanisme interbancaire Target 2 (cliquez pour agrandir)

Si vous vous posez la question, comme d'habitude l'Allemagne est en haut et les PIGS en bas. Puisque les pays partagent la même monnaie, ils ne peuvent pas faire varier la valeur de celle-ci face à des difficultés économiques. Les banques centrales des pays concernés se retrouvent donc à imprimer davantage d'Euros. Cela ne devrait pas avoir d'importance, mais un article de la BNS explique le contraire. Si un pays devait quitter la zone Euro, alors il devrait rembourser les sommes manquantes à la BCE, ou la laisser face à une ardoise.

La BCE a décidé d'arrêter ses "achats d'actifs" fin décembre, alors que leur légalité est disputée. Les débuts d'année sont propices aux bonnes résolutions, nous verrons combien de temps elles tiennent face à la prochaine bourrasque...

Pendant ce temps, la BNS s'amuse

Parmi les petites nouvelles discrètes de ces derniers jours, nous apprenons que la BNS perd de l'argent. Une paille - à peine 15 milliards de francs en 2018. D'ailleurs, nous expliquent les journalistes dès la deuxième phrase de chaque article sur le sujet, comme celui de Bilan, il n'y a pas péril en la demeure, puisqu'elle avait remporté un bénéfice record de 57 milliards en 2017. Ce rappel est fait pour que le lecteur fasse dans sa tête 57 - 15 = 42 et se dise "tout va bien, à ce rythme la BNS peut encore s'amuser quelques années."

Ce sentiment est renforcé par un autre passage destiné à rassurer le quidam sur la "manne" que la BNS verse chaque année aux Cantons:

[La] Confédération et les cantons auront droit à un montant supplémentaire de 1 milliard de francs, étant donné que le solde de la réserve pour distributions futures excède 20 milliards, après affectation du bénéfice. Le montant à distribuer, soit 2 milliards de francs au total, revient pour un tiers à la Confédération et pour deux tiers aux cantons, rappelle la BNS. A l'issue de ces versements, le solde de la réserve pour distributions futures s'établira à 45 milliards.


Voilà, nous sommes rassurés, il reste plein d'argent à la BNS pour verser des prébendes aux élus pendant encore plusieurs années.

Mais tout de même, donner un ou deux petits milliards, lorsqu'on en a 45 dans le bas de laine, n'est-ce pas un peu radin? Et puis, comment la BNS a fait pour gagner autant d'argent en 2017, et en perdre autant en 2018? En 2017, la BNS a gagné 57 milliards, soit l'équivalent de trois quarts du budget annuel de la Confédération. Et en 2018, en perdant 15 milliards, la BNS a perdu l'équivalent de 20% du budget annuel de la Confédération.

Les variations en gains et en pertes de la BNS sont absolument monstrueuses vis-à-vis du budget de la Confédération. Et là, on commence à comprendre le véritable problème: la BNS est devenu un mastodonte gigantesque par rapport à la Suisse. La Suisse est une fourmi perchée entre les épaules d'un taureau furieux et qui prie pour que celui-ci aille dans la bonne direction.

La BNS est devenue énorme parce qu'elle imprime depuis 2008 une quantité inimaginable de Francs Suisses et s'en sert ensuite pour s'amuser comme elle l'entend, suivant l'objectif très flou de "maintenir la stabilité des prix". La BNS joue donc quelques dizaines de milliards sur le marché des changes, place d'autres dizaines de milliards sur les marchés financiers, et ainsi de suite, et sans même avoir le moindre objectif de rendement! C'est drôlement pratique.

En août 2017, le grand public apprenait que la BNS possédait 84 milliards de dollars d'actions américaines, dont 2,76 milliards uniquement en actions Apple. Les informations étaient fournies par la SEC, le gendarme des marchés boursiers américains, et surtout pas par la BNS, décidément très discrète vis-à-vis de ceux que cette information devrait concerner au premier chef, comme le peuple suisse.

Vous avez peut-être une définition si souple de la notion de "stabilité des prix" en Suisse qu'il est normal, à vos yeux, que la BNS possède sur la bourse américaine des actions pour une valeur plus élevée que le budget annuel de la Confédération. Tant mieux pour vous.

Les autres comprendront avec effarement que la BNS s'est impliquée irrémédiablement trop loin. Elle mise trop d'argent, prend trop de risques. Elle évoque un joueur invétéré qui a devant lui plus de jetons que la valeur de la maison et les joue avec un enthousiasme débridé, sans penser aux conséquences. Il peut perdre, il peut gagner, mais même quand il gagne il rejoue encore, car il est surtout incapable de quitter la table.

Bonne année 2019

Comme on peut le voir, plusieurs facteurs semblent entrer en conjonction en ce début d'année pour un premier trimestre très "rock'n roll". D'autres facteurs encore peuvent entrer en jeu, comme une petite crise périphérique, le Brexit, ou la faillite d'un modeste établissement comme la Deutsche Bank, mais ne boudons pas notre plaisir, avec ce qu'il y a déjà au menu il faut avoir la foi chevillée au corps pour se dire que tout va bien se passer.

Cependant, on ne peut pas non plus exclure une intervention de "Draghi ex Machina" pour trouver une nouvelle astuce et permettre à la BCE d'imprimer des euros n'importe comment en prétendant que tout est sous contrôle. "Reculer pour mieux sauter" est la devise des banques occidentales depuis dix ans et elles ont toujours entretenu une relation suffisamment proche avec les politiciens pour tenir un peu plus longtemps. Les plus optimistes ont le droit de penser que les autorités trouveront bien encore quelque chose et qu'on tiendra une année de plus. Mais après dix ans de crise, même l'imagination commence à faire défaut.

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"La seule différence entre ces deux billets est votre conviction que l'un a plus de valeur que l'autre."

05 octobre 2016

La Deutsche Bank tousse, la finance s'enrhume

deutsche_bank_building.jpgSale temps pour la Deutsche Bank. Le premier établissement bancaire allemand est dans la tourmente - créant un "risque systémique qui effraye le monde financier" selon la RTS. Elle fait remonter les déboires de la banque à moins de trois semaines:

La crise actuelle a été déclenchée mi-septembre par la somme de 14 milliards de dollars réclamée par la justice américaine à la banque allemande pour solder un ancien litige aux États-Unis lié à la crise des subprimes.


Dans le même article, les journalistes précisent pourtant que le cours boursier de l'établissement a perdu la moitié de sa valeur depuis le début de l'année. Le phénomène est donc plus ancien. En fait, la banque perd des plumes depuis quasiment six ans:

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Après un rebond consécutif à la crise des subprimes, le parcours de la Deutsche Bank ressemble à une lente agonie.

Profits financiers, dette juridique

Après être tombée au fond du trou en 2009, l'action de la Deutsche Bank remonta jusqu'à un plus haut en 2010 mais n'a fait que descendre depuis. Pourquoi? Des erreurs dans la banque d'investissement, selon plusieurs analystes. Mais les pouvoirs publics ont aussi leur rôle.

En 1990, la banque chercha à grossir à travers des acquisitions. Elle acheta la banque britannique Morgan Grenfell en 1989 puis l'américaine Bankers Trust en 1999, ouvrant ainsi la voie dans la place new-yorkaise. Les affaires étaient profitables, mais risquées: avant la crise des subprimes, la banque opérait avec seulement 2% de fonds propres, une véritable danse sur le fil du rasoir.

Le management de la banque ne se contentait pas de bâtir une rentabilité financière aussi solide qu'un château de cartes ; l'attitude des dirigeants envers les lois fut pour le moins désinvolte. La banque fut ainsi condamnée en 2015 à une amende de 2,5 milliards de dollars pour avoir participé à une manipulation du taux interbancaire Libor aux États-Unis. Elle régla par ailleurs un accord négocié avec le régulateur des services financiers de New York (DFS) et la Réserve fédérale (Fed) pour cause de non-respect de l'embargo financier américain contre la Syrie et l'Iran. Elle est récemment accusée de faux comptes en Italie.

La récente amende en discussion, d'un montant présumé de 14 milliards de dollars, vient solder les responsabilités de la banque pour avoir vendu des crédits immobiliers à risque, les fameux subprimes menant à la crise de 2008.

Pendant des décennies, la Deutsche Bank multiplia les profits mais s'impliqua aussi dans de nombreux errements judiciaires qu'elle ne pouvait pas ignorer éternellement. L'addition se chiffre lourdement aujourd'hui.

Quand les règles prudentielles hâtent la chute

Tout cela pourrait peut-être se résumer à une simple question d'argent, ressource dont les grandes banques sont supposées disposer à profusion. Mais depuis 2008 et la crise, justement, les règles du jeu ont changé afin de prévenir l'impact des faillites bancaires. Elles ont un nom: Bâle III.

Les accords de Bâle prévoient une plus grande "résistance" des banques, notamment en exigeant davantage de fonds propres pour prémunir l'établissement contre tout mouvement de panique. Jérôme Legras, directeur de la recherche au sein de la société de gestion Axiom AI, explique:

"Deutsche Bank opérait avant la crise en 2007-2008 avec des fonds propres durs autour de 2%, alors qu'on demande aujourd'hui aux banques 12%. Quand on multiplie par six les exigences de fonds propres, ça fait dégringoler la rentabilité."


Malgré deux augmentations de capital en octobre 2010 et en juin 2014, les fonds propres de la Deutsche Bank continuèrent à s'étioler:

La banque d'investissement, qui générait encore 70% des profits de Deutsche Bank en 2007 selon le magazine Spiegel, est aujourd'hui "non rentable", ajoute Jérôme Legras, qui pointe le "tsunami réglementaire" qui a fait exploser ses coûts dans le sillage de la crise.


Aujourd'hui banque est à la recherche de nouveaux capitaux, et il en faudra - non seulement pour respecter la réglementation Bâle III, mais aussi pour solder les multiples amendes accumulées au cours des années de jouissance financière débridée...

Too big to save

Depuis des années, les taux d'intérêt des banques centrales ont diminué jusqu'à des montants nuls voire négatifs. Cela a considérablement affecté la rentabilité des banques et leur modèle d'affaire traditionnel. Comment réaliser des profits lorsque les intérêts sont au mieux symboliques? Toutes les banques de la place sont confrontées à ce défi. La Deutsche Bank choisit sans hésitation d'aller les chercher en bourse - avec les instruments financiers les plus risqués qui soient, options et produits dérivés.

Ayant bâti son nouveau modèle d'affaire sur la spéculation, il y eut quelque chose d'ironique à entendre le patron de la banque John Cryan accuser "certaines forces de marché" pour justifier la récente dégringolade du titre. "Je ne sais pas s'il faut rire ou pleurer de voir une banque qui a fait de la spéculation un modèle de développement venir maintenant se poser en victime de la spéculation", releva le ministre social-démocrate allemand Sigmar Gabriel, avant de fustiger la stratégie de "dirigeants irresponsables" de la banque.

L'image de l'arroseur arrosé est peut-être plaisante, mais n'apporte aucune solution. Éreintée par une semaine noire en bourse, la Deutsche Bank doit trouver une montagne d'argent frais. Les milliards d'amende infligés par les autorités américaines ressemblent à un coup de grâce.

Qui pourra lui venir en aide? Pas l'Allemagne, apparemment. Angela Merkel a exclu toute assistance, selon les nouveaux plans de sauvetage en vigueur dans l'UE au nom desquels les actionnaires et les créditeurs doivent passer à la caisse les premiers. "On ne peut pas changer les règles tous les six mois", a rappelé la Chancelière.

merkel_unhappy.jpgLa fermeté de la politicienne s'explique moins par le respect des règles diligentées par l'Allemagne que par l'impopularité de cette option auprès de l'opinion publique. Le parti Alternative pour l'Allemagne (AfD) doit jusqu'à son existence à la protestation populaire contre les sauvetages bancaires - la crise des migrants ne vint que plus tard.

Compte tenu de l'ascendant de l'AfD dans les dernières élections, une capitulation du gouvernement Merkel sur le dossier de la Deutsche Bank signifierait sans aucun doute la fin de la carrière politique de la Chancelière. A moins de patienter jusqu'à sa réélection en 2017, mais la Deutsche Bank tiendra-t-elle jusque-là?

En réalité, quels que soient les plans élaborés en coulisses, il n'est même pas certain que Berlin ait les moyens de sauver la banque. La Deutsche Bank est huit fois plus grosse que Lehman Brothers. Et à quoi pourrait servir l'apport de capitaux si la lancinante question de la rentabilité de l'établissement n'est pas réglée?

Risque systémique

La Deutsche Bank appartient clairement au club des établissements too big to fail - et pourrait même appartenir à celui des too big to save. L'exposition de l'établissement aux produits dérivés se montait fin 2015 à hauteur de 46'000 milliards d'euros, soit plus de treize fois le PIB de l'Allemagne. Certains analystes évoquent aujourd'hui une exposition de trente-cinq fois le PIB de l'Allemagne.

Non seulement des fonds ont pris des positions pour protéger leurs intérêts face à un effondrement total du cours de l'action (via les Credit-Default-Swaps ou CDS), mais d'autres ont entrepris de transférer leurs avoirs ailleurs - une hémorragie financière aggravant encore la situation de la banque.

En l'état actuel, le destin de la Deutsche Bank semble scellé. Mais s'il y a quelque chose que le monde financier a bien compris depuis 2008, c'est que toutes les règles du jeu peuvent être changées si l'urgence le demande. Les options sur la table sont donc probablement plus nombreuses qu'on ne le pense.

Un nouveau fonds européen sera-t-il créé? Angela Merkel changera-t-elle son fusil d'épaule en impliquant directement l'Allemagne? Le salut viendra-t-il de la BCE au nom de la "stabilité"? Pour l'heure, nul ne le sait, mais le graphique des dépendances interbancaires montre que l'inaction ne sera sans doute pas l'option privilégiée.

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Schéma des dépendances entre les Banques Globales d'Importance Systémique
(cliquez pour agrandir)

 

11 septembre 2015

Or: un petit problème d'inventaire

Les habitués de ce site savent faire la distinction entre l'or physique, c'est-à-dire le métal jaune bien connu, et les certificats d'or, c'est-à-dire un papier qui affirme que vous possédez une certaine quantité de ce métal jaune bien connu. Vous aurez beau dire que c'est du pareil au même, un certificat inspire rarement autant confiance que le poids d'un lingot dans la main.

Je m'étais attelé à préciser cette importante distinction alors que les stocks de la COMEX - un des plus grands dépositaires d'or physique dans le monde, situé à New York - touchaient un plus bas niveau historique. C'était il y a un an et demi.

Je suppose que depuis beaucoup de monde attendait le moment où les choses empireraient, ou au contraire pourraient pousser un ouf! de soulagement alors que les stocks "reviendraient à la normale".

C'est par le biais de Zerohedge, toujours sur le qui-vive, que nous apprenons que les records sont faits pour être battus. Certes depuis 2013 il y a eu des hauts et des bas... Et un gros, gros plus bas en ce moment.

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Le plus bas de fin 2013 est un souvenir.

Le stock d'or enregistré de la COMEX est descendu jusqu'à un niveau de 185'315 onces, soit moins de 6 tonnes.

Les deux stocks d'or de la COMEX

Les chambres fortes de la COMEX sont-elles vides? Non, car il faut faire la distinction entre l'or "disponible" et l'or "enregistré". Et pour comprendre la nuance entre les deux notions, un article de BullionVault - écrit lors du plus bas historique de 2013 - s'avère particulièrement éclairant.

Pour résumer simplement, il existe un "circuit de raffinement" de l'or. L'or arrive dans le circuit à travers des producteurs officiels dûment enregistrés qui se chargent de le récupérer auprès des mines ou du recyclage de bijouterie. Il est alors refondu avec une pureté garantie. Puis, il est acheminé jusqu'à un lieu de stockage comme la COMEX à travers des transporteurs de fonds agréés. De là, il pourra continuer sa route d'un entrepôt à un autre, sans jamais sortir du système, ou en ressortir, si un détenteur d'or souhaite obtenir physiquement son bien.

Dès que l'or sort du circuit, il ne peut y retourner qu'à travers les points d'entrée que représentent les producteurs officiels, une démarche lente et contraignante. Pensez à un passager qui quitte la zone d'embarquement d'un aéroport: il devra à nouveau se soumettre aux détecteurs de métaux et autres portiques de sécurité pour y revenir.

Pour s'éviter cette peine, l'or est le plus souvent gardé au coffre et change de main à travers des "certificats", des documents établissant le droit de propriété du porteur. Les certificats sont évidemment bien plus faciles à échanger que leur pesants en lingots, et encore plus lorsqu'ils sont comme aujourd'hui sous forme électronique.

De cette façon, la COMEX n'est rien d'autre qu'une chambre forte. Elle est utilisée comme telle par beaucoup de clients. Ils gardent leur or sur place, en sécurité, contre une certaine somme d'argent, comme n'importe quel coffre de banque. L'or ainsi stocké est qualifié de "disponible". Il peut être directement retiré par son propriétaire du moment.

Pourtant, même là la COMEX a montré quelques signes de fébrilité les années précédentes avec des lingots dont les numéros de série ne correspondaient pas ou des soupçons de fraude sur l'état des stocks. Une ombre plane sur l'or disponible - l'est-il réellement?

Mais les gardiens de l'or ont un autre rôle: celui de prêteur. Le deuxième stock d'or, celui correspondant au graphique ci-dessus, est l'or "enregistré". C'est un stock d'or placé en garantie, d'un produit financier structuré par exemple. Il est là pour indiquer que si toutes les choses tournent mal le liquidateur de l'affaire pourra se retourner et récupérer au moins la valeur fournie en garantie. C'est une forme d'hypothèque.

Un graphique de ZeroHedge montre l'évolution des deux stocks:

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Comme on le voit, les entrepôts de la COMEX sont loin d'être vides. Est-ce à dire que si la quantité d'or "enregistré" tombe à zéro, il n'y aura pas de problème?

Petite survente

Le grand public a entendu parler des produits structurés fin 2007 lorsqu'ils se sont effondrés sous le coup de la crise des subprimes. Les mécanismes découpant les hypothèques en tiers afin de les revendre ont peut-être disparu sous leur forme de l'époque mais il existe des milliers d'autres produits structurés dans les circuits économiques.

Le problème, comme en 2007 d'ailleurs, est que ces outils ont une fâcheuse tendance à s'empiler les uns sur les autres, dans un beau château de cartes qui met à mal toutes les "garanties" et les "assurances" dont on a bien voulu les affubler une fois que le tout s'effondre.

C'est un peu ce qui arrive avec les stocks enregistrés de la COMEX. S'ils s'amenuisent, c'est parce que l'or est progressivement converti en or "disponible" alors que des garanties sont activées.

Or, la COMEX tient d'autres registres - notamment l'utilisation faite de l'or "enregistré". Et le même lingot d'or peut être nanti en garantie (mis en gage) plusieurs fois, partant du principe que normalement toutes les garanties ne devraient pas être actionnées au même moment. Combien de fois? Deux fois? Cinq fois? Vingt fois? Vous êtes loin du compte!

Nous en sommes à 207,4 garanties par once d'or enregistré.

or,comex,faillite
(cliquez pour agrandir)

Autrement dit, pour chaque once d'or enregistré dans les stocks de la COMEX, il y a en moyenne 207,4 investisseurs différents qui peuvent prétendre y avoir droit. Lors du précédent pic de 2013, le rapport avait à peine dépassé un petit facteur de 120... Et la réalité pourrait être encore pire.

Il n'y a pas de limite supérieure au nombre de prétentions portées sur le même lingot, mais il arrive un moment où il n'y a plus d'or du tout pour les appuyer. Lorsque les volumes d'or enregistrés de la COMEX seront totalement vides (et nous n'en sommes plus très loin) des milliers d'engagements financiers verront le sol se dérober sous leurs pieds, reposant sur des garanties désormais vides qui ne vaudront même plus le papier sur lequel elles sont imprimées.

Ceci déclenchera une petite tempête financière, c'est à peu près certain. Et cela jettera un doute sur l'ensemble des stocks d'or détenus de par le monde - même en France où, autant que je sache, Marine Le Pen n'a jamais obtenu de réponse à sa demande d'audit des stocks d'or français - et surtout, de leur utilisation sous forme de garantie.

Car ce n'est pas tout d'avoir de l'or en stock, encore faut-il que vous en soyez le propriétaire réel.

08:00 Publié dans Economie, Monde | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : or, comex, faillite |  Facebook

05 juillet 2015

Oxi: la Grèce a choisi le Non!

"Pile ou Face", "Quitte ou Double", les termes de loterie n'ont pas manqué dans la presse pour qualifier le référendum grec de ce 5 juillet sur le plan d'aide de la Troïka au pays. Et maintenant, nous savons ce qu'en pensent les Grecs: Oxi, c'est-à-dire Non, à une large majorité de 60% selon les chiffres connus à cette heure.

grèce,faillite,référendum,alexis tsiprasPourtant, l'exercice est vain, et tous le savaient dès le départ.

Un référendum pour la forme

La question posée était la suivante:

Faut-il accepter le plan d'accord soumis par la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) lors de l'Eurogroupe du 25 juin?


Or, ce plan d'accord a officiellement expiré il y a quelques jours. Les partenaires européens de la Grèce ne se sont pas gênés pour le rappeler. Les Grecs se sont donc prononcés sur une proposition d'accord périmée, c'est-à-dire sans objet. Ni le Oui ni le Non n'auraient pu ressusciter des accords liés à une date butoir.

Le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble le fit remarquer avec son franc-parler habituel, toute nouvelle discussion avec les autorités grecques devrait recommencer sur la base d'un processus entièrement repris au départ, avec un nouveau mandat donné aux négociateurs par leurs gouvernements respectifs. Au premier juillet, en cessation de paiement vis-à-vis du FMI, la Grèce ne pouvait plus se prévaloir de négociations échues le 30 juin.

Qui pouvait voter Oui et croire qu'un vote populaire permettrait de remonter dans le temps?

Le piège démocratique

Deux institutions se sont penchées sur le scrutin grec: le Conseil de L'Europe et le Conseil d'Etat grec, le plus haut tribunal administratif du pays. Le premier estima que le référendum n'était pas conforme à ses standards, mais en tant qu'entité européenne ses conclusions furent largement ignorées ; le second rejeta le recours lancé par deux particuliers, mais il est difficile d'imaginer qu'il rendit son verdict en toute indépendance.

Face aux enjeux affichés, peu de voix se firent entendre sur la légalité du référendum. Cet aspect est pourtant crucial. Rares sont les pays démocratiques capables d'organiser un vote populaire à l'échelle nationale en seulement une semaine. Dans un pays ruiné et en partie insulaire comme la Grèce, cela tient de la gageure. Faute d'argent, il n'y eut aucune affiche officielle. L'incertitude régna longtemps rien que pour connaître l'intitulé exact de la question posée. Certains bureaux de votes ne disposaient pas ce dimanche de bulletins en nombre suffisant.

Les plus grandes réserves ne concernent toutefois pas l'organisation du scrutin proprement dit mais sa signification. Outre le fait que la proposition diplomatique sur laquelle portait la question était périmée, il n'y avait - et il n'y a toujours pas eu à ce jour - de présentation explicite sur ce qui se passerait suite à un Oui ou à un Non.

Comme le fit remarquer Christian Vanneste, le référendum grec du 5 juillet est quasiment un anti-référendum. Au lieu d'être invités à s'exprimer sur un texte de loi précis, de soupeser ses conséquences, de débattre de ses mérites, les Grecs ont été soumis à un choix binaire entre deux concepts jetés l'un contre l'autre - la "démocratie" contre "l'austérité". Alexis Tsipras lui-même n'a rien d'un démocrate ; il utilisa le référendum comme un moyen de pression. Alors même qu'il l'avait annoncé avec grandiloquence à ses compatriotes, il continua à négocier en coulisses pour éventuellement le retirer.

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L'appel aux urnes des Grecs n'a jamais été un mécanisme de prise de décision, mais une démonstration de force. L'Union Européenne y répondit par d'autres menaces, transformant une consultation populaire en guerre de tranchées qui laissera de profondes cicatrices au sein de la société civile hellénique, malgré la clarté du résultat. Le camp vainqueur sera désormais jugé responsable de tout ce qui arrivera.

Prochaine crise agendée au 20 juillet

Après une bouffée initiale en faveur du Non, le camp du Oui sembla renforcé à travers plusieurs sondages. L'arme démocratique semblait se retourner contre celui qui l'avait sortie de son fourreau. De fait, la survie de Syriza à la tête de l'Etat grec était bien finalement la seule question valide sur laquelle la population se prononcerait.

grèce,faillite,référendum,alexis tsiprasLe Non l'ayant emporté, Alexis Tsipras vient de gagner son pari et de renforcer sa position. Il envoie Jean-Claude Junker dans les cordes et le futur de l'Union Européenne dans les limbes. D'un autre côté, l'UE et la BCE n'ont plus de raisons de retenir leurs coups. Les créanciers ayant promis la fin du monde en cas de vote négatif, ils se retrouvent désormais au pied du mur. Soit ils envoient les cavaliers de l'apocalypse contre la Grèce, passant définitivement pour les méchants de l'histoire, soit ils restent inactifs, perdant toute crédibilité et renforçant les clones de Syriza à travers le continent - un choix perdant-perdant dont ils ne sortiront pas indemnes.

La situation grecque continuera d'être chaotique, mais sans vouloir faire preuve de trop de cynisme, les Grecs n'ont pas vraiment le choix. Bien qu'elles ne puissent se rapporter à ce que traverse la population grecque, les pays de l'Union Européenne risquent à leur tour de rencontrer quelques difficultés. Le 20 juillet, la Grèce devra rembourser 6,9 milliards d'euros au total, soit:

  • 3 milliards d'échéance des obligations d'État,
  • 468 millions au FMI,
  • 3,5 milliards à la BCE.

Si on imagine qu'elle laissera une nouvelle ardoise auprès du FMI, l'absence de paiement des autres créanciers aura de sérieuses conséquences. Les pays européens devront commencer à provisionner les pertes, comptées en milliards, sur leur propre bilan.

La faillite de la Grèce prendra alors un tour très concret, cette fois-ci pour ses créanciers européens. Nous verrons alors à l'initiative de qui les discussions reprendront!

Ce soir, Alexis Tsipras reste maître de la partie. L'émergence de documents du FMI attestant que la dette grecque n'est pas soutenable - ce que nous n'avons cessé de proclamer ici-même - apportera encore plus d'eau à son moulin. On se dirige donc inéluctablement vers un nouveau défaut officiel de la Grèce, cette fois-ci épongée par les autres États de la zone euro. En attendant que le Portugal avec Tempo de Avancar, l'Espagne avec Podemos ou l'Italie avec le Mouvement Cinq Étoiles ne réclament le même traitement, promettant l'explosion spectaculaire de l'union monétaire puis de l'union tout court.

Après l’œil du cyclone, la tempête.

30 juin 2015

L'Europe dans l'oeil du cyclone

Samedi 27 juin, à 1h 20 du matin heure locale en Grèce, Alexis Tsipras fit une fracassante déclaration télévisée, s'en remettant à un référendum pour valider ou non la poursuite de l'austérité telle que décidée par la Troïka (FMI, Commission Européenne et Banque Centrale Européenne). Tout le monde fut pris de court - si quelques rares individus purent se féliciter qu'on fasse enfin appel à un vote populaire, la décision arriva bien trop tard pour signifier autre chose que la conclusion d'un incroyable gâchis.

Récit d'un fiasco annoncé

Il faut revenir en arrière pour comprendre ce qui s'est passé ces deux dernières semaines. Le plan européen se terminant officiellement le 30 juin, il devenait de plus en plus pressant de parvenir à un accord, dans le but de libérer les 7,2 milliards d'euros de la dernière tranche du deuxième plan d'aide à la Grèce bloqués depuis l'automne dernier, et ce même si la dette grecque était insoutenable.

acropole.jpgOn négocia donc, s'envoyant propositions et contre-propositions, chacun déclarant avec un optimisme forcené qu'on était "à bout touchant". En fait il n'en était rien ; la discussion virait sans cesse au dialogue de sourds. Côté européen, on voulait des "engagements" et des "réformes" pour restaurer la compétitivité du pays et libérer l’État grec de l'énorme boulet de ses dépenses publiques, afin de le rendre à nouveau viable, tout en réclamant un engagement précis et sur la durée. Côté grec, on s'élevait contre les conséquences sociales de ce tour de vis face à une population fragilisée par des années de crise en réclamant un allègement de la dette elle-même.

L'illusion d'une solution sembla se dessiner lorsque M. Tsipras vint enfin avec de "nouvelles propositions" le 21 juin, lesquelles semblaient enfin correspondre - sur le papier tout au moins - aux objectifs financiers chiffrés formulés jusqu'alors par les Européens. L'optimisme soufflait à nouveau. Il se dissipa assez vite plus tard dans la semaine lorsque le FMI y opposa son veto et le fit tomber à l'eau. Retour à la case départ.

Il est facile de critiquer le FMI pour son application cruelle de critères financiers aveugles, selon la phraséologie à la mode, mais l'histoire n'est pas aussi simple. Le FMI eut au moins le mérite d'avoir présenté une position claire, sans louvoyer, depuis des mois: pour tenir debout, l’État grec devait couper dans ses dépenses. Les trois-quarts des dépenses de l'Etat grec ayant trait aux pensions et aux salaires, c'est par là qu'il fallait réformer.

Tsipras, en bon étatiste, voyait quant à lui le salut dans une augmentation des prélèvements ; de fait, le dernier accord proposé relevait pour 92% de hausses d'impôt et seulement pour 8% d'allègement des dépenses. Non seulement ce qui restait de l'économie grecque aurait été achevé, mais toutes les projections de revenu à court et moyen terme en devenaient totalement fantaisistes, même aux yeux des commissaires européens les plus enthousiastes.

Malheureusement, les propositions du FMI étaient tout aussi impensables pour Tsipras, ex-communiste pour lequel l’État est la finalité de la société. Rappelons par exemple que par pure bravade il réintégra les 2'600 fonctionnaires de la télévision publique dans leurs postes, au mépris de toute prudence financière. N'attribuons pas non plus tous les torts à Alexis Tsipras ; la société grecque est au bout du rouleau et les aînés et leur maigre retraite sont souvent le dernier revenu de familles dévastées par le chômage. Or, 45% des retraités grecs vivent déjà sous le seuil de pauvreté. De plus, tout projet d'accord ramené de Bruxelles aurait dû être validé par le Parlement grec où les radicaux de Syriza règnent ; ils n'auraient eu aucune hésitation à rejeter toute perspective d'une baisse du train de vie de l'Etat.

A quel moment étions-nous "à quelques centimètres" d'un accord, M. Moscovici?

Poker menteur

Les deux positions étant séparées par un gouffre, l'appel à la démocratie était une excellente idée, permettant de démêler un sac de nœuds à la source du problème: l'irrationalité d'une bonne partie de la population grecque, souhaitant à la fois rester dans la zone euro mais rejetant les règles permettant de s'y maintenir.

La déclaration d'Alexis Tsipras et son appel à la démocratie via un référendum aurait pu être un moment historique de génie politique ; à la place, ce fut un désastre.

Le génie eut été de faire cette déclaration une semaine plus tôt, de sorte que le vote puisse se tenir avant la date butoir du 30 juin et influer finalement sur les négociations. En annonçant un référendum tenu après la fin officielle du deuxième plan d'aide à la Grèce, la Troïka se retrouve libérée de toute obligation même en cas de résultat positif du vote.

Bien sûr, on écrira des ouvrages entiers sur cette étrange manœuvre. Depuis les élections de janvier portant Syriza au pouvoir, l'équipe gouvernementale avait eu le temps d'y penser. Estimait-elle que ce référendum tardif finirait par faire plier les créditeurs? Ou au contraire qu'un Non massif renforcerait son pouvoir dans la crise à venir alors que tout était perdu?

Chacun accordera telle ou telle intention à Alexis Tsipras et son équipe selon ses convictions politiques et l'habileté qu'il prête au personnage. Personnellement, il me semble que ce référendum s'apparente à une terrible erreur d'appréciation de la position européenne. Si la Grèce avait franchement opté pour l'affrontement, elle aurait pu le faire plus tôt et avec bien plus de chances de succès ; elle était mieux lotie et en position de force au début de l'année. Mais au contraire Athènes choisit la voie de la conciliation pendant des mois, s'épuisant dans l'intervalle. Rappelons qu'au mois de mai la Grèce ne parvint à rembourser ses mensualités qu'en exploitant une ligne de crédit d'urgence du FMI réservée aux catastrophes naturelles. Quel intérêt de choisir la voie de fierté et de l'opposition après avoir vidé les caisses jusqu'au dernier centime?

referendum_tsipras.jpgAlexis Tsipras fait penser à un joueur de poker recevant une mauvaise main, décidant de bluffer quand même, et finissant par engloutir tous ses jetons dans la manœuvre au lieu de se coucher quand il avait encore quelque chose.

Au moins l'épopée interminable de la dette grecque touche-t-elle à sa fin. Mais pour les créanciers de la Grèce, l'histoire est loin d'être finie.

Le Chaos en Grèce

La Grèce fera officiellement défaut le 30 juin au soir. Cela déclenchera une cascade de conséquences intérieures allant de l'introduction d'une nouvelle monnaie locale à des troubles civils qui ne manqueront pas d'égayer le séjour des touristes bloqués sur place (à moins de rallonger qui dix euros pour faire le plein du bus, qui vingt euros pour que le capitaine lève l'ancre de son navire).

Cette semaine encore, la Grèce vit au ralenti: gérant avec parcimonie ses dernières réserves de liquide en euro, elle bloque les retraits des clients des banques et ferme la bourse pour une semaine - à titre de comparaison, rappelons que même Wall Street ne fut fermée que trois jours en 2001 suite aux attentats du World Trace Center.

Viendra le référendum. Peut-être qu'en votant Non les Grecs choisiront courageusement de couper les amarres avec les créanciers qui les étranglent petit à petit depuis des années, rejoignant la liste de pays comme l'Argentine privés de tout accès aux marchés financiers internationaux et devant vivre sur leurs seules forces. Cela obligera le gouvernement à introduire une Nouvelle Drachme et à faire preuve de parcimonie dans ses dépenses - impossible de continuer à s'offrir une paix sociale à crédit, ce qui est plutôt une bonne chose, mais qui sera bien difficile à avaler de la part d'un gouvernement d'extrême-gauche.

Si les Grecs votent Oui, la situation sera autrement plus chaotique ; on peut vraisemblablement s'attendre à ce que le gouvernement Syriza démissionne et à de nouvelles élections, bien malin qui peut dire quel parti en sortira vainqueur. L'UE aura reçu mandat pour s'atteler encore une fois à un nouveau plan d'aide, forcément insuffisant puisque la dette grecque n'est pas soutenable ; ce qui amènera de nouvelles mesures de rigueur, etc. donc un probable retour à la case départ qui a amené Syriza à cristalliser le mécontentement. Là encore l'introduction d'une nouvelle monnaie locale semble quasiment inévitable.

Les Grecs se préparent quoi qu'il advienne à des lendemains difficiles (leurs banques devraient faire faillite le 6 juillet) mais au moins en quittant l'euro et l'Union Européenne auront-ils une chance de reprendre pour de bon leur destin en main, et tant pis pour la monnaie unique.

Le Chaos dans l'Union Européenne

La cessation de paiement grecque résonne comme un échec bien plus grave pour l'Union Européenne que pour la Grèce et ses 11 millions d'habitants.

L'UE est un projet politique qui s'inscrit dans le sens de l'histoire telle que ses élites se l'imaginent. Dans cette conception du projet européen, tout retour en arrière est impossible, la fusion est l'objectif et la vitesse de progression la seule possibilité d'ajustement. La faillite de la Grèce fera s'effondrer ce château de cartes idéologique. L'UE apparaîtra comme faillible, la zone euro comme friable et le projet européen comme chimérique.

Si les élites européennes ont fait preuve de tant de fermeté face à la dette grecque, ce n'est pas que pour sauver les banques et leurs bilans mais également pour faire barrage aux clones de Syriza aux portes du pouvoir dans d'autres pays en crise de l'Europe, comme Podemos en Espagne. L'idéal eut été de briser et de décrédibiliser Syriza en forçant Alexis Tsipras à démissionner tout en acceptant le programme de la Troïka, mais malheureusement le destin ne se plie pas forcément au script prévu.

Comment chasse-t-on un pays de la zone euro? Le peut-on seulement? Et qu'en est-il de l'Union Européenne? Peut-elle expulser un de ses membres? Comment? Et que faire si le mauvais élève se révèle récalcitrant?

Les élites politiques de l'UE auront bien du pain sur la planche pour savoir comment détricoter les dizaines de traités croisés qui constituent le désormais bien mal nommé "acquis européen" - ainsi que l'attribution des 312 milliards d'euros d'ardoise que la Grèce ne remboursera probablement jamais. On verra bien ce que donnent ces fameux stress tests bancaires finalement...

La Grèce a encore un rôle à jouer en Europe: elle a valeur d'exemple. Si elle sort de la zone euro et parvient à rebondir, la crédibilité de l'UE sera définitivement brisée. Si elle plonge dans les abîmes de la misère, elle pourra servir de repoussoir à d'autres pays tentés eux aussi de renégocier leurs dettes, osant remettre en question la hiérarchie européenne. Il n'est donc pas exclu que l'Europe politique exerce un maximum de violence et de mesures de rétorsion contre cette Grèce revêche, juste pour l'aider à réaliser son destin expiatoire.

Les divorces se déroulent rarement dans la bonne humeur.