15 octobre 2012

Renens, le pays où les impôts ne baissent jamais

Alors que Renens a choisi l'endettement massif et la hausse d'impôt en 2012 (combinaison ô combien prudente par les temps qui courent) les débats de jeudi dernier sur l'arrêté d'imposition 2013 étaient l'occasion de ramener la question sur le tapis.

C'est ainsi qu'une courageuse conseillère communale UDC vint à la tribune pour plaider un humble amendement dont voici grosso-modo la teneur:

La situation économique helvétique se détériore. Cela vaut pour tous les cantons et toutes les communes, comme l'affaire des IRL le montre. Et même si aujourd'hui l'ancienne filiale renanaise semble avoir un nouvel avenir, le processus qui l'a sauvé aura laissé un bon nombre de salariés sur le carreau.

En ces temps difficile, la ville de Renens doit montrer qu'elle est capable de faire aussi bien avec moins, mais surtout, que l'effort fiscal est partagé.

L'UDC Renens propose donc d'amender l'arrêté d'imposition 2013 pour baisser d'un point l'imposition de la commune, c'est-à-dire de revenir à la situation prévalant jusqu'en 2011.

Bien que modeste, cette baisse d'impôt montrera que la fiscalité de Renens n'est pas éternellement orientée à la hausse.

Les contribuables et les entreprises doivent se sentir aidés, et ne plus avoir l'impression qu'ils sont les seuls à devoir se serrer la ceinture.

 

C'était sans doute trop demander. Renens est devenu un enfer fiscal et a bien l'intention de le rester. L'amendement fut repoussé "à une large majorité", ce qui n'a rien de bien étonnant compte tenu de la composition politique du Conseil Communal.

Vous seriez plus surpris en revanche d'apprendre que le PLR s'est massivement abstenu. Le centre-droit de Renens s'accommode décidément bien rapidement des hausses d'impôt qu'il prétend combattre...

Les déclarations pas si vieilles comme quoi cette hausse d'impôt serait "temporaire" font sourire - sauf si c'était pour évoquer de nouvelles hausses, bien entendu! Avec l'assentiment d'une droite bien peu combative, la stratégie fiscale de la gauche - à Renens comme ailleurs - peut plus que jamais prendre comme emblème la Roue à rochet:

fiscalité,plr,courage

04 octobre 2012

Une belle brochette d'entrepreneurs

Il y a quelques jours, François Hollande a décrété un "choc fiscal" pour l'année 2013, dont une taxe sur la plus-value de cession d'entreprise portée à 60% (!) qui tuera pour de bon ce qui reste de l'économie française.

geonpi.jpgUn groupe d'amis décide de protester en créant un groupe facebook des "pigeons", protestant contre l'injuste fiscalité pénalisant les preneurs de risque - en plus de toutes les taxes qui les étranglent au quotidien - et les conséquences de telles mesures sur l'entrepreneur, seul et unique moteur de la croissance.

La notoriété de l'initiative se répand comme un feu de brousse.

Il fallait donc une réaction: c'est Libération qui s'y colle hier, ouvrant une tribune à "Nous, entrepreneurs...", groupe d'individus affichant sans complexe son amour inconditionnel des impôts et de la fiscalité en général, comme en témoigne ce bel extrait plein de bravoure:

Nous – créateurs et patrons de PME - ne nous considérons pas comme une caste de citoyens supérieurs, dont les revenus devraient bénéficier d’un traitement fiscal de faveur (sic). Nous soutenons tout ce qui va dans le sens de l'équité et de la simplification de l’impôt. Nous soutenons donc le principe de taxation égale des revenus du travail et du capital, gage de relations sociales durables au sein de nos entreprises et d’effort partagé.

 

Les sept signataires de cette tribune - peu suivie par la population, semble-t-il - s'auto-proclament porte-parole de tous les créateurs et patrons de PME sans la moindre hésitation. Peut-être ont-ils réellement créés quelque chose, mais il y a entreprise et entreprise: une bonne partie de ces start-up, suivant une tradition bien française, a toutes les chances d'être des excroissances de grosses sociétés para-publiques. A mi-chemin entre le placard doré et le détournement de fonds, la méthode s'avère bien pratique pour organiser des plus-values entre camarades de promotion, régalant la galerie grâce à un gros client captif et peu regardant à la dépense.

Du premier signataire de la liste, Alain Assouline - candidat socialiste du Val-d'Oise - au dernier, dont les références de l'entreprise La Netscouade fleurent bon le renvoi d'ascenseur (conception de site pour la Mairie de Paris, Europe Ecologie, Haut Commissariat aux Solidarités, Mobilité Durable et j'en passe...) les "entrepreneurs" cités dans Libération ressemblent fort à une sous-espèce peu pressée de se confronter au consommateur dans un marché concurrentiel, préférant vivre dans un environnement calme et protégé, biberonnés d'argent public par des voies détournées.

On comprend d'autant mieux leur réticence face à tout mouvement de contestation du volet fiscal puisque cela remettrait complètement en question leur business model - surtout le chapitre "recherche de clientèle". Du reste, je ne donne pas deux ans à ces pseudo start-up. Compte tenu des difficultés financières de l'Etat français, il va falloir réduire la voilure, même pour la conception de site web par des copains.

Là où le mouvement des "pigeons" part d'une conversation désabusée entre des amis avant de recevoir un écho légitime - et suivi d'effet - la tribune de Libération ressemble à une vilaine opération de communication organisée par le parti, employant sans vergogne la bonne vieille technique communiste de l'appropriation du discours:

"Nous parlons au nom de tout le monde, alors, taisez-vous!"

26 septembre 2012

Riches et sereins

En ces temps de crise il est de bon ton de vitupérer contre les "riches" - qui ne participent en rien au budget national comme chacun sait - et de maquiller d'un discours convenable la convoitise la plus dégoulinante.

La mode a atteint même le Canada où la nouvelle Premier Ministre québécoise Pauline Marois fait peu de mystère de son envie de tondre le mouton plus près de la peau. Astucieuse, elle ne vise pas les vrais milliardaires, mais seulement les plus aisés, ceux qui gagnent 130'000 dollars canadiens annuels, qui ont l'avantage d'être infiniment plus nombreux (même si quelques milliardaires se glissent éventuellement dans le tas). Cette population représente seulement 2,3% des contribuables, mais contribue au tiers des montants récoltés au nom de l'impôt sur le revenu.

En effet, il y a riche et riche, et les plus fortunés n'ont pas de gros souci à se faire, comme nous l'apprend une dépêche pleine d'ironie au sujet de la... France, où l'imposition est pourtant un sport national. A bon chat, bon rat, comme on dit:

As de "l'optimisation" des impôts, les conseillers en patrimoine et autres avocats fiscalistes se montrent sereins face aux hausses d'impôts annoncées pour l'an prochain, qui pourraient même attirer plus de riches contribuables dans leurs cabinets.

"La complexité du droit fiscal français est absurde et augmente chaque année", constate Dominique Laurent, avocat fiscaliste parmi les 482 inscrits sous cette spécialité au barreau de Paris, qui joue des subtilités des 3'000 pages du Code des impôts au service des très fortunés.

 

impots.jpgCar tout le monde n'a pas les moyens de se payer les services d'un expert dont les tarifs dépassent les 300€ de l'heure. Et au final, ce sont les moins riches qui payent:

[Les niches fiscales de l'impôt sur le revenu dont le gouvernement veut abaisser le plafond] "ne concernent que les gens modérément fortunés", juge Me Laurent, quand ses clients "utilisent d'autres systèmes, peu connus du grand public", par exemple pour réduire leurs revenus du travail.

 

En d'autres termes, la classe moyenne-supérieure passera à la caisse mais les plus gros poissons n'ont guère de souci à se faire.

L'économiste Thomas Piketty n'hésite pas à afficher la couleur: "les hausses d'impôts sont une excellente nouvelle pour les conseillers fiscaux, une mauvaise nouvelle pour tous les autres". Les riches peuvent continuer de s'en sortir grâce aux niches et exonérations, explique-t-il. D'autres experts citent par exemple les investissements dans les PME innovantes (FCPI), l'épargne retraite (PERP), ou l'investissement dans l'Outre-mer qui échappe au bien mal nommé "plafonnement global".

À partir de quand cela vaut-il la peine de consulter, docteur? Les experts de la fiscalité situent la limite inférieure autour du taux marginal d'imposition à 30%, soit 26'420€ par part. On peut aussi avoir un patrimoine raisonnable, 100'000€ minimum, pour accéder à l'univers sélectif des banques privées.

Même sans atteindre ces montants, face à la jungle du code des impôts, l'optimisation fiscale semble en France un marché en pleine expansion. Internet aidant, les coûts baissent et permettent à bien des sites de surfer sur la vague: Defisca, Legal & General ou, annonçant clairement la couleur, impôts moins chers.

La plupart de ces sites proposent des investissements immobiliers basés sur le dispositif "Scellier", mais celui-ci est en sursis. Ce n'est pourtant pas un problème, car s'il disparaît c'est pour mieux laisser la place à son successeur, le dispositif Duflot, qualifié selon les professionnels - et même selon la ministre (!) - de "plus avantageux mais moins accessible". Je reformule: encore plus intéressant pour les très riches.

Nicolas Sarkozy en aurait rêvé, la gauche l'a fait!

On aurait tort de s'étonner: les baillis de la gauche française sont fortunés, et pas qu'un peu. Oui, on peut être riche et socialiste, mais pour que l'association fonctionne bien, mieux vaut être vraiment nanti, quitte à entretenir un vague semblant de discrétion:

Les politiques fortunés ou aisés tentent de ne pas faire étalage de leurs biens, voire de les cacher. Laurent Fabius, dans sa jeunesse, a réduit le rôle de son père, éminent antiquaire, à celui de "brocanteur". Le couple Badinter - monsieur a été un avocat à succès et madame est l'héritière de Bleustein-Blanchet - est d'une discrétion à toute épreuve côté train de vie. Jack Lang n'en finit pas de se justifier de posséder un "modeste" appartement place des Vosges à Paris. Parfois, les digues craquent. Les socialistes détournent alors pudiquement leur regard. Ils n'ont pas aimé que soient étalés sur la place publique les goûts de luxe de l'ancien ministre des Affaires étrangères Roland Dumas. Encore moins que les ennuis judiciaires de Dominique Strauss-Kahn aux États-Unis aient révélé l'ampleur de la fortune de sa femme, Anne Sinclair, et rappelé ses propres penchants pour l'argent facile. (...)

 

Quoi de surprenant? Les socialistes, la main sur le coeur, sont prompts à prétendre vouloir aider le monde entier, mais si l'apparente générosité du projet socialiste (qui se conjugue toujours mieux avec l'argent du voisin) est en conflit direct avec une autre valeur centrale de leur mode de pensée, l'élitisme. Et quel meilleur moyen de prouver sa place dans l'élite qu'une bonne grosse fortune se comptant en millions?

Alors même qu'il prétend y mettre fin, les niches fiscales conçues par le gouvernement français ne se sont jamais aussi bien portées. Elles impliquent juste des manoeuvres de plus en plus difficiles à atteindre pour les quelques Français parvenant un peu à sortir la tête de l'eau, cadres supérieurs du privé ou couples où homme et femme travaillent d'arrache-pied dans quelque profession bien payée. Cette minorité-là est inexorablement ramenée dans le giron de la classe moyenne et de ses fins de mois difficiles. Mais les autres, ceux qui voguent dans la stratosphère, n'ont pas de raison de perdre le sourire...

Il y aurait bien des moyens d'exercer enfin une réelle équité dans le code des impôts: en le simplifiant, par exemple. Ou en mettant un terme une bonne fois pour toute aux niches fiscales et non en cherchant à "plafonner" certaines d'entre elles - et je n'ose prononcer le nom de la Flat Tax.

Toutes ces réformes, justifiables par un gouvernement de gauche, se heurtent pourtant à l'écueil de la réalité: il y a aussi nombre de riches dans l'Armée du Bien. Ceux-là, bizarrement, ne sont pas trop pressés de renoncer à leur fortune au nom de l'intérêt général. Ils ont leurs relais au sein de la majorité en place, quand ils ne siège pas carrément avec elle.

Autant dire que la fin des cabinets d'optimisation fiscale n'est pas pour demain.

11 septembre 2012

La grande classe de Libération

La une de Libération d'hier fait parler d'elle, et pour cause: le Voici de la gauche française bat de nouveaux records de médiocrité vindicative à l'encontre de Bernard Arnault:

 une_libe.jpg

La phrase est un détournement de la fameuse réplique "Casse-toi pauvre con!" de Nicolas Sarkozy. Mais si le Président français s'était fait surprendre à l'image avec une saillie aussi improvisée que vulgaire contre un homme qui refusait de lui serrer la main, la couverture d'un quotidien d'audience nationale élaboré par une rédaction n'est pas la même chose. Bernard Arnault ne s'y est pas trompé et a immédiatement porté plainte contre Libération pour "injures publiques". Même en s'essayant tardivement à l'humour, le quotidien de gauche échappera difficilement à une condamnation.

De quoi serait coupable M. Arnault pour mériter pareil qualificatif? Le fait est que, jusqu'à preuve du contraire, il n'a pas volé sa fortune. Il l'a obtenu à travers des clients que nul ne forçait à acheter ses produits. Année après année, ses entreprises ont payé les impôts légaux, lui l'impôt sur le revenu, l'ISF, la TVA, la CSG et tous les innombrables prélèvements imaginés par l'Etat français, y compris les charges salariales pesant sur les milliers d'employés de LVMH. Le groupe génère des milliards de revenus fiscaux.

Sur le mérite des uns et des autres, François Fillon, sur Europe 1, a eu les mots justes:

"Qui est le plus patriote dans ce pays? Est-ce que c'est quelqu'un qui a créé des milliers d'emplois, qui paie et fait payer des milliards d'euros d'impôts, quelqu'un dont on admire le travail partout dans le monde ou ceux qui écrivent ces papiers?"


Reste à aborder la demande de nationalité belge par le patron du groupe LVMH. Cette manoeuvre à but fiscal s'inscrirait en opposition à la ligne de "l'effort" réclamée par le Premier Ministre Jean-Marc Ayrault:

"En France, on sait qu'il y a des efforts à faire pour réussir le redressement du pays, on sait qu'il y a une attente très forte pour que cet effort soit justement réparti."


Justement réparti? Si seulement! On cherchera en vain la "juste répartition" de l'effort au niveau du train de vie de l'Etat, par exemple. Trente ans que davantage d'impôts sont réclamés aux Français sans jamais que l'Etat ne parvienne ne serait-ce qu'à l'équilibre budgétaire!

La justice fiscale est à la justice ce que la musique militaire est à la musique. Le mode de pensée socialiste prévalant en France est encore resté bloqué aux premières lunes du marxisme: les riches, coupables de l'histoire au travers du prisme de la lutte des classes, doivent être sacrifiés sur l'autel de la collectivité, la méthode fiscale étant un outil tout à fait approprié.

L'exil fiscal représente évidemment une faille dans leurs plans. Le Mur de Fer qui a scindé l'Europe pendant la guerre froide n'était pas destinée à empêcher les gens de rentrer, mais bien de s'enfuir, dans une application très concrète du socialisme réel.

Pourtant, on cherchera en vain en quoi les actes de M. Arnault auraient quoi que ce soit d'illégal, ou même d'immoral. La critique est d'autant plus amusante qu'elle vient de ceux qui clament à tout crin que tout individu a le droit d'émigrer dans un autre pays pour y chercher un avenir meilleur. A ce qu'il semble, comme dans toute bonne utopie, certains sont plus égaux que d'autres.

Le pire dans cette affaire est que Bernard Arnault a plusieurs fois insisté pour affirmer qu'il était et resterait fiscalement domicilié en France, et continuerait à payer ses impôts dans l'Hexagone. D'aucuns affirment que sa démarche serait liée à un "projet d'investissement sensible", peut-être lié à la législation belge elle-même. Peu de gens ont cru à cette déclaration - et pas que dans les couloirs de Libération - et ajoutent aux insultes l'accusation de mensonge.

Réalisent-ils seulement qu'à agir ainsi, ils donnent une excuse en or à M. Arnault pour faire exactement ce qu'ils lui reprochent? Après un tel déferlement de haine, le richissime homme d'affaire français aurait beau jeu d'annoncer son exil fiscal en Belgique. "Ma démarche de double nationalité sert une démarche personnelle engagée depuis plusieurs mois, et ne doit faire l’objet d’aucune interprétation politique", avait-il expliqué avant l'affaire. Aujourd'hui, alors que cette interprétation politique lui est imposée, il aurait tort de continuer à se sacrifier fiscalement pour une telle brochette d'ingrats.

C'est sans doute la meilleure leçon à leur rendre.

28 août 2012

Trop de pauvres sur les routes

5 francs. C'CHF-5-front-small.jpgest le prix auquel la présidente de la confédération, Eveline Widmer-Schlumpf, souhaite parvenir d'ici 2050 pour chaque litre d'essence.

Vous avez une berline pour transporter votre famille, avec un réservoir de 70 litres? Sortez les 350.- à chaque passage à la pompe...

Dans la même veine, la conseillère fédérale table sur une augmentation de 50% du prix de l'électricité, toujours à l'aide de taxes "incitatives". Les quelques individus qui pensaient esquiver les tarifs délirants de l'essence avec une voiture électrique ne s'en sortiront guère mieux. Pas plus d'ailleurs que les consommateurs et les entreprises utilisant de l'électricité, c'est-à-dire, tout le monde.

Facile de se moquer des décisions sur trente-huit ans que le gouvernement se sent obligé de prendre ce jour. Les difficultés de la Suisse ici et maintenant sont-elles à ce point triviales que les géants intellectuels composant notre Conseil Fédéral n'ont d'autre choix que de s'attaquer aux défis à l'horizon 2050?

Mais la Suisse existera-t-elle seulement encore à cette date?

eveline widmer-schlumpf,écologie,fiscalité,automobileLorsque le projet de fiscalité écologique prendra ses pleins effets, Mme Widmer-Schlumpf ira joyeusement sur ses 94 ans. On devine que, 35 ans après la fin de son mandat, elle ne sera personnellement pas trop affectée.

Evidemment, la proposition suscite un tollé, et il est fort probable que le projet finisse à la corbeille avant même que l'encre ne soit sèche. Si le Parlement a la veulerie de suivre les délires mortifères de l'administration fédérale, il reviendra alors au peuple de remettre ses élites en place. Fichu démocratie directe, n'est-ce pas!

La Suisse dispose de quelques garde-fous pour éviter que les pires utopies ne soient infligées à la population. Malgré tout, le combat fut-il gagné d'avance, la perspective n'a rien de rassurant. Elle amène à s'interroger sur la classe politique tout entière. Avoir installé aussi haut à la tête de l'Etat helvétique des gens capables de pondre des inepties pareilles a quelque chose d'effrayant.

Qu'on ne se méprenne pas, Mme Widmer-Schlumpf n'est pas seule en cause. Le projet annoncé par la Présidente de la Confédération n'est pas sa décision personnelle mais l'émanation de toute une administration qui a longuement travaillé pour établir son plan... Et une part non négligeable de la population (quoique minoritaire, je n'en doute pas) soutient le projet.

J'invite ces visionnaires à faire preuve d'audace. Nul besoin d'attendre 2050. Gagnons du temps: que ces belles âmes s'engagent à payer dès aujourd'hui leur essence 5.- le litre, volontairement. Elles n'ont qu'à me faire don de la différence, par exemple. Je promets solennellement de dépenser cette somme au nom de Gaïa.

La seconde réflexion qu'inspire ce projet de fiscalité écologique tient à son mécanisme. Bonne pâte, L'Etat entend rétrocéder à la population les sommes extorquées au travers de ces taxes énergétiques - moyennant une petite part pour les fonctionnaires, il faut bien vivre... Ces montants seraient reversés par des bonifications d'impôt, une réduction des primes d'assurance-maladie ou des cotisations AVS réduites pour les ménages et les entreprises.

Résumons: l'énergie serait chère pour tout le monde mais serait restituée par des réductions d'impôts.

Résumons encore: l'énergie serait chère pour tout le monde mais serait restituée à tout le monde, sauf à ceux qui sont trop pauvres pour payer des impôts.

Le caractère antisocial du projet devrait faire bondir tout socialiste normalement constitué.

Entre écologie et aide envers les plus démunis, le coeur balance...

L'écologie politique se fait fort de changer les comportements sous la contrainte. Et pour que la population se sente concernée, il faut que ladite contrainte se concrétise en mesures fiscales écologiques frappant durement le porte-monnaie. D'où un implacable énoncé de la logique sous-jacente:

L'écologie implique de changer le comportement du plus grand nombre - c'est-à-dire, de la classe moyenne et des pauvres. Elle est donc foncièrement et nécessairement anti-sociale.

Le moindre sympathisant vert jurera évidemment le contraire. Pourtant, il faut se rendre à l'évidence, une mesure fiscale ciblant exclusivement les 1% les plus fortunés n'a écologiquement aucun sens. Ce sont les 99% qu'il faut viser.

Les ultra-riches sont volontiers adeptes de l'écologie, en grande partie parce qu'ils peuvent se le permettre. Fiscalement ou socialement, ils tireront toujours leur épingle du jeu. Banquiers, administrateurs de grands groupes, négociants en art ou héritiers de bonnes familles n'auront aucun problème à payer leur électricité le triple, leur essence 5 francs le litre ou leurs sacs poubelles 10 francs pièce. A une époque où les automobiles n'existaient pas, ils disposaient d'une chaise à porteurs! Que la fiscalité devienne trop irrespirable - malgré les considérables moyens d'optimisation fiscale à disposition - et il leur restera toujours la possibilité de déménager vers des horizons plus cléments (ainsi que leurs éventuelles entreprises, mais c'est un autre débat.)

Le Suisse moyen n'a pas cette chance. Prisonnier de la distance entre son logement locatif et son emploi, il ne peut que subir les foudres fiscales en continuant tant bien que mal à se déplacer de son domicile à son travail. On lui fait miroiter un avenir plus vert où en se privant de tout il parviendrait à esquiver certaines des taxes qui le frappent, mais en ces temps difficiles, quelle part de sa consommation relève exclusivement du loisir? A moins que l'éclairage et le chauffage n'en fassent désormais partie...

Rendons grâce à Eveline Widmer-Schlumpf pour sa cohérence écologique: si la réforme fiscale promue par la conseillère férérale et son administration réussit à passer la rampe, les routes helvétiques seront enfin débarrassées des embouteillages provoqués par tous ces pauvres qui parvenaient encore à se payer une voiture.

Plus de place sur la chaussée pour les 4x4 série limitée, c'est aussi ça, l'écologie.

24 août 2012

Hydra ou l'avant-goût de révolte

De la petite île d'Hydra dans le golfe Saronique nous vient une anecdote presque cocasse sur ces Grecs-qui-refusent-de-payer-leurs-impôts. Pratiquement tout le monde a vu passer la dépêche, aménagée ici ou là et reprise de confrère en confrère.

Les faits se déroulent actuellement à Hydra. Sur la petite île de la Mer Egée, un restaurateur de bord de mer s’est vertement opposé vendredi soir à un contrôle de la brigade de la haute délinquance financière.

Interpellé et embastillé, le bistrotier est devenu le symbole d’un ras-le-bol largement partagé. En soutien, un barrage a été élevé face au poste de police. Pour interdire son transfert vers la capitale, le trafic maritime a été bloqué. Les opposants ont même coupé l’eau et l’électricité à la police.

 

grèce,fiscalitéLe site d'information Contrepoints donne une version plus complète de l'événement:

[Nos] confrères français oublient de préciser les conditions exactes de l'arrestation de ce restaurateur: il aurait fait un malaise durant son arrestation (ce qui aurait obligé la police a retarder son transfert à Athènes dans le cadre de la procédure), et dans la foulée, comme la police et les inspecteurs du fisc souhaitaient embarquer quelqu'un tout de même, le fils du restaurateur, simple employé du restaurant, aurait été arrêté, conduit au poste menotté puis finalement libéré. Ce sont ces deux événements, s'ajoutant apparemment à bien d'autres ces dernières semaines, qui ont déclenché la colère des habitants de l'île d'Hydra qui s'estiment persécutés.

 

Les informations dépassant la dépêche d'agence n'étaient pas si difficiles à dénicher, puisqu'on les trouve dans la presse grecque.

Tout cet épisode pourrait servir comme illustration de l'incompétence, du simplisme voire de la partialité de certains médias, s'il en était besoin ; mais je crois qu'au-delà de son traitement médiatique, une étape sérieuse vient d'être franchie sur Hydra.

Selon Frédéric Bastiat, l'Etat est la grande fiction au nom de laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde. Une définition aussi iconoclaste fait hausser le sourcil de ceux qui la découvrent ; irrité, chacun rappellera doctement que sans l'Etat il n'y aurait ni routes ni ponts (ah bon?), pas d'école (comme si celle-ci n'était pas antérieure à celui-là de quelques siècles), pas d'hôpitaux (encore une erreur) et ainsi de suite...

La longue litanie convenue sur l'Etat-providence-indispensable-à-nos-vies a de multiples objectifs, comme rappeler publiquement l'allégeance de l'orateur tenant ce discours ou maintenir la cohésion sociale en répétant le credo - car c'est bien d'une prière dont il s'agit. Comme n'importe quelle croyance, l'indispensabilité de l'Etat est un axiome. Elle doit être admise sans démonstration. Que l'illusion se dissipe et tout peut arriver, comme sur Hydra.

A y regarder de plus près, il n'y a pas grande différence sur l'île entre le comportement de collecteurs d'impôts envoyés par Athènes et ceux d'une mafia quelconque décidée à extorquer davantage au nom de Dieu sait quel racket à la "protection". Dans les deux cas se succèdent intimidation, justifications plus que douteuses, prise d'otage et révolte compréhensible de la population devant des méthodes de gangster - la seule différence étant le port de l'uniforme par les hommes de mains de l'Etat grec.

Certes, on me rétorquera qu'à la différence d'une mafia, les collecteurs d'impôts du gouvernement sont "légitimes", qualificatif magique qui devrait suffire à faire taire toute protestation. Pourtant, l'argumentation n'a pas fait mouche auprès des habitants d'Hydra, loin s'en faut.

D'où les agents de l'Etat grec tirent-ils leur "légitimité"? De la démocratie? Non seulement l'hypothèse est saugrenue - aucun système honorable n'octroie à 50.1% des électeurs un pouvoir absolu sur toute une population - mais elle devient carrément grotesque dès lors qu'on examine l'histoire récente des gouvernements grecs, depuis la démission forcée du premier ministre Georges Papandréou en 2011 (débarqué sous pression européenne pour avoir justement voulu soumettre les mesures de rigueur à un référendum, ce qui ne manque pas de sel...) jusqu'aux élections faites et refaites en 2012. A moins qu'on ne jette un oeil au système politique grec et à ses 50 sièges-bonus à l'Assemblée, réservés au vainqueur. Et c'est de ces institutions bancales et de cette tragi-comédie élective que jaillit une légitimité devant laquelle chacun devrait s'incliner? Allons donc!

Mais les discussions de salon sur le ridicule achevé de l'Etat grec et le comportement de ses serviteurs ne sont, hélas, qu'une partie du problème. Le reste est plus sérieux.

La Grèce traverse une récession depuis cinq ans. Le taux de chômage atteint 23%. Qui va sortir la Grèce de la misère, créer de la richesse, générer des emplois? Au vu des ressources dont dispose le pays, je dirais, typiquement, le secteur du tourisme - y compris des restaurateurs comme celui qui vient de se faire expulser manu militari de son commerce.

Les contrôleurs du fisc lui reprochaient de ne pas fournir de reçus à ses clients, un cas classique d'évasion fiscale. Mais de quelle marge de manoeuvre disposait-il en réalité, lorsque l'obéissance à la frénésie de prélèvements de l'Etat grec l'aurait poussé à la faillite? Face à des exigences insolubles, la fraude n'est pas une solution de facilité, mais de survie. De fait, le travail au noir se répand dans la société grecque. Endémique autrefois, il semble aujourd'hui indispensable. Même les fonctionnaires de l'Etat en charge de le combattre se laissent corrompre plutôt que de l'endiguer.

grèce,fiscalitéMenée par une classe politique incapable de couper dans les dépenses, la Grèce s'est enfoncée pour de bon dans la terra incognita de l'extrémité droite de la Courbe de Laffer. En d'autres termes, elle applique aujourd'hui l'adage selon lequel "trop d'impôts tue l'impôt" avec un acharnement qui force le respect.

Sans revendications, sans idéologie, sans arrière-pensées, les habitants d'Hydra se sont retrouvés dans le rôle étrange de guérilleros de la libre-entreprise - défendant un entrepreneur local contre un pouvoir central distant et peu légitime, à l'utilité discutable, lui-même ne se manifestant que dans une démonstration de force pour exiger son dû. La fronde qui a agité l'île n'a pas donné lieu à des débats politiques échevelés ; c'était simplement l'occasion pour les habitants de secourir l'un des leurs, un homme dont l'activité ne nuisait visiblement à personne et dont l'incarcération tumultueuse a semblé profondément injuste.

D'une certaine façon, les habitants d'Hydra pourraient être des précurseurs. L'activité économique grecque continue de s'enfoncer: 68% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté. Alors que son appétit fiscal ne connaît plus de limites et que l'économie souterraine sera bientôt la seule à fonctionner encore, l'Etat grec se mue peu à peu en outil de prédation pure. Les masques tomberont alors; l'Etat ne sera plus la grande illusion astucieusement dévoilée par Frédéric Bastiat, mais simplement un parasitisme répressif de la plus grande violence, auto-justifié par un vernis démocratique fort mince.

Avec la loi pour lui, l'Etat se défend bien, et gageons qu'il emploiera ses dernières forces à stériliser les îlots de richesse encore à sa portée sous couvert de recouvrements fiscaux. Mais quand tous les entrepreneurs, tenanciers de petits commerces et autres dirigeants de PME auront fui, mis la clef sous la porte ou disparu d'une façon ou d'une autre, que fera-t-on alors?

D'ici peu de temps - si ce n'est déjà le cas aujourd'hui - simplement parce qu'ils survivent sans tout sacrifier à un Etat dévorant, tous les Grecs seront coupables d'évasion fiscale, de travail au noir, de fraude et tutti quanti. L'Etat n'aura qu'à ouvrir l'annuaire pour piocher par milliers des "criminels fiscaux" à jeter en prison. Peut-il les enfermer tous? Mais qu'en fera-t-il? S'emparer de leur patrimoine et les punir durement selon de belles lois fiscales votées à l'unanimité ne ressuscitera pas la prospérité pour autant. Quant aux prisonniers de droit commun, le gouvernement d'Athènes n'a même plus de quoi les nourrir aujourd'hui.

La création de richesse ne se décrète pas.

Les spasmes préalables à l'effondrement d'un Etat-providence sont les plus brutaux. Entre les institutions publiques et le commerce des entrepreneurs, les Grecs vont être amenés à choisir assez vite leur moyen de survie. N'en déplaise à tous ceux qui vouent un culte à l'Etat, il est probable, comme dans le cas d'Hydra, que les Grecs préfèrent leur gagne-pain à leur percepteur.