16 août 2011

Le Paradoxe de Warren Buffet

 

Warren Buffet est un spéculateurwarren.jpg devant l'éternel. Un spéculateur talentueux, ce qui ne gâte rien. M. Buffet est devenu, par ses judicieux placements, une des plus grandes fortunes du monde. Il draine des milliers de personnes à ses conférences. Il est écouté lorsqu'il prodigue des conseils de gestion. On lui a consacré des émissions de télévision, des livres. Il fascine et joue bien volontiers de cette fascination.

A une époque où les spéculateurs sont unanimement dénoncés comme la source de tous les maux, le respect dont bénéficie le milliardaire de 80 ans a quelque chose d'étonnant - du moins de ce côté de l'atlantique.

Mais il faut dire que Warren Buffet a une qualité rédemptrice : il est de gauche. Bon, démocrate, la gauche américaine, c'est vrai, c'est léger. Mais c'est mieux que rien. On a le droit d'être extraordinairement riche si, au fond de son coeur (donc loin du portefeuille) on déclare oeuvrer pour le Bien Commun.

C'est sans doute au nom de ce profond altruisme que M. Buffet s'est senti obligé de venir en aide à Barack Obama dans ces temps difficiles de gestion de la dette publique, en suggérant d'imposer davantage les riches, dont lui.

Dans une tribune publiée par le New York Times, le patron du fonds d'investissement Berkshire Hathaway propose une hausse d'impôts pour les Américains dont les revenus dépassent au moins un million de dollars par an, et une hausse encore plus élevée pour ceux qui gagnent plus de 10 millions de dollars annuels.

"Nos dirigeants ont appelé à un sacrifice partagé. Mais quand ils ont fait cette demande, ils m'ont épargné. J'ai vérifié auprès de mes amis méga-riches pour savoir à quels sacrifices ils s'attendaient. Eux non plus n'avaient pas été touchés", écrit le milliardaire.

 

La posture a au moins le mérite de l'originalité, même si on ne manquera pas de remarquer que l'Oracle d'Omaha se fend d'une telle tribune après l'accord passé entre Républicains et Démocrates pour le relèvement du plafond de la dette américaine. Le moment est donc bien choisi pour s'éviter d'être pris trop au pied de la lettre!

Il n'en reste pas moins que ce discours reste étrange de la part d'un homme qui emploie probablement des experts fiscaux pour payer le moins d'impôts possible. Reste la possibilité d'une donation. S'il se plaint de ne pas donner assez à l'Etat, qu'est-ce qui l'empêche de faire cadeau du complément? Je ne crois pas qu'il existe, de part le monde, un seul pays où les dons à l'Etat soient interdits.

gare_au_percepteur.jpgLa lecture simpliste de cet appel à plus d'impôt résonnera avec délice aux oreilles des étatistes de tout poil - et c'est naturellement sous cette forme hâtivement résumée que l'information est répétée dans les médias locaux. Si même Warren Buffet le dit, c'est que ça doit être vrai, n'est-ce pas! Pourtant, le milliardaire tient en réalité un tout autre discours:

"Pendant que les pauvres et les classes moyennes combattent pour nous en Afghanistan, et pendant que de nombreux Américains luttent pour joindre les deux bouts, nous, les méga-riches, continuons à bénéficier d'exemptions fiscales extraordinaires", poursuit-il.

M. Buffet explique que son taux d'imposition par l'Etat fédéral représentait 17,4% de ses revenus imposables l'an dernier, alors que celui des 20 personnes travaillant dans son bureau était compris entre 33 et 41%.

Le taux d'imposition des riches était "beaucoup plus élevé" dans les années 1980 et 1990, et pourtant près de 40 millions d'emplois ont été créés entre 1980 et 2000, rappelle M. Buffet.

 

Eh oui. Un super-riche comme M. Buffet paye des impôts à un taux moyen finalement inférieur aux membres de la classe moyenne. Pourtant, le taux d'imposition américain n'est pas devenu dégressif, loin de là.

La clef du mystère tient effectivement dans les exemptions, ouvrant des possibilités d'optimisation fiscale. Elles sont hors de portée des gens communs mais largement employées par ceux qui en ont les moyens. Donc, en fait, au lieu de militer pour des impôts plus élevés, Warren Buffet réclame une simplification et une harmonisation des réglementations fiscales. Qui sait, peut-être que si on le tannait un peu, il se ferait l'avocat de la Flat Tax!

On peut être d'accord ou pas sur la position de Warren Buffet, notamment en se demandant si l'argent récolté par l'Etat est judicieusement dépensé. Mais sa position est nettement moins "socialiste" qu'il ne semble de prime abord. On peut même penser qu'en augmentant "bêtement" les impôts sans s'attaquer aux exemptions, M. Buffet trouvera probablement de nouveaux moyens de passer au travers, tout le contraire donc de la simple "augmentation du taux d'imposition" dans laquelle on résume abusivement ses propos.

Je conclurai en faisant deux petites remarques.

1. Les exemptions fiscales, les fameuses "niches", sont aujourd'hui décriées. Qui veut abattre son chien l'accuse de la rage! Mais on oublie un peu vite ceux qui les dénoncent sont les mêmes qui les ont conçues. Un politicien offre des niches fiscales à des catégories de la population (restaurateurs, fonctionnaires, paysans, producteurs d'énergie "verte"...) qui contribuent en retour à le faire élire. Cette façon de faire se retrouve dans pratiquement tout le spectre politique.

Les exemptions fiscales sont l'incarnation même du clientélisme. Si elles changent au cours du temps, elles ne disparaîtront vraisemblablement ni demain, ni jamais.

2. Warren Buffet propose peu ou prou une augmentation des impôts sur le revenu. Pas fou, il laisse de côté sa fortune de 65 milliards de dollars selon le classement Forbes de 2008. Mais même si tout son patrimoine et ses revenus étaient siphonnés par l'Etat, ils ne représenteraient qu'une goutte d'eau dans l'océan... En France par exemple, le patrimoine cumulé des 500 personnes les plus riches atteignait 194 milliards d'euros en 2009. Le patrimoine, pas les revenus. La dette publique de la France atteignait quant à elle près de 1'600 milliards d'euros la même année, soit huit fois plus.

De cela, il découle que hausse des impôts et autres "rabotage des niches" ne suffiront jamais à éteindre la crise de la dette. C'est une impasse. La seule solution consiste à réduire les dépenses de l'Etat.

15 août 2010

Tiens, un impôt européen!

Par accident, la télévision française laisse parfois passer un sujet polémique - et voilà mercredi dernier un sujet sur un futur impôt européen sur France2. Thème ironiquement titré "Pour ou contre un impôt européen", comme si les habitants de l'UE avaient le choix!

En ces temps difficiles de crise économique et de faillite probable de certains pays membres de l'UE, les gouvernements nationaux rechignent à amputer encore leurs budgets déficitaires à l'extrême pour verser leur tribut aux instances européennes. Mais Bruxelles ne l'entend pas de cette oreille. Dans l'édition allemande du Financial Times (reprise dans le Figaro) le commissaire au Budget, Janusz Lewandowski, aurait relancée la vieille idée d'un impôt prélevé directement par l'Europe, auprès de ses 500 millions de citoyens:

"Certains [états membres] aimeraient faire baisser leurs contributions (...) Cela ouvre une porte de réflexion sur des sources de revenu propres."

 

Le terme de revenu propre nous force à une petite explication technique. Une partie du budget de l'Union Européenne est obtenu de façon "automatique", c'est-à-dire sans qu'une décision ultérieure des autorités nationales soit nécessaire, comme l'explique cet aperçu. Ces revenus comprennent des droits de douane, des cotisations "sucre" et une partie des revenus collectés par les Etats au titres de la TVA. Ils recouvrent 23% des recettes de l'Union. Le reste vient des cotisations des Etats membres, avec toute l'incertitude qu'on devine en période de turbulences.

L'impôt européen servirait donc à couvrir 100% du budget de l'Union sans plus avoir les parlements des Etats en travers du chemin. Car les Etats-membres continueraient à intervenir, sans aucun doute. On imagine mal l'UE s'équiper de son propre corps d'inspecteurs des impôts, de justice, de police, toutes ces fonctions si nécessaires à l'administration d'une population de 500 millions de personne lorsqu'il s'agit de la taxer. L'UE délèguerait aux Etats. Cela n'a rien d'hypothétique, puisqu'une partie des revenus propres actuels est déjà collectée de cette façon. Les Etats membres encaissent l'argent et versent les montants correspondants à l'UE, retenant 25% du total (je n'ose dire butin) comme commission, à titre de salaire pour leur peine...

Il n'y aurait pas grand mal à rendre les choses plus transparentes. Que chaque Français paye d'une façon séparée les 285€ annuels que lui coûte Bruxelles, ses impôts directs à l'Etat français étant naturellement réduit d'autant...

...Ou pas.

93029J_pot.jpgCar le fond du problème se cache là-dedans. Dans quelle mesure cette somme pourrait évoluer - vers le haut, cela va sans dire! - au fil du temps? Si le budget de l'Europe est versé par des Etats-membres en proie à des difficultés budgétaires, l'argent arrive difficilement en haut de la pyramide. Mais si les traités européens aménagent une collecte automatique de taxe au profit de Bruxelles, il n'y a plus de discussion possible. Les membres payent et se taisent. Mieux encore, une fois le système en place, il n'y qu'à en monter le taux et l'or coule à flot! Soudainement l'Europe a de l'argent pour des projets encore plus ambitieux, de grands investissements, de dispendieuses opérations pour soutenir la croissance, et caetera!

Avec l'argent viennent les idées.

On le voit, l'adoption d'un impôt européen ne serait donc pas simplement la réponse à un problème de collecte, mais la porte ouverte à une ribambelle de possibilités plus alléchantes les unes que les autres aux yeux d'un fonctionnaire de l'Union. Autant dire que l'idée ne sera pas facilement remisée sous le tapis.

D'après les journalistes de France2, la commission étudierait pour l'instant plusieurs pistes:

  1. Taxe sur les billets d'avion.
  2. Taxe sur les transactions financières entre banques.
  3. Taxe sur les échanges de CO2.
  4. L'impôt direct.

Le quatrième point est le plus difficile à vendre, puisqu'il met sous le nez de chaque contribuable le montant exact que lui coûte l'Europe - financièrement, en tous cas. Selon Pierre Lellouche, secrétaire d'Etat français chargé des affaires euopéennes, le moment serait "mal choisi" pour introduire un impôt direct. N'allez pas pour autant penser qu'il est contre l'idée.

Les trois autres possibilités sont plus prometteuses, puisque plus pernicieuses. Difficile de savoir, au milieu d'un pouvoir d'achat qui s'effrite, quelle part est dûe à une taxe sur les échanges de CO2... On notera aussi l'incontournable taxe sur les transactions financières, la fameuse taxe tobin vantée par ATTAC. Celle-ci ressort désormais à toutes les sauces pour un prétexte ou un autre, on sent que des politiciens voient passer sous leurs yeux des rivières d'or et qu'ils aimeraient y tremper leurs petits museaux gourmands. Quant à financer l'UE sur des billets d'avion, par curiosité, j'aimerai savoir à combien reviendrait un Rome-Bruxelles s'il devait financer la construction européenne!

Mais ne nous inquiétons pas. S'il est une chose sur laquelle on peut compter, c'est sur l'imagination débridée de nos édiles pour trouver une solution fiscale à la fois juteuse et invisible. Les Etats occidentaux ont grand talent pour ces choses-là. Peut-être choisiront-ils les quatre propositions à la fois, qui sait!

En attendant, je suggère aux Suisses intéressés par une adhésion du pays à l'UE de commander leurs bulletins de versement auprès de Bruxelles. Qu'ils aient le courage de payer pour leurs idées, ils auront au moins un bon avant-goût de ce que représente concrètement l'appartenance à cet ensemble.