25 juin 2013

En mémoire de l'agresseur

La bagarre eut lieu pour des motifs politiques entre l'étudiant de Sciences Po engagé dans "l'antifascisme" et les skinheads en plein Paris vers 18h, dans le quartier de la gare Saint-Lazare. Clément Méric, un type bien, avait fortuitement croisé le chemin de nervis de l'extrême droite ; sauvagement attaqué, il chuta au sol où ses agresseurs finirent de le lyncher.

france,extrême-gauche,médias,mensongesMartyre et symbole, la victime fut instantanément instrumentalisée par ceux-là même qui s'indignent régulièrement des récupérations de faits divers.

Rien n'était trop hâtif dans le cas de Clément. La fable était belle. Le ministre de l'Intérieur Manuel Valls dénonça "une violence qui porte la marque de l'extrême droite". Le Parti de gauche, toujours subtil, affirma quant à lui que "l'horreur fasciste venait de tuer en plein Paris". La même semaine et les suivantes, des rassemblements eurent lieu sous la férule de Jean-Luc Mélenchon et de Harlem Désir, et d'autres encore, toujours totalement pacifiques.

La récupération n'avait rien de symbolique. Le Premier ministre Jean-Marc Ayrault promit devant les sénateurs que le gouvernement allait étudier les moyens de "tailler en pièces les mouvements d'inspiration fasciste et néo-nazie".

Les députés observèrent une minute de silence.

Malheureusement pour les adeptes des fables, nous ne sommes plus au temps des légendes, mais en 2013. Il y a des caméras partout. Les enquêteurs finirent par faire parler d'une d'elle et le déroulement est sensiblement différent:


C'est une vidéo qui va peser lourd dans l'enquête sur la mort du militant antifasciste Clément Méric. On y découvre un Clément Méric agressif, qui porte, par derrière, un coup à la tête d'un militant d'extrême droite, Esteban Morillo, aux prises avec deux assaillants. Morillo se retourne et renvoie une droite pour se défendre, faisant tomber à terre le jeune Méric qui ne se relèvera plus.

 

Nulle trace d'un poing américain. Nulle trace de lynchage. Nulle trace de lutte même. Clément Méric s'en est lâchement pris dans le dos à un individu déjà en prise avec deux agresseurs, a reçu un coup de poing improvisé en retour et s'est retrouvé étendu pour le compte.

Avec toutes ces hordes de skinheads fous furieux qui arpentent quotidiennement les rues de l'Hexagone, brutalisant tous ces étudiants d'extrême gauche, immigrés à peau sombre et homosexuels qui croisent leur chemin, ce n'est tout de même pas de chance. Les médias et le monde politique ne parvienne-t-ils à monter en épingle qu'une rixe où ils confondent agresseur et victime? C'est pour le moins singulier, à moins que les hypothèses de départ ne soient fausses. Mais dans le monde de la pensée unique, pareil point de vue est-il seulement concevable?

On peut se demander également pourquoi il a fallu autant de temps pour que cette vidéo émerge. "Sans doute fallait-il attendre que la pression retombe autour de cette affaire, avant de pouvoir dévoiler cet élément troublant", spécule pudiquement un fonctionnaire de police parisien de haut rang cité par le Figaro. Il leur aura fallu 3 semaines... Le minimum pour que la France se défoule dans sa minute de haine avant de regarder objectivement les faits?

Espérons au moins que la prochaine fois le monde politico-médiatique fera preuve d'un peu plus de prudence avant de s'indigner comme un seul homme. Mais, comme pour des excuses des principaux intéressés, on peut rêver.

Dans le monde du spectacle de l'indignation sélective, la vérité est la première victime à tomber à terre. Il est rare qu'elle se relève.

18 avril 2013

Le sweat-shirt de l'apocalypse

En France, la police veille au grain. Si bien, en fait, que le port d'un sweat-shirt peut vous valoir une amende. Voire vous faire emmener au poste.

Ce qui pourrait aimablement passer pour un poisson d'avril tardif - et qui a parfois été un instant pris comme tel par ses victimes - n'en est pas un. L'histoire est relatée dans un article discret du Figaro de la semaine dernière: une poignée de personnes profitant du beau temps au Jardin du Luxembourg à Paris ont été verbalisées le lundi de Pâques pour port de sweat-shirt.

Évidemment, il ne s'agit pas de n'importe quel vêtement: une pièce de tissu au logo terriblement réactionnaire, rappelant de façon révoltante les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire™ par sa froide logique réactionnaire, rétrograde, contre-progressiste, pétainiste, traditionaliste, voire catho. Limite fasciste donc.

Non non, n'imaginez pas des niaiseries à base de croix gammée, nous parlons ici de choses bien plus sérieuses.

Par un courageuxmanif_pour_tous.jpg souci d'information, ledit logo est reproduit ici-même. N'hésitez pas à vous lavez les yeux au désinfectant après avoir contemplé l'Indiscible. Rincez abondamment à l'eau claire.

D'ailleurs, je ne sais pas pour vous, mais désormais j'écris avec difficulté. Après avoir inséré cette image dans l'article je viens de désinfecter mon clavier et de réinstaller mon ordinateur, mais je suis encore pris de spasmes de nausée...

En attendant que je me reprenne, laissons la parole à un ou deux des terribles criminels arborant le logo:

"Pensant être victime d'une erreur, voire d'un mauvais poisson d'avril, [j'ai écouté les policiers] calmement et accepté de les suivre, encadré et fermement tenu par le bras tel un voleur. Ils m'ont enfermé dans un local aux vitres teintées, m'ont demandé mes papiers d'identité et m'ont fouillé."


Verbalisé pour sa tenue arborant le dessin figurant un père et une mère tenant leurs deux enfants par la main, le père de famille nombreuse venu pique-niquer et cacher les œufs de Pâques recevra à l'issue de son interrogatoire d'une heure une amende pour "port d'une tenue contraire aux bonnes mœurs", changée ensuite, devant le ridicule de la situation sans doute, en "organisation d'une manifestation ludique dans le jardin du Luxembourg sans autorisation spéciale".

Christophe, un jeune chef d'entreprise, a été interpellé par trois agents alors qu'il venait de commencer un jogging. (...) "Ubuesque, juge-t-il. J'aurais eu un tee-shirt à l'effigie d'un dictateur, j'aurais eu moins de problèmes! J'ai été traité comme si j'étais un danger public, capable de violence. C'était ridicule et disproportionné."

france,police,liberté d'expressionUn de ces deux vêtements peut vous valoir des ennuis avec la police. Lequel?

Pour lui, fouille, interrogatoire, vérification d'identité, puis déplacement au commissariat avec amende à la clef. Une étudiante venue faire son jogging eut droit à une qualification différente sur la sienne: "Gêne à la tranquillité des promeneurs par affichage ostentatoire d'éléments relatifs à une manifestation interdite"...

La situation en apparence incroyable requiert un minimum d'explications.

Les jardins du Luxembourg jouxtent le Sénat où la loi sur le mariage homosexuel était en préparation. La police parisienne reçut visiblement des instructions pour prévenir tout débordement, sans hésiter à pousser le zèle assez loin. Était-ce face à quelques promeneurs en ordre dispersé ou à des manifestants sous couverture? Il est difficile de trancher, mais vu le petit nombre d'amendes infligées - une douzaine ce jour-là - le rassemblement populaire semblait pour le moins ténu.

Il ne s'agit pas de s'immiscer dans le pénible débat français sur le mariage homosexuel ou l'opposition à ce dernier, mais d'examiner avec un peu de recul les méthodes employées par l'Etat, garant de la sérénité des débats et des libertés individuelles.

Effrayés par un peuple qui ne les suit plus, députés et sénateurs bien mal élus s'enferment à double-tour dans les bâtiments officiels et s'arc-boutent sur leur dogme quoi qu'il en coûte. Ils mobilisent les policiers face à des révoltes imaginaires alors que l'Etat français lui-même n'a plus guère le contrôle sur une bonne partie de son territoire.

Le parallèle avec des seigneurs médiévaux calfeutrés dans leur dernier donjon n'est pas fortuit.

Le résultat n'est pas brillant. Alors même que selon ses discours elle devrait être sensible au plus haut point à cette dérive, la gauche gouvernementale en France se comporte exactement comme la caricature des "droites aux penchants fascistes" qu'elle dénonce continuellement.

Où sont passés la liberté d'expression, le droit de réunion, la liberté de manifester et bien d'autres droits prétendument sacrés pour la gauche? Droits dont les syndicats, les mouvements écologistes et les révolutionnaires anticapitalistes de tout poil font un usage débridé sous le regard bienveillant des socialistes? Et avec combien de débordements encore!

La légitimité acquise par une élection ne dure qu'un temps. Lorsqu'ils auront perdu leurs mandats et se retrouveront à la place inconfortable des promeneurs arrêtés par la police du nouveau régime sur des critères arbitraires, les socialistes institutionnels auront beau jeu de de dénoncer les agissements du pouvoir: à cause de leurs agissements actuels, ils n'auront même plus de légitimité en tant que manifestants.

Le retournement de situation pourrait survenir plus vite qu'on ne pense. En attendant, vérifiez bien que vos vêtements ne choquent pas le gouvernement en exercice, vous pourriez finir en garde-à-vue.

La France mérite plus que jamais le qualificatif de Terre de Liberté: la liberté y gît probablement quelque part, enterrée.

08 avril 2013

Affaire Cahuzac ou affaire PS?

Quelques jours après le coup de tonnerre de l'affaire Cahuzac, les informations continuent de remonter et ne dressent pas un très beau portrait de l'élite aux commandes de la France.

Le point en cinq questions.

Qui était au courant, et depuis quand? Les premières réactions officielles, virulentes, ne laissaient pas la place au doute: le ministre démissionnaire était un monstre qui avait trompé tout le monde. Ses anciens collègues rivalisaient de vocabulaire pour faire part de leur indignation et de leur stupeur.

jerome-cahuzac-francois-hollande.jpgDepuis, le vernis du tableau s'est sérieusement effrité, tant au niveau de la Présidence (M. Hollande) que de son ministre de tutelle, le Ministre de l'Economie et des Finances (M. Moscovici), du Ministre de l'Intérieur (M. Valls) ou de la Ministre de la Justice (Mme Taubira). Citant un connaisseur des rouages des institutions mentionné dans Le Figaro:

Selon une tradition non écrite, le procureur de Paris informe directement le cabinet du Ministre [de la Justice]. (...) Le dossier Cahuzac fait partie de ces dossiers «signalés» qui sont suivis en temps réel ou presque par la Chancellerie. Christiane Taubira en connaît donc personnellement tous les rebondissements. En temps que garde des Sceaux, elle est théoriquement la première informée, mais elle est parfois «doublée» par le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, comme dans le cas des expertises confiées à la police scientifique.

Les résultats de l'analyse de la bande sonore (...) remontent, eux, rapidement et directement Place Beauvau [au Ministère de l'Intérieur] - parallèlement à la Place Vendôme [au Ministère de la Justice]… «Le fonctionnement hiérarchique est encore plus efficace de leur côté» explique un habitué de la Chancellerie.

François Molins ouvre une information judiciaire le 19 mars (...) il prend soin de suivre le processus habituel des affaires «signalées».


Sachant qu'au moins deux ministres suivaient quasiment en temps réel les progrès de l'enquête, comment croire que le Président n'ait su la vérité qu'au moment des aveux? Qui plus est, pour des postes aussi importants, le passé des candidats est soigneusement fouillé ; or, M. Cahuzac traîne avec lui des soupçons de corruption depuis les années 90.

A-t-on cherché à protéger Jérôme Cahuzac? Ou, autrement dit, reste-t-il la moindre crédibilité à la "République Exemplaire" prônée par François Hollande en campagne? Cette interrogation est la corollaire de la précédente. Certains individus haut placés ayant eu vent de l'affaire auraient pu être tentés de l'étouffer avant l'explosion, dans la grande tradition républicaine française.

Parmi toutes les personnes suspectées d'avoir couvert Jérôme Cahuzac, le nom du Ministre de l'Economie et des Finances Pierre Moscovici revient avec insistance. Le ministre de tutelle du suspect demanda ainsi à la Suisse une entraide administrative pour savoir si Jérôme Cahuzac possédait un compte à l'UBS depuis 2009 (antériorité maximale selon les accords en vigueur). L'administration helvétique, bonne fille, serait remonté jusqu'en 2006 pour répondre par la négative... Et le ministre de proclamer fièrement son collègue blanchi de tout soupçon !

Pendant cette enquête, M. Moscovici fit preuve d'un manque de curiosité étonnant. Aurait-il traqué ce mystérieux compte à la banque Reyl & Cie - citée par Mediapart - plutôt qu'à l'UBS, il aurait découvert le pot aux roses. Aurait-il formulé une autre demande auprès de Singapour, vers qui on sait que les avoirs ont été déplacés et avec qui la France a des accords d'entraîde administrative depuis 2011, il aurait également trouvé quelque chose.

En fait, il semble que M. Moscovici ait formulé à peu près la seule question à laquelle il était possible de répondre par la négative. Soit le ministre de tutelle de Jérôme Cahuzac fit preuve d'une rare myopie dans ses investigations, soit il ne cherchait pas vraiment à découvrir la vérité, à supposer qu'il l'ignore.

600'000 euros ou 15 millions? La légende des 600'000 € "taraudant la conscience depuis vingt ans" a sérieusement pris du plomb dans l'aile depuis dimanche. La RTS a révélé sur la base de documents suisses que le compte de M. Cahuzac contenait 15 millions d'euros en 2009, soit vingt-cinq fois plus que les sommes évoquées alors.

Loin d'être inactif, le compte a vu d'important mouvements de fonds dont nous n'avons pour l'instant pas la teneur.

Pire, dans son empressement à faire quitter l'argent pour Singapour, M. Cahuzac est allé jusqu'à produire de faux documents pour permettre le transfert. Faux et usage de Faux simplement pour déplacer l'argent ailleurs, à une époque où le ministre n'était pas en cause dans une enquête... Pourquoi un tel empressement?

Les quinze millions sont d'autant plus vraisemblables que les six cent mille n'auraient pas suffit à pousser la porte des établissements fréquentés, qui réclament un ticket d'entrée bien supérieur à leur clientèle. Un homme politique de premier plan n'aurait pas mis en danger sa carrière et sa réputation pour cacher une somme qui, en France, ne suffit même pas à soumettre son détenteur à l'impôt de solidarité sur la fortune. Un tel acharnement à pratiquer l'évasion fiscale force le respect, surtout de la part  d'un socialiste, mais cet unique motif n'est pas crédible. L'argent n'était pas en Suisse pour échapper à l'impôt, mais vraisemblablement pour y être employé en toute opacité.

L'affaire est-elle une preuve de l'indépendance de la justice? Même pas. On aurait pu saluer une justice française prête à découdre face aux puissants, fussent-ils ministres, mais ce n'est pas vraiment ainsi que l'affaire a débuté. Selon un article précédemment cité:

Comment le procureur de Paris, dont la carrière dépend malgré tout en partie du ministère de la Justice, a-t-il pris [la décision de l'ouverture d'une enquête sur un membre du gouvernement en place - un geste rare]? «Pour se protéger, précisément !» estime un ancien de la Chancellerie. «François Molins [le Procureur de Paris] a été placé à la tête de la juridiction la plus sensible de France par la droite, et il craignait bien de devoir rapidement céder sa place. Lorsqu'Edwy Plenel, le patron de Mediapart, lui demande de traiter l'affaire, il se saisit de l'occasion: ainsi, il devient intouchable.»

Pour le garde des Sceaux, il n'est plus possible d'écarter le procureur de Paris: toute mutation serait en effet interprétée comme une volonté d'étouffer l'affaire...


Ainsi, l'enquête contre Jérôme Cahuzac ne serait pas une preuve d'indépendance de la justice face au pouvoir politique, mais au contraire née d'une manoeuvre destinée à se protéger de lui!

Est-ce l'arbre qui cache la forêt? C'est évidemment la question que tout le monde se pose. La menace a pris un tour beaucoup plus concret avec la une de Libération faisant état d'une enquête journalistique de Mediapart à l'encontre du Ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius, encore une fois à propos d'un compte à l'étranger. Ce qui n'est pour l'instant qu'une rumeur donne lieu à des démentis tous azimuts. Outre la possibilité d'une plainte contre le quotidien, le ministre est allé jusqu'à demander à des banques suisses de certifier qu'il n'a jamais eu de comptes chez elles!

A-t-on jamais vu pareille réaction face à de simples rumeurs?

L'immédiateté et la force du déni ne sont pas sans rappeler les premières étapes de l'affaire Cahuzac, même si les éléments factuels à disposition du grand public sont pour l'heure inexistants.

La poussière soulevée par la chute du Ministre du Budget n'est pas retombée. Loin de l'homme seul trahissant ses amis et ses collègues politiques, tout porte à croire que Jérôme Cahuzac faisait partie d'un système dont il n'était qu'un rouage. Les 15 millions d'euros présents sur le compte suisse n'étaient peut-être pas que les siens. Ce n'est pas par hasard qu'un tel scandale frappe le Ministre du Budget, poste destiné entre tous à la manipulation de flux d'argent. Qu'on se rappelle des casseroles traînées par un illustre prédécesseur à ce poste, Eric Woerth...

Depuis l'évidence de ses mensonges, Jérôme Cahuzac a fait acte de contrition publique pour ses péchés et a cherché à dédouaner avec la plus grande théâtralité ses collègues de gouvernement. Il a demandé "pardon du dommage causé" au Président de la République et au Premier Ministre, lesquels confirmèrent au plus vite leur totale ignorance de l'affaire. Plutôt passer pour benêts et naïfs que pour complices! Bref, il s'est comporté et se comporte encore comme un fusible-modèle. L'homme serait malhonnête, mais surtout, seul - une fable qui semble convenir à tout le monde.

Pas sûr que les citoyens français en soient dupes.

03 avril 2013

La chute de la maison Cahuzac

L'effondrement de la carrière politique de Jérôme Cahuzac est aussi bref que spectaculaire. Ministre du Budget, maillon fort du gouvernement, il apportait une touche de sérieux et de crédibilité à l'équipe de Jean-Marc Ayrault, qui en avait bien besoin. Il était même pressenti comme successeur possible au Premier Ministre en cas de remaniement ministériel.

L’ascension météorique du politicien sera brisée en quelques mois par les révélations du magazine en ligne Mediapart sur la base d'une conversation téléphonique enregistrée il y a plus de dix ans... C'est rocambolesque, il faut bien l'admettre, mais la vérité suit parfois des sentiers caillouteux avant de se révéler à tous, dans la grande tradition romanesque.

france,jérôme cahuzac,mensonges,socialismeÉtrange façon dont résonnent aujourd'hui le déni indigné - et dûment archivé - du Ministre le 5 décembre 2012 face à l'Assemblée Nationale française, à ses collègues du gouvernement, à la presse, aux caméras et au monde:

"Je déments catégoriquement les allégations contenues sur le site Mediapart... Je n'ai pas, Monsieur le député, je n'ai jamais eu de compte à l'étranger, ni maintenant, ni avant."

 
C'est par ces termes que vient de se terminer l'illusion de la République exemplaire prônée par François Hollande, lequel évoque avec raison une "faute morale impardonnable".

Le schéma de l'affaire Cahuzac est finalement assez classique: déni devant une accusation prétendûment ridicule, indignation et menaces de plainte pour diffamation, ouverture d'une enquête officielle, démission de l'intéressé "afin de mieux préparer sa défense", diffusion de preuves accablantes, explosion de carrière en plein vol.

Le politicien avait fait de la lutte contre l'évasion fiscale son cheval de bataille: il connaissait pourtant son affaire. Pensait-il vraiment que le secret bancaire suisse - celui-là même contre lequel son gouvernement est parti en guerre, ce qui n'est pas la moindre ironie de cette histoire - suffirait éternellement à protéger son pesant secret?

Il n'y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne. Jérôme Cahuzac sera devenu en quelques jours un homme politique fini, un paria infréquentable plus encore que s'il avait eu une liaison secrète avec Marine Le Pen - et finalement, peut-être, un futur condamné. On ne lui fera pas de cadeaux. On aura beau jeu de rappeler que la constitution du compte frauduleux de Jérôme Cahuzac remonte à une époque antérieure à sa carrière politique ; celui-ci l'a accompagné tout au long de celle-là. Il l'a soigneusement caché, entretenu, déplacé et nié, sans jamais chercher à régulariser quoi que ce soit.

Évidemment, François Hollande et Jean-Marc Ayrault sont des victimes collatérales. Sans être eux-mêmes des parangons de vertu, ils n'auraient jamais sélectionné l'ambitieux député dans l'équipe ministérielle s'ils avaient eu vent de ces montants cachés et de leur origine trouble.

Reste un autre malaise, plus sournois. Quel homme politique français d'envergure peut sincèrement se vanter aujourd'hui d'avoir eu une attitude parfaitement honnête, morale et intègre sur les vingt dernières années?

Tous, sans doute.

Beaucoup moins, si leur déclaration était passée au détecteur de mensonge.

Tous les politiciens français sont-ils pourris? Le dire fait de vous un populiste, peut-être parce que les mouvements les moins fréquentables (à gauche comme à droite) sont moins sujets à l'accession au pouvoir et plus à même d'abriter des individus mus par idéalisme. La corruption est fille du cynisme et de l'opportunisme, des valeurs que l'on retrouve bien davantage au centre de l'échiquier. Mais tous les mouvements politiques ne sont pas logés à la même enseigne pour autant. L'accusation de corruption et de mensonge fait beaucoup plus mal lorsqu'elle touche sur la gauche. Celle-ci se voudrait l'incarnation de la vertu face à des adversaires politiques régulièrement dénoncés comme corrompus et malhonnêtes - une posture morale discutable, peu vérifiée dans les faits.

Les socialistes et autres écologistes sont prisonniers de leurs discours. Guides autoproclamés du progrès social et des lendemains qui chantent, ils ne peuvent s'astreindre à la modestie, encore moins admettre l'échec. Attachés à un idéal de perfection et de sacrifice, ils sont bien peu nombreux à l'incarner en pratique. Leur rappeler leur humanité imparfaite sonne comme un reproche.

Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument, disait Emerich Acton il y a un siècle et demi. L'adage reste particulièrement vrai en France. L'implication de l’État dans tous les rouages de l'activité économique rend la classe politique particulièrement sujette au trafic d'influence.

D'où l'inévitable conclusion que la classe politique n'est pas prête à entendre: si on veut moins de corruption, il faut moins d’État.

26 février 2013

Cette Europe qui n'en finit pas d'aller mieux

La semaine dernière a vu la publication des prévisions économiques de la Commission européenne, mises à jour et revues à la baisse. Elles donnent une idée assez parlante du cru 2013 de la zone euro. Le breuvage aura un goût amer.

france,grèce,espagne,chômage,euroLe chômage va encore grimper dans toute la zone, dépassant 12% de la population active (contre 11,4% en 2012). Les sommets continueront à être franchis en Espagne et en Grèce avec 26,9 et 27% respectivement. Pire, ce quart de la population active ne retrouvera pas un emploi de sitôt, même si la situation venait à s'embellir par on ne sait quel miracle : sans emploi sur de longues durées, les chômeurs finissent par perdre leurs compétences professionnelles, ce qui pénalise leur retour dans le circuit économique habituel.

D'autres difficultés attendent encore ces deux pays.

En Grèce, la moitié des ménages est menacée d'insolvabilité en 2013, selon Alexandre Tourkolias, directeur de la Banque Nationale de Grèce. Alors que le pays comporte 400'000 foyers où plus personne ne travaille et qu'un quart des crédits bancaires ne sont dèjà plus remboursés en 2012 - malgré des banques "accommodantes" nous dit-on - pareille nouvelle ne fait que confirmer une tendance de fond.

L'Espagne ne s'en sortira guère mieux: le déficit public espagnol devrait finalement avoir dépassé 10,2% du PIB l'année écoulée. Le pays ne parviendra pas à remplir ses objectifs de réduction budgétaire ni en 2013 ni en 2014. Il faut dire que le déficit public devrait atteindre 6,7% en 2013 et 7,2% en 2014 - chiffres officiels pêchant toujours par excès d'optimisme. On est loin, très loin du retour sous le seuil de 3% de déficit promis par Madrid...

De son côté, l'institut Eurostat confirme que dans toute la zone euro la croissance est en panne:

L'économie de la zone euro s'est enfoncée davantage qu'attendu dans la récession au quatrième trimestre 2012, montrent les chiffres provisoires publiés jeudi. Le produit intérieur brut (PIB) des Dix-Sept a reculé de 0,6% par rapport au troisième trimestre, a annoncé Eurostat, après une baisse de 0,1% sur juillet-septembre.

Les économistes interrogés par Reuters prévoyaient en moyenne une contraction de 0,4% sur les trois derniers mois de l'année. L'année 2012 est la première durant laquelle la zone euro n'a enregistré aucun trimestre de croissance selon les statistiques d'Eurostat, qui remontent à 1995.

 

Mais les termes les plus inquiétants sont réservés à la France, pour laquelle Bruxelles broie du noir, selon une formule largement reprise dans la presse. La hausse du PIB français devrait n'être que de 0,1% sur toute l'année 2013, bien en-dessous des 0,8% défendus en dépit du bon sens par le gouvernement français jusqu'à mardi dernier.

Le déficit public devrait atteindre 3,7% du PIB en 2013, loin de l'objectif de 3% du pacte de stabilité et de croissance. Une croissance (totalement irréaliste) de 1,2% l'année suivante ne permettra pas non plus la moindre embellie des comptes publics français ; il est d'ores et déjà prévu que la France dérape encore à 3,9% du PIB en 2014.

Si la Commission fait preuve de beaucoup de compréhension à l'égard du pivot de la zone euro, la France socialiste sait déjà comment résoudre les problèmes: des impôts, des impôts, et, tiens, vous reprendrez bien un peu d'impôts pour arroser le tout? On parle de "nouvelles pistes" à explorer, mais que les Français se rassurent, elles seront toutes exploitées simultanément, et d'autres s'y ajouteront.

france,grèce,espagne,chômage,euroDes esprits dénués d'audace républicaine s'effraient même que ces pistes aillent jusqu'à doubler les impôts de certains contribuables, ni riches ni rares, mais c'est ainsi, la bonne marche de l'Etat implique quelques petits sacrifices au nom du Bien Commun.

Comme la classe moyenne, par exemple.

Le gouvernement de François Hollande définit de nouveaux concepts chaque jour, repoussant les limites du langage et de la raison. Ainsi, alors que le ministre délégué au budget Jérôme Cahuzac cherche frénétiquement 6 milliards d'euros pour 2013 (bon sang, dans quelle poche de costume a-t-il bien pu les mettre?) il proclame que l'objectif de l'Etat est la "la stabilité fiscale", celle-ci ne se définissant pas comme une sorte de pause dans le torrent de prélèvement assommant les Français, mais comme une stabilité des revenus de l'Etat contre vents et marées. Que le dernier contribuable trépasse, les recettes ne doivent pas diminuer! Quant à réduire le train de vie de l'Etat, comme d'habitude, c'est inenvisageable...

Comme dit l'adage, février est le mois préféré des citoyens, les politiciens ne commettant leurs méfaits que pendant vingt-huit jours. Mais au vu de la façon dont l'année s'engage, il paraît évident que 2013 sera la période de tous les dangers pour la zone euro, et livrera des indices sur la façon dont celle-ci se terminera.

Avant la fin de l'année, il sera clair pour tout le monde - et par "tout le monde", comprendre même des gens habituellement imperméables à la réalité, comme ceux qu'on trouve aux plus hauts sommets des instances européennes - que la France est un pays du Sud de l'Europe. Profondément ancrée dans le sud. Une deuxième Espagne en puissance, c'est tout dire.

L'année 2013 sera longue, dure, et finira mal, en particulier pour la France.

18 janvier 2013

Honni soit qui Mali pense

Depuis le 11 janvier, la France est en guerre au Mali. Et chacun s'interroge sur le sens à donner à cette guerre.

Le nord désertique du Mali est en proie à une guérilla depuis des années, émergeant à la face du monde au printemps dernier principalement à cause d'une vacance du pouvoir de Bamako. Au mois de mars, le président Amadou Toumani Touré fut destitué par des militaires l'accusant d'incompétence dans la lutte contre la rébellion touarègue et les groupes islamistes dans le Nord (accusations qui, rétrospectivement, ne manquent pas de sel.) Les militaires avaient peut-être raison mais ils n'en tirèrent aucune légitimité pour autant. La crise politique se résolut temporairement le 6 avril avec un accord-cadre mettant en place un gouvernement de transition sous l'égide d'un nouveau président, Dioncounda Traoré, lequel fut agressé et dut se rendre à Paris pour recevoir des soins...

mig-downed.jpgLoin des jeux de cour de Bamako, divers groupes rebelles profitèrent de la confusion pour progresser au Nord: le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), le groupe islamiste Ansar Dine, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA, groupe rebelle touareg) et enfin des combattants liés à Aqmi (Al-Qaida au Maghreb islamique) passèrent à l'offensive. Ils se battirent et se battent encore presque autant entre eux que contre l'armée régulière, mais celle-ci recula sans discontinuer. Le 30 mars, les rebelles prirent Kidal, le lendemain Gao ; Tombouctou tomba le premier avril, puis Ansongo, Aguelhok, Douentza, et enfin Konna le 10 janvier, menaçant directement Mopti et le sud du pays.

Le président Traoré demanda dès septembre une intervention des forces militaires d’Afrique de l’Ouest pour reconquérir le Nord. Plusieurs réunions de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) se tinrent pour la préparer mais tardèrent à se concrétiser. Le Conseil de sécurité de l'ONU approuva le 20 décembre la résolution 2085 autorisant le déploiement par étapes d'une force internationale de soutien au Mali, baptisée Misma, réclamée par le Mali et approuvée par la Cedeao.

C'est dans ce contexte qu'à la surprise générale, la France choisit mercredi dernier de s'impliquer directement dans le conflit.

L'action militaire française a quelque chose d'étonnant. Dans ce qui avait tout d'une guérilla régionale entre des factions divisées, elle a réussi le tour de force d'unir et de cristalliser les mouvements rebelles contre elle et contre l'Occident tout entier.

La France n'a pas d'intérêts économiques particuliers au Mali, affirme François Hollande: si c'est vrai, c'en est encore plus malheureux. Le cynisme traditionnel de la Françafrique pouvait choquer mais avait au moins le mérite de correspondre à des objectifs géostratégiques. Ici, l'Elysée aurait choisi d'envoyer la troupe sur un prétexte fantaisiste.

En effet, pour le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, il n'était pas possible de laisser se développer "un État terroriste aux portes de l'Europe", motif cousu de fil blanc. Depuis quand les Etats terroristes aux portes de l'Europe seraient-ils devenus un problème pour l'Etat français? Y a-t-il eu revirement des autorités sur le printemps arabes et ce qu'elles sont en train de produire? L'excuse est d'autant plus faible que la France a elle-même directement contribué à créer un "Etat terroriste aux portes de l'Europe", la Libye. En faisant chuter le régime de Kadhafi, armes à la main, la France a ouvert un boulevard aux milices islamistes qui règnent désormais sur ce bout de désert avec bien peu de gratitude.

Une paix relative s'est installée en Libye. Les armes ne se sont pas tues pour autant. Elles se sont  retrouvées à travers les réseaux du Sahel entre les mains des islamistes maliens, ajoutées à celles promptement pillés dans les les arsenaux du dictateur déchu, fournies elles aussi par les Européens. Si bien qu'aujourd'hui, la France se bat au Mali contre des islamistes équipés d'armes françaises.

Prenons cette énième ironie de l'histoire comme une marque de respect: la qualité du produit convainc même nos ennemis! Arnaud Montebourg devrait penser à faire une nouvelle campagne de publicité là-dessus.

Si les autorités françaises avaient eu à coeur de "lutter contre le terrorisme", elles auraient mieux fait de commencer par s'attaquer aux dangers intérieurs. Les caches d'armes et réseaux de l'islamo-banditisme prolifèrent dans des banlieues françaises. Elles n'ont jamais été pacifiées, à peine apaisées. En fait, cette menace-là est si crédible que le gouvernement français a carrément été obligé de décider de mesures de sécurité supplémentaires sur le sol national.

mirages.jpgC'est vrai, le Mali est moins loin que l'Afghanistan, on y parle français. Plus convivial, en quelque sorte. Pourtant, quitte à lutter contre le terrorisme, des descentes dans les caves des zones de non-droit émaillant le territoire français auraient sans doute plus contribué à la sécurité du pays, sans risquer d'embraser la moitié du continent africain...

Bien sûr, selon un schéma maintes fois éprouvé, le déploiement de l'armée française est "limité" en effectif et dans le temps, et devra dans les plus brefs délais "donner la main" à une force militaire malienne qui reste encore à inventer. Mais dans les faits, la France pourra-t-elle seulement décider du scénario?

Comme le dit l'adage, on sait de quelle façon commence une guerre, jamais comment elle se termine. La France n'a ni les moyens logistiques, ni les moyens humains, ni les moyens financiers de s'engager sur la durée. Cette évidence donne un écho d'autant plus étrange à l'intervention sur France Inter du socialiste Michel Rocard qui, tout en saluant la décision du président, annonça avec une certaine clairvoyance "qu'on est dans une bagarre d'une dizaine d'années" et qu'il n'y aurait rien de simple:

"Tout cela est très difficile, pas gagné d'avance, nous perdrons des hommes, il y aura des drames, il y aura des contreparties sur le territoire national, tout cela va être assez effrayant."

 

L'ancien Premier ministre ne croyait pas si bien dire, à la veille de la prise d'otage tournant à la boucherie sur un site gazier au sud de l'Algérie (avec "la brigade de Mokhtar Belmokhtar", un nouveau groupe islamique à la clef). Ce n'est pas gagné d'avance, en effet.

La France perdra des hommes.

Il y aura des drames.

Et la guerre n'est commencée que depuis une semaine.

Peut-être la France avait-elle besoin de se lancer au Mali pour prouver au monde qu'à l'instar de n'importe quelle grande puissance, elle avait droit à son bourbier?