29 octobre 2011

Un sursis à mille milliards

L'Europe est sauvée.

Encore.

Le Fonds Européen de Stabilité Financière est désormais augmenté à 1'000 milliards d'euros, comme ça, sans que personne ne verse un euro de plus et surtout pas l'Allemagne. On ne dit plus "baguette magique", on dit "effet de levier" - mais la fascination naïve que le tour exerce sur le public est identique.

  • La dette grecque a été ramenée à des proportions raisonnables, bénignes, juste avec un peu de bonne volonté de la part des banques.
  • L'Italie au pied du mur s'est soudainement réformée, d'un coup d'un seul, quelque part entre lundi et mercredi, et semble peu ou prou sortie d'affaire (même si Berlusconi reste un individu infréquentable).
  • Finalement, Nicolas s'offre un petit quart d'heure d'antenne pour expliquer comment la France a été sauvée, en grande partie grâce à ses efforts. Quel ingrat oserait ne pas le réélire en 2012?

Soyons francs: tout ceci est un petit peu trop beau pour être honnête.

Pendant ce temps, à Athènes...

Commençons par la victime expiatoire de l'endettement, la Grèce. On évite d'utiliser les termes qui fâchent mais le fait est là: elle vient de faire un défaut partiel sur sa dette. La décote prévue pour ses obligations est passé de 21% en juillet (ce qui était déjà, en soi, un "événement de crédit" selon le vocabulaire des agences de notation) à 50%. En contrepartie, son endettement public vient de s'alléger de 100 milliards.

La Grèce est-elle tirée d'affaire pour autant? Un rapide coup d'oeil sur l'évolution des taux nous donne un aperçu du chemin qui reste à faire:

Taux_grecs.png
Evolution des taux grecs pour différentes maturités les trois derniers mois
(Cliquez sur l'image pour agrandir)

Les taux baissent effectivement... Les emprunts grecs à un an sont repassés sous la barre des 150% d'intérêt.

On ne reverra pas la Grèce revenir emprunter sur les marchés financiers avant très, très longtemps.

Mentionnons encore deux ou trois chiffres. La dette grecque est de plus de 350 milliards actuellement. Les 100 milliards de décote n'arrivent pas du jour au lendemain, ils seront établis sur dix ans. Alors qu'aujourd'hui la Grèce est endettée à hauteur de 165% de son PIB, en 2020, si tout va bien, le niveau redescendra à 120% - soit encore le double de ce qui constitue un endettement acceptable selon les critères de la zone euro du Traité de Maastricht. Soit autant que l'Italie aujourd'hui, alors qu'on qualifie la péninsule italienne de nouveau maillon faible de l'Europe.

Et la Grèce serait sortie de l'auberge?

Les coupables habituels

La crise de la dette publique ne saurait se ramener à l'irresponsabilité d'une coterie de politiciens de tous bords faisant vivre au-dessus de leurs moyens, et pendant des décennies, les Etats dont ils avaient la charge, tout ça pour se payer une clientèle électorale. Trop simple. Mieux vaut pointer du doigt les organismes financiers. Les avantages sont doubles: la vindicte populaire est redirigée sur les coupables traditionnels et chacun se prépare à l'étape suivante, leur punition.

Quel orgueil, ces banquiers! Dans la nuit de mercredi à jeudi, le sommet européen avait frôlé l'échec lorsque Charles Dallara, le chef-représentant des banques, avait fait savoir peu avant minuit qu'il n'y avait pas d'accord "sur quelque projet grec que ce soit, ni sur une décote particulière".

deutschebank2.jpgL'esbroufe aura paniqué plus d'un journaliste crédule. Il fallait bien trouver quelques formules pour donner l'impression, sur le coup des quatre heures du matin, qu'on venait d'échapper à la fin du monde; mais M. Dallara surjouait son rôle. Les banques savaient très bien qu'elles passeraient à la casserole. Et elles en ont brillamment joué.

J'entends d'ici les protestations indignées. "Comment!" s'exclame le lecteur, comment peut-on affirmer que les banques s'en "sortent bien" lorsque leurs avoirs grecs subissent une décote de cinquante pour-cents?!

Voyons les choses autrement.

La faillite de la Grèce est connue depuis le mois de juillet (cf. explosion des taux d'intérêts ci-dessus). Il était évident à tous que si personne ne faisait rien, les créances grecques ne seraient remboursées qu'aux calendes du même nom. La décote n'aurait pas été de 21 ou 50%, mais plutôt de l'ordre de 90% ou 95%, voire un bras d'honneur comme solde de tout compte. En acceptant une décote sur une base volontaire, les banques ont donné l'impression de faire un geste - alors qu'elles entérinent simplement la réalité.

Plus intéressant est l'examen de ce qu'elles ont obtenu en échange.

Le remboursement de ces créances grecques est assuré, puisque c'est désormais le Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) qui régale. Les dettes grecques seront soldées en solides euros allemands. Plus de mauvaise surprise à l'horizon, quelles que soient les horreurs que l'on découvre encore dans les livres de compte d'Athènes.

Si une banque devait se retrouver trop en difficulté à cause de son exposition à la dette grecque, le coussin confortable du FESF viendra à son secours pour sauver son bilan. Les risques comptables sont donc nettement amoindris.

Troisième avantage, la décote est volontaire. Les banques s'engagent librement à respecter l'accord au fur et à mesure que les emprunts de l'Etat grec arrivent à échéance, en les échangeant avec de nouveaux titres de valeur moindre. Cela durera jusqu'en 2020. Qui dit volontaire dit à bien plaire: les banques peuvent y renoncer à n'importe quel moment, sans préavis. Et les Etats ne pourront guère exercer de pressions sur elles, puisque cela reviendrait à provoquer un événement de crédit (note D, éruption volcanique, fin du monde).

Je ne suis pas en train d'annoncer qu'une banque ou deux vont jouer les trouble-fête et tout faire capoter. Non, ce que j'explique, c'est qu'en participant de cette façon au "plan de sauvetage", les banques viennent d'arracher un moyen de pression absolument monstrueux à l'encontre des politiciens de la zone euro. Pendant dix ans, les banques seront en position de rétorquer "finalement, l'échange volontaire de dette grecque ne nous intéresse plus" à n'importe quel politicien qui viendrait leur chercher des poux d'un peu trop près.

Je ne suis pas dans les secrets d'alcôve, mais je parie que l'imposition extraordinaire des bonus des banquiers et autres taxation des transactions financières en zone euro ne vont pas ressortir des cartons avant un certain temps.

Sachant que la Grèce allait droit à la cessation de paiement de toutes façons, ce n'est pas si cher payé, finalement.

Du côté des victimes

Puisque nous parlons d'argent, allons du côté du véritable bailleur de fonds de tout ce projet, le contribuable européen.

Le FESF annonce désormais une force de frappe de 1'000 milliards d'euros, soit plus de 2'200 € par habitant de l'Union, du brasseur écossais au dernier-né d'une famille de paysans roumains. La sachant produite par un continent menacé de faillite, la somme est rondelette.

C'est beaucoup plus simple que ça: c'est un mensonge. Et on le sait:

Concernant la recapitalisation des banques, le montant envisagé est "bien en-deçà des besoins estimés par le Fonds monétaire international (FMI) et les analystes du secteur privé, en tout cas dans le scénario d'une rechute de l'économie", expliquent les économistes de Credit Suisse.

Le FMI avait évoqué 200 milliards d'euros, Credit Suisse parle de 225 milliards et Goldman Sachs de 298 milliards.

S'agissant de la dette grecque, la zone euro demande aux banques d'accepter une décote, c'est-à-dire des pertes, d'au moins 50%. Mais sur les 350 milliards d'euros de dette grecque, un tiers est entre les mains de créanciers publics (Europe et FMI) non concernés par cette décote.

En outre, selon UBS, comme les banques grecques détiennent quelque 20% de la dette du pays, Athènes devra immédiatement les renflouer, en s'endettant à nouveau. Résultat: "une décote de 50% équivaut à un réduction de seulement 22% de la dette grecque", calcule UBS.

Dernier point, peut-être le plus délicat: le renforcement du Fonds européen de stabilité financières (FESF), le "pare-feu" contre une contagion de la crise.

Grâce à un "effet de levier" complexe, les Etats espèrent démultiplier les 440 milliards d'euro que ce mécanisme est théoriquement capable de prêter. Seulement voilà, alors que des estimations allant de 1.000 à 2.500 milliards ont circulé, les Européens ne [sont pas en mesure] de fournir un montant clair pour rassurer les marchés.

Le résultat risque d'être d'autant plus décevant que le point de départ ne doit pas être de 440 milliards, mais plutôt autour de 250 milliards, une partie des prêts ayant déjà été engagée.

 

Les fonds sont donc bien trop faibles pour donner le change assez longtemps pour donner aux économies européennes le loisir de se réformer, d'autant plus que l'ampleur de la tâche est inimaginable.

C'est peut-être une nouvelle pour vous, mais pas dans les salles des marchés. D'ailleurs, les taux italiens continuent de monter en fin de semaine, malgré la belle entente affichée par l'élite politique de la zone euro. On a franchi le cap de danger de 6% pour les emprunts à dix ans.

Au milieu des cotillons et des tapes dans le dos des politiciens qui ont sauvé l'euro, ça sent le roussi. Le FESF a déjà des boulets aux pieds. Il doit recapitaliser les banques grecques, éponger la dette grecque, soutenir les banques des autres pays d'Europe suite à la décote, colmater les brèches des économies portugaises, espagnoles et bientôt italiennes qui tanguent dangereusement. La Cour Constitutionnelle a lié les mains d'Angela Merkel pour la soumettre à nouveau a son Parlement. Quant à la France, elle se prépare gentiment à la perte de son triple-A, un événement qui déplacera fortement le centre de gravité du "couple franco-allemand".

La zone euro n'est pas sauvée, et comment pourrait-elle l'être alors que sa dette se creuse chaque jour davantage? En usant de tout un attirail de bouts de ficelle, elle vient simplement de gagner du temps, une fois de plus. Et pas beaucoup: les illusions semblent se dissiper de plus en plus vite.

Les perspectives d'évolution de la zone euro face à la crise seront abordées par ailleurs, mais une chose est sûre: le "sommet européen historique" du 26 octobre ne sera certainement pas le dernier du genre.

27 septembre 2011

La Grèce ne tiendra pas un an

Depuis deux jours, en début de semaine, les bourses remontent. Ce mouvement totalement irrationnel n'est pas sans évoquer un chômeur en fin de droit quasiment expulsé de son domicile mais qui s'offre un repas de roi avec ses dernières économies, histoire de "garder le moral". Mais si la méthode Coué n'implique pas la consommation d'alcool, elle n'évitera pas une bonne gueule de bois.

C'est comme si la finance avait clairement opté pour le déni. Jugez plutôt à quel point tout va bien. En Italie, les taux bondissent.

Le Trésor italien a émis mardi 14,5 milliards d'euros d'obligations à court terme, dont les taux d'intérêt ont bondi à des niveaux records, signe de la méfiance des investisseurs.

Cette émission était le premier test pour l'Italie sur le marché obligataire depuis l'abaissement de sa note souveraine en début de semaine dernière par l'agence Standard and Poor's, ce qui a attisé les craintes d'une contagion de la crise de la dette à la troisième économie de la zone euro.

Dans le détail, le Trésor a émis 8 milliards d'euros de bons du Trésor à six mois, 3,5 milliards de certificats du Trésor zéro-coupon à deux ans et 3 milliards de bons à trois mois, soit le montant maximum prévu. Mais signe de la méfiance des investisseurs, les taux d'intéret de ces titres ont bondi à des niveaux records.

european-markets.gifLes taux des obligations à six mois se sont notamment envolés à 3,071% contre 2,14% lors de la dernière opération similaire le 26 août et ceux des titres zéro coupon à deux ans à 4,511% contre 3,408%.

Malgré l'adoption le 14 septembre d'un plan de rigueur draconien (sic) devant permettre au pays de parvenir à l'équilibre budgétaire en 2013 et de réduire sa dette colossale (120% du PIB), l'Italie ne parvient pas à rassurer les marchés.

 

L'Italie ne parvient pas à rassurer malgré un plan "draconien" - je sens qu'au vu de ce qui nous attend dans la zone euro, le vocabulaire emphatique va rapidement faire défaut, lui aussi. Des emprunts à six mois, à trois mois... On est en pleine cavalerie.

L'Espagne de Zapatero est passée au stade suivant, les coupures de courant:

Plusieurs installations de la ville d'Albacete, dans le centre de l'Espagne, se sont retrouvées plongées dans le noir après une coupure d'électricité du fournisseur pour des factures impayées, ont indiqué mercredi la mairie et la compagnie d'électricité Iberdrola.

L'électricité a été coupée mardi dans une piscine où de nombreux nageurs se trouvaient dans les bassins, dans une bibliotèque et dans un gymnase, a expliqué la directrice de cabinet de la mairie, Irene Soriano.

Albacete, une ville de 175.000 habitants [tout de même!], cumule une dette de plus d'un million d'euros vis-à-vis d'Iberdrola, le géant espagnol de l'électricité, pour des factures qui remontent jusqu'à 2009.

Ce sont les premières coupures que nous avons eues mais nous en redoutons d'autres, a ajouté Irene Soriano, soulignant que la compagnie avait prévenu de la coupure d'électricité dans quatre services non essentiels de la ville.

Ce sont eux qui ont déterminé les services non essentiels, nous ne leur avons pas dit "coupez ici ou ici", a-t-elle affirmé, ajoutant que la maire de la ville, Carmen Bayod, avait obtenu en dernière minute qu'une crèche ne soit pas incluse dans la liste.

Une porte-parole d'Iberdrola a confirmé les coupures d'électricité, se refusant à tout commentaire par respect pour la vie privée des clients. La compagnie a toutefois assuré, dans un communiqué, qu'en aucun cas, elle ne procédait à des coupures sans prévenir les abonnés, qui reçoivent jusqu'à une demi-douzaine de lettres les avertissant des conséquences en cas d'impayés.

Albacete cumule une dette de plus de 15 millions d'euros avec d'autres fournisseurs et nous négocions avec tous, a assuré Irene Soriano.

Depuis l'éclatement de la bulle immobilière qui a plongé l'Espagne dans la crise, les régions et les administrations locales ont accumulé des dettes colossales et se retrouvent dans l'impossibilité de payer certains services comme la santé, les pharmacies ou encore le nettoyage.

Dans la région de Castille-La Manche, très endettée, où se trouve Albacete, sept cliniques privées ont suspendu les avortements gratuits pour facture impayée par la région et les pharmacies ont menacé de fermer boutique pour obtenir les 113 millions dus par l'administration.

 

Vraiment, pour donner l'impression que tout va bien, on pouvait difficilement faire mieux. On notera aussi que c'est le fournisseur d'électricité qui a décidé quels services étaient "essentiels" ou pas, la municipalité vivant dans un tel déni qu'elle a laissé les nageurs rejoindre le bord du bassin dans l'obscurité. La classe.

Je mentionne ces pays ici non pour l'anecdote, mais parce qu'ils sont deux gros contributeurs au Fonds Européen de Stabilité Financière sensé venir au secours de la Grèce et d'eux-mêmes. J'ai retrouvé sur le Financial Times une clé de répartition du fonds:

efsf_shares.gif

11.9% pour l'Espagne et 17.9% pour l'Italie dans les 440 milliards d'euros de "garantie" du fonds qui essaye ces temps-ci de sauver tout le monde, la Grèce, les banques, ses propres contributeurs... On dirait une version financière des Aventures du Baron de Münchausen, où celui-ci se sauve de la noyade en se tirant par ses propres cheveux. Dans le monde réel, je doute que ça marche.

Et il va en falloir, de l'argent.

Sans compter que la Grèce est loin d'être tirée d'affaire. Si Georges Papandréou ne demande pas d'applaudissements, personne ne se fera prier: les chiffres grecs sont nettement dans le rouge, comme l'atteste le FMI, et bien pire que les prévisions antérieures. La situation se dégrade rapidement.

La dette publique est prévue à 189% du PIB en 2012 au lieu de 172% dans l'estimation de juin faite par le Fonds Monétaire International. Dix-sept points de PIB d'écart avec une estimation vieille de trois mois! Le FMI estime aussi que la Grèce aura une croissance négative de 5% cette année et 2% l'an prochain, alors qu'avant l'été il envisageait encore un retour à la croissance pour 2012. Le désendettement de la Grèce est repoussé aux calendes du même nom. En attendant, les Grecs seraient bien inspirés d'aller se faire soigner à l'étranger.

Reste la sempiternelle question - quand la Grèce fera-t-elle défaut?

Le marché, qui y joue ses économies, semble avoir sa petite idée. Pour la deviner, jetons un coup d'oeil au taux d'intérêt grec à un an:

greece_1y.gif
Taux d'intérêt grecs à un an: 135%

135%. Les taux à deux ans sont à 70%, ceux à 5 ans sont à 28% et ceux à 10 ans à 23%. Tout ceci est totalement impraticable pour un recours au marché. En plus, les emprunts à court terme souffrent d'un taux d'intérêt plus élevé que ceux à long terme... Etrange, n'est-ce pas?

Le mystère n'est pas si compliqué. Un taux d'intérêt combine deux ingrédients:

  • le loyer, c'est-à-dire la rémunération du prêteur qui se prive de son bien (ici de l'argent) pour le mettre à disposition;
  • la prime de risque, représentant une provision pour assurer d'une certaine manière le risque que le prêteur ne revoie pas son bien intact. C'est une sorte de caution.

Les établissements financiers baignent dans les liquidités fraîchement imprimées et les taux d'intérêt des banques centrales sont à terre. Le premier facteur, le loyer de l'argent, est quasiment négligeable. C'est donc le risque de défaut qui détermine dans une proportion écrasante les taux proposés à la Grèce.

Les emprunts d'Etat sont remboursés à "maturation", c'est-à-dire lorsqu'ils arrivent à échéance. En souscrivant 100 euros à un emprunt d'Etat à 6% sur cinq ans, l'Etat en question s'engage à vous verser 106 euros au bout de cinq ans, et de simples coupons annuels entre-temps. Du coup, on imagine qu'un emprunt grec à 30 ans pourrait être rémunéré d'une façon modeste, les souscripteurs pouvant estimer que d'ici là, la Grèce se sera dépêtrée de ses problèmes financiers. Après la pluie le beau temps! Un emprunt à court terme, lui, pourrait être plus dangereux, arrivant à maturation au beau milieu de la crise, lorsque la Grèce annonce piteusement qu'elle n'a plus les moyens de rembourser les créanciers qui toquent à sa porte.

Ce n'est pas parce qu'on prête pour moins longtemps qu'on est plus en sécurité ; c'est plus un jeu du mistigri où il ne faut pas attraper la mauvaise carte au mauvais moment.

Voilà le mystère du taux dégressif expliqué. En ayant des taux à un an plus haut que ceux à deux, cinq ou dix ans, le marché estime simplement qu'aujourd'hui, la cessation de paiement est plus proche d'un an que de deux, cinq ou dix. Il n'en a pas toujours été ainsi, comme nous allons voir.

Versons encore un indice au dossier. La Grèce vient d'emprunter fièrement à trois mois. Les médias claironnent que la Grèce a réussi à lever 1.625 milliards d'euros à un taux "stable de 4.56%" - un taux du même ordre de grandeur que l'Allemagne à dix ans... Malgré tout, le taux de 4.56% à trois mois est incroyablement faible par rapport au taux de 135% pour un an.

Là encore, si le marché a prêté à la Grèce à si bon compte, c'est parce qu'il estime que la Grèce ne fera pas faillite d'ici Noël. La Troïka (Représentants de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI chargés de surveiller les finances publiques grecques) s'est réunie cette semaine. On connaît la chanson. Maugréant et renouvelant sa confiance en même temps, elle déliera encore une fois les cordons de la bourse, mettant la Grèce à l'abri de la cessasion de paiement pour trois mois. La Grèce n'a plus d'emprunts arrivant à échéance d'ici décembre, il s'agit seulement de régler les dépenses courantes.

Mais à la fin de l'année, le dossier grec reviendra encore sur la table. En décembre surviendront des remboursements d'emprunts (dont le milliard et demi d'euros brillamment contracté ces jours) et le ralentissement économique sera difficile à cacher. Les retard et les gains misérables du programme de privatisation seront indiscutables. Personne ne sait quelle sera la température de la rue à Athènes.

La Troïka ressortira-t-elle encore son chéquier? Et si oui, combien de fois encore? Après 2011 il y a 2012, et 2013, 2014... Sans qu'on sache jamais quand la Grèce parviendra enfin à dégager des excédents budgétaires. Personne n'y croit vraiment.

Le marché estime aujourd'hui que la Grèce fera défaut quelque part entre décembre 2011 et septembre 2012. Je l'affirme à l'aide de ce graphique concocté à partir des données de Bloomberg:

 

variation_taux.gif

Variation des taux d'intérêt des emprunts grecs à différentes échéances de maturité
(cliquez pour agrandir)

La situation était "désastreuse mais stable" jusqu'à la mi-juillet - les taux étaient trop élevés pour que la Grèce ne lève des fonds sur le marché, mais ils n'avaient pas fermé la porte. La zone de danger était estimée à 1-2 ans, comme en témoignaient des taux à court terme plus élevés que ceux à long terme. Vers fin août, les choses se précipitent: le taux à un an s'envole, dépassant le taux à deux ans. Le marché estime que la probabilité d'un défaut de paiement grec à un an est bien plus grande qu'à horizon deux ans. L'envolée des taux d'intérêt courts indique un défaut de paiement imminent.

Dernier enseignement du graphique, malgré un événement de crédit dont l'occurrence est prévue en 2012, les taux à 5 et 10 ans restent extrêmement élevés: le marché estime que la Grèce ne sera probablement pas sortie d'affaire dans les dix ans à venir. La crise qui emportera la social-démocratie grecque ne sera pas qu'une petite parenthèse financière vite refermée.

Les traders font la fête en ce début de semaine. Ils ont bien raison, c'est sans doute une de leurs dernières occasions. L'automne et l'hiver promettent d'être rudes.

01 septembre 2011

Pendant ce temps, à Athènes...

...La dette est hors de contrôle. Et pour une fois, ce n'est pas moi qui le dit mais un panel d'experts indépendants:

La dynamique de la dette grecque est désormais "hors de contrôle" et les dérapages par rapport aux objectifs de réduction du déficit, exacerbés par une profonde récession, menacent d'annuler les bénéfices du nouveau plan de sauvetage, constate la nouvelle commission de contrôle du budget.

Dans un rapport rendu public mercredi, la commission estime qu'"une augmentation importante de la dette, un grand déficit de départ et une profonde récession ont poussé à l'extrême la dynamique de la dette qui est maintenant hors de contrôle".

La commission nouvellement constituée est composée d'analystes indépendants.

"Ces développements semblent contrebalancer dans une large mesure l'impact positif" du dernier plan de sauvetage de l'Union européenne qui s'élève à 159 milliards d'euros (230 milliards de USD) consenti le mois dernier, ajoute la commission dans son rapport dont des extraits sont publiés par l'agence semi-étatique Athens News Agency.

Bridée par les codefaut_grec.jpgupes budgétaires, l'économie grecque se rétracte à un rythme alarmant. Le ministre des Finances Evangölos Venizélos a déclaré la semaine dernière que le Produit Intérieur Brut se rétracterait vraisemblablement de plus de 4,5% en 2011, contre 3,5% prévu initialement.

Entretemps, la dette grecque a enflé pour atteindre 350 milliards d'euros.

La Grèce est actuellement soumise à un audit de la part de l'union Européenne, du Fonds Monétaire International et de la Banque Centrale Européenne pour savoir si la sixième tranche du prêt de 110 milliards d'euros consenti à Athènes l'année dernière serait débloquée.

Selon certaines informations, les représentants de ces trois organisations arrivés lundi à Athènes pour conduire l'audit auraient constaté des retards dans la mise en oeuvre du programme de relance, notamment dans les secteurs qui peuvent susciter de forts mouvements de protestation de la part des syndicats.

"Les semaines prochaines jusqu'au 15-20 octobre seront cruciales et graves", a déclaré M. Venizélos mercredi à la radio Real FM, dans une interview.

Le déficit public - à l'origine de tous les maux du pays - est devenu insoutenable à 14,69 milliards d'euros (21,3 mrd USD) au premier semestre 2011, alors que l'objectif fixé était de 16,68 milliards pour toute l'année.

Pour combler le déficit, les autorités grecques vont hausser jeudi les taxes sur la nourriture dans les restaurants et les hôtels de dix points à 23%.

Les restaurateurs ont qualifié cette mesure de ruineuse et certains menacent de ne pas percevoir cette taxe pour ne pas être contraints de fermer.

Athènes est également confronté à une cacophonie en Europe concernant un accord controversé consenti par la Grèce à la Finlande pour lui garantir son financement du deuxième plan de sauvetage.

Les dirigeants de la zone euro ont accordé un plan de sauvetage de 109 milliards d'euros en juillet à la Grèce pour éviter la banqueroute au pays. Le secteur privé a aussi avancé 50 milliards d'euros.

 

Les Grecs découvrent tardivement que trop d'impôt tue l'impôt. A force d'essayer de résoudre leur crise des finances publiques par une hausse des prélèvements, ils finissent par anémier le secteur privé, le seul à même de créer efficacement de la richesse.

Une situation de crise implique des mesures de rigueur vigoureuses; celle-ci doit venir des dépenses de l'Etat, non des recettes. Mais c'est trop demander à des politiciens vivant de l'argent public.

27 août 2011

Prochaine crise en vue

Divers analystes s'essayent avec un talent variable à l'art de la prédiction, alors autant m'y frotter à mon tour. La prochaine crise boursière aura lieu vers la mi-septembre.

Bon, déjà, rajoutons quelques mises en garde. Je ne garantis pas une précision chronométrique sur le déclenchement - pas forcément le le vendredi 16 à 14:57. Au train où vont les choses, nous pourrions même assister entre temps à une ou deux phases d'effondrement comme ce paisible mois d'août nous en a offert. Mais quelque chose de gros et lourd va indéniablement se passer sur les places financières au début de l'automne.

Le contexte, on le connaît. La récession se présente gentiment, l'euro glisse, la BCE imprime, etc. Tous les voyants sont au rouge, et ce ne sont que les péripéties judiciaires de DSK ou les affrontements à Tripoli qui ont permis aux journalistes de se mettre autre chose sous la dent. Temporairement.

Mais en septembre, c'est la rentrée. Les affaires reprennent. La bonne humeur estivale s'est envolée. La prochaine bouffée d'optimisme, généralement vers Noël, semble encore très loin.

Et la Grèce va mal.

Le ministre grec des Finances, Evangélos Vénizélos, a évoqué vendredi le risque d'un nouveau dérapage budgétaire pour cause de récession, indiquant qu'il en discutera la semaine prochaine avec la délégation tripartite de l'UE et du FMI surveillant les comptes grecs.

"Nous ne voulons pas renégocier" le plan d'austérité dicté au pays jusqu'en 2015 par ses bailleurs de fonds, la zone euro et le Fonds monétaire international, mais "nous voulons estimer en commun avec la troïka les données macroéconomiques (...) et évaluer les objectifs budgétaires", au vu de la récession pire que prévue, a affirmé le ministre.

S'exprimant lors d'une séance de questions parlementaires, il a réaffirmé tabler désormais pour 2011 sur une contraction du PIB "supérieure à 4,5%", contre une projection de départ de -3,5%, avalisée par l'UE et le FMI mais plombée par la cure d'austérité administrée au pays sous leur tutelle.

 

Très mal.

Les taux grecs à 10 ans ont atteint un nouveau record jeudi, les investisseurs craignant que les garanties exigées par la Finlande en contrepartie de son aide financière à Athènes fragilisent la mise en oeuvre du second plan d'aide mis en place pour la Grèce.

grece_2_ans.jpgA 15H35, les rendements grecs à 10 ans s'inscrivaient à 18,548% contre 17,892% mercredi à la clôture. Les taux à deux ans montaient à 45,892% contre 44,025% la veille. [oui oui, il n'y a pas de faute de virgule. Cf. graphique à droite.]

"L'idée d'un défaut de la Grèce fait de plus en plus son chemin auprès des investisseurs", a souligné René Defossez, stratégiste obligataire chez Natixis.

 

L'idée fait son chemin, en effet. Avec des chiffres pareils, qui peut s'attendre à ce que la Grèce reprenne pied?

Il y a deux raisons à ce soudain sursaut de réalisme. D'abord, les engueulades entre pays européens:

Les garanties exigées par la Finlande pour sa participation au prêt international octroyé à ce pays "fragilisent la mise en oeuvre de ce plan", a-t-il expliqué.

La semaine dernière, Helsinki a annoncé être parvenu à un accord avec Athènes au sujet de ces garanties, soulevant de vives tensions dans la zone euro. L'Autriche, les Pays-Bas, la Slovaquie et la Slovénie ont laissé entendre qu'ils souhaitaient le même traitement de faveur. L'Allemagne reste de son côté fermement opposée au versement de toute garantie.

 

Alors que tant d'efforts sont déployés pour maintenir une belle unité de façade, les disputes de chiffonniers en coulisses font mauvais effet. Les désaccords gagneront en intensité alors que la Grèce se rapproche toujours plus de la cessation de paiement, permettant à chacun de voir à quel point le bel accord d'ensemble entre Européens est illusoire. Il suffit que la Finlande réclame de faire des prêts plutôt que des dons à la Grèce - qui croit encore sincèrement qu'Athènes remboursera? - pour que les disputes s'embrasent. Et voilà l'Autriche, les Pays-Bas et d'autres de réclamer eux aussi le droit d'être plus égaux que d'autres, pendant qu'Angela Merkel fait les gros yeux... Mais personne ne la croit plus capable de garder un cap, quel qu'il soit.

merkel_decue.jpgLes disputes publiques aux plus hauts sommets de l'Union ne sont que des péripéties, au demeurant parfaitement prévisibles. L'autre inquiétude vient de la participation du secteur privé au plan de sauvetage. Et là c'est du sérieux.

Rappelez-vous: avant de partir en vacances, tous les dirigeants de l'Europe s'accordaient à dire que les créanciers privés, ces salauds, devaient mettre eux aussi la main au porte-monnaie pour sauver la Grèce. Seulement, il n'était pas question de leur tordre le bras: les agences de notation auraient tôt fait de prononcer un défaut, même partiel. L'annonce aurait démoli la valorisation des emprunts grecs dans le bilan des banques françaises et allemandes, les forçant à être recapitalisées ou à faire faillite.

Pour éviter à ce scénario catastrophe (auquel nous n'échapperons probablement pas de toutes façons) les têtes pensantes de l'UE décidèrent d'une participation "volontaire" du secteur privé. Quoi de plus facile, entre gens de bonne compagnie, de décider de faire payer quelqu'un d'autre! Comme toute forme de contrainte était toutefois interdite, on demanda aux banques de proposer elles-mêmes les modalités de leur participation "volontaire". Etalage sur 30 ans des prêts grecs, provision à 20% des sommes empruntées en cas de reconduction d'une obligation arrivant à échéance, quelques propositions astucieuses furent avancées... Et c'est tout.

Alors que la période de foisonnement intellectuel arrive à terme, les volontaires ne se bousculent pas au portillon.

Le plan de sauvetage du 21 juillet prévoit une participation, sur une base volontaire, des créanciers privés d'un montant total de 158 milliards d'euros.

Or, pour l'instant, "une quarantaine de banques en Europe se sont dites intéressées, ce qui est très peu", a souligné [un expert du marché obligataire].

Athènes a donné aux établissements bancaires jusqu'au 9 septembre pour se déterminer sur la forme de leur participation.

 

Bien que le 9 septembre ne soit pas sur le plan strictement comptable une échéance cruciale pour la dette de la Grèce, le manque d'enthousiasme du secteur privé sera indiscutable ce jour-là. Il fera clairement sentir le roussi à toutes les places boursières du monde. 158 milliards d'euros à refinancer et si peu de monde pour profiter de l'aubaine, c'est ballot.

On assistera probablement à une réunion d'urgence de tels ou tels politiciens, mais pour décider quoi? Le Fonds Européen de Stabilité Financière et la Banque Centrale Européenne vont, comme d'habitude, être appelés à la rescousse, mais leur capacité financière est insuffisante - précisément la raison pour laquelle le secteur privé était amené à mettre la main au porte-monnaie. Sans compter que l'actualité a déjà amenés BCE et FESF à engager des moyens pour sauver Chypre, l'Espagne et l'Italie, ce qui n'était pas prévu à l'origine. Peut-être que ces Finlandais n'étaient pas si bêtes de se montrer prudent, finalement...

Le mois d'août était chaud, attendez donc de voir septembre.

12 juillet 2011

Euro, le moment historique

Dans dix ou vingt ans, quand la poussière de l'effondrement de la monnaie unique européenne sera enfin retombée, les historiens reviendront sur la période que nous vivons aujourd'hui. Ils qualifieront sans doute ces mois particuliers de "moment historique." Quelles dates sortiront de la brume pour être qualifiées de décisives? Telle ou telle réunion de la Troïka? L'accouchement au forceps par le Parlement Grec d'un plan de privatisation notoirement insuffisant? La faillite bancaire prochaine dans un pays ou un autre, lorsque tous les habitants se rueront aux guichets pour retirer leurs monnaies de singe euros et les convertir en or?

Les historiens n'auront que l'embarras du choix. Mais ce début de semaine pourraient bien être une sorte de pivot mémorable dans la crise.

Après avoir déjà abandonné 3,5% vendredi soir et 3.96% lundi à la clôture, la Bourse de Milan chute encore de 3,5% ce mardi matin, pendant que le reste des places financières du monde se parait de différents tons de rouge.

A ce qu'il semble, le monde économique réalise petit à petit que l'Italie avait bien sa place dans l'acronyme PIIGS.

Le rappel tardif et brutal change complètement la donne - économiquement, mais surtout, psychologiquement.

Economiquement, l'Italie pèse plus du double de l'Irlande, de la Grèce, et du Portugal réunis - des pays "aidés" et très loin d'être tirés d'affaire. C'est la troisième économie de la zone euro. Il ne s'agit pas ici de revenir sur les défis qui attendent l'Italie, mais bien ceux qui attendent les autres pays de la zone:

La crise de la dette des pays du Sud (PIIGS) est à son paroxysme. Certains observateurs financiers vont jusqu'à dire que la crise italienne n'est plus sous contrôle. Les taux d'intérêts des obligations d'État sur 10 ans ont bondi à 5,4% aujourd'hui. Les "credit default swaps" (CDS) pour la dette de l'Italie sont montés à une vitesse menaçante. Lundi matin, ils étaient à 280 points de base - Vendredi, le prix de l'assurance sur défaillance de crédit était encore à 240. Le fait est que, si le prix des CDS pour l'Italie continue d'augmenter à ce rythme, la fin de la semaine verra à la fois la fin de l'Italie et celle de l'Euro.

 

Il y a une certaine hyperbole à envisager la fin de l'Italie et celle de l'Euro pour la fin de la semaine, mais la tendance est là, dans les courbes.

Italy_bonds_10y.jpg

Taux italiens à 10 ans

Rappelons que la Grèce s'est retrouvée à demander de l'aide lorsque ses taux longs ont atteint les 5%, rendant le renouvellement du financement de sa dette insoutenable. Elle était pourtant loin d'une Italie endettée à plus de 120% de son PIB!

Jusqu'à la semaine dernière, les élites politiques du continent étaient au chevet d'Athènes. On pourrait croire, comme le souhaiterait l'historiographie officielle, que cet empressement à secourir Zorba le Grec était mû par des objectifs nobles: un désir sincère de sauver la monnaie unique, de préserver le futur de l'intégration européenne, d'afficher une solidarité réelle envers un membre du club de l'euro, ou encore de juguler l'incendie avant qu'il ne s'étende à d'autres pays en difficultés...

Foutaises.

Si la France et l'Allemagne avaient vraiment le choix, la Grèce serait déjà repartie dans les affres d'une New Drachme dévaluée avec un bon coup de pied dans l'arrière-train et leurs fécilitations en prime, merci d'être venu, repassez quand vous serez tip-top face aux critères de Maastricht. Mais voilà, l'embarrassante Grèce doit être sauvée - non pour elle-même, mais pour prémunir d'autres acteurs des conséquences d'une cessation de paiement.

Depuis le début, les grandes manoeuvres lancées par la France et l'Allemagne n'ont qu'un objectif: sauver leurs banques nationales terriblement exposées à la dette grecque.

panade-grecque.jpg

Exposition des pays de l'UE à la dette grecque.
France, 40%; Allemagne, 34%.

Un défaut de paiement de la Grèce obligera les banques à renoncer à faire figurer le papier grec dans leur bilan. Certaines arriveront à provisionner ces pertes colossales. D'autres sauteront, provoquant une réaction en chaîne qui mettra à terre une bonne partie du système bancaire du continent. La BCE, contaminée par les obligations grecques, s'effondrera. Mais surtout, le poids de la dette des autres Etats membres s'envolera alors que la méfiance sera de mise.

Le paradigme du sauvetage de la Grèce est désormais dépassé. Les banques franco-allemandes ne sont plus seules en jeu. Il n'est plus question pour les Etats de la zone euro de sauver la Grèce, mais de se sauver eux-mêmes.

Pendant ce week-end fatidique, le spread entre les emprunts d'Etat allemands et les emprunts d'Etat français a atteint 65 points de base. Les investisseurs se rendent gentiment compte que Paris et Berlin n'offrent pas exactement les mêmes garanties de remboursement...

C'est le propre de toute crise d'aller de mal en pis. Tous les scénarios sont possibles, et désormais discutés ouvertement dans la presse. Il en est d'autres qui n'ont pas encore été envisagés dans les rédactions, comme une monétisation de la dette sur laquelle je reviendrai.

Que de chemin parcouru depuis les déclarations lénifiantes des uns et des autres. Toutes ces prétendues élites, brillant avant tout par leur incompétence, découvriront bien assez tôt qu'Internet est une formidable archive de leurs fourvoiements. Qui plaidera encore des absurdités économiques comme les politiques de relance? Qui osera encore clamer que les déficits ne sont pas un problème?

Certains auront peut-être un peu honte, à la limite, mais c'est peu probable. Ils continueront à sévir, toujours absurdement keynésiens et interventionnistes. On demande aujourd'hui la résolution de la crise à ceux-là même qui l'ont créée. Il faut avoir une foi inébranlable (et un tantinet naïve) en la classe politique qui a bâti l'euro pour croire une minute qu'elle a la moindre chance de succès.

Nous en concluons que le pire est indiscutablement devant nous.

23 juin 2011

La Grèce ne tombera pas seule

En Grèce, tout va super-bien. Georges Papandréou a obtenu la confiance renouvelée de son parlement, écartant ainsi un des principaux écueils au vote d'un n-ième plan d'austérité et de privatisation un peu plus tard, lequel ouvre la voie au versement d'une nouvelle tranche du plan de sauvetage européen. En attendant un deuxième plan de sauvetage européen. Le tout malgré quelques émeutes peu en phase avec l'austérité qui sied désormais aux Héllènes.

La Grèce est sauvée. D'ailleurs la Bourse se reprend... Ah, on me fait signe que non.

Acro.jpgC'est bizarre. Pourquoi les traders du monde ne se lancent-ils pas dans une bonne grosse cuite au champagne après cet enchaînement continu de bonnes nouvelles? Il faut pourtant le reconnaître, tout se passe comme prévu. Le gouvernement remanié est reconduit dans ses fonctions, la solidarité européenne est au rendez-vous (même si Angela, aux prises avec son opinion publique, avance à reculons) et avec quelques privatisations bien senties la dette grecque passera de 150% à 137% du PIB, des broutilles quoi!

Alors, pourquoi cet accès d'incrédulité?

Il faut croire que dans la grande famille de la finance, quelques individus savent encore manier la calculatrice. Citons à ce sujet une brillante étude de l'Institut Turgot, sérieuse, factuelle, pas drôle du tout, et mettant douloureusement les points sur les i:

Supposons, un instant, que la Grèce n’ait pas le soutien de l’Union Européenne et qu’elle doive emprunter sur les marchés des capitaux. Quel devrait être, alors, le taux de croissance de son PIB pour payer les seuls intérêts de sa dette (...) ? [Entre 26 et 45%]. Inutile de préciser que de tels taux de croissance du PIB ne se rencontrent pas dans l’économie réelle, même en Chine.

 

Mais cela, on s'en doutait: c'est la raisons même de la fondation du Fonds de Stabilisation Européen octroyant à la Grèce des prêts à "prix d'ami" avec un taux de 5%... Ce qui ne suffira pas.

De ce point de vue, la Grèce est prise entre l’enclume de son PIB et le marteau du montant de sa dette qui, en dehors de la charge des intérêts, continue à augmenter mécaniquement au fur et à mesure que son PIB se contracte.

A 5% d’intérêts, il faudrait à la Grèce un taux de croissance du PIB de 7,5% pour rembourser ses seuls intérêts. (...) Or, nous l’avons vu, au lieu d’une croissance de son PIB, la Grèce a subi une décroissance de 4,8% en 2010. Et, en 2011, elle se trouve actuellement sur une pente de -5%.

Ainsi, si l’on retient l’hypothèse d’une récession à 5% en 2011, (...) on peut donc estimer qu’à la fin de l’année 2011, la dette publique grecque franchira le cap des 160% de son PIB.

 

Les 50 milliards d'euro d'argent frais générés par la privatisation massive, à supposer qu'elle réussisse, seront effacés en un an à peine, par le simple truchement de la récession.

La Grèce va faire faillite, répétons-le encore une fois. L'argent qu'on lui prête maintenant - l'argent des contribuables européens - est versé à fonds perdus. Tout le monde le sait même si personne ne veut le dire. Chacun a de bonnes raisons de la fermer pour jouer la montre:

  • Les politiciens, parce qu'ils ont toujours la prochaine élection en tête et il vaut mieux pour eux qu'elle ait lieu dans le calme, l'électeur moyen étant peu enclin à soutenir les sortants - quelle que soit leur couleur politique - dans un climat d'hystérie collective.
  • Les banquiers, parce que chaque minute de calme supplémentaire leur permet de diminuer l'exposition de leur établissement aux dettes grecques pourries, lesquelles sont progressivement rachetées par le FMI, la BCE ou les fonds de solidarité européen (bref, le contribuable), ce qui leur permettra peut-être de sauver leur peau.
  • Les experts, parce qu'ils ont soutenu l'euro du début à la fin. Les déboires de la monnaie unique dévoilent sous un jour assez cru leur dramatique incompétence.
  • Les journalistes, parce que le journalisme critique est mort depuis longtemps et que les survivants éprouvent une sorte de fascination hypnotique vis-à-vis des catégories précédentes (hormis quelques vieilles rancunes sauce lutte des classes à l'encontre des banquiers.)

Mais ce serait faire preuve d'une myopie coupable que de se focaliser exclusivement sur la Grèce. D'autres pays sont sur une pente glissante, et pour les mêmes raisons: non pas l'adhésion à l'euro, mais un excès d'endettement. L'Italie est sous la menace d'une dégradation de sa note, et d'illustres membres de la zone euro ont passé le stade des avertissements pour rentrer à leur tour dans la crise financière joyeuse ; pensons à l'Irlande...

 

Irelande_2ans.jpg

Taux irlandais pour un emprunt à 2 ans

...Ou au Portugal:

 

Portugal_2ans.jpg

Taux portugais pour un emprunt à 2 ans

Si un taux d'intérêt à 5% est à peine soutenable pour une Grèce sous perfusion financière, on est en droit de se demander combien de temps tiendront ces Etats avec le fardeau de leur dette accumulée et des taux à deux ans dépassant allègrement les 10%. D'autant plus que la patience allemande envers ses partenaires arrive rapidement à bout: il n'y aura pas de Fonds Européens pour tout le monde.

 

acheveux.jpg

Le groupe de heavy metal avait tout deviné dès les années 80
(sauf l'évolution des coiffures)