12 juin 2014

Longue vie au Djihadistan

En Irak, après des années de lutte "traditionnelle" (dans le sens islamiste du terme, c'est-à-dire bombes humaines et explosions aveugles sur les marchés aux légumes) les éléments d'al-Quaeda sur place ont fait jonction avec leurs collègues combattants du mouvement de l'État islamique d'Irak et du Levant (EIIL) venus de Syrie. Ils sont passés à la vitesse supérieure, s'emparant de Mossoul mardi puis de Tikrit, à 160 km de Bagdad, en un rien de temps. La capitale semble en ligne de mire.

Lorsque les islamistes attaquèrent, les courageux défenseurs de l'Etat irakien, après avoir abandonné armes, munitions et casernes dans le plus grand désordre, s'empressèrent de frapper à toutes les portes. Ils réclamaient aux civils des vêtements de rechange pour pouvoir s'éclipser discrètement.

Avec des gens aussi motivés pour défendre l'Irak, on comprend que les jours du pays soient comptés.

humvees.jpgLa prise de Mossoul fut financièrement intéressante, puisque les islamistes y récoltèrent 429 millions de dollars - dont une partie en or, excusez du peu - auprès de la banque centrale malheureusement située en ville.

Voyons le bon côté des choses: pendant les quelques prochains mois, plus besoin de s'embêter à capturer des journalistes et plus besoin, pour les Occidentaux, de se tortiller à expliquer que "bien sûr" personne ne paie jamais de rançon pour récupérer des otages. Enfin, une fois que le sort des 49 otages turcs détenus par EIIL, dont trois enfants, aura été décidé.

Les islamistes d'EIIL sont nombreux et bien équipés. Depuis peu, ils pourraient disposer de plusieurs hélicoptères Black Hawk américains capturés en même temps que l'aéroport de Mossoul, qui s'ajouteront avec bonheur aux Humwees blindés dont ils disposaient déjà. Mais ces ajouts certes prestigieux ne sont que la cerise sur le gâteau d'un armement emporté en Irak au nom de la rébellion en Syrie.

Le célébrissime sketch des Inconnus garde toujours sa pertinence. Transposé à l'actualité, nous avons d'un côté le bon islamiste, celui qui lutte pour établir la domination globale de l'islam, et le mauvais islamiste, qui lutte aussi pour la domination globale de l'islam, mais mal... Voyons un résumé de la vision française en la matière, qu'on peut aisément répliquer pour de nombreux pays:

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C'est clair, non?

Comment en sommes-nous arrivés là? Simplement parce que nos leaders se sentent obligés de décider que dans chaque conflit il y a des "gentils" et des "méchants" et bien entendu, parce qu'ils ont l'interventionnisme dans le sang, d'y mêler leur gouvernement. Ainsi, en Syrie, de gentils-islamistes s'opposent au méchant Bachar el-Assad. Ils sont gentils parce qu'ils sont soutenus par Bernard-Henry Lévy pour la France et Barack Obama pour les Etats-Unis. Et encore, M. Obama est un tiède, la secrétaire d'Etat Hillary Clinton pressentie pour lui succéder au nom du camp démocrate regrette qu'on ne les ait pas soutenu davantage:

Dès les débuts du conflit syrien, qui, en un peu plus de trois ans, a fait plus de 162 000 morts, elle assure avoir été convaincue qu'armer et former les rebelles était la meilleure des solutions pour contrer les forces de Bachar Al-Assad. « L'action et l'inaction comportaient toutes deux des risques élevés, [mais] le président [Obama] était enclin à maintenir les choses en l'état et non à aller plus loin en armant les rebelles », continue l'ancienne chef de la diplomatie américaine.


Si elle emporte les prochaines élections présidentielles, gageons que les islamistes d'EIIL pourront directement demander les pièces de rechange pour leurs véhicules blindés et leurs hélicoptères de combat capturés auprès de la Maison Blanche, qui transmettra.

Il faut être un bureaucrate de Washington de premier ordre, avec une carrière passée à lisser soigneusement de son arrière-train le cuir de son siège, pour ne pas comprendre que les islamistes franchissent les frontières et exportent avec eux leur guerre délirante, peu importe les qualités dont on veut les parer. En allant de la Syrie vers l'Irak, ils se frottent avec bonheur à un pays à peu près en paix, ce qui doit leur faire de sacrées vacances comparé au creuset syrien.

C'est un peu comme les Français qui envoient des armes aux islamistes libyens et s'étonnent ensuite de devoir monter une action militaire au nord du Mali contre des "groupes armés" apparus subitement, aussi vindicatifs que bien équipés.

Nouri al-Maliki, président putatif du pays qu'on appelait l'Irak, implore l'assistance de toutes les bonnes volontés pour reprendre le contrôle - jusqu'à ces Américains dont il était tellement urgent, jusqu'à une époque récente, de réclamer le départ. Les éditorialistes occidentaux se réjouissent: l'effondrement de l'Irak-démocratique est d'une certaine façon aussi celui de son créateur, l'abominable néo-colonialiste George W. Bush. Quelle effronterie d'avoir voulu espérer instaurer une démocratie moderne au Moyen-Orient! Alors, peu importe que les Irakiens y passent jusqu'au dernier si cela permet quelques beaux éditoriaux au vitriol.

Soucieuse de ne jamais comprendre de ses erreurs, l'administration Obama envisage l'envoi d'armes pour défendre le régime irakien, sans trop chercher à deviner dans quelles mains elles finiront. Clamer que ces gens-là n'apprennent rien est très en-dessous de la vérité.

Le Djihadistan prend forme peu à peu ; il s'étend sur des milliers de kilomètres en Syrie et en Irak et semble promis à un bel avenir. Sa croissance provoquera toujours davantage de troubles régionaux avec le Kurdistan irakien, le Liban, la Turquie, l'Iran, et ce qui reste de l'Irak et de la Syrie. Bien entendu, il ne sera fait que de guerre même dans les régions où il domine sans partage, la faute à une lutte permanente contre les tièdes, les civils et tous ceux qui n'appliquent pas la charia avec assez de ferveur. Ces zones de paix relative resteront par ailleurs modestes dans une région déchirée dans la guerre éternelle entre Sunnites et Chiites, l'EIIL étant essentiellement sunnite et donc en lutte à mort contre les "dissidents" que sont les Chiites iraniens et irakiens, Bachar el-Assad ou le Hezbollah libanais. La région entre l'Arabie Saoudite et l'Iran n'en finit pas de sombrer dans le chaos.

Entre les subventions aux "bons" rebelles, le commerce des otages, l'envoi d'armes, l'aide humanitaire, l'implication de drones et d'observateurs ou les filières de combattants issus de ses propres banlieues, l'Occident est penché comme une mauvaise fée sur le berceau du Djihadistan et le couvre de ses redoutables attentions.

Il faudra encore longtemps avant que nos politiciens ne comprennent que dans une guerre il n'y a pas forcément des gentils et des méchants mais parfois seulement des méchants entre eux et qu'il est folie de vouloir s'en mêler.

13 mai 2014

Ukraine, minuit moins cinq

Ce dimanche 11 mai, la population de l'Est de l'Ukraine était invitée à décider du projet d'autonomie du Donbass, région composée des provinces de Donetsk et de Lougansk. 7,3 millions de personnes étaient appelées aux urnes. L'objectif était de se prononcer sur la "souveraineté étatique" de ces républiques autoproclamées et entériner la rébellion qui perdure depuis des semaines.

ukraine,russie,guerre,manoeuvres politiquesLe oui l'a emporté à 89% à Donetsk et à 94% à Lougansk. Le taux de participation a atteint 75%.

Riche de sa longue tradition de mépris pour la démocratie, l'Union Européenne s'empressa de décréter par la voix de Catherine Ashton, porte-parole de sa diplomatie, que les résultats ne valaient rien. On le sait, en Europe et jusqu'en Suisse, les décisions populaires ne comptent pas lorsque leur résultat n'est pas convenable, auquel cas le choix réel se décide entre l'oubli pur et simple du scrutin, ou sa répétition à une date ultérieure jusqu'à ce que la bonne réponse sorte des urnes.

Pas un journaliste pour faire remarquer à Mme Ashton qu'elle est encore moins légitime que la décision des pro-russes en Ukraine, n'ayant été élue par personne.

A Kiev, capitale d'un pays en déliquescence conquise par des révolutionnaires aux accointances troubles, le ministère des affaires étrangères du régime fantoche prétendit que le référendum était "juridiquement nul" et n'aurait "aucune conséquence juridique pour l'intégrité territoriale de l'Ukraine". Il y a des humoristes qui s'ignorent.

Oleksandr Tourtchynov, président par intérim avec lui-même, annonça quant à lui que cette consultation n'était qu'une "farce criminelle" financée par la Russie. M. Tourtchynov ne vise que le maintien de l'ordre jusqu'au 25 mai, environ et la farce criminelle de sa propre réélection financée et adoubée par l'UE.

Là encore, pas un journaliste pour lui demander par qui il avait été élu.

La démocratie ukrainienne est si belle que chacun s'en réclame tant qu'il se charge du scrutin. Mais une communication décente implique un minimum de cohérence: si l'Est rebelle de l'Ukraine est trop proche de la guerre civile pour organiser dans le calme un vote le 11 mai sur quelque objet que ce soit, on ne voit pas très bien par quel miracle il serait capable d'atteindre exactement le même objectif deux semaines plus tard pour une prétendue élection présidentielle.

On comprend bien le message en filigrane: il y a les bons scrutins (la présidentielle) et les mauvais (l'indépendance). M. Tourtchynov a brillamment gagné ses galons de grand démocrate européen.

D'où une supposition: M. Tourtchynov préparait peut-être une consultation populaire au cours de laquelle la situation à l'Est aurait été tellement confuse que les votes de la région n'auraient pu être décemment comptabilisés. On peut tracer le lien avec la guérilla incohérente qu'infligent actuellement quelques commandos ukrainiens aux villes de l'Est. Malheureusement pour lui, les insurgés pro-russes lui coupèrent l'herbe sous le pied avec une grande intelligence en procédant à leur propre consultation avant cette date, dans le calme, et avec des résultats remarquables.

Bien entendu, il n'y avait pas "d'observateurs internationaux" de l'OSCE, nous dit-on. Depuis quand leur présence est-elle le gage de quoi que ce soit? En verra-t-on dans les banlieues françaises pour les élections européennes? Combien en aurait-il fallu pour surveiller les votes de sept millions de personnes? Quelle garantie aurait pu avoir la population locale de leur objectivité à eux?

Retenons bien tous les reproches adressés aux indépendantistes de l'Est afin de voir de quelle légitimité l'élection présidentielle pourra se prévaloir...

En réalité, peu importe ses imperfections et la mauvaise foi de ceux que son résultat dérange, le scrutin du 11 mai marque un tournant décisif dans l'effondrement de l'Ukraine. Depuis, nous pouvons conclure deux choses.

ukraine,russie,guerre,manoeuvres politiques1. Moscou ne fait pas tout. Ancien du KGB, Vladimir Poutine est un président manipulateur et sans le moindre scrupule, mais l'ampleur de la fraude nécessaire pour organiser un faux scrutin avec un résultat pareil est inenvisageable. Les médias russes offrent un éclairage particulier de la crise ukrainienne, dira-t-on poliment, mais celui-ci se compare largement à la désinformation continuelle des médias d'Europe de l'Ouest sur la même crise, dont l'épisode récent des vrais-faux espions de l'OSCE est le plus emblématique.

La Russie a une armée, des forces spéciales et des services secrets, mais rien qui suffise à investir une zone de cent mille kilomètres carrés et des villes de plusieurs milliers d'habitants sans que personne ne puisse prouver leur implication, ni susciter la moindre riposte locale. Il faut se rendre à l'évidence, la population pro-russe - ou amenée à le devenir face aux pitoyables rodomontades de Kiev - rejoint de son plein gré le giron de la Russie.

2. La guerre va éclater. Aucun Ukrainien ne veut d'une guerre civile, mais les dirigeants autoproclamés de la place Maïdan en ont décidé autrement. Fort de l'appui qu'ils pensent tirer de l'Union Européenne et des Américains, il ne laisseront probablement pas les provinces de l'Est leur échapper. Les tentatives de restaurer une armée de conscription ont lamentablement échoué? Peu importe, ils utilisent désormais des mercenaires de l'ex-Blackwater. Les prêts du FMI arrivent à point nommé pour payer la solde...

L'embrasement du conflit semble déjà écrit. Une montée en puissance progressive de la riposte de Kiev contre ce qui est qualifié de "principaux foyers d'insurrection terroriste" ; des débordements et quelques tueries de civils plus ou moins accidentelles amenant les dirigeants des provinces séparatistes à implorer l'aide de Moscou ; Vladimir Poutine répondant à cet appel, sachant qu'il est impensable pour les Russes d'assister au massacre de compatriotes de langue et de culture juste à leur frontière. Les militaires du Kremlin entreront dans l'Est de l'Ukraine, accueillis comme des libérateurs...

Sur la version ukrainienne de l'horloge de la fin du monde, il est minuit moins cinq, minuit étant le déclenchement d'une guerre.

A ce stade, on voit mal comment quiconque pourrait l'empêcher.

03 mars 2014

Ukraine: analyse

L'avenir sombre que je prédisais à l'Ukraine il y a quelques jours s'est précipité. Sur la base d'une liste de questions-réponses, voilà mon analyse de la situation et de la stratégie de Vladimir Poutine.

La Russie a-t-elle déclaré la guerre à l'Ukraine?

ukraine,vladimir poutine,guerreOfficiellement, non, pour le peu d'importance que cela peut avoir. A mon sens, la ligne a été franchie quand 6'000 soldats des forces militaires russes sans marquage d'uniforme sont entrés sur le territoire ukrainien de Crimée pour prendre le contrôle des points névralgiques.

La Russie a-t-elle le droit de s'inviter en Crimée ou ailleurs en Ukraine?

La Crimée était un territoire russe dont la gestion administrative a été assignée à l'Ukraine en 1954 sous Khrouchtchev, alors que l'Ukraine et la Russie étaient quasiment fusionnées dans l'URSS. La région s'est retrouvée par le hasard de l'histoire du côté urkainien lorsque l'URSS s'est effondrée. Il n'existe pas de frontière parfaite en ce bas-monde mais clamer que la Crimée "fait naturellement partie" de l'Ukraine est aussi faux que de clamer que la Crimée "fait naturellement partie" de la Russie: ce sont de grossières approximations. Les deux parties en présence ont des arguments défendables.

Sur le strict plan du "droit d'ingérence international" défendu par certains politiciens, les troubles ayant eu lieu en Crimée sont évidemment dérisoires comparé à une occupation militaire. Il n'y a pas eu de massacre de masse, d'attentats, de guerre civile ni même de problèmes sérieux justifiant une intervention urgente pour préserver l'ordre public. La Russie n'avait donc pas un droit particulièrement solide à s'inviter en Crimée, ce qui ne l'a pas gênée outre mesure.

L'Ukraine est-elle condamnée à la partition?

Avec le contrôle russe de la Crimée, la partition est une réalité. L'Ukraine a perdu la Crimée. La question ouverte concerne destin des provinces de l'est de l'Ukraine. Tout n'est pas joué mais ces territoires pourraient suivre le même chemin.

En Crimée vivent 12% de Tartares farouchement anti-russes, survivance historique de la population de la péninsule ayant échappé aux déportations de Staline. Cette minorité est la plus susceptible de provoquer des troubles, mais ceux-ci auront pour seul effet de légitimer l'intervention russe puisque Poutine se présentera en gardien de l'ordre face au chaos si ses forces armées venaient à quitter le territoire.

Le destin des régions à forte majorité russophone de l'est de l'Ukraine est plus délicat. Dans ces zones, des habitants pro-russes ont "spontanément" manifesté pour demander leur rattachement à la Russie, mais les ethnies sont plus mélangées qu'en Crimée et la majorité n'est pas aussi nettement pro-russe. Les régions sont aussi plus facilement atteignables par des forces militaires venues de Kiev.

Le risque d'embrasement régional n'est pas nul, mais se limiterait pour l'instant à un affrontement ukraino-russe.

Les Européens et les USA vont-ils agir?

Pour l'instant la riposte occidentale se limite à ne plus inviter la Russie au G8. On imagine mal pareilles mesures de rétorsion faire reculer Poutine.

ukraine,vladimir poutine,guerreSur le plan militaire, les options sont maigres. Les Européens n'ont ni les moyens financiers, ni les moyens militaires, ni même une volonté politique suffisante pour s'opposer aux forces russes. Les USA ont des moyens militaires, mais ceux-ci sont déployés sur bien d'autres théâtres d'opération. Impliquer l'OTAN aurait de toute façon des répercussions incalculables. Après la révolution de février, l'Etat ukrainien est paralysé, au moins jusqu'aux élections prévues en mai. L'armée ukrainienne est en déshérence depuis des décennies. L'Etat n'a plus un sou en caisse. Les défenseurs de l'Ukraine dans ses frontières récentes n'ont donc guère d'arguments militaires à faire valoir.

De leur côté, les Russes sont financièrement en difficulté eux aussi mais leur armée a été moins négligée, ils disposent de bases sur place et enfin ils tiennent la Crimée. Plus le temps passe, plus la Russie est en position de force pour entériner une annexion de fait.

Le point central de toute opération de ce type est l'acceptation de la nouvelle situation par les populations locales. De ce point de vue, pour les Russes l'opération est un succès. Le sentiment national est faible en Ukraine, la faute à des gouvernements successifs avivant les tensions ethniques alors qu'ils faisaient monter les enchères entre l'Union Européenne et la Russie pour mieux continuer leurs détournements. Les militants de la place Maïdan à Kiev ont beau s’époumoner "Ukraine Unie", les russophones de Crimée ne l'entendent pas de cette oreille. Ils sont bien contents d'être passés sous le contrôle de Moscou.

Jusqu'où ira la Russie?

L'Ukraine étant en faillite, Poutine a dû faire la part des choses. Quitte à faire une croix sur des milliards d'arriérés de paiement de l'Ukraine envers la Russie - selon les contrats gaziers léonins signés par la "passionaria de la révolution" Ioulia Timochenko! - s'emparer de la Crimée était pour Poutine une simple façon de s'indemniser en se payant sur la bête. L'Ukraine ne s'en sort d'ailleurs pas si mal puisqu'elle a désormais une excuse parfaite pour renoncer à payer sa dette.

Héritier de l'époque soviétique (il était agent du KGB) Poutine raisonne en termes de frontières, de rapport de force, et d'image. Il a estimé que les Occidentaux étaient faibles, divisés et réticents à réagir, et donc qu'il n'encourrait pas grand-chose à impliquer militairement la Russie sur des territoires limitrophes. C'est un jeu dangereux mais jusqu'ici il s'est avéré payant. Je doute fort que Poutine rapatrie ses soldats sans avoir reçu des milliards de dollars au titre des arriérés de paiement ukrainiens, il pourrait même pousser le bouchon jusqu'à réclamer une indemnité pour avoir maintenu la paix en Crimée! Mais l'avenir des bases militaires russes en Ukraine serait définitivement compromis, donc je n'y crois guère.

Il faut surtout espérer que Poutine s'arrêtera là. Sinon, les dirigeants d'autres régions russophones ou à forte minorité russophone hors de Russie (je pense par exemple aux pays baltes) peuvent s'inquiéter...

Quelle sortie de crise possible?

Dans le meilleur des cas, la Russie aura gagné la Crimée et l'Ukraine soldé sa dette d'une façon peu enviable. Quelques régions limitrophes pourraient changer de main pacifiquement à l'issue de référendums régionaux d'autodétermination. Il faut espérer que les exactions des majorités sur les minorités (Russes contre Ukrainiens à l'est, Ukrainiens contre Russes à l'ouest) et les déplacements de population seront réduits au minimum.

Dans le pire des cas, Kiev tentera de défendre l'intégrité du territoire ukrainien - au mépris du désir des populations régionales concernées, j'insiste - et l'est de l'Ukraine sombrera dans la guerre conventionnelle et la guerre civile, avec un niveau d'implication indéterminé de l'Union Européenne et des Etats-Unis sous l'égide de l'OTAN. L'Ukraine étant un pays en sous-développement et dotée d'un gouvernement à la très faible légitimité au sortir d'une révolution, cette hypothèse est heureusement peu probable, malgré les rodomontades des manifestants de Kiev.

La Russie occupe depuis six ans le territoire de l'Ossétie du Sud après avoir agressé unilatéralement la Géorgie sous des prétextes cousus de fil blanc, sans subir aucune forme de sanction internationale. Poutine a simplement adapté ce scénario à l'Ukraine.

31 août 2013

Syrie, une guerre pour la forme

Le vent guerrier soufflait tellement fort en début de semaine que certains pensaient que les bombardements alliés commenceraient dès le jeudi après-midi. Mais il n'en fut rien: il faut au moins un président américain pour lancer les hostilités, et à ce moment Barack Obama avait prévu de fêter le cinquantième anniversaire du discours de Martin Luther King.

Lors de l'attaque du consulat américain de Benghazi, l'Amérique n'avait pas pu réagir promptement non plus: le président, confondant l'opération terroriste avec une manifestation trop enthousiaste, était de toute façon accaparé par une soirée de levée de fonds à Las Vegas en vue de sa réélection. Pas de chance, vraiment.

Aujourd'hui, on prétend que les opérations militaires ne peuvent commencer avant le mardi 3 septembre, simplement parce que ce lundi est férié aux USA.

Ramener les conflits à de simples question d'agenda n'est pas si exagéré. Le buzz du moment tient ainsi en une seule image, la photo d'un dîner au restaurant Narenj dans le vieux Damas entre le sénateur Kerry et son épouse et le couple Assad.

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John Kerry et son épouse à la table des Assad. Qui paye l'addition?

Ce n'était jamais qu'en 2009. Bachar el-Assad était officiellement un type fréquentable, comme Muammar Kadhafi en son temps. La roue a tourné, mais il est toujours amusant de contempler John Kerry, désormais Secrétaire d'Etat, appeler à la chute d'un homme à qui il a demandé des conseils gastronomiques.

Les parallèles avec l'Irak de 2003 sont étonnants. Un tyran devenu gênant, des soupçons d'armes chimiques, une communauté internationale divisée, l'ONU aussi inutile que d'habitude... Mais où sont les drapeaux arc-en-ciel accrochés aux balcons et fenêtres? La marge de manœuvre est tout simplement incomparable entre un Républicain et un Démocrate, prix Nobel de la Paix de surcroît, quand il s'agit d'impliquer l'Amérique dans une guerre. L'un était dans le faux quoi qu'il fasse, l'autre est dans le vrai quoi qu'il fasse. Le Camp du Bien a définitivement la vie plus facile.

Vous ne verrez pas de manifestations spontanées clamer que la guerre n'est pas la solution - bien qu'aujourd'hui tout le monde en soit persuadé - ni qu'il faille laisser les inspecteurs internationaux "faire leur travail". Les oppositions à Barack Obama sont quasiment inexistantes. Pourtant, les gains géopolitiques dans la guerre civile syrienne promettent d'être dérisoires, quelle que soit l'issue du conflit.

Toute guerre a ses raisons que la raison ignore. Aujourd'hui, c'est une bête histoire de ligne rouge. Barack Obama employa ce terme pour la première fois en août 2012. Il réitéra ensuite sa menace le 9 décembre en précisant ce qu'il entendait par là:

"Je veux être absolument clair pour Assad et ceux qui sont sous son commandement : le monde vous regarde, l'utilisation d'armes chimiques est et sera considérée comme tout à fait inacceptable. Si vous faites l'erreur tragique d'utiliser ces armes chimiques, il y aura des conséquences et vous en répondrez."


Pourquoi un tabou sur les armes chimiques, demanderez-vous? Elles sont honnies en Occident parce qu'elles tuent femmes, enfants et civils aveuglément. L'absence de discernement est horrible pour toute personne civilisée, mais implique l'idée que les armes "conventionnelles" permettent, elles, d'épargner les non-combattants. De toute évidence, cette thèse ne tient pas en Syrie.

Dans une guerre civile avec plus de cent mille victimes au compteur, les deux camps s'abandonnent avec délice dans des attaques gratuites contre les innocents apparentés à l'adversaire. Les rebelles emploient des kamikazes et organisent des opérations de terreur contre les partisans du régime ; Damas riposte avec des bombardements de masse et le soutien du Hamas. Les deux camps fourbissent leurs islamistes et emploient les méthodes les plus sales auxquelles ils ont accès. Il est plausible que les rebelles aient eux aussi employé des armes chimiques de temps à autre ; leur utilisation n'a été limitée que par les stocks disponibles, non par les scrupules.

Il y a un an de cela, tracer une "ligne rouge" infranchissable mais suffisamment lointaine pour se mêler à l'horizon semblait relever de la rhétorique la plus habile. Tuez-vous les uns les autres autant que vous voulez, mais n'utilisez pas d'armes interdites pour cela, annonçait en quelque sorte Obama. L'avertissement offrait une moralité à peu de frais. Il fut rattrapé par l'actualité.

Les premières allégations d'utilisation d'arme chimique remontent au 13 avril, puis au 30, mais les puissances occidentales optèrent alors pour une confortable fin de non-recevoir. Dans ce chaos syrien, comment être sûr de quoi que ce soit? L'absence de réaction incita sans doute les protagonistes à passer à la vitesse supérieure. D'autres soupçons d'armes chimique survinrent encore le 27 mai (impliquant des journalistes français, donc plus difficiles à défausser) et enfin le 21 août dans la capitale, avec plus de mille morts supposés. Le franchissement de la ligne rouge aurait alors été plus une question d'échelle que de moyens.

L'intervention en Syrie est donc, désormais, inévitable. Mais elle ne peut déboucher sur rien.

Empêcher un régime de se servir d'armes chimiques revient à détruire ses stocks, ses moyens de production, ses agents de diffusion (c'est-à-dire son armée), contrôler ses importations, et finalement le renverser ; toute autre niveau d'intervention n'offre qu'une garantie très temporaire. Or, les Occidentaux, épuisés et ruinés, n'ont pas les moyens de s'impliquer sérieusement.

Les Russes ont misé beaucoup sur le régime de Bachar el-Assad et l'Iran ne supportera pas la chute d'un allié à ses frontières: le régime de Damas peut compter sur des soutiens. Le risque d'un embrasement régional n'est pas nul mais a peu de chances de survenir, l'intervention occidentale en Syrie étant probablement très limitée. Quelques bombardements ponctuels sur des stocks supposés d'armes chimiques, peut-être une estocade contre l'aviation de Bachar, ce sera à peu près tout.

Tout le monde aura gagné: le régime syrien pansera ses plaies - il en a vu d'autres - en clamant qu'il est toujours debout ; les brillants chefs de guerre des Etats-Unis et d'Europe s'offriront mutuellement l'accolade en proclamant la mission accomplie ; Barack Obama pourra dire qu'il a tenu sa promesse et la réitérer avec force: "Massacrez-vous autant que vous voulez, mais proprement."

On a les lignes rouges qu'on peut se permettre.

28 mai 2013

Jihad 2.0

Le 22 mai, après avoir été percuté par un véhicule au sud-est de Londres, Lee Rigby, 25 ans, père d'un garçon de deux ans, se fit sauvagement assassiner par les occupants de celui-ci à coup de couteau et de hachoir.

La victime avait servi en Afghanistan en 2009. Elle pensait peut-être avoir traversé indemne la période la plus dangereuse de son existence ; c'était sans compter sur les sympathiques individus retrouvés au bercail. Si Lee Rigby en avait eu le temps, il se serait peut-être fait la réflexion: pour aller affronter des terroristes islamistes décérébrés, pas besoin d'un avion pour Kandahar. Le train de banlieue aurait suffit.

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Londres, 2013

Jamais avare de marketing, les médias vendirent un nouveau terme forgé pour l'occasion, les artisans terroristes, fleurant bon l'engrais naturel et la consommation locale. Bien entendu, on annonça comme d'habitude que l'agression était le fait de "loups solitaires" (notez le pluriel) contre lesquels les services de renseignements ne pouvaient rien, par définition. Et comme d'habitude encore, quelques jours plus tard, des complices furent découverts et arrêtés et les fameux services de renseignements avouèrent qu'en fait ils connaissaient déjà tout ce petit monde. Cela n'a rien d'étonnant, au vu du peu de discrétion dont firent preuvent les agresseurs dans leurs parcours:

[Michael Adebolajo, l'un des deux assassins,] aurait fréquenté [après sa conversion] l'organisation islamiste extrémiste al-Muhajiroun, interdite après les attentats de 2005 à Londres. En être membre devient passible de dix ans de prison. «Il était sur notre longueur d'ondes idéologique», raconte l'ancien leader de l'organisation, Anjem Choudary, qui fréquentait la même mosquée que lui. Selon ce dernier, Adebolajo aurait arrêté de participer aux réunions depuis deux ans. Il aurait été interpellé en route pour la Somalie où il voulait rejoindre les militants Shabaab. Il diffusait des prospectus de propagande islamiste dans les rues de Woolwich.


Mais pourquoi distribuer des tracts appelant à la guerre sainte lorsqu'on peut tuer soi-même? Les islamistes auraient tort de se priver, vu à quel point le milieu est favorable. Agresser n'importe qui à Kaboul implique une riposte immédiate à l'arme automatique ; agresser un non-musulman dans la banlieue de Londres n'amènera que des policiers cherchant à tout prix à préserver la vie de l'assassin, une ribambelle d'analystes, de journalistes, d'avocats, de sympathisants, et peut-être même la célébrité.

Sur le sol européen, un islamiste aux mains littéralement tachées de sang n'a vraiment rien à craindre des mesures de rétorsion contre lui ou sa famille, comme elles se pratiquent dans d'autres parties du monde. Au pire, il subira quelques années dans prison confortable où il pourra pratiquer sa religion dans le plus grand respect, les défenseurs des droits de l'homme y veilleront, et confier son mal-être à l'oreille bienveillante d'un psychiatre payé par les mécréants qu'il est venu combattre. Win-win, comme on dit.

Il faut le reconnaître, entre la douceur de ses peines et les aides sociales permettant de financer la lutte, le théâtre d'opération européen est un champ de bataille des plus accueillants.

Pendant qu'ils commettaient leur forfait, Michael Adebolajo et son complice Michael Adebowale exhortaient les passants à filmer leur boucherie. Mais l'épisode sanglant ne suscita aucun sentiment de terreur, seulement une navrante consternation. Une mère de famille passée par là, Ingrid Loyau-Kennett, parvint même a "dialoguer" avec les assassins en attendant la police:

«Je lui ai demandé pourquoi il a fait ça. Il a dit qu'il avait tué cet homme parce qu'il était un soldat britannique qui tuait des femmes musulmanes et des enfants en Irak et en Afghanistan», explique-t-elle. «Je lui ai demandé ce qu'il comptait faire ensuite car la police n'allait pas tarder. Il a répondu que c'était une guerre, qu'il allait les tuer. Je lui ai demandé si c'était une chose raisonnable à faire mais c'était clairement ce qu'il envisageait.»

 

Les deux Michael s'en sont probablement pris à la première cible venue, quasiment au hasard. Mais, quitte à "venger" la mort de musulmans innocents, ils auraient dû pousser leur réflexion plus loin. Ils se seraient alors peut-être demandés: la vie d'un musulman irakien ou afghan serait-elle plus précieuse que celle d'un musulman syrien, par exemple?

La question mérite de se poser. Si on savait depuis des années que les civils musulmans sont bien plus victimes de terroristes musulmans que d'un quelconque gouvernement occidental, les compteurs prennent une tournure effrayante dès lors qu'on ajoute la guerre civile syrienne dans l'équation.

Certes, dans le cas d'une guerre civile la frontière est floue entre opération militaire et terrorisme pur. Mais ce n'est pas la seule limite mal définie. On aurait tort d'opposer un Bachar el-Assad occidentalisé à des hordes dépenaillées. On aurait tort d'opposer un méchant dictateur à de gentils démocrates. On aurait tort d'accuser le régime d'employer des armes chimiques lorsque les rebelles font peut-être de même - et emploient en tous cas des kamikazes. On aurait tort, même, d'y voir un conflit limité à la seule Syrie.

Voilà une révélation pour ceux qui suivent l'affaire de loin: le Hezbollah libanais - et iranien - prête main-forte au régime de Bachar el-Assad depuis des mois. Le Hezbollah a tout du mouvement islamiste jusqu'à la caricature, saluts nazis compris. Autrement dit, dans le conflit syrien chaque camp a son stock d'islamistes revendicatifs à l'humeur explosive.

S'il faut tracer un front, il est bien plus entre Alaouites, Druzes, Kurdes et au-delà, entre les deux figures dominantes de l'islam régional, les Chiites et les Sunnites, qu'entre un quelconque régime et l'opposition. L'Iran est le bastion des premiers, l'Arabie Saoudite celui des seconds, mais ces pôles ne doivent pas masquer une mosaïque d'ethnies et de croyances traversant toutes les frontières régionales (un portrait de la population syrienne en 2012 donne un aperçu du côté inextricable de l'affaire.)

Pourquoi seuls les Américains et les Israéliens seraient l'ennemi? Pourquoi poser des bombes chez ces chiens d'infidèles occidentaux et s'abstenir d'en poser chez ces chiens de chiites ou sunnites du voisinage, qu'on exècre depuis des siècles? Si ça marche là-bas, cela devrait marcher ici, et réciproquement. Tout ceci est finalement de la plus grande cohérence.

De la Turquie au Yémen, du Sahelistan aux montagnes afghanes, le monde islamique bascule  progressivement - mais de plus en plus vite - dans le chaos généralisé. La Syrie n'en est que l'éruption la plus visible. Le concept de guerre contre l'Occident lancé par les théoricien du jihad a échappé à tout contrôle. Il devient peu à peu une guerre ouverte, totale, contre tous les ennemis que chacun se désigne en terre d'islam, et Dieu sait s'ils sont nombreux.

Et pour la plupart, musulmans.

En France, les guerres de religion s'étalèrent sur quelques dizaines d'années au XVIe siècle, entre protagonistes ne disposant pas de l'armement actuel et qui s'affrontaient au nom d'un dogme prônant malgré tout un message de paix et de tolérance. Peut-on penser qu'une guerre entre factions dissidentes de "vrais croyants de l'islam" trouve une issue paisible aussi vite et avec aussi peu de morts? Compte tenu de l'agressivité viscérale, de l'absence de compromis et de la propension à encourager la violence contenues dans cette religion, nous sommes plutôt partis pour une lutte fratricide de quelques siècles, qui pourrait provoquer quelques génocides à l'occasion.

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Bagdad, 2009

L'Occident n'est évidemment pas sorti d'affaire avec les islamistes qui pullulent dans ses banlieues. Mais c'est sans rapport avec l'énergie déployée par diverses factions pour faire exploser des voitures piégées dans les marchés de telle ou telle ville en terre d'islam. Aussi, au Moyen-Orient tout au moins, l'indignation de musulmans pour des motifs aussi triviaux que des caricatures de Mahomet dans un obscur journal danois à des milliers de kilomètre de chez eux semble appartenir au passé.

Oscillant entre misère et attentats aveugles, l'indignation envers un Occident amorphe sera bientôt le cadet des soucis des islamistes locaux - et les renverra aussi, paradoxalement, au souvenir d'une époque plus heureuse.

Les haines les plus tenaces se trouvent souvent entre membres d'une même famille.

18 janvier 2013

Honni soit qui Mali pense

Depuis le 11 janvier, la France est en guerre au Mali. Et chacun s'interroge sur le sens à donner à cette guerre.

Le nord désertique du Mali est en proie à une guérilla depuis des années, émergeant à la face du monde au printemps dernier principalement à cause d'une vacance du pouvoir de Bamako. Au mois de mars, le président Amadou Toumani Touré fut destitué par des militaires l'accusant d'incompétence dans la lutte contre la rébellion touarègue et les groupes islamistes dans le Nord (accusations qui, rétrospectivement, ne manquent pas de sel.) Les militaires avaient peut-être raison mais ils n'en tirèrent aucune légitimité pour autant. La crise politique se résolut temporairement le 6 avril avec un accord-cadre mettant en place un gouvernement de transition sous l'égide d'un nouveau président, Dioncounda Traoré, lequel fut agressé et dut se rendre à Paris pour recevoir des soins...

mig-downed.jpgLoin des jeux de cour de Bamako, divers groupes rebelles profitèrent de la confusion pour progresser au Nord: le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), le groupe islamiste Ansar Dine, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA, groupe rebelle touareg) et enfin des combattants liés à Aqmi (Al-Qaida au Maghreb islamique) passèrent à l'offensive. Ils se battirent et se battent encore presque autant entre eux que contre l'armée régulière, mais celle-ci recula sans discontinuer. Le 30 mars, les rebelles prirent Kidal, le lendemain Gao ; Tombouctou tomba le premier avril, puis Ansongo, Aguelhok, Douentza, et enfin Konna le 10 janvier, menaçant directement Mopti et le sud du pays.

Le président Traoré demanda dès septembre une intervention des forces militaires d’Afrique de l’Ouest pour reconquérir le Nord. Plusieurs réunions de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) se tinrent pour la préparer mais tardèrent à se concrétiser. Le Conseil de sécurité de l'ONU approuva le 20 décembre la résolution 2085 autorisant le déploiement par étapes d'une force internationale de soutien au Mali, baptisée Misma, réclamée par le Mali et approuvée par la Cedeao.

C'est dans ce contexte qu'à la surprise générale, la France choisit mercredi dernier de s'impliquer directement dans le conflit.

L'action militaire française a quelque chose d'étonnant. Dans ce qui avait tout d'une guérilla régionale entre des factions divisées, elle a réussi le tour de force d'unir et de cristalliser les mouvements rebelles contre elle et contre l'Occident tout entier.

La France n'a pas d'intérêts économiques particuliers au Mali, affirme François Hollande: si c'est vrai, c'en est encore plus malheureux. Le cynisme traditionnel de la Françafrique pouvait choquer mais avait au moins le mérite de correspondre à des objectifs géostratégiques. Ici, l'Elysée aurait choisi d'envoyer la troupe sur un prétexte fantaisiste.

En effet, pour le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, il n'était pas possible de laisser se développer "un État terroriste aux portes de l'Europe", motif cousu de fil blanc. Depuis quand les Etats terroristes aux portes de l'Europe seraient-ils devenus un problème pour l'Etat français? Y a-t-il eu revirement des autorités sur le printemps arabes et ce qu'elles sont en train de produire? L'excuse est d'autant plus faible que la France a elle-même directement contribué à créer un "Etat terroriste aux portes de l'Europe", la Libye. En faisant chuter le régime de Kadhafi, armes à la main, la France a ouvert un boulevard aux milices islamistes qui règnent désormais sur ce bout de désert avec bien peu de gratitude.

Une paix relative s'est installée en Libye. Les armes ne se sont pas tues pour autant. Elles se sont  retrouvées à travers les réseaux du Sahel entre les mains des islamistes maliens, ajoutées à celles promptement pillés dans les les arsenaux du dictateur déchu, fournies elles aussi par les Européens. Si bien qu'aujourd'hui, la France se bat au Mali contre des islamistes équipés d'armes françaises.

Prenons cette énième ironie de l'histoire comme une marque de respect: la qualité du produit convainc même nos ennemis! Arnaud Montebourg devrait penser à faire une nouvelle campagne de publicité là-dessus.

Si les autorités françaises avaient eu à coeur de "lutter contre le terrorisme", elles auraient mieux fait de commencer par s'attaquer aux dangers intérieurs. Les caches d'armes et réseaux de l'islamo-banditisme prolifèrent dans des banlieues françaises. Elles n'ont jamais été pacifiées, à peine apaisées. En fait, cette menace-là est si crédible que le gouvernement français a carrément été obligé de décider de mesures de sécurité supplémentaires sur le sol national.

mirages.jpgC'est vrai, le Mali est moins loin que l'Afghanistan, on y parle français. Plus convivial, en quelque sorte. Pourtant, quitte à lutter contre le terrorisme, des descentes dans les caves des zones de non-droit émaillant le territoire français auraient sans doute plus contribué à la sécurité du pays, sans risquer d'embraser la moitié du continent africain...

Bien sûr, selon un schéma maintes fois éprouvé, le déploiement de l'armée française est "limité" en effectif et dans le temps, et devra dans les plus brefs délais "donner la main" à une force militaire malienne qui reste encore à inventer. Mais dans les faits, la France pourra-t-elle seulement décider du scénario?

Comme le dit l'adage, on sait de quelle façon commence une guerre, jamais comment elle se termine. La France n'a ni les moyens logistiques, ni les moyens humains, ni les moyens financiers de s'engager sur la durée. Cette évidence donne un écho d'autant plus étrange à l'intervention sur France Inter du socialiste Michel Rocard qui, tout en saluant la décision du président, annonça avec une certaine clairvoyance "qu'on est dans une bagarre d'une dizaine d'années" et qu'il n'y aurait rien de simple:

"Tout cela est très difficile, pas gagné d'avance, nous perdrons des hommes, il y aura des drames, il y aura des contreparties sur le territoire national, tout cela va être assez effrayant."

 

L'ancien Premier ministre ne croyait pas si bien dire, à la veille de la prise d'otage tournant à la boucherie sur un site gazier au sud de l'Algérie (avec "la brigade de Mokhtar Belmokhtar", un nouveau groupe islamique à la clef). Ce n'est pas gagné d'avance, en effet.

La France perdra des hommes.

Il y aura des drames.

Et la guerre n'est commencée que depuis une semaine.

Peut-être la France avait-elle besoin de se lancer au Mali pour prouver au monde qu'à l'instar de n'importe quelle grande puissance, elle avait droit à son bourbier?