11 novembre 2010

Un contre-projet purement politique

Amis de la politique politicienne, bonjour. Bienvenue dans le monde merveilleux du Contre-Projet du Parlement à l'Initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers...

L'Initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers, déjà évoquée dans ce billet, est clairement l'objet en votation le plus crucial de ces dernières années pour l'UDC. Elle représente la pierre de touche de sa politique de sécurité. Après différentes manoeuvres dilatoires, l'objet a finalement été soumis au vote à peine quelques mois avant les premières élections de 2011. Il est porteur d'une dynamique dangereuse. Pour les adversaires du parti au Parlement, il est donc essentiel de le faire échouer.

Quel meilleur moyen d'y parvenir que de ficeler un contre-projet tactique, destiné uniquement à semer la confusion chez le citoyen?

contre-projet.pngVoilà comment est né le contre-projet soumis au peuple le 28 novembre!

Le Contre-Projet n'est pas, comme on essaye de nous le faire croire, une espèce de compromis raisonnable entre l'initiative (forcément haïssable) proposée par l'UDC et la législation existante. Composé par la gauche et les partis de centre-gauche, ce qui en dit long sur la volonté réelle du parlement de parvenir à une entente avec les initiants, c'est un véritable cheval de troie dont les effets seraient en fait bien pires que la situation actuelle. Quitte à trahir l'esprit de l'initiative, autant y aller à fond!

Pour commencer, le contre-projet inscrirait dans la Constitution l'obligation pour les autorités (confédération, cantons, communes) de procéder à l'intégration des étrangers dans leurs tâches. Qu'est-ce que cela veut dire?

La promotion de l'intégration vise à créer des conditions favorables permettant à la population étranger de disposer des mêmes chances que la population suisse pour ce qui est de la participation à la vie économique, sociale et culturelle.

 

Pas besoin d'être devin pour deviner le fourre-tout que cache l'article constitutionnel: cours de langue et de culture payés par les contribuables, sans compter les subventions massives qu'un étranger pourrait demander dès son arrivée parce que, après tout, il doit avoir les mêmes chances qu'un Suisse de "participer à la vie économique", n'est-ce pas! Plus besoin de faire le moindre effort: les autorités suisses ont désormais à leur charge l'intégration réussie de chaque nouveau venu. Et s'il ne s'intègre pas, c'est probablement qu'il faut l'amadouer encore un peu, lui faire découvrir un peu plus le pays... Je suis sûr que cela va beaucoup motiver les immigrés à s'intégrer!

Cet article, inscrit dans le contre-projet en échange des voix du groupe socialiste au Parlement, permettrait par ailleurs à n'importe quel étranger expulsable de faire recours contre son renvoi, puisque celui-ci, par définition, compromettrait son "intégration". Bien joué!

Mais supposons que, par accident, certains soient encore expulsables. Qui pourrait être expulsé et pour combien de temps? Là encore, l'initiative et le contre-projet diffèrent, et ce n'est pas qu'une question de degrés. Leur façon d'aborder la question est totalement différente.

  • L'initiative et le contre-projet divergent sur les peines justifiant un renvoi. Le contre-projet exclut le renvoi pour cause d'abus d'aide sociale, alors que l'initiative l'oblige, tout en laissant le Parlement décider de critères précis sur ce point. L'initiative renvoie des criminels pour des crimes d'abus sexuels, le contre-projet non. Le contre-projet oblige à une modification de la Constitution pour ajouter une peine à la liste.
  • L'initiative force une interdiction d'entrée en Suisse d'au moins cinq ans, le contre-projet ne prévoit aucune durée minimale. Un étranger expulsé pourrait donc prendre l'avion de retour pour revenir en Suisse le soir même, et il y serait accueilli comme s'il n'avait rien fait.
  • L'initiative instaure une disposition contraignante pour le renvoi. Le contre-projet laisse toute latitude aux tribunaux, avec les possibilités de recours habituelles dont le traitement se compte en années. Entre une décision de renvoi et sa mise en oeuvre, un criminel expulsable aurait largement eu le temps de récidiver sur le sol suisse. Loin de clarifier la situation, le contre-projet laisse les pratiques cantonales divergentes perdurer, ce qui signifie qu'on peut toujours être expulsé à Saint-Gall pour un crime qui ne serait puni que d'un sermon moralisateur dans le canton de Genève...

Avec le contre-projet, non seulement personne ne serait expulsé, mais il y aurait pire encore:

La décision relative au retrait du droit de séjour, à l'expulsion ou au renvoi est prise dans le respect des droits fondamentaux et des principes de base de la Constitution et du droit international, en particulier dans le respect du principe de proportionnalité.

 

Voilà: le contre-projet mentionne pour la première fois le droit international - et seulement pour annoncer sa primauté sur le droit suisse. C'est donc une ouverture majeure dans la sécurité juridique helvétique. En effet, vous noterez qu'il n'est pas fait mention du droit international impératif, auquel la Suisse se soumet volontiers, mais bien au droit international simple, c'est-à-dire n'importe quel traité ouvert auquel la Suisse aurait décidé d'adhérer.

Non seulement la liste de ces traités est amenée à évoluer dans le temps, mais l'exactitude de ce qu'ils couvrent change également. De plus en plus de traités sont "ouverts" et définissent de grandes lignes d'accords qui peuvent être complétés par la suite par des décisions multilatérales ou une cour de justice propre sans que l'accord ne soit renégocié: ils auraient alors priorité sur la Constitution. Imaginons que demain qu'une assemblée de dictateurs comme dans la Commission contre le Racisme de l'ONU décrète, sous les bons conseils de la Lybie par exemple, que le renvoi des criminels étrangers est "condamnable": la Suisse devrait probablement se plier à cette décision. Elle ne pourrait pas se retirer ou renégocier un texte en conflit avec sa législation; elle n'aurait que la possibilité de se soumettre, à cause de cet article constitutionnel.

La Suisse perdrait un pan entier de sa souveraineté!

L'analyse du contre-projet étant faite, il est clair qu'il ne résoudra rien, bien au contraire.

renvoi.pngOn raconte qu'en matière d'initiatives, le peuple préfère souvent l'original à la copie; ici, il ne s'agit même pas d'une copie, mais d'un faux grossier qui trahit et pervertit totalement son esprit. Le contre-projet a été conçu au seul dessein de saper l'initiative.

Ces choses doivent être dites et répétées, parce qu'une part non négligeable de la population approuvera les deux objets le 28 novembre, soutenant l'initiative et croyant qu'au pire, le contre-projet sera un pis-aller acceptable. C'est une erreur. Quiconque soutient l'initiative ne doit surtout pas donner son appui au contre-projet car, comme le disait M. Niddegger sur les ondes d'Infrarouge hier soir, "jamais terme n'a aussi bien porté son nom". Voter pour les deux revient à voter pour l'initative et son contraire.

Personne de sensé ne devrait donner son vote aux deux objets en même temps.

Je ne crois pas et je n'ai jamais cru que les parlementaires, les élus et les politiciens soutenant le contre-projet espéraient sa victoire. Ils n'en veulent pas vraiment. Ce qu'ils veulent, c'est que l'initiative échoue. Ils ont conçu un contre-projet dans ce seul but. Pour eux, toute voix enlevée à l'initiative est une victoire.

Il est regrettable, mais guère surprenant, que le Parlement helvétique se soit laissé entraîner dans ces petites manoeuvres politiques. A un an des élections fédérales, le parti agrarien inquiète ses rivaux plus que jamais et ces derniers sont prêts à toutes les manoeuvres pour lui faire obstacle - la sécurité de la population helvétique étant pour eux une préoccupation très secondaire.

Le peuple sera-t-il dupe? Réponse le 28 novembre.

29 juin 2010

L'immigrant futé

Ca y est, l'Allemagne fait un pas vers l'immigration "choisie" - c'est-à-dire, choisie par les pouvoirs publics.

Dans les colonnes du Bild, Peter Trapp, membre de la CDU, livre un nouveau diagnostic sur l'immigration. "Nous devons poser des critères qui servent vraiment à notre Etat. Outre une bonne formation et une qualification professionnelles, l'intelligence doit entrer en considération. Je suis pour des tests d'intelligence", explique-t-il.

Il n'est pas le seul à penser ainsi. Le porte-parole pour les Affaires intérieures de la branche berlinoise de la CDU annonce la "fin d'un tabou" sur le sujet, alors que Markus Ferber, un responsable de la CSU (l'aile bavaroise de la CDU) met en principe l'idée d'une politique d'immigration harmonisée à l'échelle européenne fonctionnant différemment: "Les raisons humanitaires comme le regroupement familial ne peuvent être à la longue le seul critère d'immigration." Il avance l'exemple du Canada, qui "exige des enfants d'immigrés un quotient intellectuel plus élevé que celui des enfants locaux."

D'autres politicien, membres du gouvernement d'Angela Merkel, ont contredit ces affirmations en expliquant, non sans ironie, qu'elles n'étaient pas très intelligentes.

Il n'empêche: le débat est désormais ouvert en Allemagne.

J'attends avec impatience la767678KJ_examen.jpg moindre étude scientifique tentant de corréler l'intelligence avec quoi que ce soit d'autre - l'intégration dans la vie sociale allemande, par exemple. Bien sûr, il n'y a strictement rien; ce n'est qu'un signe de plus de la propension des politicien de pondre des théories ex nihilo.

Je m'étonne pour ma part du sens de leurs priorités. Quitte à choisir, préféreriez-vous des immigrés honnêtes, des immigrés travailleurs, ou des immigrés intelligents?

L'honnêteté se mesure (hélas!) assez facilement, et n'a rien à voir avec l'intelligence. Je pense au contraire qu'il faut une certaine jugeote pour monter un gang ou se lancer dans le lucratif commerce de drogue... Quant à la capacité de travail, elle relève de l'employeur et non de l'Etat allemand: à la société civile d'employer le plus efficacement la main d'oeuvre à sa disposition, quitte à chercher ponctuellement des ressources supplémentaires à l'étranger quand la perle rare fait défaut. Toujours pas d'intelligence là-dedans.

En réalité, la discussion porte moins sur les immigrés proprement dits que sur les conditions à remplir pour le regroupement familial, c'est-à-dire faire l'arrivée au pays de toute leur famille. Les critères d'emploi ne s'appliquent pas. On imagine le souci des politicien allemands de limiter le poids de ces nouveaux venus sur des systèmes de redistribution à l'agonie... Et voilà comment on en arrive à établir des critères de discrimination totalement arbitraires sur le QI, en attendant la blancheur des dents ou la circonférence de la boîte crânienne.

L'Allemagne impose déjà des tests de langue aux candidats à la nationalité allemande, ainsi que des tests destinés à prouver leurs connaissances de l'ordre social et juridique allemand. Et avant cela, ils doivent participer à des cours d'instruction civique... Mais ce n'est pas encore assez sélectif.

Pas question de demander à l'immigré d'être capable, par son travail, de pourvoir seul aux besoins de sa famille et de s'arrêter là. C'eût été trop simple.

J'ai du mal à imaginer les conséquences à long terme d'une telle politique. Aujourd'hui l'idée fait sourire, mais après? Dans quelques années, quel sera l'effet d'un test de QI obligatoire pour les candidats au passeport allemand? Faire dire que les Allemands naturalisés sont moins bêtes que les Allemands de naissance? Ou amener les immigrés moins futés à tenter leur chance dans des pays européens moins regardants?

Quelle que soit la façon dont on prenne la nouvelle piste de la politique d'immigration en Allemagne, elle ne présage rien de bon.

07 mai 2010

L'Afrique des fantasmes

Un cadavre tombé du ciel, titre 24Heures: l'énigme de l'homme retrouvé mort dans un talus près de Weisslingen en avril dernier est désormais éclaircie. L'affaire avait de quoi troubler: un cadavre retrouvé en pleine nature, marqué de nombreuses fractures, retrouvé peu de temps après sa mort, mais sans que son signalement ne corresponde à une personne disparue... Cette variante en extérieur du Mystère de la Chambre Jaune suscitait quelques interrogations.

L'individu serait en fait un malheureux candidat à l'immigration clandestine, tombé d'un avion. Il n'est pas le seul à subir ce triste destin.

5a26e66_avion.JPGUn peu partout en Afrique, certains immigrés aventureux s'introduisent sur les tarmacs mal gardés des aéroports locaux avant de jeter leur dévolu sur quelque long-courrier en partance pour l'Europe. Courant vers l'appareil, souvent à la faveur de l'obscurité, ils s'engouffrent dans une des trappes de train d'atterrissage de l'avion alors que celui-ci manoeuvre pour le décollage. C'est une proie facile. Quelques-uns amènent avec eux une  couverture ou un sac de couchage parce qu'on leur a dit qu'il faisait froid. Ils s'agrippent en attendant que les portes se referment, en essayant de ne pas se faire broyer par les roues de l'appareil en pleine accélération. Si tout se passe comme ils l'espèrent, ils se retrouvent dans un logement de fortune, passagers clandestins d'un long courrier à destination du pays de cocagne... Puis vient le décollage, comme une délivrance. Ils jettent un dernier regard au paysage familier. La sensation est grisante. Le vent fouette leur visage. Sentant que l'avion prend de l'altitude, ils se blottissent comme ils peuvent au milieu des énormes roues de l'appareil alors que le logement du train d'atterrissage se referme. Plus question de faire demi-tour. Ils s'endorment en pensant se réveiller en Europe.

En réalité, ils mourront.

La plupart du temps, ils suffoquent à haute altitude à cause du manque d'air et des températures de -60° qu'ils subissent pendant plusieurs heures, contre lesquelles leurs maigres préparatifs s'avèrent vains. Dans les très rares cas où le voyageur est suffisamment équipé avec du matériel de haute montagne, il y a toujours le risque de se faire surprendre, groggy après des heures à lutter contre la mort, par l'ouverture subite de la trappe d'atterrissage de l'avion en approche de sa destination. La chute est fatale, mais la plupart du temps, c'est un cadavre gelé et asphyxié que libèrent les portes.

Cela n'empêche pas l'arrivée de nouveaux candidats bien décidés à réussir à atteindre l'Europe par la voie rapide.

Ces drames malheureusement trop fréquents sont à mettre en perspective avec la perception de l'Afrique, essentiellement par certains écrivains occidentaux. Ainsi, dans les colonnes du Temps d'aujourd'hui, dans une ironique simultanéité, Richard Etienne demande si l'image de l'Afrique en Europe ne serait pas "usurpée".

Usurpée? Selon cette thèse, les auteurs qui disent du mal de l'Afrique ne la connaissent pas. Au contraire, l'Afrique serait un endroit génial plein de lieux paisibles et de gens épatants. Pourtant, ce point de vue - résumé en une formule cinglante comme une condamnation, l'Afropessimisme - est aussi partagé par certains auteurs africains eux-mêmes. Allez comprendre...

Mais cet article finalement peu mordant se termine sur une petite leçon morale, trahissant peut-être les convictions profondes de son auteur:

Anne-Cécile Robert, journaliste du Monde diplomatique, réagit en 2004 dans L’Afrique au secours de l’Occident: et si le prétendu retard africain n’était pas l’expression d’une formidable résistance culturelle à un modèle économique dévastateur?

 

Difficile de faire mieux en moins de mots. Cette phrase est un joyau de fourvoiement intellectuel mâtiné de tiers-mondisme. Passons sur la profession de l'auteur, laissant présager une belle neutralité journalistique typique du Monde diplomatique, pour nous attarder sur sa thèse: le retard africain - prétendu! - est en fait une formidable résistance contre un modèle économique dévastateur!

On pourrait passer des heures à argumenter contre une thèse aussi affligeante. Mais il n'y en a pas besoin. L'actualité et la triste histoire de l'inconnu de Weisslingen démontrent mieux que n'importe quel discours à quel point Anne-Cécile Robert et ses complices intellectuels se fourvoient. Leur point de vue est totalement coupé de la réalité, une réalité dans laquelle des Africains tentent, souvent au prix de leur vie, de quitter leur univers misérable dans l'espoir d'une condition meilleure.

J'aurais tendance à dire qu'ils se trompent de solution et que le chemin vers la prospérité ne passe pas par l'immigration clandestine, ne serait-ce qu'à cause des risques d'y laisser sa vie. Anne-Cécile Robert, elle, tient un discours tout autre: les Africains ne réalisent pas leur chance. Une chance que se garde bien de partager l'intellectuelle parisienne, professeur associé à l’Institut d'études européennes de l’université Paris VIII...

Consternant, et tellement banal finalement.