08 septembre 2012

Bienvenue en Stagflation

Mario Draghi a parlé. La BCE imprimerdraghi.jpga ce qu'il faudra pour sauver l'illusoire monnaie unique européenne.

Pour une première analyse assez vraisemblable des conséquences, il faut évidemment lire Contrepoints.

Les marchés financiers ont reçu la nouvelle avec champagne et cotillons; outre-Rhin, la nouvelle est passée, disons, un peu plus difficilement. Cela a même conduit le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, véritable père-la-rigueur de l'orthodoxie financière, à se fendre d'une protestation, clamant que les médias exagéraient et que le plan de la BCE ne financerait pas la dette des Etats:

"Ce n'est pas le début d'un financement monétaire de la dette publique. Ce ne serait pas acceptable, mais ce n'est pas cela."

 

Le fameux humour allemand, sans doute.

Examinons le nouveau mécanisme de la BCE, Outright monetary transactions (OMT):

Ce programme sera soumis à la stricte condition que les Etats qui souhaitent en bénéficier aient auparavant fait appel à l'aide des fonds de secours européens, le FESF, provisoire, et le MES, son futur successeur. Ce qui implique des efforts accrus d'assainissement des finances publiques de la part des pays demandeurs.

M. Draghi a indiqué que ce nouveau programme (...) allait se concentrer sur les obligations de maturité courte et moyenne. Entre un et trois ans, a-t-il déclaré, précisant que trois ans était la maturité la plus efficace pour atteindre les objectifs.

Contrairement au scénario qui avait circulé dans la presse, la BCE ne va pas viser de niveaux spécifiques sur les écarts de taux d'emprunt (spreads) entre les Etats de la zone euro au-delà desquels elle interviendrait en achetant des titres de dette.

Nous n'avons pas d'objectif d'écart de taux spécifique, a déclaré M. Draghi. L'écart observé est celui entre les taux d'emprunts des pays de la zone euro et les taux d'emprunt de l'Allemagne, pays qui fait référence dans la zone.


Le programme sera donc ouvert à tout pays qui en fait la demande, ne réclamant en gage que la mise en oeuvre de mesures d'assainissement - sans aucun examen de leur efficacité - et portera sur n'importe quel montant d'emprunts sur des échéances jusqu'à trois ans. Rajoutons que rien dans sa définion n'empêche l'OMT d'être reconduit éternellement. Cerise sur le gâteau, le déclenchement pourra se faire lorsque la BCE estimera qu'il y a un écart "trop important" entre les taux allemands et les taux de tel ou tel pays selon des critères parfaitement arbitraires, et assumés comme tels.

Les hurlements de la presse allemande n'ont rien d'incompréhensible.

Toutefois, la crainte (émise par de nombreux intervenants) d'un scénario inflationniste "à la Weimar" semble selon moi prendre du plomb dans l'aile.

Non pas que l'OMT ne se mette jamais en marche. Il le sera forcément à un moment, simplement à cause de la dégradation continue de la balance des finances publiques de nombreux pays de la zone euro. Et celle-ci n'est pas près de s'arranger.

La situation d'un pays se dégradant, il appellera la BCE à l'aide, qui acceptera: il faut bien sauver l'Euro. On demandera au gouvernement du pays aidé des mesures de "rigueur" en contrepartie, qu'il s'empressera de mettre en oeuvre. Parallèlement à cela, il se dépêchera de raccourcir la maturité moyenne de sa dette pour permettre à un maximum d'obligations de passer sous la barre des trois ans permettant à la BCE de les monétiser.

Nous aurons donc un mélange de "rigueur" et de "planche à billets".

Lorsque des gouvernements font face à des difficultés financières, ils ont deux manettes à disposition: tenter de diminuer les dépenses, ou tenter d'augmenter les recettes (la procrastination n'est plus une option, crise de la dette oblige). En réalité, ils tentent au mieux 20% de l'un et au moins 80% de l'autre, pour d'évidentes raisons de clientélisme politique. Et comme nous le montre l'exemple d'Hydra en Grèce, nous avons atteint les limites du système: l'Etat n'est de plus en plus qu'un outil de matraquage fiscal pur, une main de fer sans gant de velours.

Un peu partout sur le continent, les impôts ont dépassé les limites du supportable et deviennent carrément contre-productifs, mais les experts aux manettes n'en ont cure. Un retour sur impôt décevant provoquera au pire une petite gêne auprès d'un ministre - rassurez-vous, pas de quoi lui couper l'appétit - et certainement pas une remise en cause de sa stratégie.

Le résultat est tout de même au rendez-vous: les faillites s'enchaînent, les chômeurs s'accumulent, les rentrées fiscales s'étiolent.

En deux mots: Adieu, croissance.

Or, pour qu'il y ait hyper-inflation, il faut un minimum de croissance. Les beaux billets neufs crachés par des imprimantes en surchauffe doivent bien terminer quelque part, mais où aller lorsque rien ne bouge? Ceux-là n'entrent qu'au compte-goutte dans un circuit économique anémié. Ils finissent dans quelques bulles immobilières absurdes, en art contemporain ou autres impostures, mais rien qui ne fasse "tourner" l'économie, même selon les dogmes keynésiens.

Aussi, nous allons plutôt entrer dans le marais saumâtre de la stagflation:

La stagflation est la situation d'une économie qui souffre simultanément d’une croissance économique faible ou nulle et d'une forte inflation (c’est-à-dire une croissance rapide des prix). Cette situation est souvent accompagnée d'un taux de chômage élevé.

 

On dirait presque la carte de visite de la zone euro.

L'inflation n'est pas encore "forte" mais elle monte gentiment - alors même que la monétisation officielle de la dette n'a pas encore commencé. Quant à la croissance faible et au taux de chômage élevé, c'est carton plein.

Le Japon connaît bien la stagflation, il s'y débat depuis vingt ans. Ceci dit, les différences culturelles entre les deux entités (ne serait-ce qu'entre la "diversité" européenne face à "l'uniformité" japonaise) ne permettent pas de tracer tous les parallèles souhaitables. La longue stagflation japonaise a ainsi été accompagnée d'un chômage plutôt faible eu égard aux standards européens, et de peu de troubles de l'ordre public.

Entre l'explosion régulière des banlieues, les mouvements sociaux violents et les divergences fondamentales entre Etats européens sur la conduite à tenir, la stagflation made in Europe risque d'être un poil plus sportive. Qu'on imagine seulement ce que deviendrait la France si on devait fermer le robinet des subventions...

Toutes choses étant égales, la stagflation semble évidemment un meilleur scénario qu'une inflation à trois ou quatre chiffre dans la ligne de celle de la République de Weimar et de ce à quoi elle a mené. Mais c'est aussi le choix d'une mort lente.

En lançant le mécanisme de rachat de la dette publique par la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi vient d'esquisser le futur de la zone euro: elle ne s'effondrera pas d'un coup, non. Elle s'enfoncera dans une apathie désagréable et sans espoir, vraisemblablement pour de nombreuses années. En fait, aussi longtemps que les Allemands le supporteront.

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17 avril 2012

Pourquoi l'Europe ne s'en sortira pas

Alors qu'il est on ne peut plus clair pour tout le monde que l'Europe n'est pas sortie de la crise, certains pensent qu'il suffit de passer par une période "d'austérité" et d'appliquer un certain nombre de "recettes", fussent-elles au goût amer, pour que les choses rentrent dans l'ordre et que tout redevienne comme avant.

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23 décembre 2011

BCE: Les vannes sont ouvertes

Ceux qui suivent la lente agonie des régimes socio-démocrates sur ce blog savent que la monétisation de la dette est une sorte de "passage obligé" dans le scénario de la catastrophe.

Nous sommes entrés dans cette étape en décembre.

La monétisation de la dette consiste à demander à l'émetteur de monnaie (ici la BCE) de faire tourner la planche à billets pour payer les dépenses courantes. Les conséquences sont connues; la dévaluation de la valeur de la monnaie, c'est-à-dire l'inflation, la perte de crédibilité de la monnaie dans les échanges internationaux, et finalement, à terme, l'emballement de l'inflation jusqu'à l'hyper-inflation et l'effondrement total du système monétaire.

En bref, cela ne résout strictement rien - cela a même tendance à empirer les choses - mais permet de gagner un peu de temps. Je ne partage franchement pas l'optimisme de ceux qui pensent que ce sursis permette les réformes qui sauveront le malade; mais à la limite, nos opinions importent peu. Les décisions ont été prises, chacun aura donc tout le loisir d'examiner comment la zone euro réagira à ce nouveau traitement.

mario-draghi.jpgRevenons à ce qui s'est passé ce 21 décembre. Mario Draghi, ancien de Goldman Sachs (la banque des winners) et nouveau directeur de la Banque Centrale Européenne délie les cordons de la bourse: il a ouvert une ligne de crédit sans limite aux banques de la zone euro, pendant trois ans, avec un taux d'intérêt de 1%.

C'est Noël avant Noël.

Cette soudaine générosité n'est qu'une façade: l'opération vise moins à aider les banques qu'à les aider à acheter de la dette publique de tous les canards boîteux de la zone euro. Mais il n'est pas sûr que la manoeuvre fonctionne comme prévu.

Précisons le contexte afin que les pièces du puzzle tombent en place.

L'Europe se divise grosso-modo en deux camps. Le camp "rigoureux" ou "du nord", minoritaire mais mené par l'Allemagne, ne veut pas monétiser la dette, ou pas trop. Il estime que l'inflation n'est en rien une solution et punirait en même temps les pays bien gérés et les autres et préconise plutôt la rigueur. Le camp "latin" ou "du sud", majoritaire, auquel appartient l'Italie depuis que l'obstacle Berlusconi a été retiré, ainsi que la France, prône la souplesse, c'est-à-dire l'utilisation généreuse de la création de monnaie pour payer les dettes courantes, comme ces pays le faisaient avant la monnaie unique - une tradition qui a amené la France à diviser la valeur de sa monnaie par 100 en 1960 avec le Nouveau Franc, puis fait perdre 88% de la valeur de ce dernier avant le passage à l'euro... Et chacun se souviendra de l'immense valeur de la Lire à la même époque.

La lutte d'influence entre les deux camps s'est poursuivie pendant des mois dans les coulisses, jusqu'aux couloirs de la BCE, mais le camp latin avait l'avantage. Le directeur de l'institution, Jean-Claude Trichet, d'obédience latine, choisit ainsi de laisser courir l'inflation ou de racheter de la dette pourrie sans aucun respect pour les statuts de la banque centrale dont il avait la charge.

Le successeur de M. Trichet, Mario Draghi, est allé encore plus loin, montrant à quel point le camp latin se sent le vent en poupe, au nez et à la barbe de l'inflexible Allemagne. A peine entré en fonction, il baissait le taux directeur alors même qu'il était inférieur à l'inflation - une hérésie totalement en contradiction avec la mission de la BCE, qui est de lutter contre celle-ci. Perseverare diabolicum est, il l'a encore baissé à 1% en décembre. Deux pour-cents en dessous de l'inflation: empruntez, vous rembourserez moins!

Le message à l'intention des banques commerciales était clair, mais pourtant peu suivi. Mais pourquoi la BCE tend à ce point-là la perche aux banques commerciales de la zone euro?

Les statuts de la BCE ont été écrits à une époque où l'indépendance de la Banque et la rigueur dans la gestion de la monnaie n'étaient pas qu'un slogan vide de sens. Ainsi, la BCE n'a pas le droit d'acheter elle-même directement la dette publique émise par les pays européens, car cela détruirait toute illusion quant à son indépendance. L'Allemagne, qui a perdu le Mark dans l'affaire, y veille. Or, les dirigeants de la BCE et leurs alliés politiques essayent depuis des mois de contourner, par tous les moyens possibles, la lettre et l'esprit des textes régissant l'institution.

Les adeptes de la monétisation de la dette ont ainsi étudié une foule de scénarios. La BCE a acheté de la dette publique sur le marché secondaire - de la dette publique d'occasion - au nom de la lutte contre l'incendie financier, mais cette entorse n'a été acceptée que parce que les montants étaient limités. L'Allemagne y a mis le holà. Ensuite, les politiciens ont essayé de demander à la BCE de prêter directement au Fonds Européen de Stabilité Financière, qui est une émanation des pays membres de la zone euro, mais ont dû renoncer faute de base légale. La piste suivante, début décembre, était l'idée d'un prêt au FMI pour que celui-ci vienne au secours des pays de la zone euro, mais là encore, les statuts de la BCE ne le permettent pas.

La seule solution compatible avec les statuts de la BCE consiste à poursuivre sur la voie empruntée depuis le début de la zone euro: verser l'argent à des banques commerciales agissant en tant qu'intermédiaires pour acheter de la dette publique.

L'opération initiée par Mario Draghi le 21 décembre est extrêmement rentable sur le papier. N'importe quelle banque pourrait emprunter n'importe quel montant, disons 1 milliard d'euros, avec un taux d'intérêt de 1%, et s'en servir pour acheter de la dette étatique espagnole à 10 ans, rémunérée à 5%. 4% de marge brute annuelle pour la banque, c'est une belle somme à la clef. Et plus les banques souscrivent à de la dette publique, plus leurs profits augmentent!

On comprend l'estime dont l'ancien de Goldman Sachs jouit auprès de ses anciens confrères: à dix jours de l'échéance, il vient de sauver leur bonus de fin d'année. Les banquiers lui disent merci.

Les banques ont souscrit un total de 489,191 milliards d'euros dans les premiers jours de l'opération. C'est peu relativement aux 523 banques que compte la zone euro, mais beaucoup en valeur absolue - rappelons que le FESF "boosté" était sensé parvenir à mille milliards; dès la première semaine, les banques viennent déjà d'emprunter auprès de la BCE la moitié de ce montant.

Et la fenêtre est ouverte pour trois ans.

La BCE a vraiment fait tout ce qu'elle a pu: mettre des montants illimités à disposition des banques, pendant une période très longue, garantie, et à un coût d'emprunt plancher.

Tout ceci est bien sûr de la création de monnaie à une échelle encore inégalée.

Officiellement, la BCE ne fait rien de tout cela: les montants mis à disposition auprès des banques peuvent servir théoriquement à tout, permettre des emprunts hypothécaires, de PME, des crédits à la consommation... Mais personne n'est dupe:

Certains investisseurs espèrent (...) que, grâce à ces prêts à long terme, d'un montant illimité et bon marché avec un taux d'intérêt de 1%, l'institution de Francfort, qui se refuse à être le prêteur en dernier ressort des pays de la zone euro, comme on le lui réclame depuis des mois, va pouvoir les aider de manière détournée en permettant aux banques d'acheter davantage leurs titres de dettes publiques.

 

Les prêts souscrits mercredi représentent presque une fois et demi le montant que prévoient d'émettre l'Espagne et l'Italie en 2012, et exigent un collatéral très faible. On a du mal à imaginer que ces montants ont été réservés par les banques commerciales pour aider les PME de leur région.

Alors, pourquoi la bourse ne s'envole-t-elle pas vers le firmament, pourquoi les politiciens ne célèbrent pas la fin de la crise avec champagne et petits fours, pourquoi la crise de la dette publique n'est pas derrière nous?

Il y a plein de raisons, même pour des keynésiens indécrottables persuadés que la planche à billet est la solution. En vrac:

  • Les banques ne peuvent pas prêter une infinité d'argent, peu importe ce que leur autorise la BCE. Les ratios d'endettement comparés au fonds propres de Bâle III ne se sont pas envolés avec la décision de M. Draghi. Les montants de dette publique que peuvent acheter les banques ne sont donc pas sans limite.
  • Les pays de la zone euro sont financièrement vulnérables. Leurs notes sont sous surveillance négative par plusieurs agences de notation (ce qui est une plaisanterie, vu qu'ils ne sont plus AAA depuis longtemps) et une diminution officielle de leur note dégraderait le bilan des banques engagées sur ce chemin, à la hauteur de leur exposition.
  • Les banques sont encore échaudées par l'épopée grecque et "l'échange volontaire" de dette grecque avec une décote de 50%.
  • Une grande partie de la zone euro entrera en récession en 2012, pour une durée inconnue, et promet de dégrader encore le bilan des pays affectés. La fenêtre de garantie de la BCE ne dure "que" trois ans, soit bien moins que la durée d'un emprunt d'Etat standard (qui s'échelonne de 3 mois à 30 ans, la "durée de référence" étant de 10 ans). Bien des incertitudes subsistent donc sur la conjoncture.

Bon nombre de ces difficultés sont en voie d'être contournées. Par exemple, une fois le beau temps revenu sur le front des taux d'intérêt, les Etats pourraient à nouveau sauver des banques trop exposées à de la dette pourrie en les recapitalisant avec de nouveaux emprunts publics.

On peut aussi imaginer que les politiciens de la zone euro mettront ce répit de trois ans à profit pour réformer les traités régissant le fonctionnement de la BCE pour lui permettre une bonne fois pour toute d'acheter directement de la dette publique, dans la grande tradition des banques centrales d'Amérique du Sud... L'Allemagne d'Angela Merkel s'y opposera, bien entendu, mais même l'Allemagne ne saurait être éternellement vigilante. Mme Merkel remettra son mandat en 2013, celui ou celle qui lui succèdera pourrait s'avérer un interlocuteur plus conciliant.

Nous nous dirigeons à plein régime vers une monétisation massive, et assumée, de la dette publique. Mais rien qu'avec le mécanisme actuel, certains avancent la somme de 5'000 milliards d'euros de création de monnaie jusqu'en 2014.

Révisez vos cours sur l'inflation, vous pourriez en avoir besoin.

19 novembre 2011

Europe: Dure sera la chute

La crise de la dette publique monopolise l'actualité financière et politique du continent depuis des mois. Et je continue à penser que nous n'en sommes qu'au début. Aux balbutiements, même.

Actualités aidant, le message que j'ai toujours tenu en faveur d'un Etat économe et léger tombe désormais dans des oreilles beaucoup plus attentives. De même, les analyses pessimistes sur la dérive de la zone euro et la possible faillite de tel ou tel pays ne demandent plus guère d'efforts de persuasion. Sans l'avoir voulu, me voilà bombardé mainstream.

A un certain stade de la conversation, lorsque le diagnostic ne fait plus aucun doute, une question finit toujours par survenir: "Mais que va-t-il se passer, alors?"

Voici ma petite idée.

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07 septembre 2011

Et la Suisse adopta l'euro

"Historiquement stupide."

J'ai beau chercher, je ne vois pas de terme plus adapté à la décision prise par la BNS de forcer à 1,20 euros la parité avec le Franc Suisse. L'aventure emportera le bilan de la Banque Nationale. Elle la ruinera. Et les Suisses avec.

Mais revenons sur cette journée du 6 septembre. D'un seul coup, sans avertissement, la BNS se fend d'un communiqué de presse lapidaire:

La surévaluation actuelle du franc est extrême. Elle constitue une grave menace pour l’économie suisse et recèle le risque de développements déflationnistes.
La Banque nationale suisse (BNS) vise par conséquent un affaiblissement substantiel et durable du franc. Dès ce jour, elle ne tolérera plus de cours inférieur à 1,20 franc pour un euro sur le marché des changes. La Banque nationale fera prévaloir ce cours plancher avec toute la détermination requise et est prête à acheter des devises en quantité illimitée.
Même à 1,20 franc pour un euro, la monnaie helvétique reste à un niveau élevé. Elle devrait continuer à s’affaiblir sur la durée. Si les perspectives économiques et les risques de déflation l'exigent, la Banque nationale prendra des mesures supplémentaires.

 

La déflation... Le croquemitaine des Keynésiens. Et encore - en guise de déflation, un "risque de développements déflationnistes". Peut-on prendre des pincettes plus longues sans donner l'air d'avoir peur de son ombre? Quant à prétendre que le franc suisse est surévalué, il traduit une telle méconnaissance des mécanismes monétaires en monnaie fiduciaire - ahurissante à ce niveau - qu'il vaut mieux en prendre une crise de rire hystérique que d'en pleurer...

Le ton est volontariste, la décision lourde de conséquences.

La Suisse vient d'adopter l'euro.

dualité.jpgC'est un raccourci, bien sûr, mais dans les faits, c'est exactement ce qui vient de se passer.

Sauf à être d'une crédulité consternante face aux discours rassurants en provenance de la zone euro, chacun conviendra que la monnaie européenne n'est pas sortie de la nasse, loin s'en faut. La Banque Centrale Européenne imprime à tour de bras des palettes de billets neufs pour acheter des dettes pourries en provenance de Grèce, d'Irlande, d'Espagne, d'Italie, du Portugal et de Chypre. Sans compter toutes ces banques à sauver. Personne ne voit la fin de la crise, et la récession pointe son museau.

L'augmentation démesurée de la masse monétaire en euro conduit à une érosion continue de sa valeur. L'euro s'affaiblit, préparant le terrain pour la prochaine étape, une inflation galopante.

En fixant un taux "plancher" de 1,20, la BNS joue sur les mots. Jamais l'euro ne remontera au-dessus des 1,20. Prenons quelques précautions de langage: plutôt que "jamais", disons, pas avant des décennies, à supposer que la monnaie unique survive à la crise actuelle. Et elle n'en prend pas le chemin.

Le taux plancher est donc de facto un taux fixe.

L'euro vaut donc désormais 1,20 francs suisses et on n'y reviendra plus.

L'euro varie, mais le franc suisse, lui, vaudra toujours 1,20 euro.

Peu importe le dollar, le yen, la livre sterling, l'or ou le baril de pétrole. Le franc suisse s'est arrimé à l'euro et à rien d'autre.

La Banque Nationale Suisse vient donc de déléguer la gestion du franc suisse à la Banque Centrale Européenne.

Politiquement, c'est un renoncement de souveraineté. Il ne me semble pas que le peuple suisse avait approuvé l'adhésion à l'Union Européenne, et encore moins celle à la monnaie unique. Il ne me semble pas qu'une telle décision faisait partie du mandat de la BNS. Tout cela a été jeté aux orties en une simple décision arbitraire. Pire encore, nous subirons désormais les conséquences de la politique de la BCE sans même avoir notre mot à dire; la Suisse est dans une position encore plus faible que le Portugal ou la Grèce, qui sont au moins, eux, actionnaires de la BCE et peuvent, un minimum, discuter de sa politique.

Économiquement, c'est une folie. Parce que l'euro coule. L'euro coule et sa majesté M. Hildebrand, directeur de la BNS, fort d'une indépendance lui permettant en toute quiétude de se livrer aux plus insignes lubies, a décidé d'y enchaîner le franc suisse. Nous coulerons avec lui, nous subirons l'inflation et les bulles. C'était de loin le pire moment concevable pour décider de joindre le destin des deux monnaies.

En plus de "historiquement stupide", le terme de "haute trahison" me trotte également en tête.

Naturellement, forts de leur incompétence économique, toutes les parties en présence exultent. Les directeurs des sociétés exportatrices, les syndicats, les politiciens de tous bords. Une telle unanimité suffit à elle seule à mettre la puce à l'oreille - comment des gens avec des objectifs aussi antagonistes pourraient être tous d'accord sans que personne ne se soit fait abuser? Il y a forcément des dindons de la farce.

Les victimes de la manoeuvre sont, bien sûr, les Suisses. Le pouvoir d'achat de sept millions d'habitants vient d'être sacrifié sur l'autel du lobby des exportateurs de montres de luxe, allié, pour l'occasion, aux syndicats. Comme si le commerce de détail, les matières premières, l'énergie, l'électronique ou toute les entreprises qui produisent en Suisse pour le marché suisse n'avaient aucun poids dans l'activité économique... La bourse suisse a bondi de 5% hier; c'est bien, mais ça ne compense pas l'appauvrissement de 10% de toute la population en fin de matinée lorsque l'euro a bondit de 1,11 au 1,20 fatidique.

Voyons le bon côté des choses: Migros et Coop n'auront plus à renégocier avec leurs fournisseurs des prix à la baisse. Plus besoin de lutter pour diminuer le prix du pétrole à la pompe. Plus d'électricité étrangère bon marché. Plus besoin d'aller faire ses courses à hors des frontières à cause des cartels d'importateurs. Tout est redevenu cher, comme avant. On a failli bénéficier des avantages d'une monnaie forte, mais, heureusement, la BNS y a mis un terme. On a eu chaud.

Mais à plus long terme, que va-t-il se passer?

L'histoire nous donnes de nombreux exemples de pays tentant arbitrairement de lier entre elles deux monnaies flottantes à travers une parité fixe. Ces manoeuvres ont invariablement débouché sur des catastrophes.

La BNS a beau jouer des muscles et prétendre qu'elle ne "tolèrera pas" un cours inférieur à 1.20 franc pour un euro sur le marché des changes, ses moyens ne sont pas illimités. Sa seule marge de manoeuvre consiste à acheter de l'euro encore et encore et encore. Mais lorsque les spéculateurs du FOREX s'en donneront à coeur-joie (comme George Soros, le milliardaire qui avait démoli la livre sterling dans les années 80) en achetant du Franc Suisse, la BNS n'aura jamais les moyens de suivre.

Je ne suis pas le seul à voir ce qui nous attend. Citant un professionnel de la gestion avec plus de vingt ans d'expérience, dans un billet remarquable que je vous invite à lire en intégralité:

Le capital de la BNS a fondu comme neige au soleil ces derniers mois, à cause des pertes qu’elle a subies sur le marché des changes en voulant lutter, sans aucun succès, contre l’appréciation du franc contre l’Euro. Pour mémoire, son capital était de 66 milliards de francs à la fin 2009 contre 16 à fin juillet dernier. De nouvelles pertes, inévitables si la pression sur l’Euro ne cesse pas par enchantement, et la BNS devra être re-capitalisée. Qui passera à la caisse ? La Confédération (et les Cantons ?), donc vous et moi contribuables et consommateurs via les impôts, TVA et autres taxes que nous payons. L’Europe et l’Euro sont dans la mouise, mettons la Suisse et son franc dans la mouise aussi ! Voilà le message, un message de nivellement par le bas.

D’ailleurs, quand la BNS parle de créer de l’argent en « quantité illimitée », elle a quand même une limite : sa taille. L’institut a vu son bilan croître par un facteur de 2,3 depuis fin 2005, principalement par la création de monnaie à partir de rien. Avec un bilan passé à 250 milliards à fin juillet dernier, cela représente près de 50% du PIB suisse ! Impossible de continuer ainsi bien longtemps sans ruiner complètement le pays ! La BNS fait donc un pari dangereux.

 

Plus que dangereux - un pari qu'elle va perdre. C'est absolument certain. Sauf à croire que la zone euro va se sortir demain, par on ne sait quel miracle, de la crise de la dette souveraine.

Pendant un moment, la Suisse va subir une inflation identique à celle qui surgit gentiment dans la zone euro. Ensuite, la BNS n'arrivera plus à suivre et se retrouvera sur les bras avec des dizaines de milliards d'euros totalement dépréciés, sa crédibilité sera en miettes et son capital à renflouer.

Les cantons ne sont pas prêts de revoir un dividende de la BNS dans leur budget. Ils s'apprêtent plutôt à remplir le tonneau des Danaïdes.

Les Suisses, peuple prudent et peu enclin à laisser ses dirigeants s'endetter démesurément, avaient la chance de disposer d'une monnaie stable dans un monde financier en perdition.

C'est fini.

20 août 2011

L'illusion de la monnaie fiduciaire

La crise de la dette est le résultat de la mauvaise gestion étatique, mais aussi la fille de l'illusion qu'on appelle "monnaie fiduciaire".

Vous êtes-vous déjà demandé ce qu'était un euro? Un franc suisse? Un dollar? Ce sont des unités monétaires, certes, détenant une parcelle de pouvoir d'achat, échangeables contre des biens ou des services, ou les unes dans les autres selon un taux de change... Mais en énonçant ces caractéristiques, nous n'avons qu'effleuré leur usage, pas leur signification. Celle-ci a largement évolé au cours du temps.

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