03 février 2014

Etrange justice

Pierre Chiffelle vient d'être blanchi par le Tribunal Fédéral, la fin en queue de poisson d'une étrange affaire traitée par une étrange justice.

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Franz Weber et Pierre Chiffelle, la mine des grands jours (photo Keystone)

Le 12 mars 2012, l'initiative populaire fédérale lancée par Helvetia Nostra "pour en finir avec les constructions envahissantes de résidences secondaires", également appelée "initiative Franz Weber" du nom de son principal promoteur, fut bien tristement acceptée par le peuple.

Le texte visait officiellement à limiter la construction de résidences secondaires ; qui se doutait qu'en réalité, l'initiative mettait sous cloche le potentiel de développement des régions montagneuses helvétiques, Valais et Grisons en tête, au mépris du fédéralisme et des populations concernées?

Il ne fallut pas longtemps pour que des victimes découvrent qu'Helvetia Nostra, contrairement à ses promesses de campagne, visait moins les résidences secondaires que toute nouvelle construction selon ce que d'aucuns qualifièrent de "terrorisme administratif":

"[Nous avons] un dossier à Riddes (VS) où Helvetia Nostra a fait opposition à la construction d’une résidence principale qui, je le précise, se trouve en plaine et non aux Mayens. Sur demande de l’association, nous lui avons fourni le certificat d’établissement de la famille, un certificat de l’employeur qui affirme que le père travaille dans la région, les plans de la maison et une déclaration assurant que cette famille compte vivre dans cette maison à l’année.

Mais Helvetia Nostra n’a même pas accusé réception. Nous avons rappelé deux fois et l’on nous a répondu que l’opposition allait être levée, mais Helvetia Nostra ne l’a jamais fait", lance Antoine Micheloud, [directeur d’un bureau d’architecture basé à Sion et à Moléson]. Qui révèle au passage que l’association dépendant de la Fondation Franz Weber a aussi fait opposition lors de la mise à l’enquête de cinq autres maisons [à Neirivue].

"Et ce sont pourtant toutes des résidences principales", souligne Antoine Micheloud.


La boulimie de recours d'Helvetia Nostra et de son avocat Pierre Chiffelle ne connaissait pas de limite - pas même de limite légale. Mêlant empressement et faux en écritures, ce dernier lança carrément des oppositions à des projets de construction au nom de voisins qui n'avaient même pas donné leur accord!

Les limites de l'honnêteté ayant été franchies, Pierre Chiffelle fut la cible d'une dénonciation auprès de l'ordre des avocats et d'une plainte pénale lancée par un promoteur immobilier invoquant un préjudice de 50 millions de francs à travers ces oppositions abusives.

L'affaire semblait entendue mais c'était mal connaître la justice helvétique, ou en tous cas ce qui en tient lieu. L'individu vient ainsi d'être blanchi par le Tribunal Fédéral, confirmant le jugement rendu en première instance:

Dans son arrêt notifié le 30 janvier, la Chambre des recours pénale vaudoise a classé la plainte contre Pierre Chiffelle, a indiqué ce dernier. L'avocat d'Helvetia Nostra, accusé d'escroquerie et de faux dans les titres dans le cadre d'une opposition à des projets immobiliers, confirmait une information du Matin Dimanche. Le Tribunal a estimé qu'il n'y avait pas de dessein d'enrichissement illégitime.


Les juges suisses viennent donc d'inventer un nouveau paradigme: il est désormais tolérable de se livrer à des faux dans les titres si ce n'est pas suivi d'un enrichissement illégitime.

Le concept est proprement révolutionnaire, au-delà du droit, au-delà même de la logique, pour tout dire. Nul doute que nous verrons fleurir de nombreux faux dans les titres ces prochaines années, faux doctorat (c'est à la mode), titre de noblesse, mandat inventé de pure pièce à la Helvetia Nostra: c'est open bar, peu importe les dégâts collatéraux sur la crédibilité des uns et des autres. Il faut juste faire en sorte que l'on ne puisse démontrer d'enrichissement illégitime aux yeux d'un tribunal, cela ne devrait pas être trop compliqué.

Les juges de Mon-Repos se sont-ils livrés à une interprétation des textes diamétralement opposée à la morale et au bon sens, ou quelques éléments contextuels se sont-ils invités dans les délibérations? Après tout M. Chiffelle est ancien conseiller d'Etat vaudois. Il se pourrait qu'il ait gardé quelques amitiés auprès des tribunaux. Quoi d'étonnant, sachant que les juges doivent eux-mêmes leur nomination à l'Assemblée Fédérale, donc à la classe politique?

Comme dit l'adage, il y a deux sortes d'avocats à succès: ceux qui connaissent bien le droit, et ceux qui connaissent bien le juge!

Mais c'est sans doute pure médisance que d'évoquer cette piste. Des falsifications de titres sont forcément jugées avec la même sévérité selon que leur auteur soit un escroc anonyme ou un avocat assermenté, ancien responsable politique et ponte du parti socialiste. C'est l'évident même, faute de quoi la justice suisse ne serait qu'une vaste pantalonnade.

30 janvier 2014

Dieudonné se prend une quenelle

Je n'aurais pas cru devoir revenir sur "l'affaire Dieudonné" mais celle-ci prend désormais une nouvelle tournure avec la perquisition du domicile de l'intéressé.

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L'humble masure de l'humoriste sans le sou, au Mesnil.

Selon le parquet de Paris, les perquisitions s'inscrivent dans le cadre d'une enquête préliminaire pour organisation frauduleuse d'insolvabilité, blanchiment d'argent et abus de biens sociaux:

[Parmi les différentes enquêtes qui le visent], les enquêteurs veulent se pencher sur son patrimoine et des mouvements de fonds, notamment plus de 400'000 euros expédiés au Cameroun depuis 2009, alors que le polémiste n'avait acquitté le montant d'aucune de ses amendes début janvier.

L'enquête pourrait aussi porter sur les conditions dans lesquelles la boîte de production gérée par sa compagne, Noémie Montagne, a racheté pour 550'000 euros une propriété de Dieudonné, mise aux enchères publiques forcées en raison d'une dette fiscale de près de 900'000 euros.


La justice cherche également à déterminer dans quelle mesure les appels lancés par Dieudonné pour payer ses diverses amendes liées à ses condamnations pour propos antisémites.

Selon les premiers résultats de l'enquête cités par RTL, la police aurait retrouvé pour 650'000 euros au domicile de l'individu - le "produit de la billetterie", selon son avocat. Ainsi que 15'000 dollars qu'on imagine liés à la vente de billet à des touristes américains de passage...

Le premier volet de l'affaire Dieudonné avait trait à la liberté d'expression. L'humoriste avait inventé la "quenelle" un geste antisémite qu'il se bornait à décrire comme anti-système ; clamer autre chose aurait pu l'envoyer en prison, puisqu'en France la liberté d'expression en est réduite à cela. Ses nombreux fans avaient bien entendu lu entre les lignes et s'en donnaient à cœur-joie. Malgré tout, plaidais-je, il ne fallait pas museler le bonhomme, non seulement parce que la censure le faisait passer pour une victime mais surtout parce que seul le débat permet la confrontation des idées.

dieudonne.jpgÉvidemment, la France socialiste de MM. Hollande et Valls et leurs amis du CRIJF et de la LICRA ne pouvaient s'en contenter. Dieudonné fut donc préventivement privé de spectacle un peu partout, un interdit professionnel comme dans les états totalitaires, selon des principes juridiques totalement tirés par les cheveux. Nous sommes depuis passés à l'étape suivante, le procès politique. Les perquisitions chez Dieudonné n'ont pas d'autre but que de le jeter promptement en prison après l'avoir ruiné et humilié. Peut-être pourra-ton assister à une rédemption en public en échange d'une modeste réduction de peine, selon le principe des procès staliniens?

On me rétorquera que les lois sont faites pour être respectées, que l'insolvabilité de l'humoriste a tout de la manœuvre financière destinée à frauder le fisc et la justice. Tout cela est probablement exact mais foin d'hypocrisie: ces arguments sont hors-sujets.

Dieudonné a été inquiété, poursuivi et perquisitionné parce qu'il a osé défié le pouvoir en place, et rien d'autre. De "trublion" à "ennemi du peuple" la nuance est ténue. Le premier provoquera des rires gênés lorsqu'il est invité sur un plateau de télévision, le second une descente de police et un contrôle fiscal.

Aurait-il eu droit à l'examen de ses transactions financières avec le Cameroun s'il avait pratiqué un humour, disons, plus convenu? S'il n'avait pas raillé Manuel Valls? La réponse est évidemment non. Dieudonné subsistait sous le radar médiatique depuis des années et menait sa barque antisémite avec une certaine réussite tant qu'il ne dérangeait pas trop. Le succès de la quenelle le fit ironiquement passer à un stade supérieur de visibilité où l'irritation qu'il suscitait n'était soudainement plus tolérable ; l'humoriste en paye aujourd'hui le prix. Il ne sera pas le dernier.

Le gouvernement français et sa justice ont clairement annoncé la couleur. Les déviants seront traqués, impitoyablement, bien au-delà des griefs qu'on leur reproche. C'est le grand retour de la guérilla fiscale tellement appréciée de François Mitterrand, un autre socialiste, et ce n'est pas un hasard. Le même schéma de pensée se retrouve jusqu'en Amérique. Bien entendu, la diligence de la justice est à géométrie variable: où sont les perquisitions dans l'affaire Fabius? Où sont les condamnations dans l'affaire Cahuzac?

Dieudonné, par maladresse, a oublié que pour se moquer de l’État français il faut être parfaitement en règle. Mais l'eut-il été qu'il aurait été coincé quand même, cela aurait juste pris plus de temps. Le système légal français est tellement complexe que chaque habitant du pays a forcément enfreint au moins une loi. Nul ne saurait être perpétuellement irréprochable ; il suffit juste de surveiller ceux qui sont dans le collimateur, ou leurs proches, et de lancer la machine au moment opportun. La "justice" ne pouvant inquiéter tout le monde, le mode d'action sera réservé aux déviants avec qui le pouvoir a maille à partir. En guise de conclusion me reviennent les mots de Hunter S. Thompson:

"Dans une société bloquée ou tout le monde est coupable, le seul crime est de se faire prendre."


13 novembre 2013

Quand l'Etat brise les familles

L'histoire révoltante de la semaine nous vient d'Italie où des parents viennent de se faire retirer la garde de leur enfant, leur enfant biologique, au prétexte qu'ils étaient trop vieux pour s'en occuper - une situation qui a ému même la rédaction du Matin.

italie,justice,familleGabriella Carsano et Luigi Deambrosis sont empêchés de revoir la petite fille qu'ils ont eu par procréation assistée, elle à 56 ans, lui à 62, après des années passées à tenter d'avoir un enfant. Leur faute? Avoir laissé le nouveau-né dans leur voiture à quelques mètres d'eux...

En allant faire des courses, le couple laisse la petite dans la voiture. Enfin laisser est un grand mot, selon leur avocat, qui expliquera aux juges saisis pour abandon de mineur que Luigi Deambrosis montait la garde quelques mètres plus loin.


Le couple sera finalement acquitté de l'accusation outrancière "d'abandon de mineur" mais la machine judiciaire s'est mise en branle et plus rien ne peut l'arrêter. Elle réclame du sang.

Deux jours après l'ouverture de l'enquête, les carabiniers frappent à la porte et emmènent l'enfant, âgée de 35 jours à peine. Le début d'un calvaire épouvantable qui durera trois ans. Le couple gagne le procès [sur l'abandon de mineur], mais ne réussit pas à récupérer la petite, placée dans une famille d'accueil. (...)


Douce image d'une police toquant à l'aube à la porte pour arracher un nouveau-né à ses parents... Écartons d'un revers de main les excuses banales comme la décision arbitraire d'un juge mal embouché: l'ensemble de l'affaire est complètement assumé par la justice italienne du début à la fin. Le dénouement survient après trois ans de lutte parce que les parents ont désormais perdu tous leurs recours, tant en appel qu'en cassation, donc devant toute une brochette de magistrats expérimentés. A tous les niveaux la même justification: trop vieux pour avoir un enfant.

Dans le dernier verdit, les magistrats de la Cour de cassation ont été extrêmement clairs: la différence d'âge entre les parents et l'enfant est trop importante. La fillette devra être adoptée et ses parents naturels ne pourront plus jamais la voir.


Dans la mesure où partout dans le monde les circonstances de la vie font que des millions d'enfants sont élevés par leurs grands-parents ou d'autres encore, ce jugement absurde cache évidemment quelque chose.

Un besoin narcissique de détruire une famille

La correspondante italienne du quotidien évoque l'aspect "social et affectif" de l'affaire face à une société avide de faire un enfant après la cinquantaine, mais il ne s'agit pas que d'une question technique liée à l'effet de la procréation assistée. Sur un autre média, on apprend que la cour - du haut de sa grande sagesse - dénonce "le besoin narcissique d'avoir un enfant".

Remercions nos parents d'avoir éprouvé pareil besoin narcissique, faute de quoi l'humanité aurait disparu depuis longtemps.

Certes, parents âgés dit parents grabataires à long terme ; la cour affirme ainsi, de façon péremptoire, que les parents "ne se sont jamais posé de questions sur le fait que leur fille se retrouvera orpheline très jeune et qu’elle sera contrainte de prendre soin de parents âgés".  Mais qu'en savent-ils? L'espérance de vie augmente sans cesse. Les parents pourraient avoir pris les précautions pour assurer leurs vieux jours, assurer leur fille contre les aléas de la vie, avoir des cousins ou des neveux prêts à aider plus tard... Ironiquement, la suppression de leur descendance par la cour garantit que les parents âgés seront dans leur vieillesse exclusivement à la charge de la société.

En lieu et place de catastrophes hypothétiques, la justice italienne a choisi de façon plus pragmatique d'infliger la douleur de la perte immédiatement. Mais aussi de faire un exemple.

Les décisions de justice absurdes ne sont parfois que le reflet des contradictions du législateur. Ici, les juges ont appliqué - avec toute l'inhumanité qu'il sied à leur robe - la loi italienne controversée sur la procréation assistée.

[La procréation assistée en Italie] n’est permise qu’à un « couple » répondant à différentes conditions. Les deux membres du couple doivent être majeurs, de sexe différent. Il doit s’agir d’un couple marié ou d’un couple vivant en concubinage. Les deux membres du couple doivent être « en âge de procréer » et ils doivent être vivants. Sont donc exclus de la procréation assistée les mineurs, les femmes seules, les couples d’homosexuels et les « madri nonne » (mères grands-mères).

 
En gros, ne sont autorisés à procréer avec assistance que les parents qui pourraient "traditionnellement" avoir un enfant, et donnez ici l'interprétation la plus conservatrice de ce terme. Mais qui aurait imaginé que ces limitations à la procréation assistée s'appliqueraient même après la naissance de l'enfant? Les juges italiens, des hommes sans aucun doute formés, cultivés et intellectuellement développés, n'ont pas hésité une seconde à se lancer dans cette trajectoire kafkaïenne. Leurs décisions sont plus évocatrices de leur humanisme que n'importe quel discours.

Pour échapper au carcan de restrictions légales absurdes, Gabriella Carsano et Luigi Deambrosis avaient fait comme des centaines d'autres italiens: ils sont allés à l'étranger. Mal leur en a pris, ils ont désobéi. Il fallait les punir pour leur outrecuidance. Pour l'exemple.

Que les Italiens souhaitant vaincre les faiblesses de la nature pour avoir une descendance sachent à quoi ils s'exposent: si la "justice" s'intéresse à leur cas, quelle que soit le prétexte, leur famille sera brisée.

Le tout dans l'intérêt de l'enfant, bien entendu. Nous ne sommes plus à un mensonge près.

21 septembre 2013

Les enjeux cachés de la réinsertion des criminels

Aujourd'hui à Lausanne a lieu une marche noire contre les victimes à l'appel de plusieurs associations ; une marche de révolte contre la mort d’Adeline, de Marie et de Lucie.

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Adeline n'est ni la première, ni la dernière victime du laxisme des autorités en matière de réinsertion de criminels. Peut-être la jeune mère sera-t-elle la goutte d'eau qui fait déborder le vase ; la mobilisation nous en apprendra davantage, ainsi que la suite donnée à cette affaire tant par les autorités en place que par la société civile. A l'inverse d'autre pays, la démocratie directe suisse ne permettra pas d'enterrer l'affaire aussi promptement que ne le souhaiteraient les protagonistes.

Sur Adeline et Fabrice Anthamatten, beaucoup a été dit ; loin d'être un simple accident imprévisible, l'assassinat sordide de la sociothérapeute est le résultat d'une masse impressionnante d'absurdités. Le violeur récidiviste eut un régime de sortie sans expertise psychiatrique ; l'alarme de disparition fut lancée cinq heures après que la jeune femme et le détenu eurent manqué leur rendez-vous au centre où ils étaient attendus ; l'homme put s'acheter - de façon tout à fait officielle - le couteau qui servit d'arme du crime ; il avait partagé ses vues avec le sadique de Romont et planifié son évasion en surfant sur Internet depuis sa prison, allant jusqu'à imprimer des cartes pour son parcours ; et évidemment, sommet de l'invraisemblable, il avait accès à un cours d'équitation sans aucune garde avec une jeune femme seule et séduisante au titre de sa réinsertion.

Demandez à la justice ce qu'elle en pense, on vous répondra que "les fuites sont une calamité". Comprenez, pas les évasions de prisonniers, non ; les fuites dans la presse permettant au grand public de découvrir l'ampleur du problème.

D'ailleurs, aucun responsable politique n'envisage sérieusement de réformer le système. Pour le sympathique conseiller national vert Antonio Hodgers, le meurtre d'Adeline est le prix à payer pour l'idéal de réinsertions réussies ; pour le non moins sympathique conseiller d'Etat PLR genevois Pierre Maudet, il n'est pas question de fermer le centre de la Pâquerette - bien qu'on ait pas la moindre idée de son efficacité. Mieux, en avril prochain les autorités genevoises inaugureront Curabilis, un établissement concordataire accueillant 92 personnes souffrant de troubles mentaux! Les voisins se réjouissent déjà!

Le grand public a mille fois raison de manifester. S'il pensait toutefois éveiller les autorités à de quelconques errements qu'elles ignoraient jusque-là, il se trompe lourdement.

L'irresponsabilité et l'angélisme n'excusent pas tout. Des situations comme celles ayant amené à la mort d'Adeline sont le résultat d'une logique - pas la logique voulant mordicus réinsérer n'importe qui, ou pardonner aveuglément, ou redonner une seconde chance à tout prix, ou avoir un optimiste béat sur la nature humaine des violeurs et autres meurtriers. La logique en question est celle du clientélisme.

Pensez à un prisonnier en régime carcéral. Il faut des gardiens, des surveillants, des cuisiniers ou des balayeurs peut-être. Imaginez maintenant un détenu dans un centre de "réinsertion". Il faut des gardiens et des surveillants, toujours, mais il faut aussi des accompagnateurs, des psychologues évaluateurs, des animateurs, des psychiatres, des coordinateurs, des directeurs, et même comme dans le cas de Fabrice Anthamatten un budget pour des cours d'équitation.

Autrement dit, la réinsertion est une industrie.

La réinsertion fait vivre des milliers de personnes au croisement bienheureux entre la criminalité, la médecine et l'ingénierie sociale, le tout généreusement arrosé de l'argent des contribuables. Mieux encore, plus il y a de criminalité, plus il y a de réinsertion. Les thérapies alternatives trouvent un écho des plus favorables auprès des juges lorsque les prisons "traditionnelles" sont surpeuplées. Dès lors, le cas de Carlos et son train de vie à 29'000 francs mensuels n'ont plus rien d'étonnant: ils ne sont pas perdus pour tout le monde. Carlos n'est qu'un prétexte, un faire-valoir pour justifier l'emploi de dizaines de fonctionnaires. Ils aiment bien Carlos, en fin de compte, car sans Carlos, il devraient se trouver un poste dans le privé.

Pensez-vous que tous ces gens, leurs familles et leurs amis votent pour une justice "plus stricte" et "moins de réinsertion"? A votre avis? Et au bout du compte, nous avons là une vraie base électorale très motivée.

Bien sûr, certaines étapes restent dangereuses. Adeline elle-même ne se sentait plus en sécurité dans son travail et voulait en changer. Mais son assassinat reste un dysfonctionnement et qu'on se rassure, la plupart des employés du secteur ne courent aucun risque.

Le débat sur la réinsertion des criminels est biaisé. Les manifestants indignés ne luttent pas contre l'ignorance, mais bien contre un secteur d'activité très implanté avec son réseau politique et ses rouages dans l'administration. Les acteurs sociaux qui officient dans le milieu ont fermement l'intention de continuer à vivre de leur "humanisme". Aucun accompagnateur ou thérapeute ne souhaite y laisser sa peau, naturellement ; réformes il y aura donc, mais celles-ci seront limitées aux marges du système. Parions sur une meilleure circulation de l'information, encore plus de "concertation" et de va-et-vient bureaucratique (avec autant de nouveaux postes à la clef!) et on en restera là.

Le débat de fond sur la réinsertion des criminels, le sens de la justice et l'exécution des peines n'aura pas lieu.

13 septembre 2013

Encore.

Après l'affaire Lucie, l'affaire Marie, l'affaire Carlos, l'affaire Jean-Louis B., c'est aujourd'hui le jour de l'affaire Anthamatten, du nom de Fabrice Anthamatten, violeur dangereux et toujours en fuite.

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La victime et son assassin présumé

Faisons rapidement le portrait du jeune homme:

Fabrice Anthamatten est un dangereux violeur et hier matin, ce détenu s’est évaporé dans la nature. L’homme de 39 ans (...) avait été condamné à 10 ans de prison pour viol aggravé avec violences voici quelques années pour des faits s’étant déroulés non loin de l’aéroport de Cointrin et au cours desquels il avait notamment enfermé une femme dans son coffre.


Il était enfermé dans un centre réservé aux détenus dangereux. Ce qui ne l'a pas empêché de s'échapper, très facilement, en profitant d'une... Thérapie équestre. Oui, vous avez bien lu, le violeur dangereux - loin d'avoir purgé l'entier de sa peine - avait droit à des sorties à cheval accompagné d'une jeune femme, et c'est tout. Celle-ci, Adeline M., mère d'un enfant de huit mois, vient de payer de sa vie l'inconscience générale.

On attend avec impatience le rapport d'enquête qui confirmera que toutes les procédures ont été convenablement suivies et que, ma foi, comme partout en matière de réinsertion, on ne fait pas d'omelette sans casser quelques œufs. Le procureur spécial du moment, dédouanant tout le monde entre deux sages "recommandations", osera-t-il encore faire un parallèle avec la manutention d'explosifs?

Pour couronner le tout, Fabrice Anthamatten se livrait à ses sympathiques activités d'extérieur à proximité de la frontière française, à travers laquelle il s'est vraisemblablement enfui. La France n'extradant pas ses ressortissants, on ne le reverra pas faire du cheval de ce côté de la frontière.

Il y a quelque chose de pourri en Suisse. La justice, pour être précis.

Alors que, hasard de l'actualité, on explique dans le 20 minutes d'aujourd'hui que "l'efficacité de la police fait déborder les pénitenciers", la réponse du porte-parole de la police cantonale au manque de place dans les prisons est claire: c'est un choix politique. Le choix politique de ne pas expulser les criminels étrangers. Le choix politique d'effectuer sur place les peines des criminels étrangers plutôt que dans leur pays d'origine.

C'est aussi un choix politique qui a mené à la remise en liberté de ces criminels bien avant qu'ils aient cessé de représenter un danger pour la société. Le choix de privilégier la réinsertion sur la sécurité des civils, les droits des criminels sur ceux des victimes, l'incarnation d'une vision naïve de l'humanité par ceux-là même dont on espérait le regard le plus juste.

Plus loin, c'est aussi la responsabilité de tous ceux qui ont mis ces gens et ces procédures en place. Un choix politique encore.

Que valent les juges condamnant péniblement, après d'innombrables récidives, des individus à des peines dont ils font les deux-tiers? Que valent les psychiatres sempiternellement bienveillant sur la dangerosité des cas qui leur sont soumis? Que vaut ce système pénitentiaire fournissant à la lie de la société un confort et des loisirs inaccessibles au plus grand nombre?

Lorsque Carlos a été remis en prison suite à la polémique, l'administration argumenta que la mesure avait été prise pour le protéger des conséquences du scandale - le protéger, lui. Alors que c'était bien la société, et non lui, qui était en danger de par sa présence.

Lorsque Marie a été tuée, c'était un dysfonctionnement de plus ; mais finalement, la faute à personne. Un coup de malchance, à la limite.

Si Marie ne savait probablement pas que l'individu qu'elle côtoyait était un dangereux criminel coupable de meurtre, Adeline M., elle, faisait partie du système. La sociothérapeute retrouvée sans vie dans un sac, dans les bois de Versoix, était membre de cette pléthore d'accompagnants, d'encadrants, de psychologues-éducateurs, d'animateurs sociaux et autres semi-fonctionnaires grouillant dans les méandres de la douce application des peines et de la bienheureuse réinsertion. Elle faisait du cheval, c'était probablement un très bon job, paisible, en contact avec la nature.

Mais face à des criminels récidivistes, elle était en première ligne.

Mise à jour (15 septembre): le fuyard a été interpellé à la frontière germano-polonaise après trois jours de traque.

29 août 2013

Coupables choyés, victimes oubliées

justice des mineurs,justiceLe Blick a lancé un pavé dans la mare (relayé par Le Matin en Suisse romande) en révélant la situation de "Carlos", un jeune bien connu de la police zurichoise qui le qualifie de véritable bombe à retardement.

Notre individu se fait connaître de façon remarquable en juin 2011, lorsqu'il poignarde un jeune Turc de 17 ans à Zurich. Carlos a alors quinze ans. Un an et demi après les faits, il est reconnu coupable d'une ribambelle de chefs d'accusation: menaces, résistances à agents, voies de fait, infraction à la loi sur les stupéfiants et à la loi sur les armes.

Mais Carlos est mineur. Sa peine est commuée en "hébergement ouvert sous surveillance constante" par le Tribunal des Mineurs du canton de Zurich. Et quand le Tribunal des Mineurs du canton de Zurich inflige l'hébergement ouvert sous surveillance constante à un mineur, il ne plaisante pas. Tenez-vous le pour dit, la justice ne fait pas les choses à moitié.

Notre jeune criminel aura donc ainsi le loisir de profiter d'un appartement tous frais payés de quatre pièces et demi à Reinach dans le demi-canton de Bâle-Campagne, "avec services de nettoyage, de buanderie et de cuisine" précise le quotidien. Pour parfaire son instruction, il a droit à un enseignement privé. Et à un avocat, naturellement.

L'équipe aux bons soins du condamné totalise une dizaine de personnes pour des coûts mensuels de 29'000 francs. Depuis le début de l'exécution de la "peine", la facture dépasserait déjà le million.

Carlos subira ce traitement inhumain jusqu'en 2018. Il aura alors 22 ans et, libéré du terrible châtiment de la justice, pourra enfin chercher à se reconstruire. Gageons que les cours de boxe thaïlandaise qu'il reçoit entre-temps du multiple champion du monde de la discipline Shemsi Beqiri, là encore aux frais du contribuable, l'aideront à traverser cette douloureuse période de son existence.

Comme on s'y attend, la situation de Carlos suscite quelques réactions, mais finalement pas grand-chose. La conseillère nationale UDC zurichoise Natalie Rickli estime que "toute cette histoire est un scandale", mais que vaut la voix d'une élue UDC? L'appartenance même à ce parti suffit à prouver qu'elle ne comprend rien à rien. La notion de réinsertion la dépasse, par exemple. Les UDC ne sont bons qu'à enfermer les gens et jeter la clef. D'ailleurs, le porte-parole du Tribunal des mineurs explique doctement au Tages Anzeiger que dans le Canton de Zurich, le coût moyen des mesures d'accompagnement d'un mineur condamné s'élève à 330 francs par jour, soit 10'000 francs par mois.

Au triple de cette somme Carlos se situe évidemment au-dessus, mais son cas n'a finalement rien d'exceptionnel. Si 29'000 francs mensuels payent un appartement de quatre pièces et une équipe de dix personnes (et des cours d'arts martiaux donnés par un champion du monde) que permet le tiers de ce montant? Une situation moins confortable, mais probablement assez coquette. Un grand studio et seulement trois personnes, peut-être. Je ne sais pas pour vous, mais avec 10'000 francs par mois net d'impôt je pense qu'il y a de quoi s'assurer un certain train de vie.

Le bon juge pour enfant Hansueli Gürber, directement mis en cause par ces révélations, pourra compter sur le soutien sans faille de tout l'establishment. Mais Carlos n'est pas, ne peut pas être un accident. Des cas comme Carlos existent évidemment depuis des années, couverts sous le sceau de la connivence entre les différents intervenants de la "chaîne d'incarcération", du juge à l'armée d'éducateurs chargés de s'assurer de l'exécution de la sentence. Le confort de Carlos est aussi leur confort à eux. Ils vivent grassement de ces budgets.

Si l'histoire de Carlos a bien quelque chose de singulier, c'est d'être parvenue jusqu'aux journaux.

Une personne en particulier vit mal le confort du condamné - sa victime. Selon le 20 minutes, le jeune Turc n'a toujours reçu aucun dédommagement et ressent quotidiennement des douleurs:

"Il est choyé alors que moi je souffrirai toute ma vie des séquelles de son acte. Que ce soit mes collègues ou ma famille, personne ne comprend qu'on en fasse plus pour l'agresseur que pour la victime."


Quelle pauvreté dans le raisonnement! Mais la récidive, y as-tu seulement pensé, jeune homme? N'estimes-tu pas que tout doive être fait pour empêcher qu'il ne replonge, sans calculs mesquins sur le coût de ceci ou cela? Crois-tu que le pauvre Carlos ne se morfond pas de son crime et ne lutte pas de toutes ses forces, lui aussi, pour effacer le traumatisme? Au vu des priorités budgétaires de la justice zurichoise, la conclusion, implacable, doit s'imposer: il a beaucoup plus souffert que toi.

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Carlos, hanté par le remords, prend sur lui pour poser avec son entraîneur

La finalité d'une réinsertion réussie comme celle de Carlos est incompréhensible pour le commun des mortels. Heureusement, de tels individus sont rares dans les hautes sphères de la justice. Les gens normaux, eux, ne comprennent pas - et c'est précisément ce qui en fait des gens normaux. La femme de ménage de Carlos, par exemple, chargée de nettoyer un appartement qu'elle n'aura jamais les moyens de se payer. Mais, trimant comme une esclave pour s'acquitter d'impôts dont une partie sert à offrir une vie de confort à de jeunes criminels, a-t-elle seulement le temps d'y penser?

Mise à jour (30 août): toujours par le Blick, et toujours repris dans Le Matin, on en apprend davantage sur "Carlos". L'adolescent turbulent aurait tenté de tuer sa mère après l'avoir menacée et frappée à plusieurs reprises. D'après lui, il n'aurait plus supporté qu'elle se prostitue pour subvenir à ses (fort modestes) besoins.

Devant le Tribunal des mineurs, Carlos aurait émis le souhait de suivre des cours d'arts martiaux, estimant qu'il serait ainsi plus à même de renoncer à la violence envers sa mère. Je laisse à d'autres le soin d'établir le lien de cause à effet. L'instance aurait alors donné son accord et organisé pour lui une formation aux frais du contribuable!

Alors que par un hasard du calendrier ces nouvelles tombent en même temps que le rapport très attendu sur l'affaire Marie, la Suisse semble plus malade que jamais de sa justice et des idéologues pusillanimes qui y officient.