21 septembre 2013

Les enjeux cachés de la réinsertion des criminels

Aujourd'hui à Lausanne a lieu une marche noire contre les victimes à l'appel de plusieurs associations ; une marche de révolte contre la mort d’Adeline, de Marie et de Lucie.

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Adeline n'est ni la première, ni la dernière victime du laxisme des autorités en matière de réinsertion de criminels. Peut-être la jeune mère sera-t-elle la goutte d'eau qui fait déborder le vase ; la mobilisation nous en apprendra davantage, ainsi que la suite donnée à cette affaire tant par les autorités en place que par la société civile. A l'inverse d'autre pays, la démocratie directe suisse ne permettra pas d'enterrer l'affaire aussi promptement que ne le souhaiteraient les protagonistes.

Sur Adeline et Fabrice Anthamatten, beaucoup a été dit ; loin d'être un simple accident imprévisible, l'assassinat sordide de la sociothérapeute est le résultat d'une masse impressionnante d'absurdités. Le violeur récidiviste eut un régime de sortie sans expertise psychiatrique ; l'alarme de disparition fut lancée cinq heures après que la jeune femme et le détenu eurent manqué leur rendez-vous au centre où ils étaient attendus ; l'homme put s'acheter - de façon tout à fait officielle - le couteau qui servit d'arme du crime ; il avait partagé ses vues avec le sadique de Romont et planifié son évasion en surfant sur Internet depuis sa prison, allant jusqu'à imprimer des cartes pour son parcours ; et évidemment, sommet de l'invraisemblable, il avait accès à un cours d'équitation sans aucune garde avec une jeune femme seule et séduisante au titre de sa réinsertion.

Demandez à la justice ce qu'elle en pense, on vous répondra que "les fuites sont une calamité". Comprenez, pas les évasions de prisonniers, non ; les fuites dans la presse permettant au grand public de découvrir l'ampleur du problème.

D'ailleurs, aucun responsable politique n'envisage sérieusement de réformer le système. Pour le sympathique conseiller national vert Antonio Hodgers, le meurtre d'Adeline est le prix à payer pour l'idéal de réinsertions réussies ; pour le non moins sympathique conseiller d'Etat PLR genevois Pierre Maudet, il n'est pas question de fermer le centre de la Pâquerette - bien qu'on ait pas la moindre idée de son efficacité. Mieux, en avril prochain les autorités genevoises inaugureront Curabilis, un établissement concordataire accueillant 92 personnes souffrant de troubles mentaux! Les voisins se réjouissent déjà!

Le grand public a mille fois raison de manifester. S'il pensait toutefois éveiller les autorités à de quelconques errements qu'elles ignoraient jusque-là, il se trompe lourdement.

L'irresponsabilité et l'angélisme n'excusent pas tout. Des situations comme celles ayant amené à la mort d'Adeline sont le résultat d'une logique - pas la logique voulant mordicus réinsérer n'importe qui, ou pardonner aveuglément, ou redonner une seconde chance à tout prix, ou avoir un optimiste béat sur la nature humaine des violeurs et autres meurtriers. La logique en question est celle du clientélisme.

Pensez à un prisonnier en régime carcéral. Il faut des gardiens, des surveillants, des cuisiniers ou des balayeurs peut-être. Imaginez maintenant un détenu dans un centre de "réinsertion". Il faut des gardiens et des surveillants, toujours, mais il faut aussi des accompagnateurs, des psychologues évaluateurs, des animateurs, des psychiatres, des coordinateurs, des directeurs, et même comme dans le cas de Fabrice Anthamatten un budget pour des cours d'équitation.

Autrement dit, la réinsertion est une industrie.

La réinsertion fait vivre des milliers de personnes au croisement bienheureux entre la criminalité, la médecine et l'ingénierie sociale, le tout généreusement arrosé de l'argent des contribuables. Mieux encore, plus il y a de criminalité, plus il y a de réinsertion. Les thérapies alternatives trouvent un écho des plus favorables auprès des juges lorsque les prisons "traditionnelles" sont surpeuplées. Dès lors, le cas de Carlos et son train de vie à 29'000 francs mensuels n'ont plus rien d'étonnant: ils ne sont pas perdus pour tout le monde. Carlos n'est qu'un prétexte, un faire-valoir pour justifier l'emploi de dizaines de fonctionnaires. Ils aiment bien Carlos, en fin de compte, car sans Carlos, il devraient se trouver un poste dans le privé.

Pensez-vous que tous ces gens, leurs familles et leurs amis votent pour une justice "plus stricte" et "moins de réinsertion"? A votre avis? Et au bout du compte, nous avons là une vraie base électorale très motivée.

Bien sûr, certaines étapes restent dangereuses. Adeline elle-même ne se sentait plus en sécurité dans son travail et voulait en changer. Mais son assassinat reste un dysfonctionnement et qu'on se rassure, la plupart des employés du secteur ne courent aucun risque.

Le débat sur la réinsertion des criminels est biaisé. Les manifestants indignés ne luttent pas contre l'ignorance, mais bien contre un secteur d'activité très implanté avec son réseau politique et ses rouages dans l'administration. Les acteurs sociaux qui officient dans le milieu ont fermement l'intention de continuer à vivre de leur "humanisme". Aucun accompagnateur ou thérapeute ne souhaite y laisser sa peau, naturellement ; réformes il y aura donc, mais celles-ci seront limitées aux marges du système. Parions sur une meilleure circulation de l'information, encore plus de "concertation" et de va-et-vient bureaucratique (avec autant de nouveaux postes à la clef!) et on en restera là.

Le débat de fond sur la réinsertion des criminels, le sens de la justice et l'exécution des peines n'aura pas lieu.

13 septembre 2013

Encore.

Après l'affaire Lucie, l'affaire Marie, l'affaire Carlos, l'affaire Jean-Louis B., c'est aujourd'hui le jour de l'affaire Anthamatten, du nom de Fabrice Anthamatten, violeur dangereux et toujours en fuite.

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La victime et son assassin présumé

Faisons rapidement le portrait du jeune homme:

Fabrice Anthamatten est un dangereux violeur et hier matin, ce détenu s’est évaporé dans la nature. L’homme de 39 ans (...) avait été condamné à 10 ans de prison pour viol aggravé avec violences voici quelques années pour des faits s’étant déroulés non loin de l’aéroport de Cointrin et au cours desquels il avait notamment enfermé une femme dans son coffre.


Il était enfermé dans un centre réservé aux détenus dangereux. Ce qui ne l'a pas empêché de s'échapper, très facilement, en profitant d'une... Thérapie équestre. Oui, vous avez bien lu, le violeur dangereux - loin d'avoir purgé l'entier de sa peine - avait droit à des sorties à cheval accompagné d'une jeune femme, et c'est tout. Celle-ci, Adeline M., mère d'un enfant de huit mois, vient de payer de sa vie l'inconscience générale.

On attend avec impatience le rapport d'enquête qui confirmera que toutes les procédures ont été convenablement suivies et que, ma foi, comme partout en matière de réinsertion, on ne fait pas d'omelette sans casser quelques œufs. Le procureur spécial du moment, dédouanant tout le monde entre deux sages "recommandations", osera-t-il encore faire un parallèle avec la manutention d'explosifs?

Pour couronner le tout, Fabrice Anthamatten se livrait à ses sympathiques activités d'extérieur à proximité de la frontière française, à travers laquelle il s'est vraisemblablement enfui. La France n'extradant pas ses ressortissants, on ne le reverra pas faire du cheval de ce côté de la frontière.

Il y a quelque chose de pourri en Suisse. La justice, pour être précis.

Alors que, hasard de l'actualité, on explique dans le 20 minutes d'aujourd'hui que "l'efficacité de la police fait déborder les pénitenciers", la réponse du porte-parole de la police cantonale au manque de place dans les prisons est claire: c'est un choix politique. Le choix politique de ne pas expulser les criminels étrangers. Le choix politique d'effectuer sur place les peines des criminels étrangers plutôt que dans leur pays d'origine.

C'est aussi un choix politique qui a mené à la remise en liberté de ces criminels bien avant qu'ils aient cessé de représenter un danger pour la société. Le choix de privilégier la réinsertion sur la sécurité des civils, les droits des criminels sur ceux des victimes, l'incarnation d'une vision naïve de l'humanité par ceux-là même dont on espérait le regard le plus juste.

Plus loin, c'est aussi la responsabilité de tous ceux qui ont mis ces gens et ces procédures en place. Un choix politique encore.

Que valent les juges condamnant péniblement, après d'innombrables récidives, des individus à des peines dont ils font les deux-tiers? Que valent les psychiatres sempiternellement bienveillant sur la dangerosité des cas qui leur sont soumis? Que vaut ce système pénitentiaire fournissant à la lie de la société un confort et des loisirs inaccessibles au plus grand nombre?

Lorsque Carlos a été remis en prison suite à la polémique, l'administration argumenta que la mesure avait été prise pour le protéger des conséquences du scandale - le protéger, lui. Alors que c'était bien la société, et non lui, qui était en danger de par sa présence.

Lorsque Marie a été tuée, c'était un dysfonctionnement de plus ; mais finalement, la faute à personne. Un coup de malchance, à la limite.

Si Marie ne savait probablement pas que l'individu qu'elle côtoyait était un dangereux criminel coupable de meurtre, Adeline M., elle, faisait partie du système. La sociothérapeute retrouvée sans vie dans un sac, dans les bois de Versoix, était membre de cette pléthore d'accompagnants, d'encadrants, de psychologues-éducateurs, d'animateurs sociaux et autres semi-fonctionnaires grouillant dans les méandres de la douce application des peines et de la bienheureuse réinsertion. Elle faisait du cheval, c'était probablement un très bon job, paisible, en contact avec la nature.

Mais face à des criminels récidivistes, elle était en première ligne.

Mise à jour (15 septembre): le fuyard a été interpellé à la frontière germano-polonaise après trois jours de traque.

29 août 2013

Coupables choyés, victimes oubliées

justice des mineurs,justiceLe Blick a lancé un pavé dans la mare (relayé par Le Matin en Suisse romande) en révélant la situation de "Carlos", un jeune bien connu de la police zurichoise qui le qualifie de véritable bombe à retardement.

Notre individu se fait connaître de façon remarquable en juin 2011, lorsqu'il poignarde un jeune Turc de 17 ans à Zurich. Carlos a alors quinze ans. Un an et demi après les faits, il est reconnu coupable d'une ribambelle de chefs d'accusation: menaces, résistances à agents, voies de fait, infraction à la loi sur les stupéfiants et à la loi sur les armes.

Mais Carlos est mineur. Sa peine est commuée en "hébergement ouvert sous surveillance constante" par le Tribunal des Mineurs du canton de Zurich. Et quand le Tribunal des Mineurs du canton de Zurich inflige l'hébergement ouvert sous surveillance constante à un mineur, il ne plaisante pas. Tenez-vous le pour dit, la justice ne fait pas les choses à moitié.

Notre jeune criminel aura donc ainsi le loisir de profiter d'un appartement tous frais payés de quatre pièces et demi à Reinach dans le demi-canton de Bâle-Campagne, "avec services de nettoyage, de buanderie et de cuisine" précise le quotidien. Pour parfaire son instruction, il a droit à un enseignement privé. Et à un avocat, naturellement.

L'équipe aux bons soins du condamné totalise une dizaine de personnes pour des coûts mensuels de 29'000 francs. Depuis le début de l'exécution de la "peine", la facture dépasserait déjà le million.

Carlos subira ce traitement inhumain jusqu'en 2018. Il aura alors 22 ans et, libéré du terrible châtiment de la justice, pourra enfin chercher à se reconstruire. Gageons que les cours de boxe thaïlandaise qu'il reçoit entre-temps du multiple champion du monde de la discipline Shemsi Beqiri, là encore aux frais du contribuable, l'aideront à traverser cette douloureuse période de son existence.

Comme on s'y attend, la situation de Carlos suscite quelques réactions, mais finalement pas grand-chose. La conseillère nationale UDC zurichoise Natalie Rickli estime que "toute cette histoire est un scandale", mais que vaut la voix d'une élue UDC? L'appartenance même à ce parti suffit à prouver qu'elle ne comprend rien à rien. La notion de réinsertion la dépasse, par exemple. Les UDC ne sont bons qu'à enfermer les gens et jeter la clef. D'ailleurs, le porte-parole du Tribunal des mineurs explique doctement au Tages Anzeiger que dans le Canton de Zurich, le coût moyen des mesures d'accompagnement d'un mineur condamné s'élève à 330 francs par jour, soit 10'000 francs par mois.

Au triple de cette somme Carlos se situe évidemment au-dessus, mais son cas n'a finalement rien d'exceptionnel. Si 29'000 francs mensuels payent un appartement de quatre pièces et une équipe de dix personnes (et des cours d'arts martiaux donnés par un champion du monde) que permet le tiers de ce montant? Une situation moins confortable, mais probablement assez coquette. Un grand studio et seulement trois personnes, peut-être. Je ne sais pas pour vous, mais avec 10'000 francs par mois net d'impôt je pense qu'il y a de quoi s'assurer un certain train de vie.

Le bon juge pour enfant Hansueli Gürber, directement mis en cause par ces révélations, pourra compter sur le soutien sans faille de tout l'establishment. Mais Carlos n'est pas, ne peut pas être un accident. Des cas comme Carlos existent évidemment depuis des années, couverts sous le sceau de la connivence entre les différents intervenants de la "chaîne d'incarcération", du juge à l'armée d'éducateurs chargés de s'assurer de l'exécution de la sentence. Le confort de Carlos est aussi leur confort à eux. Ils vivent grassement de ces budgets.

Si l'histoire de Carlos a bien quelque chose de singulier, c'est d'être parvenue jusqu'aux journaux.

Une personne en particulier vit mal le confort du condamné - sa victime. Selon le 20 minutes, le jeune Turc n'a toujours reçu aucun dédommagement et ressent quotidiennement des douleurs:

"Il est choyé alors que moi je souffrirai toute ma vie des séquelles de son acte. Que ce soit mes collègues ou ma famille, personne ne comprend qu'on en fasse plus pour l'agresseur que pour la victime."


Quelle pauvreté dans le raisonnement! Mais la récidive, y as-tu seulement pensé, jeune homme? N'estimes-tu pas que tout doive être fait pour empêcher qu'il ne replonge, sans calculs mesquins sur le coût de ceci ou cela? Crois-tu que le pauvre Carlos ne se morfond pas de son crime et ne lutte pas de toutes ses forces, lui aussi, pour effacer le traumatisme? Au vu des priorités budgétaires de la justice zurichoise, la conclusion, implacable, doit s'imposer: il a beaucoup plus souffert que toi.

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Carlos, hanté par le remords, prend sur lui pour poser avec son entraîneur

La finalité d'une réinsertion réussie comme celle de Carlos est incompréhensible pour le commun des mortels. Heureusement, de tels individus sont rares dans les hautes sphères de la justice. Les gens normaux, eux, ne comprennent pas - et c'est précisément ce qui en fait des gens normaux. La femme de ménage de Carlos, par exemple, chargée de nettoyer un appartement qu'elle n'aura jamais les moyens de se payer. Mais, trimant comme une esclave pour s'acquitter d'impôts dont une partie sert à offrir une vie de confort à de jeunes criminels, a-t-elle seulement le temps d'y penser?

Mise à jour (30 août): toujours par le Blick, et toujours repris dans Le Matin, on en apprend davantage sur "Carlos". L'adolescent turbulent aurait tenté de tuer sa mère après l'avoir menacée et frappée à plusieurs reprises. D'après lui, il n'aurait plus supporté qu'elle se prostitue pour subvenir à ses (fort modestes) besoins.

Devant le Tribunal des mineurs, Carlos aurait émis le souhait de suivre des cours d'arts martiaux, estimant qu'il serait ainsi plus à même de renoncer à la violence envers sa mère. Je laisse à d'autres le soin d'établir le lien de cause à effet. L'instance aurait alors donné son accord et organisé pour lui une formation aux frais du contribuable!

Alors que par un hasard du calendrier ces nouvelles tombent en même temps que le rapport très attendu sur l'affaire Marie, la Suisse semble plus malade que jamais de sa justice et des idéologues pusillanimes qui y officient.

 

16 juillet 2013

Trayvon Martin, hystérie et justice

Seize heures. C'est le temps qu'il aura fallu aux six jurés du procès de George Zimmerman pour délibérer. L'accusé poursuivi pour l'homicide de Trayvon Martin, un jeune de 17 ans, fut finalement acquitté, déclenchant instantanément une vague de protestation aux Etats-Unis.

Laureen s’époumone, elle est outrée, "c’est la suprématie blanche dans toute sa splendeur, une histoire qui nous montre que la vie d’un Noir ne compte pas. Le racisme n’est pas une grande nouveauté dans notre société, simplement on élude le sujet. J’espère que cette affaire va nous forcer à percer l’abcès, il le faut." Leticia et Tina sont venues avec leurs enfants, autocollant "Black is beautiful" bien en vue, "il faut qu’ils soient conscients de ce qui se passe dans ce pays, on a beau avoir un président noir, on est loin d’avoir résolu nos problèmes."


Barack Obama, un président noir? Discutable, puisqu'il est métis de père noir et de mère blanche, mais admettons. Donc le noir l'emporte sur le blanc quand on est président... De même, George Zimmerman, malgré un nom dont la consonance fit les délices des médias peu enclins à faire des amalgames, est lui-même métis, de père blanc et de mère péruvienne. Lui se définit comme hispanique, pour ce que ça importe. Ce qui n'empêche pas les manifestants de le considérer comme blanc. Le  blanc l'emporte donc sur l'hispanique quant on est accusé de meurtre... Le jury quant à lui était composé de cinq femmes blanches et une hispanique, chacun en tirera les conclusions qu'il souhaite.

trayvon martin,justiceManifestants et éditorialistes s'attardent lourdement sur l'origine raciale de chaque protagoniste. Cette obsession a quelque chose de fascinant venant de gens tenant régulièrement par ailleurs un discours selon lequel les races n'existent pas. Comme le fit remarquer le frère du prévenu, l'affaire aurait-elle été montée ainsi en épingle si George Zimmerman s'était plutôt appelé Santos ou Gonzales?

"Je sais que cette affaire a suscité des passions intenses. Au lendemain du verdict, je sais que ces passions pourraient s'intensifier. Mais nous sommes un Etat de droit, et un jury a parlé", rappela le président Barack Obama dans un communiqué. Mais les passions auxquelles se réfère M. Obama sont aussi les siennes. En mars 2012 il alla jusqu'à déclarer "si j'avais un fils, il ressemblerait à Trayvon", une tentative peu subtile - mais en rien inédite - de s'immiscer dans le fonctionnement de la justice.

La foule revendicative aime les histoires simples. Le gentil noir innocent, victime d'un préjugé de trop. Le méchant hispanique blanc raciste à la gâchette facile. L'ombre de l'extrême-droite, bien que Zimmerman soit un électeur démocrate. La justice corrompue et aux mains des puissants, bien que rendue par un jury populaire... Les détails gênent aux entournures, alors, on les oublie.

Que s'est-il passé le 26 février 2012 à Sanford, en Floride, vers 7h du soir? George Zimmerman, coordinateur d'un comité de défense local établi à la suite d'une vague de cambriolages dans le quartier, patrouille en voiture. Il aperçoit la silhouette encapuchonnée de Trayvon Davis dans l'obscurité et la pluie, errant dans les rues semble-t-il. Contactant le poste de police local (le genre d'attitude typique de quelqu'un qui s'apprête à commettre un meurtre) il essaye d'identifier l'individu. Il n'est pas sûr qu'il soit noir. La silhouette l'a remarqué elle aussi, va vers la voiture, repart. Faisant fi du conseil de son interlocuteur de ne pas intervenir, George Zimmerman descend de son véhicule. S'ensuit une dispute, une altercation, le claquement d'un coup de feu. Trayvon Martin est mort.

Aux policiers, Zimmerman explique qu'il a tiré en légitime défense, craignant pour sa vie. Trayvon Martin n'était pas armé, mais Zimmerman a clairement été agressé - le nez en sang après sa lutte avec Martin, il a aussi des blessures à l'arrière du crâne, reçues lorsque son assaillant se serait agenouillé sur lui pour lui frapper la tête contre le sol. Traces de poudre aidant, l'enquête déterminera sans ambiguïté que le tir a été effectué à bout portant.

D'après un autre appel à la police lancé depuis la maison d'une voisine, il y aurait eu longtemps entre le début de l'altercation et le coup de feu, renforçant de façon crédible l'hypothèse de la légitime défense plutôt que celle du meurtre de sang-froid.

En Floride, la loi permet d'utiliser une force létale si celle-ci permet d'éviter sa propre mort ou des blessures graves. Il y a si peu de mystère pour la police qu'elle n'arrête même pas George Zimmerman.

Des agitateurs s'emparent promptement de l'affaire et en font l'écho en la déformant à loisir. Les manifestants s'indignent du traitement dont a bénéficié le tireur de son arrestation à son procès, le paroxysme étant atteint lorsqu'il est ressorti libre du tribunal. Pourtant, ces groupes de militants ont une large responsabilité dans sa libération.

George Zimmerman a été poursuivi pour meurtre sans préméditation (Second Degree Murder), vraisemblablement sous la pression populaire. Mais la condamnation ne se décide pas à l'applaudimètre. En qualifiant les faits de cette façon, le procureur spécial Angela Corey s'exposait à un quitte ou double: compte tenu des circonstances, la culpabilité de George Zimmerman était quasiment impossible à prouver. Selon nombre de juristes, l'accusation a simplement visé trop haut. Mme Corey aurait-elle choisi plutôt l'homicide involontaire, son dossier aurait été beaucoup plus crédible. Mais la rue s'en serait-elle satisfaite?

Loin de dénoncer le racisme ou le parti-pris de la justice, les manifestations s'indignant du verdict sont racistes. Elles revendiquent une remise en question des lois et du système pénal dès lors que le meurtrier est blanc (ou désigné comme tel) et la victime noire.

D'après les dernières statistiques disponibles du FBI, en 2011, 6'329 noirs ont été victimes de meurtre aux Etats-Unis. Plus de dix-sept par jour. Les noirs meurent plus que toute autre population tant en proportion qu'en valeur absolue. Mais les noirs sont aussi responsables de plus de la moitié des meurtres commis aux Etats-Unis, toutes races confondues. Des noirs tuant d'autres noirs, cela n'intéresse personne.

29 mai 2013

La Suisse saborde son secteur bancaire

A midi ce jour, Evelyne Widmer-Schlumpf a expliqué devant la presse en quoi consistait "l'accord" prévu par le Conseil Fédéral avec les Américains pour enterrer la guerre fiscale entre les deux pays.

Au vu du résultat, il n'y a guère de différence entre la solution proposée et un échec total.

Pendant des années, des banques helvétiques - mais pas seulement - ont prospecté sur le sol américain pour proposer des services d'évasion fiscale à des clients fortunés. Ces pratiques ont finalement été révélées au grand jour par Bradley Birkenfeld, un ancien conseiller à la clientèle de l'UBS devenu "repenti" en échange d'un substantiel intéressement pour sa collaboration. Depuis, les banques suisses, revenues dans le giron de la loi, n'ont de cesse de régler ces errements du passé.

fiscalité,justice,eveline widmer-schlumpf,secret bancaireBien que simple en surface, l'affaire est un peu plus compliquée qu'il n'y paraît, l'évasion fiscale n'étant qu'un délit en droit suisse, à l'inverse de la fraude fiscale impliquant la création et l'utilisation de faux documents. On peut aussi évoquer les procédures d'entraide administrative entre les deux pays pour gérer des enquêtes d'ordre fiscal, ou de veilles notions désuètes de droit comme la présomption d'innoncence. Mais en résumé, peu importe: l'Oncle Sam a besoin d'argent. La Suisse lui a offert un prétexte en or pour lui en réclamer.

Les Américains maintiennent donc depuis deux ans la pression sur la Suisse, menaçant les principaux établissements bancaires helvétiques de procès retentissant et d'amendes avec des montants comme seuls des Américains savent en écrire. Leur point de vue est défendable, mais il appartient au gouvernement helvétique de préserver la sécurité du droit et la souveraineté du pays face à ce qui ressemble furieusement à un diktat, et de faire en sorte que seuls les vrais coupables paient.

Nous avons le résultat de ces brillantes négociations aujourd'hui: les banques suisses pourront faire fi du secret bancaire et donner à l'IRS absolument toutes les informations qu'il réclame - en espérant que cela suffise: les Américains ont explicitement rejeté toute garantie en ce sens. "L'accord" permet aux banques de sacrifier tout le reste, à savoir leurs clients, et mêmes leurs anciens employés. Les cadres dirigeants ayant ordonné de telles pratiques, eux, semblent à l'abri de toute sanction.

Pour utiliser un parallèle criminel, c'est comme si on demandait au Parrain de la mafia de lâcher le nom de ses hommes de mains et des commerçants rançonnés pour qu'ils soient sévèrement punis, en échange de son impunité à lui. On marche sur la tête.

fiscalité,justice,eveline widmer-schlumpf,secret bancaireCe n'est pas tout: cette loi d'exception devrait être approuvée en urgence par le Parlement en juin sans que les modalités de la collaboration entre les banques et les services américains ne soient rendues publiques. Les parlementaires sont amenés à voter sur un projet au contenu secret!

La ministre des finances ose avancer que la solution trouvée est "bonne et pragmatique", voire même qu'elle "permettra de clore le chapitre". A ce niveau de responsabilité, pareille naïveté a quelque chose d'ahurissant. Tout indique que les informations récoltées par le fisc américain lui permettront de tirer encore et encore sur la même corde, et que d'autres pays (au hasard ceux de l'Union Européenne) s'empresseront de réclamer un traitement identique pour leurs propres services fiscaux. Tout client étranger des banques suisses deviendra un coupable en puissance, ceux qui ne fuiront pas devront justifier de leur innocence.

Le secteur bancaire helvétique sera dépecé.

Les réactions des parlementaires sont plutôt négatives mais la partie n'est pas jouée ; si certains s'indignent à droite comme à gauche, d'autres pourraient simplement appuyer le gouvernement par pur suivisme comme le PDC ou, à gauche, voir finalement un bon coup à jouer contre les banquiers, ennemis de classe désignés.

En conférence de presse, Evelyne Widmer-Schlumpf annonça sans honte que la Suisse avait participé aux discussions sur le contenu du programme "offert" par Washington et "pu faire valoir plusieurs points". Sachant que le projet présenté aujourd'hui n'est rien d'autre qu'une capitulation sans conditions face à toutes les exigences américaines, on se demande bien lesquels.

Pas un journaliste pour poser la question, naturellement.

15 mai 2013

Marie: la Suisse, effarée, contemple sa justice

Lundi, une jeune femme de 19 ans, Marie, a été enlevée à proximité du golf de Payerne. Son agresseur l'a forcée à monter dans sa Toyota avant de s'enfuir en direction de Moudon. Ce sera la dernière fois qu'un témoin apercevra la victime vivante.

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Victime d'un régime carcéral très très souple.

Après une course-poursuite rocambolesque, le ravisseur, Claude Dubois, fut finalement arrêté par la police le lendemain. Aucune trace de Marie Schluchter dans la carcasse du véhicule ; le corps sans vie de la jeune fille fut découvert à 3h du matin dans un petit village près de Payerne, sur les indications du suspect.

Dire que Claude Dubois était "connu des services de police", comme on dit dans ce genre d'affaire, serait un euphémisme ;  sa vie était gérée par l'administration pénitentiaire depuis une condamnation à vingt ans de prison en 2000, dans un procès où il avait échappé de justesse à la prison à vie. Déjà les médias avaient brossé un beau portrait de sa personnalité et de sa cruauté:

«Pervers narcissique», «méchant», «acharné»… A l’époque, la condamnation du ravisseur de Marie, enlevée lundi à 19 heures à Payerne, avait fait les grands titres. Vendeur informatique de 22 ans, l’homme avait enlevé, séquestré, violé, puis abattu [de cinq balles] son amie, qui venait de le quitter, lors de ce que l’on avait alors appelé «le crime de la Lécherette», en 1998. Le crime faisait suite à des mois de harcèlements et de menaces.


Selon une formule désormais célèbre, le président du tribunal avait estimé qu'il ne fallait pas refermer "la petite lucarne que l’on doit laisser à l’espoir à cet âge." Pas de petite lucarne pour Marie, hélas.

On peut évidemment s'étonner qu'un individu condamné à vingt ans de détention soit au volant d'une voiture treize ans après le verdict, libre d'enlever et de tuer des jeunes filles. Le grand public, régulièrement confronté à la sévérité des autorités pour de terribles affaires de stationnement ou d'excès de vitesse, pensait benoîtement que la justice helvétique appliquerait sans doute avec la même rigueur les sentences plus graves. Erreur.

dubois.jpgL'entier du cheminement de Claude Dubois est une ode à l'absurdité. Le 15 mai 2011, il a purgé les deux tiers de sa peine ; il aurait d'ores et déjà pu bénéficier d'une libération conditionnelle. C'est ainsi: grâce au décompte très particulier du temps en milieu carcéral, personne n'accomplit jamais l'entier de sa condamnation. "Vingt ans" se traduisent en douze ans d'enfermement réel, voire moins grâce à des régimes de semi-liberté. Quant à une peine de perpétuité, la prétendue prison à vie, le vocabulaire est dépassé. Elle revient à quinze ans. Un récidiviste particulièrement acharné pourrait donc ainsi subir deux ou trois peines de "perpétuité" dans son existence, réjouissant les pigistes en mal d'idées pour la rubrique insolite.

Claude Dubois n'avait rien d'un prisonnier modèle. Le collège des juges d'application des peines refusa sa libération conditionnelle le 3 juillet. Il faut dire, selon un témoignage de première main, que son passage en prison n'avait pas été de tout repos. Mais le refus d'une libération simple laissait tout de même la porte ouverte à un aménagement de peine pour ce qu'il lui restait à tirer.

Le 16 août, l'Office d'exécution des peines décida que Claude Dubois pourrait désormais être prisonnier à son domicile, en le munissant d'un bracelet électronique - sans GPS, bien entendu, car il faut respecter la sphère privée des prisonniers... Son nouveau régime de "détention" l'obligeait juste à être chez lui la nuit. Un condamné effectuant théoriquement le troisième tiers de ses vingt ans de réclusion pour viol et meurtre pouvait donc vaquer à ses occupations quotidiennement, en contact avec le reste de la société. Claude Dubois n'était même pas en faute vis-à-vis de son régime carcéral lorsqu'il enleva et tua Marie: il avait le droit d'être là à ce moment au volant de sa voiture, rentrant chez lui après une dure journée de labeur.

Suite à des problèmes de comportement décelés sur l'individu la Fondation vaudoise de probation demanda le retour en prison en novembre 2012, mais le "prisonnier" Dubois déposa un recours contre l'interruption de son régime de prison à domicile un mois plus tard. Le juge décida de le prendre en compte en lui donnant un effet suspensif. En mars, un psychiatre jugea "faible" le risque de récidive. Claude Dubois eut donc le loisir de continuer à vivre chez lui le temps que le fond soit tranché. En mai 2013, six mois plus tard, nous n'avons toujours pas de réponse finale sur cette querelle entre la justice et le service pénitentaire, mais on admettra que le ping-pong administratif est désormais dépassé par l'actualité.

Le pire dans cette histoire est de réaliser que tout est normal.

Il n'y a eu aucune erreur imputable à une personne en particulier, aucun "dysfonctionnement", pour reprendre les termes pétris de bienveillance que l'administration emploie lorsqu'elle doit jauger de la qualité de son travail. Il y eut de nombreuses erreurs d'appréciation, certes, mais aucune malhonnêteté, pas de dossier égaré, pas de terrible méprise ni de complicité. Tout le monde a fait son travail, consciencieusement.

Les juges ont jugé, les avocats ont plaidé, les psychiatres ont analysé, les aménagements de peine ont été discutés, les recours déposés, les rapports dûment examinés, le bracelet électronique installé... Et le meurtrier a tué.

Rien n'empêcherait une nouvelle affaire Marie demain, sauf peut-être un léger sentiment titillant la conscience de certains acteurs du drame. En fait, l'affaire Marie est elle-même une répétition du meurtre de Lucie, en 2009, par un récidiviste. Les Suisses, croyant naïvement à l'époque à un cas isolé, étaient rassurés par l'approbation de la toute nouvelle Initiative sur l'internement à vie des délinquants dangereux ; ils oubliaient qu'en coulisse, une bonne partie de l'Office d'exécution des peines travaille quotidiennement à remettre des criminels en contact avec la société. Libérer violeurs, tueurs et assassins avant la fin de leur peine, quelle bonne idée pour prévenir la surpopulation carcérale!

Le jour de l'enlèvement et de l'assassinat sordide de Marie par un "prisonnier", cinq détenus de la prison du Bois-Mermet à Lausanne se faisaient la belle en plein jour. Les évadés eurent l'idée redoutable d'utiliser une échelle pour franchir le mur d'enceinte, il fallait y penser... Triste collision de l'actualité finissant de brosser le tableau de l'univers carcéral suisse.

Sachant que toute la situation actuelle est l'exacte traduction de l'idéologie des élus de gauche et de centre-gauche actuellement au pouvoir, il est assez révoltant de contempler certains membres de l'exécutif écraser cyniquement une larme d'empathie face caméra alors qu'eux et leurs partis ont toujours débordé de tendresse et de compréhension à l'égard des criminels de droit commun, éternelles victimes de l'aliénation provoquée par la société bourgeoise capitaliste (je vous la fais courte).

Aucune amélioration à attendre de la part de ces gens, évidemment. Le mieux que l'on puisse espérer est que l'indignation légitime suscitée par la mort de Marie ne s'éteigne pas, et que la population suisse s'intéresse d'un peu plus près à la façon dont les responsables politiques gèrent la justice.

Claude Dubois n'est certainement pas seul dans son cas.