31 août 2011

L'insécurité-sentiment, mensonge commode

Réalité peu avenante: en matière de sécurité, la Suisse est désormais un pays "comme les autres". L'étude du criminologue Martin Killias vient bousculer tous les clichés véhiculés à travers une certaine vision de la criminalité, à commencer par le plus insultant d'entre eux. Non, l'insécurité n'est pas un sentiment.

L'étude a été réalisée sur mandat de la Conférence des commandants des polices cantonales de Suisse (CCPCS). Elle prend la forme d'un vaste sondage effectué auprès de 2000 personnes, interrogées sur les infractions dont elles ont été victimes ces 5 dernières années:

  • 7% des sondés ont été cambriolés entre 2006 et 2011 (5,1% dans l'étude de 2004).
  • 15,4% se sont fait voler des effets personnels.
  • Les vols avec menace touchent 2,2% des sondés.
  • 2,9% sont victimes de violences sexuelles, des femmes essentiellement. Les abus sont plus violents.
  • Le vol de véhicule touche 1,4% des sondés pour la voiture, 6,8% pour la moto, 24,3% pour le vélo (forte augmentation).

Cette triste remise à niveau fait dire au criminologue qu'il faut "prendre congé du mythe selon lequel la Suisse serait le pays le plus sûr au monde". Mais pourquoi devrait-on parler de mythe alors qu'il ne s'agit que de souvenirs?

Les différents titres de quotidiens romands donnent tous peu ou prou la même interprétation sur les raisons de cette hausse. Citons par exemple le Matin d'hier:

Pour Martin Killias, la croissance des actes de violences est probablement due à l’évolution des loisirs nocturnes. Selon le criminologue, cette tendance semble inévitable si l’on songe au nombre considérable de personnes qui sortent très tard le soir, consomment de l’alcool et utilisent les trains ou bus nocturnes.

 

Loisirs nocturnes donc. Admettons. Du côté du Nouvelliste, on nous sert la même soupe:

De l'avis du scientifique comme des policiers, la hausse de la criminalité, qui prend la rue pour théâtre, résulte de la "société des 24 heures": les possibilités de sortie le soir ont explosé, l'horaire d'ouverture des bars a été libéralisé, et on peut désormais boire de l'alcool à toute heure. "Cela n'a rien à voir avec un quelconque effondrement des valeurs dans notre société. Il y a simplement plus de monde dans les rues jusqu'au petit matin", analyse Martin Killias.

 

Voire. L'augmentation continue de la criminalité en Suisse depuis plus de dix ans ne serait-elle dûe qu'à des bagarres d'ivrognes? Difficile à croire. La Suisse dépasse même la moyenne européenne en terme de cambriolages, une activité rarement improvisée au retour de boîte de nuit. Et même au plus fort des restrictions sur le monde de la nuit et le commerce d'alcool, il n'a jamais été interdit aux fêtards de s'acheter quelques bouteilles d'avance pour faire la bringue jusqu'à l'aube.

Toutes les rédactions boivent à la même fontaine, les dépêches des agences de presse. Aucune mention n'est faite du code pénal helvétique, dont la sévérité est sans cesse diluée. On découvrira donc avec stupeur une interview de Martin Killias au journal de la TSR, donnant au criminologue des propos très différents de ceux que rapporte la presse sur les raisons de cette criminalité en hausse constante.

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Darius Rochebin fait son métier de journaliste.

Voici une transcription de l'essentiel de l'interview.

Darius Rochebin - Vos chiffres font écho à des réalités dans la pratique, on les constatait dans les dernières semaines encore, par exemple des cambrioleurs, des gens qui violent le domicile privé des gens peuvent ne même pas faire, pas même une nuit de prison?

Martin Killias - Oui, c'est une réalité triste, d'ailleurs les auteurs d'actes de violence d'une gravité parfois sensible ne font quasiment aucun jour de détention préventive. C'est un résultat des lois que le parlement a voté les dernières années.

DR - Vous me disiez, aussi, le sursis, c'est une donnée importante?

MK - Oui, enfin, parce que le sursis, c'est en soi une bonne chose, mais au fil des dix dernières années le sursis est devenu une sorte de Droit de l'Homme, une sorte de garantie fondamentale [à laquelle] a droit quiconque qui n'aurait pas un palmarès extrêmement chargé. Cela fait que même pour des actes de violence moyenne, on peut compter [s'en sortir] sans véritablement subir une sanction. Et puis ce système du sursis systématique et généralisé entraîne des répercussions sur le plan de la procédure pénale parce qu'on va dire que quelqu'un qui ne risque pas de subir une peine ferme ne peut en principe pas être placé en détention préventive, ce qui fait donc justement que, selon le principe de la proportionnalité, des personnes qui commettent des actes parfois atroces sont épargnées.

DR - Il y a un marché du crime européen ; la Suisse dans beaucoup de domaines est plus clémente que les autres? Ca attire?

MK - Ah ça c'est absolument certain. J'entends... Je ne sais pas si les bandes de cambrioleurs plus ou moins organisés - à travers l'Europe, hein, ce n'est pas seulement un phénomène helvétique, soyons clair... Je ne sais pas s'ils font une analyse aussi rationnelle, mais s'ils la faisaient, je cr ois que le choix des villes suisses serait une évidence, d'abord à cause de [l'opulence] de la population, d'autre part à cause de, voilà, des risques qui ne sont nulle part aussi faibles qu'en Suisse.

 

De la bouche du cheval, comme disent les Anglais. Quand ils ne passent pas par le filtre des pigistes, les propos détonnent. Plus aucune mention des joyeux fêtards comme source du mal. Ainsi donc, la recrudescence du crime serait plutôt dûe à une justice pusillanime, elle-même résultat d'une vision angélique des politiciens suisses.

L'argument serait facile à défausser s'il venait d'un de ces sbires de l'UDC, si prompts à peindre le diable sur la muraille. Que n'entendrait-on alors, populisme, démagogie, propagande nauséeuse, etc. Malheureusement, outre son expertise en criminologie, Martin Killias est tout ce qu'il y a de plus fréquentable, il est socialiste.

DR - M. Killias, vous êtes socialiste. Mme Calmy-Rey il y a quelques temps dénonçait il y a quelques temps un problème de sécurité à Genève, j'entendais Mme Savary [conseillère aux Etats, socialiste] à Forum qui disait "Oui aux agents armés dans les trains", on a l'impression tout à coup que vous ne voulez plus laisser le monopole de ce sujet à la droite, à l'UDC, c'est ça?

MK - Alors si je peux m'exprimer en tant qu'homme politique je dirais que ça fait plusieurs années que la tendance angélique qui régnait effectivement depuis un certain temps au PS a été dépassée... C'est plutôt un autre parti, plus vert que nous disons, qui fait plutôt preuve de [inaudible]...

DR - Est-ce que vous êtes toujours crédible là-dessus, en année électorale tout à coup vous redécouvrez la sécurité? Souvent vous êtes le parti de l'indulgence, non?

MK - Oui mais écoutez en ce qui me concerne personnellement c'est depuis 20 ans que je tiens le même discours. J'étais dès le début critique face à ces révisions des différentes lois pénales et je crois que là, il faut dire que peut-être une partie de la gauche n'a pas partagé mes vues c'est bien vrai, mais il faut dire que le parlement tel qu'il est était très largement composé d'une majorité de droite qui a voté massivement ces différentes lois.

 

Peut-être que M. Killias tient le même discours depuis vingt ans, le fait est qu'il n'a jamais été entendu par ses collègues de parti. Si ça change, c'est à un train de sénateur. En outre, nous ne sommes qu'à deux mois des élections fédérales. Que restera-t-il de ce "réveil" une fois le scrutin passé?

Sinon, dommage qu'il termine sa tirade sur une justification d'une grande malhonnêteté. Les errements amenant les politiciens à infliger à la justice le code pénal actuel ne sont pas le fait d'une majorité de droite, mais d'une alliance entre la gauche et le centre. Ces collusions sont extrêmement fréquentes. Si, sur le papier, la majorité du parlement suisse est théoriquement "bourgeoise", dans les faits la réalité est toute autre.

Que personne n'essaye de me faire avaler que les jours-amende, les sursis à tout bout de champ et la culture de l'excuse sont une invention portée par l'UDC et le centre, à laquelle auraient tenté de s'opposer des socialistes et des écologistes clairvoyants!

La réalité criminelle est simple: les gens malhonnêtes commettent leurs méfaits là où les risques sont moindres - non seulement la probabilité de se faire appréhender, mais aussi les conséquences d'un passage devant le juge. Martin Killias n'a rien découvert. Toutefois, comme il est du bon bord politique, peut-être parviendra-t-il à faire bouger quelques lignes. Sachant que la répartition politique du parlement évolue au même rythme que la dérive des continents - nous sommes en Suisse, n'est-ce pas! - si le PS perdait un peu de son angélisme mortifère en matière pénale, la population ne s'en porterait que mieux.

Mes lecteurs français pourront aussi apprécier une interview où surgissent quelques questions gênantes, eux qui vivent dans un pays où pareille liberté de ton est impensable.

24 août 2011

Dominique Strauss-Kahn: La petite porte

Dominique Strauss-Kahn est libre, pas lavé de tous soupçons.

La fin en queue-de-poisson du procès DSK aura durée moins d'un quart d'heure. Une brève audience durant laquelle l'ex-directeur du FMI aura entendu que les preuves d'une relation sexuelle dans la chambre 2806 ne suffisent plus à le faire poursuivre en justice, les faits étant amoindris par les mensonges et les doutes sur la femme de chambre. DSK devrait revenir en France ces prochains jours.

Ses ennuis judiciaires ne sont pas terminés. Si la procédure pénale s'est éteinte, une procédure civile est toujours en cours. Le Ministère Public contre DSK n'est plus, reste Nafissatou Diallo contre DSK.

fight.jpgLe procès pénal étant annulé, DSK ne saurait être jugé coupable. Il n'est de loin pas innocenté pour autant. De nombreux éléments plaident en faveur d'actes criminels: le dossier médical de la victime, les traces de sperme dans la chambre, l'historique des relations que DSK entretient avec la gent féminine. Mais aussi et surtout, son silence. Un silence obstiné, lourd, dérageant.

Depuis deux mois et demi, pas une phrase de DSK n'a filtré sur ce qui s'est vraiment passé ce jour-là à l'hôtel Sofitel de New-York. Nous n'avons jamais eu la version des faits selon l'accusé. Juste une vague mention d'acte consenti, policée par ses avocats, alors qu'ils travaillaient sans relâche à traîner Nafissatou Diallo dans la boue.

Peut-être que la femme de ménage guinéenne est une prostituée, mais même une prostituée peut être violée. Peut-être que DSK a souhaité une relation tarifée, qu'il y a eu méprise sur la valeur de la prestation, à moins qu'il n'ait carrément décidé de décharger sur elle la frustration de s'être fait éconduire plusieurs fois par d'autres femmes la veille au soir. Notre homme a fort appétit.

Qui peut croire qu'une femme de chambre soit séduite par un homme de soixante-deux ans, parfait inconnu, au point de passer à l'acte en lui faisant une fellation, dans une rencontre durant moins de neuf minutes?

Reste, bien sûr, la possibilité que DSK soit tombé dans un piège. Possible, mais clairement peu crédible. Quitte à pigeonner quelqu'un, DSK ne convenait pas du tout. Compte tenu de sa notoriété, il semblait évident qu'il se défendrait. Les multiples contradictions de la victime ne plaident pas non plus en faveur d'une action préméditée. La version d'un guet-apens tendu depuis l'Elysée, quant à elle, est si faible qu'elle ne semble avoir été conçue que pour démasquer les esprits crédules.

Piège ou pas, toute cette affaire restera une tache indélébile sur le parcours d'un homme qui aspirait à la fonction suprême de l'Etat français. Au-delà des accointances politiques, beaucoup ne s'y sont pas trompés. Citons pour mémoire la réaction de Marie-George Buffet du Parti Communiste Français, rompant avec le choeur de félicitations du cercle des fidèles:

La vérité n'est pas dite, ni pour le présumé innocent ni pour la présumée victime. Le refus de faire juger l'affaire dans laquelle l'ancien directeur du FMI est accusé de viol est une mauvaise nouvelle pour la justice et une mauvaise nouvelle aussi pour les femmes. (...) En montrant le vrai visage de M. Strauss-Kahn, la politique française a été débarrassée d'un individu indigne de toute représentation démocratique.

 

Indigne de toute représentation démocratique? Les mots sont sans doute excessifs, la représentation démocratique revienant en fin de compte au peuple français. Mais, c'est vrai, celui-ci pourrait être moins conciliant que le procureur Cyrus Vance.

Le corps électoral n'a que faire du bénéfice du doute.

En acceptant avec empressement l'annulation du procès, Dominique Strauss-Kahn s'est épargné une épreuve judiciaire, mais aussi l'occasion de faire la démonstration publique de son innocence. Eut-il combattu pour que la vérité éclate au grand jour, il aurait redoré son blason auprès de beaucoup d'indécis et de sympathisants ébranlés, il aurait exposé publiquement sa version des faits, la seule, la vraie.

Au lieu de cela, le silence, la discrétion, les dénégations hautaines, les avocats faisant mur. Son comportement ne correspondait pas à celui d'un innocent bafoué. Et certainement pas au président que les Français recherchent. Les évolutions lancinantes de la procédure civile empêcheront l'affaire de disparaître dans l'oubli. DSK est parti pour traîner l'affaire Diallo comme un boulet. Eternellement.

Cette semaine, DSK a recouvré la liberté, mais pas l'honneur. Politiquement, il vient sans doute de marquer la fin de sa carrière.

Une sortie par la petite porte.

19 mai 2011

Justice d'exception contre l'homophobie?

Mardi 17 mai, c'était la journée mondiale contre l'homophobie et la transphobie. Pas de chance, l'affaire DSK, qui aurait mieux convenu à des dates comme le 8 mars ou le 25 novembre, monopolisait l'actualié; mais il restait un peu de place au téléjournal de la TSR pour évoquer le sujet sous un angle original, la sous-estimation des agressions contre les homosexuels.

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(cliquez sur l'image pour voir le reportage)

Malheureusement, Aline Inhofer monta son reportage pour en faire ressortir une thèse correspondant à des opinions sans grand rapport avec le thème initial, la volonté de légiférer pour créer une justice d'exception contre l'homophobie. Les commentaires en voix off de la journaliste ne laissent aucun doute:

Il y a une loi contre le racisme, il y a une loi contre l'antisémitisme, par contre il n'y a aucune protection contre l'homophobie. (...) Et pour les victimes, cette absence de législation est également ressentie comme un manque de reconnaissance.

 

Manque de reconnaissance? A voir. Un examen minutieux de la construction du reportage montre que la journaliste oriente ses interlocuteurs (et les téléspectateurs) pour faire ressortir sa thèse, alors que le problème réel est tout autre, et bien réel: les homosexuels hésitent à porter plainte quand ils se font agresser.

Monica Bonfanti, cheffe de la police genevoise: "Nous savons que le chiffre noir pour ce type d'infraction est très élevé et aujourd'hui, on compte, on estime que seulement 10 à 15% des actes à caractère homophobes sont portés à la connaissance de la police."

Michaël Häusermann, association Dialogai: "Porter plainte, ça veut dire aller à la police ou à la justice que je suis homosexuel, que la nuit je vais peut-être dans un parc pour rencontrer d'autres hommes, donc il y a encore beaucoup beaucoup de gens aujourd'hui qui n'osent pas faire ce pas parce qu'ils ont honte."

 

Le problème est avant tout d'ordre psychologique. Les homosexuels vivent - ou subissent - leur orientation sexuelle comme une transgression; il en va parfois aussi de leur mode de vie tout entier. Ils se retrouvent tout aussi démunis face aux agressions qu'un drogué arnaqué ou d'une prostituée violentée. Lorsqu'on estime vivre en marge des normes sociales, difficile de pousser la porte d'un poste de police pour porter plainte.

On voit mal en quoi une législation criminalisant spécifiquement les agressions anti-gays pousserait tout d'un coup les victimes à plus de combativité. Un homosexuel violenté ne porterait pas plainte parce que son agresseur encourrait trois ans de prison, mais il prendrait la peine de surmonter sa réticence à porter plainte si l'agresseur risquait le double?

Poursuivons notre exemple et supposons qu'un fait de lésions corporelles simples, valant jusqu'à trois ans dans un cas habituel, soit portée à six ans dans le cas d'une victime homosexuelle. Un individu cogne: ça vaut jusqu'à trois ans. La victime est gay; l'agresseur le sait-il? L'agresse-t-il à cause de cela? Et s'il crie "sale pédé" au milieu d'un pugilat avec un hétérosexuel? Et s'il essaye de "casser la gueule d'un gay" mais qu'il se trompe sur l'orientation sexuelle de sa victime? Et si la victime est bisexuelle? Indécise? N'est jamais passée à l'acte? C'est inextricable. Comme l'explique Stefan, barman dans un club gay, la limite est d'ailleurs difficile à tracer entre le vol simple et l'attaque anti-homosexuelle:

C'est toujours les mêmes choses, ils se font tabasser, ils se font agresser verbalement, mais, avant tout et pour tout, c'est pour leur prendre leur carte bleue, leur argent, leurs espèces, ou leurs bijoux.

 

Les législations spécifiques sont dangereuses et contre-productives. En érigeant les gays - ou d'autres - en minorité spécialement protégées par la loi, on dévalorise la majorité. On fait passer l'acte criminel au second plan face à l'appartenance culturelle, ethnique, religieuse ou sexuelle de la victime. On instaure progressivement une justice différenciée où qui vous êtes est plus déterminant sur la peine du coupable que ce qu'on vous a fait.

Une agression violente doit être punie parce que c'est un acte violent, une atteinte aux comportements civilisés; pas parce que la victime a des orientations sexuelles sortant de la norme. Devrait-il être plus "acceptable", aux yeux de la loi, de démolir à coup de pieds le visage d'un bon père de famille traditionnel, plutôt que celui d'un homosexuel?

Ce n'est pas rendre service aux gays que de les singulariser à travers une disposition particulière du code pénal. Si on veut les aider, ce serait plutôt en les encourageant à exercer leurs droits, au lieu de les laisser imaginer qu'ils ne sont pas dignes d'une enquête de police.

16 mai 2011

Dominique Strauss-Kahn: les dix minutes fatales

Il y a toujours eu quelque chose de très aristocratique dans la haute bourgeoisie incarnée par Dominique Strauss-Kahn - jusque dans sa façon de rejouer une version moderne (et nettement plus improvisée) de la fuite de Louis XVI par Varennes.

DSK.jpgPensez donc: à dix minutes près, le vol retour du Paris / New-York d'Air France décollait avec Dominique Strauss-Kahn à son bord. Le politicien socialiste serait confortablement installé en première classe en sirotant un champagne. Il aurait jeté un dernier regard sur la nuit illuminée par les gratte-ciels de Manhattan avant de rejoindre en Europe le cercle des puissants - rencontrant Angela Merkel le lendemain, et d'autres chefs d'Etat tentant d'endiguer la crise de la dette publique. Il se serait présenté aux primaires du PS, qu'il aurait brillamment remportées. Il se serait opposé à Nicolas Sarkozy lors de l'élection présidentielle avec de bonnes chances d'être élu.

A dix minutes près, DSK aurait eu toutes les cartes en main et un avenir présidentiel. Il aurait nié en bloc - comme il le fait aujourd'hui, bien sûr - mais en position de force: avec assurance, dans son costume impeccable, il aurait expliqué que le témoignage d'agression sexuelle dont l'accuse une femme de chambre du Sofitel de New-York n'était que pure invention, voire quelque manoeuvre machiavélique pour le salir. Il aurait été hors de la sphère d'influence de la justice américaine. Il aurait eu des centaines d'amis haut placés pour prendre fait et cause contre des "allégations", sans compter les immunités dont il aurait pu se prévaloir.

Qui sait, il aurait peut-être même tourné l'affaire à son avantage en dénonçant des machinations exploitant ses faiblesses ou un acharnement judiciaire. Il aurait été soutenu par sa femme et ses proches, et même par une bonne partie du peuple français pour qui les histoires de fesses sont rarement à prendre au sérieux (en tous cas certainement pas comme ces Américains qui font "tout un drame" de la moindre incartade...)

Au pire, il aurait pu - avec l'assentiment bienveillant du monde entier - se contenter d'éviter ces fous d'Américains si ceux-ci s'étaient mis en tête de le poursuivre à l'étranger; pour ses dernières semaines à la tête du FMI, il aurait délégué les quelques rencontres prévues avec le gouvernement fédéral ou fait en sorte qu'elles aient lieu hors de sa juridiction.

A dix minutes près, DSK aurait pu avoir un destin à la Polanski.

Mais voilà, l'histoire se joue parfois sur des questions de timing. Dix minutes suffisent à changer la face du monde et le destin d'un homme. Du jour au lendemain, la question la plus brûlante de l'actualité, la volonté de Dominique Strauss-Kahn de se présenter aux présidentielles françaises, n'a plus la moindre pertinence. Obsolète. Périmée. Balayée.

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DSK, la tête des mauvais jours: la police de New-York vient de lui retirer son triple-A.

Comme d'habitude, l'affaire vaut moins par les faits sordides dont elle est issue que par les réactions qu'elle provoque. Chacun y va de son "je-n'aurais-jamais-cru-ça-de-lui-c'est-pas-possible-ce-n'est-pas-le-DSK-que-je-connais" dégoulinant d'hypocrisie, quand on sait que le bestiau trimballe depuis longtemps une certaine réputation. Dans un parcours typique de récidiviste, le faux-pas final a été précédé de nombreux coups de semonce.

En riche et puissant, DSK se livrait à des penchants dont il était peut-être coutumier à travers ses divers déplacements professionnels. Peu de chances d'être inquiété en agressant une soubrette à Lahore ou à Buenos Aires. Mais à New-York, USA, la justice ne fait pas la même distinction entre les gens du peuple et les VIP. A quel moment s'en est-il souvenu? Etait-ce pendant qu'il violentait sa victime? Lorsqu'il lui imposait une fellation? Ou lorsqu'il l'a vu s'enfuir, terrifiée, dans les couloirs de l'hôtel? Quoi qu'il en soit, c'est sans doute à ce moment qu'il a réalisé le danger et s'est enfui de sa suite, en oubliant effets personnels et téléphone portable - impensable pour un directeur du FMI - pour s'engouffrer dans le prochain avion.

Relations sexuelles illégales, tentative de viol, séquestration, c'est pas joli-joli. Il risque quinze ans de prison. Les charges sont sérieuses et l'enquête avancera sans peine, mais d'autres jouent l'air du "voyons-pas-de-précipitation-laissons-l'enquête-suivre-son-cours-présomption-d'innocence", mélopée entraînante mais rarement jouée. Par exemple, dans l'affaire de Berlusconi et du Rubygate: présomption d'innocence? Allons. Bush qui aurait prétendument menti sur les Armes de Destruction Massive en Irak: présomption d'innocence? Voyons, vous n'y pensez pas! Non, la présomption d'innocence est un concept trop généreux pour en accorder le bénéfice à des adversaires politiques...

Mais foin des postures - elles ne sont là que pour les caméras. En coulisse, maintenant que l'éléphant s'est fait choper pour avoir trop joué de sa trompe, chacun a ressorti sa petite calculette pour actualiser les nouveaux rapports de force au sein du PS. Le calendrier est toujours là, et avec lui les primaires socialistes.

Décidément, au train où vont les choses, il est de plus en plus difficile de prédire qui, en 2012, sera au second tour de l'élection présidentielle française.

19 novembre 2010

Le Cas Rappaz

Après la décision prise hier par le Parlement du Valais de rejeter le recours en grâce de Bernard Rappaz, le chanvrier valaisan condamné à cinq ans et huit mois de prison a déclaré, par l'entremise de son avocat, qu'il continuerait sa grève de la faim. Ce recours n'aura donc été qu'un épisode de plus dans la saga; le bras de fer entre le prisonnier et les autorités ressemble chaque jour un peu plus à une impasse.

Ecartons au préalable les faux prétextes donnés par les processionnels de l'empathie et les partisans d'une libération du commerce des drogues; ces gens détournent la sympathie que peut encore inspirer Rappaz pour s'offrir une tribune politique à peu de frais. Non, Bernard Rappaz n'est pas victime d'une erreur judiciaire, d'un procès inique ou de lois injustes; le droit helvétique a été totalement respecté d'un bout à l'autre dans la condamnation du chanvrier. S'il en est pour penser que le code pénal actuel ne convient pas, il existe des voies respectueuses du droit pour le changer. Le chantage à la grève de la faim n'en fait pas partie.

886842_rappaz.pngReste donc l'affrontement symbolique entre Bernard Rappaz et les autorités. L'histoire passionne les foules - ou tout au moins, les médias - parce qu'elle se ramène à un conflit entre deux écoles de pensées, nous dit-on; on y opposerait l'éthique au droit. C'est encore sous cet intitulé que la TSR y consacrait un reportage hier soir.

Est-on vraiment face à un cas impérieux de conflt éthique, ou à quelque chose de nettement plus politique?

La vie de M. Rappaz est menacée, par son obstination personnelle dans la grève de la faim d'une part, et par le refus des médecins des Hôpitaux Universitaires de Genève de l'alimenter d'autre part. Ceux-ci motivent leur refus par le "libre arbitre" dont disposerait l'individu, hébergé pour cause de faiblesse aux HUG. Les médecins genevois invoqueraient le caractère sacré et absolu de leur éthique, qui leur interdirait de nourrir un patient "capable de discernement et de libre-arbitre" contre son gré.

La posture, défendue notamment par Jacques de Haller sur le plateau du journal télévisé, ne résiste pas à l'analyse. Selon le président de la FMH, Bernard Rappaz est un prisonnier, certes, mais resterait "maître de son corps" et donc de sa propre vie.

Les contre-exemples venant du milieu médical même sautent aux yeux. Des patients sont nourris de force quotidiennement en milieu hospitalier, des gens dépressifs ou anorexiques par exemple. Quelle différence avec le cas Rappaz? Selon M. de Haller, eux ne seraient pas "dans leur état normal" ni "capables de discernement". En gros, ils ne seraient pas sains d'esprit, eux. Un point de vue étonnant comparé au cas de M. Rappaz, au comportement suicidaire, mais qui serait, lui, et en dépit de ses agissements, un parangon de rationalité et de santé mentale!

En réalité, le problème n'est même pas là, car M. Rappaz n'est pas un patient lambda. C'est un prisonnier en détention, et un prisonnier ne dispose pas de sa propre vie. Il est privé de cette liberté par sa condition même, pendant le temps de son incarcération.

C'est cette disposition qui fait que l'on retire leur ceintures, lacets, soutiens-gorges le cas échéant, aux gens placés en garde-à-vue, de peur qu'ils ne s'improvisent une corde pour se pendre sans procès.

C'est cette disposition qui fait qu'un détenu condamné à la peine capitale dans un Etat de Droit qui inflige cette peine, comme les Etats-Unis, sera soigné et empêché de se suicider, même s'il est dans le couloir de la mort en attente de son exécution.

563432_justice.jpegC'est cette disposition, ou plutôt son échec à la faire respecter, qui explique le tollé lorsqu'un détenu comme Skander Vogt choisit de mettre le feu à un matelas de sa cellule et en meurt.

Certes, la frontière est floue entre la volonté de mourir et celle de mettre sa vie en jeu dans une revendication, mais dans le doute, l'administration pénitentiaire ne peut laisser des détenus se livrer à l'un ou l'autre, car c'est elle qui a charge de veiller à la survie des détenus, à leur place, pendant le temps que dure leur privation de liberté. L'arrêt du Tribunal Fédéral forçant les médecins des HUG à nourrir M. Rappaz de force si nécessaire est frappé du coin du bon sens: faire autrement reviendrait à autoriser n'importe quel détenu à se suicider. La grève de la faim n'est qu'une façon très lente et très médiatique d'y parvenir. M. Rappaz pourra mettre fin à ses jours tant qu'il voudra lorsqu'il aura purgé sa peine.

Il est regrettable que les délires de M. Rappaz soient exploités par une clique médicale décidée à montrer au monde entier que sa conception très particulière de l'éthique l'emporte sur les jugements du Tribunal Fédéral.

Le discernement dont on crédite Bernard Rappaz a trouvé ses limites; il est désormais instrumentalisé par ses médecins. Ils ont eux aussi un message à faire passer.

Pas de chance pour le chanvrier valaisan, eux ne risquent pas leur vie.

21 octobre 2010

L'erreur du juge

Michel Lachat est un Juge des mineurs désormais célèbre - deux soirées de Temps Présent lui ont été consacrées par la TSR, émissions qui auraient battu des records d'audience d'après le quotidien Le Matin.

Le magistrat fribourgeois se déclare plutôt discret et n'aimant pas trop se mettre en scène. En 2003 pourtant, un article lui était déjà consacré dans journal La Gruyère, et déjà aussi, M. Lachat s'inquiétait de la trop grande discrétion de son office, qu'il combattait à sa façon en multipliant "les cours, les conférences, les débats et les interviews." Pourquoi cette frénésie médiatique? Afin d'éviter la tendance de certains politiciens à "surexploiter la délinquance juvénile" pour faire campagne...

418754_juge.jpgMais cette inquiétude ne serait-elle pas nourrie par des soupçons sur sa sévérité?

Le temps d'antenne qui lui est consacré est évidemment bien construit: on le voit, homme orchestre tour à tour sermonnant, rassurant, tançant et surveillant l'exécution des peines des jeunes dont il suit les dossiers. Des fois il fait les gros yeux, et parvient à faire craquer une adolescente peu sûre d'elle. Mais quid des sanctions? Sont-elles dissuasives? Les jeunes reviennent-ils sur le droit chemin?

Un indice de la sévérité du juge nous est donné à travers une autre émission, Zone d'Ombre, citée dans Temps Présent, évoquant le crime de Clarens: le 29 mai 2006, Enzo, un homme de 62 ans, est sauvagement assassiné à son domicile près de Montreux. L'homme a subi une véritable séance de torture et les assassins sont revenus sur les lieux deux jours plus tard pour incendier l'appartement et faire disparaître leurs traces. L'animateur Daniel Monnat résume en quelques phrases toute l'ambiguité de la justice des mineurs pour ce qui est du volet "sanction", car le jeune le plus impliqué dans cette mise à mort, Samir, était mineur au moment des faits.

Samir veut repartir à zéro mais c'est quand même difficile quand on a planté vingt fois son couteau dans le corps d'un homme après lui avoir défoncé le visage à coup d'haltères et lui avoir tailladé la joue pour le faire souffrir encore plus.
Eh bien, pour tout ça, Samir a été condamné à... rien du tout. Il a été placé dans une institution, dans un centre éducatif, il sortait la journée pour accomplir son apprentissage et puis le week-end il bénéficiait de congés où il allait boire des bières avec ses amis, à Vevey.

 

Le décor est planté. Face à ce crime atroce, on peut se poser la question: si un type pareil n'est pas enfermé, qui le sera?

Mais, bien qu'il n'ait pas jugé l'affaire lui-même, Michel Lachat argumente:

Mais nous savons maintenant, par des statistiques extrêmement précises que les longues peines de privation de liberté sont négatives. La plupart des jeunes qui sont longuement placés en prison sont des récidivistes en puissance. Des criminologues américains viennent de le prouver. J'ai d'autres exemples: une loi très punitive, celle de l'Ecosse, et là nous avons plus de 90% de récidivistes... En France, 75%, en Allemagne, 80%, en Suisse, nous n'avons pas de chiffres précis mais nous avons une estimation entre 35% et 45%, donc on se rend compte que la manière de procéder en Suisse me paraît assez judicieuse.

 

Intéressant comme le juge des mineurs arrive à englober l'entier de la politique répressive d'un pays au travers d'une statistique unique de "récidive". Les fautifs sont-ils attrapés par la police? Les prisons sont-elles comparables? Va-t-on en prison pour les mêmes choses et pour aussi longtemps? Je ne peux pas me prononcer pour l'Ecosse, mais je peux vous dire qu'en France, il faut avoir une véritable carrière de bandit professionnel pour atterrir en prison tout en étant mineur. Et quid des coupables qui sont passés devant un juge étant mineurs, n'ont pas eu droit à la prison, et ont récidivé par la suite? Voilà une statistique autrement intéressante. Dommage qu'elle ne soit pas disponible.

Mais le juge tient à l'aspect purement négatif des peines de prison. Il tient le même discours dans les pages du Matin, où il exprime cette énormité:

"Attention, plus on les met en prison, plus ils récidivent!"

 

Une faute logique d'une telle amplitude chez un homme aussi intelligent que M. Lachat est consternante. Le juge des mineurs fribourgeois pense que de mettre un mineur en prison revient à lui préparer une carrière de récidiviste. De deux choses l'une:

- Soit ce raisonnement est vrai pour tout le monde et tout le temps, et pas seulement pour les mineurs. Cela signifie donc qu'enfermer qui que ce soit ne résoud rien, bien au contraire. La prison serait donc contre-productive. Poussons la logique à son terme: éliminons les prisons et il n'y aura plus de récidivistes!

- Soit ce raisonnement est vrai, mais seulement pour les mineurs. Samir avait dix-sept ans et demi au moment des faits; les deux accusés majeurs principaux, une jeune femme âgée de 21 ans et son co-accusé de 24 ans, ont tous deux été condamnés à 20 ans de réclusion. Le juge (pour adultes) a plus pensé à protéger la société de ces monstres qu'à leur éventuelle réinsertion...

La première hypothèse ne paraît pas très sérieuse. La seconde, crédible quelques minutes, ouvre une piste intéressante: quel est l'instant magique où un criminel passe du statut de mineur où la prison est contre-productive, au statut de majeur où la prison est salutaire? A minuit une le jour fatidique? Lorsqu'il souffle les bougies de son gâteau d'anniversaire? Lorsqu'il ouvre ses cadeaux?

On le voit, par quelque extrémité qu'on le prenne, le point de vue de M. Lachat est une absurdité.

Dommage que ce soit celui de la justice fribourgeoise.