03 janvier 2013

Daillon, tuerie médiatique

Daillon, petit village valaisan des hauts de Conthey, est devenu une célébrité depuis qu'un de ses habitants a ouvert le feu sur des passants par la fenêtre de son logement, avant de continuer de plus belle dans la rue jusqu'à ce que la police mette un terme à ses errements d'une balle dans le thorax.

daillon.jpgLe bilan est lourd. Trois femmes sont décédées et deux hommes sont à l'hôpital, dont l'un pourrait être l'oncle du tireur, 63 ans, à "couteaux tirés" avec lui selon un quotidien.

J'ai songé un instant donner en titre "Enfin une tuerie en Suisse!" ou quelque chose du même genre - intitulé de fort mauvais goût j'admets, mais qui aurait eu le mérite de rendre l'impression exacte suscitée par les médias traitant l'affaire. Pendant les premières heures, il n'y a qu'à voir avec quel empressement ils se sont engouffrés dans l'hypothèse d'un carnage au fusil d'assaut militaire, tant cette perspective convenait à leurs vues.

Le sujet est visiblement destiné à être exploité à fond, sans aucune pudeur envers les victimes ni leurs familles, à l'inverse d'autres actes similaires commis par des déséquilibrés comme à Zoug en 2001.

Le meurtrier et certains de ceux qu'il a croisé sont encore à l'hôpital, une foule de détails restent à éclaircir, mais pour le quatrième pouvoir l'affaire est entendue: c'est la faute des armes, ce sont les armes qu'il faut interdire.

Sur le Matin et la RTS, on se livre à une rétrospective des fusillades en Suisse. Le premier se complaît aussi dans un exercice de nombrilisme à travers l'impact médiatique de l'événement auprès des confrères européens (savoureux quant on sait que ceux-là s'abreuvent auprès des premiers.) Mais la charge décisive est lancée à travers l'interview de Heiner Studer, membre du comité militant pour la protection des armes, martelée tant sur 24heures que le Matin ou la Tribune de Genève: les armes doivent appartenir à l'Etat!

Ce drame illustre bien selon lui à quel point l’initiative «Pour la protection face à la violence des armes» [visant à obliger les militaires à laisser leurs fusil à l'arsenal et à établir un registre fédéral des armes], rejetée par le peuple en février 2011, était importante. Les armes devraient être contrôlées par l’Etat dans une vraie démocratie (sic), et non laissées aux mains de privés. Hélas, la volonté fédérale d’établir des lois plus restrictives en la matière fait défaut, déplore Heiner Studer.

 

Peuple suisse imbécile, indigne d'une "vraie démocratie", coupable d'avoir refusé la voie de la sagesse! Personne pour expliquer à ce monsieur qu'au-delà de ses postulats discutables, les armes ne sont pas rendues à la population lorsque le régime n'est plus une "vraie démocratie"? Cette partie du raisonnement lui échappe...

Le rapport avec Daillon reste ténu, et de plus, pas forcément dans le sens que souhaiteraient les fervents partisans du contrôle des armes.

L'auteur présumé de la tuerie serait un Suisse de 33 ans, un certain Florian B., habitant depuis des années dans la maison laissée par ses parents lors de leur séparation. Il aurait bu de l'alcool en début de soirée. Il se serait servi d'au moins deux armes pour commettre son forfait, un mousqueton de l'armée suisse plus en dotation depuis un demi-siècle et un fusil à grenaille destiné au mieux à la chasse, vraisemblablement acquises hors du circuit officiel.

Non seulement cet aspect des choses défausse immédiatement tout argument en faveur d'un contrôle légal plus important des armes, puisque par définition les hors-la-loi et autres adeptes du marché noir y sont peu sensibles, mais toute la vie de Florian résonne comme une leçon sur l'incapacité crasse de l'Etat, de son administration et de ses innombrables services sociaux à assurer convenablement les tâches qu'ils se sont arrogées.

L'homme souffrait d'antécédents psychiatriques suffisamment lourds pour une hospitalisation en 2005, lors de laquelle les armes en sa possession furent retirées et détruites, sans qu'on s'inquiète plus que cela semble-t-il de la fascination d'un cas psychiatrique pour les armes à feu. Il était connu de la police pour consommation de marijuana, sans qu'on s'en inquiète davantage non plus - vice auquel il parvenait à se livrer malgré sa mise sous tutelle, laquelle était également assez souple pour lui permettre d'acquérir armes et munitions, et certainement pas la veille de son passage à l'acte.

Il est trop tôt pour pointer une cause unique ; on pourrait citer l'absence de recoupement, le laxisme des services sociaux, la trop grande souplesse d'un tuteur, le manque de suivi d'un cas inquiétant par les psychiatres, et bien d'autres symptômes d'une bureaucratie inefficace et irresponsable. Mais la plupart de ces pistes pointent en direction de l'Etat et de ses services.

Dès lors, on comprend mieux l'écran de fumée déployé par la classe politique et ses relais dans les médias. Mieux vaut en effet s'attaquer à l'armée ou au droit des honnêtes gens à porter des armes pour se défendre, même si cela n'a rien à voir avec notre affaire, que de rendre un verdict peu tendre sur l'administration.

Rappelons-nous également que si un contrôle des armes plus poussé devrait voir le jour, cette même administration serait alors en charge de l'appliquer, avec tout son talent et toute sa compétence.

Mise à jour (4 janvier): le tueur présumé s'appellerait en fait Florian B. Le texte a été ajusté en conséquence.

08 octobre 2012

OGM et Pseudo-Science, un mauvais mélange

L'affaire commencée il y a quelques semaines avec l'étude-choc du professeur de biologie moléculaire Gilles-Eric Seralini semble arriver à sa fin, avec le rejet formel de ses conclusions par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) jeudi dernier - information guère reprise dans la presse locale, pour les raisons que l'on devine.

Les scientifiques de l'EFSA ne sont pas tendres envers le chercheur et son équipe:

efsa.png"L'article est d'une qualité scientifique insuffisante pour être considéré valide pour l'évaluation des risques (...) La conception, le système de rapport des données et l'analyse de l'étude, tels que présentés dans le document, sont inadéquats."

"Les nombreuses questions relatives à la conception et à la méthodologie de l'étude telles que décrites dans l'article impliquent qu'aucune conclusion ne peut être tirée au sujet de l'occurrence des tumeurs chez les rats testés."

 

L'EFSA ne ferme pas complètement la porte au chercheur-militant, demandant des informations supplémentaires quant au protocole de recherche employé par l'équipe du laboratoire CRIIGEN pour lui permettre d'acquérir la compréhension la plus complète possible de l'étude. Le professeur Bergman, qui a dirigé les travaux de l'EFSA, explique avec diplomatie:

"Lorsquon réalise une étude, il est essentiel de s'assurer qu'un cadre approprié soit mis en place. Si on a clairement défini ses objectifs et qu'on a établi une conception et une méthodologie appropriées, on constitue une base solide à partir de laquelle des données précises et des conclusions valides peuvent être générées. Sans ces éléments, il est peu probable qu'une étude se révèle fiable, valide et de bonne qualité."

 

Hélas, M. Séralini ne l'entend pas de cette oreille. Ayant d'ores et déjà annoncé qu'il refuserait d'obtempérer, la crédibilité de ses travaux est désormais scellée aux yeux du monde scientifique. La recherche ne peut se faire que dans des conditions de transparence adéquates.

séralini.jpgM. Séralini motive son refus par une n-ième diatribe contre la "corruption" et le "biais pro-OGM" des instances gouvernementales (dont on voit en effet la démonstration chaque jour, au vu des surfaces OGM cultivées en Europe...) une argumentation qui sonnera avec délice aux oreilles conquises des militants anti-OGM. Mais le fait est que le "secret" autour de ses travaux (tout relatif, puisqu'il était suivi par une équipe de télévision de France 5!) est aussi un moyen bien commode de voiler les faiblesses patentes de son protocole de recherche, de son analyse biaisée des résultats et, pour tout dire, de son manque de méthode scientifique.

A entendre son auteur, l'étude est tout simplement parfaite et il est impossible d'émettre la plus petite réserve quant à son article sans être plus ou moins contrôlé par Monsanto. On peut bien sûr clamer que tous ceux qui émettent la moindre critique sont des agents à la solde de la multinationale, mais une telle ligne de défense, à la longue, relève plus de la psychiatrie que de la controverse scientifique. Le plus amusant est sans doute d'entendre M. Séralini disqualifier par avance toute contre-étude venant de sources qu'il juge touchée par des conflits d'intérêts alors que lui-même est tout sauf neutre: si l'individu appliquait à lui-même les critères qu'il préconise pour autrui, il serait amené à rejeter sa propre expérimentation sans autre forme de procès!

Mais revenons à la publication proprement dite.

Outre son analyse statistique défaillante et son utilisation d'une espèce de rat ayant une tendance naturelle à développer quoiqu'il arrive des cancers à long terme - trait connu depuis trente ans - il semble de plus en plus plausible que les conclusions du professeur Séralini ne soient pas juste le fourvoiement d'un chercheur avide de tirer des enseignements conformes à ses vues, mais le résultat d'une étude soigneusement planifiée pour les fabriquer.

En effet, en gardant exactement les mêmes moyens financiers et le même protocole scientifique, M. Séralini n'aurait eu aucun mal à faire en sorte que son étude soit statistiquement inattaquable. Au lieu de répartir ses 200 rats selon chaque sexe et de les subdiviser en 10 groupes de 10 (soit, groupe témoin, groupes soumis à 11%/22%/33% de maïs au Roundup, soumis à 11%/22%/33% de maïs OGM, et finalement soumis à 11%/22%/33% de maïs OGM au Roundup) il aurait suffit de tester moins de variables à la fois et de faire des groupes témoins plus grands, de façon à réduire le facteur d'incertitude.

On aurait pu imaginer par exemple qu'il y ait pour chaque sexe 50 rats témoins et 50 rats soumis au "pire maïs possible", comme les 33% de maïs OGM assaisonné d'herbicide Roundup infligé par le CRIIGEN à ses animaux de laboratoire. Cela n'aurait pas coûté plus cher. Si le groupe affecté avait montré une probabilité statistique significative de développer davantage de cancers à long terme par rapport au groupe témoin - et on aurait pu s'y attendre pour le régime alimentaire "le plus affreux" - l'équipe du CRIIGEN aurait remporté son pari haut la main, avec des statistiques valables car portant sur une population suffisante. Mieux encore, la recherche d'effets éventuels pour des doses moindres aurait mobilisé d'autres chercheurs pendant des années. Tout ça de gagné pour les anti-OGM!

Mais M. Séralini opéra d'une toute autre façon. En multipliant les échantillons de petites taille et donc l'imprécision de ses statistiques, le suivi d'une race de rats sujettte à cancer garantissait au professeur que certains lots finiraient par développer une pathologie. Il lui suffisait ensuite de choisir soigneusement les sous-groupes plus malades que le groupe témoin pour tirer triomphalement la sonnette d'alarme - même si l'ensemble livrait en fait des résultats complètement aberrants, comme une meilleure survie pour des taux d'exposition plus élevés, ou des rats mâles survivant mieux avec un régime arrosé d'herbicide toxique!

L'aspect le étonnant de l'article de M. Séralini n'est peut-être pas dans son contenu, mais qu'une revue scientifique réputée sérieuse ait accepté de le publier. Cela en dit long sur les errements du processus de relecture... Errements qui n'ont d'ailleurs rien de nouveau. L'article sur la fameuse "mémoire de l'eau" a bien été publié dans Nature!

Au-delà d'une manipulation statistique confinant à l'escroquerie, l'agronome Philippe Stoop résume bien où se situe désormais le problème:

M. Séralini ne fait pas mystère de son militantisme anti-OGM et anti Roundup, et il est humain qu’il essaie de tirer les résultats de ses expériences dans le sens qui l’arrange. Normalement, c’est aux comités de lecture des revues que devrait revenir le devoir d’objectivité. Les questions posées par cette publication débordent donc largement du cas personnel de Séralini, et devraient interroger l’ensemble de la communauté scientifique:

- Comment peut-on accepter une publication qui ne présente aucune analyse statistique pour son résultat majeur, ici la mortalité des rats nourris aux OGM?

- Que font dans un article scientifique les 3 photos de rats porteurs de tumeurs, comme par hasard tous issus de lots traités, alors que ce type de tumeurs est commun chez cette souche de rats?

- Cette étude a été financée par le CRIIGEN, association notoirement anti-OGM, et par des chaînes de la grande distribution communiquant massivement sur leur soutien à l’agriculture bio et aux produits sans OGM. En soi, ce n’est pas critiquable, mais comment se fait-il que les revues acceptent que les auteurs se déclarent exempts de tout conflit d’intérêt?

Au-delà des critiques que l’on peut adresser aux auteurs, cet article pose donc une fois de plus la question du laxisme surprenant des comités de lecture de certaines revues scientifiques, vis-à-vis des « lanceurs d’alerte » qui prolifèrent dans la zone grise entre science et militantisme pseudo-scientifique.

 

L'étude-choc de Gilles-Eric Seralini est bien partie pour rejoindre les poubelles de la Junk Science, mais la question de fonds concerne désormais bien le processus de publication lui-même. La notion est essentielle à cause du prestige dont peuvent se prévaloir des chercheurs "publiés" avec un papier dénué de valeur scientifique. Des accidents surviennent, certes, mais quand l'objet du litige sert à promouvoir un livre, un documentaire et une campagne médiatique idéologiquement engagée, cela fait quand même désordre.

ogm-nouvelobs-190912.jpgJe ne suis pas militant anti-OGM mais si je l'étais, je pense que j'en voudrais au professeur Séralini. Il a offert au mouvement une étude (croyait-on) validée par la science, et si conforme aux thèses défendues que tout un chacun s'est empressé de la reprendre sans la moindre étincelle d'esprit critique. Maintenant que la baudruche éclate, le retour de flammes est dévastateur. La faible caution scientifique dont pouvait encore se prévaloir le mouvement anti-OGM est en miettes.

La traversée du désert pourrait durer longtemps, à supposer qu'elle s'achève un jour. N'oublions pas qu'une partie non négligeable des militants anti-OGM continuera de présenter fièrement l'étude de Gilles-Eric Seralini, de la défendre et de plaider en sa faveur envers et contre tout. Quelle meilleure façon de passer pour des imbéciles! Cette posture empêchera toute restauration d'une crédibilité scientifique du mouvement, peut-être pour des années.

Je ne suis pas employé de Monsanto non plus mais si je l'étais, je pense que j'enverrais une carte de félicitation au professeur Séralini... Le cocktail de parti-pris, d'auto-promotion et d'errements scientifiques dont il s'est rendu responsable aura fait plus de dégâts aux adversaires de la multinationale que tout ce qu'elle aurait pu entreprendre. Et ce, sans qu'il lui en coûte le moindre centime.

04 octobre 2012

Une belle brochette d'entrepreneurs

Il y a quelques jours, François Hollande a décrété un "choc fiscal" pour l'année 2013, dont une taxe sur la plus-value de cession d'entreprise portée à 60% (!) qui tuera pour de bon ce qui reste de l'économie française.

geonpi.jpgUn groupe d'amis décide de protester en créant un groupe facebook des "pigeons", protestant contre l'injuste fiscalité pénalisant les preneurs de risque - en plus de toutes les taxes qui les étranglent au quotidien - et les conséquences de telles mesures sur l'entrepreneur, seul et unique moteur de la croissance.

La notoriété de l'initiative se répand comme un feu de brousse.

Il fallait donc une réaction: c'est Libération qui s'y colle hier, ouvrant une tribune à "Nous, entrepreneurs...", groupe d'individus affichant sans complexe son amour inconditionnel des impôts et de la fiscalité en général, comme en témoigne ce bel extrait plein de bravoure:

Nous – créateurs et patrons de PME - ne nous considérons pas comme une caste de citoyens supérieurs, dont les revenus devraient bénéficier d’un traitement fiscal de faveur (sic). Nous soutenons tout ce qui va dans le sens de l'équité et de la simplification de l’impôt. Nous soutenons donc le principe de taxation égale des revenus du travail et du capital, gage de relations sociales durables au sein de nos entreprises et d’effort partagé.

 

Les sept signataires de cette tribune - peu suivie par la population, semble-t-il - s'auto-proclament porte-parole de tous les créateurs et patrons de PME sans la moindre hésitation. Peut-être ont-ils réellement créés quelque chose, mais il y a entreprise et entreprise: une bonne partie de ces start-up, suivant une tradition bien française, a toutes les chances d'être des excroissances de grosses sociétés para-publiques. A mi-chemin entre le placard doré et le détournement de fonds, la méthode s'avère bien pratique pour organiser des plus-values entre camarades de promotion, régalant la galerie grâce à un gros client captif et peu regardant à la dépense.

Du premier signataire de la liste, Alain Assouline - candidat socialiste du Val-d'Oise - au dernier, dont les références de l'entreprise La Netscouade fleurent bon le renvoi d'ascenseur (conception de site pour la Mairie de Paris, Europe Ecologie, Haut Commissariat aux Solidarités, Mobilité Durable et j'en passe...) les "entrepreneurs" cités dans Libération ressemblent fort à une sous-espèce peu pressée de se confronter au consommateur dans un marché concurrentiel, préférant vivre dans un environnement calme et protégé, biberonnés d'argent public par des voies détournées.

On comprend d'autant mieux leur réticence face à tout mouvement de contestation du volet fiscal puisque cela remettrait complètement en question leur business model - surtout le chapitre "recherche de clientèle". Du reste, je ne donne pas deux ans à ces pseudo start-up. Compte tenu des difficultés financières de l'Etat français, il va falloir réduire la voilure, même pour la conception de site web par des copains.

Là où le mouvement des "pigeons" part d'une conversation désabusée entre des amis avant de recevoir un écho légitime - et suivi d'effet - la tribune de Libération ressemble à une vilaine opération de communication organisée par le parti, employant sans vergogne la bonne vieille technique communiste de l'appropriation du discours:

"Nous parlons au nom de tout le monde, alors, taisez-vous!"

20 septembre 2012

OGM: une étude qui tombe pile-poil

Quelques semaines après les conclusions du programme helvétique PNR 59 (évoqué ici) relevant l'absence de nocivité des OGM surgit de nulle part une étude française aux conclusions ravageuses: Oui, les OGM sont des poisons!

Et d'illustrer le tout avec de bonnes grosses photos de rats malades de cancer.

rats.jpg

Les OGM c'est bon, mangez-en...
Sauf qu'un de ces rats n'en a jamais consommé.

Bien sûr, la presse reprend unanimement la dépêche et les "conclusions" de l'étude; en Suisse, le Matin se charge de la vulgarisation, avant de revenir à la charge pas plus tard que le lendemain avec une interview d'Adèle Thorens, vice-présidente des Verts, souhaitant "interpeller" le Conseil Fédéral pour reconduire le moratoire sur les OGM.

Vraiment, ça tombe à point nommé.

Le programme PNR 59 a conclu que les OGM étaient sans danger. Surgit une étude sortie du chapeau, décrétant rien de moins que les OGM çay le mal, façon cancer fatal. L'honnête homme ne sait plus où donner de la tête. Comment des études menées par des dizaines de chercheurs helvétiques peuvent-elles parvenir à des conclusions aussi radicalement différentes de celles d'une unique équipe française?

C'est qu'en science, malheureusement, il y a étude et étude. Toutes ne se valent pas. Question de biais expérimental ou d'opinions préconçues, par exemple. On lira ainsi avec avec étonnement l'analyse critique de la fameuse étude sur des "papillons mutants" à Fukushima, où comment les conclusions sont établies avant l'étude qui doit les déterminer. Malheureusement, le grand public est rarement mis au courant de ces discussions.

Les travaux de Gilles-Eric Seralini, le chercheur de Caen, appartiennent-ils à cette catégorie? Ce n'est pas impossible. L'homme a droit à sa page sur wikipedia (l'onglet de discussion est plutôt éclairant) et a visiblement une réputation sulfureuse dans ses recherches contre l'herbicide Roundup ou les OGM, à la limite de l'obsession. Il s'est engagé politiquement auprès de la liste Europe écologie. Il a fondé le CRIIGEN, un organisme de recherche entièrement dédié à la justification scientifique de la lutte contre les OGM, et il est cofinancé par Greenpeace, organisme entièrement neutre sur la question comme chacun sait...

En fait, le monsieur et son laboratoire traînent une liste de casseroles assez longue.

L'étude doit s'accompagner le 26 septembre d'un film, "Tous cobayes", qui rend compte de cette expérience, ainsi que d'un livre chez Flammarion. Sommes-nous encore dans la vulgarisation scientifique, ou dans le militantisme appliqué?

Certes, il n'est pas impossible que M. Seralini vienne de démontrer une dangerosité soudaine - et jusqu'ici parfaitement inconnue - de certains OGM de maïs. Mais les opinions visiblement bien établies de ce monsieur obligent à prendre des pincettes. Les écologistes sont les premiers à dénoncer la collusion d'intérêt et le manque d'indépendance lorsqu'une étude financée par untel ou untel ne va pas dans leur sens. Qui ne hausserait pas le sourcil face à une étude étayant les bienfaits du tabac, payée par Philip Morris?

Mais ici, les mêmes semblent abandonner toute prudence dès lors que l'étude valide leurs positions anti-OGM.

Venons-en donc à la publication proprement dite. Elle est disponible en ligne (avec les photos-choc) et montre en effet...  Quelques faiblesses, et il n'est pas besoin d'avoir un doctorat en biologie moléculaire pour le comprendre. Le protocole expérimental est résumé dans un article du Figaro:

Sous la houlette de Gilles-Éric Séralini, professeur de biologie moléculaire à l'université de Caen, qui n'en est pas à son premier coup d'essai (sic), les auteurs de ce brûlot ont suivi pendant deux ans pas moins de 200 rats qu'ils ont répartis en neuf groupes d'une vingtaine d'individus. L'objectif était de tester les effets d'un régime alimentaire contenant trois doses (11 %, 22 % et 33 % de la ration totale) de maïs transgénique NK603 de la firme Monsanto, désherbé ou non avec du Roundup, un herbicide également produit par Monsanto auquel ce maïs est capable de résister. Enfin trois autres groupes de rongeurs ont été abreuvés avec une eau contenant des doses d'herbicides proches de celles que l'on retrouve dans les champs de maïs génétiquement modifié. Tous ces rats ont été comparés à des animaux témoins nourris avec une variété non transgénique, très voisine (mais non identique ou isogène) du NK603 et n'ayant pas reçu de Roundup.

 

Les groupes sont donc: R (pour "soumis au Roundup"), GMO (pour "soumis à une nourriture OGM") et GMO + R (pour "nourriture OGM arrosée de Roundup".) Chaque groupe est divisé en quatre sous-groupes: rien du tout (groupe témoin) ou 11%, 22% ou 33% du régime précité. Les 200 rats sont divisés en tellement de groupes qu'à la fin chacun ne comporte plus que 10 individus, ce qui est vraiment faible pour établir des statistiques valides.

Le tableau des résultats est livré en page 4 de l'étude, et mérite qu'on s'y attarde. Je ne me hasarderai pas à commenter les tumeurs et leur "qualité", qui implique un jugement de valeur, mais simplement à analyser la mortalité des individus dans les échantillons:

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Les deux colonnes se rapportent aux mâles et aux femelles. La zone blanche correspond à l'espérance de vie moyenne de l'espèce, la zone grisée à un âge auquel les rats doivent "normalement" mourir (de vieillesse, de maladie ou de quoi que ce soit d'autre). Certains individus soumis toute leur vie à une nourriture viciée résistent donc plutôt bien - et à partir de la zone grisée, il est difficile de dire si les rats meurent plus à cause des effets de leur alimentation ou simplement de vieillesse. Le décompte significatif est effectué lors du trait vertical plein.

Le destin des groupes de rats de chaque catégorie est instructif. La ligne pointillée correspond au groupe témoin (soumis ni au Roundup, ni à du maïs OGM). Les lignes à trait plein plus ou moins grasses correspondent aux groupes soumis à des doses croissantes, le "pire dosage" apparaissant en gras.

Le Roundup est un herbicide contenant du glyphosate, irritant et toxique, et n'est pas destiné à être consommé directement, encore moins à hautes doses. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que les rats de laboratoire soumis à pareille alimentation souffrent quelque peu durant leur triste existence, en théorie en tous cas. Ainsi, la vie des rats du groupe "R" devrait être bien courte. Pourtant, il n'en est rien. Les mâles à durée de vie la plus longue sont ceux soumis aux plus fortes doses de Roundup!

Le cas des femelles est plus instructif, parce que les courbes s'arrêtent abruptement dès l'arrivée dans la zone grise. Deux femelles de l'échantillon-témoin sont déjà mortes. Pas possible de voir comment évolue la courbe dans la "zone gériatrique" comme pour les mâles. C'est dommage.

Les femelles exposées au Roundup ou au maïs OGM s'en sortent moins bien que leurs homologues masculins, mais il faut noter que les deux femelles-témoin mortes avant leur bel âge ont été euthanasiées (elles apparaissent en noir dans l'histogramme) pour "éviter leur souffrance selon les règles éthiques, soit "des tumeurs de plus de 25% du poids de leur corps, une perte de poids de plus de 25%, un saignement hémorragique, etc." mentionne l'étude.

La vie n'est pas un long fleuve tranquille chez les rats, même dans l'échantillon-témoin, et c'est un indice sur lequel nous allons revenir.

Plus éloquent encore: dans toutes les catégories, les rats soumis au "pire régime" - 33% de nourriture OGM et/ou arrosée au Roundup - ont un meilleur taux de survie à la mesure que ceux soumis à de moindres doses. Un poison mortel à petite doses, mais inoffensif à hautes doses? Voilà effectivement une découverte inédite!

Dans tous les cas, l'échantillon de recherche est extrêmement réduit face à une variété de rat qui souffre visiblement d'une mortalité élevée dans toutes les conditions. La démonstration n'apparaît guère probante: la mortalité des groupes ne montre aucune corrélation avec le dosage des produits testés, et l'écart avec le groupe témoin n'a rien de significatif.

Restent les photos affreuses, abondamment reprises dans la presse, destinées à marquer les esprits. L'effet est réussi, même si aucune étude ultérieure ne parvient jamais à répéter les curieux résultats obtenus par notre chercheur-militant.

Une étude conduite par un anti-OGM notoire, biaisée dans ses résultats et sa présentation? Qui irait imaginer cela! Pourtant, même du côté du Figaro, la prudence prédomine:

"Il manque des données chiffrées sur les tumeurs et les analyses biochimiques, mais aussi sur le régime alimentaire et l'historique de la souche de rats utilisée", note le toxicologue Gérard Pascal. En outre, contrairement à ce qu'affirme le Pr Séralini de nombreuses études à long terme ont déjà été menées sur des rats et des animaux d'élevage (vaches laitières, porcs, moutons, volailles…) nourris aux OGM. Aucune n'a montré de différence significative.

 

Ce n'est pas totalement surprenant. Tom Sanders, directeur du département des sciences nutritionnelles au King's College de Londres, dévoile la clef de l'énigme:

Les chercheurs n'ont pas fourni de données chiffrées sur la quantité de nourriture donnée aux rats, ni sur leur taux de croissance. "Cette race de rat est particulièrement sujette aux tumeurs mammaires lorsque les ingestions de nourriture ne sont pas contrôlées."

"Les méthodes statistiques sont inhabituelles et les probabilités ne permettent pas de comparaisons multiples. Il n'existe pas de projet d'analyse de données et il semble que les auteurs n'ont retenu que les chiffres les intéressant."

 

Ce ne sont pas des avis isolés: mention spéciale à la TSR pour son reportage équilibré sur les doutes entourant cette étude. Lui aussi mentionne le manque de fiabilité de l'espèce de rat utilisée:

Les soupçons s'accumulent, et ne sont calmés en rien par la réticence de l'auteur à livrer ses données brutes. On ne saura pas davantage si les rats en photo sont des vieillards coriaces ayant dépassé depuis longtemps l'espérance de vie de leur race.

Prendre une souche de rat ayant tendance à développer des cancers avec l'âge et présenter ces derniers comme le résultat d'une consommation d'OGM? Voilà une habile stratégie pour embobiner le chaland!

C'est beau comme du Lyssenko.

 


 

Mise à jour (21 septembre): le sujet provoque une avalanche de réactions sur le Web. Comme le dit un internaute: "L'équipe de M. Séralini comprend une spécialiste de microscopie électronique, un médecin privé à la fois généraliste, acuponcteur, homéopathe... Pas un seul toxicologue ni cancérologue pour une étude qui étudie la toxicologie et le caractère cancérogène d'un OGM, il fallait le faire."

Si certains journaux comme le Matin persistent dans le déni, d'autres se montrent enfin circonspects, tel le journal français Le Monde, peu suspect de sympathie pro-OGM.

Le quotidien brosse un portrait du "chercheur engagé" Gilles-Eric Séralini, et explique surtout les carences - fatales - de l'étude: faiblesses statistique majeures et incompatibles avec les normes scientifiques européennes, aucune indication sur les doses de maïs transgénique délivrées, pas d'analyse poussée des constituants du maïs ni de données chiffrées sur la fréquence des pathologies observées et sur les analyses biochimiques... Et une espèce de rat totalement inappropriée pour une étude de longue durée.

En effet, il est banal que les rats développent des cancers avec l'âge. Les rats utilisés, de la souche dite de Sprague-Dawley, sont les pires à ce sujet: 45 % de ces rongeurs développent cette pathologie, sans la moindre intervention. Ce défaut est connu depuis... 1973. on ne peut donc guère accorder le bénéfice du doute au professeur Séralini. Il a délibérément choisi des rats contractant des cancers quoi qu'il arrive.

Cerise sur le gâteau, l'étude est entre autre financée par le CERES, une association regroupant des acteurs de la grande distribution française (Carrefour, Auchan), qui ont un intérêt tout particulier à promouvoir leur filière Bio, génératrice de marges commerciales supérieures. Vous aviez dit "recherche indépendante"?

N'en jetez plus, la coupe est pleine.

Toutes mes condoléances aux anti-OGM qui ont rapidement rangé tout esprit critique pour embrasser une étude pseudo-scientifique dont les conclusions allaient enfin dans le sens de leurs convictions.

 


 

Mise à jour (28 septembre): Comme on s'en doutait, l'étude OGM de Séralini ne passe pas le test statistique. Ces conclusions sont de de Marc Lavielle, de l'INRIA à Saclay, et du Laboratoire de Mathématiques de l'Université Paris-Sud Orsay, également membre du Conseil Scientifique du Haut Conseil des Biotechnologies - et elles sont limpides:

Le protocole et les outils statistiques utilisés souffrent de graves lacunes et faiblesses méthodologiques qui remettent totalement en question les conclusions avancées par les auteurs.

Une analyse statistique rigoureuse des résultats obtenus lors de cette étude ne met en évidence aucune différence significative de la mortalité des rats dans les groupes contrôle et expérimentaux et aucune différence significative des paramètres biochimiques.

 

Mais de tout cela, on se doutait déjà ; l'étude entière n'est qu'un "coup médiatique" destiné à frapper l'opinion. Le succès est mitigé. En Suisse, les discussions sont en cours mais l'étude Séralini, bien que pour le moins controversée, a évidemment été reprise dans les discussions pour prolonger un moratoire sur les OGM (j'adore le paradoxe du "les gens n'achèteraient probablement pas d'OGM, alors interdisons-les!")

Côté UE, l'étude n'a pas fait bouger les lignes; il faut dire qu'elle s'adresse avant tout à un public français convenablement travaillé par les médias, et à une classe politique résolument arc-boutée contre les OGM: il n'y a donc pas beaucoup de changement à attendre à prêcher des convaincus.

19 septembre 2012

Romney en flagrant délit de sincérité

Il est des impairs à ne pas commettre en période électorale américaine: perdre son sang-froid par exemple. Ou dire la vérité. Pour avoir commis ce triste délit, Mitt Romney est aujourd'hui démoli avec gourmandise par des médias qui, avouons-le franchement, n'ont jamais rien fait d'autre que de rouler pour Obama.

Le crime remonte au mois de mai, alors que M. Romney n'était pas encore officiellement le poulain du camp républicain. Au cours d'une soirée privée de récolte de fonds, le candidat s'est lancé dans certaines considérations avec un niveau de franchise plus élevé que ce à quoi les déclarations publiques nous habituent - alors même qu'il était filmé en caméra caché par une source de Mother Jones, journal engagé à gauche.

Aujourd'hui, selon un timing minuté pour nuire au maximum au candidat, les séquences sont diffusées petit à petit. Nous n'en avons pour l'instant que deux, d'autres suivront peut-être. La première est liée à la "mentalité d'assisté" des électeurs démocrates:

"47% [des électeurs] voteront pour le président [Obama] quoi qu'il arrive. Il y a 47% des gens qui sont avec lui, qui dépendent du gouvernement, qui pensent qu'ils sont des victimes, qui pensent que le gouvernement doit s'occuper d'eux, qui pensent qu'ils ont le droit d'avoir accès à une couverture santé, à de la nourriture, à un toit, à tout ce que vous voulez."

"Ces gens pensent que c'est quelque chose qui leur est dû. Que le gouvernement devrait le leur donner. Et ils voteront pour [Obama] quoi qu'il arrive. Ce sont des gens qui ne paient pas d'impôts."

 

Où est le scandale, au juste? Le clientélisme est à la base de toute politique socialiste. Redistribuer les richesses des autres est le fondement même de l'Etat-providence, et à une époque les partisans de ce genre de programme (qui prétendaient bien entendu que c'était à des tiers, et non à eux-mêmes, qu'il s'agissait de venir au secours) en tiraient même une certaine fierté.

Evidemment, nous avons dépassé ce stade depuis très longtemps, et la plupart des gens ont bien compris aujourd'hui que la définition correspond surtout à une posture morale, quand il ne s'agit pas de vol pur et simple. Dans la pratique, l'argent finit bien plus souvent dans les poches des intermédiaires et de la bureaucratie, les "aidants", que dans celles des "aidés", qui ne s'en sortent pas. Ce n'est pas pour rien qu'en France comme ailleurs le PS est surtout le parti des fonctionnaires, guère celui des ouvriers ou des plus pauvres.

Comme le disait Margaret Thatcher: "Je n'ai jamais oublié que l'objectif inavoué du socialisme – municipal ou national – était d'accroître la dépendance. La pauvreté n'était pas seulement le sol nourricier du socialisme: elle en était l'effet délibérément recherché."

Toutefois, les "47% de votants démocrates incompressibles" mentionnés par Mitt Romney reposent sur une erreur d'appréciation:

[Les] non-assujettis à l'impôt sur le revenu ne sont pas tous des citadins à faible revenu vivant des bons alimentaires, des aides au logement et d'autres programmes sociaux traditionnellement soutenus par les démocrates.

Beaucoup sont des retraités et des électeurs blancs issus de la classe ouvrière qui se montrent méfiants à l'égard du rôle de l'Etat qu'ils jugent parfois de nature à menacer leurs libertés individuelles.

Cette méfiance les incite naturellement à se montrer conservateurs politiquement et à voter pour le parti républicain bien qu'ils soient bénéficiaires des aides sociales.

 

On pourrait encore rajouter les anciens combattants ou les étudiants. Mitt Romney n'a donc pas à convaincre l'intégralité des 53% restants pour l'emporter, heureusement pour lui.

La deuxième "révélation" de Mother Jones concerne le conflit israélo-palestinien.  Là encore, le candidat républicain accuse les Palestiniens de ne pas vouloir la paix avec Israël - ce qui est, là encore hélas!, la plus stricte vérité. Que ce soit le Fatah ou le Hamas, leur objectif ultime n'a jamais été de vivre en paix dans un territoire (pas plus Gaza que la Cisjordanie) mais bien l'élimination physique de tous les juifs de Palestine, femmes et enfants compris. Ils n'ont jamais renoncé. Toute avancée vers la paix sera impossible tant qu'ils ne lâcheront pas cet objectif. Le "dialogue" israélo-palestinien ayant tourné depuis longtemps à la mascarade, pourquoi pousser Israël à la moindre concession face à des gens qui ne lui reconnaissent même pas le droit à l'existence?

Les éditorialistes sont prompts à s'indigner devant la position de M. Romney sur le Moyen-Orient, mais ils oublient que celui-ci a été publiquement soutenu par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, un fait sans précédent, qui pourrait avoir un effet sur le puissant lobby juif américain. Sachant qu'Obama pourrait l'emporter en novembre, la prise de risque en dit long sur l'état des relations entre Israël et l'administration démocrate.

En fin de compte, si la sincérité et le bon sens de Mitt Romney (bien que capturés par caméra cachée) sont des faiblesses naturellement exploitées à des fins partisanes, l'effet politique n'est peut-être pas si grand que ce que les médias pourraient espérer. En privé, Mitt Romney apparaît comme un individu animé de convictions plus profondes que ce que ne laissent transparaître les insipides spots de campagne.

En outre, la "dégringolade" du candidat dans les sondages peine à se matérialiser. La moyenne des principaux sondages réalisés ne donne que 3 points d'avance à Obama.

Mitt Romney est peut-être un candidat républicain maladroit, peu séduisant, fade, médiocre même, mais il dispose d'un terrible avantage sur le président sortant: il n'a pas à défendre un bilan économique catastrophique.

Alors que l'échéance électorale se rapproche, les électeurs pourraient bien oublier les polémiques superficielles pour se rappeler leur situation personnelle déplorable sous le régime du président Obama. Comme pour l'élection de François Hollande en France face à Nicolas Sarkozy, les Américains pourraient voter non par adhésion, mais simplement par rejet du candidat sortant.

11 septembre 2012

La grande classe de Libération

La une de Libération d'hier fait parler d'elle, et pour cause: le Voici de la gauche française bat de nouveaux records de médiocrité vindicative à l'encontre de Bernard Arnault:

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La phrase est un détournement de la fameuse réplique "Casse-toi pauvre con!" de Nicolas Sarkozy. Mais si le Président français s'était fait surprendre à l'image avec une saillie aussi improvisée que vulgaire contre un homme qui refusait de lui serrer la main, la couverture d'un quotidien d'audience nationale élaboré par une rédaction n'est pas la même chose. Bernard Arnault ne s'y est pas trompé et a immédiatement porté plainte contre Libération pour "injures publiques". Même en s'essayant tardivement à l'humour, le quotidien de gauche échappera difficilement à une condamnation.

De quoi serait coupable M. Arnault pour mériter pareil qualificatif? Le fait est que, jusqu'à preuve du contraire, il n'a pas volé sa fortune. Il l'a obtenu à travers des clients que nul ne forçait à acheter ses produits. Année après année, ses entreprises ont payé les impôts légaux, lui l'impôt sur le revenu, l'ISF, la TVA, la CSG et tous les innombrables prélèvements imaginés par l'Etat français, y compris les charges salariales pesant sur les milliers d'employés de LVMH. Le groupe génère des milliards de revenus fiscaux.

Sur le mérite des uns et des autres, François Fillon, sur Europe 1, a eu les mots justes:

"Qui est le plus patriote dans ce pays? Est-ce que c'est quelqu'un qui a créé des milliers d'emplois, qui paie et fait payer des milliards d'euros d'impôts, quelqu'un dont on admire le travail partout dans le monde ou ceux qui écrivent ces papiers?"


Reste à aborder la demande de nationalité belge par le patron du groupe LVMH. Cette manoeuvre à but fiscal s'inscrirait en opposition à la ligne de "l'effort" réclamée par le Premier Ministre Jean-Marc Ayrault:

"En France, on sait qu'il y a des efforts à faire pour réussir le redressement du pays, on sait qu'il y a une attente très forte pour que cet effort soit justement réparti."


Justement réparti? Si seulement! On cherchera en vain la "juste répartition" de l'effort au niveau du train de vie de l'Etat, par exemple. Trente ans que davantage d'impôts sont réclamés aux Français sans jamais que l'Etat ne parvienne ne serait-ce qu'à l'équilibre budgétaire!

La justice fiscale est à la justice ce que la musique militaire est à la musique. Le mode de pensée socialiste prévalant en France est encore resté bloqué aux premières lunes du marxisme: les riches, coupables de l'histoire au travers du prisme de la lutte des classes, doivent être sacrifiés sur l'autel de la collectivité, la méthode fiscale étant un outil tout à fait approprié.

L'exil fiscal représente évidemment une faille dans leurs plans. Le Mur de Fer qui a scindé l'Europe pendant la guerre froide n'était pas destinée à empêcher les gens de rentrer, mais bien de s'enfuir, dans une application très concrète du socialisme réel.

Pourtant, on cherchera en vain en quoi les actes de M. Arnault auraient quoi que ce soit d'illégal, ou même d'immoral. La critique est d'autant plus amusante qu'elle vient de ceux qui clament à tout crin que tout individu a le droit d'émigrer dans un autre pays pour y chercher un avenir meilleur. A ce qu'il semble, comme dans toute bonne utopie, certains sont plus égaux que d'autres.

Le pire dans cette affaire est que Bernard Arnault a plusieurs fois insisté pour affirmer qu'il était et resterait fiscalement domicilié en France, et continuerait à payer ses impôts dans l'Hexagone. D'aucuns affirment que sa démarche serait liée à un "projet d'investissement sensible", peut-être lié à la législation belge elle-même. Peu de gens ont cru à cette déclaration - et pas que dans les couloirs de Libération - et ajoutent aux insultes l'accusation de mensonge.

Réalisent-ils seulement qu'à agir ainsi, ils donnent une excuse en or à M. Arnault pour faire exactement ce qu'ils lui reprochent? Après un tel déferlement de haine, le richissime homme d'affaire français aurait beau jeu d'annoncer son exil fiscal en Belgique. "Ma démarche de double nationalité sert une démarche personnelle engagée depuis plusieurs mois, et ne doit faire l’objet d’aucune interprétation politique", avait-il expliqué avant l'affaire. Aujourd'hui, alors que cette interprétation politique lui est imposée, il aurait tort de continuer à se sacrifier fiscalement pour une telle brochette d'ingrats.

C'est sans doute la meilleure leçon à leur rendre.