26 juin 2014

Les comploteurs

La SonntagsZeitung révèle le pot-aux-roses le 22 juin: en collaboration avec le Département de Justice et Police de la socialiste Simonetta Sommaruga, la Chancellerie fédérale a mandaté un groupe de travail "Democrazia Vivainta" - Démocratie Vivante, en romanche - pour réfléchir à une réforme du système politique helvétique.

Un groupe de travail secret.

democrazia vivainta,droits populaires,manoeuvres politiquesSon but? Trouver un moyen de juguler la multiplication des initiatives populaires acceptées par le peuple. "Les initiatives populaires sont devenues un instrument de pouvoir", explique un extrait de procès-verbal confidentiel.

Les propositions vont donc dans le sens d'une diminution du pouvoir du peuple sur la conduite de la politique. Par exemple, une augmentation du nombre de paraphes requis pour valider une initiative, ou un temps raccourci pour les réunir.

Si la multiplication des initiatives populaires pose problème, l'augmentation du nombre d'initiatives acceptées cause encore davantage de souci. Il faut donc non seulement réduire le nombre des initiatives populaires mais aussi leur portée. Pour ce faire, rien ne vaut le passage sous les fourches caudines d'une compatibilité avec un "droit international" aussi indéfini que changeant...

Je me suis déjà exprimé sur la volonté permanente des élites politiques suisses de se couper du peuple. Le Conseil Fédéral est l'incarnation la plus emblématique de ce sentiment ; à sa décharge, il ne doit sa nomination qu'à ses pairs de la classe politique. Son mépris est donc plus compréhensible à défaut d'être excusable.

Il existe déjà une Commission des institutions politiques parfaitement officielle au sein du Conseil National et chargée de telles réflexions. Ironie de l'histoire, sa présidente socialiste Cesla Amarelle précise que "la voie que semble suivre le groupe de réflexion n’est pas celle voulue par la commission." Membre de la même commission et président du PLR, Philipp Müller ne fait pas dans la langue de bois: "Il est indigne de la démocratie qu’un petit groupe échafaude en secret de tels plans douteux." Sans doute ne parlait-il pas de la nuit précédent les élections au Conseil Fédéral...

Les commentaires des lecteurs vont bon train (exemple sur 20 minutes). Cherchant à éteindre l'incendie, la Chancellerie se fend le 24 juin d'un communiqué officiel minimisant l'affaire:

Les auteurs d'articles publiés le 22 juin 2014 par la SonntagsZeitung insinuent que la Chancellerie fédérale aurait prévu de s'en prendre aux droits populaires. La Chancellerie fédérale est compétente en matière de droits politiques. (...) L'institution d'un groupe de réflexion est une pratique normale, qui n'a rien de secret.


Le communiqué joue sur les mots: l'existence et la composition du groupe de réflexion étaient effectivement tenues secrètes jusqu'aux révélations de la SonntagsZeitung, et ce n'est pas parce qu'une pratique existe qu'elle est défendable. Face à l'impossibilité de cacher plus longtemps la composition du groupe, la Chancellerie alla jusqu'à se fendre d'une liste de présence des personnes concernées: hauts fonctionnaires et universitaires à tous les étages! Seules deux personnes semblaient vaguement provenir du secteur privé, et encore, dans des entreprises lourdement impliquées dans des mandats avec l'Etat. On imagine la diversité d'opinion! Les fuites évoquaient d'ailleurs un quinze personnes alors que la liste n'en mentionne que treize, il n'est donc pas certain qu'elle soit complète.

Les cachotteries de l'administration fédérale ne s'arrêtent pas là. Le groupe du réflexion de la Chancellerie fédérale a été instauré "à la mi-janvier 2014", soit avant l'acceptation par le peuple de l'initiative du 9 février contre l'immigration de masse qui a causé tant d'inconfort aux élites de Berne. L'effet précède la cause... Quant à fonder un groupe en secret avec des participants à l'identité elle aussi secrète, il faut malheureusement relever que l'administration n'en est pas à son coup d'essai.

Il ne fait aucun doute que Mme Sommaruga était parfaitement au courant de ce groupe de travail, plusieurs cadres du Département Fédéral de Police et Justice étant invités aux séances. En revanche, il n'y a aucun collaborateur du Département Fédéral des Affaires Étrangères de M. Burkhalter, ce qui est plutôt étonnant lorsqu'on évoque les conflits entre le droit intérieur et le droit international. La Chancellerie botte là encore en touche en rappelant la répartition des compétences entre les différents services fédéraux, mais sans expliquer pourquoi tous ceux qui devaient être impliqués ne l'ont pas été.

A ce stade, il est difficile de qualifier précisément ce que cette affaire recouvre. Tant que le Parlement ne s'est pas penché sur l'affaire, on ne sait pas si la Chancellerie a outrepassé ses compétences ou versé des salaires de complaisance, mais l'ensemble laisse indéniablement une impression de malaise. On a le sentiment que l'administration complote à huis-clos des astuces pour mieux s'affranchir des contraintes liées au système démocratique helvétique.

La Chancellerie admet finalement que les éventuelles propositions concrètes devraient suivre la voie ordinaire, le cas échéant soumises à référendum: c'est finalement le dernier obstacle sur la voie du progrès et de la félicité éternelle...

Un jour quelqu'un à Berne pourrait finir par avouer ouvertement le sentiment répandu selon lequel le peuple est trop irresponsable pour avoir le droit de vote sur les questions importantes. Tous les politiciens vous le diront: Élire des représentants, d'accord, mais ensuite, qu'on les laisse agir!

Espérons que les citoyens n'acceptent jamais de leur donner un chèque en blanc ; mais la survie continue de la démocratie directe implique une surveillance vigilante face à une classe politique et une administration n'hésitant pas à agir dans l'ombre.

13 mai 2014

Ukraine, minuit moins cinq

Ce dimanche 11 mai, la population de l'Est de l'Ukraine était invitée à décider du projet d'autonomie du Donbass, région composée des provinces de Donetsk et de Lougansk. 7,3 millions de personnes étaient appelées aux urnes. L'objectif était de se prononcer sur la "souveraineté étatique" de ces républiques autoproclamées et entériner la rébellion qui perdure depuis des semaines.

ukraine,russie,guerre,manoeuvres politiquesLe oui l'a emporté à 89% à Donetsk et à 94% à Lougansk. Le taux de participation a atteint 75%.

Riche de sa longue tradition de mépris pour la démocratie, l'Union Européenne s'empressa de décréter par la voix de Catherine Ashton, porte-parole de sa diplomatie, que les résultats ne valaient rien. On le sait, en Europe et jusqu'en Suisse, les décisions populaires ne comptent pas lorsque leur résultat n'est pas convenable, auquel cas le choix réel se décide entre l'oubli pur et simple du scrutin, ou sa répétition à une date ultérieure jusqu'à ce que la bonne réponse sorte des urnes.

Pas un journaliste pour faire remarquer à Mme Ashton qu'elle est encore moins légitime que la décision des pro-russes en Ukraine, n'ayant été élue par personne.

A Kiev, capitale d'un pays en déliquescence conquise par des révolutionnaires aux accointances troubles, le ministère des affaires étrangères du régime fantoche prétendit que le référendum était "juridiquement nul" et n'aurait "aucune conséquence juridique pour l'intégrité territoriale de l'Ukraine". Il y a des humoristes qui s'ignorent.

Oleksandr Tourtchynov, président par intérim avec lui-même, annonça quant à lui que cette consultation n'était qu'une "farce criminelle" financée par la Russie. M. Tourtchynov ne vise que le maintien de l'ordre jusqu'au 25 mai, environ et la farce criminelle de sa propre réélection financée et adoubée par l'UE.

Là encore, pas un journaliste pour lui demander par qui il avait été élu.

La démocratie ukrainienne est si belle que chacun s'en réclame tant qu'il se charge du scrutin. Mais une communication décente implique un minimum de cohérence: si l'Est rebelle de l'Ukraine est trop proche de la guerre civile pour organiser dans le calme un vote le 11 mai sur quelque objet que ce soit, on ne voit pas très bien par quel miracle il serait capable d'atteindre exactement le même objectif deux semaines plus tard pour une prétendue élection présidentielle.

On comprend bien le message en filigrane: il y a les bons scrutins (la présidentielle) et les mauvais (l'indépendance). M. Tourtchynov a brillamment gagné ses galons de grand démocrate européen.

D'où une supposition: M. Tourtchynov préparait peut-être une consultation populaire au cours de laquelle la situation à l'Est aurait été tellement confuse que les votes de la région n'auraient pu être décemment comptabilisés. On peut tracer le lien avec la guérilla incohérente qu'infligent actuellement quelques commandos ukrainiens aux villes de l'Est. Malheureusement pour lui, les insurgés pro-russes lui coupèrent l'herbe sous le pied avec une grande intelligence en procédant à leur propre consultation avant cette date, dans le calme, et avec des résultats remarquables.

Bien entendu, il n'y avait pas "d'observateurs internationaux" de l'OSCE, nous dit-on. Depuis quand leur présence est-elle le gage de quoi que ce soit? En verra-t-on dans les banlieues françaises pour les élections européennes? Combien en aurait-il fallu pour surveiller les votes de sept millions de personnes? Quelle garantie aurait pu avoir la population locale de leur objectivité à eux?

Retenons bien tous les reproches adressés aux indépendantistes de l'Est afin de voir de quelle légitimité l'élection présidentielle pourra se prévaloir...

En réalité, peu importe ses imperfections et la mauvaise foi de ceux que son résultat dérange, le scrutin du 11 mai marque un tournant décisif dans l'effondrement de l'Ukraine. Depuis, nous pouvons conclure deux choses.

ukraine,russie,guerre,manoeuvres politiques1. Moscou ne fait pas tout. Ancien du KGB, Vladimir Poutine est un président manipulateur et sans le moindre scrupule, mais l'ampleur de la fraude nécessaire pour organiser un faux scrutin avec un résultat pareil est inenvisageable. Les médias russes offrent un éclairage particulier de la crise ukrainienne, dira-t-on poliment, mais celui-ci se compare largement à la désinformation continuelle des médias d'Europe de l'Ouest sur la même crise, dont l'épisode récent des vrais-faux espions de l'OSCE est le plus emblématique.

La Russie a une armée, des forces spéciales et des services secrets, mais rien qui suffise à investir une zone de cent mille kilomètres carrés et des villes de plusieurs milliers d'habitants sans que personne ne puisse prouver leur implication, ni susciter la moindre riposte locale. Il faut se rendre à l'évidence, la population pro-russe - ou amenée à le devenir face aux pitoyables rodomontades de Kiev - rejoint de son plein gré le giron de la Russie.

2. La guerre va éclater. Aucun Ukrainien ne veut d'une guerre civile, mais les dirigeants autoproclamés de la place Maïdan en ont décidé autrement. Fort de l'appui qu'ils pensent tirer de l'Union Européenne et des Américains, il ne laisseront probablement pas les provinces de l'Est leur échapper. Les tentatives de restaurer une armée de conscription ont lamentablement échoué? Peu importe, ils utilisent désormais des mercenaires de l'ex-Blackwater. Les prêts du FMI arrivent à point nommé pour payer la solde...

L'embrasement du conflit semble déjà écrit. Une montée en puissance progressive de la riposte de Kiev contre ce qui est qualifié de "principaux foyers d'insurrection terroriste" ; des débordements et quelques tueries de civils plus ou moins accidentelles amenant les dirigeants des provinces séparatistes à implorer l'aide de Moscou ; Vladimir Poutine répondant à cet appel, sachant qu'il est impensable pour les Russes d'assister au massacre de compatriotes de langue et de culture juste à leur frontière. Les militaires du Kremlin entreront dans l'Est de l'Ukraine, accueillis comme des libérateurs...

Sur la version ukrainienne de l'horloge de la fin du monde, il est minuit moins cinq, minuit étant le déclenchement d'une guerre.

A ce stade, on voit mal comment quiconque pourrait l'empêcher.

30 avril 2014

Heureux comme un pédophile suisse

L'avenir des pédophiles en Suisse semble quelque peu compromis avec les sondages donnant victorieuse l'initiative de la Marche Blanche "pour que les pédophiles ne travaillent plus avec des enfants". 74% des personnes interrogées glisseraient un Oui dans l'urne. Mais c'est oublier un peu vite que les pédophiles - et en particulier les pédophiles récidivistes - sont défendus avec acharnement par une bonne partie de la classe politique.

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17 mars 2014

Tempête dans un verre d'eau à Renens

Lors de la séance du Conseil communal de Renens du jeudi 13 mars, l'extrême-gauche quitta la salle sur un mouvement d'humeur lors de la prise de parole par un membre de l'UDC. L'épisode eut lieu à la toute fin de la séance, lors du dernier point de l'ordre du jour (questions, propositions individuelles et divers).

Le "clash" est perceptible sur la retranscription vidéo de la séance  (point 17, vers 2:28:30) et donna lieu à une mention dans l'édition de 24 Heures du lendemain:

Fin de séance houleuse, hier soir, au Conseil communal de Renens. Après plus de deux heures de débats est arrivé le point dédié aux questions.

Un élu UDC s'est alors lancé dans une série d'interrogations destinées à la Municipalité. Mais, alors qu'il avait encore la parole, le groupe POP (majoritaire à Renens) dans sa très grande majorité, a décidé de quitter la salle.


Ce résumé factuel aura été suivi d'un second article dans l'édition papier de samedi dans laquelle la transcription malheureusement partielle de mes propos m'amène à écrire ce billet.

Ce soir-là, notre conseiller communal Joâo-Batista Domingos fut donc la cible d'un certain nombre d'attaques gratuites, une première salve ayant trait à son rapport de commission sur lequel, pourtant, aucun conseiller ne trouva à redire pendant le délai imparti à la relecture. Saluons l'honnêteté de M. Alberto Mocchi, des Verts, qui releva ce point à la tribune.

depart_cc_renens.pngPlus tard, M. Domingos intervint au sujet du traitement de son préavis et à l'incendie d'un abri accordé par la municipalité à un sans-abri, entraînant la mort de ce dernier.

La gauche de la gauche n'entendit pas les propos de M. Domingos. Elle quitta bruyamment la salle dès le début de son intervention, laquelle ne fut ni longue, ni hors-sujet.

La séance du conseil communal ayant été rapide, il n'était pas spécialement tard non plus (malgré la regrettable erreur d'interprétation de l'incident en ce sens par le Président du Conseil).

Comment expliquer ce geste?

M. Domingos suscite une irritation particulière au sein de l'extrême-gauche de Renens. Il ne cadre pas avec ses idées préconçues sur les membres de l'UDC. Est-ce dû à sa couleur de peau? La sympathie naturelle qu'il inspire? Sa nationalité angolaise? Ses études de philosophie qui lui permettent aisément de rétorquer quelques vérités à de nombreux apprentis-théoriciens du marxisme? Seule une introspection approfondie des "Fourmis rouges" permettrait de le savoir!

Pour ma part, je salue son amour de notre pays et de son système démocratique et je suis fier de le compter parmi nos membres, peu importe l'opinion que le Parti Ouvrier Populaire vaudois peut avoir de lui.

Il est rare de voir un parti politique quitter une séance. Exprimé à l'encontre d'une minorité, le geste se transforme en insulte. J'eus l'occasion d'en être témoin le soir même alors que plusieurs conseillers communaux d'extrême gauche me lancèrent leurs invectives en quittant la salle.

Rien n'empêchait un élu de prendre la parole après M. Domingos pour réagir à ses propos, dire tout le bien ou tout le mal qu'il en pensait, les commenter, répondre, susciter la discussion - ce à quoi sert une assemblée en fin de compte! Mais ces gens ne voulaient pas d'un débat. Ils souhaitaient quitter la séance en faisant un éclat, mêlant la démonstration de force à l'expression de leur mépris.

Je ne suis pas sûr que le message soit bien passé d'ailleurs, car la réaction évoque plus l'irritabilité et le caprice que quoi que ce soit d'autre. Se retirer d'une assemblée démocratique est un acte politique fort qui ne peut se justifier que lorsque les bornes de l'inacceptable ont été franchies, une situation aux antipodes de cette séance du Conseil Communal.

Aussi, je crois aussi volontiers à une autre hypothèse: que cette sortie pleine de mauvaise foi ait été moins liée à des motifs politiques qu'à la volonté de se trouver une excuse pour voir la fin du match de playoff entre Berne et Lausanne qui se jouait au même moment!

Mais ça, aucun protestataire n'osera jamais l'admettre...

24 février 2014

Cette Ukraine dont personne ne veut

Vladimir Poutine avait-il un sourire crispé à la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques d'hiver de Sotchi? Difficile à dire, tant le vieux requin russe a l'habitude de se contenir.

Les jeux olympiques ont été un indéniable succès - non seulement sur le plan sportif, mais aussi sur le plan de l'image de marque, unique raison d'être de la manifestation. Poutine s'est investi personnellement pour ces jeux. Il souhaitait donner à la Russie une marque de grandeur et de respectabilité à la hauteur de son engagement.

vladimir poutine,ukraine,russie,manoeuvres politiquesIl n'avait certainement pas prévu que 24 heures plus tôt des manifestants hostiles à la Russie renverseraient le gouvernement pro-russe d'Ukraine, alors que tous les projecteurs du monde braqués sur la Russie l'empêcheraient d'arborer toute autre attitude que son visage de cire habituel. Un chapitre de plus à écrire dans le grand livre des griefs de la Russie contre le monde entier.

La façon dont le dirigeant se serait fait cueillir est d'autant plus remarquable qu'elle renvoie à sa propre invasion militaire de la Géorgie, dûment planifiée en 2008 au beau milieu des Jeux Olympiques de Pékin. Une revanche du Karma?

Viktor Ianoukovitch, président ukrainien déchu, n'était certes pas un valet de Moscou ; pro-russe mais méprisant Poutine, il n'aurait sans doute pas offert le voyage aux chars russes pour une "normalisation" de la situation, style soviétique. Mais, opportuniste en diable, il restait malgré tout la meilleure carte dans la main du Kremlin. En tenant encore un peu au pouvoir il aurait pu appeler au secours en dernière extrémité, donnant au président russe l'excuse tant attendue pour intervenir ouvertement. Las! Il négocia trop tôt pour s'enfuir ensuite. Toute intervention russe sera désormais plus difficile à justifier, ou réclamera de laisser pourrir la situation ukrainienne à un niveau dangereux pour l'Europe de l'Est.

Reste à savoir quoi faire de l'Ukraine - question lancinante pour quiconque souhaite se pencher sur le lit de mort d'une nation en voie d'effondrement.

Personne pour souhaiter conduire la locomotive du train fou? Quand même Ioulia Timochenko annonce quelques heures après sa libération qu'elle n'est pas intéressée par le poste de premier ministre, on est en droit de s'interroger. Faut-il que la situation soit critique pour que même des oligarques renoncent à un pouvoir offert en cadeau!

Et la situation est, à tous points de vue, désastreuse. Les tensions sont à leur comble entre l'ouest ukrainophone et nationaliste et l'est russophone et russophile. Deux tiers / un tiers de 46 millions d'habitants - et d'innombrables régions où ils se côtoient et qui seront les premières à sombrer dans un chaos sanglant si une étincelle venait à mettre le feu aux poudres.

Sauver l'Ukraine? La question est autant "qui pourrait le faire" que "qui en aurait les moyens". L'Ukraine est virtuellement en faillite comme sa compagnie gazière Naftogaz. Le régime de Ianoukovitch ne tenait qu'avec la promesse russe d'une ristourne massive sur le prix du gaz et d'un crédit de 15 milliards de dollars - une somme astronomique qui pourrait avoir fait reculer Poutine au dernier moment, sachant que la Russie n'est elle-même pas en grande forme. Les Européens, eux, ne mettaient sur la table que 610 millions d'euros et invoquent le FMI comme une divinité païenne. Quant aux Américains, ils affichent leur clairvoyance habituelle en pensant que l'ONU pourra recoller les morceaux.

vladimir poutine,ukraine,russie,manoeuvres politiques,viktor ianoukovitch,ioulia timochenkoL'Europe est trop ruinée pour la soutenir. Les Etats-Unis sont trop loin de leur sphère d'influence. Quant à la Russie... A-t-elle les moyens de se payer l'Ukraine entière ou Poutine préférera-t-il simplement agrandir son pays de la partie russophone? A moins qu'il ne laisse l'Ukraine sombrer pour de bon dans un premier temps, histoire de montrer aux autres Républiques de l'ex-Union soviétique les conséquences d'une rébellion contre des régimes favorables à Moscou.

Difficile de prédire l'avenir de l'Ukraine, sauf à déclarer qu'il est sombre. Dans le meilleur des cas, nous aurons droit à une faillite en bonne et due forme, avec ses conséquences incertaines sur la finance mondiale et l'approvisionnement en gaz de toute l'Europe de l'Est. Dans le pire, une nouvelle guerre civile aura lieu à quelques heures de vol de capitales européennes si fières, pensent-elles, de dessiner le destin du continent.

Aujourd'hui, chacun s'attache à exprimer sa "préoccupation" sur la situation en Ukraine. Pourtant, personne, pas même les Ukrainiens, ne semble croire que le pays survivra longtemps sous sa forme actuelle.

11 février 2014

Leçons du 9 février

Depuis dimanche soir, la Constitution Fédérale est agrémentée d'un nouvel article sur l'immigration demandant l'établissement d'une limite supérieure annuelle au nombre des nouveaux venus, et comme condition à l'octroi d'un permis d'établissement "la demande d'un employeur, la capacité d'intégration et une source de revenus suffisante et autonome."

Rien que du bon sens, en somme.

Je suis un immigré. En Suisse depuis quinze ans, je suis arrivé à l'époque des quotas ; je n'en suis pas mort. Mais venant d'une France dévastée par des décennies d'ouverture au tout-venant, je connais les conséquences d'une immigration irréfléchie. Je ne peux donc que saluer la sagesse et la clairvoyance des citoyens, au-delà des intérêts d'une économie incapable d'intégrer le long terme dans l'équation. Leur courage aussi, car il en fallait du courage pour oser voter Oui le 9 février. Ne nous avait-on pas promis d'innombrables souffrances en cas de "mauvais choix"? En attendant, la croissance 2014 est révisée à la hausse...

udc,manoeuvres politiques,démocratieBeaucoup de gens hors de Suisse ont mal compris le texte de l'initiative, par exemple Rama Yade. La conseillère régionale UDI d'Île de France s'est sentie obligée de souligner que "200'000 Français qui travaillent en Suisse vont se retrouver sur le carreau". L'émotion, sans doute. Mais si on se donne la peine d'aller au-delà de l’anecdote, l'incompréhension des politiciens européens est inévitable puisqu'elle renvoie à leur propre surdité. De peur d'entendre le peuple, aucun d'entre eux ne serait prêt dans le moindre pays à mettre au vote une proposition comme celle de l'UDC. La démocratie les effraie au plus haut point. C'est en cela, et rien d'autre, que la décision helvétique du week-end est "regrettable". Comme le résume Zerohedge:

La Commission européenne regrette l'approbation de l'initiative introduisant une limite quantitative à l'immigration. Cela va à l'encontre du principe de libre-circulation des personnes entre l'Union Européenne et la Suisse.

Plus important encore, cela va à l'encontre du principe central de l'UE d'ignorer les décisions démocratiques comme le savent toutes ces nations européennes écrasées sous la planification, contrôlées par des banques et insolvables - seuls quelques "bons" bureaucrates non-élus savent ce qui est le mieux pour tout le monde. En tant que tel le vote démocratique doit toujours être ignoré, en particulier lorsqu'il va à l'encontre des thèses prêchées par les politiciens, les banquiers centraux et, bien sûr, Goldman Sachs.


L'insolente velléité d'indépendance de la Suisse a valeur d'exemple. Elle pourrait déteindre sur d'autres peuples de l'Union car la colère gronde au Royaume-Uni, au Danemark ou en France. C'est l'unique souci des élites. Croire qu'il se soucient un instant des difficultés d'installation en Suisse de leurs ressortissants tient de la plaisanterie - ils ne sont même pas capable de comprendre les raisons pour lesquelles ils partent. D'ailleurs, pourquoi faudrait-il s'inquiéter du sort d'ingrats refusant le paradis européen?

L'Europe aboie beaucoup mais mord peu: elle s'en voudrait de punir une classe politique helvétique acquise à sa cause. Du point de vue Bruxellois, les élites de la Suisse sont aussi victimes de la votation de dimanche. Elles expieront la reculade sur la libre-circulation en accordant servilement à l'UE des concessions encore plus humiliantes sur le reste. Voilà la "renégociation" qui attend la Suisse.

La rupture entre le peuple et sa classe politique est tout aussi criante en Suisse. Comme de plus en plus souvent, l'UDC a gagné seule contre tous. On peut y voir la marque d'un certain succès, c'est vrai, mais aussi d'un manichéisme inquiétant. Comment tolérer une seconde l'alliance impie entre autorités fédérales, autorités cantonales, organisations faîtières de l'économie, syndicats, médias et tous les partis politiques hors UDC alors que le texte a rassemblé plus de la moitié des électeurs?

Si la collusion contre-nature a explosé en vol devant le résultat des urnes, ce qui est certes agréable, le fond du problème subsiste: le pluralisme politique est en voie de disparition en Suisse. Comme dans d'autres pays, les choix deviennent binaires et le débat démocratique dégénère en invectives. L'anathème est la bouée de sauvetage des gens sans arguments.

Les implications dépassent largement une ambiance de campagne détestable. Le gouffre se creuse entre les décisions populaires et les orientations des autorités ; il est le reflet d'une classe politique avide de prendre dans les travées du Parlement une revanche sur les urnes. L'UDC l'emporte devant le peuple mais les anti-UDC décident des lois d'application. Ils tiennent les leviers de l'exécutif et du judiciaire et modèlent la Suisse à leur image.

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Il est peut-être plaisant dans une discussion mondaine de clamer qu'on est "pour l'initiative mais pas l'UDC", tant on a dressé le citoyen à ne pas choisir ce parti. Mais le citoyen doit aussi comprendre qu'avec cette posture, à chaque élection il met au pouvoir des gens qui n'auront de cesse de trahir la volonté populaire qu'il s'est donné la peine d'exprimer en votation.

Regardez les conseillers fédéraux, eux-mêmes émanation de l'Assemblée Fédérale, et demandez-vous combien d'entre eux sont pour l'adhésion à l'Union Européenne, pour la libre-circulation, contre le renvoi des criminels étrangers, contre l'internement à vie des criminels dangereux. N'y a-t-il pas un léger problème de représentativité?

Pour garder un sens au débat démocratique, le centre et la gauche doivent écarter de leurs partis les barons du dogmatisme, les donneurs de leçon sourds à la réalité et autres idéologues acharnés dont la posture pavlovienne anti-UDC tient lieu de réflexion politique. Oui aux valeurs, non à l'intransigeance bornée. Il faut retrouver le sens du compromis, du dialogue et de l'intérêt général dans les préoccupations que la population exprime à travers les initiatives.

La tâche est immense mais l'avenir du débat démocratique en Suisse est à ce prix. Les électeurs ont la lourde responsabilité de régénérer la classe politique suisse, faute de quoi les camps en présence se résumeront à "l'UDC" ou "Tous les autres". Est-ce ce que nous voulons?