04 septembre 2012

ADM irakiennes, la tentation de réécrire l'histoire

"Blair et Bush devraient être jugés pour mensonge." Le point de vue exprimé dans l'Observer britannique par Monseigneur Desmond Tutu a immédiatement bénéficié d'un écho retentissant, que ce soit à travers le Figaro, Libération ou Le Monde en France ou le Matin ou 24Heures en Suisse.

desmond-tutu.jpgComment expliquer l'espace médiatique soudainement libéré pour l'archevêque sud-africain? Certes, le Nobel de la Paix 1984 a été proclamé "conscience morale" de l'Afrique du Sud, donnant lieu à une véritable hagiographie sur Wikipedia, où ne sera pas fait mention de ses prêches des années 80 où il appelait au meurtre des blancs. Ses dérapages plus récents, plus modestes, seront eux aussi passés sous silence par des journalistes complaisants, mais rien qui ne donne droit à une audience internationale permanente.

En réalité, les propos de Mgr Tutu ne sont répétés que parce qu'ils plaisent. Les rédactions occidentales ont juste vu l'occasion de faire passer un message auquel elles tiennent.

L'idée que MM. Blair et Bush soient traînés sur le siège des accusés de la Cour Pénale Internationale de La Haye, au côtés d'un Mugabe ou de n'importe quel despote déchu, a tout pour séduire. Leur crime? Le mensonge. Leur peine? La plus lourde possible - et on leur imputera toutes les victimes liées à la guerre en Irak, dans les deux camps tant qu'à faire.

Il ne s'agit malheureusement que d'une grossière réécriture de l'histoire. Les médias se le permettent aujourd'hui seulement parce que le public a la mémoire courte. Le pire de cette manipulation partisane du passé aura probablement lieu en 2013, lors de l'anniversaire des dix ans de la seconde Guerre du Golfe.

Nous vivons une époque formidable. Sans les archives d'Internet, beaucoup d'âneries peuvent encore être proférées au sujet de la première guerre du Golfe par exemple - comme l'idée que, à la suite d'une sorte de faiblesse de caractère (congénitale?), George Bush père n'aurait pas "fini le travail". Si faiblesse il y a eu de la part du président américain, c'est bien de ne pas avoir versé dans "l'unilatéralisme" et de s'être plié au jeu de cour diplomatique: grâce à la pression de l'ONU interdisant formellement au million de soldats venu libérer le Koweit de poursuivre vers Bagdad, le régime de Saddam Hussein fut sauvé in extremis. La communauté internationale s'occupait alors volontiers des guerres de frontière, mais surtout pas de la politique intérieure de chaque pays. Les tyrannies et régimes fantoches composant l'essentiel de l'assemblée des Nations Unies ne l'auraient pas supporté.

L'ONU, bonne fille, se vit ensuite grassement récompensée au travers du programme Pétrole contre Nourriture.

Mais aujourd'hui, la mémoire mondiale du réseau permet aisément de retrouver les faits historiques et de démasquer les grossières tentatives de réécriture du passé, pour peu qu'il ne soit pas trop ancien. Ainsi, clamer que George Bush et Tony Blair ont mené le monde dans une intervention militaire fondée sur des manipulations est un fieffé mensonge. Jusqu'en 2003, tout le monde croyait aux armes de destructions massives (ADM) irakiennes. Même, et surtout, les Démocrates américains. Les citations abondent dans un tel volume que c'en est presque amusant:

"Nous savons qu'il a des caches secrètes d'armes chimiques et bactériologiques à travers son pays." -- Al Gore

"Nous savons depuis de nombreuses années que Saddam Hussein a cherché à acquérir et à fabriquer des armes de destruction massive." -- Ted Kennedy

"Je voterai pour donner au Président des Etats-Unis l'autorité d'utiliser la force - si nécessaire - pour désarmer Saddam Hussein parce que je crois qu'un arsenal mortel d'armes de destruction massive entre ses mains est une menace grave et concrète à notre sécurité." -- John Kerry

"Il doit être clair que s'il est laissé en paix, Saddam Hussein continuera à augmenter sa capacité à livrer une guerre biologique et chimique, et continuera à essayer de développer des armes nucléaires." -- Hillary Clinton

 

Ces extraits datent d'avant 2003, mais on peut sans peine en trouver d'autres remontant à une époque antérieure à l'arrivée de George W. Bush au pouvoir à la fin de l'année 2000. Le Texan - par ailleurs unanimement dépeint comme un imbécile - aurait donc réussi à manipuler les services de renseignement américains avant même de se faire élire président? Quel talent!

Bien sûr, ce n'est pas un exploit d'étriller le camp démocrate américain, celui-là même qui a largement cru aux ADM irakiennes, soutenu et voté la guerre. Mais il n'est de loin pas le seul. Même les Français croyaient aux ADM irakiennes à l'époque!

Il est facile de faire passer l'opposition à la guerre de Jacques Chirac et Dominique de Villepin comme une clairvoyance prophétique, l'illumination caractéristique de ceux qui ont raison avant tout le monde. La réalité est plus prosaïque. Le gouvernement français - dont les informations sur l'Irak provenaient en bonne partie de ce qui lui était fourni par les services de renseignement américains - pensait simplement que l'Irak avait des armes de destruction massive, mais qu'un solide cocktail de menaces, de sanctions et d'inspections sauce ONU suffiraient à les éliminer.

Français et Américains divergeaient sur la conduite à tenir, pas sur la possession d'ADM par l'Irak.

On se remémorera donc avec intérêt l'intervention lyrique de Dominique de Villepin à l'ONU, ou la transcription de l'interview télévisée de Jacques Chirac le 10 mars 2003, quelques jours avant l'offensive militaire proprement dite. Les hauts responsable de l'Etat français ont longuement la parole. A quel moment exactement disent-ils que les armes de destruction massive irakiennes ne sont qu'une légende urbaine?

Ils n'affirment rien de tel, évidemment, pas même sous la forme de sous-entendus. Relisons donc les paroles du chef de l'Etat français:

Alors, dans [le contexte d'un monde multipolaire], nous nous sommes trouvés dès l'origine face à un problème, un Irak qui, à l'évidence, possédait des armes de destruction massive, entre les mains d'un régime indiscutablement dangereux et qui présentaient par conséquent un risque certain pour le monde. Il était donc essentiel de désarmer ce régime, ce pays, d'éliminer ses armes de destruction massive.

 

bush_blair.jpgGeorge W. Bush et Tony Blair et des millions de gens crurent à la menace des ADM irakiennes, simplement parce que celles-ci étaient la pire hypothèse de services du renseignement bien décidés à ne pas sous-évaluer la moindre menace au lendemain des attentats du World Trade Center. Ils furent confortés en cela par les transfuges du régime, heureux de dire tout ce que leurs interlocuteurs souhaitaient entendre si cela pouvait contribuer à faire tomber le régime de Bagdad, et bien sûr par Saddam Hussein lui-même, qui avait déjà utilisé les armes chimiques par le passé pour quelques massacres et ne donnait guère l'impression d'être devenu un chic type sous le régime des sanctions onusiennes. Peut-être même croyait-il encore en avoir lui-même, au vu de la corruption de son régime et de la peur qu'il inspirait à son entourage - et en disposait effectivement encore, quoique pas dans des quantités significatives.

On ne peut pas rejouer l'histoire. Quasiment personne ne peut imaginer comment le monde aurait évolué sans le renversement du tyran de Bagdad, et encore moins décréter que cela aurait été "mieux" ou "pire" - même si, à titre personnel, je ne suis pas mécontent que Saddam ait fini au bout d'une corde. Il n'y a jamais eu le moindre commencement de preuve concrète (témoignage d'un transfuge ou document) faisant état d'un complot visant à faire croire à des ADM irakiennes inexistantes. Si une telle machination avait vu le jour, d'ailleurs, ceux qui tiraient les ficelles auraient au moins eu la décence d'en déposer quelques-unes sur place pour donner le change et les révéler de façon spectaculaire à un parterre de journalistes. L'astuce du flic qui glisse un sachet d'héroïne dans la poche du type qu'il veut enfermer est vieille comme le monde.

Le passé est souvent médiocre. Il est tentant de l'embellir et de le romancer, en habillant évidemment ses adversaires politiques du rôle du méchant. Mais soyons honnêtes, si George W. Bush et Tony Blair devaient être poursuivis pour avoir cru à une industrie des armes de destruction massive en Irak, ils ne seraient pas seuls sur le banc des accusés.

30 août 2012

OGM: sale temps pour les marchands de peur

"Les OGM ne sont nuisibles ni pour l'humain ni pour l'environnement, selon une étude" annonce fièrement la RTS, faisant état de la conclusion du Programme national de recherche "Utilité et risques de la dissémination de plantes génétiquement modifiées" (PNR 59) dont les résultats ont été publiés mardi.

En guise de titre, c'est un vil mensonge, puisqu'il ne s'agit pas d'une étude mais de trente dans le cadre d'un programme étalé sur quatre ans. Pour ceux qui gardent encore un soupçon d'ouverture d'esprit sur la question des OGM, les conclusions sont de la plus grande banalité:

Les nombreux projets de recherche menés sur la biosécurité dans le cadre du PNR 59 ne permettent pas de conclure à la dangerosité des cultures de plantes utilitaires génétiquement modifiées. Leurs résultats corroborent en ce sens ceux d'autres enquêtes importantes effectuées en Suisse et à l'étranger.

La coexistence entre agriculture conventionnelle et agriculture biotechnologique est possible - moyennant un modeste surcroît de dépenses. En échange, les cultures d'OGM peuvent assurer des bénéfices économiques supplémentaires. Un régime légal de coexistence entre cultures conventionnelles et OGM peut être mis en place à l'aide d'un petit nombre d'adaptations à la loi sur le génie génétique.

 

Et voilà. Les OGM ne sont pas du poison et n'ont même pas à être cantonnés dans des laboratoires. Comment s'en étonner alors que l'importance des cultures d'organismes génétiquement modifiés ne cesse de croître dans le monde? En 2011, 32% du maïs était OGM ainsi que 83% du coton et 75% du soja.

mais_ogm.jpgOui, les trois-quarts du soja produit sur Terre sont génétiquement modifiés. Aujourd'hui.

De l'Europe au Burkina Faso, les adversaires des OGM persistent, envers et contre tout. Voilà pourquoi le programme national de recherche de la Confédération est aussi important: il est le fait d'une entité respectée par tous dans le débat. Pas possible pour les anti-OGM de défausser, comme à leur habitude, des conclusions n'allant pas dans leur sens au prétexte que l'étude serait biaisée à cause de son commanditaire.

Évidemment, une nouvelle annonçant (une fois encore) l'innocuité des OGM implique d'offrir un billet gratuit à un invité pour venir expliquer sur les plateaux télévisés tout le mal qu'il en pense. La RTS n'a pas dérogé à la règle et nous a donc gratifié de la présence du directeur de l'Union Suisse des Paysans, Jacques Bourgeois, fermement opposé à cette nouvelle technologie mais avec suffisamment de diplomatie pour habiller son opinion d'un pragmatisme de bon aloi:

"Cette étude ne tient pas compte du principal argument, c'est les consommateurs... Les consommateurs ne veulent pas d'OGM dans leur assiette et quelle entreprise serait prête à mettre sur le marché un produit qu'elle sait pertinemment d'avance, qu'il n'y a pas de demande par rapport à ce produit-là."

 

Bel argument circulaire: les consommateurs ne risquent pas d'acheter des OGM si on ne leur en propose jamais. Mais en réalité, cette simplification n'est pas tout à fait exacte. La question a aussi été abordée par le programme PNR 59. Les conclusions montrent que le rejet est loin d'être aussi net que ne l'espèreraient les anti-OGM:

Des ventes tests effectuées dans notre pays confirment le fait qu'un consommateur sur cinq achèterait des produits génétiquement modifiés si on lui en offrait la possibilité. En outre, pas moins de 71% de l'ensemble des consommateurs plaident pour la liberté de choix entre végétaux génétiquement modifiés et végétaux de culture traditionnelle.

 

Clouons le dernier clou du cercueil:

Le nombre de personnes qui achèteraient des produits OGM dépasse même actuellement celui des consommateurs de produits bio.

 

Que les consommateurs acceptent l'idée d'acheter des OGM, les paysans suisses n'en produiraient pas de toutes façons, n'est-ce pas? Là encore, ce n'est pas tout à fait vrai: "comme le révèle l'étude PNR 59, plus de 35% des agriculteurs du canton de Zurich interrogés répondent positivement à la question de savoir s'ils accepteraient de cultiver des plantes génétiquement modifiées."

Dont acte. La recherche - la vraie, celle de gens en quête de vérité et et sans présupposés idéologiques - n'a rien contre les OGM, et ce n'est pas faute d'avoir cherché. Le monde entier fonctionne aux OGM, sauf l'Europe et la Suisse, enfermées dans des peurs soigneusement entretenues, mais parfaitement illusoires.

La Suisse a décrété un moratoire contre les OGM en 2005. Alors que celui-ci a été prolongé à 2013, elle a lancé en parallèle le programme PNR 59 précisément pour répondre scientifiquement aux questions sur leur dangerosité et leur impact sur la nature. Depuis mardi, les conclusions sont là. Le dossier à charge contre les OGM est vidé de sa substance.

Il n'y a plus aucune raison objective de reconduire le moratoire.

Qui pense vraiment que les adversaires des OGM se rendront à ces nouveaux arguments? Pas besoin d'être grand clerc pour deviner que leur combat n'est pas prêt de s'arrêter. Mais alors, qu'il soit désormais clair aux yeux de tous qu'ils n'agissent ni au nom de la science, ni même au nom du principe de précaution.

27 mai 2012

Les retraités pris pour cible

L'affaire est révélée dans la Tribune de Genève de mercredi ("Les seniors claquent leur pension puis sollicitent l'Etat") et reprise dans Le Matin de vendredi avec un article au titre encore plus abrasif, "Les retraités sont-ils des profiteurs?". Les deux publications ont entraîné une avalanche de réactions hautes en couleurs. Certaines personnes âgées en Suisse auraient flairé le bon plan: dilapider leurs économie, puis obtenir l'aide sociale!

Un certain nombre de jeunes retraités choisiraient ainsi de flamber leur capital-retraite, puis se déclareraient ensuite en situation de faiblesse pour toucher des subventions réservées aux personnes dans le besoin:

Toucher son 2e pilier en capital, et le dilapider en quelques années: c’est tendance chez nos aînés. Cette nouvelle mode révélée mercredi par le Tages-Anzeiger a des conséquences. Les retraités qui se retrouvent sans le sou trop rapidement font appel à des prestations complémentaires, à la charge de l’Etat.

 

vieux_riches.jpgDes aînés égoïstes, se lançant avec abandon dans la dépense effrénée pour mieux vivre aux crochets de la société... La ficelle paraît grosse, ce qui n'empêche pas le rédacteur en chef adjoint du Matin, Philippe Messeiller, de s'engouffrer dans la brèche sans le moindre recul:

De plus en plus de retraités ou en passe de l’être s’arrangent pour retirer leur deuxième pilier et le dilapider en prenant du bon temps. Ils partent en croisière, vivent de belles années et une fois le pactole dilapidé, ils font appel à l’Etat pour les aider. Après moi, le déluge. De quoi faire bondir les jeunes qui ont toutes les peines du monde à décrocher leur premier emploi et les travailleurs qui s’échinent à remplir les caisses de pension.

 

Jeunes contre vieux, société malade de son individualisme, voilà des idées neuves et originales! Moins sentencieuse, la Tribune de Genève essaye de dénicher quelques cas concrets, mais la moisson n'est guère à la hauteur:

Andreas Dummermuth, de la Caisse de compensation du Canton de Schwyz, présente le cas d'un homme qui, en 2000, a reçu 540'000 de capital de sa caisse de pension. Un conseiller en placement lui a recommandé de placer son argent dans l'immobilier aux Etats-Unis. Après neuf, ans, il n'avait plus que 80'000 francs sur son compte.

 

On est assez loin du cliché du vieillard à cheveux blancs jouant des piles de jetons au casino... L'individu en question a simplement suivi des conseils d'un professionnel et placé son argent aux USA dans des investissements qui se sont révélés malheureux. Une folie dépensière toute relative! Mais laissons au quotidien une deuxième chance de nous trouver un autre exemple saillant:

[Une] Bâloise a sollicité des [Prestations Complémentaires] un an seulement après être entrée en retraite. Elle avait dépensé les 87'000 francs touchés de son 2e pilier, notamment en voyages à Majorque, Madère et New York. Au bout du compte, il ne lui restait que 700 francs.

 

Seul problème, le cas remonte à... 1989. Il est passé à la postérité pour avoir été traité par le Tribunal Fédéral, qui répondait à la question de savoir si une fortune passée (et perdue) pouvait être un obstacle à l'obtention d'une aide sociale. Le Tribunal répondit par la négative: les aides doivent êtres versées au vu de la situation présente, rien d'autre. Tant pis pour les adeptes de la lutte des classes qui auraient tant voulu punir les bourgeois déchus... Enfin, à supposer que ce qualificatif convienne pour un modeste capital-retraite de départ de 87'000 francs suisses.

Le manque d'exemples croustillants est d'autant plus inexplicable que le nombre de cas de ces retraités-cigales est sensé avoir "explosé" ces dernières années. Le lecteur avide de scandales restera donc sur sa faim - à moins qu'il ne soit grossièrement manipulé, ce que je soupçonne fortement.

Revenons sur le mécanisme de retraite helvétique. Celui-ci repose sur trois piliers: une maigre retraite par répartition (l'AVS - assurance veillesse et solidarité - ou "premier pilier"), une prévoyance professionnelle sous forme de retraite par capitalisation (la LPP - loi sur prévoyance professionnelle - ou "deuxième pilier") et enfin les économies de tout un chacun (dont des outils d'épargne spécifiques regroupés sous le terme de "troisième pilier"). Pour la plupart des salariés, l'essentiel de la retraite vient de la LPP. Celle-ci les oblige à verser toute leur vie une partie de leur salaire à des structures gérées par les entreprises dont ils sont employés, sensées faire fructifier cette manne.

Les travailleurs suisses ont donc l'obligation d'épargner et ne peuvent pratiquement pas participer à la gestion de cette épargne. La loi sur prévoyance professionnelle s'inscrit dans un mélange de conservatisme (obligation de prévoyance) et de socialisme (vous n'avez pas le contrôle de votre propre argent) assez typique de la Suisse.

Il existe deux moyens de récupérer son 2e pilier à l'heure de la retraite: soit sous forme de capital, soit sous forme de rente. Chaque approche a ses avantages et ses inconvénients. La retraite en capital oblige le bénéficiaire à gérer lui-même ses avoirs, mais lui permet de fonder une entreprise, d'acheter un bien immobilier ou de laisser quelque chose à ses enfants ; la rente, elle, offre la garantie de toucher mensuellement une somme d'argent jusqu'à la mort.

En théorie, selon le désir des autorités, la rente devrait être le choix par défaut. Mais un nombre toujours plus grand de retraités choisissent le capital plutôt que la rente: ils sont 35% à le retirer en totalité, 15% en partie. Contrairement aux affirmations superficielles des médias, cet argent n'est pas dilapidé en caprices luxueux. Il sert surtout à créer des sociétés (pour 8 à 12'000 personnes par année) ou à financer l'achat d'un logement ou d'une maison (pour 35'000 personnes par année). Les deux possibilités ne sont pas dénuées de risques, mais toutes les entreprises ne font pas faillite et l'économie helvétique ne se porte pas si mal ; quant à l'immobilier, il va plutôt bien lui aussi. Si certains soupçonnent une bulle en Suisse, elle est très loin d'avoir éclaté.

Bref, aucune catastrophe récente ne parvient à expliquer l'augmentation de 40% au cours de ces cinq dernières années des dépenses liées aux prestations complémentaires, passées de 3,1 à 4,3 milliards de francs par an.

Certains ont visiblement choisi de désigner les personnes âgées comme responsables. Mais est-on au moins certain que la hausse des prestations complémentaires vient de cette tranche de la population? Les théories pour accuser les aînés de légèreté semblent tirées par les cheveux. D'une part, les exemples concrets de cigales semblent bien difficiles à dénicher. D'autre part, le mécanisme permettant à un retraité ruiné de bénéficier du système de prévoyance est connu depuis plus de vingt ans. Enfin, une rapide recherche sur l'Office fédéral des assurances sociales (OFAS) montre que les prestations complémentaires à destinations des personnes âgées n'augmentent que très lentement.

Voudrait-on faire passer les personnes âgées pour des boucs-émissaires qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

La manoeuvre de communication a parfaitement réussi.

Quel en était le but? Selon moi, elle s'est inscrite dans un cadre plus large visant à préparer l'opinion publique à une restriction sévère des possibilités de retrait de la prévoyance professionnelle sous forme de capital. En effet, malgré les illusions de langage donnant l'impression que chaque salarié dispose de son petit compte individuel au sein d'une caisse de retraite, rien n'est plus éloigné de la vérité. Celles-ci sont des pots communs. L'argent entre d'un côté par les cotisations des salariés et sort à destination des bénéficiaires sous forme de rente ou de capital, la grande masse entre les deux étant placée sur les marchés financiers pour faire grossir l'ensemble.

Or, les caisses de pension suisses sont en situation de sous-couverture dans des proportions dramatiques. Plus d'argent sort qu'il n'en rentre. Non seulement elles n'ont pas assez de capital pour faire face à leurs obligations de rente, mais les perspectives de rendement financier sur lesquelles elles se basent pour leurs placements sont si optimistes qu'elles en deviennent complètement fantaisistes. Si la retraite sous forme de rente permet quelque peu de cacher les problèmes sous le tapis, la situation de sous-couverture s'aggrave à chaque fois que quelqu'un retire d'un coup tout le capital "auquel il a droit".

Le système est donc promis à une réforme très lourde. Primauté des cotisations sur les rentes, prise en compte du rapport entre le nombre d'actifs par rapport aux rentiers, allongement de la durée de vie, baisse marquée des rendements des capitaux disponibles: tout l'inventaire va y passer1. Sinon, ce sera l'effondrement.

Mais résoudre les problèmes obligerait la classe politique à s'y atteler de façon lucide et courageuse - deux qualités plutôt rares, d'autant plus que les solutions seront forcément impopulaires à court terme.

A la place, on choisira donc de procrastiner, et de culpabiliser ceux qui prennent leur capital en les dénonçant comme des risque-tout inconscients.

La presse a fait d'une pierre deux coups en liant cet aspect des choses à l'explosion des coûts des prestations complémentaires. Peu importe qui sont les vrais responsables, elle a pu livrer à la vindicte populaire des coupables tous trouvés: une population faible, discrète, et votant plutôt à droite. Trois raisons de ne pas les épargner!

Les problèmes liés aux retraites empirant avec le temps, gageons que nous assisterons à bien d'autres manoeuvres du même genre.


1 à l'exception de mesures libérales permettant à chacun de gérer sa propre épargne-retraite, bien entendu.

28 février 2012

La Dinde de Fer

La cérémonie des Oscars s'est achevée. Bien qu'au second plan face à l'agitation autour de l'Artiste Jean Dujardin, Meryl Streep a réussi à décrocher une statuette pour son interprétation de Margaret Thatcher - ou plutôt, pour une adaptation de la vie de Margaret Thatcher jugée plaisante auprès du jury d'Hollywood. La formulation est un peu ampoulée mais nettement plus proche de la vérité.

Meryl_Streep_Transformed_Into_Margaret_Thatcher.jpg
Pour incarner Margaret Thatcher, le brushing ne fait pas tout.

Comme le dit Norman Tebbit, qui fut un des plus fervents supporters de Margaret Thatcher et un membre du cabinet entre 1981 et 1987:

Elle était toujours ouverte à la persuasion, mais seulement par des arguments et des faits convenablement rassemblés et présentés, et elle pouvait être rude - parfois même exagérément - envers des collègues qui n'atteignaient pas son niveau d'exigence. Mais, de ma propre expérience, elle n'a jamais été la femme à moitié hystérique, trop émotive et surjouant son rôle qu'incarne Meryl Streep.

 

Sans surprise, ni le réalisateur du film Phyllida Lloyd ni son scénariste Abi Morgan ne firent appel à lui pour le moindre conseil:

Vous auriez pu penser que si vous étiez en train de mettre en place un de ces "biopic" au sujet d'une figure politique dominante de la fin du 20e siècle, vos biographes auraient cherché à contacter ceux qui étaient le plus proche d'elle en ces années-là et leur demander. Je ne sais pas à qui ceux qui ont fait le film ont fait appel. (...) Certainement pas à moi.

 

L'ancien porte-parole de Margaret Thatcher Tim Bell défaussa lui aussi le film, le qualifiant de "non-événement". Il est vrai que pour quelqu'un cherchant à comprendre pourquoi Margaret Thatcher est passée à la postérité au point qu'on lui érige une statue au Parlement britannique, le film ne répond guère à la demande.

Les deux tiers du long-métrage s'appesantissent péniblement sur la période post-2003 (après la mort de son mari Dennis), longtemps après que la Dame de Fer a quitté le pouvoir. Elle traîne dans son appartement, parle à sa fille, souffre d'hallucinations...  Le spectateur est affligé de l'histoire ennuyeuse et pathétique d'une vieille femme à la santé mentale sur le déclin, ponctuée de flashbacks sur quelques événements qui ont donné forme à sa carrière. Que la vieille femme en question soit Margaret Thatcher semble presque un détail.

Les moments clés de son ministère à la tête de l'Etat anglais sont soit passés sous silence, soit réduits à leur plus simple expression. L'épisode de la poll tax résume cinq minutes du film, l'attentat de l'hôtel Brighton tout autant ; la grève des mineurs, moins de cinq ; le siège de l'Ambassade d'Iran n'est pas mentionné du tout; la Guerre des Malouines a droit à un quart d'heure et autant de répliques grotesques, alors qu'elle est si symbolique; la politique de privatisation est réduite à sa plus simple expression, et rien n'est dit de l'impact de sa personnalité sur l'état d'esprit du pays et la fierté qu'elle rendit à l'Angleterre... Et ne parlons même pas de son accession au pouvoir ou de ses années à l'université.

Les producteurs de cinéma ont apparemment décidé de faire un film sur la vieillesse plutôt que sur la vie de Margaret Thatcher. Bon choix pour ne pas rentrer dans les eaux mouvantes du film polémique - quoi que cela réussisse pour d'autres... - car certains positionnements passent mieux auprès des critiques professionnels, dira-t-on. Elle est ainsi passée à la moulinette du politiquement correct de gauche, réduite à une icône du féminisme (ce qu'elle n'a jamais voulu être), dépendante des autres, faible, vulnérable, et sur sa fin. A moins qu'il ne s'agisse d'une métaphore de son héritage politique?

Il y avait pourtant tellement à dire sur Margaret Thatcher! Les épisodes et les événements qui émaillèrent son passage au pouvoir furent si nombreux et si marquants qu'un seul film ne suffirait pas à tous les raconter. Mais sans tenter le récit exhaustif de son existence, il aurait été possible de se concentrer sur un ou deux instants cruciaux du personnage - un peu comme pour George VI - et insister sur le mode de pensée de celle qui reçut le surnom de Dame de Fer, une inflexibilité admirable qui, loin d'être inhumaine, se référait simplement à des principes moraux avec lesquels elle refusait de transiger. Comme le dit encore Norman Tebbit:

Je compris qu'il y avait deux fils dans ses pensées, le premier étant un patriotisme romantique profondément enraciné dans son passé loin des villes. Elle détestait le cynisme urbain envers son pays et son peuple, et cette attitude était renforcée par une croyance religieuse passée de mode et non-conformiste sur ce qui était bien et ce qui était mal. L'autre fil venait de son éducation scientifique et de sa vie professionnelle, non au sein d'une académie mais dans le laboratoire d'une société alimentaire. (...)

Je la trouvais sûre d'elle-même sur les principes de sa politique, mais ouverte quant aux tactiques (...) Jamais, cependant, elle ne sacrifia ses principes pour des motifs tactiques, pas plus qu'elle n'accepta d'aller le long de routes qu'elles qualifiait de façon méprisante de "trop malignes".

 

Même la version française (!) de Wikipedia arrive à résumer ses accomplissements en quelques phrases:

Attachée à ses convictions chrétiennes méthodistes, conservatrices et libérales, invoquant la souveraineté britannique, la protection de l'intérêt de ses administrés et les principes de droit, elle mena une politique étrangère marquée par l'opposition à l'URSS, la promotion de l'atlantisme, la guerre des Malouines en 1982 ou la promotion d'une Europe libre-échangiste au sein de la Communauté économique européenne. Sa politique économique, fortement influencée par les idées issues du libéralisme économique, fut marquée par d'importantes privatisations, par la baisse de la pression fiscale, la maîtrise de l'inflation et du déficit et l'affaiblissement des syndicats.

 

Margaret Thatcher se retrouva à la tête d'un pays ruiné et sclérosé. En 1976, le gouvernement travailliste fut contraint de solliciter l'aide du FMI à hauteur de 4 milliards de dollars, une somme colossale pour l'époque. En 1979, année de son accession au pouvoir, l'Angleterre perdit 30 millions de journées de travail en grèves. Toutes les embauches devaient recevoir l'aval des syndicats. La fiscalité était délirante: la tranche marginale d'imposition sur les revenus du capital atteignait alors 98%, celle sur les revenus de 83% (on est loin des modestes 75% proposés par le candidat Hollande!)

Elle brisa le pouvoir des oligopoles légaux, permis aux plus démunis d'acheter leur logement social, libéralisa l'emploi, réduisit le périmètre de l'Etat, donna à la City la liberté financière pour prendre son envol, restaura la crédibilité internationale du Royaume-Uni et sa place dans le concert des nations... Simplement en refusant de transiger sur ses valeurs et ce qu'elle trouvait juste - des valeurs si pertinentes qu'on baptisa de son nom sa doctrine politique. Et son héritage est encore salué aujourd'hui.

C'était peut-être un peu trop ambitieux pour Hollywood, finalement; mieux valait un film superficiel sur la déchéance mentale due à la vieillesse appliquée à une personnalité connue -  et un oscar à la clef pour Meryl Streep.

08 novembre 2011

En novembre il fait froid la nuit.

Alors que les Américains d'Occupy Wall Street se font donner des "conseils de survie" par des SDF - bel étalage de compétence pour des gens qui prétendent réformer le capitalisme mondial! - ceux de Londres ont discrètement choisi de rentrer chez eux le soir.

thermal_2.jpg
Photo thermique du camp d'Occupy London prise de nuit. Les tentes en violet sont vides...

Un mouvement de protestation occupant l'espace public avec des tentes vides, forcément, c'est un peu moins spectaculaire. Mais bon, on a beau vouloir un monde plus juste, plus redistributif, repenser la finance mondiale et ainsi de suite, on ne va pas non plus prendre froid en dormant sous tente pendant une de ces terribles nuit de novembre! Il y a des limites à l'engagement protestataire, tout de même!

On lira aussi avec plaisir la prose de H16 sur le sujet.

03 octobre 2011

Le culte de l'exportation

L'exportation - le mot magique sensé mener un pays vers la prospérité et la richesse. L'Allemagne n'est-elle pas l'envie de tout le continent européen à cause de ses exportations? La Suisse n'a-t-elle pas décidé d'arrimer sa monnaie à l'euro au nom de la sauvegarde de ses exportations? Qui n'a pas parlé ici ou là de "dévaluation compétitive" dans le but avoué de relancer ses exportations?

Et si, au contraire, tous ceux qui vouent un culte à l'exportation se trompaient?

Lire la suite