08 octobre 2012

OGM et Pseudo-Science, un mauvais mélange

L'affaire commencée il y a quelques semaines avec l'étude-choc du professeur de biologie moléculaire Gilles-Eric Seralini semble arriver à sa fin, avec le rejet formel de ses conclusions par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) jeudi dernier - information guère reprise dans la presse locale, pour les raisons que l'on devine.

Les scientifiques de l'EFSA ne sont pas tendres envers le chercheur et son équipe:

efsa.png"L'article est d'une qualité scientifique insuffisante pour être considéré valide pour l'évaluation des risques (...) La conception, le système de rapport des données et l'analyse de l'étude, tels que présentés dans le document, sont inadéquats."

"Les nombreuses questions relatives à la conception et à la méthodologie de l'étude telles que décrites dans l'article impliquent qu'aucune conclusion ne peut être tirée au sujet de l'occurrence des tumeurs chez les rats testés."

 

L'EFSA ne ferme pas complètement la porte au chercheur-militant, demandant des informations supplémentaires quant au protocole de recherche employé par l'équipe du laboratoire CRIIGEN pour lui permettre d'acquérir la compréhension la plus complète possible de l'étude. Le professeur Bergman, qui a dirigé les travaux de l'EFSA, explique avec diplomatie:

"Lorsquon réalise une étude, il est essentiel de s'assurer qu'un cadre approprié soit mis en place. Si on a clairement défini ses objectifs et qu'on a établi une conception et une méthodologie appropriées, on constitue une base solide à partir de laquelle des données précises et des conclusions valides peuvent être générées. Sans ces éléments, il est peu probable qu'une étude se révèle fiable, valide et de bonne qualité."

 

Hélas, M. Séralini ne l'entend pas de cette oreille. Ayant d'ores et déjà annoncé qu'il refuserait d'obtempérer, la crédibilité de ses travaux est désormais scellée aux yeux du monde scientifique. La recherche ne peut se faire que dans des conditions de transparence adéquates.

séralini.jpgM. Séralini motive son refus par une n-ième diatribe contre la "corruption" et le "biais pro-OGM" des instances gouvernementales (dont on voit en effet la démonstration chaque jour, au vu des surfaces OGM cultivées en Europe...) une argumentation qui sonnera avec délice aux oreilles conquises des militants anti-OGM. Mais le fait est que le "secret" autour de ses travaux (tout relatif, puisqu'il était suivi par une équipe de télévision de France 5!) est aussi un moyen bien commode de voiler les faiblesses patentes de son protocole de recherche, de son analyse biaisée des résultats et, pour tout dire, de son manque de méthode scientifique.

A entendre son auteur, l'étude est tout simplement parfaite et il est impossible d'émettre la plus petite réserve quant à son article sans être plus ou moins contrôlé par Monsanto. On peut bien sûr clamer que tous ceux qui émettent la moindre critique sont des agents à la solde de la multinationale, mais une telle ligne de défense, à la longue, relève plus de la psychiatrie que de la controverse scientifique. Le plus amusant est sans doute d'entendre M. Séralini disqualifier par avance toute contre-étude venant de sources qu'il juge touchée par des conflits d'intérêts alors que lui-même est tout sauf neutre: si l'individu appliquait à lui-même les critères qu'il préconise pour autrui, il serait amené à rejeter sa propre expérimentation sans autre forme de procès!

Mais revenons à la publication proprement dite.

Outre son analyse statistique défaillante et son utilisation d'une espèce de rat ayant une tendance naturelle à développer quoiqu'il arrive des cancers à long terme - trait connu depuis trente ans - il semble de plus en plus plausible que les conclusions du professeur Séralini ne soient pas juste le fourvoiement d'un chercheur avide de tirer des enseignements conformes à ses vues, mais le résultat d'une étude soigneusement planifiée pour les fabriquer.

En effet, en gardant exactement les mêmes moyens financiers et le même protocole scientifique, M. Séralini n'aurait eu aucun mal à faire en sorte que son étude soit statistiquement inattaquable. Au lieu de répartir ses 200 rats selon chaque sexe et de les subdiviser en 10 groupes de 10 (soit, groupe témoin, groupes soumis à 11%/22%/33% de maïs au Roundup, soumis à 11%/22%/33% de maïs OGM, et finalement soumis à 11%/22%/33% de maïs OGM au Roundup) il aurait suffit de tester moins de variables à la fois et de faire des groupes témoins plus grands, de façon à réduire le facteur d'incertitude.

On aurait pu imaginer par exemple qu'il y ait pour chaque sexe 50 rats témoins et 50 rats soumis au "pire maïs possible", comme les 33% de maïs OGM assaisonné d'herbicide Roundup infligé par le CRIIGEN à ses animaux de laboratoire. Cela n'aurait pas coûté plus cher. Si le groupe affecté avait montré une probabilité statistique significative de développer davantage de cancers à long terme par rapport au groupe témoin - et on aurait pu s'y attendre pour le régime alimentaire "le plus affreux" - l'équipe du CRIIGEN aurait remporté son pari haut la main, avec des statistiques valables car portant sur une population suffisante. Mieux encore, la recherche d'effets éventuels pour des doses moindres aurait mobilisé d'autres chercheurs pendant des années. Tout ça de gagné pour les anti-OGM!

Mais M. Séralini opéra d'une toute autre façon. En multipliant les échantillons de petites taille et donc l'imprécision de ses statistiques, le suivi d'une race de rats sujettte à cancer garantissait au professeur que certains lots finiraient par développer une pathologie. Il lui suffisait ensuite de choisir soigneusement les sous-groupes plus malades que le groupe témoin pour tirer triomphalement la sonnette d'alarme - même si l'ensemble livrait en fait des résultats complètement aberrants, comme une meilleure survie pour des taux d'exposition plus élevés, ou des rats mâles survivant mieux avec un régime arrosé d'herbicide toxique!

L'aspect le étonnant de l'article de M. Séralini n'est peut-être pas dans son contenu, mais qu'une revue scientifique réputée sérieuse ait accepté de le publier. Cela en dit long sur les errements du processus de relecture... Errements qui n'ont d'ailleurs rien de nouveau. L'article sur la fameuse "mémoire de l'eau" a bien été publié dans Nature!

Au-delà d'une manipulation statistique confinant à l'escroquerie, l'agronome Philippe Stoop résume bien où se situe désormais le problème:

M. Séralini ne fait pas mystère de son militantisme anti-OGM et anti Roundup, et il est humain qu’il essaie de tirer les résultats de ses expériences dans le sens qui l’arrange. Normalement, c’est aux comités de lecture des revues que devrait revenir le devoir d’objectivité. Les questions posées par cette publication débordent donc largement du cas personnel de Séralini, et devraient interroger l’ensemble de la communauté scientifique:

- Comment peut-on accepter une publication qui ne présente aucune analyse statistique pour son résultat majeur, ici la mortalité des rats nourris aux OGM?

- Que font dans un article scientifique les 3 photos de rats porteurs de tumeurs, comme par hasard tous issus de lots traités, alors que ce type de tumeurs est commun chez cette souche de rats?

- Cette étude a été financée par le CRIIGEN, association notoirement anti-OGM, et par des chaînes de la grande distribution communiquant massivement sur leur soutien à l’agriculture bio et aux produits sans OGM. En soi, ce n’est pas critiquable, mais comment se fait-il que les revues acceptent que les auteurs se déclarent exempts de tout conflit d’intérêt?

Au-delà des critiques que l’on peut adresser aux auteurs, cet article pose donc une fois de plus la question du laxisme surprenant des comités de lecture de certaines revues scientifiques, vis-à-vis des « lanceurs d’alerte » qui prolifèrent dans la zone grise entre science et militantisme pseudo-scientifique.

 

L'étude-choc de Gilles-Eric Seralini est bien partie pour rejoindre les poubelles de la Junk Science, mais la question de fonds concerne désormais bien le processus de publication lui-même. La notion est essentielle à cause du prestige dont peuvent se prévaloir des chercheurs "publiés" avec un papier dénué de valeur scientifique. Des accidents surviennent, certes, mais quand l'objet du litige sert à promouvoir un livre, un documentaire et une campagne médiatique idéologiquement engagée, cela fait quand même désordre.

ogm-nouvelobs-190912.jpgJe ne suis pas militant anti-OGM mais si je l'étais, je pense que j'en voudrais au professeur Séralini. Il a offert au mouvement une étude (croyait-on) validée par la science, et si conforme aux thèses défendues que tout un chacun s'est empressé de la reprendre sans la moindre étincelle d'esprit critique. Maintenant que la baudruche éclate, le retour de flammes est dévastateur. La faible caution scientifique dont pouvait encore se prévaloir le mouvement anti-OGM est en miettes.

La traversée du désert pourrait durer longtemps, à supposer qu'elle s'achève un jour. N'oublions pas qu'une partie non négligeable des militants anti-OGM continuera de présenter fièrement l'étude de Gilles-Eric Seralini, de la défendre et de plaider en sa faveur envers et contre tout. Quelle meilleure façon de passer pour des imbéciles! Cette posture empêchera toute restauration d'une crédibilité scientifique du mouvement, peut-être pour des années.

Je ne suis pas employé de Monsanto non plus mais si je l'étais, je pense que j'enverrais une carte de félicitation au professeur Séralini... Le cocktail de parti-pris, d'auto-promotion et d'errements scientifiques dont il s'est rendu responsable aura fait plus de dégâts aux adversaires de la multinationale que tout ce qu'elle aurait pu entreprendre. Et ce, sans qu'il lui en coûte le moindre centime.

01 octobre 2012

Sans idées, on attaque les hommes

La section suisse d'Amnesty International fait fort. Dans une campagne de publicité intitulée "ça suffit", elle met en scène des responsables de l'UDC, projetés dans le rôle de demandeurs d'asile.

Christoph Blocher et le ministre de la Défense Ueli Maurer sont réduits à faire rôtir le bouc Zottel, mascotte de l'UDC, pour se nourrir. Quant au vice-président romand Oskar Freysinger, il est présenté sur des affiches imprimées sous le nom de "Jussuf" Freysinger, affublé d'un turban et posant devant des ruines syriennes. D'autres montrent Christoph Blocher grimé en Somalien d'une façon si naïve que même Michel Leeb n'aurait pas osé.

frey_syrien.pngOn pourrait discuter longtemps de la pertinence de la campagne orchestrée par Amnesty International, de ses effets productifs ou contre-productifs, de son humour douteux. Tout est relatif, et ce qui est permis contre des membres de l'UDC ne serait jamais toléré à l'égard d'autrui. Les médias trouveraient-ils aussi sympathiques des affiches "humoristiques" mettant en scène un Alain Berset en vendeur de drogue nigérian, un Jean-Michel Dolivo en mendiant roumain ou une Géraldine Savary en prostituée d'Europe de l'est?

Le fait est qu'il ne s'agit pas d'une campagne publicitaire - pas même d'une campagne politique. Elle n'a aucune pertinence, alors que le président du PS Christian Levrat affirme qu'il n'y aura probablement pas de référendum contre les dernières lois votées par le Parlement pour durcir les conditions d'asile. Elle ne correspond à aucun timing, puisque ces changements appartiennent au passé: ils ont été approuvés cet été. Elle est hypocrite puisqu'elle épingle volontiers les élus de l'UDC mais épargne tous les parlementaires venant des rangs du PLR et du PDC contribuant à créer une majorité (et ne se privant pas d'amener leurs propres amendements). Elle est hors de propos, enfin, puisque l'UDC n'a jamais voulu mettre un terme à la politique d'accueil de la Suisse mais seulement cesser les abus pratiqués depuis des années en la matière, et transformant le principe d'asile en véritable filière d'immigration - et de criminalité - clandestine.

En réalité, les responsables d'Amnesty International suisse ont simplement décidé de laisser libre court à leurs envies.

Ils auraient pu discuter du fond, mais non: à la place, ils choisirent simplement l'attaque ad hominem de bas étages, sur le principe du "si vous étiez à leur place vous feriez comme eux", ce qui est d'ailleurs loin d'être le cas. Et qu'on m'explique comment des Somaliens ou des Syriens atteignent la Suisse sans traverser un pays sûr selon la Convention de Dublin?

Selon moi, ils avaient un budget publicitaire à dépenser et en ont simplement profité pour mettre en scène leurs fantasmes. MM. Blocher ou Maurer réduits à l'état de miséreux dépenaillés, dénués de tout au point de cuisiner la mascotte du parti pour survivre! Quelle vision séduisante! Quel plaisir à contempler! Quelle perspective réjouissante! Et peu importe si cette nouvelle façon très particulière de susciter le débat risque plus de nuire à la réputation déjà passablement écornée d'Amnesty, ou de tarir les dons que l'association prétend employer à aider autrui, sur le terrain.

Ce qui en dit long sur leurs réelles valeurs.

20 septembre 2012

OGM: une étude qui tombe pile-poil

Quelques semaines après les conclusions du programme helvétique PNR 59 (évoqué ici) relevant l'absence de nocivité des OGM surgit de nulle part une étude française aux conclusions ravageuses: Oui, les OGM sont des poisons!

Et d'illustrer le tout avec de bonnes grosses photos de rats malades de cancer.

rats.jpg

Les OGM c'est bon, mangez-en...
Sauf qu'un de ces rats n'en a jamais consommé.

Bien sûr, la presse reprend unanimement la dépêche et les "conclusions" de l'étude; en Suisse, le Matin se charge de la vulgarisation, avant de revenir à la charge pas plus tard que le lendemain avec une interview d'Adèle Thorens, vice-présidente des Verts, souhaitant "interpeller" le Conseil Fédéral pour reconduire le moratoire sur les OGM.

Vraiment, ça tombe à point nommé.

Le programme PNR 59 a conclu que les OGM étaient sans danger. Surgit une étude sortie du chapeau, décrétant rien de moins que les OGM çay le mal, façon cancer fatal. L'honnête homme ne sait plus où donner de la tête. Comment des études menées par des dizaines de chercheurs helvétiques peuvent-elles parvenir à des conclusions aussi radicalement différentes de celles d'une unique équipe française?

C'est qu'en science, malheureusement, il y a étude et étude. Toutes ne se valent pas. Question de biais expérimental ou d'opinions préconçues, par exemple. On lira ainsi avec avec étonnement l'analyse critique de la fameuse étude sur des "papillons mutants" à Fukushima, où comment les conclusions sont établies avant l'étude qui doit les déterminer. Malheureusement, le grand public est rarement mis au courant de ces discussions.

Les travaux de Gilles-Eric Seralini, le chercheur de Caen, appartiennent-ils à cette catégorie? Ce n'est pas impossible. L'homme a droit à sa page sur wikipedia (l'onglet de discussion est plutôt éclairant) et a visiblement une réputation sulfureuse dans ses recherches contre l'herbicide Roundup ou les OGM, à la limite de l'obsession. Il s'est engagé politiquement auprès de la liste Europe écologie. Il a fondé le CRIIGEN, un organisme de recherche entièrement dédié à la justification scientifique de la lutte contre les OGM, et il est cofinancé par Greenpeace, organisme entièrement neutre sur la question comme chacun sait...

En fait, le monsieur et son laboratoire traînent une liste de casseroles assez longue.

L'étude doit s'accompagner le 26 septembre d'un film, "Tous cobayes", qui rend compte de cette expérience, ainsi que d'un livre chez Flammarion. Sommes-nous encore dans la vulgarisation scientifique, ou dans le militantisme appliqué?

Certes, il n'est pas impossible que M. Seralini vienne de démontrer une dangerosité soudaine - et jusqu'ici parfaitement inconnue - de certains OGM de maïs. Mais les opinions visiblement bien établies de ce monsieur obligent à prendre des pincettes. Les écologistes sont les premiers à dénoncer la collusion d'intérêt et le manque d'indépendance lorsqu'une étude financée par untel ou untel ne va pas dans leur sens. Qui ne hausserait pas le sourcil face à une étude étayant les bienfaits du tabac, payée par Philip Morris?

Mais ici, les mêmes semblent abandonner toute prudence dès lors que l'étude valide leurs positions anti-OGM.

Venons-en donc à la publication proprement dite. Elle est disponible en ligne (avec les photos-choc) et montre en effet...  Quelques faiblesses, et il n'est pas besoin d'avoir un doctorat en biologie moléculaire pour le comprendre. Le protocole expérimental est résumé dans un article du Figaro:

Sous la houlette de Gilles-Éric Séralini, professeur de biologie moléculaire à l'université de Caen, qui n'en est pas à son premier coup d'essai (sic), les auteurs de ce brûlot ont suivi pendant deux ans pas moins de 200 rats qu'ils ont répartis en neuf groupes d'une vingtaine d'individus. L'objectif était de tester les effets d'un régime alimentaire contenant trois doses (11 %, 22 % et 33 % de la ration totale) de maïs transgénique NK603 de la firme Monsanto, désherbé ou non avec du Roundup, un herbicide également produit par Monsanto auquel ce maïs est capable de résister. Enfin trois autres groupes de rongeurs ont été abreuvés avec une eau contenant des doses d'herbicides proches de celles que l'on retrouve dans les champs de maïs génétiquement modifié. Tous ces rats ont été comparés à des animaux témoins nourris avec une variété non transgénique, très voisine (mais non identique ou isogène) du NK603 et n'ayant pas reçu de Roundup.

 

Les groupes sont donc: R (pour "soumis au Roundup"), GMO (pour "soumis à une nourriture OGM") et GMO + R (pour "nourriture OGM arrosée de Roundup".) Chaque groupe est divisé en quatre sous-groupes: rien du tout (groupe témoin) ou 11%, 22% ou 33% du régime précité. Les 200 rats sont divisés en tellement de groupes qu'à la fin chacun ne comporte plus que 10 individus, ce qui est vraiment faible pour établir des statistiques valides.

Le tableau des résultats est livré en page 4 de l'étude, et mérite qu'on s'y attarde. Je ne me hasarderai pas à commenter les tumeurs et leur "qualité", qui implique un jugement de valeur, mais simplement à analyser la mortalité des individus dans les échantillons:

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Les deux colonnes se rapportent aux mâles et aux femelles. La zone blanche correspond à l'espérance de vie moyenne de l'espèce, la zone grisée à un âge auquel les rats doivent "normalement" mourir (de vieillesse, de maladie ou de quoi que ce soit d'autre). Certains individus soumis toute leur vie à une nourriture viciée résistent donc plutôt bien - et à partir de la zone grisée, il est difficile de dire si les rats meurent plus à cause des effets de leur alimentation ou simplement de vieillesse. Le décompte significatif est effectué lors du trait vertical plein.

Le destin des groupes de rats de chaque catégorie est instructif. La ligne pointillée correspond au groupe témoin (soumis ni au Roundup, ni à du maïs OGM). Les lignes à trait plein plus ou moins grasses correspondent aux groupes soumis à des doses croissantes, le "pire dosage" apparaissant en gras.

Le Roundup est un herbicide contenant du glyphosate, irritant et toxique, et n'est pas destiné à être consommé directement, encore moins à hautes doses. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que les rats de laboratoire soumis à pareille alimentation souffrent quelque peu durant leur triste existence, en théorie en tous cas. Ainsi, la vie des rats du groupe "R" devrait être bien courte. Pourtant, il n'en est rien. Les mâles à durée de vie la plus longue sont ceux soumis aux plus fortes doses de Roundup!

Le cas des femelles est plus instructif, parce que les courbes s'arrêtent abruptement dès l'arrivée dans la zone grise. Deux femelles de l'échantillon-témoin sont déjà mortes. Pas possible de voir comment évolue la courbe dans la "zone gériatrique" comme pour les mâles. C'est dommage.

Les femelles exposées au Roundup ou au maïs OGM s'en sortent moins bien que leurs homologues masculins, mais il faut noter que les deux femelles-témoin mortes avant leur bel âge ont été euthanasiées (elles apparaissent en noir dans l'histogramme) pour "éviter leur souffrance selon les règles éthiques, soit "des tumeurs de plus de 25% du poids de leur corps, une perte de poids de plus de 25%, un saignement hémorragique, etc." mentionne l'étude.

La vie n'est pas un long fleuve tranquille chez les rats, même dans l'échantillon-témoin, et c'est un indice sur lequel nous allons revenir.

Plus éloquent encore: dans toutes les catégories, les rats soumis au "pire régime" - 33% de nourriture OGM et/ou arrosée au Roundup - ont un meilleur taux de survie à la mesure que ceux soumis à de moindres doses. Un poison mortel à petite doses, mais inoffensif à hautes doses? Voilà effectivement une découverte inédite!

Dans tous les cas, l'échantillon de recherche est extrêmement réduit face à une variété de rat qui souffre visiblement d'une mortalité élevée dans toutes les conditions. La démonstration n'apparaît guère probante: la mortalité des groupes ne montre aucune corrélation avec le dosage des produits testés, et l'écart avec le groupe témoin n'a rien de significatif.

Restent les photos affreuses, abondamment reprises dans la presse, destinées à marquer les esprits. L'effet est réussi, même si aucune étude ultérieure ne parvient jamais à répéter les curieux résultats obtenus par notre chercheur-militant.

Une étude conduite par un anti-OGM notoire, biaisée dans ses résultats et sa présentation? Qui irait imaginer cela! Pourtant, même du côté du Figaro, la prudence prédomine:

"Il manque des données chiffrées sur les tumeurs et les analyses biochimiques, mais aussi sur le régime alimentaire et l'historique de la souche de rats utilisée", note le toxicologue Gérard Pascal. En outre, contrairement à ce qu'affirme le Pr Séralini de nombreuses études à long terme ont déjà été menées sur des rats et des animaux d'élevage (vaches laitières, porcs, moutons, volailles…) nourris aux OGM. Aucune n'a montré de différence significative.

 

Ce n'est pas totalement surprenant. Tom Sanders, directeur du département des sciences nutritionnelles au King's College de Londres, dévoile la clef de l'énigme:

Les chercheurs n'ont pas fourni de données chiffrées sur la quantité de nourriture donnée aux rats, ni sur leur taux de croissance. "Cette race de rat est particulièrement sujette aux tumeurs mammaires lorsque les ingestions de nourriture ne sont pas contrôlées."

"Les méthodes statistiques sont inhabituelles et les probabilités ne permettent pas de comparaisons multiples. Il n'existe pas de projet d'analyse de données et il semble que les auteurs n'ont retenu que les chiffres les intéressant."

 

Ce ne sont pas des avis isolés: mention spéciale à la TSR pour son reportage équilibré sur les doutes entourant cette étude. Lui aussi mentionne le manque de fiabilité de l'espèce de rat utilisée:

Les soupçons s'accumulent, et ne sont calmés en rien par la réticence de l'auteur à livrer ses données brutes. On ne saura pas davantage si les rats en photo sont des vieillards coriaces ayant dépassé depuis longtemps l'espérance de vie de leur race.

Prendre une souche de rat ayant tendance à développer des cancers avec l'âge et présenter ces derniers comme le résultat d'une consommation d'OGM? Voilà une habile stratégie pour embobiner le chaland!

C'est beau comme du Lyssenko.

 


 

Mise à jour (21 septembre): le sujet provoque une avalanche de réactions sur le Web. Comme le dit un internaute: "L'équipe de M. Séralini comprend une spécialiste de microscopie électronique, un médecin privé à la fois généraliste, acuponcteur, homéopathe... Pas un seul toxicologue ni cancérologue pour une étude qui étudie la toxicologie et le caractère cancérogène d'un OGM, il fallait le faire."

Si certains journaux comme le Matin persistent dans le déni, d'autres se montrent enfin circonspects, tel le journal français Le Monde, peu suspect de sympathie pro-OGM.

Le quotidien brosse un portrait du "chercheur engagé" Gilles-Eric Séralini, et explique surtout les carences - fatales - de l'étude: faiblesses statistique majeures et incompatibles avec les normes scientifiques européennes, aucune indication sur les doses de maïs transgénique délivrées, pas d'analyse poussée des constituants du maïs ni de données chiffrées sur la fréquence des pathologies observées et sur les analyses biochimiques... Et une espèce de rat totalement inappropriée pour une étude de longue durée.

En effet, il est banal que les rats développent des cancers avec l'âge. Les rats utilisés, de la souche dite de Sprague-Dawley, sont les pires à ce sujet: 45 % de ces rongeurs développent cette pathologie, sans la moindre intervention. Ce défaut est connu depuis... 1973. on ne peut donc guère accorder le bénéfice du doute au professeur Séralini. Il a délibérément choisi des rats contractant des cancers quoi qu'il arrive.

Cerise sur le gâteau, l'étude est entre autre financée par le CERES, une association regroupant des acteurs de la grande distribution française (Carrefour, Auchan), qui ont un intérêt tout particulier à promouvoir leur filière Bio, génératrice de marges commerciales supérieures. Vous aviez dit "recherche indépendante"?

N'en jetez plus, la coupe est pleine.

Toutes mes condoléances aux anti-OGM qui ont rapidement rangé tout esprit critique pour embrasser une étude pseudo-scientifique dont les conclusions allaient enfin dans le sens de leurs convictions.

 


 

Mise à jour (28 septembre): Comme on s'en doutait, l'étude OGM de Séralini ne passe pas le test statistique. Ces conclusions sont de de Marc Lavielle, de l'INRIA à Saclay, et du Laboratoire de Mathématiques de l'Université Paris-Sud Orsay, également membre du Conseil Scientifique du Haut Conseil des Biotechnologies - et elles sont limpides:

Le protocole et les outils statistiques utilisés souffrent de graves lacunes et faiblesses méthodologiques qui remettent totalement en question les conclusions avancées par les auteurs.

Une analyse statistique rigoureuse des résultats obtenus lors de cette étude ne met en évidence aucune différence significative de la mortalité des rats dans les groupes contrôle et expérimentaux et aucune différence significative des paramètres biochimiques.

 

Mais de tout cela, on se doutait déjà ; l'étude entière n'est qu'un "coup médiatique" destiné à frapper l'opinion. Le succès est mitigé. En Suisse, les discussions sont en cours mais l'étude Séralini, bien que pour le moins controversée, a évidemment été reprise dans les discussions pour prolonger un moratoire sur les OGM (j'adore le paradoxe du "les gens n'achèteraient probablement pas d'OGM, alors interdisons-les!")

Côté UE, l'étude n'a pas fait bouger les lignes; il faut dire qu'elle s'adresse avant tout à un public français convenablement travaillé par les médias, et à une classe politique résolument arc-boutée contre les OGM: il n'y a donc pas beaucoup de changement à attendre à prêcher des convaincus.

04 septembre 2012

ADM irakiennes, la tentation de réécrire l'histoire

"Blair et Bush devraient être jugés pour mensonge." Le point de vue exprimé dans l'Observer britannique par Monseigneur Desmond Tutu a immédiatement bénéficié d'un écho retentissant, que ce soit à travers le Figaro, Libération ou Le Monde en France ou le Matin ou 24Heures en Suisse.

desmond-tutu.jpgComment expliquer l'espace médiatique soudainement libéré pour l'archevêque sud-africain? Certes, le Nobel de la Paix 1984 a été proclamé "conscience morale" de l'Afrique du Sud, donnant lieu à une véritable hagiographie sur Wikipedia, où ne sera pas fait mention de ses prêches des années 80 où il appelait au meurtre des blancs. Ses dérapages plus récents, plus modestes, seront eux aussi passés sous silence par des journalistes complaisants, mais rien qui ne donne droit à une audience internationale permanente.

En réalité, les propos de Mgr Tutu ne sont répétés que parce qu'ils plaisent. Les rédactions occidentales ont juste vu l'occasion de faire passer un message auquel elles tiennent.

L'idée que MM. Blair et Bush soient traînés sur le siège des accusés de la Cour Pénale Internationale de La Haye, au côtés d'un Mugabe ou de n'importe quel despote déchu, a tout pour séduire. Leur crime? Le mensonge. Leur peine? La plus lourde possible - et on leur imputera toutes les victimes liées à la guerre en Irak, dans les deux camps tant qu'à faire.

Il ne s'agit malheureusement que d'une grossière réécriture de l'histoire. Les médias se le permettent aujourd'hui seulement parce que le public a la mémoire courte. Le pire de cette manipulation partisane du passé aura probablement lieu en 2013, lors de l'anniversaire des dix ans de la seconde Guerre du Golfe.

Nous vivons une époque formidable. Sans les archives d'Internet, beaucoup d'âneries peuvent encore être proférées au sujet de la première guerre du Golfe par exemple - comme l'idée que, à la suite d'une sorte de faiblesse de caractère (congénitale?), George Bush père n'aurait pas "fini le travail". Si faiblesse il y a eu de la part du président américain, c'est bien de ne pas avoir versé dans "l'unilatéralisme" et de s'être plié au jeu de cour diplomatique: grâce à la pression de l'ONU interdisant formellement au million de soldats venu libérer le Koweit de poursuivre vers Bagdad, le régime de Saddam Hussein fut sauvé in extremis. La communauté internationale s'occupait alors volontiers des guerres de frontière, mais surtout pas de la politique intérieure de chaque pays. Les tyrannies et régimes fantoches composant l'essentiel de l'assemblée des Nations Unies ne l'auraient pas supporté.

L'ONU, bonne fille, se vit ensuite grassement récompensée au travers du programme Pétrole contre Nourriture.

Mais aujourd'hui, la mémoire mondiale du réseau permet aisément de retrouver les faits historiques et de démasquer les grossières tentatives de réécriture du passé, pour peu qu'il ne soit pas trop ancien. Ainsi, clamer que George Bush et Tony Blair ont mené le monde dans une intervention militaire fondée sur des manipulations est un fieffé mensonge. Jusqu'en 2003, tout le monde croyait aux armes de destructions massives (ADM) irakiennes. Même, et surtout, les Démocrates américains. Les citations abondent dans un tel volume que c'en est presque amusant:

"Nous savons qu'il a des caches secrètes d'armes chimiques et bactériologiques à travers son pays." -- Al Gore

"Nous savons depuis de nombreuses années que Saddam Hussein a cherché à acquérir et à fabriquer des armes de destruction massive." -- Ted Kennedy

"Je voterai pour donner au Président des Etats-Unis l'autorité d'utiliser la force - si nécessaire - pour désarmer Saddam Hussein parce que je crois qu'un arsenal mortel d'armes de destruction massive entre ses mains est une menace grave et concrète à notre sécurité." -- John Kerry

"Il doit être clair que s'il est laissé en paix, Saddam Hussein continuera à augmenter sa capacité à livrer une guerre biologique et chimique, et continuera à essayer de développer des armes nucléaires." -- Hillary Clinton

 

Ces extraits datent d'avant 2003, mais on peut sans peine en trouver d'autres remontant à une époque antérieure à l'arrivée de George W. Bush au pouvoir à la fin de l'année 2000. Le Texan - par ailleurs unanimement dépeint comme un imbécile - aurait donc réussi à manipuler les services de renseignement américains avant même de se faire élire président? Quel talent!

Bien sûr, ce n'est pas un exploit d'étriller le camp démocrate américain, celui-là même qui a largement cru aux ADM irakiennes, soutenu et voté la guerre. Mais il n'est de loin pas le seul. Même les Français croyaient aux ADM irakiennes à l'époque!

Il est facile de faire passer l'opposition à la guerre de Jacques Chirac et Dominique de Villepin comme une clairvoyance prophétique, l'illumination caractéristique de ceux qui ont raison avant tout le monde. La réalité est plus prosaïque. Le gouvernement français - dont les informations sur l'Irak provenaient en bonne partie de ce qui lui était fourni par les services de renseignement américains - pensait simplement que l'Irak avait des armes de destruction massive, mais qu'un solide cocktail de menaces, de sanctions et d'inspections sauce ONU suffiraient à les éliminer.

Français et Américains divergeaient sur la conduite à tenir, pas sur la possession d'ADM par l'Irak.

On se remémorera donc avec intérêt l'intervention lyrique de Dominique de Villepin à l'ONU, ou la transcription de l'interview télévisée de Jacques Chirac le 10 mars 2003, quelques jours avant l'offensive militaire proprement dite. Les hauts responsable de l'Etat français ont longuement la parole. A quel moment exactement disent-ils que les armes de destruction massive irakiennes ne sont qu'une légende urbaine?

Ils n'affirment rien de tel, évidemment, pas même sous la forme de sous-entendus. Relisons donc les paroles du chef de l'Etat français:

Alors, dans [le contexte d'un monde multipolaire], nous nous sommes trouvés dès l'origine face à un problème, un Irak qui, à l'évidence, possédait des armes de destruction massive, entre les mains d'un régime indiscutablement dangereux et qui présentaient par conséquent un risque certain pour le monde. Il était donc essentiel de désarmer ce régime, ce pays, d'éliminer ses armes de destruction massive.

 

bush_blair.jpgGeorge W. Bush et Tony Blair et des millions de gens crurent à la menace des ADM irakiennes, simplement parce que celles-ci étaient la pire hypothèse de services du renseignement bien décidés à ne pas sous-évaluer la moindre menace au lendemain des attentats du World Trade Center. Ils furent confortés en cela par les transfuges du régime, heureux de dire tout ce que leurs interlocuteurs souhaitaient entendre si cela pouvait contribuer à faire tomber le régime de Bagdad, et bien sûr par Saddam Hussein lui-même, qui avait déjà utilisé les armes chimiques par le passé pour quelques massacres et ne donnait guère l'impression d'être devenu un chic type sous le régime des sanctions onusiennes. Peut-être même croyait-il encore en avoir lui-même, au vu de la corruption de son régime et de la peur qu'il inspirait à son entourage - et en disposait effectivement encore, quoique pas dans des quantités significatives.

On ne peut pas rejouer l'histoire. Quasiment personne ne peut imaginer comment le monde aurait évolué sans le renversement du tyran de Bagdad, et encore moins décréter que cela aurait été "mieux" ou "pire" - même si, à titre personnel, je ne suis pas mécontent que Saddam ait fini au bout d'une corde. Il n'y a jamais eu le moindre commencement de preuve concrète (témoignage d'un transfuge ou document) faisant état d'un complot visant à faire croire à des ADM irakiennes inexistantes. Si une telle machination avait vu le jour, d'ailleurs, ceux qui tiraient les ficelles auraient au moins eu la décence d'en déposer quelques-unes sur place pour donner le change et les révéler de façon spectaculaire à un parterre de journalistes. L'astuce du flic qui glisse un sachet d'héroïne dans la poche du type qu'il veut enfermer est vieille comme le monde.

Le passé est souvent médiocre. Il est tentant de l'embellir et de le romancer, en habillant évidemment ses adversaires politiques du rôle du méchant. Mais soyons honnêtes, si George W. Bush et Tony Blair devaient être poursuivis pour avoir cru à une industrie des armes de destruction massive en Irak, ils ne seraient pas seuls sur le banc des accusés.

30 août 2012

OGM: sale temps pour les marchands de peur

"Les OGM ne sont nuisibles ni pour l'humain ni pour l'environnement, selon une étude" annonce fièrement la RTS, faisant état de la conclusion du Programme national de recherche "Utilité et risques de la dissémination de plantes génétiquement modifiées" (PNR 59) dont les résultats ont été publiés mardi.

En guise de titre, c'est un vil mensonge, puisqu'il ne s'agit pas d'une étude mais de trente dans le cadre d'un programme étalé sur quatre ans. Pour ceux qui gardent encore un soupçon d'ouverture d'esprit sur la question des OGM, les conclusions sont de la plus grande banalité:

Les nombreux projets de recherche menés sur la biosécurité dans le cadre du PNR 59 ne permettent pas de conclure à la dangerosité des cultures de plantes utilitaires génétiquement modifiées. Leurs résultats corroborent en ce sens ceux d'autres enquêtes importantes effectuées en Suisse et à l'étranger.

La coexistence entre agriculture conventionnelle et agriculture biotechnologique est possible - moyennant un modeste surcroît de dépenses. En échange, les cultures d'OGM peuvent assurer des bénéfices économiques supplémentaires. Un régime légal de coexistence entre cultures conventionnelles et OGM peut être mis en place à l'aide d'un petit nombre d'adaptations à la loi sur le génie génétique.

 

Et voilà. Les OGM ne sont pas du poison et n'ont même pas à être cantonnés dans des laboratoires. Comment s'en étonner alors que l'importance des cultures d'organismes génétiquement modifiés ne cesse de croître dans le monde? En 2011, 32% du maïs était OGM ainsi que 83% du coton et 75% du soja.

mais_ogm.jpgOui, les trois-quarts du soja produit sur Terre sont génétiquement modifiés. Aujourd'hui.

De l'Europe au Burkina Faso, les adversaires des OGM persistent, envers et contre tout. Voilà pourquoi le programme national de recherche de la Confédération est aussi important: il est le fait d'une entité respectée par tous dans le débat. Pas possible pour les anti-OGM de défausser, comme à leur habitude, des conclusions n'allant pas dans leur sens au prétexte que l'étude serait biaisée à cause de son commanditaire.

Évidemment, une nouvelle annonçant (une fois encore) l'innocuité des OGM implique d'offrir un billet gratuit à un invité pour venir expliquer sur les plateaux télévisés tout le mal qu'il en pense. La RTS n'a pas dérogé à la règle et nous a donc gratifié de la présence du directeur de l'Union Suisse des Paysans, Jacques Bourgeois, fermement opposé à cette nouvelle technologie mais avec suffisamment de diplomatie pour habiller son opinion d'un pragmatisme de bon aloi:

"Cette étude ne tient pas compte du principal argument, c'est les consommateurs... Les consommateurs ne veulent pas d'OGM dans leur assiette et quelle entreprise serait prête à mettre sur le marché un produit qu'elle sait pertinemment d'avance, qu'il n'y a pas de demande par rapport à ce produit-là."

 

Bel argument circulaire: les consommateurs ne risquent pas d'acheter des OGM si on ne leur en propose jamais. Mais en réalité, cette simplification n'est pas tout à fait exacte. La question a aussi été abordée par le programme PNR 59. Les conclusions montrent que le rejet est loin d'être aussi net que ne l'espèreraient les anti-OGM:

Des ventes tests effectuées dans notre pays confirment le fait qu'un consommateur sur cinq achèterait des produits génétiquement modifiés si on lui en offrait la possibilité. En outre, pas moins de 71% de l'ensemble des consommateurs plaident pour la liberté de choix entre végétaux génétiquement modifiés et végétaux de culture traditionnelle.

 

Clouons le dernier clou du cercueil:

Le nombre de personnes qui achèteraient des produits OGM dépasse même actuellement celui des consommateurs de produits bio.

 

Que les consommateurs acceptent l'idée d'acheter des OGM, les paysans suisses n'en produiraient pas de toutes façons, n'est-ce pas? Là encore, ce n'est pas tout à fait vrai: "comme le révèle l'étude PNR 59, plus de 35% des agriculteurs du canton de Zurich interrogés répondent positivement à la question de savoir s'ils accepteraient de cultiver des plantes génétiquement modifiées."

Dont acte. La recherche - la vraie, celle de gens en quête de vérité et et sans présupposés idéologiques - n'a rien contre les OGM, et ce n'est pas faute d'avoir cherché. Le monde entier fonctionne aux OGM, sauf l'Europe et la Suisse, enfermées dans des peurs soigneusement entretenues, mais parfaitement illusoires.

La Suisse a décrété un moratoire contre les OGM en 2005. Alors que celui-ci a été prolongé à 2013, elle a lancé en parallèle le programme PNR 59 précisément pour répondre scientifiquement aux questions sur leur dangerosité et leur impact sur la nature. Depuis mardi, les conclusions sont là. Le dossier à charge contre les OGM est vidé de sa substance.

Il n'y a plus aucune raison objective de reconduire le moratoire.

Qui pense vraiment que les adversaires des OGM se rendront à ces nouveaux arguments? Pas besoin d'être grand clerc pour deviner que leur combat n'est pas prêt de s'arrêter. Mais alors, qu'il soit désormais clair aux yeux de tous qu'ils n'agissent ni au nom de la science, ni même au nom du principe de précaution.

27 mai 2012

Les retraités pris pour cible

L'affaire est révélée dans la Tribune de Genève de mercredi ("Les seniors claquent leur pension puis sollicitent l'Etat") et reprise dans Le Matin de vendredi avec un article au titre encore plus abrasif, "Les retraités sont-ils des profiteurs?". Les deux publications ont entraîné une avalanche de réactions hautes en couleurs. Certaines personnes âgées en Suisse auraient flairé le bon plan: dilapider leurs économie, puis obtenir l'aide sociale!

Un certain nombre de jeunes retraités choisiraient ainsi de flamber leur capital-retraite, puis se déclareraient ensuite en situation de faiblesse pour toucher des subventions réservées aux personnes dans le besoin:

Toucher son 2e pilier en capital, et le dilapider en quelques années: c’est tendance chez nos aînés. Cette nouvelle mode révélée mercredi par le Tages-Anzeiger a des conséquences. Les retraités qui se retrouvent sans le sou trop rapidement font appel à des prestations complémentaires, à la charge de l’Etat.

 

vieux_riches.jpgDes aînés égoïstes, se lançant avec abandon dans la dépense effrénée pour mieux vivre aux crochets de la société... La ficelle paraît grosse, ce qui n'empêche pas le rédacteur en chef adjoint du Matin, Philippe Messeiller, de s'engouffrer dans la brèche sans le moindre recul:

De plus en plus de retraités ou en passe de l’être s’arrangent pour retirer leur deuxième pilier et le dilapider en prenant du bon temps. Ils partent en croisière, vivent de belles années et une fois le pactole dilapidé, ils font appel à l’Etat pour les aider. Après moi, le déluge. De quoi faire bondir les jeunes qui ont toutes les peines du monde à décrocher leur premier emploi et les travailleurs qui s’échinent à remplir les caisses de pension.

 

Jeunes contre vieux, société malade de son individualisme, voilà des idées neuves et originales! Moins sentencieuse, la Tribune de Genève essaye de dénicher quelques cas concrets, mais la moisson n'est guère à la hauteur:

Andreas Dummermuth, de la Caisse de compensation du Canton de Schwyz, présente le cas d'un homme qui, en 2000, a reçu 540'000 de capital de sa caisse de pension. Un conseiller en placement lui a recommandé de placer son argent dans l'immobilier aux Etats-Unis. Après neuf, ans, il n'avait plus que 80'000 francs sur son compte.

 

On est assez loin du cliché du vieillard à cheveux blancs jouant des piles de jetons au casino... L'individu en question a simplement suivi des conseils d'un professionnel et placé son argent aux USA dans des investissements qui se sont révélés malheureux. Une folie dépensière toute relative! Mais laissons au quotidien une deuxième chance de nous trouver un autre exemple saillant:

[Une] Bâloise a sollicité des [Prestations Complémentaires] un an seulement après être entrée en retraite. Elle avait dépensé les 87'000 francs touchés de son 2e pilier, notamment en voyages à Majorque, Madère et New York. Au bout du compte, il ne lui restait que 700 francs.

 

Seul problème, le cas remonte à... 1989. Il est passé à la postérité pour avoir été traité par le Tribunal Fédéral, qui répondait à la question de savoir si une fortune passée (et perdue) pouvait être un obstacle à l'obtention d'une aide sociale. Le Tribunal répondit par la négative: les aides doivent êtres versées au vu de la situation présente, rien d'autre. Tant pis pour les adeptes de la lutte des classes qui auraient tant voulu punir les bourgeois déchus... Enfin, à supposer que ce qualificatif convienne pour un modeste capital-retraite de départ de 87'000 francs suisses.

Le manque d'exemples croustillants est d'autant plus inexplicable que le nombre de cas de ces retraités-cigales est sensé avoir "explosé" ces dernières années. Le lecteur avide de scandales restera donc sur sa faim - à moins qu'il ne soit grossièrement manipulé, ce que je soupçonne fortement.

Revenons sur le mécanisme de retraite helvétique. Celui-ci repose sur trois piliers: une maigre retraite par répartition (l'AVS - assurance veillesse et solidarité - ou "premier pilier"), une prévoyance professionnelle sous forme de retraite par capitalisation (la LPP - loi sur prévoyance professionnelle - ou "deuxième pilier") et enfin les économies de tout un chacun (dont des outils d'épargne spécifiques regroupés sous le terme de "troisième pilier"). Pour la plupart des salariés, l'essentiel de la retraite vient de la LPP. Celle-ci les oblige à verser toute leur vie une partie de leur salaire à des structures gérées par les entreprises dont ils sont employés, sensées faire fructifier cette manne.

Les travailleurs suisses ont donc l'obligation d'épargner et ne peuvent pratiquement pas participer à la gestion de cette épargne. La loi sur prévoyance professionnelle s'inscrit dans un mélange de conservatisme (obligation de prévoyance) et de socialisme (vous n'avez pas le contrôle de votre propre argent) assez typique de la Suisse.

Il existe deux moyens de récupérer son 2e pilier à l'heure de la retraite: soit sous forme de capital, soit sous forme de rente. Chaque approche a ses avantages et ses inconvénients. La retraite en capital oblige le bénéficiaire à gérer lui-même ses avoirs, mais lui permet de fonder une entreprise, d'acheter un bien immobilier ou de laisser quelque chose à ses enfants ; la rente, elle, offre la garantie de toucher mensuellement une somme d'argent jusqu'à la mort.

En théorie, selon le désir des autorités, la rente devrait être le choix par défaut. Mais un nombre toujours plus grand de retraités choisissent le capital plutôt que la rente: ils sont 35% à le retirer en totalité, 15% en partie. Contrairement aux affirmations superficielles des médias, cet argent n'est pas dilapidé en caprices luxueux. Il sert surtout à créer des sociétés (pour 8 à 12'000 personnes par année) ou à financer l'achat d'un logement ou d'une maison (pour 35'000 personnes par année). Les deux possibilités ne sont pas dénuées de risques, mais toutes les entreprises ne font pas faillite et l'économie helvétique ne se porte pas si mal ; quant à l'immobilier, il va plutôt bien lui aussi. Si certains soupçonnent une bulle en Suisse, elle est très loin d'avoir éclaté.

Bref, aucune catastrophe récente ne parvient à expliquer l'augmentation de 40% au cours de ces cinq dernières années des dépenses liées aux prestations complémentaires, passées de 3,1 à 4,3 milliards de francs par an.

Certains ont visiblement choisi de désigner les personnes âgées comme responsables. Mais est-on au moins certain que la hausse des prestations complémentaires vient de cette tranche de la population? Les théories pour accuser les aînés de légèreté semblent tirées par les cheveux. D'une part, les exemples concrets de cigales semblent bien difficiles à dénicher. D'autre part, le mécanisme permettant à un retraité ruiné de bénéficier du système de prévoyance est connu depuis plus de vingt ans. Enfin, une rapide recherche sur l'Office fédéral des assurances sociales (OFAS) montre que les prestations complémentaires à destinations des personnes âgées n'augmentent que très lentement.

Voudrait-on faire passer les personnes âgées pour des boucs-émissaires qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

La manoeuvre de communication a parfaitement réussi.

Quel en était le but? Selon moi, elle s'est inscrite dans un cadre plus large visant à préparer l'opinion publique à une restriction sévère des possibilités de retrait de la prévoyance professionnelle sous forme de capital. En effet, malgré les illusions de langage donnant l'impression que chaque salarié dispose de son petit compte individuel au sein d'une caisse de retraite, rien n'est plus éloigné de la vérité. Celles-ci sont des pots communs. L'argent entre d'un côté par les cotisations des salariés et sort à destination des bénéficiaires sous forme de rente ou de capital, la grande masse entre les deux étant placée sur les marchés financiers pour faire grossir l'ensemble.

Or, les caisses de pension suisses sont en situation de sous-couverture dans des proportions dramatiques. Plus d'argent sort qu'il n'en rentre. Non seulement elles n'ont pas assez de capital pour faire face à leurs obligations de rente, mais les perspectives de rendement financier sur lesquelles elles se basent pour leurs placements sont si optimistes qu'elles en deviennent complètement fantaisistes. Si la retraite sous forme de rente permet quelque peu de cacher les problèmes sous le tapis, la situation de sous-couverture s'aggrave à chaque fois que quelqu'un retire d'un coup tout le capital "auquel il a droit".

Le système est donc promis à une réforme très lourde. Primauté des cotisations sur les rentes, prise en compte du rapport entre le nombre d'actifs par rapport aux rentiers, allongement de la durée de vie, baisse marquée des rendements des capitaux disponibles: tout l'inventaire va y passer1. Sinon, ce sera l'effondrement.

Mais résoudre les problèmes obligerait la classe politique à s'y atteler de façon lucide et courageuse - deux qualités plutôt rares, d'autant plus que les solutions seront forcément impopulaires à court terme.

A la place, on choisira donc de procrastiner, et de culpabiliser ceux qui prennent leur capital en les dénonçant comme des risque-tout inconscients.

La presse a fait d'une pierre deux coups en liant cet aspect des choses à l'explosion des coûts des prestations complémentaires. Peu importe qui sont les vrais responsables, elle a pu livrer à la vindicte populaire des coupables tous trouvés: une population faible, discrète, et votant plutôt à droite. Trois raisons de ne pas les épargner!

Les problèmes liés aux retraites empirant avec le temps, gageons que nous assisterons à bien d'autres manoeuvres du même genre.


1 à l'exception de mesures libérales permettant à chacun de gérer sa propre épargne-retraite, bien entendu.