30 août 2012

OGM: sale temps pour les marchands de peur

"Les OGM ne sont nuisibles ni pour l'humain ni pour l'environnement, selon une étude" annonce fièrement la RTS, faisant état de la conclusion du Programme national de recherche "Utilité et risques de la dissémination de plantes génétiquement modifiées" (PNR 59) dont les résultats ont été publiés mardi.

En guise de titre, c'est un vil mensonge, puisqu'il ne s'agit pas d'une étude mais de trente dans le cadre d'un programme étalé sur quatre ans. Pour ceux qui gardent encore un soupçon d'ouverture d'esprit sur la question des OGM, les conclusions sont de la plus grande banalité:

Les nombreux projets de recherche menés sur la biosécurité dans le cadre du PNR 59 ne permettent pas de conclure à la dangerosité des cultures de plantes utilitaires génétiquement modifiées. Leurs résultats corroborent en ce sens ceux d'autres enquêtes importantes effectuées en Suisse et à l'étranger.

La coexistence entre agriculture conventionnelle et agriculture biotechnologique est possible - moyennant un modeste surcroît de dépenses. En échange, les cultures d'OGM peuvent assurer des bénéfices économiques supplémentaires. Un régime légal de coexistence entre cultures conventionnelles et OGM peut être mis en place à l'aide d'un petit nombre d'adaptations à la loi sur le génie génétique.

 

Et voilà. Les OGM ne sont pas du poison et n'ont même pas à être cantonnés dans des laboratoires. Comment s'en étonner alors que l'importance des cultures d'organismes génétiquement modifiés ne cesse de croître dans le monde? En 2011, 32% du maïs était OGM ainsi que 83% du coton et 75% du soja.

mais_ogm.jpgOui, les trois-quarts du soja produit sur Terre sont génétiquement modifiés. Aujourd'hui.

De l'Europe au Burkina Faso, les adversaires des OGM persistent, envers et contre tout. Voilà pourquoi le programme national de recherche de la Confédération est aussi important: il est le fait d'une entité respectée par tous dans le débat. Pas possible pour les anti-OGM de défausser, comme à leur habitude, des conclusions n'allant pas dans leur sens au prétexte que l'étude serait biaisée à cause de son commanditaire.

Évidemment, une nouvelle annonçant (une fois encore) l'innocuité des OGM implique d'offrir un billet gratuit à un invité pour venir expliquer sur les plateaux télévisés tout le mal qu'il en pense. La RTS n'a pas dérogé à la règle et nous a donc gratifié de la présence du directeur de l'Union Suisse des Paysans, Jacques Bourgeois, fermement opposé à cette nouvelle technologie mais avec suffisamment de diplomatie pour habiller son opinion d'un pragmatisme de bon aloi:

"Cette étude ne tient pas compte du principal argument, c'est les consommateurs... Les consommateurs ne veulent pas d'OGM dans leur assiette et quelle entreprise serait prête à mettre sur le marché un produit qu'elle sait pertinemment d'avance, qu'il n'y a pas de demande par rapport à ce produit-là."

 

Bel argument circulaire: les consommateurs ne risquent pas d'acheter des OGM si on ne leur en propose jamais. Mais en réalité, cette simplification n'est pas tout à fait exacte. La question a aussi été abordée par le programme PNR 59. Les conclusions montrent que le rejet est loin d'être aussi net que ne l'espèreraient les anti-OGM:

Des ventes tests effectuées dans notre pays confirment le fait qu'un consommateur sur cinq achèterait des produits génétiquement modifiés si on lui en offrait la possibilité. En outre, pas moins de 71% de l'ensemble des consommateurs plaident pour la liberté de choix entre végétaux génétiquement modifiés et végétaux de culture traditionnelle.

 

Clouons le dernier clou du cercueil:

Le nombre de personnes qui achèteraient des produits OGM dépasse même actuellement celui des consommateurs de produits bio.

 

Que les consommateurs acceptent l'idée d'acheter des OGM, les paysans suisses n'en produiraient pas de toutes façons, n'est-ce pas? Là encore, ce n'est pas tout à fait vrai: "comme le révèle l'étude PNR 59, plus de 35% des agriculteurs du canton de Zurich interrogés répondent positivement à la question de savoir s'ils accepteraient de cultiver des plantes génétiquement modifiées."

Dont acte. La recherche - la vraie, celle de gens en quête de vérité et et sans présupposés idéologiques - n'a rien contre les OGM, et ce n'est pas faute d'avoir cherché. Le monde entier fonctionne aux OGM, sauf l'Europe et la Suisse, enfermées dans des peurs soigneusement entretenues, mais parfaitement illusoires.

La Suisse a décrété un moratoire contre les OGM en 2005. Alors que celui-ci a été prolongé à 2013, elle a lancé en parallèle le programme PNR 59 précisément pour répondre scientifiquement aux questions sur leur dangerosité et leur impact sur la nature. Depuis mardi, les conclusions sont là. Le dossier à charge contre les OGM est vidé de sa substance.

Il n'y a plus aucune raison objective de reconduire le moratoire.

Qui pense vraiment que les adversaires des OGM se rendront à ces nouveaux arguments? Pas besoin d'être grand clerc pour deviner que leur combat n'est pas prêt de s'arrêter. Mais alors, qu'il soit désormais clair aux yeux de tous qu'ils n'agissent ni au nom de la science, ni même au nom du principe de précaution.

27 mai 2012

Les retraités pris pour cible

L'affaire est révélée dans la Tribune de Genève de mercredi ("Les seniors claquent leur pension puis sollicitent l'Etat") et reprise dans Le Matin de vendredi avec un article au titre encore plus abrasif, "Les retraités sont-ils des profiteurs?". Les deux publications ont entraîné une avalanche de réactions hautes en couleurs. Certaines personnes âgées en Suisse auraient flairé le bon plan: dilapider leurs économie, puis obtenir l'aide sociale!

Un certain nombre de jeunes retraités choisiraient ainsi de flamber leur capital-retraite, puis se déclareraient ensuite en situation de faiblesse pour toucher des subventions réservées aux personnes dans le besoin:

Toucher son 2e pilier en capital, et le dilapider en quelques années: c’est tendance chez nos aînés. Cette nouvelle mode révélée mercredi par le Tages-Anzeiger a des conséquences. Les retraités qui se retrouvent sans le sou trop rapidement font appel à des prestations complémentaires, à la charge de l’Etat.

 

vieux_riches.jpgDes aînés égoïstes, se lançant avec abandon dans la dépense effrénée pour mieux vivre aux crochets de la société... La ficelle paraît grosse, ce qui n'empêche pas le rédacteur en chef adjoint du Matin, Philippe Messeiller, de s'engouffrer dans la brèche sans le moindre recul:

De plus en plus de retraités ou en passe de l’être s’arrangent pour retirer leur deuxième pilier et le dilapider en prenant du bon temps. Ils partent en croisière, vivent de belles années et une fois le pactole dilapidé, ils font appel à l’Etat pour les aider. Après moi, le déluge. De quoi faire bondir les jeunes qui ont toutes les peines du monde à décrocher leur premier emploi et les travailleurs qui s’échinent à remplir les caisses de pension.

 

Jeunes contre vieux, société malade de son individualisme, voilà des idées neuves et originales! Moins sentencieuse, la Tribune de Genève essaye de dénicher quelques cas concrets, mais la moisson n'est guère à la hauteur:

Andreas Dummermuth, de la Caisse de compensation du Canton de Schwyz, présente le cas d'un homme qui, en 2000, a reçu 540'000 de capital de sa caisse de pension. Un conseiller en placement lui a recommandé de placer son argent dans l'immobilier aux Etats-Unis. Après neuf, ans, il n'avait plus que 80'000 francs sur son compte.

 

On est assez loin du cliché du vieillard à cheveux blancs jouant des piles de jetons au casino... L'individu en question a simplement suivi des conseils d'un professionnel et placé son argent aux USA dans des investissements qui se sont révélés malheureux. Une folie dépensière toute relative! Mais laissons au quotidien une deuxième chance de nous trouver un autre exemple saillant:

[Une] Bâloise a sollicité des [Prestations Complémentaires] un an seulement après être entrée en retraite. Elle avait dépensé les 87'000 francs touchés de son 2e pilier, notamment en voyages à Majorque, Madère et New York. Au bout du compte, il ne lui restait que 700 francs.

 

Seul problème, le cas remonte à... 1989. Il est passé à la postérité pour avoir été traité par le Tribunal Fédéral, qui répondait à la question de savoir si une fortune passée (et perdue) pouvait être un obstacle à l'obtention d'une aide sociale. Le Tribunal répondit par la négative: les aides doivent êtres versées au vu de la situation présente, rien d'autre. Tant pis pour les adeptes de la lutte des classes qui auraient tant voulu punir les bourgeois déchus... Enfin, à supposer que ce qualificatif convienne pour un modeste capital-retraite de départ de 87'000 francs suisses.

Le manque d'exemples croustillants est d'autant plus inexplicable que le nombre de cas de ces retraités-cigales est sensé avoir "explosé" ces dernières années. Le lecteur avide de scandales restera donc sur sa faim - à moins qu'il ne soit grossièrement manipulé, ce que je soupçonne fortement.

Revenons sur le mécanisme de retraite helvétique. Celui-ci repose sur trois piliers: une maigre retraite par répartition (l'AVS - assurance veillesse et solidarité - ou "premier pilier"), une prévoyance professionnelle sous forme de retraite par capitalisation (la LPP - loi sur prévoyance professionnelle - ou "deuxième pilier") et enfin les économies de tout un chacun (dont des outils d'épargne spécifiques regroupés sous le terme de "troisième pilier"). Pour la plupart des salariés, l'essentiel de la retraite vient de la LPP. Celle-ci les oblige à verser toute leur vie une partie de leur salaire à des structures gérées par les entreprises dont ils sont employés, sensées faire fructifier cette manne.

Les travailleurs suisses ont donc l'obligation d'épargner et ne peuvent pratiquement pas participer à la gestion de cette épargne. La loi sur prévoyance professionnelle s'inscrit dans un mélange de conservatisme (obligation de prévoyance) et de socialisme (vous n'avez pas le contrôle de votre propre argent) assez typique de la Suisse.

Il existe deux moyens de récupérer son 2e pilier à l'heure de la retraite: soit sous forme de capital, soit sous forme de rente. Chaque approche a ses avantages et ses inconvénients. La retraite en capital oblige le bénéficiaire à gérer lui-même ses avoirs, mais lui permet de fonder une entreprise, d'acheter un bien immobilier ou de laisser quelque chose à ses enfants ; la rente, elle, offre la garantie de toucher mensuellement une somme d'argent jusqu'à la mort.

En théorie, selon le désir des autorités, la rente devrait être le choix par défaut. Mais un nombre toujours plus grand de retraités choisissent le capital plutôt que la rente: ils sont 35% à le retirer en totalité, 15% en partie. Contrairement aux affirmations superficielles des médias, cet argent n'est pas dilapidé en caprices luxueux. Il sert surtout à créer des sociétés (pour 8 à 12'000 personnes par année) ou à financer l'achat d'un logement ou d'une maison (pour 35'000 personnes par année). Les deux possibilités ne sont pas dénuées de risques, mais toutes les entreprises ne font pas faillite et l'économie helvétique ne se porte pas si mal ; quant à l'immobilier, il va plutôt bien lui aussi. Si certains soupçonnent une bulle en Suisse, elle est très loin d'avoir éclaté.

Bref, aucune catastrophe récente ne parvient à expliquer l'augmentation de 40% au cours de ces cinq dernières années des dépenses liées aux prestations complémentaires, passées de 3,1 à 4,3 milliards de francs par an.

Certains ont visiblement choisi de désigner les personnes âgées comme responsables. Mais est-on au moins certain que la hausse des prestations complémentaires vient de cette tranche de la population? Les théories pour accuser les aînés de légèreté semblent tirées par les cheveux. D'une part, les exemples concrets de cigales semblent bien difficiles à dénicher. D'autre part, le mécanisme permettant à un retraité ruiné de bénéficier du système de prévoyance est connu depuis plus de vingt ans. Enfin, une rapide recherche sur l'Office fédéral des assurances sociales (OFAS) montre que les prestations complémentaires à destinations des personnes âgées n'augmentent que très lentement.

Voudrait-on faire passer les personnes âgées pour des boucs-émissaires qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

La manoeuvre de communication a parfaitement réussi.

Quel en était le but? Selon moi, elle s'est inscrite dans un cadre plus large visant à préparer l'opinion publique à une restriction sévère des possibilités de retrait de la prévoyance professionnelle sous forme de capital. En effet, malgré les illusions de langage donnant l'impression que chaque salarié dispose de son petit compte individuel au sein d'une caisse de retraite, rien n'est plus éloigné de la vérité. Celles-ci sont des pots communs. L'argent entre d'un côté par les cotisations des salariés et sort à destination des bénéficiaires sous forme de rente ou de capital, la grande masse entre les deux étant placée sur les marchés financiers pour faire grossir l'ensemble.

Or, les caisses de pension suisses sont en situation de sous-couverture dans des proportions dramatiques. Plus d'argent sort qu'il n'en rentre. Non seulement elles n'ont pas assez de capital pour faire face à leurs obligations de rente, mais les perspectives de rendement financier sur lesquelles elles se basent pour leurs placements sont si optimistes qu'elles en deviennent complètement fantaisistes. Si la retraite sous forme de rente permet quelque peu de cacher les problèmes sous le tapis, la situation de sous-couverture s'aggrave à chaque fois que quelqu'un retire d'un coup tout le capital "auquel il a droit".

Le système est donc promis à une réforme très lourde. Primauté des cotisations sur les rentes, prise en compte du rapport entre le nombre d'actifs par rapport aux rentiers, allongement de la durée de vie, baisse marquée des rendements des capitaux disponibles: tout l'inventaire va y passer1. Sinon, ce sera l'effondrement.

Mais résoudre les problèmes obligerait la classe politique à s'y atteler de façon lucide et courageuse - deux qualités plutôt rares, d'autant plus que les solutions seront forcément impopulaires à court terme.

A la place, on choisira donc de procrastiner, et de culpabiliser ceux qui prennent leur capital en les dénonçant comme des risque-tout inconscients.

La presse a fait d'une pierre deux coups en liant cet aspect des choses à l'explosion des coûts des prestations complémentaires. Peu importe qui sont les vrais responsables, elle a pu livrer à la vindicte populaire des coupables tous trouvés: une population faible, discrète, et votant plutôt à droite. Trois raisons de ne pas les épargner!

Les problèmes liés aux retraites empirant avec le temps, gageons que nous assisterons à bien d'autres manoeuvres du même genre.


1 à l'exception de mesures libérales permettant à chacun de gérer sa propre épargne-retraite, bien entendu.

28 février 2012

La Dinde de Fer

La cérémonie des Oscars s'est achevée. Bien qu'au second plan face à l'agitation autour de l'Artiste Jean Dujardin, Meryl Streep a réussi à décrocher une statuette pour son interprétation de Margaret Thatcher - ou plutôt, pour une adaptation de la vie de Margaret Thatcher jugée plaisante auprès du jury d'Hollywood. La formulation est un peu ampoulée mais nettement plus proche de la vérité.

Meryl_Streep_Transformed_Into_Margaret_Thatcher.jpg
Pour incarner Margaret Thatcher, le brushing ne fait pas tout.

Comme le dit Norman Tebbit, qui fut un des plus fervents supporters de Margaret Thatcher et un membre du cabinet entre 1981 et 1987:

Elle était toujours ouverte à la persuasion, mais seulement par des arguments et des faits convenablement rassemblés et présentés, et elle pouvait être rude - parfois même exagérément - envers des collègues qui n'atteignaient pas son niveau d'exigence. Mais, de ma propre expérience, elle n'a jamais été la femme à moitié hystérique, trop émotive et surjouant son rôle qu'incarne Meryl Streep.

 

Sans surprise, ni le réalisateur du film Phyllida Lloyd ni son scénariste Abi Morgan ne firent appel à lui pour le moindre conseil:

Vous auriez pu penser que si vous étiez en train de mettre en place un de ces "biopic" au sujet d'une figure politique dominante de la fin du 20e siècle, vos biographes auraient cherché à contacter ceux qui étaient le plus proche d'elle en ces années-là et leur demander. Je ne sais pas à qui ceux qui ont fait le film ont fait appel. (...) Certainement pas à moi.

 

L'ancien porte-parole de Margaret Thatcher Tim Bell défaussa lui aussi le film, le qualifiant de "non-événement". Il est vrai que pour quelqu'un cherchant à comprendre pourquoi Margaret Thatcher est passée à la postérité au point qu'on lui érige une statue au Parlement britannique, le film ne répond guère à la demande.

Les deux tiers du long-métrage s'appesantissent péniblement sur la période post-2003 (après la mort de son mari Dennis), longtemps après que la Dame de Fer a quitté le pouvoir. Elle traîne dans son appartement, parle à sa fille, souffre d'hallucinations...  Le spectateur est affligé de l'histoire ennuyeuse et pathétique d'une vieille femme à la santé mentale sur le déclin, ponctuée de flashbacks sur quelques événements qui ont donné forme à sa carrière. Que la vieille femme en question soit Margaret Thatcher semble presque un détail.

Les moments clés de son ministère à la tête de l'Etat anglais sont soit passés sous silence, soit réduits à leur plus simple expression. L'épisode de la poll tax résume cinq minutes du film, l'attentat de l'hôtel Brighton tout autant ; la grève des mineurs, moins de cinq ; le siège de l'Ambassade d'Iran n'est pas mentionné du tout; la Guerre des Malouines a droit à un quart d'heure et autant de répliques grotesques, alors qu'elle est si symbolique; la politique de privatisation est réduite à sa plus simple expression, et rien n'est dit de l'impact de sa personnalité sur l'état d'esprit du pays et la fierté qu'elle rendit à l'Angleterre... Et ne parlons même pas de son accession au pouvoir ou de ses années à l'université.

Les producteurs de cinéma ont apparemment décidé de faire un film sur la vieillesse plutôt que sur la vie de Margaret Thatcher. Bon choix pour ne pas rentrer dans les eaux mouvantes du film polémique - quoi que cela réussisse pour d'autres... - car certains positionnements passent mieux auprès des critiques professionnels, dira-t-on. Elle est ainsi passée à la moulinette du politiquement correct de gauche, réduite à une icône du féminisme (ce qu'elle n'a jamais voulu être), dépendante des autres, faible, vulnérable, et sur sa fin. A moins qu'il ne s'agisse d'une métaphore de son héritage politique?

Il y avait pourtant tellement à dire sur Margaret Thatcher! Les épisodes et les événements qui émaillèrent son passage au pouvoir furent si nombreux et si marquants qu'un seul film ne suffirait pas à tous les raconter. Mais sans tenter le récit exhaustif de son existence, il aurait été possible de se concentrer sur un ou deux instants cruciaux du personnage - un peu comme pour George VI - et insister sur le mode de pensée de celle qui reçut le surnom de Dame de Fer, une inflexibilité admirable qui, loin d'être inhumaine, se référait simplement à des principes moraux avec lesquels elle refusait de transiger. Comme le dit encore Norman Tebbit:

Je compris qu'il y avait deux fils dans ses pensées, le premier étant un patriotisme romantique profondément enraciné dans son passé loin des villes. Elle détestait le cynisme urbain envers son pays et son peuple, et cette attitude était renforcée par une croyance religieuse passée de mode et non-conformiste sur ce qui était bien et ce qui était mal. L'autre fil venait de son éducation scientifique et de sa vie professionnelle, non au sein d'une académie mais dans le laboratoire d'une société alimentaire. (...)

Je la trouvais sûre d'elle-même sur les principes de sa politique, mais ouverte quant aux tactiques (...) Jamais, cependant, elle ne sacrifia ses principes pour des motifs tactiques, pas plus qu'elle n'accepta d'aller le long de routes qu'elles qualifiait de façon méprisante de "trop malignes".

 

Même la version française (!) de Wikipedia arrive à résumer ses accomplissements en quelques phrases:

Attachée à ses convictions chrétiennes méthodistes, conservatrices et libérales, invoquant la souveraineté britannique, la protection de l'intérêt de ses administrés et les principes de droit, elle mena une politique étrangère marquée par l'opposition à l'URSS, la promotion de l'atlantisme, la guerre des Malouines en 1982 ou la promotion d'une Europe libre-échangiste au sein de la Communauté économique européenne. Sa politique économique, fortement influencée par les idées issues du libéralisme économique, fut marquée par d'importantes privatisations, par la baisse de la pression fiscale, la maîtrise de l'inflation et du déficit et l'affaiblissement des syndicats.

 

Margaret Thatcher se retrouva à la tête d'un pays ruiné et sclérosé. En 1976, le gouvernement travailliste fut contraint de solliciter l'aide du FMI à hauteur de 4 milliards de dollars, une somme colossale pour l'époque. En 1979, année de son accession au pouvoir, l'Angleterre perdit 30 millions de journées de travail en grèves. Toutes les embauches devaient recevoir l'aval des syndicats. La fiscalité était délirante: la tranche marginale d'imposition sur les revenus du capital atteignait alors 98%, celle sur les revenus de 83% (on est loin des modestes 75% proposés par le candidat Hollande!)

Elle brisa le pouvoir des oligopoles légaux, permis aux plus démunis d'acheter leur logement social, libéralisa l'emploi, réduisit le périmètre de l'Etat, donna à la City la liberté financière pour prendre son envol, restaura la crédibilité internationale du Royaume-Uni et sa place dans le concert des nations... Simplement en refusant de transiger sur ses valeurs et ce qu'elle trouvait juste - des valeurs si pertinentes qu'on baptisa de son nom sa doctrine politique. Et son héritage est encore salué aujourd'hui.

C'était peut-être un peu trop ambitieux pour Hollywood, finalement; mieux valait un film superficiel sur la déchéance mentale due à la vieillesse appliquée à une personnalité connue -  et un oscar à la clef pour Meryl Streep.

08 novembre 2011

En novembre il fait froid la nuit.

Alors que les Américains d'Occupy Wall Street se font donner des "conseils de survie" par des SDF - bel étalage de compétence pour des gens qui prétendent réformer le capitalisme mondial! - ceux de Londres ont discrètement choisi de rentrer chez eux le soir.

thermal_2.jpg
Photo thermique du camp d'Occupy London prise de nuit. Les tentes en violet sont vides...

Un mouvement de protestation occupant l'espace public avec des tentes vides, forcément, c'est un peu moins spectaculaire. Mais bon, on a beau vouloir un monde plus juste, plus redistributif, repenser la finance mondiale et ainsi de suite, on ne va pas non plus prendre froid en dormant sous tente pendant une de ces terribles nuit de novembre! Il y a des limites à l'engagement protestataire, tout de même!

On lira aussi avec plaisir la prose de H16 sur le sujet.

03 octobre 2011

Le culte de l'exportation

L'exportation - le mot magique sensé mener un pays vers la prospérité et la richesse. L'Allemagne n'est-elle pas l'envie de tout le continent européen à cause de ses exportations? La Suisse n'a-t-elle pas décidé d'arrimer sa monnaie à l'euro au nom de la sauvegarde de ses exportations? Qui n'a pas parlé ici ou là de "dévaluation compétitive" dans le but avoué de relancer ses exportations?

Et si, au contraire, tous ceux qui vouent un culte à l'exportation se trompaient?

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24 septembre 2011

Troy Davis devait mourir

En dépit des manifestations de soutien, Troy Davis a été exécuté mercredi 21 septembre dans l'Etat de Géorgie, aux Etats-Unis.

Troy-Davis-1.jpgSes dernières heures ont donné lieu à un véritable déferlement médiatique (voir sur le Matin, par exemple) et un engagement politique à tous les niveaux. Jusqu'à l'Union Européenne et au Pape.

Aujourd'hui, tout le monde connaît par coeur les faiblesses du dossier - pas de traces d'ADN, l'arme du crime n'a pas été retrouvée en sa possession, il y a juste eu neuf témoignages mais sept témoins se sont rétractés... - mais réciter le mantra n'est pas signe d'un grand mérite, au vu de la façon dont il a tourné en boucle depuis une semaine.

Avec une telle mobilisation et des failles aussi béantes dans le verdict rendu, il n'en est que plus étonnant que rien ne soit parvenu à empêcher son exécution aux Etats-Unis. Je sais bien, il s'agit des Etats-Unis, un pays affreux où personne n'aurait l'idée d'émigrer. Mais même Obama ne leva pas le petit doigt.

Dans une rubrique intitulée Les Tueurs de Flics sont les Derniers Bébés-Phoques des Médias, Ann Coulter revient d'une façon un peu plus corrosive sur les tenants et aboutissants de cette affaire. Voici une traduction de l'essentiel:

59% des Américains pensent aujourd'hui qu'au moins un innocent a été exécuté au cours des cinq dernières années. Il y a plus de preuves crédibles que des extraterrestres aient marché parmi nous qu'un innocent ait été exécuté aux Etats-Unis dans les 60 dernières années, et plus encore dans les cinq dernières années.

Mais à moins que les membres du public ne s'attaquent personnellement à la lecture des transcriptions d'audience de chaque jugement débouchant sur un verdict de peine de mort, ils n'ont aucune façon de connaître la vérité, et ne comptez pas sur les médias pour la leur dire.

Il est à peu près impossible de recevoir la peine de mort ces jours - à moins que vous ne fassiez quelque chose de complètement fou, comme tirer sur un flic devant des douzaines de témoins sur le parking d'un Burger King, seulement quelques heures après avoir tiré sur une voiture de passage au sortir d'une fête.

C'est ce que Troy Davis fit en août 1989.

 

Ouch. Passons aux témoins, aux éléments matériels et au reste:

Après un procès de deux semaines avec 34 témoins à charge et 6 témoins pour la défense, le jury de sept noirs et cinq blancs [autant pour le parti-pris de racisme] pris moins de deux heures pour déclarer Davis coupable du meurtre de l'Officier Mark MacPhail, ainsi que de divers autres crimes. Deux jours plus tard, le jury le condamna à mort.

Il a été répété [dans divers médias] qu'il n'y avait pas de "preuves physiques" liant Davis aux crimes commis cette nuit.

Davis sortit un revolver et tira sur deux inconnus en public. Quelle "preuve physique" les médias attendent-ils? Il n'y a pas eu effraction pour pénétrer dans une maison, pas de voiture volée, pas de viols ou de bagarre pour accompagner les tirs. Où faudrait-il chercher de l'ADN? Et pour prouver quoi?

Ann-Coulter.jpgJe suppose que ce serait édifiant si les douilles des tirs de cette nuit correspondaient aux balles. Et ce fut le cas. C'est une "preuve physique".

C'est vrai que l'essentiel du faisceau d'éléments contre Davis vient de dépositions de témoins oculaires. Ce genre de chose a tendance à se produire lorsque vous tirez sur quelqu'un sur le parking encombré d'un Burger King.

Comme toutes les preuves tendant à établir la culpabilité, les témoins oculaires ont mauvaise presse récemment, mais le côté "oculaire" dans cette affaire ne se limitait pas à des inconnus essayant de distinguer un grand type noir d'un autre. Plusieurs des témoins connaissaient Davis personnellement.

L'essentiel des dépositions de témoins établissent ce qui suit:

Deux grands et jeunes noirs harcelaient un vagabond sur le parking du Burger King, l'un dans un t-shirt jaune et l'autre dans un t-shirt Batman blanc. Celui habillé en blanc utilisa un revolver brun pour gifler le vagabond. Lorsqu'un policier leur cria d'arrêter, l'homme en blanc se mit à courir, puis fit demi-tour sur place et tira sur le policier, marcha vers son corps et lui tira encore dessus, souriant.

Quelques témoins décrirent le tireur comme portant un t-shirt blanc, d'autres que c'était un t-shirt blanc avec une inscription, et d'autres encore l'identifièrent comme un t-shirt Batman blanc. Pas un seul témoin ne dit que l'homme en t-shirt jaune ne frappa le vagabond ou ne tira sur le policier.

Plusieurs amis de Davis témoignèrent - sans se rétracter - qu'il était celui en blanc. Plusieurs témoins oculaires, à la fois des connaissances et des inconnus, identifièrent formellement Davis comme celui qui tira sur l'Officier MacPhail.

Maintenant les médias proclament que sept des neuf témoins contre Davis au procès se sont rétractés.

En premier lieu, l'Etat a présenté 34 témoins contre Davis, pas neuf, ce qui donne une certaine idée de la méticulosité des médias au sujet des faits sur les affaires de condamnation à mort.

Parmi les témoins qui ne rétractèrent pas un mot de leur témoignage contre Davis se comptent trois membres de l'Armée de l'Air, qui virent les tirs depuis leur van dans la voie de drive-in du Burger King. L'aviateur qui vécut ces événements d'assez près pour identifier de façon certaine Davis comme le tireur expliqua lors de l'interrogation contradictoire, "vous n'oubliez pas quelqu'un qui se penche sur un homme pour l'abattre."

Les témoignages rétractés sont les preuves les moins fiables qui soient, puisqu'ils prouvent seulement que les avocats de la défense sont parvenu à faire pression sur certains témoins pour affecter leur déposition - après que le procès soit terminé, ce qui s'avère bien commode. (...)

Trois des rétractations vinrent d'amis de Davis, apportant des modifications mineures ou peu crédibles à leur déposition au procès. Par exemple, l'un dit qu'il n'était plus sûr d'avoir vu Davis tirer sur le policier, bien qu'il ait été à un mètre cinquante de lui à cet instant. Le reste de son témoignage impliquait toujours Davis.

Une rétractation présumée de la petite amie du vagabond (décédée depuis) n'était pas une rétractation du tout, mais au contraire une réitération de tous les passages de son témoignage au tribunal, incluant une identification directe de Davis comme le tireur.

Seules deux des "rétractations" alléguées (sur 34 témoins) se rétractent sur quelque chose de valable - et ces deux déclarations écrites et sous serment furent défaussées par la cour parce que Davis refusa aux déclarants de témoigner aux auditions ultérieures au procès, alors même que l'un attendait juste à l'extérieur de la salle d'audience, prêt à venir à la barre.

La cour avertit Davis que son refus de rappeler ses deux seuls témoins sincèrement rétractés rendrait leurs rétractations écrites sans valeur. Mais Davis refusa quand même de les convoquer - ce qui suggère, comme le dit la cour, que leurs déclarations n'auraient pas tenu face à un examen contradictoire.

Avec des adversaires de la peine de mort aussi obsédés par la race de Davis - il est noir - il doit être noté que tous les témoins mentionnés ci-dessus sont eux-mêmes Afro-Américains. Le premier homme sur lequel Davis tira dans une voiture cette nuit était Afro-Américain. (...)

Il y a une raison pour laquelle plus d'une douzaine de cours ont examiné l'affaire Davis et ont refusé de casser sa condamnation à mort. Il est aussi innocent que n'importe quel homme exécuté depuis les années 50 au moins, c'est-à-dire, aussi coupable qu'il est possible de l'être.

 

Troy Davis était coupable de meurtre. Il a été condamné à l'issue d'un procès équitable et de tous les recours garantis par la justice américaine. S'il y a quelque chose de scandaleux, ce n'est pas dans son exécution, mais dans les 22 ans d'attente entre son crime horrible et sa mort méritée, et le tombereau de mensonges et d'approximations livrés par les médias dans la dernière ligne droite de l'affaire.

Lawrence.jpgLe même jour, quelques heures avant Troy Davis mais au Texas, Lawrence Brewer, un Américain de 44 ans, était exécuté lui aussi.

Lawrence Brewer était membre d'une organisation raciste pro-blanche.

Après avoir capturé et battu James Byrd, un père de famille noir rencontré par hasard au bord d'une route, Brewer attacha le corps inconscient à son pickup et le tira sur près de cinq kilomètres de chemins de campagne, en prenant bien soin de faire zigzaguer le véhicule afin que le corps ballote de gauche à droite. Sa victime reprit connaissance, mais fut écorchée aux coudes jusqu'à l'os et mourut décapitée par un obstacle sur la route. Le meurtrier n'exprima jamais le moindre regret pour ses actes.

Il n'y a pas eu beaucoup de manifestants anti-peine de mort pour essayer de sauver Lawrence Brewer. Pourtant, Lawrence Brewer aurait dû susciter encore plus d'engagement anti-peine de mort que Troy Davis. En effet, pour des gens plus avides de brandir une banderole que de s'intéresser au dossier, Troy Davis aurait pu être victime d'une erreur judiciaire, mêlant la lutte contre la peine de mort au simple activisme pour une révision de son procès.

Au contraire, le cas Brewer se ramène à l'essence même du combat anti-peine de mort: la défense envers et contre tout de la vie du pire des salauds, un coupable dénué de remords et méritant largement son exécution.

En renonçant à défendre un cas emblématique pour s'attarder sur un autre plus "sympathique" et plus "douteux" (des sentiments bien superficiels, comme on l'a vu) le militantisme des adversaires de la peine de mort montre qu'il est à géométrie variable, ce qui suffit à conclure que ces derniers suivent des objectifs politiques sans rapport avec la justice ou l'humanisme. Mais on s'en doutait déjà: les Etats-Unis ont pratiqué 46 exécutions en 2010, contre peut-être 8'000 pour la Chine la même année.

Et dans quel silence!