05 novembre 2013

Vignette sur la crédulité

Dernier des trois objets fédéraux soumis au peuple le 24 novembre, le passage à 100 francs annuels de la vignette autoroutière déchaîne les passions. Elles dépassent d'ailleurs le clivage traditionnel droite-gauche: entre les écologistes rejetant l'augmentation de la vignette parce que 100 francs ne sont pas assez punitifs, les milieux de droite prônant l'augmentation au nom de la construction de routes et d'autres clamant que tout cela n'est qu'une illusion, il règne comme une certaine confusion dans les rangs...

La Suisse est malade de son réseau routier: les infrastructures vieillissantes sont saturées. A l'entrée des localités les goulets d'étranglements s'accumulent. Les rares projets soumis à la Cour du Conseil Fédéral à Berne sont sujet à d'âpres arbitrages pour récupérer un peu de la manne fédérale.

Dans ce contexte, l'augmentation de la vignette à 100 francs semble au moins avoir pour elle la logique comptable: au vu des besoins, il faut plus de moyens. A ceci près que les moyens existent déjà largement... Mais ne sont pas employés pour les routes!

votation du 24 novembre 2013,prise de position,fiscalitéLa Confédération prélève aujourd'hui plus de 9,5 milliards de francs à travers les impôts sur les routes, les voitures et les carburants. Pour donner un ordre de grandeur, ce montant représente environ un sixième des revenus fiscaux de la Suisse fédérale. Les cantons ne sont pas en reste puisqu'ils prélèvent un total de 2 milliards de francs à travers des impôts sur le trafic motorisé.

Vraiment, sans rien changer, les automobilistes helvétiques payent largement aujourd'hui pour leur utilisation du réseau, son entretien et son agrandissement. Mais le politicien moyen a bien d'autres préoccupations en tête lorsqu'il s'agit d'affecter l'argent prélevé dans leurs poches. Ainsi, près de 70 % des contributions routières alimentent d'abord les caisses de la Confédération et des cantons ou servent au financement de l'infrastructure ferroviaire... Et malgré tout cela, le coût effectif des routes est assuré à 115% par les usagers actuels.

Les défenseurs de la réforme assurent la main sur le cœur que cette fois-ci, promis, l'argent de la hausse de la vignette sera intégralement employé à l'amélioration du réseau routier. Seulement, rien dans le texte de la loi n'assure quoi que ce soit de tel. Le texte officiel est clair:

Les recettes supplémentaires financeront l’exploitation, l’entretien et l’aménagement des quelque 400 km de routes cantonales qui seront transférés dans le réseau des routes nationales.


La prise en charge de la Confédération délestera les cantons de ces coûts mais rien n'est exigé quant à l'utilisation des fonds cantonaux libérés. Même les contournements de La Chaux-de-Fonds, du Locle et de Näfels que font miroiter les partisans de l'augmentation sont prêts à être réalisés et le seront indépendamment du résultat du vote.

votation du 24 novembre 2013,prise de position,fiscalité
Des autoroutes sûres... Dont il n'est nullement question dans le projet!

Vous avez parfaitement le droit de croire les politiciens lorsqu'ils égrènent des promesses qu'ils ont astucieusement choisi de ne pas inscrire dans leur texte de loi. Pour ma part, j'ai tendance à me méfier: les plans où on donne l'argent d'abord et où on décide ensuite donnent souvent quelque chose de très différent à l'arrivée.

Ayant été témoin de première main de nombreuses opérations de travaux destinées à saboter la circulation automobile - il n'y a pas d'autre mot, les exemples abondent tant à Lausanne qu'à Genève que dans ma malheureuse commune de Renens - je ne peux croire que les mêmes personnes auraient soudain à cœur d'améliorer la circulation automobile où que ce soit. Il ne faut pas chercher plus loin l'absence de troisième voie entre Lausanne et Genève depuis vingt ans: leur mépris pour ce mode de transport est bien trop grand. Même si l'argent était intégralement alloué au réseau routier, ce qui reste à prouver, il existe bien des façons de dépenser un budget d'aménagement pour rendre la vie impossible aux automobilistes ; nos édiles s'y connaissent bien.

Depuis des décennies, la population vivant en Suisse augmente mais l'argument de la surpopulation est fallacieux, car les recettes fiscales de l'automobile augmentent encore plus vite. Elles ont quasiment doublé en vingt ans. La situation déplorable du réseau ne vient pas de cela. Il faut tenir aux citoyens un langage de vérité. Si les autoroutes suisses sont saturées, si les routes suisses sont négligées et si les carences de financement durent depuis si longtemps, c'est uniquement parce que l'essentiel de la classe politique refuse, pour des raisons idéologiques, de faire le moindre investissement en faveur de la mobilité individuelle.

Ce n'est pas en donnant plus d'argent à ces gens qu'ils changeront d'avis.

23 octobre 2013

Un douzième de bêtise, onze douzièmes de naïveté

Combien des jeunes socialistes à l'origine de l'initiative 1:12 visant à réglementer les hauts salaires en entreprise ont-ils eux-mêmes jamais travaillé dans le privé? Probablement pas beaucoup. Leur propre site délivre ses arguments en annonçant dissiper les malentendus... mais toute l'initiative est un gros malentendu.



Imaginons les perspectives d'un méchant cadre supérieur d'entreprise. Appelons-le Mister Greed. Mr Greed, la cinquantaine grisonnante, est un individu profiteur, cynique et manipulateur (ajoutez d'autres qualificatifs selon votre bon plaisir, ne reculez devant aucun cliché!) et naturellement, très très bien payé. Disons 1,2 millions par an, ce qui nous fait une somme rondelette de 100'000 CHF mensuels.

gordon-gekko.jpgL'entreprise pour laquelle Mr Greed travaille, EvilCorp™, une multinationale cotée en bourse, produit d'horribles OGM, extrait du pétrole, empoisonne l'humanité avec de l'huile de palme, vend des armes ou des médicaments hors de prix, peu importe. EvilCorp™ est présente dans 63 pays. En Suisse le plus bas salaire versé par l'entreprise est de 4'000 CHF mensuel, donc selon l'initiative le plafond salarial serait de 576'000 CHF annuels.

Mr Greed est sans scrupule - c'est dans la définition du poste - et lorgne d'un mauvais oeil le texte des jeunes socialistes dans un article de journal. Entre deux bouffées de cigare il pense tout haut: "Mmh, si ce disastrous project est accepté, comment vais-je faire pour continuer à toucher my jackpot?" Mais après un bon repas de caviar à la cantine le midi, Mr Greed est de bonne humeur: il a discuté avec d'autres requins collègues. Sur un ton mi-figue mi-raisin, l'un d'eux a suggéré le doublement de tous les bas salaires pour rentrer dans les clous de 1:12, provoquant l'hilarité générale. Lorsque les rires sont retombés, les cadres se sont penchés plus sérieusement sur diverses stratégies.

Première possibilité, déguiser son salaire. On échange simplement une partie de celui-ci contre des avantages équivalents en nature. Résidence de fonction, voiture de fonction, chauffeur de fonction, majordome de fonction, école privée de luxe de fonction pour les enfants: un grand nombre de prestations que Mr Greed paye de sa poche pourraient être pris en charge par l'entreprise, diminuant d'autant son salaire nominal. La ficelle semble grosse mais il y a bien des moyens de cacher l'origine des services...

Deuxième possibilité, délocaliser. De nombreux subalternes de Mr Greed pourraient bien voir leur emploi transféré en Roumanie ou en Chine. EvilCorp™ assurait jusqu'ici une partie de sa production en Suisse mais rien n'est gravé dans le marbre. Les justifications "médiatiquement acceptables" relèvent de la péripétie. L'éviction de ces employés permettra de dégager les bas salaires face à la loi suisse. Pour les collaborateurs de proximité, comme les anonymes chargés du nettoyage de son bureau ou du service à la cantine, Mr Greed prévoit tout simplement leur remplacement par une société de service. Ne resteront donc officiellement en Suisse que les hauts salaires. Le tour est joué.

Troisième possibilité, créer une structure ad-hoc. C'est extrêmement simple: le siège d'EvilCorp™ serait scindé en deux, avec d'un côté tous les employés jusqu'à 576'000 CHF de salaire annuel, et de l'autre, les salaires supérieurs (de 576'000 CHF à douze fois ce montant, soit 6'912'000 CHF), le tout chapeauté par une Holding ou une structure plus complexe si nécessaire. Les deux entités respecteraient scrupuleusement le ratio 1:12. Si des salaires réellement stratosphériques dépassaient les sept millions, il serait toujours possible de créer une troisième entité.

Quatrième possibilité, déménager le siège. Pourquoi travailler en Suisse? Mr Greed fait déjà de nombreux allers-retours à la City de Londres ou à Singapour. Il n'a pas d'attaches particulières pour ce pays (il parle à peine français) et le climat genevois lui réussit peu. Il estime que la Suisse est de moins en moins attractive par bien des aspects. Même le marché européen est atone. La direction évalue régulièrement les avantages et les inconvénients d'un déplacement du siège de l'entreprise ; il se pourrait que cette fois-ci la décision de changer d'horizon l'emporte.

D'autres suggestions ont fusé lors du déjeuner, comme se faire payer une partie de son salaire à l'étranger, devenir l'employé détaché en Suisse d'une filiale étrangère, passer le salaire en prime ou stock-options ou des montages plus astucieux encore, mais ce n'était qu'une phase exploratoire. EvilCorp™ a un département comptable entier cherchant sans cesse à optimiser les contributions fiscales de la société ; pour ces spécialistes, contourner l'initiative 1:12 sera un jeu d'enfant.

 



Désolé de refroidir l'enthousiasme des utopistes sous une bonne douche de réalisme mais l'idée que l'initiative des jeunes socialistes permette effectivement de contrôler les salaires élevés ne tient pas debout.

1_12.pngJe ne prétendrai à aucun moment que Mr Greed est un type bien, ni qu'il mérite chaque centime de son salaire. Il me paraît évident en revanche qu'il n'a aucunement l'intention de renoncer à celui-ci. Sachant en plus qu'il n'a aucune moralité, qu'il est bien conseillé et que son entreprise a les moyens, il n'est pas à court d'options. Il aura toujours une longueur d'avance sur ce que concocte le Parlement.

Paradoxalement, les 99,62 % d'entreprises non concernées par 1:12 subiront, elles, des tracasseries administratives inutiles puisque les services de l'Etat devront vérifier les salaires de tous, égalité de traitement oblige. La paperasserie augmentera d'autant plus que la loi d'application deviendra complexe dans le vain espoir d'attraper les gros poissons.

Faut-il pour autant renoncer devant les dérives salariales? Faut-il laisser dans certaines multinationales les cadres supérieurs en connivence avec la direction piller sans vergogne leur entreprise? Non! Les abus en termes de rémunération sont bien réels et il faut les combattre. Et c'est ce qu'a fait le peuple suisse - à travers l'initiative Minder en mars de cette année.

L'initiative Minder place les rémunérations sous le contrôle des seules personnes que les cadres dirigeants des grandes sociétés craignent vraiment, les actionnaires. Elle a été approuvée il y a six mois, pourquoi ne pas attendre qu'elle déploie ses effets?

L'Initiative 1:12 part d'un bon sentiment, mais la réalisation ne suit pas. Elle n'aura aucune conséquence sur les rémunérations qu'elle prétend encadrer, ne montera pas les salaires les plus bas, fera peser une charge administrative supplémentaire sur les PME helvétiques et risque bien de leur faire perdre de très gros clients.

La question des pertes fiscales occasionnées par l'initiative 1:12 est sujette à controverse ; l'Union Suisse des Arts et Métiers cite les chiffres désastreux d'une étude de l'Université de Saint-Gall, mais toute estimation est difficile. Il est néanmoins piquant de constater que la gauche accepte par avance la diminution des revenus fiscaux conséquente à sa propre initiative tout en brandissant l'épouvantail de cette même diminution pour des textes auxquels elle s'oppose, comme l'initiative sur les familles, en votation... Le même jour!

Soyons honnêtes: les prétendues pertes fiscales avancées par les uns ou par les autres sont très secondaires par rapport aux objectifs idéologiques qu'ils défendent. L'initiative 1:12 aura peut-être un petit effet, puisqu'elle vise à diminuer les salaires les plus imposés, mais comme la plupart des personnes visées lui échapperont... La perte d'attractivité du pays et le cortège de délocalisations qui s'ensuivra sont, en revanche, plus difficiles à estimer.

18 octobre 2013

Haro sur la famille!

Nous approchons petit à petit du 24 novembre où se jouera le sort d'un certain nombre d'objets fédéraux d'importance, parmi lesquels l'initiative pour les familles de l'UDC.

Le sens de l'initiative est extrêmement simple: que cessent les discriminations fiscales selon le mode de garde que les familles choisissent pour leurs enfants. Que les familles qui choisissent elles-mêmes de s'occuper de leurs enfants bénéficient des mêmes avantages fiscaux que celles qui les confient à des tiers. Les déductions fiscales seraient donc liées à la présence de l'enfant et non à son mode de garde.

votation du 14 novembre 2013,prise de positionOn comprend mal la hargne des adversaires du texte.

Entendons-nous bien: le débat est souhaitable. Il est même indispensable pour permettre aux citoyens de décider en leur âme et conscience, de peser le pour et le contre, de mettre en avant les défauts oubliés par chaque camp. Pourtant, sur cette initiative toute simple, les bornes ont été dépassées dans les grandes largeurs pour rentrer dans le terrain fangeux du mensonge.

Par l'intermédiaire de ses contributeurs, le site LesObservateurs.ch tient une comptabilité involontaire, mais effarante, du barrage de contre-vérités tiré par les médias pour nuire à l'initiative. Il y a bien entendu les passages obligés comme le pseudo-débat sur Infrarouge (émission dont le nom illustre finalement assez bien la couleur politique) la propagande du gouvernement ou les articles orientés, mais aussi d'autres plus sournois comme la manipulation des chiffres autour de prétendues pertes fiscales et les accusations sexistes ou même... l'encouragement de l'immigration. Il ne manque que le réchauffement climatique mais on trouvera certainement un lien d'ici le 24 novembre!

Je ne crois pas qu'il s'agisse d'un débat sain, et je pense qu'il est sali délibérément par des arguments fallacieux pour deux raisons: d'une part, les adversaires du texte pensent qu'il ne peuvent pas l'emporter à la régulière, et d'autre part, les perspectives ouvertes par l'initiative les terrifient.

Mais qu'y a-t-il de terrifiant à avoir le libre choix de la garde d'un enfant?

A priori, pas grand-chose. L'initiative valorise le métier de parent en le reconnaissant fiscalement. Elle simplifie la bureaucratie et lève les ambiguïtés sur le rôle semi-professionnel de tiers impliqués dans la garde (oncle et tantes, grand-parents, amis dans un groupe de garde alternée...) Elle rend la liberté de choix aux familles. Et ce faisant, elle fait reculer l’immixtion de l'Etat dans la cellule familiale. Voilà le crime impardonnable.

La garde d'enfant subventionnée est une industrie ; une industrie gérée par l'Etat, c'est-à-dire ubuesque, inefficace et coûteuse. Dans ce milieu, tout est réglementé, des calories des repas à la surface au sol. Face aux diplômes décernés par des écoles spécialisées à des éducatrices sans enfants, les postulants qui auraient élevé eux-mêmes quelques bambins ne se voient offrir aucune forme d'équivalence professionnelle. Et bien entendu, qui dit crèche dit déficit à éponger.

Devant toute cette mécanique - et tous ceux qui en vivent - l'idée de laisser les familles choisir sans les pousser dans les rouages du "service public" s'apparente à une hérésie. Ils en ont peur, parce que c'est un duel dont ils ne sont pas sûrs de sortir vainqueurs.

Beaucoup de gens ont leurs raisons de s'opposer au texte: les socialistes, parce que le culte de l'Etat pourrait en pâtir ; les idéologues, parce que l'initiative vient de l'abominable UDC ; les féministes, parce que l'idée que les femmes puissent choisir et décident délibérément de s'occuper de leurs enfants les fait hurler ; les ingénieurs sociaux, parce qu'à leurs yeux la seule éducation valable est celle distillée par l'administration ; les membres du PLR, parce qu'une fois de plus le sujet révèle leurs dissensions internes et laissera des traces.

Mais au bout du compte, beaucoup de ces gens sont aussi des parents. L'expérience vécue, les compromis avec le temps partiel, la difficulté à trouver des solutions de garde et les tarifs de crèche ont vite fait d'emporter l'adhésion.

Aujourd'hui, on apprend par la RTS que l'initiative est en bonne voie à quelques semaines de la votation:

sondage_famille.png

Il ne faut pas vendre la peau de l'ours, mais le succès paraît possible. Seul bémol, le sondage va provoquer une intensification de la propagande... La dernière ligne droite va être pénible.

17 septembre 2013

L'armée, service compris

Le 22 septembre, une n-ième initiative du GSsA (Groupe pour une Suisse sans Armée) se fera balayer par le peuple. Pour une fois cependant, l'angle d'attaque original adopté contre l'armée de milice, mettre un terme à l'abrogation de l'obligation de servir, soulève des questions intéressantes.

armée de milice,armée,votation du 22 septembre 2013,prise de positionL'armée de milice représente par essence un sacrifice: effort de l'intégration dans la troupe, perte de temps, gêne financière et professionnelle, coûts, pollution. Pourquoi infliger cela à tous ceux qui ne le souhaitent pas? Dans un esprit de liberté individuelle et de responsabilité, l'adhésion à l'armée de milice ne devrait-elle pas obéir à une logique de volontariat?

Dans les autres arguments avancés par le GSsA, on peut aussi compter la barrière de plus en plus floue entre armée de métier et armée de conscrits:

L’armée suisse a déjà 40’000 spécialistes (instructeurs, analystes, techniciens et informaticiens, officiers supérieurs professionnels, etc.). Ce sont des professionnels, à plein temps ou de milice.


Face à des tâches de plus en plus techniques, l'armée doit pouvoir compter sur des professionnels sur une longue durée et pas seulement lors des cours de répétition. La professionnalisation progressive de l'armée est un fait, affaiblissant encore la position des partisans de l'armée de milice au sens strict.

Il est malheureusement difficile de suivre le GSsA sur l'ensemble de son argumentaire tant l'activisme imprègne la moindre phrase, le tout oscillant entre le grotesque - il n'y aura plus de guerre "parce qu'elle est interdite depuis l’adoption de la charte de l’ONU en 1945" - et les envolées lyriques propres à l'utopie - "il faut apprendre le respect d’autrui et de la chose vivante"...

Il existe, c'est vrai, quelques pays sans armée. Dans la liste, on relèvera ironiquement la présence du Vatican protégé par les Gardes Suisses! Tous sont de petite taille ou faiblement peuplés, beaucoup sont insulaires ; ils dépendent exclusivement d'alliances avec des puissances plus grandes pour se défendre. A noter aussi qu'à l'inverse du GSsA, aucun de ces pays ne prône l'abandon pure et simple de la protection du territoire au prétexte que les guerres appartiendraient au passé.

La Suisse ne dispose d'aucun "grand voisin" suffisamment puissant et pétri de bonnes intentions pour assurer ce rôle. A qui ferions-nous confiance? Quelle garantie avons-nous d'ailleurs que ce génie bienveillant accepterait? Sur le strict plan financier, comment savoir s'il ne demanderait pas en échange des contreparties plus chères que le coût de notre armée actuelle, et dès lors, quels seraient nos moyens de recours?

Le GSsA met toutes les armées dans le même sac - les armées des démocraties comme celles des dictatures, les professionnelles comme celles de milice, dans un manque de discernement assez caractéristique d'un type de pensée absolutiste. Pensons par exemple aux mouvements anti-armes où le discours fait rarement la différence entre une arme à feu dans les mains d'un policier ou de celles d'un malfrat, entre les armes servant à protéger la société et celles qui lui nuisent. Voilà par exemple une des énormités que le GSsA se sent obligé de servir dans sa croisade antimilitariste:

[S]ans la conscription et les levées de masse, les guerres mondiales n’auraient pas été possibles.

 
Correction: sans la conscription et les levées de masse, les guerres mondiales n’auraient pas été gagnées.

Concédons tout au plus que la Suisse n'est pas menacée militairement à l'heure actuelle. Les conflits territoriaux appartiennent-ils au passé? Nul ne le sait. Les armées ont souvent une guerre de retard ; l'identification des menaces futures est incertaine. Toutefois, l'examen des conflits récents en Europe, au proche et au moyen-Orient montre les affrontements les plus susceptibles de survenir: velléités indépendantistes, émeutes économiques, épuration ethnique, guerre interconfessionnelle, effondrement généralisé de l'Etat et déplacements de population.

Or, dans toutes ces configurations, l'armée de milice offre sans doute la réponse la plus adaptée par ses liens direct avec les habitants, son implantation locale, et le nombre ahurissant de soldats qu'elle peut rassembler en temps de crise. Dans une guerre de basse intensité, vous n'avez pas besoin d'une poignée de surhommes et de missiles dernier cri, mais d'une troupe nombreuse, sereine, proche de la population et connaissant bien le terrain.

L'obligation de servir est évidemment un sacrifice ; certains avancent qu'il ne serait pas "libéral" de procéder ainsi. C'est bien mal connaître le libéralisme. Pour les libéraux, l'Etat doit se concentrer sur ses fonctions régaliennes, justice, police, armée, et remplir ces tâches avec sérieux. Le libéralisme prône la responsabilité, pas un hédonisme utopique où chacun ne ferait que ce qui lui plaît.

Reste enfin la discussion ouverte sur les meilleurs moyens d'atteindre la sécurité. L'organisation militaire à un instant donné est le résultat d'un faisceau de compromis ; en tant que telle, elle prête toujours le flanc à la critique. L'abrogation de l'obligation de servir améliorerait-elle la situation? On pourrait argumenter que seuls les plus impliqués feraient l'armée, renforçant la motivation moyenne de la troupe. Mais on oublierait alors que le but de l'armée de milice est d'accorder une formation militaire au plus grand nombre.

Prenons un parallèle: les cours de samaritain sont obligatoires pour passer le permis de conduire. Tous les apprentis-conducteurs n'ont pas vocation à devenir secouristes. La plupart d'entre eux n'auront jamais à mettre en pratique ces connaissances au cours de leur vie. Pourtant, elles pourraient faire la différence au moment critique. Chacun comprend l'utilité de cette formation et nul ne songerait à la supprimer!

Avatar tardif de la guerre froide, le GSsA visait comme tous les mouvements pacifistes d'Europe de l'Ouest à affaiblir l'armée locale face à une éventuelle invasion par le Pacte de Varsovie. Depuis la disparition de la menace communiste les antimilitaristes forcenés continuent sur leur lancée sans qu'on sache s'ils ont succombé à leur propre endoctrinement ou souhaitent faciliter la prochaine tentative d'invasion, d'où qu'elle vienne.

Le GSsA ne veut pas mettre un terme à l'obligation de servir mais à l'armée elle-même. L'obligation de servir n'est qu'un moyen. Ceux qui comprennent la nécessité de l'armée mais pensent possible d'en avoir une sans obligation de servir devraient garder ce détail à l'esprit.

09 septembre 2013

Saucisse à rôtir et Lutte Finale

Le 22 septembre 2013, la population suisse sera amenée à se prononcer sur une révision partielle de la loi sur le travail.

La modification est mineure: les exploitations qui aujourd'hui déjà ont le droit d'ouvrir 24 heures sur 24 un bar à café, un kiosque et une station-service pourront également vendre en permanence l'assortiment complet de leur shop. Il s'agit donc seulement de mettre un terme à l'absurdité d'un magasin ouvert mais dont une partie du contenu est interdit de vente entre 1h et 5h du matin.

L'amendement est si infime et peu choquant qu'il a été soutenu par le Conseil Fédéral et de confortables majorités dans les deux chambres du Parlement. Mais pour la gauche, la moindre modification représente l'hallali.

Le PLR Christian Lüscher a probablement dû être le premier surpris de la levée de bouclier suscitée par sa proposition. Il n'y a pourtant rien de surprenant. Les syndicats et la gauche, tous pays confondus, passent le plus clair de leur temps à des glapissements hystériques pour dénoncer les libéralisations sournoises et autres privatisations rampantes réelles ou imaginaires (Sachant qu'une libéralisation ne saurait être que sournoise et une privatisation que rampante ; la Bête se déplace par reptation...)

Au vu des affiches de campagne, la liberté de vente de l'intégralité de l'assortiment entre 1h et 5h du matin semble rien de moins que la fin du monde:

votation du 22 septembre 2013,prise de position
La gauche et sa vision positive du travail... (cliquez pour agrandir)

Les défenseurs de la réforme, eux, détournèrent le symbole révolutionnaire en choisissant comme emblème un poing levé brandissant une saucisse et le slogan "libérons les saucisses à rôtir!", ajoutant le crime de lèse-majesté à la longue liste de leurs forfaits.

votation du 22 septembre 2013,prise de positionEntre ces deux visions que tout oppose, la règlementation du travail. Pour les uns, il n'est question que de mettre un terme aux aberrations d'une règlementation tatillonne. Les commerces ouverts la nuit doivent couvrir d'un rideau certains rayons quatre heures par nuit - dont la fameuse saucisse à rôtir, mais seulement si elle est crue!

En face, pétris de lutte finale et d'affrontements homériques pour le destin du monde, on se fait peur en se persuadant que si le changement est accepté, c'est le début de la fin, l'emploi de nuit généralisé, le travail sur appel...

Invitée à informer sur le sujet, la RTS livre un reportage mettant en parallèle la terrible situation d'une boulangerie à côté d'une station-service, qui pourrait - notez le conditionnel - ouvrir en continu. Contre toute attente, le boulanger ne rejette pas l'idée d'une ouverture la nuit mais demande simplement l'égalité de traitement:

"C'est soit tout le monde a le droit d'ouvrir la nuit et le droit de tout vendre, ou tout le monde ferme la nuit et personne n'a le droit de [ne] rien vendre."


Le gérant de la station-service voisine ne semble pas lui non plus prêt à s'engouffrer dans l'enfer ultra-libéral des shop ouverts 24 heures sur 24:

"on n'a pas la rentabilité bien que sur un axe très fréquenté... Ca ne me permet pas de travailler [de façon rentable] la nuit... J'ai besoin d'une personne pour la sécurité, de deux personnes à la caisse..."


Autant pour les stéréotypes du gentil-boulanger contre le méchant-pompiste. On oublie souvent que l'ouverture d'un commerce implique des charges certaines: électricité, chauffage, assurances, salaire des employés. Pour que l'opération soit rentable, il faut que les ventes suivent. Or, si le changement proposé met fin à quelques aberrations règlementaires, il est peu probable que la ventes de fleurs fraîches ou de saucisses crues entre 1h et 5h du matin suffise à elle seule à lancer des dizaines de gérants dans l'aventure, sur les 1'300 que compte la Suisse. Et le feraient-ils, le chiffre d'affaire de cette tranche horaire sera-t-il à la hauteur?

Aujourd'hui, une poignée de stations services ou de gares bénéficient de possibilités étendues et livrent une concurrence déloyale aux autres commerces avec le blanc-seing des politiciens. C'est la pire des situations, lorsque l'inégalité est instaurée et entretenue par la loi elle-même.

Selon le dernier sondage, la population helvétique est indécise: 46% serait pour ou plutôt pour, 47% contre ou plutôt contre, et 7% n'aurait pas encore pris position. La mienne est claire: je souhaite la fin de toutes les interdictions arbitraires sur les heures d'ouverture des commerces et sur l'assortiment soumis à la vente. Ce ne serait pas le règne de l'anarchie pour autant ; les syndicats notamment auraient un rôle à jouer en négociant les modalités du travail de nuit.

La décision d'ouvrir à certaines heures doit revenir au commerçant et à ses employés, pas à des politiciens. Malheureusement, nous ne sortirons pas de ce mode de pensée le 22 septembre, quelle que soit la décision sortie des urnes.

07 mars 2012

Six semaines de chômage pour tous!

Selon toute vraisemblance, l'initiative "Pour 6 semaines de vacances" sera nettement rejetée par le peuple ce dimanche. Si quelques inconnues subsistent quant au degré de rejet - espérons que la Suisse romande ne sorte pas trop du lot, histoire de ne pas renforcer les clichés - la mission de l'initiative a été accomplie, au moins dans le canton de Vaud: mobiliser les forces de la gauche en vue du premier tour des élections pour le Grand Conseil et le Conseil d'Etat.

Quel que soit le degré d'échec, des gens des deux camps seront là pour s'en réjouir. Les uns fêteront une bataille perdue, mais ouvrant la voie à plus de "progrès social" (bientôt la redite avec "5 semaines de vacances pour tous", qui sait?). D'autres célèbreront le rejet d'une initiative démagogique, économiquement suicidaire, brisant d'un même coup les conventions collectives et le fédéralisme, et tutti quanti.

Une connaissance avec qui je discutais de l'initiative me demanda si j'allais voter selon "le coeur ou la raison".

Faisant peu de mystère de mon intention de vote, je lui demandais quand même de préciser ce qu'il entendait par là.

vacances_chomage.jpg- Eh bien, me répondit-il, le coeur, c'est l'envie, les sentiments... Et qui n'aurait pas envie de six semaines de congés par an? Six semaines! Ce serait chouette!

- Bon, d'accord, mais la raison?

- C'est simplement de penser que ça coûterait cher aux employeurs, tout ça... J'avais lu quelque part que si on posait la même question en France, neuf Français sur dix approuveraient. Mais pas en Suisse. Non, en Suisse, les gens sont trop bêtes pour accepter de voter un truc pareil, c'est du masochisme!

Puis il lâcha, malheureux, que les Suisses étaient finalement des gens trop raisonnables.

J'ai repensé depuis à cette petite conversation sur le "coeur" et la "raison" au sujet du vote, mais je suis parvenu à des conclusions très différentes.

Prenons un employé dans un secteur relativement bien portant, disposant d'une solide compétence, ou encore travaillant dans une grande entreprise comme Nestlé ou Roche, voire pour l'administration helvétique. Des personnes de ce genre, estimant leur emploi peu menacé, n'auraient objectivement aucune raison rationnelle de s'opposer à une hausse des vacances obligatoires de 4 à 6 semaines. Le raisonnement le plus égoïste les amènerait donc à voter pour l'initiative.

Egoïsme? Bien entendu. Car à l'autre bout de l'échelle, il y a les Petites et Moyennes Entreprises (PME) de moins de 250 employés. Elles forment une majorité écrasante du paysage économique suisse ; 99.7% des entreprises appartiennent à cette catégorie. La certitude économique et la sécurité de l'emploi ne font pas partie de leur quotidien; non seulement elles sont étranglées par les variations du taux de change, mais les forcer à payer deux semaines de vacances en plus à tous leurs employés pourrait leur porter le coup de grâce. Les salariés des entreprises survivantes s'en sortiraient mieux, mais ils ne sont pas tous seuls.

Alors, six semaines de vacances pour les chanceux, et pour les autres, le chômage...

Si bien que j'en arrive à penser que les Suisses, loin de repousser l'initiative gauchiste par simple froideur rationnelle, le font au contraire à cause de sentiments, au premier chef desquels l'altruisme dans son sens le plus noble. Ils sont prêts à sacrifier un confort immédiat en échange d'un meilleur niveau de vie pour eux-mêmes dans le futur, et pour d'autres, travailleurs anonymes et inconnus mais qu'on contribuera à ne pas jeter au chômage, refusant de céder aux sirènes démagogiques de la gauche.

Contrairement à ce qu'on raconte, je ne suis pas sûr que les Français adopteraient une telle mesure à 90%, à supposer qu'on leur pose la question. Mais nous aurons dimanche la preuve que les Suisses repoussent comme prévu le cadeau empoisonné de six semaines de vacances. Certains se lamenteront de l'échec de cette avancée dans le "progrès social". D'autres, comme moi, tireront une grande fierté de ce que chaque citoyen suisse est capable de voir plus loin que sa petite personne, et de repousser une politique aux effets économiques et sociaux désastreux.