27 juillet 2014

La France calcifiée

Pendant que François Hollande "sent" la reprise, les rapports se suivent et se ressemblent - avec parfois des fuites dans la presse, dont on se demande s'il s'agit bien de fuites ou plus de ballons d'essai pour mesurer la réaction de l'opinion. Dernier sujet en date, les professions libérales réglementées, un oxymore sorti tout droit du légalisme français.

Une profession libérale désigne selon Wikipedia "toute profession exercée sur la base de qualifications appropriées, à titre personnel, sous sa propre responsabilité et de façon professionnellement indépendante". Mais dans le cas qui nous concerne l'Etat contrôle la plupart du temps autant l'octroi de ces qualifications que le reste - du tarif des prestations au nombre d'individu en droit d'exercer. L'encadrement de l'Etat a donc tôt fait de transformer des métiers entiers en rentes de situation: Huissiers, avocats, notaires ou pharmaciens, offrant autant de chasse gardée à leurs membres aux dépens des consommateurs.

Cette analyse n'est pas la mienne mais celle d'un rapport reçu en mars, commandé par le très socialiste Pierre Moscovici alors qu'il occupait Bercy. Ébruité dans la presse en juillet dans les Echos, le Figaro livre à son tour ses analyses, puis dernièrement Le Monde, qui affirme avoir épluché les 700 pages du document.

Les avantages financiers liés à la profession protégée sont bien réels ; "leur bénéfice net avant impôt représente en moyenne 19 % de leur chiffre d'affaires, soit 2,4 fois la rentabilité constatée dans le reste de l'économie", explique le Figaro, et de conclure:

Le rapport estime que des réformes ciblées sur certaines professions (fin de certains monopoles, modification de la fixation des tarifs réglementés…) pourraient générer une baisse des prix de 10 à 20 % dans les secteurs concernés. Le surcroît d'activité attendu pourrait aller jusqu'à 0,3 point de PIB, selon certaines estimations.


On peut discuter longtemps de ce chiffre - un peu moins de 8 milliards d'euros - mais une chose est claire: cet argent est drainé du pouvoir d'achat des Français à travers l'obligation légale de recourir à des professions protégées par un monopole. A une époque où le moindre dixième de croissance se fait furieusement désirer, la lutte pour le magot s'annonce âpre.

Une infographie donne un aperçu très visuel non seulement du salaire moyen que peut espérer le membre d'une de ces professions, mais aussi de leur nombre:

professions_liberales_reglementees.png(cliquez pour agrandir)

Comme on le voit, si les 224 greffiers de tribunaux du commerce ont tout pour attirer sur eux l'ire populaire, leur petit nombre rend quasiment anecdotique l'élimination de leurs avantages. Il n'en est pas de même pour les avocats, les notaires ou les "professionnels du conseil" - un fourre-tout où comme pour l'ensemble des professions techniques l'intervention de l'Etat n'a rien d'indispensable. Et à propos, faut-il vraiment un blanc-seing de l'administration française pour enseigner le ski?

Les professions protégées peuvent naturellement compter sur leurs relais médiatiques comme les "décodeurs" du Monde. La rubrique bien mal nommée ne décode rien du tout, mais tente simplement de tirer des larmes au lecteur en brodant sur la misère forcément terrible, d'un notaire de l'Ariège ou d'un pharmacien ardéchois. N'y cherchez ni statistiques de l'INSEE ni comparaison internationale, par exemple. Les commentaires sont peu amènes: "l'immobilier a plus que doublé en 15 ans. On se demande comment ces malheureux vivaient avant", lance un internaute.

Pourtant, il y a effectivement des pans entiers du territoire français où l'immobilier est sinistré, le petit nombre de transactions ne permettant pas aux professionnels de joindre les deux bouts. Les déserts médicaux existent tout autant. Les exemples soulevés sont bien réels ; ils sont juste cachés par la moyenne de la branche. Et ils ne justifient certainement pas un maintien du statu-quo.

Tirons de tout ceci un certain nombre de conclusions.

Au pied du mur, même des socialistes cherchent des réformes libérales. A cette heure, impossible de savoir quelle stratégie adoptera le gouvernement français, ni même s'il fera quelque chose. Mais l'existence de ce rapport montre que les pistes sont à l'étude. Qui aurait pensé qu'un gouvernement socialiste soit prêt à s'en prendre à des monopoles légaux pour libérer le pouvoir d'achat des Français? Peut-être poussé par l'Europe, le pragmatisme semble enfin être en mesure de l'emporter sur l'idéologie et le clientélisme.

Le foisonnement des professions réglementées dresse un triste portrait de la calcification française. Certaines professions sont protégées par une réglementation depuis... 1945! Et aujourd'hui, quasiment soixante-dix ans plus tard, on réaliserait d'un coup que le carcan qui établit leur monopole nuit à la collectivité? Après des décennies d'alternance aux affaires où chaque gouvernement s'est évertué non seulement à ne rien libéraliser mais carrément à en rajouter? Soit le mode de calcul a changé, soit tous les gouvernements successifs ont fait preuve d'une rare incompétence - à chacun de tirer ses propres analyses.

La société française est bloquée et si l'Etat n'a plus la force d'abolir ses réglementations absurdes, Internet le fera. La bataille de l'immobilisme est perdue.

Des gens sont d'ores et déjà ruinés. La plupart des professionnels actuels dont les bénéfices sont liés à une charge ont payé, souvent très cher, leur accès au cénacle, rachetant qui une étude, qui une pharmacie, qui une plaque de taxi parisien. Le prix de ces "pas-de-porte" particuliers est directement lié au monopole dont ils bénéficient ; qu'il se brise et leur valeur s'effondre. Or, il est sans doute déjà trop tard: après avoir eu connaissance de l'existence ce rapport, quel jeune clerc de notaire risquera, en 2014, de s'endetter sur trente ou quarante ans pour reprendre l'étude où il travaille? L'incertitude à long terme est bien trop grande.

Les premiers vrais profiteurs de ces rentes de situations sont à la retraite ou morts de vieillesse depuis longtemps. Restent leurs successeurs, tentant à crédit de répéter leur succès. Mais ils ont échoué - ceux qui s'apprêtaient à prendre la relève réorienteront leur carrière en urgence. Personne ne sera plus là pour racheter leur affaire à prix d'or à l'heure du départ à la retraite. Nous en aurons un aperçu les prochains mois alors que les signes de panique se répandent dans les professions concernées.

Réformer ou faire croire que l'on va réformer revient au même. La crédibilité financière des officines des professions protégées est en miettes. Ce n'est pas le karma mais ça y ressemble: tout individu qui s'apprête à embrasser une profession confortablement protégée par l'Etat devrait se rappeler que celui-ci peut retirer son agrément sans préavis ni compensation. En guise de "sécurité" il est difficile de s'exposer davantage...

Fallait-il être naïf pour croire l'Etat capable d'assurer une protection perpétuelle! Bâtir sa carrière sur une chimère expose inévitablement à de graves désillusions.

02 mai 2012

Quand même les socialistes deviennent libéraux

Ce n'est pas en France, où toute l'attention est captée par le débat entre socialiste de gauche et socialiste de droite, où les deux compères rivalisent d'inventivité pour ne pas entrer en matière sur la réduction de la dépense publique.

Ce n'est pas en Suisse, où le président du Parti Socialiste local livre ses fantasmes de cauchemars thatchériens aux antipodes de la réalité.

Non, contre toute attente, c'est en Grèce que survient ce petit miracle:

A une semaine des élections législatives, le parti au pouvoir en Grèce, le Pasok, a dévoilé son programme économique. Il y promet des réformes sur la libéralisation de professions plutôt que des hausses d'impôt.

 

Le Pasok, c'est-à-dire le parti socialiste grec.

Humiliés par des sondages leur accordant moins de 20% des suffrages, les socialistes n'ont pas d'autre choix que de faire leur aggiornamento. Leur retour sur le devant de la scène politique ne passera plus par la défense des privilèges éhontés de leurs partisans enkystés dans le secteur public, mais par une restauration de la balance économique du pays. Et celle-ci ne viendra pas de nouveaux prélèvements - l'impôt tue l'impôt - mais bien par une libération de la croissance.

Celle-ci passe par la création de richesse ; et pour qu'il y ait création de richesse, il faut deux choses:

  1. La liberté d'entreprendre, c'est-à-dire la possibilité d'essayer de nouvelles méthodes de travail et de service, quelque chose qui n'est pas possible lorsque l'activité économique est sclérosée par des normes bureaucratiques et verrouillée par des professions réglementées.
  2. La sécurité juridique, c'est-à-dire la certitude que les fruits du travail de chacun ne seront pas dérobés du jour au lendemain à travers une nouvelle spoliation légale décrétée par un gouvernement avide. Personne n'essaiera de créer durablement de la richesse s'il pense que l'Etat - qui n'assume pas le moindre risque entrepreneurial - prévoie de s'accaparer ses bénéfices quelques mois plus tard.

Evangelos-Venizelos.jpgLes socialistes grecs viendraient-ils de comprendre cela? C'est fort possible. Le discours de leur nouveau chef de file, Evangelos Venizelos, ne laisse guère planer l'ambiguïté à ce sujet:

"(...) nous vous assurons qu'aucun nouvel impôt ne sera décrété. Tout au contraire, nous nous concentrerons sur des réformes structurelles de manière à avoir un Etat moins volumineux et moins coûteux, à ouvrir des professions et des marchés et à permettre à chacun d'accéder librement aux activités économiques et de production".

 

C'est incroyable d'entendre de tels propos de la part d'un chef de parti socialiste! Un Etat moins volumineux et moins coûteux? Nos étatistes locaux pourraient en prendre de la graine!

Évidemment, on peut se poser la question de la sincérité du discours. Le Pasok est au coude-à-coude avec la Nouvelle Démocratie d'Antonis Samaras, qui a promis de son côté de réduire les impôts et d'augmenter les dépenses sociales. La Grèce est en campagne électorale, et dans ce genre de période il n'est pas rare que les candidats fassent dans la surenchère. Malgré tout, dans les mots sinon dans les actes, le ton a changé: les socialistes grecs semblent bel et bien revenus de leurs promesses traditionnelles.

En Grèce, même le parti socialiste officiel ne milite plus pour davantage d'Etat, plus de fonctionnaires, plus de rentes de situation, plus de règlementation et plus de redistribution.

La Grèce étant quelque peu à court de richesses à redistribuer, le changement de cap est peut-être simplement marqué du sceau du réalisme. Ce revirement n'est pas sans évoquer la sentence légèrement cynique du philosophe David Hull: "la règle que les êtres humains semblent suivre est de ne s'adonner à la pensée rationnelle que quand tout le reste a échoué - et parfois, cela n'y suffit même pas."

La nouvelle orientation du Pasok est sympathique ; dommage qu'il ait fallu la faillite du régime socio-démocrate grec pour voir reparaître le bon sens. Mais la remise en question pourrait arriver trop tard. On ne saura en effet qu'après les élections ce que valent ces garanties, et surtout, quel discours aura réellement séduit le peuple grec.

17 octobre 2010

Les vilains chiffres de la retraite française

On le sait, un des prétextes majeurs à l'obstruction de la réforme des retraites en France tient à des critères de passe-droit: qui aura le travail le plus pénible, et qui aura donc "droit" à un repos bien mérité plus tôt que le voisin? Dès qu'on évoque le droit (en fait le privilège) d'accéder à une retraite en avance par rapport au régime général, les masques tombent. Devant pareil Graal, les mêmes qui vous chantaient deux secondes plus tôt les mérites d'un système "solidaire" se retrouvent à réclamer des avantages correspondant à leur cas particulier.

098123z_retraite.jpgJe veux bien l'admettre, évaluer la pénibilité du travail tient de la gageure. On objectera néanmoins deux choses:

  1. De la même façon que les publicités pour les fonds de placement insistent bien, en montrant leurs belles courbes, que "les performances passées ne constituent en aucun cas une garantie pour les performances futures", qui peut savoir si un métier pénible aujourd'hui sera toujours un métier pénible demain? Ou, au moins, aussi pénible? La mécanisation, l'évolution des techniques de protection, le contrôle des processus sont autant de façons de réduire la pénibilité d'un travail. D'où un paradoxe assez tordu: faudrait-il refuser les améliorations qualitatives d'un emploi pour conserver des privilèges d'accès à la retraite?
  2. Pourquoi ces gens effectuant des travaux pénibles au point de peser sur leur santé ne changent-ils pas de carrière? Pourquoi un carreleur débutant s'écorchant les genoux devrait-il rester encore carreleur à 65 ans? Certes, il y a des malheureux qui n'ont guère le choix, mais je ne peux pas croire que tous ceux qui effectuent un travail pénible ou dangereux n'aient aucune alternative, et ce durant toute leur vie professionnelle. Il y a un temps pour des travaux physiques et un temps pour une évolution en chef de chantier, en formateur ou carrément autre chose. Les périodes de chômage, pour douloureuses qu'elles soient, sont pourtant propices à ce genre de réorientation. On en arrive ainsi à un deuxième défi: comment calculer des droits de retraite préférentiels à un type qui a été mineur pendant six ans, gérant de magasin pendant 12, et surveillant sur un site pétrochimique pendant le reste de sa carrière? A vos calculatrices!

Si les syndicats crient volontiers contre l'approche individuelle choisie par le gouvernement français pour répondre à la question de la pénibilité, ils se gardent bien de formuler une alternative qui tienne la route.

Mais pour les besoins de mon propos, considérons la vie professionnelle telle qu'elle est vécue (ou rêvée?) en France: le même job de l'entrée dans le monde du travail jusqu'à la retraite, sans aucune évolution ni réorientation de carrière, ni période de chômage. Une situation "idéale", donc.

C'est en général à ce stade de la conversation que votre interlocuteur, quel qu'il soit, se lancera dans une diatribe expliquant pourquoi son travail à lui est si pénible. Horaires irréguliers, déplacements professionnels, périodes de piquet, manipulation de produits douteux, risque de se prendre une balle dans l'exercice de ses fonctions, vapeurs de benzène cancérigène respirées pendant qu'on fait le plein d'essence... Autant de témoignages souvent livrés avec beaucoup d'emphase, mais pas forcément mesurables.

Or, il y a une façon nettement plus originale d'aborder le problème: c'est de le regarder dans l'autre sens, depuis la retraite.

Plutôt que de s'empoigner sans fin sur les maux qu'on ramène du travail, posons la question autrement: combien d'années de retraite paisible le système actuel accorde-t-il à chacun?

Les statistiques existent. Espérance de vie moyenne selon l'activité professionnelle passée, âge de départ en retraite, durée de cotisation, tout y est.

Mais aborder la retraite sous cet angle revient à formuler l'indiscible, comme le fait Philippe Douroux:

À l’heure de la retraite, mieux vaut être cheminot, un gazier, un électricien, un ancien de la RATP, cadre, journaliste, professeur certifié ou agrégé. Les intellectuels supérieurs au sens de l’Insee [entre autres, professeurs, scientifiques, journalistes, ingénieurs et cadres techniques d’entreprise...], qui prennent aujourd’hui leur retraite à 60 ans, peuvent espérer la toucher durant 21 ans. Mais les champions de la retraite de longue durée sont les anciens agents d’EDF (24 ans), de GDF (26 ans), de la RATP ou de la SNCF (25 ans). À l’inverse, un ouvrier n’aura, en moyenne, que 13 années de retraite. Mais attention, il s’agit là de moyenne, car un cheminot ou un professeur de fac, né en 1950, et qui va prendre sa retraite cette année, peut toucher sa pension pendant 40 années !

 

Le journaliste indépendant (tout de même hébergé sur la plate-forme blog du Monde) enfonce le clou avec des statistiques encore plus détaillées:

À 35 ans, un ouvrier peut espérer vivre jusqu’à 73 ans, une ouvrière jusqu’à 78 ans [« en bonne santé » ou sans incapacité, c’est-à-dire sans limitation d’activité, ou sans incapacité majeure liée à des maladies chroniques, aux séquelles d’affections aiguës ou de traumatismes.]. Au même âge un cadre peut espérer vivre jusqu’à 80 ans et une cadre jusqu’à 82 ans. Avec un âge de départ à la retraite identique, l’ouvrier aura 6 années de retraite en moins.

A 35 ans, un inactif non-retraité peut espérer vivre jusqu’à 64 ans, un ouvrier jusqu’à 73 ans, un employé jusqu’à 75 ans, un artisan, un commerçant, un chef d’entreprise ou un agriculteur jusqu’à 78 ans et un cadre ou un « intellectuel supérieur » jusqu’à 81 ans. En touchant une retraite au même âge, l’intellectuel en bénéficiera durant 17 années supplémentaires.

A la SNCF, l’âge moyen d’ouverture des droits à la retraite est de 55 ans, la retraite dure en moyenne 27 ans et l’âge moyen du décès est de 82 ans.

A la RATP, l’âge moyen du départ à la retraite est de 55 ans, la retraite dure en moyenne 24 ans et l’âge moyen du décès est de 79 ans.

A EDF et GDF, l’âge moyen du départ à la retraite est de 56 ans, elle sera servie pendant 23 ans et l’âge moyen du décès des électriciens et gaziers est de 79 ans.

 

Conclusion peu surprenante: il fait bon être employé d'une régie publique française.

On comprend dès lors la volonté d'une minorité agissante de s'opposer à toute réfome des retraites, car ouvrir le dossier ne peut à terme que remettre en question les privilèges indus dont disposent certains agents de la fonction publique depuis si longtemps. Et encore, n'a-t-on même pas effleuré les pensions que touchent ces retraités décidément terriblement solidaires - avant tout, d'un système qui leur profite bien.