20 août 2014

Ebola, une épidémie de bêtise (2e partie)

J'avoue, je ne pensais pas avoir à écrire une suite si vite mais Ebola se répand en Afrique (et bientôt ailleurs) comme un feu de brousse. Mais aujourd'hui encore, certaines des raisons qui expliquent la poussée de l'épidémie n'ont rien à voir avec la malchance, à tous les niveaux.

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Infographie Le Figaro

A tout seigneur tout honneur, commençons par la population locale. La récente mise à sac d'un centre de quarantaine au Liberia par des émeutiers, aux cris de "Ebola n'existe pas!", donne un aperçu de l'effort à fournir. Mais quel que soit le raisonnement tordu derrière les absurdités scandées par les assaillants, leur départ du centre avec du matériel médical souillé et des couvertures tachées de sang des patients leur augure un avenir difficile. On notera que dix-sept malades (d'Ebola, donc) profitèrent de l'assaut pour prendre la fuite. S'ils ont été retrouvés depuis, les agresseurs courent toujours.

Cet épisode eut lieu à West Point, le plus grand bidonville de Monrovia, capitale du Liberia, c'est-à-dire en zone urbaine. Les autorités envisagent de mettre en quarantaine le quartier entier, soit 75'000 habitants environ. Dernier élément à prendre en compte, les gens du cru proclament que les émeutiers ne viennent pas de West Point, ou ne s'y trouvent plus...

Les professionnels de la santé ne sont toujours pas mieux lotis. Ils payent un lourd tribut (170 morts aux dernières nouvelles) à une maladie dont l'OMS continue à prétendre qu'elle ne s'attrape pas si facilement, malgré toutes les précautions qu'ils peuvent prendre. La mort d'Umar Khan, seul virologue de Sierra Leone et expert d'Ebola, aurait dû suffire à instiller un peu d'humilité.

Malgré l'héroïsme de nombre de membres du personnel soignant, nul n'est à l'abri d'un comportement individuel particulièrement stupide. Ainsi au Nigeria la fuite d'une infirmière locale - infectée, naturellement - de Lagos jusque chez elle à Enugu, risque de condamner à mort des dizaines de personnes et plus encore. Le Nigeria est le pays le plus peuplé d'Afrique et Lagos la cinquième mégapole du monde.

L'OMS oscille entre la panique et le paternalisme. D'un côté elle se veut rassurante, expliquant les efforts pour enrayer la maladie et les travaux de divers laboratoires travaillant d'arrache-pied à un remède ; de l'autre, elle recommande le scan de tous les passagers aériens en provenance d'un pays affecté...

Difficile de croire encore la fable du malade d'Ebola incapable de voyager en avion. Les transporteurs aériens s'inquiètent donc, au premier chef desquels Air France dont les employés ne semblent pas satisfaits de la présence apaisante d'un kit de désinfection à bord. Pourtant, ne leur a-t-on pas dit que le risque d'infection Ebola à l'intérieur d'un avion était "faible"? Si personne ne se sent rassuré avec ça, où va-t-on!

Parmi les compagnie aérienne coupées de certains pays d'Afrique, l'une d'elle est un peu particulière: Frontex, l'organisme européen chargé du renvoi des requérants d'asile indésirables. Frontex a ainsi décidé de renoncer à tout renvoi à destination du Nigeria. L'attitude paraît quelque peu précipitée à l'encontre d'un pays qui compte officiellement moins de dix décès liés à Ebola.

On comprendra le désir des employés de Frontex d'être payés à ne rien faire, mais à part cette excuse évidente, je ne vois que deux hypothèses:

  • Soit Frontex considère que le renvoi d'un immigré à destination du Nigeria le condamne à une mort certaine, ce qui serait contre les Droits de l'Homme, etc. 
  • Soit Frontex considère le risque d'infection de l'équipage sur place, équipage qui pourrait alors transporter Ebola lors du voyage de retour.

L'organisme ne s'est livré à aucune explication. Malheureusement, les deux hypothèses sont mauvaises: la première ouvre l'intéressante perspective de futurs réfugiés sanitaires en provenance de pays infectés (parmi lesquels on trouvera bien vite des porteurs du virus) ; la seconde montre que c'est une folie d'envoyer encore des avions là-bas.

De nombreuses compagnies aériennes (hormis Air France) ont donc stoppé toute liaison avec le Libéria, la Sierra Leone et la Guinée. Et c'est un problème pour l'OMS, qui comme le rapporte Slate.fr considère que le monde est en train de perdre la bataille du ciel.

Gagner la "bataille du ciel" se définit ici comme la poursuite de liaisons aériennes avec des pays où l'épidémie d'Ebola est hors de contrôle!

Il ne faudrait pas que l'Occident profite de l'épidémie d'Ebola en Afrique pour faire quelque chose d'aussi fou que de contrôler ses frontières, n'est-ce pas! Et peu importe que la vie de millions de personnes soit exposée à travers cette idéologie mortifère.

On marche sur la tête, mais l'OMS ne fait que partager les convictions de la classe politique européenne pour laquelle Ebola n'est pas un danger. Apparemment il est plus important de préserver les voyages avec des pays malades que de contredire la théorie reine de la libre-circulation des personnes. Les cadavres qui s'entassent dans les rues de Monrovia tiennent finalement du détail pittoresque.

Les dirigeants africains régionaux, eux, ferment les zones à tour de bras - village, quartier, région, pays. Il en va de la survie de populations entières. Loin de tout absolutisme, ce comportement n'est rien d'autre que l'isolement des malades et la mise en quarantaine de personnes suspectées d'infection poussé à une plus large échelle, c'est-à-dire la logique même.

Espérons que les Européens le réalisent avant d'avoir à combattre Ebola comme en Afrique de l'Ouest. S'il y a là-bas des gens dramatiquement stupides, nous avons aussi les nôtres.

06 août 2014

Ebola, une épidémie de bêtise

Selon le dernier bilan de l'OMS, Ebola a fait 887 victimes à la date du 1er août - morts "confirmés", "suspects" ou "probables" . Il s'agit de la plus grave épidémie provoquée par cette maladie depuis qu'elle a été répertoriée, frappant essentiellement dans trois pays, la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone.

L'épidémie n'est pas contrôlée.

Reste à savoir pourquoi les malades continuent à s'accumuler.

L'épidémie a débuté fin mars. Les premières victimes furent naturellement difficiles à diagnostiquer ; les familles furent infecté éventuellement après la mort de leur proche puisque les cadavres restent contagieux ; l'accès aux soins est en général déficient dans les zones rurales de ces pays pauvres.

Mais alors que le temps passait et que la présence d'Ebola devenait indiscutable, le nombre de nouvelles victimes ne cessa pourtant d'augmenter - 160 victimes début mai, 227 début juin, 380 début juillet et 887 en ce début du mois d'août. Pour une maladie dont la période d'incubation varie entre 2 et 21 jours et qui tue son hôte dans environ la 60% des cas, l'augmentation continue du nombre d'infectés a de quoi surprendre.

Un des premiers facteurs a trait à l'extrême virulence du virus et à l'environnement sanitaire lui-même. Nous en avons un aperçu à travers un article de l'agence Reuters indiquant incidemment que plus de 100 travailleurs de la santé - portant quotidiennement des combinaisons intégrales régulièrement désinfectées - ont eux-mêmes contracté la maladie. La formation du personnel médical semble moins en cause que la qualité du matériel.

ebola,santé,afriqueLes infections au sein du corps médical et de leurs infortunées familles ne suffisent pourtant toujours pas à expliquer la croissance continue de l'épidémie. Il faut bien aller chercher l'explication du côté culturel de cette région de l'Afrique. Si bien des habitants suivent scrupuleusement les instructions sanitaires - avec un degré de zèle confinant à la panique - d'autres refusent de s'y soumettre avec les conséquences que l'on imagine, contées par Marc Poncin, coordinateur d'urgence en Guinée pour Médecins Sans Frontières, dans les colonnes du New York Times:

«Ils ne nous font pas confiance. Nous n'arrivons pas à freiner l'épidémie». [Le virus Ebola] a de quoi affoler les villageois. «Les gens disent que quand le médecin vous examine, ils vous emmènent à l'hôpital et on ne vous reverra plus jamais», explique une jeune commerçante au quotidien américain. Un sentiment de terreur a repris le dessus et les villages se barricadent des aides externes. Les communautés locales pensent que les médecins venus de l'extérieur ramènent le virus avec eux, ou veulent exterminer les malades. Ils voient leurs amis et leurs familles pénétrer sous les tentes de MSF, mais rares sont ceux qui en ressortent. (...)

«Nous ne voulons pas d'eux!» s'exclame le chef du village de Wabengou en Guinée (..). «Nous n'acceptons pas leur présence. C'est eux qui transportent le virus dans nos maisons!» La crise a atteint un tel point que les corps des malades sont cachés, et ceux des morts sont volés pour pouvoir les enterrer proprement selon les traditions. Pour cela, il faut laver les cadavres à la main, ce qui met les familles en risque d'être infectées à leur tour.


Selon Don Epstein, porte-parole de OMS, les gens sont terrifiés et il faudra "plusieurs mois" avant que l'organisation ne soit en mesure de reprendre la situation complètement en main. Reste à savoir de quelle manière elle compte s'y atteler.

Afin de juguler le problème de proches prenant d'assaut les zones de soin pour récupérer les malades de leurs propres familles - et accessoirement se condamner à mort par contagion - la Sierra Leone a carrément décidé de déployer des soldats devant les hôpitaux. On pourrait saluer la décision, mais le président Ernest Bai Koroma ne s'est pas arrêté là:

[Le président] a décrété le 1er août l'état d'urgence pour une période de 60 à 90 jours, annonçant une batterie de mesures strictes, dont le placement en quarantaine des foyers d'Ebola, l'escorte des travailleurs sanitaires par la police et l'armée, et des perquisitions pour repérer les malades présumés.


Des malades arrachés de force à leur foyer par des soldats? Porteront-ils seulement des gants en latex pour le faire? On imagine les effets d'une bagarre face à une maladie qui se transmet par simple contact... Nous avons donc un aperçu du prochain corps social affecté par la maladie en Sierra Leone, les forces armées.

Ebola est un terrible fléau mais sa dangerosité vient aussi du substrat culturel sur lequel l'infection se développe. Ignorance, paranoïa, haine de l'Occident et théories du complot contribuent elles aussi aux ravages de la maladie. Voilà sans doute pourquoi, après de longs mois, l'épidémie continue de se répandre.

16 juillet 2012

Une histoire de zizi

Ça aurait pu commencer comme une anecdote à classer dans la rubrique "fait divers" d'une revue juridique, mais le ton est monté très vite: suite à un jugement, en Allemagne, on ne peut plus pratiquer la circoncision sur les nouveaux-nés.

crying_baby.jpgLe 26 juin, le tribunal de grande instance de Cologne a rendu publique sa décision. Il juge que l'ablation du prépuce pour motif religieux est une blessure intentionnelle, et de ce fait, illégale. Les juges lèvent clairement le doute sur la question religieuse:

Dans un jugement qui devrait faire jurisprudence, le tribunal de grande instance de Cologne a estimé que "le corps d'un enfant était modifié durablement et de manière irréparable par la circoncision", indique un communiqué. "Cette modification est contraire à l'intérêt de l'enfant qui doit décider plus tard par lui-même de son appartenance religieuse", précise ce jugement qui n'interdit pas cet acte à des fins médicales. "Le droit d'un enfant à son intégrité physique prime sur le droit des parents", estime le tribunal. Les droits des parents en matière d'éducation et de liberté religieuse ne sont pas bafoués s'ils attendent que l'enfant soit en mesure de décider d'une circoncision comme "signe visible d'appartenance à l'islam", poursuit le tribunal.

 

Le tollé n'a pas manqué, jusqu'à la Chancelière Angela Merkel amenée à réagir par le biais de son porte-parole: "Au nom de ce gouvernement, de tous les membres de ce gouvernement, disons les choses clairement: nous tenons à ce qu'une vie religieuse juive, à ce qu'une vie religieuse musulmane soient possibles en Allemagne. La liberté des activités religieuses est à nos yeux un droit auquel nous sommes très attachés".

En France, le débat a rebondi de manière plus ou moins heureuse, telle celle choisie par une journaliste du Huffington Post français, Edith Ochs:

A ce train-là, on peut se demander si l'instruction religieuse n'est pas un abus de pouvoir de la part des parents allemands. De même que le consentement parental à une opération non vitale, disons, l'ablation des végétations adénoïdes, ou simplement les vaccinations diverses (qui ne sont pas sans risques), les yoyos dans les oreilles (heureusement passés de mode), les appareils dentaires (que les enfants détestent), la rééducation oculaire, la psychothérapie, l'apprentissage de la lecture et du calcul mental. (...). Ces actes devraient-ils exiger aussi d'avoir le consentement des chères têtes blondes et brunes ?

 

Mettre sur le même plan un acte médical motivé et la circoncision? Il fallait oser! La "journaliste et écrivaine" enfonce le clou en expliquant finalement que selon elle la circoncision est un baromètre positif de la liberté religieuse - alors même que la possibilité de ne pas être circoncis est totalement impensable dans les pays musulmans, quelle que soit la religion des parents. Elle évoque ensuite les vertus de la circoncision contre la transmission du SIDA, qui faisait des ravages dès l'ère chrétienne comme chacun sait... Et en conclusion, s'attarde sur la "vraie question", à savoir le plaisir masculin ressenti avec un organe circoncis. Difficile de traiter le sujet en étant davantage à côté de la plaque!

Bien entendu, on pourra critiquer ce jugement de bien des manières et chacun ne s'en prive pas - la façon dont il remet en question des pratiques traditionnelles, l'incertitude qu'il fait planer sur les praticiens allemands, l'immixion des juges dans la sphère privée et j'en passe. Rarement pareille décision juridique aura fait autant l'unanimité contre elle, au moins médiatiquement.

Pourtant, les juges de Cologne posent le problème correctement.

Quelle est la limite à ce que l'on peut infliger à un enfant au nom de la religion? Au nom de quel principe peut-on accepter la circoncision et refuser le reste? L'excision? Les relations sexuelles avec des enfants? Le mariage forcé? La maltraitance? Les crimes d'honneur? La frontière est bien floue entre pratiques culturelles et pratiques religieuses, mais les textes sacrés font souvent preuve d'une étonnante flexibilité à ce sujet, surtout lorsqu'on les invoque devant une cour d'assises.

Nous vivons dans un monde étrange où la fessée est bannie mais où il est tolérable de mutiler le sexe d'un nouveau-né. Est-ce parce que la circoncision est considérée comme bénigne? Mais en l'absence d'un consentement explicite de l'intéressé, qui est mieux placé qu'une cour de justice pour décider de ce qui est bénin et de ce qui ne l'est pas? Le tribunal de grande instance de Cologne a été saisi après qu'un enfant de 4 ans soit hospitalisé à nouveau deux jours après une première opération, en raison de saignements. Une deuxième intervention chirurgicale correctrice et trois changements de pansements durent être effectués sous anesthésie totale, sans qu'on puisse reprocher ces complications à une erreur du médecin pratiquant la circoncision.

Lourdes conséquences pour une opération aussi "bénigne" qu'inutile...

Juifs et musulmans montent naturellement au créneau. Les premiers expliquent ainsi que "depuis 3'500 ans chaque petit garçon rejoint le peuple juif à travers le rite de la circoncision" et évoquent "un principe biblique qui définit le peuple juif depuis des temps immémoriaux", ce qui est un fieffé mensonge, le judaïsme se définissant avant tout par l'ascendance. On trouvera même un mouvement des juifs contre la circoncision sur Internet. Et, finalement, que dire des conversions?

L'argumentation des musulmans n'est guère différente, il s'agit de préserver la "liberté religieuse" - c'est-à-dire, dans ce contexte, l'ascendant religieux des parents sur leurs enfants.

Je ne doute pas que le jugement soit cassé à brève échéance, à moins qu'une nouvelle loi ad hoc ne vienne au secours des communautés de croyants concernées. Pourtant, la liberté religieuse, la vraie, est préservée par le jugement. Ce dernier rappelle que l'enfant "doit décider plus tard par lui-même de son appartenance religieuse." Car c'est là le ressort secret qui terrifie tant rabins et imams: l'idée que la progéniture de leurs ouailles ne soit pas automatiquement rattachée à leur communauté. Le lien est infiniment plus facile lorsque la circoncision est effectuée sur le nourrisson. Ils abhorrent l'idée d'un croyant n'adhérant au groupe qu'à l'âge de raison, volontairement  et en connaissance de cause - avec le sacrifice que cela implique. Cela mettrait cul par-dessus tête des millénaires "d'éducation" religieuse.

S'ils avaient le choix, combien d'européens fils de juifs ou de musulmans accepteraient une circoncision à quatorze ans pour épouser la religion de leurs parents?

Demander à un jeune de choisir sciemment une circoncision alors même qu'il est adolescent... Voilà qui serait un véritable acte de foi.

On comprend que les partisans de la circoncision fassent tout pour l'éviter.

29 juin 2012

Obamacare, victoire à la Pyrrhus

La nouvelle est célébrée comme il se doit par tous les médias européens: la Cour Suprême Américaine vient de "valider" l'Obamacare, la réforme de santé promulguée par Barack Obama en début de mandat. Joie et félicité! Obama est triomphant! Victoire!

ObamacareSupporters.jpgEntre deux lancers de cotillons, le fêtard pourra tout de même se poser la question: qu'est-ce que la Cour Suprême vient faire là-dedans? Et puis, s'éloignant pour creuser un peu plus profodément la question (ce qui n'est jamais bon pour l'ambiance de fête) il pourrait réaliser que le verdict de la Cour Suprême a tout du baiser empoisonné. Voire, qu'il risque d'enfoncer les chances de réélection du président démocrate en novembre...

Les oppositions au projet ont été innombrables depuis sa conception et ont porté sur de multiples aspects du texte. La Cour Suprême a été amenée à se prononcer sur la constitutionnalité du projet parce qu'elle a été saisie par les procureurs généraux de pas moins de vingt-neuf Etats américains opposés à la réforme!

Leur objection? L'Obamacare (de son vrai nom le Patient Protection and Affordable Care Act ou PPACA), monstre législatif de 2'700 pages, obligerait les Américains non couverts par une assurance-maladie liée à leur employeur ou à un mécanisme gouvernemental existant à souscrire à une assurance-maladie privée, sous peine d'amende. Or, cette disposition est contraire à la Constitution des Etats-Unis par au moins deux aspects:

  • Elle octroie à l'Etat Fédéral une nouvelle prérogative en matière de santé publique. Cependant, le Dixième Amendement stipule que seules les dispositions explicites de la Constitution dépendent du gouvernement fédéral. L'assurance-maladie n'en fait clairement pas partie. Si des mécanismes de santé publique peuvent être mis en place dans un Etat ou un autre - comme ne s'est pas privé de le faire le très républicain Mitt Romney au Massachusetts - de tels sujets ne sont pas du ressort du gouvernement de Washington.

supreme-court-2011.jpgCes réserves ne sont pas théoriques. Elles ont amené plusieurs cours de justice intermédiaires à décréter inconstitutionnelle la réforme de la santé. De recours en recours, l'affaire a naturellement été portée au-devant de la Cour Suprême, qui vient de valider le projet à travers un vote 5-4 très disputé. Mais contrairement à ce qu'affirment les médias, la Cour Suprême n'a pas validé Obamacare en totalité: la partie de la loi qui donnait accès au programme Medicaid à des millions de gens pas assez pauvres pour l'avoir actuellement mais incapables de se payer une assurance a été abrogée. Quant à la constitutionnalité de la réforme, la Cour a estimé qu'Obamacare pouvait être légale dans la mesure où il s'agirait d'une... taxe.

Voilà qui vient quelque peut contredire la communication de Barack Obama et de son camp, qui prétendent depuis le début que la réforme n'est pas une taxe - en plus d'avoir clamé qu'impôts et prélèvements n'augmenteraient pas, bien entendu.

Et cet aspect des conclusions de la Cour Suprême va singulièrement compliquer les affaires du président sortant.

Si plus aucun obstacle juridique ne s'oppose à la réforme, ses principaux effets se déploieront dès 2014. A cette date, des millions d'Américains devront souscrire à une assurance-maladie obligatoire. Et non seulement la vente forcée est très mal vue aux Etats-Unis, pays où la responsabilité individuelle n'est pas un vain mot, mais les Américains se rendront très vite compte qu'ils ne sont pas assez pauvres pour bénéficier du système payé par la collectivité, et qu'un mécanisme acceptant n'importe quel client à un tarif unique au nom de la solidarité ne peut que s'effondrer sous son propre poids (la classe moyenne suisse fait l'expérience didactique de cet étranglement progressif depuis 1996 et la mise en place de la LAMal par la gauche.)

Sans même parier sur l'évidente dérive financière du système, la pilule sera dure à avaler, et ce dès la première année. Selon les chiffres avancés par Le Figaro, le coût pour la couverture de 70% des frais médicaux serait estimé à 5'200 dollars par individu et par an, 14'100 dollars par famille. Dans un pays où les salariés sont habituellement couverts par le biais de leur employeur, ces primes frapperont de plein fouet les Américains au chômage - au moment même où celui-ci est historiquement élevé.

Pas sûr que ces gens-là auront très envie de glisser à nouveau un bulletin Obama dans les urnes en novembre.

Car c'est le deuxième écromney-obamacare.jpgueil sur lequel vient de se fracasser la réforme de la santé: en validant sous certaines réserves sa légalité, la Cour Suprême vient de déplacer l'opposition contre Obamacare du terrain constitutionnel au terrain politique. Mitt Romney ne s'y est pas trompé. Le candidat républicain à l'élection présidentielle de novembre a ainsi déclaré que sa première mesure en tant que président élu serait d'abroger la réforme.

Peut-être ne s'agit-il que de rhétorique de campagne, mais le fait est là: la réforme Obamacare a été électoralement désastreuse pour les Démocrates. Poussée au forceps dans les chambres du Congrès selon un clivage partisan, elle a mené le parti à la déroute dans les élections de mi-mandat jusque dans ses fiefs historiques.

Si Barack Obama a été porté au pouvoir en 2008 par une foule enthousiaste, ce n'était vraisemblablement pas à cause de ses projets de refonte de la couverture de santé. Des années après le début des travaux, Obamacare reste impopulaire auprès d'une majorité d'Américains. Le président sortant devra garder cela à l'esprit alors même que les principales mesures de son projet ne sont pas encore entrées en vigueur.

18 juin 2012

Non, non et non!

Alors que la Grèce jouait à se faire peur et que la France absorbait la vague rose, la Suisse votait également ce week-end. Trois objets fédéraux furent sèchement rejetés, comme le montre le tableau suivant:

votations_juin_2012.png
Les résultats (basés sur une infographie du Matin)

Epargne-logement: une fois de plus et sans surprise, le peuple suisse a rejeté l'épargne-logement, sur le principe du "ça profiterait plus à d'autres qu'à moi". Dans les autres arguments en faveur du non, on pourrait indifféremment inclure:

  • Les effets de seuil introduits par la législation ;
  • Le fait que dans un marché étranglé par les interdictions de construire comme en Suisse, une augmentation de l'offre ne peut se traduire que par une augmentation du prix moyen ;
  • Une complexité fiscale accrue et une orientation fiscale injuste de l'épargne (pourquoi favoriser davantage l'épargne pour l'acquisition d'un logement plutôt que celle visant à rassembler le capital de départ d'une entreprise, les études de ses enfants ou un projet d'école en Inde?)

...Mais honnêtement, pour rationnels soient-ils, je doute que ces arguments- aient vraiment touché. Pour atteindre un refus aussi net il faut susciter des sentiments ; et l'idée qu'un voisin, un collègue de travail ou un autre membre de sa propre famille puisse se voir faciliter sous certaines condition le financement d'un projet d'acquisition de logement a dû être proprement insupportable à une bonne partie des électeurs.

Initiative de l'ASIN "La Parole au Peuple": l'Asin visait à renforcer les droits du souverain face à des accords internationaux en obligeant à soumettre à référendum tout traités portant sur des "domaines importants", entraînant une nouvelle dépense de plus d’un milliard ou des frais récurrents de plus de 100 millions de francs. Comme j'ai pu l'expliquer par ailleurs, nous avons assisté à une lutte du haut contre le bas, la classe politique suisse défendant bec et ongles ses prérogatives en matière de droit international.

Ne nous leurrons pas, l'initiative n'avait aucune chance de passer la rampe. Elle était beaucoup trop abstraite pour mobiliser les foules, même si son échec aurait pu être moins net. Le seul fait marquant de la campagne aura été de révéler l'engagement d'economiesuisse contre la démocratie directe. L'organisation faîtière du patronat - en fait phagocytée par quelques grands comptes internationaux - aura montré sa défiance vis-à-vis de cette spécificité suisse: il est vrai que la fréquence accrue de votes du souverain sur tel ou tel accord international aurait ajouté quelque incertitude à la marche des affaires ; mais l'intensité de l'implication de l'organisation dans une votation qui ne la concernait pas directement est quelque chose de nouveau.

Réseaux de Soin: dans l'objectif de réduire les coûts de la santé, la réforme obligeait les assurés à souscrire à un mécanisme de "réseau de soin" sous peine de pénalités financières. Mal fagotée, mal vendue, bureaucratique et donnant trop de pouvoir aux assurances maladie, la réforme a été promptement balayée. Seul vainqueur du jour, le socialiste Alain Berset, conseiller fédéral de l'intérieur en charge de faire passer un projet de loi dont il avait hérité de son prédécesseur et auquel il s'était opposé comme simple parlementaire. Franc comme un âne qui recule, il se contenta de défendre le projet avec un maximum de mollesse pour le voir gentiment couler... Mission accomplie.

Toute réforme libérale de la santé étant exclue (la-santé-n'est-pas-une-marchandise, n'est-ce pas!) la voie est désormais toute tracée pour la prochaine offensive de la gauche en la matière, une belle grosse caisse assurance unique gérée par l'Etat. Miam!

Voilà, c'était donc un petit week-end de votation sans suspense. Il est vrai qu'avec des taux de rejet dépassant allègrement les 60%, on ne peut pas dire que l'expression des citoyens a donné lieu à la moindre surprise.

Prochaines votations fédérales le 23 septembre.