09 août 2013

Le grand malentendu démocratique

démocratie,constitution,usa

Personne aujourd'hui n'oserait remettre en cause la notion de démocratie, perçue par le plus grand nombre comme la meilleure organisation politique possible. Peu de ces gens, pourtant, accepteraient de vivre dans un régime réellement démocratique.

L'essence de la démocratie est le pouvoir sans limite de la majorité. C'est la notion même d'absence de contraintes sur le gouvernement, tant que son comportement est validé par la majorité des votes. La démocratie incarne l'idée selon laquelle la fonction de l'Etat est de mettre en place "la volonté du peuple".

La majorité politique peut-elle tout se permettre? Spolier la minorité des fruits de son travail? De son patrimoine? De sa vie, même? "Absurde", répondriez-vous, vaguement inquiet tout de même, "aucune majorité ne serait assez folle pour réclamer de telles choses." Dans l'imaginaire collectif, le grand nombre ne saurait avoir que des positions modérées.

Nombreux sont les esprits sages à avoir déchanté lorsque le Hezbollah, en guerre permanente contre Israël et les Etats-Unis, a été tout à fait démocratiquement porté au pouvoir au Liban en 2006. L'accident de parcours s'est répété avec le Hamas en Palestine. Puis a suivi le printemps arabe amenant dans bien d'autres pays des islamistes prêts à tout rejeter en faveur d'un retour au moyen-âge de la Charia. Majorité modérée, disiez-vous?

Il est dramatique que la confusion autour du sens de la démocratie permette l'accès au pouvoir de mouvements totalitaires, leur offrant sur un plateau ce qu'ils n'auraient jamais pu s'offrir autrement - la légitimité populaire. Mais lorsqu'une majorité politique s'estime en mesure d'imposer sa vue à l'ensemble d'une population peu importe les conséquences, la guerre civile n'est plus très loin.

Pour la rendre vivable, la démocratie est tempérée par la notion d'Etat de droit. Le pouvoir politique doit se plier lui-même à ses propres règles, dont une Constitution définissant le périmètre de l'action publique. Mais ces garde-fous n'en sont pas. La Constitution est amendable ; en Suisse, par un simple passage devant le peuple. La France n'en a même pas besoin. Mieux, elle a inventé des notions telles que le "droit administratif" (les privilèges de l'administration) ou "l'abus de droit" (permettant de punir ceux qui respectent trop bien les lois en place) pour s'affranchir définitivement de toute contrainte et entrer résolument dans les limbes discrétionnaires.

La démocratie n'est pas le système d'organisation le plus élevé, seulement celui qui offre une forme de défense contre l'arbitraire - temporairement et de bien piètre façon en se reposant sur le nombre.

Les Etats-Unis ne sont pas une démocratie. De nombreux mécanismes de blocage permettent de couper ses ailes à une majorité. Le pouvoir de l'Etat est limité par des droits fondamentaux. Aux Etats-Unis, chacun peut critiquer ses voisins, la société, le gouvernement, peu importe combien de gens souhaitent censurer ces discours. On peut posséder une propriété, peu importe la taille de la foule souhaitant s'en emparer. Dans un régime proprement "démocratique", personne ne pourrait bénéficier de tels droits - seulement de privilèges temporaires accordés ou révoqués selon l'humeur du moment de la population. La tyrannie de la majorité est tout aussi maléfique que la tyrannie d'un monarque absolu.

Le vote n'est pas un signe de liberté. Même les dictatures tiennent des élections officielles. Mais seule la liberté acquise et entretenue à travers des droits inaliénables justifie et donne un sens au bulletin de vote. Malheureusement, dans la plupart de nos pays prétendument libres, la démocratie a été pervertie pour permettre de contrevenir aux droits de l'individu. Sous couvert de concepts vides de sens, on offre aux citoyens des tickets pour détruire leurs propres droits.

Il est facile de pointer du doigt et de dénoncer les errements des populations du Moyen-Orient ou du Maghreb, inexpérimentées dans l'art de la joute politique. Mais que penser alors de la Confédération Helvétique, une des plus anciennes démocraties du monde, lorsqu'elle approuve la spoliation de propriétaires valaisans au nom de fumeux principes de protection du paysage? Que penser d'elle lorsqu'elle tente de briser le modèle d'affaire du canton de Vaud en rejetant le principe du forfait fiscal au nom d'un égalitarisme déplacé?

Comme le rétorquait le communiste français George Marchais à un contradicteur avec un sens inégalé de la formule: "Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire". On ne saurait mieux résumer le fragile équilibre entre l'Etat de droit et la démocratie. Celui-ci chancelle partout dans le monde, y compris en Suisse.

Vivre et laisser vivre est une époque révolue. Grâce à une démocratie dévoyée, le vote est devenu l'arme de tous contre tous ; plus aucun abri n'existe qui ne puisse être balayé par une majorité. En Suisse, cette dégénérescence prend la forme d'un centralisme toujours plus poussé, brisant sous ses coups de boutoir l'autonomie cantonale, et en fin de compte la diversité et la liberté que permettait un fédéralisme limité.

Conférer les pleins pouvoirs à des tyrans démocratiquement élus est plus parlant qu'utiliser la démocratie pour miner les droits individuels, mais ces deux approches nuisent chacune à la cause de la liberté. Nous devons mettre un terme à la confusion entre démocratie et liberté. La politique doit cesser d'avoir pour  principe fondateur le pouvoir sans limite de la majorité, pour lui préférer les droits inaliénables de l'individu.

Article original publié sur Les Observateurs.

20 juillet 2013

Detroit n'est pas Too Big To Fail

La ville de Detroit, dans le Michigan, s'est mise en faillite jeudi.

DetroitSkyline.jpg
Skyline de Detroit (Crédits : Shawn Wilson, Creative Commons)

L'effet d'annonce est très fort, mais il n'y a pourtant rien de nouveau. Les difficultés de Detroit remontent à des décennies, même si elles se sont récemment aggravées, crise financière aidant. En mars, l'Etat fédéral du Michigan recruta Kevyn Orr pour tenter de redresser la situation financière de la ville à travers un processus de restructuration de la dette de gré à gré avec les créanciers. Face à leurs refus, la mise de la ville sous la protection du Chapitre 9 devint la seule option envisageable pour éviter qu'ils ne s'emparent des biens communaux.

Techniquement, Detroit n'est pas encore réellement en faillite: il faudra trois mois et l'accord d'un juge pour que la ville renégocie ses engagements auprès de ses créanciers dans un cadre légal formel. Mais avec une dette de plus de 18 milliards de dollars et qui se creuse de plusieurs centaines de millions chaque année, on voit mal comment la ville pourrait résorber sa dette. Detroit est depuis plusieurs années à la dérive: 40% de l'éclairage public est à l'arrêt, seulement un tiers des ambulances fonctionnent, 80'000 maisons sont abandonnées, et là où l'Américain attend en moyenne 10 minutes pour un appel d'urgence (police ou médical), à Detroit, il doit patienter une heure... Mais les citoyens s'organisent.

Médiatiquement, les analyses se suivent et se ressemblent: Detroit s'est appauvrie au cours des ans, entre crise économique, délocalisation de la production automobile et perte de population, et tout cela est bien malheureux. Et bien simpliste.

La population de Detroit comportait 1,8 millions d'habitants en 1950, contre 700'000 aujourd'hui. Rien n'empêche pourtant une "petite" ville de cette taille d'être convenablement gérée, par exemple en redimensionnant les services publics au nombre d'habitants. Mais justifier les déboires de Detroit par son dépeuplement ne suscite que davantage de questions alors que les Etats-Unis passaient de 150 à 316 millions d'habitants sur la même période.

Qui est parti? Les plus entreprenants, les plus talentueux, et ceux qui en avaient les moyens. L'examen des personnes restantes est politiquement incorrect. L'ancienne Motor Town est peuplée à 80% de noirs, la plupart du temps pauvres. Quant à savoir pourquoi ceux qui sont partis ont décidé de le faire, il y a probablement autant d'explications que d'individus, mais les journalistes prendront bien soin de ne pas rappeler dans leurs reportages que la ville est sous domination démocrate depuis 1962. Il faut bien couvrir les copains...

La mise en faillite est probablement vue avec malice par certains comme un joli tour joué aux banquiers et aux investisseurs. Il est de bon ton de les détester de ce côté de l'Atlantique. Les créanciers prélèvent 42% du budget annuel de la ville au titre des intérêts sur la dette ; pourtant, les deux principaux d'entre eux (qui sont par leur intransigeance directement responsables de la mise en faillite de la ville) se trouvent être des fonds de pension chargé des retraites... des employés municipaux de Detroit! C'est le serpent qui se mord la queue. La dispute pour les meilleurs morceaux du cadavre est la conséquence directe de promesses de prestations sociales tenues depuis des décennies, promesses toujours payées par le voisin, ce cochon de payeur. Mais le voisin n'est pas si bête, il a mis les voiles depuis longtemps.

Les autres grandes municipalités américaines dépensent en moyenne 20% de leur budget au service de la dette. Elles prennent donc le même chemin. Detroit les fera accélérer: la mise en faillite de la ville pourait provoquer une onde de choc sur l'ensemble du marché des obligations municipales et les 3'700 milliards de dollars qu'il représente. Kevyn Orr réfute les garanties contenues dans les General Obligations, des engagements qu'on estimait "protégés du risque" parce que l'emprunteur, pensait-on, serait toujours en mesure d'augmenter les impôts pour honorer ses échéances. Au vu de la richesse moyenne de la population de Detroit et de ses taxes déjà les plus élevées du Michigan, cette approche est absurde. La gestion de la faillite de Detroit fera donc jurisprudence et pourrait bien redéfinir les niveaux de risque communément admis, renchérissant le coût de financement de toutes les municipalités américaines.

Rappelons enfin qu'on ne connaîtra les tenants et aboutissants de la faillite que lorsqu'elle aura été formellement prononcée et la structure de la dette mise à plat. On parle déjà d'une ardoise de plus d'un milliard d'euros pour les banques européennes. Les Etats-Unis ne sont plus si loin, tout d'un coup...

Après Stockton, Mammoth Lakes, San Bernardino, Harrisburg et bien d'autres communes et comtés, la crise de la dette atteint désormais des villes de premier plan. On s'efforce de présenter l'effondrement financier de Detroit comme une sorte de cas particulier, mais l'ancienne capitale du Michigan ne sera pas la dernière commune de cette importance à faire faillite, et pas qu'aux Etats-Unis.

16 juillet 2013

Trayvon Martin, hystérie et justice

Seize heures. C'est le temps qu'il aura fallu aux six jurés du procès de George Zimmerman pour délibérer. L'accusé poursuivi pour l'homicide de Trayvon Martin, un jeune de 17 ans, fut finalement acquitté, déclenchant instantanément une vague de protestation aux Etats-Unis.

Laureen s’époumone, elle est outrée, "c’est la suprématie blanche dans toute sa splendeur, une histoire qui nous montre que la vie d’un Noir ne compte pas. Le racisme n’est pas une grande nouveauté dans notre société, simplement on élude le sujet. J’espère que cette affaire va nous forcer à percer l’abcès, il le faut." Leticia et Tina sont venues avec leurs enfants, autocollant "Black is beautiful" bien en vue, "il faut qu’ils soient conscients de ce qui se passe dans ce pays, on a beau avoir un président noir, on est loin d’avoir résolu nos problèmes."


Barack Obama, un président noir? Discutable, puisqu'il est métis de père noir et de mère blanche, mais admettons. Donc le noir l'emporte sur le blanc quand on est président... De même, George Zimmerman, malgré un nom dont la consonance fit les délices des médias peu enclins à faire des amalgames, est lui-même métis, de père blanc et de mère péruvienne. Lui se définit comme hispanique, pour ce que ça importe. Ce qui n'empêche pas les manifestants de le considérer comme blanc. Le  blanc l'emporte donc sur l'hispanique quant on est accusé de meurtre... Le jury quant à lui était composé de cinq femmes blanches et une hispanique, chacun en tirera les conclusions qu'il souhaite.

trayvon martin,justiceManifestants et éditorialistes s'attardent lourdement sur l'origine raciale de chaque protagoniste. Cette obsession a quelque chose de fascinant venant de gens tenant régulièrement par ailleurs un discours selon lequel les races n'existent pas. Comme le fit remarquer le frère du prévenu, l'affaire aurait-elle été montée ainsi en épingle si George Zimmerman s'était plutôt appelé Santos ou Gonzales?

"Je sais que cette affaire a suscité des passions intenses. Au lendemain du verdict, je sais que ces passions pourraient s'intensifier. Mais nous sommes un Etat de droit, et un jury a parlé", rappela le président Barack Obama dans un communiqué. Mais les passions auxquelles se réfère M. Obama sont aussi les siennes. En mars 2012 il alla jusqu'à déclarer "si j'avais un fils, il ressemblerait à Trayvon", une tentative peu subtile - mais en rien inédite - de s'immiscer dans le fonctionnement de la justice.

La foule revendicative aime les histoires simples. Le gentil noir innocent, victime d'un préjugé de trop. Le méchant hispanique blanc raciste à la gâchette facile. L'ombre de l'extrême-droite, bien que Zimmerman soit un électeur démocrate. La justice corrompue et aux mains des puissants, bien que rendue par un jury populaire... Les détails gênent aux entournures, alors, on les oublie.

Que s'est-il passé le 26 février 2012 à Sanford, en Floride, vers 7h du soir? George Zimmerman, coordinateur d'un comité de défense local établi à la suite d'une vague de cambriolages dans le quartier, patrouille en voiture. Il aperçoit la silhouette encapuchonnée de Trayvon Davis dans l'obscurité et la pluie, errant dans les rues semble-t-il. Contactant le poste de police local (le genre d'attitude typique de quelqu'un qui s'apprête à commettre un meurtre) il essaye d'identifier l'individu. Il n'est pas sûr qu'il soit noir. La silhouette l'a remarqué elle aussi, va vers la voiture, repart. Faisant fi du conseil de son interlocuteur de ne pas intervenir, George Zimmerman descend de son véhicule. S'ensuit une dispute, une altercation, le claquement d'un coup de feu. Trayvon Martin est mort.

Aux policiers, Zimmerman explique qu'il a tiré en légitime défense, craignant pour sa vie. Trayvon Martin n'était pas armé, mais Zimmerman a clairement été agressé - le nez en sang après sa lutte avec Martin, il a aussi des blessures à l'arrière du crâne, reçues lorsque son assaillant se serait agenouillé sur lui pour lui frapper la tête contre le sol. Traces de poudre aidant, l'enquête déterminera sans ambiguïté que le tir a été effectué à bout portant.

D'après un autre appel à la police lancé depuis la maison d'une voisine, il y aurait eu longtemps entre le début de l'altercation et le coup de feu, renforçant de façon crédible l'hypothèse de la légitime défense plutôt que celle du meurtre de sang-froid.

En Floride, la loi permet d'utiliser une force létale si celle-ci permet d'éviter sa propre mort ou des blessures graves. Il y a si peu de mystère pour la police qu'elle n'arrête même pas George Zimmerman.

Des agitateurs s'emparent promptement de l'affaire et en font l'écho en la déformant à loisir. Les manifestants s'indignent du traitement dont a bénéficié le tireur de son arrestation à son procès, le paroxysme étant atteint lorsqu'il est ressorti libre du tribunal. Pourtant, ces groupes de militants ont une large responsabilité dans sa libération.

George Zimmerman a été poursuivi pour meurtre sans préméditation (Second Degree Murder), vraisemblablement sous la pression populaire. Mais la condamnation ne se décide pas à l'applaudimètre. En qualifiant les faits de cette façon, le procureur spécial Angela Corey s'exposait à un quitte ou double: compte tenu des circonstances, la culpabilité de George Zimmerman était quasiment impossible à prouver. Selon nombre de juristes, l'accusation a simplement visé trop haut. Mme Corey aurait-elle choisi plutôt l'homicide involontaire, son dossier aurait été beaucoup plus crédible. Mais la rue s'en serait-elle satisfaite?

Loin de dénoncer le racisme ou le parti-pris de la justice, les manifestations s'indignant du verdict sont racistes. Elles revendiquent une remise en question des lois et du système pénal dès lors que le meurtrier est blanc (ou désigné comme tel) et la victime noire.

D'après les dernières statistiques disponibles du FBI, en 2011, 6'329 noirs ont été victimes de meurtre aux Etats-Unis. Plus de dix-sept par jour. Les noirs meurent plus que toute autre population tant en proportion qu'en valeur absolue. Mais les noirs sont aussi responsables de plus de la moitié des meurtres commis aux Etats-Unis, toutes races confondues. Des noirs tuant d'autres noirs, cela n'intéresse personne.

24 avril 2013

Washington, entre erreur et déni

Dans sa première allocution immédiatement après l'attentat de Boston, le président Barack Obama réussit à commenter la situation sans employer une seule fois le mot "terrorisme". Pour le chef d'Etat américain, la déflagration simultanée de deux engins explosifs au milieu de la foule à l'arrivée d'un marathon n'était sans doute pas suffisante pour mériter un tel qualificatif. A moins qu'il n'ait cherché à ne stigmatiser personne. D'authentiques terroristes auraient pu s'indigner.

A l'époque, on ne savait pas encore que les explosions s'étaient déclenchées à partir de cocottes-minute piégées ; la méconnaissance de ce détail nous épargna peut-être l'évocation d'un "dramatique accident de cuisine" par le responsable de la Maison Blanche.

Aussi ridicule soit-il, le déni est une réaction humaine. Admettre que l'attentat de Boston soit la première offensive terroriste exécutée sur le sol américain depuis les attentats du 11 septembre n'a rien de facile. C'est pourtant la stricte et douloureuse vérité. En voilà une autre: dans sa tâche de protéger le peuple américain, Barack Obama a fait moins bien que son prédécesseur George W. Bush. Et il ne peut même pas se retrancher derrière l'excuse de l'effet de surprise.

Si le déni est problématique pour un individu, il devient dangereux lorsqu'il affecte des pans entiers de la société, que ce soit les médias ou les services gouvernementaux chargés de la défendre.

Pendant l'étrange phase "Où est Charlie" où des milliers de fonctionnaires et d'internautes épluchaient les images des caméras et les prises de téléphone portable au moment des faits pour tenter de trouver des suspects (sans qu'aucun militant ne manifeste plus contre l'ignoble empiètement de la vidéosurveillance sur la vie privée) les éditorialistes se faisaient un devoir d'examiner les pistes. Au menu figuraient à peu près tous leurs fantasmes, livrés en vrac: nationalistes anti-gouvernement, miliciens pro-NRAA en rogne contre Obama, extrémistes chrétiens, agents secrets de Corée du Nord... Ou l'inévitable Mossad, comme d'habitude.

En même temps, comme si un petit sentiment taraudait la conscience en sourdine, il fallait se couvrir: le petit peuple évoquant bruyamment la piste islamiste sur Twitter, on expliqua alors que, dans l'hypothèse proprement invraisemblable d'un terroriste musulman, cela ne pourrait être que le fait d'un "loup solitaire", un illuminé, un Homegrown Terrorist agissant de son propre chef à base de vidéos de propagande et de construction de bombes vues sur Youtube.

Bref, un individu non fiché, surgi de nulle part, et contre lequel il est impossible de se prémunir.

Toutes ces idées fausses volèrent en éclat (métaphoriquement, pour une fois) avec la découverte des frères Tsarnaev. Deux musulmans d'origine Tchétchène, accueillis comme réfugiés politiques par les Etats-Unis, fichés depuis longtemps, travaillant de concert pour massacrer un maximum de civils du pays qui avait eu l'audace de leur offrir la nationalité et un avenir.

usa,barack obama,terrorismeDepuis, les révélations se suivent et se ressemblent: faisceaux d'indices guère suivis, manque de coordination avec des services étrangers (notamment russes), bureaucratie incapable de maintenir ses fichiers à jour, perte de leur trace à cause de fautes d'orthographe, toute la ribambelle consternante des fautes de services gouvernementaux en charge de la sécurité...

Les deux frères quant à eux, loin de se contenter de vidéos islamistes, accomplirent une carrière terroriste tout à fait classique: sensibilité à la cause, endoctrinement - vraisemblablement à l'étranger, les mosquées américaines étant trop molles - puis voyage de l'aîné dans un Disneyland islamiste pour parfaire la formation de poseur de bombe, ici le Daguestan et la Tchétchénie, en janvier 2012.

Autant pour le Homegrown Terrorism.

Il est de bon ton de pointer du doigt les erreurs de Washington, mais la capitale américaine n'est pas la seule à refuser d'aborder le problème. L'histoire des frères Tsarnaev résonne dans bien des pays occidentaux - que ce soit Mohammed Merah en France, Magd Najjar en Suisse ou Taimour Abdulwahab en Suède. Combien de paumés se laissent progressivement endoctriner par des prêches extrémistes? Combien d'apprentis-terroristes viennent quérir une formation au cours d'un voyage "touristique" dans une zone tribale? Combien d'étrangers sans aucun attrait pour leur pays d'accueil ou ses habitants se retrouvent gratifiés de sa nationalité? Combien crachent leur haine pour l'Occident dans l'indifférence générale?

L'idée d'islamistes mûs par la pauvreté et les inégalités n'a jamais été que l'expression des fantasmes de la gauche, sans le moindre lien avec la réalité. Ceux qui s'accrochent désespérément à la vision de terroristes forcément étrangers et aisément identifiables sont aussi en retard d'un attentat ; les frères Tsarnaev ne portaient même pas de barbe.

Aiguillonnés par la tuerie de Boston, les services de sécurité occidentaux se réveillent. On arrête des membres d'al-Qaeda en Espagne. Le Canada se découvre une filière de talents islamistes, avec projets d'attentat clef en main. Quant à la France, elle ne sait trop de quelle façon elle récoltera les fruits du printemps arabe. Sans remise en question des politiques d'accueil et d'intégration, comment croire que ces opérations récentes suffiront à juguler la menace?

Certains élus, dont l'inénarrable John McCain, proposèrent de qualifier les terroristes de "combattants étrangers", pour mieux les dissocier du peuple américain. Sachant que Dzhokhar et Tamerlan Tsarnaev vécurent plus de dix ans sur le territoire des Etats-Unis et que le plus jeune reçut même la nationalité américaine, la proposition est pour le moins osée.

Mais acceptons la suggestion pour ce qu'elle vaut et suivons l'hypothèse jusqu'au bout: si Dzhokhar et Tamerlan Tsarnaev sont effectivement des combattants étrangers, la ligne de front est à revoir.

23 décembre 2012

Arrêter le massacre

Les victimes de la tuerie de Sandy Hook à Newton n'étaient même pas encore enterrées que Barack Obama, opportunément la larme à l'oeil (en a-t-il jamais versé une pour les centaines de victimes collatérales d'attaques de drones en Afghanistan ou au Pakistan?) et épaulé par tout ce que l'Amérique compte de gauchistes, relançait le "débat" sur les armes.

usa,armes,manoeuvres politiquesLes guillemets sont de rigueur, car le président ne vise nullement à trouver des solutions. Les armes font partie du contrat social américain à travers le Deuxième Amendement et sont de ce fait hors de sa portée. En s'y attaquant à la marge, Barack Obama se livre simplement à une récupération aussi partisane que stérile d'un massacre d'enfants.

La vente ou le contrôle de la possession d'armes aurait-elle permis d'éviter la tuerie? Rien n'est moins sûr. Le meurtrier, Adam Lanza, vivait avec sa mère Nancy, tuée le matin même dans leur maison de Newton. Les armes retrouvées à l'école étaient toutes enregistrées au nom de cette dernière. Nancy Lanza avait parfaitement le droit et la stabilité d'esprit nécessaire à la possession d'armes à feu ; elle commis néanmoins l'erreur impardonnable de laisser armes et munitions à portée de son fils perturbé, sans les garder suffisamment sous clef, et paya vraisemblablement cette négligence de sa vie.

Les partisans du contrôle des armes (l'interdiction étant de toutes façons inatteignable, sauf à croire naïvement en la toute-puissance de l'Etat) clament que ce crime aurait pu être "évité" par des lois à la vente plus restrictives. Ils ne prennent même pas en compte les centaines de millions d'armes déjà en circulation sur le continent. Un individu assez fou pour massacrer des enfants par dizaines puis se donner la mort risque peu de renoncer face à une simple interdiction administrative. De plus, à partir du moment où les armes employées pour commettre un crime ont été dérobées à leur propriétaire légitime, les contraintes légales ne valent plus rien.

Les seules réponses techiquement appropriées sont celle suggérée par la NRA de mettre un policier armé dans chaque école, ou la variante rappelée de façon caustique par Ann Coulter: non pas interdire les armes, puisque c'est impossible, mais donner aux victimes potentielles le moyen de se défendre en généralisant le port d'armes cachées. L'avantage est double: dissuader les criminels potentiels de passer à l'acte, et mettre un terme aux agissements de ceux qui passent outre. La liste d'exemple amenée par la chroniqueuse pour valider l'efficacité de cette approche troublera les plus résolus, pour peu qu'ils aient l'esprit ouvert.

Bien sûr, l'idée de combattre les armes par les armes donnera des nausées à tous les bien-pensants de la Terre, incapables de voir la différence entre un revolver dans les mains d'un policier et un autre dans celles d'un assassin. Leur avis importe moins que celui des meurtriers de masse qui, eux, perçoivent franchement cette nuance. Quand Seung-Hui Cho tua 32 personnes et en blessa 17 autres à l'université de Virginia Tech, il savait qu'il serait tranquille pour quelques heures en s'attaquant à un campus fièrement proclamé "zone sans armes". Même chose pour Eric Harris et Dylan Klebold au lycée de Columbine ; même chose pour Adam Lanza et l'école de Sandy Hook ; même chose enfin pour le tristement célèbre Anders Breivik et son massacre perpétré sur l'île d'Utoya.

Mais rendre les tueries de masse plus difficiles n'est évidemment qu'une ébauche de solution. L'approche complémentaire consiste à se demander pourquoi elles surviennent. D'une part, d'autres populations ont largement autant d'armes de guerre en leur sein que les Etats-Unis, à commencer par la Suisse, sans que jamais pareille tragédie n'ait eu lieu. D'autre part, les meurtres de masse sont un phénomène récent alors que le Deuxième Amendement existe depuis plus de deux siècles. Il y a donc des facteurs restant à découvrir.

Pour Brendan O'Neill, la cause pourrait être l'absence de lien social et la recherche de célébrité instantanée et de revanche de l'ego, fut-ce à titre posthume:

Personne ne sait ce qui est passé dans la tête du tireur du Connecticut. Mais ce qui frappe dans son crime (...) est l'absence de tout code moral disant "qu'il n'est pas acceptable de violer une école" ou simplement "qu'il n'est pas acceptable de tirer dans la tête d'un enfant de six ans". Cette absence de restriction morale est quelque chose de nouveau et a plus à voir avec le culte actuel de la singularité, et le nihilisme individuel qu'il suscite, qu'un amendement vieux de 200 ans. (...)

Ces attaques ont en commun d'être, par beaucoup d'aspects, l'expression la plus extrême de narcissisme de notre époque, dans laquelle les obsessions personnelles sont constamment promues face à la norme sociale, et l'identité individuelle mise en avant face à la citoyenneté collective, donnant naissance à une atmosphère parfois volatile - à la fois en retirant des individus de tout lien social et en les imprégnant d'un puissant sentiment que tout leur est dû, où l'estime de soi écrase tout le reste, et dans laquelle la moindre entaille dans celle-ci devient un affront de la pire espèce.

Essayer d'expliquer les tueries de masse dans les écoles à travers l'existence des armes à feu est comme essayer d'expliquer le phénomène d'al-Qaeda à travers l'existence d'avions de ligne: le fétichisme sur les moyens techniques permet d'esquiver le débat sur les facteurs culturels. (...)

Depuis quelques années, une relation symbiotique déformée s'est développée entre les tueurs dans les écoles et les médias. [Les tireurs] ont commencé à faire leurs vidéos et à écrire des manifestes, les envoyant aux rédactions avant de commettre leurs actes sanglants. Ils semblent s'accorder sur l'idée que, grâce à des médias carburant à la peur, ils deviendront des vedettes, des légendes, symboles de la pourriture au coeur de l'Amérique, dès qu'ils presseront sur la gâchette. (...)

 

Reste encore à comprendre pourquoi certains adolescents en arrivent à avoir un comportement aussi destructeur. La frustration de l'adolescence est vieille comme le monde, et si les difficultés sociales ou l'absence de popularité sur Internet renforcent peut-être aujourd'hui ce sentiment, ils n'expliquent pas le passage à l'acte. J. Sedra évoque quant à lui la piste des médicaments sur la base de travaux du docteur Gary Kohls, psychiatre et chercheur à la retraite, en établissant la liste des tueurs de masse et des traitements auxquels ils étaient soumis:

Eric Harris, 17 ans, Zoloft puis Luvox
Dylan Klebold, 18 ans, dossier médical scellé
Ecole de Colombine à Littleton, Colorado: 13 morts, 23 blessés

Jeff Weise, 16ans , Prozac (60mg/jour, soit trois fois la dose adulte)
Red Lake, Minnesota: 10 morts, 12 blessés

Luke Woodham, 16 ans, Prozac
3 morts: sa mère et 2 élèves + 6 blessés

Michael Carneal, 14 ans, Ritaline
Lycée de West Paducah, Kentucky: 3 morts, 5 blessés

(...)

 

L'énumération, tronquée ici, est proprement impressionnante. Certes, corrélation n'est pas causalité: mettre un enfant sous médicaments anxyolitiques, psychotropes ou au contraire psychostimulants n'est pas forcément déclencheur de folie meurtrière. Il n'y a non plus rien de surprenant à ce que des tireurs fous aient quelques antécédents comportementaux justifiant un traitement médicamenteux ; malgré tout, beaucoup de molécules délivrées à des enfants ont des effets mal connus sur leur développement intellectuel, et pourraient favoriser le développement de psychoses ou de dépression. Compte tenu de l'emploi généralisé de ces traitements sur les jeunes américains, la piste mériterait d'être étudiée.

Que ce soit à travers l'absence de plus en plus criante de lien social, la fascination trouble des médias pour ces crimes, l'effet d'exemple ou l'influence de molécules sur la psyché fragile des adolescents, il existe bien des façons de désarmer le danger des meurtres de masse. En choisissant d'ignorer toutes ces possibilités - y compris celles permettant aux victimes potentielles de se défendre - pour verser uniquement dans le simplisme naïf d'une impossible interdiction des armes, la gauche américaine montre qu'elle préfère l'inaction revendicative à la recherche de réelles solutions.

Cet aveuglement est regrettable, et n'augure rien de bon contre le phénomène croissant des meurtres de masse.

07 novembre 2012

Obama brillamment réélu

Depuis cette nuit, nous connaissons enfin le locataire de la Maison Blanche pour les quatre prochaines années.

obama-2012.jpg

Malgré les sondages évoquant un coude-à-coude, la réélection de Barack Obama semble avoir été facile, en dépit d'un bilan politique plutôt mitigé.

Face à lui, Mitt Romney n'a pas dépareillé ; mais le candidat républicain modéré n'a pas réussi à mobiliser autour d'un projet politique qu'il n'a d'ailleurs jamais vraiment formulé. Malgré toute son expérience dans le secteur privé, Mitt Romney, présenté par les Républicains comme le "meilleur candidat possible" parce qu'il le fallait bien, manquait de charisme et de combativité. Gagner de façon incontestable un des trois débats présidentiels a été son fait d'armes le plus marquant ; cela n'a évidemment pas suffit.

barack obama,mitt romney,usaMédiatiquement, la population américaine a suivi le script prévu. Le quatrième pouvoir a adoubé Obama depuis 2008 et n'a jamais remis ce soutien en question. L'Obamania a déferlé jusqu'en Europe avec des résultats durables. Aujourd'hui encore, quatre Français sur cinq "voteraient" pour Obama. En Suisse, un sondage en ligne du Matin, montré ci-contre, donne une proportion identique.

Que va-t-il se passer aux Etats-Unis entre 2013 et 2016? Eh bien, on peut s'attendre à une continuation de la marche en avant de l'Etat Fédéral américain vers la social-démocratie à l'Européenne (avec la réussite que l'on connaît sur le Vieux Continent) avec plus de régulations, de centralisation, de taxes, de subventions, de dirigisme, de socialisme.

"Obamacare" sera mis en place en 2014, créant pour de bon une machine à déficit dont les Américains ne verront jamais le bout.

Le dollar-papier continuera à s'éroder jusqu'à sa valeur intrinsèquement nulle. Bonne nouvelle pour ceux qui possèdent de l'or...

La reprise finira bien par se produire, mais la croissance restera molle et le taux de chômage élevé. Suivant son jeu partisan, Barack Obama se fera un plaisir d'attribuer ces piètres performances économiques aux minorités de blocage dont disposent encore les Républicains.

Barack Obama pourra probablement nommer entre 1 et 4 juges de la Cour Suprême américaine, influant de manière décisive sur l'équilibre de cette institution.

Sur le plan de la politique étrangère, il n'y aura probablement pas de gros changements ; l'administration Obama continuera de garder ses distances avec les alliés traditionnels de l'Amérique tout en étant bien accommodante avec les régimes hostiles. La conséquence la plus inquiétante de cette posture touche évidemment au dossier nucléaire iranien. En l'absence d'une Amérique frappant fermement du poing sur la table, il est plus que probable qu'une nouvelle guerre éclate à court terme au Moyen-Orient.

Les Républicains gardent le contrôle de la Chambre des Représentants, les Démocrates celui du Sénat: les équilibres politiques établis depuis les élections de mi-mandat de 2010 continueront à prévaloir. C'est la seule chose, peut-être, qui pourra encore retenir Obama. N'ayant plus aucun souci à se faire sur le plan de la popularité, le président réélu aura les coudées franches pour tenter désormais d'appliquer les mesures les plus radicales de sa pensée.

Depuis des années, on annonce le "point de bascule" - le moment où la somme des intérêts particuliers, du vote communautaire (90% des Noirs et 70% des Latinos soutiennent Obama) et des clientèles électorales cultivées à coup de subventions réussira enfin à l'emporter sur la simple démocratie représentative. Le second mandat de Barack Obama pourrait marquer le franchissement de ce point de non-retour.

Les Républicains, enfin, devront se livrer à une remise en question en profondeur - de la qualité de leurs candidats à leur relation aux médias - s'ils veulent espérer retrouver le chemin de la présidence un jour.