11 avril 2016

Panama Papers, pourquoi et comment

"Tous les commentaires sur les Panama Papers publiés avant de savoir qui est derrière ces informations n'ont que peu d'importance. Quelqu'un manipule des journalistes. Qui et pourquoi, dans quel intérêt ?" demande un commentateur soupçonneux.

Nous avons désormais les réponses à ces questions.

Les vraies-fausses théories du complot

La fuite des Panama Papers avait à peine reçu son nom que déjà des affrontements avaient lieu sur Internet pour faire porter le chapeau à tel ou tel protagoniste du grand jeu géopolitique.

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Panama, le chapeau.

Certains pointèrent donc du doigt la CIA, d'autres Poutine, Israël, George Soros, et probablement une demi-douzaine d'autres commanditaires possibles, bien entendu sans la moindre preuve. Ne restaient que des justifications de "plausibilité" derrière chaque accusation.

Il est clair que de nombreux groupes auraient eu leurs raisons de faire jaillir le scandale des Panama Papers, soit comme une démonstration de force de la supériorité de leur services de renseignement (nous y reviendrons) soit pour semer le trouble dans le camp supposé "adverse", sachant que le scandale ratisse tout de même assez large.

Le site Slate.fr se donna la peine dans un article de relever les théories les plus saillantes du moment, mais aussi d'éclairer un aspect dérangeant du dossier, le petit nombre de clients américains repérés dans la fuite, principal argument invoqué par ceux qui impliquent la responsabilité des services secrets de l'Oncle Sam.

Puisque nous parlons de plausibilité, la relative absence de clients américains de Mossack Fonseca s'explique fort simplement par l'histoire des relations houleuses entre les deux pays:

Ni la dictature militaire qui sévit dans le pays jusqu’à 1989, ni son invasion par l’armée américaine à partir de cette date ne faisaient du Panama un environnement de confidentialité et de bienveillance pour de potentiels évadés fiscaux américains... Plus tard, un accord commercial passé en 2010 entre les deux pays a réduit à néant les possibilités pour les contribuables nord-américains de cacher de l’argent au Panama en toute sécurité. Une clause de l’accord prévoyait un échange bilatéral de toutes les informations détenues par les banques et autres institutions financières sur les citoyens des deux pays.


Le Panama était un paradis fiscal pour le monde entier, sauf les Américains. Rien d'étonnant alors à ce que la fuite de données d'un gros cabinet d'avocat du pays n'en contienne qu'une poignée. Comme pour le reste des noms cités, on ne sait d'ailleurs pas si quoi que ce soit d'illégal a été commis.

Mais évidemment, savoir que les Etats-Unis ne sont pas concernés ne fera que confirmer les soupçons de ceux qui y voient leur main dans cette fuite, puisqu'ils n'auraient "rien à y perdre". Pourquoi ces gens pensent que les services secrets américains chercheraient à épargner leurs propres ressortissants coupables d'évasion fiscale, mystère!

Mais pour y voir plus clair, passons donc aux méthodes employées pour piller les données...

Services secrets ou amateurisme total?

Dans mon précédent billet sur le thème, je pointais du doigt la "vulnérabilité" à long terme d'une stratégie de secret des affaires face à une informatisation toujours plus poussée.

Je pêchais par excès d'optimisme.

Il semble que le cabinet Mossack Fonseca se soit rendu coupable d'une incompétence sans limite en matière de sécurité informatique. Le site reflets.info parle d'une "incroyable bourde" mais les journalistes font œuvre de charité en employant ce terme. A ce qu'il semble, toutes les données de Mossack Fonseca étaient disponibles sur Internet à travers des sites web mal configurés, mal sécurisés, voire pas sécurisés du tout!

Un exemple valant des milliers de mots, voilà un fichier de configuration de Mossack Fonseca permettant d'accéder à une base de données du cabinet d'avocat:

mossack_fonseca_security.png

Même sans travailler dans le domaine de la sécurité informatique, il semblera relativement évident à tout internaute qu'utiliser le même nom pour l'utilisateur, le mot de passe et la base de données à laquelle il est sensé se connecter, le tout visible sur Internet, ne pouvait conduire qu'à la catastrophe. Si vous vous connectez sur le site du Crédit Suisse avec le nom d'utilisateur "CreditSuisse" et le mot de passe "CreditSuisse", ne venez pas jouer les surpris si vous découvrez un matin que votre compte a été vidé.

Il faut également rappeler que ces découvertes faites par des internautes curieux ont été faites après la révélation des Panama Papers. Les serveurs web de Mossack Fonseca, et à vrai dire toute leur infrastructure informatique, semblent toujours aussi mal sécurisés une semaine après les faits.

"N'attribuez pas à la malice ce qui s'explique amplement par la stupidité", dit l'adage, et nous en avons un nouvel exemple. Pas besoin d'imaginer l'implication de services secrets exotiques pour piller des données tellement mal protégées que virtuellement n'importe qui pouvait y avoir accès. Même pas besoin d'un espion dans les murs!

La fuite aurait pu avoir lieu n'importe quand - certains logiciels n'étaient plus mis à jour depuis trois ans. Le plus long pour le "lanceur d'alerte" aura sans doute été de pomper toutes ces données pour les copier sur un autre support. On comprend d'autant mieux qu'il n'ait pas souhaité de rétribution pour son "acte courageux": il n'avait aucun mérite. Il n'a non seulement pris aucun risque, mais le premier informaticien venu aurait probablement été en mesure de faire pareil.

A ce stade, on peut même débattre du statut juridique de données volées pour les Panama Papers.

Quand l'intendance ne suit pas

Les Panama Papers jettent une lumière crue sur le niveau de compétence informatique de certaines entreprises qui ont pignon sur rue. Même les règles les plus basiques de la sécurité sont absentes, et il faudrait être bien naïf pour penser que Mossack Fonseca est l'exception qui confirme la règle.

La situation prêterait à sourire si elle ne concernait pas les données privées de milliers de personnes et jusqu'à la réputation de secret des affaires qu'essaye de se donner le Panama. Les lois sur les trusts et la coopération financière ne valent pas un clou sans sécurité informatique.

La force d'une chaîne se mesure à son maillon le plus faible, ici, le site web d'un cabinet d'avocat panaméen. Cela relativise grandement les efforts de sécurisation entrepris par les banques. Sans même parler du fond, tout le concept de sécurité informatique est à revoir.

Il n'y a probablement pas plus de complot que de services secrets derrière les Panama Papers - il n'y en a pas besoin. Juste de l'incompétence. Beaucoup d'incompétence. Pas certain malheureusement que cela suffise à étancher la soif de complot d'une partie du public ; la vérité est parfois tellement médiocre qu'il vaut mieux rêver de romans d'espionnage.

07 avril 2016

Panama Papers, le défi de la transparence

Les Panama Papers défrayent la chronique. Pour une fois, nous avons échappé au suffixe -leaks, par trop galvaudé, mais pas au scandale lié à l'éclatement d'un secret colossal. Le cabinet Mossack Fonseca du Panama est sur toutes les lèvres. Les montages économico-financiers des élites s'étalent dans les journaux. Le grand public est invité en session de rattrapage sur les trusts, les prête-noms et les divers circuits de l'argent caché.

panama_papers_icon.jpgLes secrets d'un des plus gros cabinets spécialités panaméens viennent d'être mis sous le feu des projecteurs, une lumière franche et crue qui les révèle et les détruit. Le volume d'information est sans précédent non seulement en volume - 2,6 Téraoctets de données, soit 1'500 fois le volume de la fuite du Cablegate qui permit l'envol de Wikileaks en 2010 - mais aussi en qualité.

Les affaires rapportées s'étalent sur plusieurs décennies, commençant il y a trente-neuf ans et s'achevant en 2015. Il y a tout: photocopies de passeport, détenteurs réels des comptes, historique des flux financiers. Les interactions des montages panaméens avec d'autres banques promettent de détricoter une maille qui n'a pas fini de livrer de nouveaux noms et de susciter la frénésie des services fiscaux.

Déni et premières victimes

Le lanceur d'alerte original livra un volume de données absolument gigantesque au journal allemand Süddeutsche Zeitung, qui s'en effraya. Les 11 millions de documents furent alors confiés à un réseau, le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), pour que chaque pays puisse traiter l'information s'y rapportant. Des journalistes du Monde purent donc examiner les données ayant trait à la France ; en Suisse, l'information fut partagée entre le Matin Dimanche et la SonntagsZeitung.

Les noms des propriétaires véritables de quelques 215'000 sociétés offshore filtrent peu à peu. 140 politiciens issus de plus de 50 pays. Des liens entre compagnies reliant entre eux 21 paradis fiscaux. Des chefs d’État en exercice.

Tous les pays sont concernés. Mexique, Côte d'Ivoire, Ghana... Au moins huit membres passés ou présents du Comité Permanent du Bureau Politique du Parti Communiste chinois. La famille du Premier Ministre du Pakistan - ou du Royaume-Uni. Des proches de Vladimir Poutine. Gianni Infantino, le nouveau M. Propre du football qui succéda à Sepp Blatter. Le Premier Ministre d'Islande, forcé à la démission sous la pression de la rue.

Évidemment, les cabinets de communication sont prompts à réagir. On aimerait que les coupables soient dans le camp d'en face. En France, les rédactions s'efforcent donc de tirer des liens entre le cabinet d'avocat Mossack Fonseca et Marine Le Pen, sans parvenir jusqu'à présent à la mettre directement en cause. Mais la fumée chez les Le Pen ne parvient pas à masquer M. Cahuzac, ex-ministre de M. Hollande, directement cité, ni M. Strauss-Kahn, à travers un fonds de placement postérieur à l'époque du Sofitel. Pour les Républicains, on citera M. Patrick Balkany, cofondateur du RPR, excusez du peu.

La classe politique française ne sort décidément pas indemne des Panama Papers, toutes tendances confondues. La Suisse n'est pas directement concernée par les noms mais se rattrape par son rôle de cheville ouvrière du circuit de l'opacité. Maître Bonnant se voit ainsi tailler un costume dans les colonnes de 24 Heures. Lui et ses confrères avocats ont travaillé d'arrache-pied pour créer des milliers de trusts et autres sociétés offshore destinées à cacher l'identité de leurs clients et de leur fortune.

Les hommes de loi se retranchent derrière l'absence de reproches de services de vérification décidément bien myopes. Ils clament un peu trop vite que tout ceci est évidemment légal. Restons prudents et attendons que la poussière retombe. Les services fiscaux diligenteront des vérifications qui permettront de savoir ce qu'il en est. On a le droit de douter que tout soit aussi parfait que ce que nos avocats prétendent.

Les Panama Papers ne montrent pas de tendance géographique, politique, culturelle. Les riches et les puissants de tous horizons semblent y avoir recours. La seule fracture est donc entre les gens normaux et les happy few qui ont accès à ces méthodes particulières pour cacher leur fortune.

Autopsie du secret bancaire

Le secret bancaire n'est pas mort avec les pressions internationales, les listes "noires" ou "grises" de paradis fiscaux. Il a été tué par la conjonction de deux facteurs, l'informatisation et l'abandon de l'Etat de droit par les autorités.

Les registres papier ont disparu des banques depuis bien longtemps. L'informatique est passée par là - plus rapide, plus efficace, plus moderne. Plus vulnérable aussi. Après le passage au numérique vint la mise en réseau, la délocalisation, le tournus du personnel, la rationalisation des coûts. De nouvelles faiblesses apparurent à chaque étape, serveurs mal défendus, employés en butte avec leur hiérarchie, aigrefins décidés à jouer les maître-chanteurs. Comment empêcher un informaticien ayant accès aux données de prendre discrètement des photos d'écran de listings affichés sur son moniteur?

Ces données volées à l'UBS furent gravées sur CD et vendues au fisc de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, lequel savait parfaitement qu'il se donnait alors le rôle de receleur d'un vol qualifié. L’État allemand franchit la ligne rouge en 2012, renonçant à respecter ses propres lois par appât du gain. Les perspectives de juteux redressements fiscaux firent oublier tout le reste aux autorités, sous les applaudissements de la population. Peu de gens conçoivent à quoi mène la boîte de Pandore qui fut ouverte ce jour-là.

Les Américains sont comparativement peu nombreux dans les Panama Papers. Certains y voient la marque d'un complot, alors que dans le grand match de la concurrence fiscale internationale les Etats-Unis se posent comme le nouveau paradis.

Même si l'ICIJ traîne des pieds, les informations des Panama Papers finiront tôt ou tard entre les mains des services fiscaux de divers pays sans que personne ne se pose plus la question de leur légalité ou de la protection de la sphère privée. Quelques politiciens s'en inquiétèrent à travers des remarques tardives qu'Edward Snowden ne manqua pas de relever dans un tweet ironique:

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La porte-parole du Premier Ministre anglais David Cameron dit
que les investissements familiaux sont des "affaires privées".

- Oh, maintenant il s'intéresse à la vie privée.

La fin des secrets?

La liste des leaks s'allonge sans discontinuer. Cablegate, Offshore Leaks, Luxembourg Leaks, Swiss Leaks, Panama Papers... Nous n'en verrons pas le bout. Aux vulnérabilités techniques s'ajoutent la tolérance des États lorsqu'il s'agit d'exploiter à des fins fiscales des données volées.

Nous n'assisterons pas à une nouvelle affaire de leak chaque semaine, bien entendu, mais comment pourraient-elles cesser? Tant que des êtres humains seront impliqués dans le système, il sera vulnérable, malgré tous les algorithmes de cryptage.

Les Panama Papers ne dévoilent qu'une partie des affaires ayant trait à ce pays, une goutte d'eau dans l'océan de la finance occulte. Mais les archives dévoilées remontent jusqu'en 1977. Sachant cela, quel client de ce type de service peut se sentir en sécurité?

Cités ou non, la plupart des membres de l'élite comprennent que leurs jours de tranquillité sont comptés. Ils seront forcément découverts, demain ou dans dix ans. Une épée de Damoclès pèse sur tous les clients de paradis fiscaux.

Tout le monde n'est évidemment pas logé à la même enseigne. Lorsque le Premier ministre islandais est forcé à la démission, les communistes du parti unique chinois se contentent de faire dire à leurs médias qu'il s'agit d'un complot et passent à autre chose. Certains clients de Mossack Fonseca cherchaient à échapper à la spoliation par des régimes autoritaires, d'autres ne visaient qu'à diminuer la facture de leurs impôts, la limite entre les deux étant parfois une question de point de vue.

Cacher son argent de façon certaine et dans la durée n'a jamais été aussi difficile. Cela aura des conséquences sur le monde des affaires et les milieux politiques. Dans le meilleur des cas, nous verrons une diminution du volume de la corruption, voire l'émergence de véritables paradis entrepreneuriaux où il n'y aura plus besoin d'aller mettre les fruits de son succès à l'abri à l'autre bout du monde. Dans le pire, la voracité des fiscs nationaux n'aura plus de limite et ils détruiront sans hésiter les derniers oasis de richesse privée. Les politiciens se gracieront les uns les autres pendant qu'une majorité de citoyens apathiques les reconduisent au pouvoir.

Les Panama Papers ouvrent un nouveau chapitre de la finance mondiale, mais le texte reste à écrire.

02 avril 2016

L'impasse immobilière

"L'achat d'une maison est devenu un rêve inaccessible" explique Le Matin du 30 mars, chiffres à l'appui ; inaccessible pour le commun des mortels, cela va sans dire. Reprenant une étude publiée par le quotidien 20 minutes alémanique sur la base d'une analyse de 800'000 annonces du portail immobilier Homegate, il ressort que la classe moyenne n'est plus en mesure d'acquérir un logement dans la plus grande partie de la Suisse.

Qu'on en juge: un couple avec enfant et des revenus annuels de 90'000 francs cherchant un objet raisonnable - une maison individuelle de 4,5 pièces - n'en trouvera pas dans 88% des communes du pays, dont l'ensemble des cantons de Genève et de Zurich. En augmentant les revenus à 100'000 francs annuels, 65% des communes du pays restent hors d'atteinte. Il faut disposer de 200'000 francs annuels pour espérer acquérir l'objet convoité à peu près n'importe où en Suisse, et encore, certaines communes restent tout de même inaccessibles, dont la ville de Zurich. Mais, à ce stade, peut-on encore parler de classe moyenne?

Une tendance lourde

Partant d'une base 100 en 2003, la courbe des prix montre clairement une hausse, mais ce n'est pas la seule. Les loyers prennent eux aussi l'ascenseur. Les résidents payent une proportion de plus en plus grande de leurs revenus pour simplement se loger, car les salaires ne suivent pas.

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Placer l'origine de la courbe en 2003 n'est pas anodin: c'est en effet en 2002 que l'accord sur la libre circulation des personnes est entré en vigueur. Il fallait donc attendre un an pour ressentir ses premiers effets sur le marché de l'immobilier, ininterrompus depuis.

En quatorze ans les prix sont montés de 36% - d'abord les prix des locations, puis les prix d'acquisition avec un léger retard. Fait accablant, les deux courbes ont été systématiquement supérieures à la hausse des salaires. "La libre-circulation des personnes a beaucoup amené à la Suisse" diraient ses adeptes ; c'est-à-dire, aussi, une énorme pression démographique qui a poussé l'ensemble des prix immobiliers à la hausse. Ce que la Suisse et les Suisses pensèrent gagner en croissance, ils le perdirent en loyers et en hypothèques.

Le défi est moins d'acheter la maison de ses rêves que de tout simplement parvenir à se loger, une épreuve que les familles de l'arc lémanique connaissent bien.

La Geste politique

Les indices d'inflation reposent sur des moyennes historiques et mettent l'accent sur les biens de consommation, ce qui permet aux autorités de minimiser l'impact du logement, signe essentiel de la dégradation économique de la vie en Suisse. Or, non seulement le logement est le premier poste de dépense d'une famille helvétique, mais il l'est de façon écrasante. Même les primes d'assurance-maladie sont loin derrière. Le déplaisir de découvrir la hausse annuelle des primes d'assurance-santé obligatoire s'efface devant la terrifiante perspective d'être obligé de déménager.

Le niveau des prix s'explique fort simplement par le mécanisme de l'offre et de la demande. Les constructions restent très lourdement réglementées. Les zones à bâtir vont et viennent au bon plaisir des politiciens. Si les immeubles semblent désormais pousser comme des champignons, les nouvelles constructions ne parviennent pas à rattraper des années de pénurie. Du reste, les Suisses voudraient-ils d'une vaste banlieue s'étalant de Genève à Zurich?

immobilier,immigrationLa question se pose puisque la demande, elle, ne s'est jamais tarie. L'utilisation du capital de retraite des salariés pour nantir les fonds propres d'une acquisition immobilière a été rendue plus difficile, mais la mesure s'apparente à une simple vexation. Cela ne change strictement rien pour tous ceux qui cherchent désespérément une simple location, et la racine du problème, le flot de nouveaux arrivants, ne faiblit pas.

Alors que la classe politique est déjà responsable de la situation, la tentation est grande pour des politiciens de s'emparer du dossier et prétendre faire quelque chose. Des aigrefins pourraient ainsi s'inspirer de la législation française dans ce qu'elle a de pire et introduire toute une gamme de mesures aussi démagogiques qu'inefficaces, s'attaquant aux effets et non aux causes.

On verrait - et on verra donc probablement - fleurir des lois pour le contrôle des loyers, la création de nouveaux appartements subventionnés, l'interdiction des expulsions, la gestion de diverses "priorités" au logement, et toute une ribambelle de régimes de faveur donnant autant de prétexte à une nouvelle corruption et de nouveaux passe-droits.

Le futur des prix immobiliers

Selon Claudio Saputelli, expert immobilier chez UBS, on relève des "essoufflements" et des régions comme Zurich ou Genève pourraient bien accuser des corrections allant jusqu'à 20%. Il faut espérer qu'il se trompe: l'effet serait catastrophique.

Les nombreuses personnes à la recherche d'un logement abordable aimeraient sans doute une baisse, c'est bien compréhensible. Mais une diminution franche des prix immobiliers ferait perdre leurs fonds propres à des milliers de familles. Elles y perdraient leurs avoirs de retraite. D'autres s'exposeraient à une vente forcée. Les banques seraient obligées de déprécier leur bilan en recalculant la valeur réelle de leurs prêts immobiliers. Tout un pan de l'économie menacerait de s'effondrer, dont les fonds de pension gérant les retraites par capitalisation des salariés.

De proche en proche, la crise immobilière toucherait toute l'économie, y compris ceux qui pensent qu'une baisse des prix ferait leurs affaires. Une baisse réelle des prix de l'immobilier en Suisse aurait des conséquences que ceux qui ont connu la décennie post-bulle des années 90 ne sont pas pressés de revoir.

A moins d'une hausse des taux, on peut plutôt tabler sur une stabilisation des prix, puisque le grand public voit ses limites financières désormais atteintes. Genève et Zurich donnent un aperçu du maximum tolérable des prix immobiliers. Les zones où ces tarifs se pratiquent vont peu à peu s'étendre - comme elles le font déjà à Nyon et d'autres villes de Suisse bien connectées à ces centres urbains.

Pour les nombreuses personnes qui n'arrivent pas à se loger, ce n'est évidemment pas une bonne nouvelle. A l'instar d'autres pays d'Europe, la Suisse voit donc fleurir toute une ribambelle de logements alternatifs: micro-maisons, camping, colocation, retour chez les parents, squats.

Sur ce dossier comme bien d'autres, l'idéologie de gauche domine au sein des élites jusque dans ses incohérences. La construction est mal vue, les promoteurs immobiliers méprisés, les Suisses attachés à leurs campagnes ; et dans le même temps, les vannes de l'immigration restent grandes ouvertes et la population du pays s'accroît de plus de 70'000 habitants par an.

Répétons-le, une baisse franche de l'immobilier jetterait le pays dans une crise financière ; la fuite en avant dans la hausse n'est pas plus tenable. Le seul salut est dans la stabilisation des prix à long terme, qui permettrait aux habitants du pays de revenir lentement dans la partie avec la hausse progressive des salaires. Mais tant que le solde migratoire dépasse le rythme des nouvelles constructions, il ne faut pas y compter.

Entre de jolis paysages, une Suisse sans frontières et des logements abordables, les citoyens doivent décider: deux de ces choix excluent le troisième.

02 janvier 2016

The Big Short - le casse du siècle

Parlons d'économie à travers le cinéma! Un peu après la déferlante Star Wars VII sort en Suisse romande un film discret mais largement plus digne d'intérêt, The Big Short.

cinémaThe Big Short - le casse du siècle décrit l'histoire authentique de quatre individus ayant correctement identifié et anticipé l'effondrement de la bulle immobilière américaine survenue en 2008, qui déclencha d'autres crises à l'échelle mondiale (notamment la crise de la dette publique en Europe) et ouvra une époque de chaos économique dont nous ne sommes toujours pas sortis.

Le réalisateur Adam McKay a fait un excellent film, réunissant pour l'occasion un casting de rêve. Le film met à l'affiche quatre gagnants des Oscars (Christian Bale, Melissa Leo, Marisa Tomei et Brad Pitt) et deux nominés à la même récompense (Steve Carell et Ryan Gosling). Mais la débauche de stars n'est pas tout, et il fallait un talent sans pareil pour rendre intelligible auprès du grand public tous les concepts financiers dont les professionnels de la finance se gargarisent.

Le résultat est un tour de force: les mécanismes du marché immobilier, hypothèques, couvertures de défaillances (les credit default swaps ou CDS), obligations adossées à des actifs (les fameux collateralized debt obligations ou CDO), la titrisation des dettes en tranches de risque, tout cela est passé à la moulinette avec humour et compétence pour les rendre intelligibles auprès du spectateur non-averti. Rien que pour son travail de vulgarisation de la finance, Adam McKay mériterait un Oscar. Mais le film va bien au-delà.

En effet, c'est en expliquant les mécanismes financiers avec lesquelles les banques américaines jouèrent pendant des décennies que le public est amené à réaliser la stupidité, l'arrogance, la vanité et l'avidité des banquiers de Wall Street, habituellement masquées par une façade d'expertise et de jargon incompréhensible. Mais ils ne sont pas les seuls en cause: tout le système est vermoulu.

Le récit peut se découper en trois parties. Lors de la première, nous faisons connaissance avec des personnages hauts en couleurs, qu'il s'agisse de Michael Burry (Christian Bale), un gestionnaire de fonds excentrique et fan de heavy metal, qui découvre que les produits financiers américains assemblés sur les hypothèques sont en réalité des châteaux de cartes proches de l'écroulement, ou Mark Baum (Steve Carell, basé sur l'authentique banquier Steve Eisman) qui s'est lancé dans une croisade personnelle contre l'incompétence et l'arrogance des grandes banques. Et tout ce petit monde tente le pari complètement fou de miser sur une baisse, voire un effondrement du marché immobilier américain.

La suite est encore plus intéressante puisque la crise immobilière éclate... Et le système résiste. Il ne se passe rien. Les parieurs ont-ils raté quelque chose? Pourquoi les assurances anti-incendies auxquelles ils ont souscrit ne se déclenchent pas alors que les flammes lèchent la façade? Auront-ils raison ou seront-ils ruinés trop tôt? Ce passage du film est passionnant non seulement parce qu'il montre à quel point il est difficile de nager à contre-courant de l'opinion dominante (pareille lutte laissera des traces) mais également à quel point le système est corrompu de la base au sommet. La SEC, l'autorité de régulation, couche avec les banques qu'elle est sensée surveiller ; les agences de notation se font concurrence pour donner leur blanc-seing à des produits financiers complètement pourris ; les banques se refilent entre elles ou à leurs clients des portefeuilles toxiques juste pour s'en débarrasser ; et les médias, loin de dévoiler les fraudes, les cachent pour maintenir leurs "bonnes relations" avec Wall Street.

La dernière partie appartient en quelque sorte à l'histoire puisque la catastrophe financière éclate au grand jour et que les banques elles-mêmes tremblent sur leurs bases. Bien qu'ayant eu raison de bout en bout, nos héros sont contraints de se retirer du marché baissier qui les a rendu riches: à quoi bon détenir un contrat qui vaut une fortune si la banque sensée l'honorer fait faillite?

Mais hormis quelques rares exceptions les banques seront finalement sauvées en dépit de preuves écrasantes de leur malhonnêteté par les politiciens, c'est-à-dire le contribuable américain. Magie du Too Big To Fail! Lui, en revanche, n'aura pas cette chance: dix millions d'Américains perdront leur emploi, six millions leur maison, et d'innombrables familles y perdront leurs économies ou leurs avoirs de retraite.

The Big Short laisse un goût amer. Tiré du livre éponyme de Michael Lewis, c'est une œuvre magistrale, drôle, sympathique, mais aussi historiquement exacte et finalement tragique. Les banques sont devenues encore plus riches aujourd'hui, et en rien plus honnêtes, alors que 46 millions de gens vivent toujours avec des bons alimentaires aux États-Unis.

A noter que le pitch "le casse du siècle" a été rajouté juste pour la version française, laissant entendre que les personnages principaux sont en quelque sorte des arnaqueurs ; il n'en est rien, au contraire, et s'ils réussissent par leur intelligence, leur audace mais également leur intégrité à faire des bénéfices à travers la crise, ils ne représentent qu'une goutte d'eau de profit dans l'océan de pertes d'une bulle immobilière qui éclate et qui aurait éclaté quoi qu'il advienne.

La bande-annonce du film:

Si vous voulez comprendre comment des manipulateurs financiers cyniques ont oublié toute notion prudentielle pour augmenter leur bonus annuel - fichant en l'air l'économie occidentale au passage - allez voir The Big Short. Une plongée en eaux profondes dans l'univers des banquiers irresponsables pour le prix d'une simple place de cinéma!

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11 septembre 2015

Or: un petit problème d'inventaire

Les habitués de ce site savent faire la distinction entre l'or physique, c'est-à-dire le métal jaune bien connu, et les certificats d'or, c'est-à-dire un papier qui affirme que vous possédez une certaine quantité de ce métal jaune bien connu. Vous aurez beau dire que c'est du pareil au même, un certificat inspire rarement autant confiance que le poids d'un lingot dans la main.

Je m'étais attelé à préciser cette importante distinction alors que les stocks de la COMEX - un des plus grands dépositaires d'or physique dans le monde, situé à New York - touchaient un plus bas niveau historique. C'était il y a un an et demi.

Je suppose que depuis beaucoup de monde attendait le moment où les choses empireraient, ou au contraire pourraient pousser un ouf! de soulagement alors que les stocks "reviendraient à la normale".

C'est par le biais de Zerohedge, toujours sur le qui-vive, que nous apprenons que les records sont faits pour être battus. Certes depuis 2013 il y a eu des hauts et des bas... Et un gros, gros plus bas en ce moment.

or,comex,faillite
Le plus bas de fin 2013 est un souvenir.

Le stock d'or enregistré de la COMEX est descendu jusqu'à un niveau de 185'315 onces, soit moins de 6 tonnes.

Les deux stocks d'or de la COMEX

Les chambres fortes de la COMEX sont-elles vides? Non, car il faut faire la distinction entre l'or "disponible" et l'or "enregistré". Et pour comprendre la nuance entre les deux notions, un article de BullionVault - écrit lors du plus bas historique de 2013 - s'avère particulièrement éclairant.

Pour résumer simplement, il existe un "circuit de raffinement" de l'or. L'or arrive dans le circuit à travers des producteurs officiels dûment enregistrés qui se chargent de le récupérer auprès des mines ou du recyclage de bijouterie. Il est alors refondu avec une pureté garantie. Puis, il est acheminé jusqu'à un lieu de stockage comme la COMEX à travers des transporteurs de fonds agréés. De là, il pourra continuer sa route d'un entrepôt à un autre, sans jamais sortir du système, ou en ressortir, si un détenteur d'or souhaite obtenir physiquement son bien.

Dès que l'or sort du circuit, il ne peut y retourner qu'à travers les points d'entrée que représentent les producteurs officiels, une démarche lente et contraignante. Pensez à un passager qui quitte la zone d'embarquement d'un aéroport: il devra à nouveau se soumettre aux détecteurs de métaux et autres portiques de sécurité pour y revenir.

Pour s'éviter cette peine, l'or est le plus souvent gardé au coffre et change de main à travers des "certificats", des documents établissant le droit de propriété du porteur. Les certificats sont évidemment bien plus faciles à échanger que leur pesants en lingots, et encore plus lorsqu'ils sont comme aujourd'hui sous forme électronique.

De cette façon, la COMEX n'est rien d'autre qu'une chambre forte. Elle est utilisée comme telle par beaucoup de clients. Ils gardent leur or sur place, en sécurité, contre une certaine somme d'argent, comme n'importe quel coffre de banque. L'or ainsi stocké est qualifié de "disponible". Il peut être directement retiré par son propriétaire du moment.

Pourtant, même là la COMEX a montré quelques signes de fébrilité les années précédentes avec des lingots dont les numéros de série ne correspondaient pas ou des soupçons de fraude sur l'état des stocks. Une ombre plane sur l'or disponible - l'est-il réellement?

Mais les gardiens de l'or ont un autre rôle: celui de prêteur. Le deuxième stock d'or, celui correspondant au graphique ci-dessus, est l'or "enregistré". C'est un stock d'or placé en garantie, d'un produit financier structuré par exemple. Il est là pour indiquer que si toutes les choses tournent mal le liquidateur de l'affaire pourra se retourner et récupérer au moins la valeur fournie en garantie. C'est une forme d'hypothèque.

Un graphique de ZeroHedge montre l'évolution des deux stocks:

or,comex,faillite

Comme on le voit, les entrepôts de la COMEX sont loin d'être vides. Est-ce à dire que si la quantité d'or "enregistré" tombe à zéro, il n'y aura pas de problème?

Petite survente

Le grand public a entendu parler des produits structurés fin 2007 lorsqu'ils se sont effondrés sous le coup de la crise des subprimes. Les mécanismes découpant les hypothèques en tiers afin de les revendre ont peut-être disparu sous leur forme de l'époque mais il existe des milliers d'autres produits structurés dans les circuits économiques.

Le problème, comme en 2007 d'ailleurs, est que ces outils ont une fâcheuse tendance à s'empiler les uns sur les autres, dans un beau château de cartes qui met à mal toutes les "garanties" et les "assurances" dont on a bien voulu les affubler une fois que le tout s'effondre.

C'est un peu ce qui arrive avec les stocks enregistrés de la COMEX. S'ils s'amenuisent, c'est parce que l'or est progressivement converti en or "disponible" alors que des garanties sont activées.

Or, la COMEX tient d'autres registres - notamment l'utilisation faite de l'or "enregistré". Et le même lingot d'or peut être nanti en garantie (mis en gage) plusieurs fois, partant du principe que normalement toutes les garanties ne devraient pas être actionnées au même moment. Combien de fois? Deux fois? Cinq fois? Vingt fois? Vous êtes loin du compte!

Nous en sommes à 207,4 garanties par once d'or enregistré.

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Autrement dit, pour chaque once d'or enregistré dans les stocks de la COMEX, il y a en moyenne 207,4 investisseurs différents qui peuvent prétendre y avoir droit. Lors du précédent pic de 2013, le rapport avait à peine dépassé un petit facteur de 120... Et la réalité pourrait être encore pire.

Il n'y a pas de limite supérieure au nombre de prétentions portées sur le même lingot, mais il arrive un moment où il n'y a plus d'or du tout pour les appuyer. Lorsque les volumes d'or enregistrés de la COMEX seront totalement vides (et nous n'en sommes plus très loin) des milliers d'engagements financiers verront le sol se dérober sous leurs pieds, reposant sur des garanties désormais vides qui ne vaudront même plus le papier sur lequel elles sont imprimées.

Ceci déclenchera une petite tempête financière, c'est à peu près certain. Et cela jettera un doute sur l'ensemble des stocks d'or détenus de par le monde - même en France où, autant que je sache, Marine Le Pen n'a jamais obtenu de réponse à sa demande d'audit des stocks d'or français - et surtout, de leur utilisation sous forme de garantie.

Car ce n'est pas tout d'avoir de l'or en stock, encore faut-il que vous en soyez le propriétaire réel.

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24 août 2015

Comme un lundi (noir)

Sale temps pour la finance: toutes les bourses mondiales ont passé la journée dans le rouge vif. Citant des "spécialistes" mentionnés par le Temps, "tous les ingrédients étaient réunis pour assister, aujourd'hui, à la pire journée sur les marchés mondiaux". Dommage que ces mêmes spécialistes n'aient rien vu de l'orage pas plus tard que la semaine dernière...

panique_bourse.jpegVoilà un petit aperçu du massacre:

  • Shanghai: -8.5%
  • Hong-Kong: -5.17%
  • Tokyo: -4.61%
  • Eurostoxx 50 (grandes entreprises de la zone euro) -5.35%
  • New York: Dow Jones -3.53%, Nasdaq -3.73%...

Il y aura peut-être une reprise "technique" demain, mais je ne parierai pas dessus. Le mouvement de baisse est trop global et de trop grande ampleur pour que les traders du monde entier reviennent sur les marchés en se disant que le plus gros de la tempête est derrière eux.

Le grand public est maintenu dans l'ignorance par un discours à la fois rassurant et hermétique liant les variations boursières à des interactions complexes entre différentes économies et des facteurs compliqués et lointains. Que la bourse reste un domaine vaguement mystérieux convient très bien à beaucoup de gens. Pourtant, ce n'est pas très compliqué.

La stratégie des Banques Centrales

Depuis plusieurs années, les plus grandes Banques Centrales de la planète (FED américaine, BCE pour la zone euro, BoJ pour le Japon ou encore BNS pour la Suisse) se sont données pour mot de "juguler la crise" dans laquelle se débattent leurs économies depuis 2008 et les coups de boutoirs qui ont ébranlé la planète financière. Bulle des subprimes, faillite de Lehman Brothers, crise de la dette publique... Il n'est pas facile de donner une date précise à l'origine de cette politique volontariste, mais au point où nous en sommes, cela n'a plus guère d'importance.

De même, il serait trop long de faire l'inventaire de tous les crimes et de tous les mensonges commis par des banquiers centraux sans foi ni loi dans la manipulation des monnaies dont ils ont la charge. Mais, pour simplifier, quels que soient les prétextes affichés par chaque Banque Centrale, toutes les manipulations ont eu peu ou prou le même effet:

  • Des taux d'intérêt réduits à zéro, voire négatifs ;
  • Une explosion de la quantité de monnaie inscrite au bilan.

En gros, l'argent créé à profusion par les Banques Centrales a inondé certains circuits économiques mais pas forcément ceux qui étaient annoncés. Et il a terminé dans les bourses du monde où il gonfle une bulle financière aux proportions homériques.

Pourquoi, demanderez-vous? La question dépend sans doute de chaque Banque Centrale et de ses directeurs. Certains vous dirons qu'ils n'avaient pas prévu cela, d'autres que le "soutien" des cours de bourse donnerait l'illusion d'une bonne santé économique des sociétés et que de loin en loin cela pourrait déboucher sur une reprise économique réelle... Il est difficile de trancher nettement entre la malhonnêteté et l'incompétence, mais le fait est là: depuis des années et de façon de plus en plus criante, les cours des actions des entreprise sont totalement décorrélés de l'activité économique réelle ou même prévisionnelle. Et cela n'a rien d'un hasard.

Malheureusement, les illusions ne peuvent pas durer toujours. Les bulles financières sont invariablement condamnées à éclater.

Le moment crucial

Depuis longtemps, les analystes financiers de nombreuses institutions se rendent donc bien compte que les choses ne tournent pas rond. Les objectifs économiques des entreprises ne sont pas atteints, les conditions macroéconomiques se détériorent... Et pourtant, les cours tiennent bon, les indices boursiers continuent de monter, constamment, imperméables à toute réalité!

Mais une fois qu'on a réalisé que les Banques Centrales achètent directement des actions en bourse avec l'argent qu'elles impriment, tout devient plus clair. Si vous jouez vos économies en bourse, vous ne combattez pas à armes égales avec un banquier créant de la monnaie à volonté...

Ne croyez pas d'ailleurs que je vous révèle un grand secret: les traders, pas nés de la dernière pluie, ont bien compris que depuis un certain temps les variations du marché sont artificielles. Les cours sont devenus quasiment imperméables aux mauvaises nouvelles, un fait rare qui ne survient normalement que dans les plus grandes périodes d'euphorie. Nous en sommes aux antipodes. Conclusion, il y a une autre main invisible que celle du marché à l’œuvre... Alors, autant en profiter! Mais jusqu'à quand?

La correction subie aujourd'hui reste mineure. Le pire est largement devant nous. Certains se demanderont pourquoi la crise a éclaté un lundi en août plutôt que n'importe quel autre jour - en prenant l'hypothèse qu'elle a vraiment éclaté aujourd'hui, ce que nous ne pourrons vérifier que les prochains jours. Reste à comprendre ce qui s'est passé aujourd'hui.

En fait, nous avons la diffusion de deux nouvelles survenues la semaine passée. Deux nouvelles qui ont modifié la perception de la situation économique mondiale hors du discours convenu que tout-va-bien-parce-que-la-bourse-va-bien.

La première a trait aux matières premières. Les grandes sociétés d'extraction de matières premières ont fait état de chiffres très décevants, par exemple Glencore admettant une diminution de 25% des revenus et avouant que la Chine subit un ralentissement économique imprévu et de grande ampleur. La Chine est l'usine du monde ; les usines emploient des matières premières. Il n'y a pas d'indice plus limpide sur la santé de l'activité économique globale.

La seconde, remontant à ce week-end, est liée au commerce international. Le Baltic Dry index, l'indice des affrètements maritimes (c'est-à-dire le principal transport de marchandises) s'est effondré. En particulier, la route entre l'Asie et l'Europe du Nord a vu une réduction de 23% de son activité en juste une semaine.

Le principal problème avec les programmes "non-conventionnels" des Banques Centrales est que vous pouvez imprimer des billets et simuler une bonne santé financière en manipulant les cours de la bourse, mais vous ne pouvez pas simuler une consommation de matières premières ou le transport de marchandises inexistantes.

La réalité est revenue avec pertes et fracas, au moins pour un temps, sur les places financières.

Demain, cet inconnu

Il est évidemment impossible de savoir si les bourses du monde viennent seulement de trébucher sur un caillou ou si nous vivons les premières heures d'une véritable correction des cours, et leur retour à un reflet réaliste d'une activité économique mondiale malheureusement moribonde.

Toutefois, l'ampleur de la baisse et son caractère mondial tendent à montrer que tous les traders sont sur le qui-vive pour juger du dernier moment où quitter le navire - et nous pourrions bien être arrivé à ce point. Il faudrait être très naïf pour s'engager demain en bourse en pensant faire fructifier sa mise. Les interventions des Banques Centrales sont de plus en plus visibles. Si le "Père de Tous les Krashs Boursiers" n'attend peut-être pas sur le pas de la porte, la confiance n'est plus là.

bourse,crise
Les interventions massives - de la FED? - pour juguler les pertes sur le marché américain.

Image Zerohedge (cliquez pour agrandir)

Avec son départ, les atermoiements sur une éventuelle remontée des taux d'intérêts américains viennent eux aussi de se dissiper ; pas un directeur de la FED n'osera prendre la responsabilité de l'inévitable crise boursière qui surviendra si la Banque Centrale américaine relève ses taux.

Les illusions sur la santé de l'économie mondiale ne font plus guère de doutes. Il faudra bien que les cours des bourses finissent par refléter cette douloureuse réalité.

Mise à jour (25 août): joie et allégresse, les bourses européennes bondissent après l'annonce par la banque centrale chinoise de mesures de relance de la deuxième économie mondiale. Leurs mesures, je vous le donne en mille: une baisse de 0,25% du taux directeur, et un assouplissement des réserves obligatoires des banques - qui deviennent donc plus facilement insolvables . Le tout en complément des derniers affaiblissements du Yuan.

Baisse des intérêts et création de monnaie, tout va très bien se passer...
 

22:00 Publié dans Economie, Monde | Lien permanent | Commentaires (29) | Tags : bourse, crise, bns, bce |  Facebook