14 juillet 2015

Le calice de l'euro, jusqu'à la lie

Nouveau week-end, nouveau sommet de la dernière chance ; après dix-sept heures de négociations marathon, lundi au petit matin, au cours d'une n-ième concertation, Alexis Tsipras et Angela Merkel se retrouvent avec François Hollande et Donald Tusk dans le bureau du président du Conseil européen. Donald Tusk intervient: "personne ne quitte cette pièce". Les bourses européennes vont bientôt ouvrir. Un départ signifierait un Grexit. Après avoir échangé des regards lourds de sens, les acteurs du drame - Angela Merkel, François Hollande, Alexis Tsipras, Donald Tusk puis Christine Lagarde - s'attellent une fois de plus alors à dresser les contours de quelque chose qui puisse être présenté au monde comme un succès.

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Alexis Tsipras cède. Ainsi naît le troisième "plan d'aide" de la zone euro à la Grèce, qui ressemble à s'y méprendre à un collier d'esclave.

Daladier contre la Troïka

Les Grecs sont atterrés de la trahison d'Alexis Tsipras. L'homme avait invoqué un référendum contre la rigueur de la Troïka. Il se retrouve moins de deux semaines plus tard à accepter des conditions faisant passer le plan précédent pour une aimable plaisanterie.

En répondant à l'appel de la démocratie et en soutenant à 61% le Non prôné par un premier ministre apparemment combatif et prêt à les défendre, les Grecs furent victime d'une terrible méprise. Aujourd'hui il paraît clair qu'Alexis Tsipras n'avait pas l'intention de mener le référendum à son terme et encore moins d'en respecter la conclusion. L'appel au peuple n'était rien d'autre qu'une démonstration de force destinée à impressionner les créanciers de la Grèce, certainement pas une arme dans une guerre que le premier ministre n'avait nullement l'intention de déclencher.

Toute la stratégie du gouvernement grec tenait en trois points: effrayer l'Europe et la planète financière face aux perspectives d'un Grexit ; montrer son intransigeance en affirmant que tous les efforts possibles avaient déjà été faits ; et combiner les deux phénomènes pour contraindre les créanciers du pays à renoncer à une bonne partie de leurs espérances sans faire plus de concessions.

Les négociateurs du reste de l'Europe se retrouvèrent en position de force par hasard, simplement pour avoir pris leur adversaire au sérieux. Interloqués par l'intransigeance mêlée de bravade de Tsipras et de son ministre Varoufakis, ils se résignèrent finalement à entrer en terre inconnue en évoquant la mise en quarantaine de la Grèce en zone euro. Cette bouffée de realpolitik eut pour effet de mettre le gouvernement grec au pied du mur, face à ses contradictions. Alexis Tsipras ne voulant pas passer à la postérité pour celui qui aurait fait sortir la Grèce de la zone euro, son bluff s'effondra alors totalement.

Le résultat est désormais connu: le premier ministre grec - dont la carrière politique vient de se pulvériser en vol - a cédé sur absolument toute la ligne.

La Grèce face à ses nouveaux maîtres

Qu'a obtenu la Grèce en échange de sa capitulation sans condition? Pas grand-chose, malheureusement. Au niveau des concessions, on compte:

  • une hausse de la TVA de 10 points, de 13 à 23 %, sur la nourriture ou l'énergie, et l'abandon progressif d'une TVA avantageuse pour les îles ;
  • une nouvelle réforme supprimant les retraites anticipées et portant en quelques années l'âge de la retraite à 67 ans ;
  • des coupes "automatiques" dans les dépenses publiques en cas de déviation de la nouvelle trajectoire budgétaire, et une indépendance accrue des instituts de statistique pour s'assurer de disposer de chiffres authentiques ;
  • la constitution d'un fonds de 50 milliards d'euros de biens de l’État grec, fournis comme garantie à la Troïka et dont les revenus de privatisation serviront essentiellement à renflouer les banques et payer le service de la dette.

En échange de quoi la Grèce reçoit les bénéfices suivants:

  • un maintien dans la zone euro ;
  • un troisième plan d'aide de 82 à 86 milliards de financement, livré à Athènes d'ici fin 2018 ;
  • l'évocation d'une possible réforme, indéfinie à cette heure, de la dette du pays.

Écrivons-le noir sur blanc: hormis un soutien à court terme de ses banques acquis au prix fort, la Grèce n'a rien obtenu. Le troisième plan d'aide généreusement accordé aggravera encore l'endettement du pays, l'amenant au-delà des 200% du PIB. Aucune mesure concrète n'est annoncée pour la renégociation des 320 milliards d'euros de dette actuelle ; des sources du FMI (toujours partie de l'équation malgré la volonté grecque de l'évincer) font état d'un possible allègement des taux d'intérêt ou d'un allongement de la durée... Mais pas question de toucher au principal.

Cerise sur le gâteau, ce chapitre pourtant fondamental pour Syriza ne sera abordé que lorsque la Grèce aura atteint l'ensemble des autres objectifs. L'expression "calendes grecques" prend tout son sens.

Le point le plus crucial tient évidemment au nouveau fonds de privatisation doté de 50 milliards d'actifs de l'État grec. Histoire de bien faire comprendre qui serait aux commandes il était d'abord question de l'établir au Luxembourg avant que la Troïka ne fasse la modeste concession de le laisser siéger à Athènes - "mais sous la supervision des institutions européennes", précise Angela Merkel.

Que contiendra ce fonds? Tout ce qui est vendable, sur le modèle de ce qui se fit pour la RDA à l'époque de la réunification. Et il faudra faire preuve d'imagination: ports, aéroports, îles, immeubles, casernes, sociétés publiques, mais aussi marchés publics et droits d'exploitation comme des péages... Il faudra liquider encore et encore jusqu'à parvenir à amasser 50 milliards d'euros. La somme est colossale, elle représente un quart du PIB du pays. Au prix où sont valorisés les actifs grecs en ce moment, l’État deviendra probablement locataire de ses propres murs.

La Grèce restera dans l'euro en lui sacrifiant à peu près tout. Face à une misère à venir encore pire que celle qu'ils endurent depuis des années, bien des Grecs se demanderont si le jeu en valait la chandelle.

Les prochaines étapes

Cette semaine verra l'adoption du train de mesure par tous les pays d'Europe, à marche forcée.

L'adhésion du parlement grec est acquise. Le parti Syriza est promis à l'éclatement entre les "pragmatiques" qui suivront leur leader et les "idéalistes" pour qui le diktat ramené de Bruxelles incarne à peu près tout ce contre quoi le parti s'est battu depuis qu'il existe. Mais l'effondrement de Syriza ne fera pas tomber tout de suite le gouvernement ; il y a probablement encore trop d'europhiles dans l'assemblée grecque (même si leur enthousiasme s'est passablement refroidi) pour que le texte échoue à passer la rampe. Et aucun homme politique grec n'a vraiment envie de remplacer Alexis Tsipras en ces heures!

Ailleurs en Europe, malgré des protestations pour la forme, le deal sera lui aussi accepté. Mme Merkel a donné ses instructions au Bundestag. On imagine mal la classe politique de petits pays comme l'Autriche ou la Finlande oser contrevenir aux décisions prises ce week-end par la grande Allemagne, même si certains élus doivent en avaler leur programme électoral.

Les bourses monteront, l'argent sera débloqué, le FMI remboursé et les échéances de la dette grecque respectée: comme d'habitude, la Troïka aura trouvé des fonds pour se rembourser elle-même.

A court terme, cependant, le destin du gouvernement Tsipras semble scellé. Les cicatrices sont trop vives pour que l'assise parlementaire dont il dispose tienne jusqu'à la fin de son mandat. La coalition volera en éclats lorsque les élus grecs devront s'attaquer aux détails du plan. Qui obtiendra le pouvoir alors? Aube Dorée? Un nouveau parti anti-euro qui reste à inventer? Des militaires par un coup d'état?

En Grèce, l'histoire reste à écrire. Ailleurs en Europe, les partisans du Brexit se sentent pousser des ailes...

Destin d'esclave

La social-démocratie à la sauce grecque est morte cette semaine. Les "coupes automatiques" dans les budgets garantiront l'éviction de quasiment tous les fonctionnaires et la fin de la plupart des mécanismes redistributifs. La vente de tous les actifs grecs forcera le recentrage de l’État sur ses seules fonctions régaliennes (qu'il aura le plus grand mal à assumer) et la Drachme pourrait être réintroduite de toute façon. La crise humanitaire sera massive. Les comptes bancaires du pays seront probablement tronqués "façon Chypre".

Tout ceci aurait pu arriver à travers une cessation de paiement qui aurait au moins mis le pays au clair face au fardeau de sa dette ; mais ici, au contraire, l'Europe en remet une couche. L’État grec est quasiment démantelé mais la Grèce n'obtient aucun allègement. Elle continuera à perpétuité de traîner son insoutenable dette, comme le boulet du condamné. Les Grecs qui le peuvent cherchent à quitter le pays ; les autres subiront les prochaines vagues d'austérité de plein fouet.

Pour ceux qui y ont jamais cru, l'idéal d'un continent rebâti sur un modèle d'équité et de démocratie semble très loin. L'endettement croisé et l'idéologie de la monnaie unique auront dissipé les dernières illusions. La démocratie est un mot vide de sens. Les référendums sont ignorés. Les traités sont bafoués. Les institutions indépendantes ne le sont pas. Les décisions se prennent sur un coup de dé au petit matin. L'euro justifie tous les moyens. Les parlements nationaux ne servent qu'à ratifier les instructions venues du sommet. L'Allemagne décide.

Et l'Europe vient de réduire officiellement un de ses peuples en esclavage.

05 juillet 2015

Oxi: la Grèce a choisi le Non!

"Pile ou Face", "Quitte ou Double", les termes de loterie n'ont pas manqué dans la presse pour qualifier le référendum grec de ce 5 juillet sur le plan d'aide de la Troïka au pays. Et maintenant, nous savons ce qu'en pensent les Grecs: Oxi, c'est-à-dire Non, à une large majorité de 60% selon les chiffres connus à cette heure.

grèce,faillite,référendum,alexis tsiprasPourtant, l'exercice est vain, et tous le savaient dès le départ.

Un référendum pour la forme

La question posée était la suivante:

Faut-il accepter le plan d'accord soumis par la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) lors de l'Eurogroupe du 25 juin?


Or, ce plan d'accord a officiellement expiré il y a quelques jours. Les partenaires européens de la Grèce ne se sont pas gênés pour le rappeler. Les Grecs se sont donc prononcés sur une proposition d'accord périmée, c'est-à-dire sans objet. Ni le Oui ni le Non n'auraient pu ressusciter des accords liés à une date butoir.

Le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble le fit remarquer avec son franc-parler habituel, toute nouvelle discussion avec les autorités grecques devrait recommencer sur la base d'un processus entièrement repris au départ, avec un nouveau mandat donné aux négociateurs par leurs gouvernements respectifs. Au premier juillet, en cessation de paiement vis-à-vis du FMI, la Grèce ne pouvait plus se prévaloir de négociations échues le 30 juin.

Qui pouvait voter Oui et croire qu'un vote populaire permettrait de remonter dans le temps?

Le piège démocratique

Deux institutions se sont penchées sur le scrutin grec: le Conseil de L'Europe et le Conseil d'Etat grec, le plus haut tribunal administratif du pays. Le premier estima que le référendum n'était pas conforme à ses standards, mais en tant qu'entité européenne ses conclusions furent largement ignorées ; le second rejeta le recours lancé par deux particuliers, mais il est difficile d'imaginer qu'il rendit son verdict en toute indépendance.

Face aux enjeux affichés, peu de voix se firent entendre sur la légalité du référendum. Cet aspect est pourtant crucial. Rares sont les pays démocratiques capables d'organiser un vote populaire à l'échelle nationale en seulement une semaine. Dans un pays ruiné et en partie insulaire comme la Grèce, cela tient de la gageure. Faute d'argent, il n'y eut aucune affiche officielle. L'incertitude régna longtemps rien que pour connaître l'intitulé exact de la question posée. Certains bureaux de votes ne disposaient pas ce dimanche de bulletins en nombre suffisant.

Les plus grandes réserves ne concernent toutefois pas l'organisation du scrutin proprement dit mais sa signification. Outre le fait que la proposition diplomatique sur laquelle portait la question était périmée, il n'y avait - et il n'y a toujours pas eu à ce jour - de présentation explicite sur ce qui se passerait suite à un Oui ou à un Non.

Comme le fit remarquer Christian Vanneste, le référendum grec du 5 juillet est quasiment un anti-référendum. Au lieu d'être invités à s'exprimer sur un texte de loi précis, de soupeser ses conséquences, de débattre de ses mérites, les Grecs ont été soumis à un choix binaire entre deux concepts jetés l'un contre l'autre - la "démocratie" contre "l'austérité". Alexis Tsipras lui-même n'a rien d'un démocrate ; il utilisa le référendum comme un moyen de pression. Alors même qu'il l'avait annoncé avec grandiloquence à ses compatriotes, il continua à négocier en coulisses pour éventuellement le retirer.

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L'appel aux urnes des Grecs n'a jamais été un mécanisme de prise de décision, mais une démonstration de force. L'Union Européenne y répondit par d'autres menaces, transformant une consultation populaire en guerre de tranchées qui laissera de profondes cicatrices au sein de la société civile hellénique, malgré la clarté du résultat. Le camp vainqueur sera désormais jugé responsable de tout ce qui arrivera.

Prochaine crise agendée au 20 juillet

Après une bouffée initiale en faveur du Non, le camp du Oui sembla renforcé à travers plusieurs sondages. L'arme démocratique semblait se retourner contre celui qui l'avait sortie de son fourreau. De fait, la survie de Syriza à la tête de l'Etat grec était bien finalement la seule question valide sur laquelle la population se prononcerait.

grèce,faillite,référendum,alexis tsiprasLe Non l'ayant emporté, Alexis Tsipras vient de gagner son pari et de renforcer sa position. Il envoie Jean-Claude Junker dans les cordes et le futur de l'Union Européenne dans les limbes. D'un autre côté, l'UE et la BCE n'ont plus de raisons de retenir leurs coups. Les créanciers ayant promis la fin du monde en cas de vote négatif, ils se retrouvent désormais au pied du mur. Soit ils envoient les cavaliers de l'apocalypse contre la Grèce, passant définitivement pour les méchants de l'histoire, soit ils restent inactifs, perdant toute crédibilité et renforçant les clones de Syriza à travers le continent - un choix perdant-perdant dont ils ne sortiront pas indemnes.

La situation grecque continuera d'être chaotique, mais sans vouloir faire preuve de trop de cynisme, les Grecs n'ont pas vraiment le choix. Bien qu'elles ne puissent se rapporter à ce que traverse la population grecque, les pays de l'Union Européenne risquent à leur tour de rencontrer quelques difficultés. Le 20 juillet, la Grèce devra rembourser 6,9 milliards d'euros au total, soit:

  • 3 milliards d'échéance des obligations d'État,
  • 468 millions au FMI,
  • 3,5 milliards à la BCE.

Si on imagine qu'elle laissera une nouvelle ardoise auprès du FMI, l'absence de paiement des autres créanciers aura de sérieuses conséquences. Les pays européens devront commencer à provisionner les pertes, comptées en milliards, sur leur propre bilan.

La faillite de la Grèce prendra alors un tour très concret, cette fois-ci pour ses créanciers européens. Nous verrons alors à l'initiative de qui les discussions reprendront!

Ce soir, Alexis Tsipras reste maître de la partie. L'émergence de documents du FMI attestant que la dette grecque n'est pas soutenable - ce que nous n'avons cessé de proclamer ici-même - apportera encore plus d'eau à son moulin. On se dirige donc inéluctablement vers un nouveau défaut officiel de la Grèce, cette fois-ci épongée par les autres États de la zone euro. En attendant que le Portugal avec Tempo de Avancar, l'Espagne avec Podemos ou l'Italie avec le Mouvement Cinq Étoiles ne réclament le même traitement, promettant l'explosion spectaculaire de l'union monétaire puis de l'union tout court.

Après l’œil du cyclone, la tempête.

30 juin 2015

L'Europe dans l'oeil du cyclone

Samedi 27 juin, à 1h 20 du matin heure locale en Grèce, Alexis Tsipras fit une fracassante déclaration télévisée, s'en remettant à un référendum pour valider ou non la poursuite de l'austérité telle que décidée par la Troïka (FMI, Commission Européenne et Banque Centrale Européenne). Tout le monde fut pris de court - si quelques rares individus purent se féliciter qu'on fasse enfin appel à un vote populaire, la décision arriva bien trop tard pour signifier autre chose que la conclusion d'un incroyable gâchis.

Récit d'un fiasco annoncé

Il faut revenir en arrière pour comprendre ce qui s'est passé ces deux dernières semaines. Le plan européen se terminant officiellement le 30 juin, il devenait de plus en plus pressant de parvenir à un accord, dans le but de libérer les 7,2 milliards d'euros de la dernière tranche du deuxième plan d'aide à la Grèce bloqués depuis l'automne dernier, et ce même si la dette grecque était insoutenable.

acropole.jpgOn négocia donc, s'envoyant propositions et contre-propositions, chacun déclarant avec un optimisme forcené qu'on était "à bout touchant". En fait il n'en était rien ; la discussion virait sans cesse au dialogue de sourds. Côté européen, on voulait des "engagements" et des "réformes" pour restaurer la compétitivité du pays et libérer l’État grec de l'énorme boulet de ses dépenses publiques, afin de le rendre à nouveau viable, tout en réclamant un engagement précis et sur la durée. Côté grec, on s'élevait contre les conséquences sociales de ce tour de vis face à une population fragilisée par des années de crise en réclamant un allègement de la dette elle-même.

L'illusion d'une solution sembla se dessiner lorsque M. Tsipras vint enfin avec de "nouvelles propositions" le 21 juin, lesquelles semblaient enfin correspondre - sur le papier tout au moins - aux objectifs financiers chiffrés formulés jusqu'alors par les Européens. L'optimisme soufflait à nouveau. Il se dissipa assez vite plus tard dans la semaine lorsque le FMI y opposa son veto et le fit tomber à l'eau. Retour à la case départ.

Il est facile de critiquer le FMI pour son application cruelle de critères financiers aveugles, selon la phraséologie à la mode, mais l'histoire n'est pas aussi simple. Le FMI eut au moins le mérite d'avoir présenté une position claire, sans louvoyer, depuis des mois: pour tenir debout, l’État grec devait couper dans ses dépenses. Les trois-quarts des dépenses de l'Etat grec ayant trait aux pensions et aux salaires, c'est par là qu'il fallait réformer.

Tsipras, en bon étatiste, voyait quant à lui le salut dans une augmentation des prélèvements ; de fait, le dernier accord proposé relevait pour 92% de hausses d'impôt et seulement pour 8% d'allègement des dépenses. Non seulement ce qui restait de l'économie grecque aurait été achevé, mais toutes les projections de revenu à court et moyen terme en devenaient totalement fantaisistes, même aux yeux des commissaires européens les plus enthousiastes.

Malheureusement, les propositions du FMI étaient tout aussi impensables pour Tsipras, ex-communiste pour lequel l’État est la finalité de la société. Rappelons par exemple que par pure bravade il réintégra les 2'600 fonctionnaires de la télévision publique dans leurs postes, au mépris de toute prudence financière. N'attribuons pas non plus tous les torts à Alexis Tsipras ; la société grecque est au bout du rouleau et les aînés et leur maigre retraite sont souvent le dernier revenu de familles dévastées par le chômage. Or, 45% des retraités grecs vivent déjà sous le seuil de pauvreté. De plus, tout projet d'accord ramené de Bruxelles aurait dû être validé par le Parlement grec où les radicaux de Syriza règnent ; ils n'auraient eu aucune hésitation à rejeter toute perspective d'une baisse du train de vie de l'Etat.

A quel moment étions-nous "à quelques centimètres" d'un accord, M. Moscovici?

Poker menteur

Les deux positions étant séparées par un gouffre, l'appel à la démocratie était une excellente idée, permettant de démêler un sac de nœuds à la source du problème: l'irrationalité d'une bonne partie de la population grecque, souhaitant à la fois rester dans la zone euro mais rejetant les règles permettant de s'y maintenir.

La déclaration d'Alexis Tsipras et son appel à la démocratie via un référendum aurait pu être un moment historique de génie politique ; à la place, ce fut un désastre.

Le génie eut été de faire cette déclaration une semaine plus tôt, de sorte que le vote puisse se tenir avant la date butoir du 30 juin et influer finalement sur les négociations. En annonçant un référendum tenu après la fin officielle du deuxième plan d'aide à la Grèce, la Troïka se retrouve libérée de toute obligation même en cas de résultat positif du vote.

Bien sûr, on écrira des ouvrages entiers sur cette étrange manœuvre. Depuis les élections de janvier portant Syriza au pouvoir, l'équipe gouvernementale avait eu le temps d'y penser. Estimait-elle que ce référendum tardif finirait par faire plier les créditeurs? Ou au contraire qu'un Non massif renforcerait son pouvoir dans la crise à venir alors que tout était perdu?

Chacun accordera telle ou telle intention à Alexis Tsipras et son équipe selon ses convictions politiques et l'habileté qu'il prête au personnage. Personnellement, il me semble que ce référendum s'apparente à une terrible erreur d'appréciation de la position européenne. Si la Grèce avait franchement opté pour l'affrontement, elle aurait pu le faire plus tôt et avec bien plus de chances de succès ; elle était mieux lotie et en position de force au début de l'année. Mais au contraire Athènes choisit la voie de la conciliation pendant des mois, s'épuisant dans l'intervalle. Rappelons qu'au mois de mai la Grèce ne parvint à rembourser ses mensualités qu'en exploitant une ligne de crédit d'urgence du FMI réservée aux catastrophes naturelles. Quel intérêt de choisir la voie de fierté et de l'opposition après avoir vidé les caisses jusqu'au dernier centime?

referendum_tsipras.jpgAlexis Tsipras fait penser à un joueur de poker recevant une mauvaise main, décidant de bluffer quand même, et finissant par engloutir tous ses jetons dans la manœuvre au lieu de se coucher quand il avait encore quelque chose.

Au moins l'épopée interminable de la dette grecque touche-t-elle à sa fin. Mais pour les créanciers de la Grèce, l'histoire est loin d'être finie.

Le Chaos en Grèce

La Grèce fera officiellement défaut le 30 juin au soir. Cela déclenchera une cascade de conséquences intérieures allant de l'introduction d'une nouvelle monnaie locale à des troubles civils qui ne manqueront pas d'égayer le séjour des touristes bloqués sur place (à moins de rallonger qui dix euros pour faire le plein du bus, qui vingt euros pour que le capitaine lève l'ancre de son navire).

Cette semaine encore, la Grèce vit au ralenti: gérant avec parcimonie ses dernières réserves de liquide en euro, elle bloque les retraits des clients des banques et ferme la bourse pour une semaine - à titre de comparaison, rappelons que même Wall Street ne fut fermée que trois jours en 2001 suite aux attentats du World Trace Center.

Viendra le référendum. Peut-être qu'en votant Non les Grecs choisiront courageusement de couper les amarres avec les créanciers qui les étranglent petit à petit depuis des années, rejoignant la liste de pays comme l'Argentine privés de tout accès aux marchés financiers internationaux et devant vivre sur leurs seules forces. Cela obligera le gouvernement à introduire une Nouvelle Drachme et à faire preuve de parcimonie dans ses dépenses - impossible de continuer à s'offrir une paix sociale à crédit, ce qui est plutôt une bonne chose, mais qui sera bien difficile à avaler de la part d'un gouvernement d'extrême-gauche.

Si les Grecs votent Oui, la situation sera autrement plus chaotique ; on peut vraisemblablement s'attendre à ce que le gouvernement Syriza démissionne et à de nouvelles élections, bien malin qui peut dire quel parti en sortira vainqueur. L'UE aura reçu mandat pour s'atteler encore une fois à un nouveau plan d'aide, forcément insuffisant puisque la dette grecque n'est pas soutenable ; ce qui amènera de nouvelles mesures de rigueur, etc. donc un probable retour à la case départ qui a amené Syriza à cristalliser le mécontentement. Là encore l'introduction d'une nouvelle monnaie locale semble quasiment inévitable.

Les Grecs se préparent quoi qu'il advienne à des lendemains difficiles (leurs banques devraient faire faillite le 6 juillet) mais au moins en quittant l'euro et l'Union Européenne auront-ils une chance de reprendre pour de bon leur destin en main, et tant pis pour la monnaie unique.

Le Chaos dans l'Union Européenne

La cessation de paiement grecque résonne comme un échec bien plus grave pour l'Union Européenne que pour la Grèce et ses 11 millions d'habitants.

L'UE est un projet politique qui s'inscrit dans le sens de l'histoire telle que ses élites se l'imaginent. Dans cette conception du projet européen, tout retour en arrière est impossible, la fusion est l'objectif et la vitesse de progression la seule possibilité d'ajustement. La faillite de la Grèce fera s'effondrer ce château de cartes idéologique. L'UE apparaîtra comme faillible, la zone euro comme friable et le projet européen comme chimérique.

Si les élites européennes ont fait preuve de tant de fermeté face à la dette grecque, ce n'est pas que pour sauver les banques et leurs bilans mais également pour faire barrage aux clones de Syriza aux portes du pouvoir dans d'autres pays en crise de l'Europe, comme Podemos en Espagne. L'idéal eut été de briser et de décrédibiliser Syriza en forçant Alexis Tsipras à démissionner tout en acceptant le programme de la Troïka, mais malheureusement le destin ne se plie pas forcément au script prévu.

Comment chasse-t-on un pays de la zone euro? Le peut-on seulement? Et qu'en est-il de l'Union Européenne? Peut-elle expulser un de ses membres? Comment? Et que faire si le mauvais élève se révèle récalcitrant?

Les élites politiques de l'UE auront bien du pain sur la planche pour savoir comment détricoter les dizaines de traités croisés qui constituent le désormais bien mal nommé "acquis européen" - ainsi que l'attribution des 312 milliards d'euros d'ardoise que la Grèce ne remboursera probablement jamais. On verra bien ce que donnent ces fameux stress tests bancaires finalement...

La Grèce a encore un rôle à jouer en Europe: elle a valeur d'exemple. Si elle sort de la zone euro et parvient à rebondir, la crédibilité de l'UE sera définitivement brisée. Si elle plonge dans les abîmes de la misère, elle pourra servir de repoussoir à d'autres pays tentés eux aussi de renégocier leurs dettes, osant remettre en question la hiérarchie européenne. Il n'est donc pas exclu que l'Europe politique exerce un maximum de violence et de mesures de rétorsion contre cette Grèce revêche, juste pour l'aider à réaliser son destin expiatoire.

Les divorces se déroulent rarement dans la bonne humeur.

11 juin 2015

Grèce: le blocage idéologique

"Grèce vs FMI: le choc des idéologies", titre Jean Quatremer sur son blog du quotidien Libération... Mais ce faisant, l'auteur, habitué des coulisses de Bruxelles, fait une belle démonstration de la sienne - et devient ainsi, probablement, le porte-parole de nombre de bureaucrates locaux.

Apocalypse contre ultra-libéralisme

L'analyse partait pourtant sous les meilleurs auspices avec un portrait assez juste des positions tenues par les deux camps en présence:

C’est la stratégie du faible au fort : la Grèce est persuadée que ses créanciers sont terrorisés par la perspective d’un « Grexit » qui ne pourrait qu’aboutir à l’explosion de l’euro et entraîner le monde dans un nouvel hiver économique. Ils n’ont donc d’autres choix que de lui faire des concessions, sauf à couler avec elle. En face, la zone euro et le Fonds monétaire international (FMI) sont tout aussi persuadés que le gouvernement d’Alexis Tsipras ne tentera jamais un défaut de paiement - suivi d’un retour à la drachme-, car cela se traduirait par un cataclysme pour l’économie locale et une colère de son peuple qui ne l’a pas élu pour cela.

 
Mais à en croire M. Quatremer, pour qui toute position de gauche critique de l’Europe est une sorte de péché impardonnable, le parti Syriza au pouvoir en Grèce n'agirait comme il le fait que sous l'influence de malheureuses œillères idéologiques:

Que Syriza ait adopté dans les négociations avec ses créanciers une position très idéologique, marquée par une méconnaissance des contraintes diplomatiques et financières européennes et mondiales, n’est pas une surprise. Composée d’environ 45 % d’antieuropéens, cette confédération de plusieurs partis de gauche radicale voit dans le FMI et l’Europe une force d’occupation étrangère qu’il convient de défaire...


Et à l'aveuglement idéologique de la gauche radicale grecque s'opposerait naturellement une autre idéologie tout aussi bornée, celle de l'ultralibéralisme triomphant™ du FMI et de Bruxelles:

[Le FMI] est tout aussi caricatural que Syriza, même s'il a su le dissimuler en militant pour la restructuration de la dette grecque (mais, bien sûr, uniquement pour la partie détenue par les Européens…). De fait, c'est lui, et non la zone euro, qui exige la réforme immédiate de l'intenable système de retraites, l'assouplissement du marché du travail ou le passage de 11 % à 23 % de la TVA sur l'électricité, déjà l'une des plus chères d'Europe. On voit qu'on est là dans la théologie ultralibérale la plus pure (...)


Tellement facile de renvoyer dos-à-dos deux camps, présentés comme les champions de deux idéologies nécessairement vaines et inadaptées! Ensuite, il suffit de se poser en grand seigneur voyant plus haut et plus loin que tout ce petit monde, concluant la discussion avec une suggestion toute innocente: "pourquoi ne pas laisser la Grèce choisir ses priorités à condition qu'elle parvienne à équilibrer son budget?"

Pourquoi pas en effet? Ah, comme tout est simple dans le monde du verbe!

Le douloureux monde réel

Il faut être coupé des réalités comme un journaliste enkysté dans les officines bruxelloises pour croire que l'affaire peut se dénouer avec de courtoises discussions de salon. Pourquoi ne pas laisser la Grèce choisir ses priorités à condition qu'elle parvienne à équilibrer son budget? Parce que dans la phrase précédente l'hypothèse évoquée n'a plus le moindre sens. La Grèce a autant de chance de "parvenir à équilibrer son budget" que les cochons de voler en escadrille. La faute à des décennies de gabegie, amenant la méfiance des citoyens envers l’État, la panique bancaire, et finalement la déroute de l'économie privée.

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Si la Grèce trouve une force de négociation insoupçonnée, c'est qu'elle n'a plus le choix. En plus de la crise dans laquelle le pays se débat depuis des années, en plus de comptes courants dans le rouge début 2015 - hors dette et avant que Syriza n'obtienne le pouvoir - la situation économique grecque s'est nettement détériorée depuis début mai, augmentant encore la vitesse de la chute au fond du précipice.

La "manœuvre zambienne" consistant à regrouper en fin de mois les paiements dus au FMI n'aura guère amélioré l'image du pays auprès des investisseurs, pas plus que la dernière dégradation de sa dette par les agences de notation. Mais s'il y a bien une nouveauté, c'est que les médias ne parviennent plus à cacher les effets de la crise sur le secteur privé.

Les conséquences de la faillite grecque sur les entreprises privées se devinent à travers le poids économique de l’État. Mais il n'y a pas que cela et la déroute d'Athènes affecte même des sociétés sans aucun lien avec le pouvoir, voire sans lien avec le marché intérieur grec.

Ce n'est pas compliqué à comprendre. Les milieux d'affaire détestent l'incertitude et il n'y a pas plus incertain que l'avenir économique de la Grèce en ce moment. Comment signer aujourd'hui une simple transaction commerciale avec une entreprise grecque contre un paiement à 30 ou 60 jours lorsque le pays pourrait faire faillite dans quelques semaines, avec des effets imprévisibles sur les comptes bancaires, les douanes, les infrastructures? Y aura-t-il des coupures de courant? Des manifestations de dockers? De nouvelles taxes extraordinaires à des taux improbables? Des blocages des transactions financières?

Que valent encore les promesses de livraison en pareilles circonstances?

Face à un tel gouffre d'incertitude, l'attitude logique consiste à s'abstenir ou à se prémunir - dans ce dernier cas, en réclamant par exemple des paiements en avance, lesquels ne manquent pas de précipiter encore plus de PME grecques à la faillite faute de trésorerie. Car bien entendu, les banques ne prêtent plus à personne...

Selon l'association grecque du commerce de détail mentionnée par Zerohedge, chaque jour voit disparaître en moyenne 59 entreprises et 613 emplois - lesquels viennent grossir les rangs de chômeurs dont les trois-quarts subissent leur triste situation depuis plus d'un an.

Hors d'un haircut, point de salut

Comment planifier les rentrées de l'État grec sur les prochaines années alors même que l'activité économique s'étiole comme peau de chagrin? Quelles entreprises seront encore là pour collecter la TVA, quel que soit son taux, au bénéfice de l’État? Avec une population de fonctionnaires et de chômeurs tentant de travailler au noir pour survivre, qui va payer les monstrueux impôts indispensables pour verser les salaires de la fonction publique, les prestations sociales des ayant-droits et indemnités de tout ce petit monde, qu'elles soient rabotées ou non? Et ne parlons pas de rembourser le capital des milliards d'euros de dette publique...

Une fois cela compris, la réduction de la dette grecque n'a plus rien d'une hypothèse de travail ; c'est un passage obligé qui s'imposera soit à travers un abandon ("haircut") de l'essentiel des créances, soit à travers une faillite en bonne et due forme qui laissera les créanciers sans rien. Ceux qui imaginent d'autres possibilités se bercent d'illusions ou mentent carrément. La population locale, elle, boira le calice jusqu'à la lie.

Il y a pire: toutes les gesticulations actuelles autour des négociations-de-la-dernière-chance ne servent quasiment à rien. Elles ont pour but de parvenir à décrocher un accord pour "débloquer" les 7,2 milliards d'euros de la dernière tranche du deuxième plan d'aide européen, gelés depuis l'automne dernier. Mais quel journaliste économique osera rappeler que cette manne sera à peine suffisante pour que la Grèce passe l'été? Dès le mois de septembre, il faudra encore un nouveau plan d'aide!

En coulisses, on a déjà commencé à en discuter, à condition bien sûr que l’État grec ne fasse pas défaut avant faute d'accord. Mais la Grèce réelle pourrait prendre tout le monde de vitesse simplement à la faveur d'un effondrement économique total - surprenant tant le gouvernement d'Alexis Tsipras que les créanciers de l’État.

Si le dossier grec est le champ de bataille où s'affrontent les idéologies, ce n'est pas la lutte entre un marxisme mythique contre un ultra-libéralisme fantasmé, mais bien celle de l'utopie politique face à la réalité.

29 mai 2015

Un mois de juin difficile pour la Grèce

La Grèce fera officiellement défaut au mois de juin. L'information a été très publiquement révélée il y a quelques jours par le ministre de l'intérieur Nikos Voutsis sur la chaîne privée Mega, interrogé à propos des échéances dues au FMI dès le 5 du mois jusqu'au 19 et totalisant 1,6 milliards d'euros:

"L'argent ne sera pas versé. Il n'existe pas."


Les coffres de la Grèce sont à sec. En réalité, la Grèce aurait dû échouer à rembourser le FMI dès le mois de mai. On raconte qu'il serait resté moins de 30 millions dans les caisses. M. Tsipras avait même rédigé une lettre en ce sens au FMI de Mme Lagarde, faute d'argent. L'échéance fut remplie au dernier moment par l'utilisation inopinée d'un fonds d'urgence du FMI de 650 million d'euros théoriquement réservés aux circonstances exceptionnelles (catastrophe naturelle par exemple) et remboursable sous un mois, dont le gouvernement grec n'avait pas connaissance!

On croit rêver mais c'est la stricte vérité: la Grèce paya les traites du mois de mai au FMI avec de l'argent soutiré au FMI. Bel exemple de circularité.

grèce,faillite,euroMême si la Grèce pratique la cavalerie aux yeux de tous depuis des années (comme toutes les social-démocraties occidentales d'ailleurs) la ficelle fut cette fois-ci suffisamment grosse pour que le FMI jette l'éponge. Il demanda à être relevé des négociations sur un prochain plan d'aide européen pour la Grèce.

Depuis et indépendamment de cette anectdote, la Grèce se démène pour tenter d'arracher un allègement de la dette du pays - ce qui implique évidemment que les prêteurs assument des pertes sur leurs créances, articulées entre 60 et 85%. Inacceptable pour les pays européens qui sont devenus les principaux bailleurs depuis la dernière restructuration de la dette consécutive à la faillite de 2012. Ce n'était jamais que la sixième du genre...

Pour ne pas provoquer une panique bancaire (qui arrivera quoi qu'il arrive dans les prochains jours) le gouvernement grec passe son temps à souffler le chaud, selon lequel un accord va bientôt être trouvé, alors que l'Europe souffle le froid à l'aide de démentis cinglants.

Les positions sont tout simplement irréconciliables.

Côté grec, on estime avoir fait tous les efforts possibles. Le gouvernement accepte l'idée des réformes mais a posé certaines "lignes rouges" sur ce qu'il est prêt à accepter de la part de la Troïka ; malheureusement, ces  lignes rouges concernent la privatisation de services publics, la diminution du nombre de fonctionnaires et d'autres mesures qui vont totalement à l'encontre de la base idéologique de Syriza, le parti au pouvoir (sans compter qu'elles ne ramèneraient jamais assez d'argent.)

Côté européen, la position grecque exaspère. Le gouvernement Tsipras a perdu l'essentiel de sa crédibilité. Sachant que la Grèce est sur une trajectoire impossible à stopper, l'Europe n'a guère d'envie de lui accorder les milliards d'euros de la dernière tranche du "plan d'aide" bloqué depuis l'automne dernier.

Après des années de lutte, de tergiversations et de faux-semblants, la situation est arrivée à son dénouement. La Grèce n'a plus aucun expédient pour payer les échéances de ses dettes, et probablement plus assez pour payer les traites des fonctionnaires, les retraites ou simplement les fournitures de base de ses hôpitaux.

Incapable d'honorer les remboursements de ses ses créanciers, incapable de faire face à ses engagements intérieurs, le gouvernement d'Alexis Tsipras est promis à l'effondrement. Le gouvernement grec est loin de reposer sur une base solide. Le parti Syriza, peu accoutumé aux compromis qu'implique l'exercice du pouvoir, se partage entre les "pragmatiques" et les "idéalistes". Une motion de la "plateforme de gauche" (un courant dans le parti) demandant une cessation de paiement explicite fut rejetée de justesse dimanche dernier avec une avance de seulement 20 voix. Dans le contexte actuel ce vote n'a plus aucune importance, mais il révèle les fractures au sein du parti d'extrême-gauche.

Le 5 juin, la Grèce sera en cessation de paiement. Elle ne pourra pas allouer d'argent à son créancier le plus prioritaire. Il faudrait trouver pour cela 2,2 milliards d'euros d'ici au 16 juin! Et ce n'est que le remboursement pour le FMI ; la Grèce doit encore rembourser un total de 7,8 milliards d'euros d'ici au 25 juillet. L’Europe peut faire une croix sur ses versements, tout comme la BCE d'ailleurs, qui n'avait même pas le droit de donner de l'argent au pays mais qui s'est permise de le faire tout de même...

Lorsque M. Tsipras enverra pour de bon la lettre avouant au FMI que son pays est incapable d'honorer ses engagements, il ouvrira une période de négociation d'un mois pendant laquelle il faudra que quelqu'un cède - mais quoi qu'il advienne, l'addition sera forcément pour l'Europe. Ce sera un saut dans l'inconnu.

Décidément, le mois de juin sera bien difficile pour la Grèce.

03 mai 2015

Le poison des taux négatifs

Les taux négatifs constituent la dernière recette en date concoctée par nos élites financières pour résoudre la crise. Depuis qu'une banque centrale a marqué le pas ils se sont répandus comme une traînée de poudre. Sont-ils la panacée, ou le dernier soubresaut d'un système à l'agonie? Cette modeste explication vous aidera peut-être à vous faire une idée de la question.

Déconstruction de la monnaie-dette

Pour faire simple, deux écoles de pensées s'affrontent concernant la monnaie: l'école autrichienne dans laquelle la monnaie est une convention sociale longuement construite et destinée à faciliter les échanges de biens et services, et les autres pour lesquelles la monnaie est un outil manipulable à loisir afin de servir des intérêts politiques.

Puisque sans intérêt pour lui, l'école autrichienne est méprisée de l'establishment ; les leviers de la finance mondiale, banques centrales et organisations financières internationales sont donc réservés aux Keynésiens et autres doctes manipulateurs de la monnaie. Ils ne sont jamais à court de théories pour expliquer pourquoi leurs manœuvres échouent.

Dans le monde réel, un prêt correspond à une privation que le prêteur concède en échange d'une indemnité ; sa valeur par rapport à celle du bien prêté détermine ce qu'on appelle le taux d'intérêt. Le taux dépend d'énormément de choses comme la relation entre le prêteur et l'emprunteur, le risque que la chose louée soit dégradée, détruite ou volée, ou encore le degré de privation ressenti par le prêteur. Les taux d'intérêts sont donc éminemment variables. Ils peuvent être élevés ou au contraire faibles lorsque "tous les voyants sont au vert" ; mais ils ne sauraient être négatifs puisque cela reviendrait à dire que le prêteur paye pour voir quelqu'un d'autre utiliser ses propres biens, ce qui est absurde (ou au moins masochiste).

Si pareille situation serait ubuesque avec n'importe quel bien matériel, elle est désormais appliquée dans le monde de la monnaie-papier dans lequel nous évoluons pour l'instant. Au lieu de louer une voiture pour un an, louez un million de francs pour un an et voilà, les taux sont négatifs. Comment est-ce possible?

monnaie,inflation,or,taux d'intérêtLa monnaie-papier est une monnaie-dette. Formellement, un billet de 10 euros est une reconnaissance de dette de 10 euros que la Banque Centrale Européenne signe en faveur du détenteur du billet. A une époque, ce genre de billet aurait pu être retourné à la banque centrale émettrice en échange d'une certaine quantité d'or ; on disait que la monnaie était adossée à l'or ou encore qu'il en était le sous-jacent. Cette épée de Damoclès pesant sur les banques centrales les empêchaient de faire n'importe quoi, comme créer des billets à tort et à travers. Aujourd'hui ce n'est plus le cas et si quelqu'un vient au guichet de la BCE pour demander ce qu'il peut obtenir en restituant des reconnaissances de dettes libellées en euros (autrement dit, nos billets de banque) on lui adressera un sourire gêné tout en lui indiquant la porte.

Nos monnaies-papier, dollar, yen, livre sterling, franc suisse ou euro ne sont adossées à rien. Ce sont des dettes émises en contrepartie de rien. On peut les échanger les unes contre les autres, mais rien n'empêche les banques émettrice d'en pondre quasiment à l'infini ; et depuis quelques années, c'est exactement ce qu'elles font.

La monnaie-papier n'a de valeur que par la force de la loi qui en impose l'usage. En outre, son caractère abstrait et manipulable permet toutes les entourloupes. Par exemple, que représente le sacrifice de la privation d'une somme d'argent purement imaginaire? Question un peu absurde, n'est-ce pas ! Elle est pourtant totalement d'actualité, puisque c'est en répondant à cette interrogation que les banquiers centraux déterminent le taux directeur.

Le taux directeur est le taux d'intérêt de base, totalement arbitraire, que la banque centrale décide d'appliquer aux reconnaissances de dettes qu'elle émet. Puisque cette monnaie ne repose sur aucune contrepartie matérielle, rien n'interdit en pratique de lui assigner un taux d'intérêt négatif, même si cela heurtera les gens avec un peu de sens commun. Cette décision s'avèrera lourde de sens lorsque la monnaie-papier se confrontera au monde réel, comme nous allons voir.

Mais avant, demandons-nous pourquoi nous sommes passés à la mode du taux négatif.

L'inflation sans l'inflation

monnaie,inflation,or,taux d'intérêtL'inflation est un mécanisme bien connu lié à une création monétaire excessive sans lien avec l'économie sous-jacente. L'inflation est l'effet d'une trop grande abondance d'argent. Elle a pour conséquence d'éroder le pouvoir d'achat de l'unité monétaire. Elle "rapetisse" l'argent. Les prix donnent l'impression d'augmenter alors qu'en fait ils ne bougent pas - c'est simplement la puissance de la monnaie dans laquelle ils sont exprimés qui diminue.

L'inflation est activement recherchée par les gouvernements puisqu'elle permet à la fois de diminuer le poids de la dette publique (exprimée dans une monnaie valant de moins en moins) et d'augmenter les impôts (les contribuables glissant dans des tranches de plus en plus "progressives" du barème d'imposition). Le mantra d'une "inflation à 2%" ne correspond à aucune démonstration économique mais seulement à un compromis permettant aux politiciens d'atteindre leurs objectifs sans provoquer trop de grogne de la part d'une population dont les salaires font du sur-place.

L'inflation a toutefois le fâcheux défaut d'être incontrôlable. De nombreux pays l'apprirent à leurs dépens comme l'Allemagne, le Zimbabwe ou l'Argentine. L'emballement de l'hyper-inflation est effrayant, mais en Europe aujourd'hui il s'agit exactement du contraire. Malgré tous les efforts pour la déclencher depuis 2008, l'inflation ne vient pas. La faute à une économie moribonde et à des perspectives encore pires. Les gens se retiennent de dépenser et les entreprises d'investir. Le circuit économique, à l'arrêt, ne permet pas au surplus monétaire de circuler.

Comment obtenir les mêmes effets que l'inflation lorsqu'il n'y a pas d'inflation? Par les taux d'intérêt négatifs, pardi!

Des taux d'intérêts négatifs représentent une taxe sur les comptes bancaires. Même faiblement négatifs, ils s'appliquent souvent sur de gros montants et provoquent une addition douloureuse. La valeur détenue sur le compte s'étiole avec le temps, mais aussi la valeur des dettes contractées par l'Etat puisque les intérêts de la dette publique sont calqués sur le taux directeur du moment!

Un taux d'intérêt négatif permet donc théoriquement de:

  • pousser les gens à consommer, dans le plus pur style de la relance keynésienne, puisqu'il vaut mieux brûler son argent en achetant n'importe quoi plutôt que de le laisser pourrir sur son compte ;
  • diminuer la charge de la dette publique puisque l'entretient de cette dette est tout d'un coup beaucoup moins cher.

Les deux effets rappellent sensiblement les conséquences de l'inflation. De plus, à l'inverse de l'inflation, les taux d'intérêt (négatifs ou non) sont contrôlables: la Banque Centrale peut décider quasiment n'importe quand de réviser sa politique de taux. Rien à voir avec le mauvais génie de l'inflation si difficile à faire retourner dans sa boîte.

Malheureusement pour nos brillants expérimentateurs économiques, la pratique risque d'être un peu moins sympathique que la théorie.

Le cerveau des acteurs économiques

Les hommes ne sont pas des pions. Leurs aspirations et leur libre-arbitre contreviennent au planisme et à l'approche mécanique de l'économie pratiquée par les banquiers centraux. Les taux d'intérêt négatifs ne poussent pas la majorité des gens à consommer de manière effrénée, pas plus que la hausse illusoire des cours boursier ne mène à l'euphorie. Les politiques monétaires des banques centrales peuvent susciter des bouffées d'optimisme mais celles-ci n'affectent pas durablement la réalité.

Si elles ont un effet, c'est bien au contraire sur les politiciens - en particulier les politiciens au pouvoir. Bien qu'ils prétendent perpétuellement le contraire, les politiciens professionnels travaillent essentiellement à court terme. Leur horizon se limite le plus souvent à l'échéance électorale suivante. Pour ceux-là, l'embellie temporaire des comptes de l'Etat suite à l'application des taux négatifs (obtenue essentiellement parce que le boulet de la dette est tout d'un coup moins lourd) leur permet de plaider que le pays vit une embellie économique dans son ensemble.

Alors que l'introduction des taux négatifs serait au mieux un répit à court terme qu'il faudrait mettre à profit pour engager des réformes courageuses, les politiciens font exactement le contraire: ils en tirent de merveilleuses excuses pour ralentir le rythme poussif des réformes et passent plutôt leur temps à s'attribuer les mérites de l'embellie temporaire des comptes de l’État. Pire, ils sont enclins à s'endetter encore plus puisque, clament-ils, les crédits n'ont jamais été aussi abordables!

Comme on le comprend aisément, pareille attitude a peu de chance d'arranger la trajectoire catastrophique qui a amené les banques centrales à adopter des taux négatifs comme mesures de dernier recours.

Les taux directeurs négatifs affectent de fil en aiguille toutes les perspectives de rendement liées au crédit - parmi elles, les fruits de l'épargne. Or, l'épargne est indispensable pour permettre la constitution de capital qui permet à son tour de financer une activité économique. Pour reprendre la limpide formule de Charles Gave, l'épargne représente le capital de demain et la croissance et l'emploi d'après-demain.

Dans un contexte de taux négatifs, l'épargne perd toute raison d'être, ce qui amène des conséquences terribles pour l'avenir économique d'un pays.

La bascule

monnaie,inflation,or,taux d'intérêtLa plupart des gens n'ont pas un compte courant suffisant pour réellement souffrir des taux négatifs, mais il suffit de peu de choses pour que la situation se détériore jusqu'à un point de non-retour.

Pour des raisons légales, de nombreuses organisations (comme les gestionnaires de fonds ou les caisses d'assurance-maladie) ont l'obligation de disposer de grandes réserves fiduciaires directement disponibles. Elles sont donc frappées de plein fouet par les pénalités dues aux taux négatifs - et donc indirectement, leurs clients.

Un gestionnaire raisonnablement compétent ne peut pas accepter de perdre de l'argent sur de simples raisons techniques. La tentation sera donc grande de retirer ces énormes montants des comptes bancaires, par exemple pour les mettre dans un coffre comme argent liquide. Or, pour une banque, un million de francs sur un compte ou sous forme d'une liasse de billets déposée dans un safe n'ont pas du tout la même signification: le premier est compté comme masse sous gestion, le second n'a aucune existence au bilan.

Autrement dit, si tous les clients (et en particulier les gros clients, ceux qui ont le plus d'argent en banque) retirent leurs avoirs sous forme d'argent liquide pour éviter les taux négatifs, les banques feront faillite.

Ce comportement rationnel s'avérant fatal aux banques, les banquiers et les politiciens travaillent main dans la main pour l'empêcher. Nous assistons donc au développement d'une guerre contre le cash et d'un contrôle des capitaux de plus en plus marqué - et c'est assez tristement que l'on voit la Suisse aux avant-postes de cette nouvelle offensive contre la liberté économique, cherchant à empêcher chacun disposer de son compte en banque comme il l'entend.

Le mouvement a déjà commencé et prendra de l'ampleur, les capitaux migrant naturellement vers des lieux où les taux sont plus favorables. Pour ceux qui restent sur place, il y a encore la possibilité de convertir son argent en métal précieux ; l'or est souvent décrié comme étant quelque chose d'inerte voire inutile - "l'or ne se mange pas" nous assène-t-on - mais cette inertie devient une qualité extrêmement recherchée lorsque le simple fait de posséder du cash en billets de banque amène votre fortune à s'étioler. Bien sûr, toutes ces manœuvres de la clientèle assècheront progressivement les banques en les poussant à la faillite.

Le système financier s'effondrera-t-il?

Éthique et priorités

Les taux négatifs ne sont pas intenables à proprement parler ; ils le sont seulement dans une économie ouverte. De fait, les dirigeants de la zone euro et de tous les pays à taux négatifs sont face à un dilemme: soit ils renoncent aux taux négatifs, soit ils renoncent à l'économie ouverte.

Comme on peut s'attendre au pire de la part de cette caste, toute une série de mesures seront donc probablement prises pour mettre un terme à la liberté économique. Ces mesures seront de trois types:

  • le contrôle des capitaux ;
  • l'interdiction des paiements en cash (ou au moins leur plus sérieuse restriction) ;
  • le contrôle de l'or et des placements non-monétaires.

Les deux premiers points serviront à éviter que quiconque échappe à la dépréciation planifiée des avoirs bancaires ; l'urgence de la crise justifiera le premier objectif, la lutte contre le terrorisme le second. Quant au troisième, il servira à empêcher la conversion locale du cash en une autre forme de monnaie à l'abri des taux négatifs et on se réjouit de découvrir l'excuse qu'auront concoctées les autorités.

Et il faudra bien sûr mater les rebelles.

Les taux négatifs représentent le dernier acte du drame de l'agonie d'un système économique artificiel comme la monnaie-papier - en quelque sorte, le miroir de l'hyper-inflation, une autre forme d'explosion connue et spectaculaire. Reconnaissons tout de même que dans le cas présent il n'y a pas de précédent historique ; l'effondrement d'un régime de monnaie-papier par le biais des taux négatifs implique un degré de contrôle sur la société civile qui était impossible à atteindre à l'ère pré-informatique.

Nous ne sommes qu'au début de l'époque des taux négatifs, mais à moins de faire marche arrière immédiatement les dégâts qu'ils provoqueront marqueront notre génération.