24 août 2015

Comme un lundi (noir)

Sale temps pour la finance: toutes les bourses mondiales ont passé la journée dans le rouge vif. Citant des "spécialistes" mentionnés par le Temps, "tous les ingrédients étaient réunis pour assister, aujourd'hui, à la pire journée sur les marchés mondiaux". Dommage que ces mêmes spécialistes n'aient rien vu de l'orage pas plus tard que la semaine dernière...

panique_bourse.jpegVoilà un petit aperçu du massacre:

  • Shanghai: -8.5%
  • Hong-Kong: -5.17%
  • Tokyo: -4.61%
  • Eurostoxx 50 (grandes entreprises de la zone euro) -5.35%
  • New York: Dow Jones -3.53%, Nasdaq -3.73%...

Il y aura peut-être une reprise "technique" demain, mais je ne parierai pas dessus. Le mouvement de baisse est trop global et de trop grande ampleur pour que les traders du monde entier reviennent sur les marchés en se disant que le plus gros de la tempête est derrière eux.

Le grand public est maintenu dans l'ignorance par un discours à la fois rassurant et hermétique liant les variations boursières à des interactions complexes entre différentes économies et des facteurs compliqués et lointains. Que la bourse reste un domaine vaguement mystérieux convient très bien à beaucoup de gens. Pourtant, ce n'est pas très compliqué.

La stratégie des Banques Centrales

Depuis plusieurs années, les plus grandes Banques Centrales de la planète (FED américaine, BCE pour la zone euro, BoJ pour le Japon ou encore BNS pour la Suisse) se sont données pour mot de "juguler la crise" dans laquelle se débattent leurs économies depuis 2008 et les coups de boutoirs qui ont ébranlé la planète financière. Bulle des subprimes, faillite de Lehman Brothers, crise de la dette publique... Il n'est pas facile de donner une date précise à l'origine de cette politique volontariste, mais au point où nous en sommes, cela n'a plus guère d'importance.

De même, il serait trop long de faire l'inventaire de tous les crimes et de tous les mensonges commis par des banquiers centraux sans foi ni loi dans la manipulation des monnaies dont ils ont la charge. Mais, pour simplifier, quels que soient les prétextes affichés par chaque Banque Centrale, toutes les manipulations ont eu peu ou prou le même effet:

  • Des taux d'intérêt réduits à zéro, voire négatifs ;
  • Une explosion de la quantité de monnaie inscrite au bilan.

En gros, l'argent créé à profusion par les Banques Centrales a inondé certains circuits économiques mais pas forcément ceux qui étaient annoncés. Et il a terminé dans les bourses du monde où il gonfle une bulle financière aux proportions homériques.

Pourquoi, demanderez-vous? La question dépend sans doute de chaque Banque Centrale et de ses directeurs. Certains vous dirons qu'ils n'avaient pas prévu cela, d'autres que le "soutien" des cours de bourse donnerait l'illusion d'une bonne santé économique des sociétés et que de loin en loin cela pourrait déboucher sur une reprise économique réelle... Il est difficile de trancher nettement entre la malhonnêteté et l'incompétence, mais le fait est là: depuis des années et de façon de plus en plus criante, les cours des actions des entreprise sont totalement décorrélés de l'activité économique réelle ou même prévisionnelle. Et cela n'a rien d'un hasard.

Malheureusement, les illusions ne peuvent pas durer toujours. Les bulles financières sont invariablement condamnées à éclater.

Le moment crucial

Depuis longtemps, les analystes financiers de nombreuses institutions se rendent donc bien compte que les choses ne tournent pas rond. Les objectifs économiques des entreprises ne sont pas atteints, les conditions macroéconomiques se détériorent... Et pourtant, les cours tiennent bon, les indices boursiers continuent de monter, constamment, imperméables à toute réalité!

Mais une fois qu'on a réalisé que les Banques Centrales achètent directement des actions en bourse avec l'argent qu'elles impriment, tout devient plus clair. Si vous jouez vos économies en bourse, vous ne combattez pas à armes égales avec un banquier créant de la monnaie à volonté...

Ne croyez pas d'ailleurs que je vous révèle un grand secret: les traders, pas nés de la dernière pluie, ont bien compris que depuis un certain temps les variations du marché sont artificielles. Les cours sont devenus quasiment imperméables aux mauvaises nouvelles, un fait rare qui ne survient normalement que dans les plus grandes périodes d'euphorie. Nous en sommes aux antipodes. Conclusion, il y a une autre main invisible que celle du marché à l’œuvre... Alors, autant en profiter! Mais jusqu'à quand?

La correction subie aujourd'hui reste mineure. Le pire est largement devant nous. Certains se demanderont pourquoi la crise a éclaté un lundi en août plutôt que n'importe quel autre jour - en prenant l'hypothèse qu'elle a vraiment éclaté aujourd'hui, ce que nous ne pourrons vérifier que les prochains jours. Reste à comprendre ce qui s'est passé aujourd'hui.

En fait, nous avons la diffusion de deux nouvelles survenues la semaine passée. Deux nouvelles qui ont modifié la perception de la situation économique mondiale hors du discours convenu que tout-va-bien-parce-que-la-bourse-va-bien.

La première a trait aux matières premières. Les grandes sociétés d'extraction de matières premières ont fait état de chiffres très décevants, par exemple Glencore admettant une diminution de 25% des revenus et avouant que la Chine subit un ralentissement économique imprévu et de grande ampleur. La Chine est l'usine du monde ; les usines emploient des matières premières. Il n'y a pas d'indice plus limpide sur la santé de l'activité économique globale.

La seconde, remontant à ce week-end, est liée au commerce international. Le Baltic Dry index, l'indice des affrètements maritimes (c'est-à-dire le principal transport de marchandises) s'est effondré. En particulier, la route entre l'Asie et l'Europe du Nord a vu une réduction de 23% de son activité en juste une semaine.

Le principal problème avec les programmes "non-conventionnels" des Banques Centrales est que vous pouvez imprimer des billets et simuler une bonne santé financière en manipulant les cours de la bourse, mais vous ne pouvez pas simuler une consommation de matières premières ou le transport de marchandises inexistantes.

La réalité est revenue avec pertes et fracas, au moins pour un temps, sur les places financières.

Demain, cet inconnu

Il est évidemment impossible de savoir si les bourses du monde viennent seulement de trébucher sur un caillou ou si nous vivons les premières heures d'une véritable correction des cours, et leur retour à un reflet réaliste d'une activité économique mondiale malheureusement moribonde.

Toutefois, l'ampleur de la baisse et son caractère mondial tendent à montrer que tous les traders sont sur le qui-vive pour juger du dernier moment où quitter le navire - et nous pourrions bien être arrivé à ce point. Il faudrait être très naïf pour s'engager demain en bourse en pensant faire fructifier sa mise. Les interventions des Banques Centrales sont de plus en plus visibles. Si le "Père de Tous les Krashs Boursiers" n'attend peut-être pas sur le pas de la porte, la confiance n'est plus là.

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Les interventions massives - de la FED? - pour juguler les pertes sur le marché américain.

Image Zerohedge (cliquez pour agrandir)

Avec son départ, les atermoiements sur une éventuelle remontée des taux d'intérêts américains viennent eux aussi de se dissiper ; pas un directeur de la FED n'osera prendre la responsabilité de l'inévitable crise boursière qui surviendra si la Banque Centrale américaine relève ses taux.

Les illusions sur la santé de l'économie mondiale ne font plus guère de doutes. Il faudra bien que les cours des bourses finissent par refléter cette douloureuse réalité.

Mise à jour (25 août): joie et allégresse, les bourses européennes bondissent après l'annonce par la banque centrale chinoise de mesures de relance de la deuxième économie mondiale. Leurs mesures, je vous le donne en mille: une baisse de 0,25% du taux directeur, et un assouplissement des réserves obligatoires des banques - qui deviennent donc plus facilement insolvables . Le tout en complément des derniers affaiblissements du Yuan.

Baisse des intérêts et création de monnaie, tout va très bien se passer...
 

22:00 Publié dans Economie, Monde | Lien permanent | Commentaires (29) | Tags : bourse, crise, bns, bce |  Facebook

15 août 2015

La guerre des monnaies

En choisissant de dévaluer le Yuan trois fois en une semaine - chaque opération étant expliquée comme une action unique qui ne serait suivie d'aucune autre intervention - la Banque de Chine a jeté un nouveau combattant dans l'arène de la guerre monétaire. Une guerre absurde et sans vainqueur possible, qui ne fait que précipiter la mort des monnaies papier...

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Officiellement, la dévaluation chinoise est justifiée par un "réajustement" de la force du Yuan par rapport au dollar. La Chine a raté plusieurs objectifs économiques trimestriels, activité industrielle et croissance, et le gouvernement de Pékin voit sans doute une façon supplémentaire de réagir à la chute boursière qui frappe Shanghai depuis plusieurs semaines - l'indice perdant 30% en juillet. A l'annonce de ces modifications le marché a réagi positivement.

Pourquoi dévaluer?

Dans le monde des monnaies-papier dans lequel nous vivons, la monnaie n'est rien d'autre qu'une convention contrôlée par la Banque Centrale dont elle dépend, laquelle fixe les montants en circulation et les taux d'intérêt. Ces deux valeurs déterminent la puissance d'une monnaie-papier par rapport aux autres.

Dévaluer une monnaie revient à en diminuer la valeur et donc son pouvoir d'achat. Les importations deviennent donc plus chères, puisque exprimées dans d'autres devises soudainement plus fortes, alors que les exportations sont rendues plus compétitives puisqu'elles s'expriment dans la monnaie affaiblie. La dévaluation s'apparente donc à une mesure protectionniste.

Malgré les apparences, la dévaluation n'a rien d'une Panacée. Elle correspond en réalité à un affaiblissement généralisé de l'épargne et des dettes, et surtout des salaires locaux. La "compétitivité" acquise par le biais d'une dévaluation s'accomplit donc en particulier sur le dos des salariés.

De plus, la réalité colle rarement à la théorie. Même les pays exportateurs importent massivement et font souffrir des pans entiers de leur économie. Les exportateurs ne sont pas forcément beaucoup plus compétitifs, ne reflétant que rarement l'entier de la baisse de la devise dans leurs tarifs. Les seuls secteurs bénéficiant réellement d'une dévaluation sont ceux de la production agricole et de l'extraction directe de matières premières (par exemple les terres rares ou le charbon pour la Chine) car les coûts de production, principalement les salaires, sont dévalués en même temps que la monnaie. L'impact du coût des importations - carburant, matériel - ne se fait sentir qu'à plus long terme.

On s'en doute, la dévaluation n'amène pas la prospérité sur un plateau. Si c'était aussi simple, les pays avec la monnaie la plus faible seraient les plus riches de la planète. Tout au plus ces modifications de la valeur de la monnaie forcent un réajustement économique faisant des gagnants (l'Etat et souvent les gros propriétaires et actionnaires) et des perdants (le reste de la population).

La guerre des monnaies

Les chancelleries occidentales ont eu beau jeu de critiquer la manœuvre chinoise sur le Yuan, elles font la même chose depuis des années. QE, taux d'intérêt négatifs, rachats par la banque centrale - c'est-à-dire monétisation - de dette souveraine sur le marché secondaire... Les pays occidentaux travaillent sans relâche à affaiblir leur monnaie sans l'avouer.

Dévaluation, inflation, taux négatifs et autres manipulations monétaires sont devenues, si j'ose dire, monnaie courante. Chacune de ces opérations ne peut amener au mieux qu'une bouffée d'air temporaire et des effets secondaires négatifs à long terme. Mais beaucoup de pays n'ont plus d'autre option. Un quart des revenus de l’État japonais sert à payer les intérêts de sa dette...

Étranglés par une croissance atone, une dépense publique en roue libre, un appétit fiscal toujours plus fort que des recettes décevantes ne parviennent pas à combler, les gouvernements sont prêts à tous les expédients pour prolonger le statu quo et éviter la faillite ou la mise en place de véritables réformes impliquant une réduction du périmètre de l’État - les deux revenant quasiment au même.

Dans cette course à qui s'effondrera en dernier, la monnaie joue un rôle central ; si l'affaiblissement d'une monnaie-papier peut donner quelques mois de répit, alors il n'y a plus à hésiter. Chacun y va donc de son "ajustement compétitif", l'objectif avoué étant de se donner une avance économique sur ses concurrents.

Mais s'ils le font tous?

Première victime, la Suisse

L'illustration de l'introduction de cet article ne montre pas le Franc suisse au rang des combattants, sans doute parce qu'il gise démembré sur le sol de l'arène. La guerre des monnaies a déjà fait une victime.

Par amour de l'Union Européenne, par pur suivisme envers la BCE et parce que les mêmes filières économiques enseignent les mêmes théories fumeuses depuis des décennies, la Banque Nationale Suisse s'est naturellement lancée dans la course à la dévaluation - décidant de rattacher le Franc suisse à un euro en perdition en instaurant la politique du taux plancher. Créant des francs ex nihilo pour acheter des euros et faire baisser les cours, ce qui devait arriver arriva. Le bilan de l'institution explosa:

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La masse de CHF en circulation (cliquez pour agrandir)

Après trois ans de ce régime même des banquiers centraux imprégnés d'un délire de toute-puissance furent pris d'un doute: la vague d'euros acquise à coup de francs suisses fraîchement imprimés menaçait de les engloutir... Par un matin de janvier, saisis par un réflexe de survie (beaucoup trop tardif pour nous sauver, rassurez-vous) ils décidèrent soudainement de renoncer. Restent sur leurs bras et les nôtres des milliards d'euros impossibles à écouler.

Depuis, la BNS se débat avec ces montagnes de réserves de change totalement ingérables et dont la variation détruit rapidement l'entier de ses fonds propres. A peine cinquante milliards de francs évaporés dans les six premiers mois de l'année 2015, une paille! En rythme annuel, à peine 15% du PIB national helvétique!!

Le Suisse moyen, totalement ignare en économie - une honte au vu de la réputation du pays en matière de gestion - regarde béatement les milliards s'envoler, gobant tout aussi béatement les bobards rassurants selon lesquels la monnaie suisse est bien gérée. Les autorités se livrent il est vrai à de gros efforts pour masquer la situation désespérée du Franc suisse, mais on sait déjà que les cantons actionnaires peuvent faire une croix sur les milliards de dividendes auxquels ils s'étaient habitués.

Lorsque les fonds propres de la BNS seront épuisés (ce qui devrait arriver à court ou moyen terme) et que les mêmes cantons, c'est-à-dire les contribuables, devront mettre la main à la poche pour recapitaliser l'institution à coup de milliards, beaucoup de gens comprendront alors à quel point ils se sont fait mener en bateau et ruiner par les gardiens du temple.

Mêmes les gauchistes haineux, heureux alors du bon tour fait aux "riches", réaliseront à ce moment qu'en Suisse comme ailleurs l'argent ira en priorité sauver le système monétaire plutôt que financer leurs lubies redistributives... Et leur rire leur restera en travers de la gorge. A n'en pas douter, l'époque sera distrayante. Elle arrive bientôt.

Le champ de bataille du marché des changes

Le FOREX est le théâtre d'opération de cette nouvelle guerre. Toutes les devises majeure - le Dollar, l'Euro, le Franc suisse, la Livre sterling, le Yen et maintenant le Yuan - sont engagés dans une course à l'affaiblissement. Cette trajectoire traduit la volonté de nos gouvernants: des devises valant de moins en moins, pour préserver - disent-ils - l'industrie d'exportation et la compétitivité économique... Oubliant de préciser que cette prétendue compétitivité est acquise sur le dos du pouvoir d'achat des salariés.

Il n'y pas plus hypocrite que ces politiciens prétendant faire œuvre de progrès social à coup de projets sur salaire minimum ou d'aides financières aux plus démunis, et travaillant simultanément à détruire le pouvoir d'achat de la monnaie.

Quoiqu'il en soit, c'est bien sur cette trajectoire que travaillent les principaux banquiers centraux de la planète, la Chine n'étant que le dernier combattant entré en lice. Tous les concurrents cherchant à parvenir au même résultat, seule l'intensité permettra de les séparer: tous feront plus de QE, plus de rachat de dettes, plus de taux négatifs, tout en dénonçant les manœuvres de leurs voisins pour affaiblir leurs devises.

Tout va très bien se passer.

14 juillet 2015

Le calice de l'euro, jusqu'à la lie

Nouveau week-end, nouveau sommet de la dernière chance ; après dix-sept heures de négociations marathon, lundi au petit matin, au cours d'une n-ième concertation, Alexis Tsipras et Angela Merkel se retrouvent avec François Hollande et Donald Tusk dans le bureau du président du Conseil européen. Donald Tusk intervient: "personne ne quitte cette pièce". Les bourses européennes vont bientôt ouvrir. Un départ signifierait un Grexit. Après avoir échangé des regards lourds de sens, les acteurs du drame - Angela Merkel, François Hollande, Alexis Tsipras, Donald Tusk puis Christine Lagarde - s'attellent une fois de plus alors à dresser les contours de quelque chose qui puisse être présenté au monde comme un succès.

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Alexis Tsipras cède. Ainsi naît le troisième "plan d'aide" de la zone euro à la Grèce, qui ressemble à s'y méprendre à un collier d'esclave.

Daladier contre la Troïka

Les Grecs sont atterrés de la trahison d'Alexis Tsipras. L'homme avait invoqué un référendum contre la rigueur de la Troïka. Il se retrouve moins de deux semaines plus tard à accepter des conditions faisant passer le plan précédent pour une aimable plaisanterie.

En répondant à l'appel de la démocratie et en soutenant à 61% le Non prôné par un premier ministre apparemment combatif et prêt à les défendre, les Grecs furent victime d'une terrible méprise. Aujourd'hui il paraît clair qu'Alexis Tsipras n'avait pas l'intention de mener le référendum à son terme et encore moins d'en respecter la conclusion. L'appel au peuple n'était rien d'autre qu'une démonstration de force destinée à impressionner les créanciers de la Grèce, certainement pas une arme dans une guerre que le premier ministre n'avait nullement l'intention de déclencher.

Toute la stratégie du gouvernement grec tenait en trois points: effrayer l'Europe et la planète financière face aux perspectives d'un Grexit ; montrer son intransigeance en affirmant que tous les efforts possibles avaient déjà été faits ; et combiner les deux phénomènes pour contraindre les créanciers du pays à renoncer à une bonne partie de leurs espérances sans faire plus de concessions.

Les négociateurs du reste de l'Europe se retrouvèrent en position de force par hasard, simplement pour avoir pris leur adversaire au sérieux. Interloqués par l'intransigeance mêlée de bravade de Tsipras et de son ministre Varoufakis, ils se résignèrent finalement à entrer en terre inconnue en évoquant la mise en quarantaine de la Grèce en zone euro. Cette bouffée de realpolitik eut pour effet de mettre le gouvernement grec au pied du mur, face à ses contradictions. Alexis Tsipras ne voulant pas passer à la postérité pour celui qui aurait fait sortir la Grèce de la zone euro, son bluff s'effondra alors totalement.

Le résultat est désormais connu: le premier ministre grec - dont la carrière politique vient de se pulvériser en vol - a cédé sur absolument toute la ligne.

La Grèce face à ses nouveaux maîtres

Qu'a obtenu la Grèce en échange de sa capitulation sans condition? Pas grand-chose, malheureusement. Au niveau des concessions, on compte:

  • une hausse de la TVA de 10 points, de 13 à 23 %, sur la nourriture ou l'énergie, et l'abandon progressif d'une TVA avantageuse pour les îles ;
  • une nouvelle réforme supprimant les retraites anticipées et portant en quelques années l'âge de la retraite à 67 ans ;
  • des coupes "automatiques" dans les dépenses publiques en cas de déviation de la nouvelle trajectoire budgétaire, et une indépendance accrue des instituts de statistique pour s'assurer de disposer de chiffres authentiques ;
  • la constitution d'un fonds de 50 milliards d'euros de biens de l’État grec, fournis comme garantie à la Troïka et dont les revenus de privatisation serviront essentiellement à renflouer les banques et payer le service de la dette.

En échange de quoi la Grèce reçoit les bénéfices suivants:

  • un maintien dans la zone euro ;
  • un troisième plan d'aide de 82 à 86 milliards de financement, livré à Athènes d'ici fin 2018 ;
  • l'évocation d'une possible réforme, indéfinie à cette heure, de la dette du pays.

Écrivons-le noir sur blanc: hormis un soutien à court terme de ses banques acquis au prix fort, la Grèce n'a rien obtenu. Le troisième plan d'aide généreusement accordé aggravera encore l'endettement du pays, l'amenant au-delà des 200% du PIB. Aucune mesure concrète n'est annoncée pour la renégociation des 320 milliards d'euros de dette actuelle ; des sources du FMI (toujours partie de l'équation malgré la volonté grecque de l'évincer) font état d'un possible allègement des taux d'intérêt ou d'un allongement de la durée... Mais pas question de toucher au principal.

Cerise sur le gâteau, ce chapitre pourtant fondamental pour Syriza ne sera abordé que lorsque la Grèce aura atteint l'ensemble des autres objectifs. L'expression "calendes grecques" prend tout son sens.

Le point le plus crucial tient évidemment au nouveau fonds de privatisation doté de 50 milliards d'actifs de l'État grec. Histoire de bien faire comprendre qui serait aux commandes il était d'abord question de l'établir au Luxembourg avant que la Troïka ne fasse la modeste concession de le laisser siéger à Athènes - "mais sous la supervision des institutions européennes", précise Angela Merkel.

Que contiendra ce fonds? Tout ce qui est vendable, sur le modèle de ce qui se fit pour la RDA à l'époque de la réunification. Et il faudra faire preuve d'imagination: ports, aéroports, îles, immeubles, casernes, sociétés publiques, mais aussi marchés publics et droits d'exploitation comme des péages... Il faudra liquider encore et encore jusqu'à parvenir à amasser 50 milliards d'euros. La somme est colossale, elle représente un quart du PIB du pays. Au prix où sont valorisés les actifs grecs en ce moment, l’État deviendra probablement locataire de ses propres murs.

La Grèce restera dans l'euro en lui sacrifiant à peu près tout. Face à une misère à venir encore pire que celle qu'ils endurent depuis des années, bien des Grecs se demanderont si le jeu en valait la chandelle.

Les prochaines étapes

Cette semaine verra l'adoption du train de mesure par tous les pays d'Europe, à marche forcée.

L'adhésion du parlement grec est acquise. Le parti Syriza est promis à l'éclatement entre les "pragmatiques" qui suivront leur leader et les "idéalistes" pour qui le diktat ramené de Bruxelles incarne à peu près tout ce contre quoi le parti s'est battu depuis qu'il existe. Mais l'effondrement de Syriza ne fera pas tomber tout de suite le gouvernement ; il y a probablement encore trop d'europhiles dans l'assemblée grecque (même si leur enthousiasme s'est passablement refroidi) pour que le texte échoue à passer la rampe. Et aucun homme politique grec n'a vraiment envie de remplacer Alexis Tsipras en ces heures!

Ailleurs en Europe, malgré des protestations pour la forme, le deal sera lui aussi accepté. Mme Merkel a donné ses instructions au Bundestag. On imagine mal la classe politique de petits pays comme l'Autriche ou la Finlande oser contrevenir aux décisions prises ce week-end par la grande Allemagne, même si certains élus doivent en avaler leur programme électoral.

Les bourses monteront, l'argent sera débloqué, le FMI remboursé et les échéances de la dette grecque respectée: comme d'habitude, la Troïka aura trouvé des fonds pour se rembourser elle-même.

A court terme, cependant, le destin du gouvernement Tsipras semble scellé. Les cicatrices sont trop vives pour que l'assise parlementaire dont il dispose tienne jusqu'à la fin de son mandat. La coalition volera en éclats lorsque les élus grecs devront s'attaquer aux détails du plan. Qui obtiendra le pouvoir alors? Aube Dorée? Un nouveau parti anti-euro qui reste à inventer? Des militaires par un coup d'état?

En Grèce, l'histoire reste à écrire. Ailleurs en Europe, les partisans du Brexit se sentent pousser des ailes...

Destin d'esclave

La social-démocratie à la sauce grecque est morte cette semaine. Les "coupes automatiques" dans les budgets garantiront l'éviction de quasiment tous les fonctionnaires et la fin de la plupart des mécanismes redistributifs. La vente de tous les actifs grecs forcera le recentrage de l’État sur ses seules fonctions régaliennes (qu'il aura le plus grand mal à assumer) et la Drachme pourrait être réintroduite de toute façon. La crise humanitaire sera massive. Les comptes bancaires du pays seront probablement tronqués "façon Chypre".

Tout ceci aurait pu arriver à travers une cessation de paiement qui aurait au moins mis le pays au clair face au fardeau de sa dette ; mais ici, au contraire, l'Europe en remet une couche. L’État grec est quasiment démantelé mais la Grèce n'obtient aucun allègement. Elle continuera à perpétuité de traîner son insoutenable dette, comme le boulet du condamné. Les Grecs qui le peuvent cherchent à quitter le pays ; les autres subiront les prochaines vagues d'austérité de plein fouet.

Pour ceux qui y ont jamais cru, l'idéal d'un continent rebâti sur un modèle d'équité et de démocratie semble très loin. L'endettement croisé et l'idéologie de la monnaie unique auront dissipé les dernières illusions. La démocratie est un mot vide de sens. Les référendums sont ignorés. Les traités sont bafoués. Les institutions indépendantes ne le sont pas. Les décisions se prennent sur un coup de dé au petit matin. L'euro justifie tous les moyens. Les parlements nationaux ne servent qu'à ratifier les instructions venues du sommet. L'Allemagne décide.

Et l'Europe vient de réduire officiellement un de ses peuples en esclavage.

05 juillet 2015

Oxi: la Grèce a choisi le Non!

"Pile ou Face", "Quitte ou Double", les termes de loterie n'ont pas manqué dans la presse pour qualifier le référendum grec de ce 5 juillet sur le plan d'aide de la Troïka au pays. Et maintenant, nous savons ce qu'en pensent les Grecs: Oxi, c'est-à-dire Non, à une large majorité de 60% selon les chiffres connus à cette heure.

grèce,faillite,référendum,alexis tsiprasPourtant, l'exercice est vain, et tous le savaient dès le départ.

Un référendum pour la forme

La question posée était la suivante:

Faut-il accepter le plan d'accord soumis par la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) lors de l'Eurogroupe du 25 juin?


Or, ce plan d'accord a officiellement expiré il y a quelques jours. Les partenaires européens de la Grèce ne se sont pas gênés pour le rappeler. Les Grecs se sont donc prononcés sur une proposition d'accord périmée, c'est-à-dire sans objet. Ni le Oui ni le Non n'auraient pu ressusciter des accords liés à une date butoir.

Le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble le fit remarquer avec son franc-parler habituel, toute nouvelle discussion avec les autorités grecques devrait recommencer sur la base d'un processus entièrement repris au départ, avec un nouveau mandat donné aux négociateurs par leurs gouvernements respectifs. Au premier juillet, en cessation de paiement vis-à-vis du FMI, la Grèce ne pouvait plus se prévaloir de négociations échues le 30 juin.

Qui pouvait voter Oui et croire qu'un vote populaire permettrait de remonter dans le temps?

Le piège démocratique

Deux institutions se sont penchées sur le scrutin grec: le Conseil de L'Europe et le Conseil d'Etat grec, le plus haut tribunal administratif du pays. Le premier estima que le référendum n'était pas conforme à ses standards, mais en tant qu'entité européenne ses conclusions furent largement ignorées ; le second rejeta le recours lancé par deux particuliers, mais il est difficile d'imaginer qu'il rendit son verdict en toute indépendance.

Face aux enjeux affichés, peu de voix se firent entendre sur la légalité du référendum. Cet aspect est pourtant crucial. Rares sont les pays démocratiques capables d'organiser un vote populaire à l'échelle nationale en seulement une semaine. Dans un pays ruiné et en partie insulaire comme la Grèce, cela tient de la gageure. Faute d'argent, il n'y eut aucune affiche officielle. L'incertitude régna longtemps rien que pour connaître l'intitulé exact de la question posée. Certains bureaux de votes ne disposaient pas ce dimanche de bulletins en nombre suffisant.

Les plus grandes réserves ne concernent toutefois pas l'organisation du scrutin proprement dit mais sa signification. Outre le fait que la proposition diplomatique sur laquelle portait la question était périmée, il n'y avait - et il n'y a toujours pas eu à ce jour - de présentation explicite sur ce qui se passerait suite à un Oui ou à un Non.

Comme le fit remarquer Christian Vanneste, le référendum grec du 5 juillet est quasiment un anti-référendum. Au lieu d'être invités à s'exprimer sur un texte de loi précis, de soupeser ses conséquences, de débattre de ses mérites, les Grecs ont été soumis à un choix binaire entre deux concepts jetés l'un contre l'autre - la "démocratie" contre "l'austérité". Alexis Tsipras lui-même n'a rien d'un démocrate ; il utilisa le référendum comme un moyen de pression. Alors même qu'il l'avait annoncé avec grandiloquence à ses compatriotes, il continua à négocier en coulisses pour éventuellement le retirer.

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L'appel aux urnes des Grecs n'a jamais été un mécanisme de prise de décision, mais une démonstration de force. L'Union Européenne y répondit par d'autres menaces, transformant une consultation populaire en guerre de tranchées qui laissera de profondes cicatrices au sein de la société civile hellénique, malgré la clarté du résultat. Le camp vainqueur sera désormais jugé responsable de tout ce qui arrivera.

Prochaine crise agendée au 20 juillet

Après une bouffée initiale en faveur du Non, le camp du Oui sembla renforcé à travers plusieurs sondages. L'arme démocratique semblait se retourner contre celui qui l'avait sortie de son fourreau. De fait, la survie de Syriza à la tête de l'Etat grec était bien finalement la seule question valide sur laquelle la population se prononcerait.

grèce,faillite,référendum,alexis tsiprasLe Non l'ayant emporté, Alexis Tsipras vient de gagner son pari et de renforcer sa position. Il envoie Jean-Claude Junker dans les cordes et le futur de l'Union Européenne dans les limbes. D'un autre côté, l'UE et la BCE n'ont plus de raisons de retenir leurs coups. Les créanciers ayant promis la fin du monde en cas de vote négatif, ils se retrouvent désormais au pied du mur. Soit ils envoient les cavaliers de l'apocalypse contre la Grèce, passant définitivement pour les méchants de l'histoire, soit ils restent inactifs, perdant toute crédibilité et renforçant les clones de Syriza à travers le continent - un choix perdant-perdant dont ils ne sortiront pas indemnes.

La situation grecque continuera d'être chaotique, mais sans vouloir faire preuve de trop de cynisme, les Grecs n'ont pas vraiment le choix. Bien qu'elles ne puissent se rapporter à ce que traverse la population grecque, les pays de l'Union Européenne risquent à leur tour de rencontrer quelques difficultés. Le 20 juillet, la Grèce devra rembourser 6,9 milliards d'euros au total, soit:

  • 3 milliards d'échéance des obligations d'État,
  • 468 millions au FMI,
  • 3,5 milliards à la BCE.

Si on imagine qu'elle laissera une nouvelle ardoise auprès du FMI, l'absence de paiement des autres créanciers aura de sérieuses conséquences. Les pays européens devront commencer à provisionner les pertes, comptées en milliards, sur leur propre bilan.

La faillite de la Grèce prendra alors un tour très concret, cette fois-ci pour ses créanciers européens. Nous verrons alors à l'initiative de qui les discussions reprendront!

Ce soir, Alexis Tsipras reste maître de la partie. L'émergence de documents du FMI attestant que la dette grecque n'est pas soutenable - ce que nous n'avons cessé de proclamer ici-même - apportera encore plus d'eau à son moulin. On se dirige donc inéluctablement vers un nouveau défaut officiel de la Grèce, cette fois-ci épongée par les autres États de la zone euro. En attendant que le Portugal avec Tempo de Avancar, l'Espagne avec Podemos ou l'Italie avec le Mouvement Cinq Étoiles ne réclament le même traitement, promettant l'explosion spectaculaire de l'union monétaire puis de l'union tout court.

Après l’œil du cyclone, la tempête.

30 juin 2015

L'Europe dans l'oeil du cyclone

Samedi 27 juin, à 1h 20 du matin heure locale en Grèce, Alexis Tsipras fit une fracassante déclaration télévisée, s'en remettant à un référendum pour valider ou non la poursuite de l'austérité telle que décidée par la Troïka (FMI, Commission Européenne et Banque Centrale Européenne). Tout le monde fut pris de court - si quelques rares individus purent se féliciter qu'on fasse enfin appel à un vote populaire, la décision arriva bien trop tard pour signifier autre chose que la conclusion d'un incroyable gâchis.

Récit d'un fiasco annoncé

Il faut revenir en arrière pour comprendre ce qui s'est passé ces deux dernières semaines. Le plan européen se terminant officiellement le 30 juin, il devenait de plus en plus pressant de parvenir à un accord, dans le but de libérer les 7,2 milliards d'euros de la dernière tranche du deuxième plan d'aide à la Grèce bloqués depuis l'automne dernier, et ce même si la dette grecque était insoutenable.

acropole.jpgOn négocia donc, s'envoyant propositions et contre-propositions, chacun déclarant avec un optimisme forcené qu'on était "à bout touchant". En fait il n'en était rien ; la discussion virait sans cesse au dialogue de sourds. Côté européen, on voulait des "engagements" et des "réformes" pour restaurer la compétitivité du pays et libérer l’État grec de l'énorme boulet de ses dépenses publiques, afin de le rendre à nouveau viable, tout en réclamant un engagement précis et sur la durée. Côté grec, on s'élevait contre les conséquences sociales de ce tour de vis face à une population fragilisée par des années de crise en réclamant un allègement de la dette elle-même.

L'illusion d'une solution sembla se dessiner lorsque M. Tsipras vint enfin avec de "nouvelles propositions" le 21 juin, lesquelles semblaient enfin correspondre - sur le papier tout au moins - aux objectifs financiers chiffrés formulés jusqu'alors par les Européens. L'optimisme soufflait à nouveau. Il se dissipa assez vite plus tard dans la semaine lorsque le FMI y opposa son veto et le fit tomber à l'eau. Retour à la case départ.

Il est facile de critiquer le FMI pour son application cruelle de critères financiers aveugles, selon la phraséologie à la mode, mais l'histoire n'est pas aussi simple. Le FMI eut au moins le mérite d'avoir présenté une position claire, sans louvoyer, depuis des mois: pour tenir debout, l’État grec devait couper dans ses dépenses. Les trois-quarts des dépenses de l'Etat grec ayant trait aux pensions et aux salaires, c'est par là qu'il fallait réformer.

Tsipras, en bon étatiste, voyait quant à lui le salut dans une augmentation des prélèvements ; de fait, le dernier accord proposé relevait pour 92% de hausses d'impôt et seulement pour 8% d'allègement des dépenses. Non seulement ce qui restait de l'économie grecque aurait été achevé, mais toutes les projections de revenu à court et moyen terme en devenaient totalement fantaisistes, même aux yeux des commissaires européens les plus enthousiastes.

Malheureusement, les propositions du FMI étaient tout aussi impensables pour Tsipras, ex-communiste pour lequel l’État est la finalité de la société. Rappelons par exemple que par pure bravade il réintégra les 2'600 fonctionnaires de la télévision publique dans leurs postes, au mépris de toute prudence financière. N'attribuons pas non plus tous les torts à Alexis Tsipras ; la société grecque est au bout du rouleau et les aînés et leur maigre retraite sont souvent le dernier revenu de familles dévastées par le chômage. Or, 45% des retraités grecs vivent déjà sous le seuil de pauvreté. De plus, tout projet d'accord ramené de Bruxelles aurait dû être validé par le Parlement grec où les radicaux de Syriza règnent ; ils n'auraient eu aucune hésitation à rejeter toute perspective d'une baisse du train de vie de l'Etat.

A quel moment étions-nous "à quelques centimètres" d'un accord, M. Moscovici?

Poker menteur

Les deux positions étant séparées par un gouffre, l'appel à la démocratie était une excellente idée, permettant de démêler un sac de nœuds à la source du problème: l'irrationalité d'une bonne partie de la population grecque, souhaitant à la fois rester dans la zone euro mais rejetant les règles permettant de s'y maintenir.

La déclaration d'Alexis Tsipras et son appel à la démocratie via un référendum aurait pu être un moment historique de génie politique ; à la place, ce fut un désastre.

Le génie eut été de faire cette déclaration une semaine plus tôt, de sorte que le vote puisse se tenir avant la date butoir du 30 juin et influer finalement sur les négociations. En annonçant un référendum tenu après la fin officielle du deuxième plan d'aide à la Grèce, la Troïka se retrouve libérée de toute obligation même en cas de résultat positif du vote.

Bien sûr, on écrira des ouvrages entiers sur cette étrange manœuvre. Depuis les élections de janvier portant Syriza au pouvoir, l'équipe gouvernementale avait eu le temps d'y penser. Estimait-elle que ce référendum tardif finirait par faire plier les créditeurs? Ou au contraire qu'un Non massif renforcerait son pouvoir dans la crise à venir alors que tout était perdu?

Chacun accordera telle ou telle intention à Alexis Tsipras et son équipe selon ses convictions politiques et l'habileté qu'il prête au personnage. Personnellement, il me semble que ce référendum s'apparente à une terrible erreur d'appréciation de la position européenne. Si la Grèce avait franchement opté pour l'affrontement, elle aurait pu le faire plus tôt et avec bien plus de chances de succès ; elle était mieux lotie et en position de force au début de l'année. Mais au contraire Athènes choisit la voie de la conciliation pendant des mois, s'épuisant dans l'intervalle. Rappelons qu'au mois de mai la Grèce ne parvint à rembourser ses mensualités qu'en exploitant une ligne de crédit d'urgence du FMI réservée aux catastrophes naturelles. Quel intérêt de choisir la voie de fierté et de l'opposition après avoir vidé les caisses jusqu'au dernier centime?

referendum_tsipras.jpgAlexis Tsipras fait penser à un joueur de poker recevant une mauvaise main, décidant de bluffer quand même, et finissant par engloutir tous ses jetons dans la manœuvre au lieu de se coucher quand il avait encore quelque chose.

Au moins l'épopée interminable de la dette grecque touche-t-elle à sa fin. Mais pour les créanciers de la Grèce, l'histoire est loin d'être finie.

Le Chaos en Grèce

La Grèce fera officiellement défaut le 30 juin au soir. Cela déclenchera une cascade de conséquences intérieures allant de l'introduction d'une nouvelle monnaie locale à des troubles civils qui ne manqueront pas d'égayer le séjour des touristes bloqués sur place (à moins de rallonger qui dix euros pour faire le plein du bus, qui vingt euros pour que le capitaine lève l'ancre de son navire).

Cette semaine encore, la Grèce vit au ralenti: gérant avec parcimonie ses dernières réserves de liquide en euro, elle bloque les retraits des clients des banques et ferme la bourse pour une semaine - à titre de comparaison, rappelons que même Wall Street ne fut fermée que trois jours en 2001 suite aux attentats du World Trace Center.

Viendra le référendum. Peut-être qu'en votant Non les Grecs choisiront courageusement de couper les amarres avec les créanciers qui les étranglent petit à petit depuis des années, rejoignant la liste de pays comme l'Argentine privés de tout accès aux marchés financiers internationaux et devant vivre sur leurs seules forces. Cela obligera le gouvernement à introduire une Nouvelle Drachme et à faire preuve de parcimonie dans ses dépenses - impossible de continuer à s'offrir une paix sociale à crédit, ce qui est plutôt une bonne chose, mais qui sera bien difficile à avaler de la part d'un gouvernement d'extrême-gauche.

Si les Grecs votent Oui, la situation sera autrement plus chaotique ; on peut vraisemblablement s'attendre à ce que le gouvernement Syriza démissionne et à de nouvelles élections, bien malin qui peut dire quel parti en sortira vainqueur. L'UE aura reçu mandat pour s'atteler encore une fois à un nouveau plan d'aide, forcément insuffisant puisque la dette grecque n'est pas soutenable ; ce qui amènera de nouvelles mesures de rigueur, etc. donc un probable retour à la case départ qui a amené Syriza à cristalliser le mécontentement. Là encore l'introduction d'une nouvelle monnaie locale semble quasiment inévitable.

Les Grecs se préparent quoi qu'il advienne à des lendemains difficiles (leurs banques devraient faire faillite le 6 juillet) mais au moins en quittant l'euro et l'Union Européenne auront-ils une chance de reprendre pour de bon leur destin en main, et tant pis pour la monnaie unique.

Le Chaos dans l'Union Européenne

La cessation de paiement grecque résonne comme un échec bien plus grave pour l'Union Européenne que pour la Grèce et ses 11 millions d'habitants.

L'UE est un projet politique qui s'inscrit dans le sens de l'histoire telle que ses élites se l'imaginent. Dans cette conception du projet européen, tout retour en arrière est impossible, la fusion est l'objectif et la vitesse de progression la seule possibilité d'ajustement. La faillite de la Grèce fera s'effondrer ce château de cartes idéologique. L'UE apparaîtra comme faillible, la zone euro comme friable et le projet européen comme chimérique.

Si les élites européennes ont fait preuve de tant de fermeté face à la dette grecque, ce n'est pas que pour sauver les banques et leurs bilans mais également pour faire barrage aux clones de Syriza aux portes du pouvoir dans d'autres pays en crise de l'Europe, comme Podemos en Espagne. L'idéal eut été de briser et de décrédibiliser Syriza en forçant Alexis Tsipras à démissionner tout en acceptant le programme de la Troïka, mais malheureusement le destin ne se plie pas forcément au script prévu.

Comment chasse-t-on un pays de la zone euro? Le peut-on seulement? Et qu'en est-il de l'Union Européenne? Peut-elle expulser un de ses membres? Comment? Et que faire si le mauvais élève se révèle récalcitrant?

Les élites politiques de l'UE auront bien du pain sur la planche pour savoir comment détricoter les dizaines de traités croisés qui constituent le désormais bien mal nommé "acquis européen" - ainsi que l'attribution des 312 milliards d'euros d'ardoise que la Grèce ne remboursera probablement jamais. On verra bien ce que donnent ces fameux stress tests bancaires finalement...

La Grèce a encore un rôle à jouer en Europe: elle a valeur d'exemple. Si elle sort de la zone euro et parvient à rebondir, la crédibilité de l'UE sera définitivement brisée. Si elle plonge dans les abîmes de la misère, elle pourra servir de repoussoir à d'autres pays tentés eux aussi de renégocier leurs dettes, osant remettre en question la hiérarchie européenne. Il n'est donc pas exclu que l'Europe politique exerce un maximum de violence et de mesures de rétorsion contre cette Grèce revêche, juste pour l'aider à réaliser son destin expiatoire.

Les divorces se déroulent rarement dans la bonne humeur.

11 juin 2015

Grèce: le blocage idéologique

"Grèce vs FMI: le choc des idéologies", titre Jean Quatremer sur son blog du quotidien Libération... Mais ce faisant, l'auteur, habitué des coulisses de Bruxelles, fait une belle démonstration de la sienne - et devient ainsi, probablement, le porte-parole de nombre de bureaucrates locaux.

Apocalypse contre ultra-libéralisme

L'analyse partait pourtant sous les meilleurs auspices avec un portrait assez juste des positions tenues par les deux camps en présence:

C’est la stratégie du faible au fort : la Grèce est persuadée que ses créanciers sont terrorisés par la perspective d’un « Grexit » qui ne pourrait qu’aboutir à l’explosion de l’euro et entraîner le monde dans un nouvel hiver économique. Ils n’ont donc d’autres choix que de lui faire des concessions, sauf à couler avec elle. En face, la zone euro et le Fonds monétaire international (FMI) sont tout aussi persuadés que le gouvernement d’Alexis Tsipras ne tentera jamais un défaut de paiement - suivi d’un retour à la drachme-, car cela se traduirait par un cataclysme pour l’économie locale et une colère de son peuple qui ne l’a pas élu pour cela.

 
Mais à en croire M. Quatremer, pour qui toute position de gauche critique de l’Europe est une sorte de péché impardonnable, le parti Syriza au pouvoir en Grèce n'agirait comme il le fait que sous l'influence de malheureuses œillères idéologiques:

Que Syriza ait adopté dans les négociations avec ses créanciers une position très idéologique, marquée par une méconnaissance des contraintes diplomatiques et financières européennes et mondiales, n’est pas une surprise. Composée d’environ 45 % d’antieuropéens, cette confédération de plusieurs partis de gauche radicale voit dans le FMI et l’Europe une force d’occupation étrangère qu’il convient de défaire...


Et à l'aveuglement idéologique de la gauche radicale grecque s'opposerait naturellement une autre idéologie tout aussi bornée, celle de l'ultralibéralisme triomphant™ du FMI et de Bruxelles:

[Le FMI] est tout aussi caricatural que Syriza, même s'il a su le dissimuler en militant pour la restructuration de la dette grecque (mais, bien sûr, uniquement pour la partie détenue par les Européens…). De fait, c'est lui, et non la zone euro, qui exige la réforme immédiate de l'intenable système de retraites, l'assouplissement du marché du travail ou le passage de 11 % à 23 % de la TVA sur l'électricité, déjà l'une des plus chères d'Europe. On voit qu'on est là dans la théologie ultralibérale la plus pure (...)


Tellement facile de renvoyer dos-à-dos deux camps, présentés comme les champions de deux idéologies nécessairement vaines et inadaptées! Ensuite, il suffit de se poser en grand seigneur voyant plus haut et plus loin que tout ce petit monde, concluant la discussion avec une suggestion toute innocente: "pourquoi ne pas laisser la Grèce choisir ses priorités à condition qu'elle parvienne à équilibrer son budget?"

Pourquoi pas en effet? Ah, comme tout est simple dans le monde du verbe!

Le douloureux monde réel

Il faut être coupé des réalités comme un journaliste enkysté dans les officines bruxelloises pour croire que l'affaire peut se dénouer avec de courtoises discussions de salon. Pourquoi ne pas laisser la Grèce choisir ses priorités à condition qu'elle parvienne à équilibrer son budget? Parce que dans la phrase précédente l'hypothèse évoquée n'a plus le moindre sens. La Grèce a autant de chance de "parvenir à équilibrer son budget" que les cochons de voler en escadrille. La faute à des décennies de gabegie, amenant la méfiance des citoyens envers l’État, la panique bancaire, et finalement la déroute de l'économie privée.

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Si la Grèce trouve une force de négociation insoupçonnée, c'est qu'elle n'a plus le choix. En plus de la crise dans laquelle le pays se débat depuis des années, en plus de comptes courants dans le rouge début 2015 - hors dette et avant que Syriza n'obtienne le pouvoir - la situation économique grecque s'est nettement détériorée depuis début mai, augmentant encore la vitesse de la chute au fond du précipice.

La "manœuvre zambienne" consistant à regrouper en fin de mois les paiements dus au FMI n'aura guère amélioré l'image du pays auprès des investisseurs, pas plus que la dernière dégradation de sa dette par les agences de notation. Mais s'il y a bien une nouveauté, c'est que les médias ne parviennent plus à cacher les effets de la crise sur le secteur privé.

Les conséquences de la faillite grecque sur les entreprises privées se devinent à travers le poids économique de l’État. Mais il n'y a pas que cela et la déroute d'Athènes affecte même des sociétés sans aucun lien avec le pouvoir, voire sans lien avec le marché intérieur grec.

Ce n'est pas compliqué à comprendre. Les milieux d'affaire détestent l'incertitude et il n'y a pas plus incertain que l'avenir économique de la Grèce en ce moment. Comment signer aujourd'hui une simple transaction commerciale avec une entreprise grecque contre un paiement à 30 ou 60 jours lorsque le pays pourrait faire faillite dans quelques semaines, avec des effets imprévisibles sur les comptes bancaires, les douanes, les infrastructures? Y aura-t-il des coupures de courant? Des manifestations de dockers? De nouvelles taxes extraordinaires à des taux improbables? Des blocages des transactions financières?

Que valent encore les promesses de livraison en pareilles circonstances?

Face à un tel gouffre d'incertitude, l'attitude logique consiste à s'abstenir ou à se prémunir - dans ce dernier cas, en réclamant par exemple des paiements en avance, lesquels ne manquent pas de précipiter encore plus de PME grecques à la faillite faute de trésorerie. Car bien entendu, les banques ne prêtent plus à personne...

Selon l'association grecque du commerce de détail mentionnée par Zerohedge, chaque jour voit disparaître en moyenne 59 entreprises et 613 emplois - lesquels viennent grossir les rangs de chômeurs dont les trois-quarts subissent leur triste situation depuis plus d'un an.

Hors d'un haircut, point de salut

Comment planifier les rentrées de l'État grec sur les prochaines années alors même que l'activité économique s'étiole comme peau de chagrin? Quelles entreprises seront encore là pour collecter la TVA, quel que soit son taux, au bénéfice de l’État? Avec une population de fonctionnaires et de chômeurs tentant de travailler au noir pour survivre, qui va payer les monstrueux impôts indispensables pour verser les salaires de la fonction publique, les prestations sociales des ayant-droits et indemnités de tout ce petit monde, qu'elles soient rabotées ou non? Et ne parlons pas de rembourser le capital des milliards d'euros de dette publique...

Une fois cela compris, la réduction de la dette grecque n'a plus rien d'une hypothèse de travail ; c'est un passage obligé qui s'imposera soit à travers un abandon ("haircut") de l'essentiel des créances, soit à travers une faillite en bonne et due forme qui laissera les créanciers sans rien. Ceux qui imaginent d'autres possibilités se bercent d'illusions ou mentent carrément. La population locale, elle, boira le calice jusqu'à la lie.

Il y a pire: toutes les gesticulations actuelles autour des négociations-de-la-dernière-chance ne servent quasiment à rien. Elles ont pour but de parvenir à décrocher un accord pour "débloquer" les 7,2 milliards d'euros de la dernière tranche du deuxième plan d'aide européen, gelés depuis l'automne dernier. Mais quel journaliste économique osera rappeler que cette manne sera à peine suffisante pour que la Grèce passe l'été? Dès le mois de septembre, il faudra encore un nouveau plan d'aide!

En coulisses, on a déjà commencé à en discuter, à condition bien sûr que l’État grec ne fasse pas défaut avant faute d'accord. Mais la Grèce réelle pourrait prendre tout le monde de vitesse simplement à la faveur d'un effondrement économique total - surprenant tant le gouvernement d'Alexis Tsipras que les créanciers de l’État.

Si le dossier grec est le champ de bataille où s'affrontent les idéologies, ce n'est pas la lutte entre un marxisme mythique contre un ultra-libéralisme fantasmé, mais bien celle de l'utopie politique face à la réalité.