25 janvier 2018

Récits du chômage

Le chômage n'arrive pas qu'aux autres. Mettant à profit ma propre expérience à ce sujet, il m'a paru intéressant de partager avec de nombreuses personnes rencontrées lors de cette période difficile et de rendre compte de leurs témoignages.

Jeunes, vieux, licenciés de fraîche date ou non, personnel en charge de la réinsertion, tous font état d'une réalité dont les médias parlent peu. Elle est pourtant bien là et pour les malheureux jetés dans la précarité, les effets peuvent être ravageurs. Mais avant de réformer les assurances sociales, il faut aussi comprendre où en est réellement le marché du travail...

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Chiffres trompeurs

"Le chômage est bas en Suisse", explique Julien*, qui travaille dans une caisse de chômage, "mais les chiffres sont erronés. La réalité est différente du beau temps permanent sur lequel brodent les médias en brandissant les statistiques macro-économiques. Il existe de multiples façons de tricher pour embellir la situation."

"Par exemple, la loi sur le chômage a changé en 2010 pour réduire la durée d'indemnité de deux ans à environ un an et demi. Cela a eu un effet mécanique sur le taux de chômeurs, puisque ceux qui sortent du chômage ne sont plus comptabilités dans les statistiques, même s'ils pointent à l'aide sociale.
- Mais c'est magique! Il suffit de diminuer la période d'indemnité du chômage pour diminuer le nombre de chômeurs!
- Il faudrait être naïf pour croire qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Moi, je serais politicien, je passerais la durée d'indemnité à un an et ça diminuerait instantanément le taux de chômage d'un tiers. Les médias crieraient au génie. Mais dans la réalité, les chômeurs en fin de droit se déversent dans l'aide sociale, avec une situation encore plus précaire."

"Il y a aussi les stages d'occupation, les cours, les formations..." poursuit Julien. "Ces diverses activités sont financées par le chômage, mais sans qu'il ne lui en coûte grand-chose ; par exemple, la caisse verse la même indemnité à un individu employé dans une cantine industrielle dans le contexte d'un programme de retour à l'employabilité, que s'il restait chez lui. Les cours de remise à niveau en langue sont réellement facturés, en revanche, mais sont aussi relativement bon marché, et s'étendent sur une durée assez longue."

"L'intérêt, c'est que pendant que le demandeur d'emploi se livre à toutes ces activités, il ne compte pas dans les chiffres du chômage. Il est occupé. Et il y a dans le canton [de Vaud], en permanence, des centaines de personnes qui disparaissent ainsi des statistiques."

Ressources humaines

Marcia* raconte comment elle s'est fait licencier. "Un jour de semaine comme un autre, je suis convoquée sans crier gare par les Ressources Humaines (RH). Aucun ordre du jour n'est mentionné. Devant la salle de réunion, trois collègues. L'un d'eux, plus cynique que nous, voit tout de suite clair: On nous convoque à quatre, sans motif, alors qu'on bosse dans des équipes différentes... On va probablement nous dire qu'on est virés."

Les autres restent incrédules, sans réussir à avancer d'autre explication plausible. Le malaise est d'autant plus grand que la société va très bien. Son action bat des records et tout le monde a du travail par-dessus la tête. Alors, pourquoi faire perdre leur emploi aux gens? Mais la réunion survient, interrompant la discussion. Elle confirmera les inquiétudes: le licenciement est prononcé.

"La froide mécanique est lancée" raconte Marcia. "Aucune faute n'est reprochée. La direction a simplement décidé de réduire l'effectif du site. Les victimes recevront une prime liée à l'ancienneté, mais celle-ci est conditionnelle ; elle n'est acquise que si l'employé part sans faire de vagues. Une carotte bien mise en avant pour éviter de traîner l'affaire devant le Tribunal de prud'hommes.
- Et tu n'as pas fait appel à eux alors?
- Bien sûr que non. Personne ne l'a fait. Certains se sont renseignés sur leurs droits mais commencer une période de chômage par un procès n'est pas très engageant. Et même une victoire n'aurait pas évité la recherche d'un nouvel emploi. En fin de compte, ils tiennent le couteau par le manche. Il n'est jamais bon de se fâcher avec son précédent employeur, qui peut être contacté par le suivant au cours du processus de recrutement."

Marcia discute avec un responsable des RH plus loquace qu'à l'accoutumée. Il laisse échapper que les départs "naturels" de l'année représentent juste 10% de l'effectif de la société, à une personne près. "Comme les années précédentes. Il est vrai qu'en licenciant davantage, l'entreprise devrait alors se livrer à un plan social. Celui-ci la soumettrait à diverses contraintes, en plus de verser des primes de départ plus élevées que le deal qui nous a été proposé. Donc les licenciements sont calculés chaque année pour passer juste sous l'écran radar."

"De nombreux postes sont ouverts dans des succursales en Union Européenne ou plus loin encore, avec un descriptif de poste strictement identique à l'emploi que j'occupais. Sans doute le hasard", conclut Marcia avec un sourire grinçant. "En Suisse, à mon niveau hiérarchique, la société n'a plus embauché personne depuis six ans."

Chercheur d'emploi professionnel

Tonio* travaille au sein de la Genève Internationale. Habitué à enchaîner les contrats à durée déterminée, la recherche d'emploi fait partie de son quotidien. Il explique comment le processus de recrutement fonctionne, histoire de briser toute illusion. "Il faut comprendre que les places sont disputées. Très disputées."

"Imaginons qu'un poste soit ouvert, une vraie annonce, pas une fausse pour laquelle le poste est déjà pourvu par piston ou promotion interne. Les responsables du recrutement reçoivent plusieurs centaines de CV, des volumes parfois hallucinants. Dans un premier tri, la plupart sont écartés - des gens qui ont postulé pour beurre, ou dont le profil est vraiment trop éloigné des exigences du poste. Reste encore une centaine de CV potables, des candidats qui pourraient faire le job. Et là, il faut commencer à réfléchir un peu."

Tous les critères sont possibles, tant qu'ils permettent de sélectionner. "Être disponible immédiatement peut être un atout, les RH n'aiment pas attendre. Mais souvent ils écartent les chômeurs identifiés comme tels, en particulier ceux de longue durée." Sinon il y a aussi "l'âge, les qualifications, l'expérience préalable dans le secteur d'activité, le sexe, la présence de divers mots-clés... Les critères sont arbitraires, mais tout le monde s'en fiche. Le but est de réduire la pile par n'importe quel moyen."

Et bien sûr la tâche est finalement accomplie. "Au bout du compte, les RH soumettent au manager une liste de cinq profils préférés, avec une réserve de quelques autres au cas où. Ensuite, c'est à chacun de jouer sa partition en entretien."

"Ce qu'il faut retenir de tout cela", résume Tonio, "c'est que la recherche d'emploi est concurrentielle à un point que les gens n'imaginent même pas. On partait de 100 candidats sérieux sur une annonce ; seulement 5 rencontreront l'employeur. Franchement, les 95 autres auraient aussi bien convenu. Donc, si tu vois une annonce qui te décrit parfaitement - exigences, expérience, caractère, secteur d'activité, que sais-je encore - ne deviens pas dingue si l'entreprise ne daigne même pas te téléphoner. La réalité toute simple, c'est que même si le poste semble fait pour toi, tu n'as que 5% de chances d'arriver à l'entretien."

Des organismes chargés d'accompagner les demandeurs d'emploi corroborent cette description. Les postulations doivent être travaillées pour parvenir à "convertir" 5% d'entre elles en rencontres formelles - une sur vingt, sachant qu'elles ne déboucheront pas toutes, et de loin, sur une promesse d'embauche. Rares sont ceux qui atteignent ce taux.

La vraie concurrence

Un proche me fait part d'un poste aperçu dans le quotidien 24Heures. Bizarrement, l'annonce n'est pas accessible en ligne. Elle ne mentionne qu'une adresse postale. À notre époque, cela paraît incroyable. Même si le descriptif du poste ne colle pas vraiment, je postule par acquis de conscience. Je suis invité à un entretien. Bonne pioche.

Je rencontre le directeur de la branche romande d'une PME alémanique. "Nous cherchons toujours du monde", m'explique-t-il. Malheureusement, il apparaît assez vite que le poste ne convient pas. Tant pis. Mais je profite de l'occasion pour poser la question qui me brûle la langue. "Vous avez publié votre annonce dans le feuillet Carrières de 24 Heures. Version papier uniquement. Pourquoi?
- C'est délibéré. Nous avons essayé plusieurs canaux, divers portails et sites de petites annonces, jobup, etc. mais nous ne trouvions pas les gens que nous souhaitions.
- Comment cela?
- Trop de réponses, trop de n'importe quoi. À chaque fois, nous recevions plusieurs centaines de dossiers candidats. Des postulations venues de l'Europe entière. Portugal, Grèce, Espagne, France... Traiter et filtrer tout cela était infernal. Moi, je veux quelqu'un qui connaisse la région et s'y déplace, qui puisse rencontrer nos partenaires industriels.
- Quelqu'un qui lirait la version papier de 24Heures...
- Exactement. Quelqu'un qui habite sur place."

Méditant sur ces propos, je quitte l'entretien en ayant pour la première fois un aperçu de la concurrence à laquelle est confrontée le demandeur d'emploi helvétique.

Sous-enchère salariale

Les ORP disposent de leurs propres bases de données où les employeurs potentiels peuvent directement publier leurs offres d'emploi. Pourquoi s'embêter à passer par de coûteux portails spécialisés lorsque l'administration propose le même service, gratuitement? Ce que les candidats ignorent, en revanche, c'est que la fiche d'emploi remplie par l'employeur contient plus de champs que ce qu'ils voient sur le site officiel, pour des raisons de statistiques ou de contextualisation. Parmi ces champs se trouve le salaire estimé pour le poste. Et on assiste à de drôles de choses.

"Le phénomène est relativement nouveau", explique Pierre*, informaticien dans l'administration. "Disons, quelques années tout au plus. Mais il prend rapidement de l'ampleur. Des sociétés ont publié des offres d'emploi avec un niveau de salaire très inférieur à ce qui se faisait jusque-là pour ce genre de poste. Vraiment. Pas un salaire annuel en bas de la fourchette, comme on pourrait l'imaginer pour un junior, mais quelque chose de totalement hors-cadre, des dizaines de milliers de francs de moins que l'intervalle habituel."

Mais il y a pire. "Bien entendu, cela a suscité de nombreux débats à l'interne. Certains conseillers ont jugé bon de contacter des entreprises concernées pour les avertir: Monsieur, nous avons vu votre annonce, je dois vous prévenir que le niveau de salaire que vous proposez n'est pas dans la moyenne de la rémunération pour ce genre d'activité dans votre branche...
- Et alors?
- Et alors? Les gens au bout du fil ont poliment pris note de leur remarque, et répondu qu'il n'était pas question de changer quoi que ce soit. En gros, les recruteurs s'en fichent. À partir du moment où ils reçoivent des profils convenables et acceptant le salaire proposé, de leur point de vue, il n'y a pas de problème."

Chasse aux jeunes, chasse aux vieux

Les jeunes galèrent. Suivant l'exemple de la France, ils doivent enchaîner des emplois bidons et des missions payées à coup de lance-pierre avant de parvenir, de plus en plus tard, à décrocher une position stable. Les entreprises hésitent rarement à profiter de la situation, se disant que le jeune pourra compter sur sa famille en cas de coup dur. Un jeune trouvera facilement un emploi - un emploi peut-être minable et sans rapport avec ses qualifications, mais un emploi tout de même.

Les choses sont différentes pour les gens plus âgés, une frontière franchie de plus en plus tôt. Avant le problème n'apparaissait que vers le milieu de la cinquantaine, maintenant il intervient à la fin de la quarantaine. Les ateliers de formation de retour à l'emploi débordent littéralement de travailleurs plus âgés qui s'épuisent à retrouver un emploi, la plupart du temps sans succès. Mais le marché du travail n'a aucune pitié. Pour chaque poste, parmi les innombrables candidatures, les RH privilégient quasiment toujours les postulants plus jeunes. Question d'image et de dynamisme. Alors, pour avoir une chance, il faut lâcher du lest. Beaucoup de lest.

Olga*, experte en conseil de carrière, confirme: "la Suisse est pleine de cadres dans la quarantaine qui s'imaginent les rois du pétrole et pensent qu'ils peuvent réclamer des rémunérations princières en changeant de poste. Au chômage, en abordant la recherche d'emploi de cette façon, la catastrophe est assurée. Ils doivent réaligner rapidement leurs exigences. C'est mon job de leur faire comprendre qu'ils doivent s'attendre à une baisse de 30% de leur niveau de vie, au minimum, lorsqu'ils essayent de se trouver un nouvel emploi."

Jeanne*, employée depuis trente ans dans une grande entreprise, explique le changement de paradigme. "Il n'y a tout simplement plus de respect de l'employé en Suisse. Avant, un licenciement était un traumatisme pour les deux parties, le signe d'un échec, un peu comme un divorce. Mais depuis quelques années ce sentiment a disparu. Les salariés ne sont plus qu'une variable d'ajustement. Le nombre de licenciements sans faute ni raison économique explose. Plus personne n'a la moindre certitude, même s'il fait bien son travail. Cela me terrifie."

Conclusion: une transformation silencieuse, mais violente, du marché du travail

Ces rencontres m'ont beaucoup appris. Auparavant, je pensais comme bien des gens sans doute que la recherche d'emploi n'était qu'une question de volonté. Avec un peu de persévérance, le poste serait au bout du chemin. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Précipitée par des délocalisations, la recherche d'emploi est un processus long, compliqué, et, disons-le, franchement injuste.

En Suisse, les dés sont pipés. Le chômeur local affronte une concurrence venue d'Europe entière. Des gens persuadés que la Suisse va mieux que leur pays d'origine - ce n'est pas difficile - et qui tentent sans relâche de rejoindre l'eldorado helvétique. Ils sont favorisés en cela par une législation qui les met sur un pied d'égalité avec les autochtones, lesquels se retrouvent vulnérables.

Le résultat se concrétise sous la forme d'une furieuse sous-enchère salariale. Si un poste vacant reste en Suisse, il y aura toujours un Européen pour essayer de le reprendre à des conditions défiant toute concurrence. Les Suisses doivent s'aligner par le bas alors qu'ils sont écrasés par le coût de la vie, les loyers et l'assurance-maladie - des contraintes que les frontaliers évitent, ou que les étrangers découvrent après coup une fois le contrat signé. Mais même dans ce cas, les mécanismes sociaux financés par les Suisses pourront toujours leur venir en aide.

Pour les employeurs, au contraire, la situation est idéale: ils ont à disposition un bassin de 500 millions d'habitants où piocher pratiquement au prix qu'ils veulent. La préférence cantonale est une vaste plaisanterie. La situation les rend terriblement exigeants. Ils ne tolèrent pas la plus petite variation par rapport au portrait de leur candidat idéal et n'hésitent pas à annuler entièrement un processus de recrutement s'ils n'ont pas déniché la perle rare. Plus besoin non plus de dépenser de l'argent dans des notions surannées comme la formation continue ; il suffit de licencier et de remplacer.

Beaucoup de Suisses pensent que le chômage ne les concerne pas. S'ils ont la chance d'avoir raison, grand bien leur fasse. Les autres auront la stupeur de découvrir une jungle d'où ils ne sortiront pas indemnes, dans l'hypothèse heureuse où ils ne finissent pas à l'aide sociale. Mais tant que la Suisse reste ouverte aux quatre vents, correspondant aux souhaits de l'alliance sacrée entre les administrateurs de grands groupes et les politiciens mondialistes, il y a peu de chance que les choses changent. Et chacun risque de le comprendre dans une période où il subira cette situation de plein fouet.

*: Prénom fictif.

06 décembre 2017

La fièvre du Bitcoin

La récente flambée du Bitcoin fascine le grand public. Est-ce une bulle, ou l'amorce de quelque chose d'autre?

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Le Bitcoin en cinq minutes

Précisons d'emblée: cinq minutes ne suffiront pas à expliquer le Bitcoin - mais tentons tout de même.

Le Bitcoin est une information pure, suivant une approche inventée en 2008 par le mythique Satoshi Nakamoto - un individu dont l'identité réelle est inconnue - et publiée en 2009. Pour simplifier, chaque Bitcoin est unique et représente une sorte de solution à un problème mathématique. Trouver de nouveaux Bitcoins est de plus en plus difficile et implique une puissance de calcul croissante. De par la définition de son modèle, le nombre de Bitcoins total est limité à 21 millions d'unités. Les transactions en Bitcoin suivent la technologie Blockchain, qui garantit l'intégrité des échanges entre utilisateurs, ainsi que leur anonymat.

Pendant les premières années le Bitcoin fut considéré comme une étrange curiosité engendrée par Internet. Pour être dans le vent, certains sites acceptèrent d'autant plus facilement le Bitcoin comme moyen de paiement qu'il était ultra-confidentiel. D'autres utilisateurs, pas toujours bien intentionnés, comprirent vite son utilité en tant qu'anonymiseur de transaction. Le Bitcoin devint le mode opératoire de tous les malfrats ayant décidé pour de multiples raisons de vivre en marge du système - les Anonymous, les hackers, les réseaux mafieux et de nombreux rebelles. Le Bitcoin n'avait pas bonne réputation en ce temps-là, mais la plupart de ceux qui s'intéressaient à ce nouvel écosystème économique restaient capables de faire la distinction entre le concept et son utilisation.

Au fil du temps, le Bitcoin se répandit et prit progressivement de la valeur. Des gens se mirent à utiliser le Bitcoin non plus comme intermédiaire de paiement dans une transaction, mais pour le thésauriser, soit dans une perspective de spéculation, soit pour protéger leurs économies.

Tous les plafonds ont été crevés, 1, 10, 100, 1'000 et 10'000 dollars, les uns après les autres, et de plus en plus vite. En Octobre, le Bitcoin valait 3'000 dollars. Il en vaut désormais le triple. La progression est fulgurante. La valeur totale du Bitcoin dépasse 200 milliards de dollars - un petit poisson dans l'univers des monnaies, mais une belle bête tout de même. L'agitation s'empare des places financières, des régulateurs et des politiciens, qui n'hésitent pas à livrer leur prêt-à-penser au grand public. Assistons-nous à une bulle spéculative? Le Bitcoin est-il promis à l'effondrement?

Panique à bord

La flambée du Bitcoin a provoqué de nombreuses réactions de l'establishment politico-économique. Tous hurlent à la bulle d'une seule voix:

Trop "volatile", sans "fondement" et "dangereuse": plusieurs économistes de renom sont montés au créneau ces derniers jours contre la flambée du Bitcoin, décrite comme une "bulle spéculative" susceptible d'"imploser". Sans enrayer - pour l'instant - le phénomène. (...)

Pour certains prix Nobel d'économie, la réponse est toute vue: cette crypto-monnaie va "s'effondrer", et ses adeptes vont s'en mordre les doigts.

"C'est une bulle qui va donner à beaucoup de monde beaucoup de moments très excitants tant qu'elle montera, puis qui va redescendre", a mis en garde mercredi Joseph Stiglitz, prix Nobel 2001, sur le plateau de Bloomberg TV.

Le Bitcoin "ne sert aucune fonction socialement utile" et ne réussit "qu'en raison de son potentiel de contournement, du déficit de surveillance": "il me semble que le Bitcoin devrait être interdit", a ajouté l'économiste américain. (...)

D'autres économistes de renom ont mis en garde contre les dangers et les dérives liés aux monnaies virtuelles, à l'image du prix Nobel 2008 Paul Krugman, qui avait comparé dès 2013 le Bitcoin au "mal", ou de Robert Shiller, spécialiste des bulles financières.

"L'enthousiasme pour le Bitcoin est disproportionné par rapport à son application immédiate", a estimé ce professeur à l'université de Yale, lui aussi titulaire d'un Nobel (2013). "C'est l'exemple même d'une bulle spéculative", a-t-il ajouté.


Les avis sont visiblement extrêmes et dénués d'humilité. L'aversion pour le Bitcoin est palpable, et se traduit d'ailleurs par des postures incohérentes. Par exemple, quel besoin d'appeler à l'interdiction si le Bitcoin est l'objet d'une bulle spéculative? Il suffit d'attendre que la bulle éclate et les vilains spéculateurs resteront sur le carreau, puni par là où ils ont péché, ce qui aura le deuxième avantage de sceller la réputation des crypto-monnaies pour longtemps. Si tous ces gens ont raison, laisser faire l'offre et la demande est probablement le meilleur moyen de donner la leçon. Mais s'ils ont tort?

Le Bitcoin suit en ce moment une courbe exponentielle. Deux explications sont possibles: soit c'est une bulle, soit ce n'en est pas une. Et les deux hypothèses donnent le vertige.

Comprendre la révolution du Bitcoin

Pour des raisons de définition autant que de taxation, de nombreux individus ont cherché à classifier le Bitcoin. Est-ce une monnaie, comme le dollar? Une ressource, comme un arpent de terre? Un droit de propriété sur l'ensemble de la crypto-monnaie, comme une sorte d'action? On peut discuter à l'infini des mérites de chaque approche. Pour ma part, je me contenterai de le qualifier d'or numérique. Car à travers de nombreux aspects le Bitcoin est similaire à l'or, jusque dans le rôle de valeur-refuge qu'il acquiert aujourd'hui - et qui fait exploser ses cours.

La monnaie est un moyen d'échange. Elle n'a de valeur que par convention sociale, éventuellement appuyée de l'autorité de l'État local. À travers les époques et les régions du monde, des peuples ont utilisé comme monnaie des coquillages, des lingots de métal, des pièces d'or ou du papier imprimé. Aujourd'hui, bien que nous ayons encore quelques billets avec nous, la monnaie est essentiellement électronique. Et sans le moindre sous-jacent. Depuis la fin du système monétaire de Bretton Woods, les monnaies se sont progressivement muées en simples papiers, échangeables contre d'autres papiers. Aucune banque centrale n'est plus capable de garantir une parité d'échange fixe entre sa monnaie et la moindre ressource physique dotée de valeur.

Ainsi, les déclarations de gens dénigrant le Bitcoin au prétexte "qu'il ne repose sur rien" sont piquantes d'ironie. Les mêmes personnes utilisent chaque jour des paiements dématérialisés avec des monnaies qui ne sont elles-mêmes adossées à rien. Les monnaies que nous avons sur nos comptes en banque, dans nos plans d'épargne et nos portefeuilles sont tout aussi virtuelles que le Bitcoin, si ce n'est le joli motif imprimé des billets.

Les différences fondamentales entre le Bitcoin et n'importe quelle monnaie habituelle sont que le Bitcoin est disponible en quantité finie, décentralisé et, à ce jour, non manipulable. Il ne peut pas y avoir de plan de relance en Bitcoin. De Quantitative Easing en Bitcoin. De planche à billet en Bitcoin. Il n'y a pas de Banquier Central du Bitcoin. Le nombre de Bitcoins possibles est fini - 21 millions d'unité, pas plus. Le Bitcoin ne repose sur aucun actif tangible comme le pétrole, l'or ou l'activité économique, mais en retour il est à l'abri de toute manipulation de la valeur de ces actifs.

Les keynésiens, les étatistes, les interventionnistes souhaitent tous jouer avec la monnaie pour servir leurs objectifs idéologiques du moment: éponger la dette avec de l'argent frais, occuper le terrain médiatique en finançant de grands travaux inutiles, ou simplement arroser leur clientèle électorale. Pour eux le Bitcoin représente un cauchemar: une monnaie cryptée, anonyme et hors de contrôle, attirant désormais l'intérêt du grand public. Ce n'est pas pour rien que les pics de transactions en Bitcoins ont été enregistrés dans les pays où les gouvernements trichent le plus avec la monnaie, comme le Zimbabwe ou le Venezuela.

Le Bitcoin est intimement lié à Internet, ce qui en fait une ressource internationale, transfrontalière, décentralisée et extraordinairement robuste. Par certains aspects il est même un meilleur refuge que l'or, qui a le défaut d'être une ressource physique facilement contrôlée, taxée et confisquée.

Bulle ou pas bulle?

Il y a plusieurs attitudes face à la montée du Bitcoin. Ceux qui hurlent avec les loups et crient à la bulle - bien qu'aucune annonce apocalyptique n'ait fait baisser les cours plus de quelques heures, et qu'aucun scandale particulier ne frappe la crypto-monnaie. Et ceux qui pensent que nous n'en sommes qu'au début.

Bien sûr, malgré ses quasiment dix ans d'âge, on peut toujours s'effrayer qu'un jour un mathématicien finisse par trouver une faille dans le Bitcoin et que le système s'effondre. De par sa nature informatique, le Bitcoin est plus facile à dérober qu'un lingot de métal enfermé dans un coffre ; des cambriolages numériques et des escroqueries ont eu lieu et d'autres surviendront. Même sans cela, il y aura encore des crises, des pics et des effondrements. Et pour finir, même dans le monde de la crypto-monnaie, le Bitcoin n'est pas seul. Il est en concurrence avec des challengers qui apportent chacun leur variation vis-à-vis du modèle initial. Bien malin qui peut dire qui l'emportera sur le long terme.

Mais que ce soit Bitcoin ou une autre, l'avenir s'ouvre pour les crypto-monnaies - un refuge de valeur à l'abri de la voracité des gouvernements, des dérives du système bancaire et de la monnaie papier, et qui leur survivra.

17 novembre 2017

L'optimisation fiscale est un devoir.

Par les temps qui courent, certaines vérités n'ont pas bonne presse - et pour l'optimisation fiscale, ce n'est rien de le dire. Le scandale des Paradise Papers s'étale dans les médias. La masse d'information en question est de belle taille, totalisant 13,5 millions de documents. Cette énième fuite de donnée est donc l'occasion de se livrer à une harangue inouïe contre les techniques d'optimisation fiscale, et de chauffer à blanc l'opinion publique contre les sales riches et puissants qui s'adonnent à de telles pratiques.

Ce déferlement d'accusations caractérisées est surtout une manifestation stupéfiante d'hypocrisie, non seulement de la part des donneurs de leçon habituels, mais même du grand public qui s'adonne sans vergogne à cette nouvelle version contemporaine des deux minutes de haine.

Précisons également que nous parlons ici d'optimisation fiscale, c'est-à-dire de façons certes compliquées mais parfaitement légales pour diminuer ou annuler la facture due aux impôts de tel ou tel pays, et non de fraude fiscale, qui implique l'utilisation de faux documents et qui est lourdement punie par la loi.

Revenons aux Paradise Papers. Citant Wikipédia, les journalistes du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ pour International Consortium for Investigative Journalism) disposent donc de:

  • 6,8 millions de documents internes, de 1950 à 2016, du cabinet d’avocats Appleby et sa spin-off Estera, présent dans une dizaine de paradis fiscaux. La fuite contient notamment la base de données des clients d'Appleby de 1993 à 2014, où figurent les noms de 120 000 personnes et entreprises, ainsi que des documents sur 25 000 entreprises offshore ;

  • 6,2 millions de documents issus des registres confidentiels des sociétés de dix-neuf paradis fiscaux : Antigua-et-Barbuda, Aruba, Bahamas, Barbade, Bermudes, Dominique, Grenade, îles Caïmans, îles Cook, îles Marshall, Labuan, Liban, Malte, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Samoa, Trinité-et-Tobago, Vanuatu ;

  • 566 000 documents internes du cabinet Asiaciti Trust, basé à Singapour.

Les journalistes internationaux s'empressent donc de lâcher en pâture au grand public les noms d'individus célèbres repérés dans les fichiers. Il y a de nombreux ressortissants de chaque pays, mais nous nous contenterons pour les besoins de cet exemple des individus mis en avant par la RTS.

Riches, puissants, et... économes

Les nombreux clients du cabinet Appleby - qui ne constituent pas toutes les richesses du monde mais représentent clairement un bon échantillon - cherchent à réduire la facture à travers les montages financiers les plus divers.

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Apple a ainsi choisi l'île de Jersey pour réduire son taux d'imposition lorsque ses montages en Irlande ont été pointés du doigt il y a trois ans, ont rapporté plusieurs médias. Apple - et d'autres multinationales - a alors jeté son dévolu sur Jersey, dépendance de la Couronne britannique, qui n'impose pas les entreprises. Nike passe quant à lui par les Pays-Bas pour éviter l'impôt. Deux sociétés de l'équipementier américain basées au Pays-Bas concentrent tous les revenus européens de Nike. Il ne paie ainsi que 2% d'impôt sur les bénéfices contre 25% pour la moyenne des entreprises européennes.

Les personnes physiques ne sont pas en reste. Le milliardaire Bernard Arnault aurait eu recours au cabinet Appleby pour son yacht, le Symphony, de 101 mètres de long pour une valeur de plus de 130 millions d'euros. Acquis par le biais d'une société offshore située à Malte, le navire battant pavillon des îles Caïman aurait ainsi bénéficié d'un rabais sur le coût de la TVA.

Même chose pour Lewis Hamilton. Le champion de F1 serait passé par l'île de Man pour économiser 4 millions d'euros de TVA lors de l'achat d'un nouveau jet privé, en jouant d'une disposition européenne donnant aux entreprises la possibilité de déduire la TVA sur leurs achats professionnels.

Parmi tout ce beau linge on remarque aussi la reine d'Angleterre, le réalisateur Jean-Jacques Annaud ou, en Suisse, la présidente des CFF Monika Ribar.

Optimisez, c'est bien naturel

S'il y a bien une chose que les Paradise Papers nous enseignent, c'est qu'il n'existe apparemment pas de niveau de richesse à partir duquel la fiscalité soit considérée comme sans importance. Comment s'en étonner, alors que la plupart des systèmes fiscaux mettent l'accent sur la "progressivité" de l'impôt? Les individus richissimes sont ponctionnés - ou plutôt devraient l'être - avec une extrême vigueur, mais ripostent en utilisant les considérables moyens à leur disposition pour se faire aider des meilleurs experts.

L'échelle est différente mais, ce faisant, les riches et les puissants ne se distinguent pas du moindre quidam qui, lui aussi et à son échelle, fait exactement... La même chose.

Que le premier Suisse qui n'a jamais pris soin de faire le plein du meilleur côté d'une frontière leur jette la première pierre.

Qui renonce délibérément à employer telle ou telle abattement, telle ou telle déduction, telle ou telle niche pour éviter l'impôt? Qui paye plus que le strict minimum prévu par la loi? Personne. Bien sûr, comme dans tout, certains sont plus doués que d'autres ou mieux informés que d'autres lorsqu'il s'agit d'amoindrir la douloureuse ; et les plus combatifs sont probablement ceux pour qui les montants en jeu sont les plus importants, car une utilisation intelligente de la complexité fiscale leur permet d'économiser de véritables fortunes. Cela vaut tant pour les personnes physiques que morales.

Extrapolez à la catégorie des super-riches, rajoutez un vol de données massif qui atterrissent entre les mains des journalistes, et vous obtenez les Paradise Papers.

Le bal des hypocrites

Les nombreux foyers exemptés d'impôt sont sans doute les seuls à pouvoir s'estimer floués, imaginant que l'argent qui échappe à l'impôt leur reviendrait sous une forme ou une autre. C'est évidemment une illusion, puisque l'optimisation fiscale ne fait rien disparaître, mais change seulement la façon dont l'argent circule. Si Lewis Hamilton s'évite de payer 4 millions d'euros de TVA en achetant un jet privé, il ne va probablement pas remplir sa piscine de billets à la place, mais plutôt s'offrir quelques jolies voitures de sport pour se rendre à l'aérodrome, ce qui fera plaisir aux ouvriers qui les fabriquent. Et s'il avait été obligé de payer 4 millions d'euros de TVA en achetant un jet privé, peut-être qu'il ne l'aurait pas acheté du tout, et le gouvernement concerné n'aurait pas reçu un euro de plus.

Nous avons évoqué que tous ceux qui payent des impôts se livrent, à leur niveau, à l'optimisation fiscale. La plupart ne s'en vantent pas. Mais la chose devient particulièrement amusante lorsque ce sont de richissimes individus, donneurs de leçons devant l'éternel, qui se retrouvent piégés dans les Paradise Papers. C'est ainsi le cas de Bono, le chanteur de U2, dont l'engagement constant a failli faire éclater le groupe. Ici, Bono s'est fait prendre la main dans le sac et aurait même enfreint les limites de la légalité:

Selon les "Paradise Papers", le rocker irlandais serait actionnaire d'une entreprise maltaise qui aurait elle-même investi dans un centre commercial en Lituanie, via une holding lituanienne accusée d'avoir recouru à des techniques d'optimisation fiscale illégales.


Bien entendu, Bono clame son innocence dans un communiqué transmis à la BBC et au journal britannique The Guardian - une facilité dont n'ont pu bénéficier tous les gens livrés sans procès à la vindicte populaire. Le chanteur de U2 affirme "qu'il avait obtenu l'assurance de la part des dirigeants de l'entreprise que celle-ci respectait totalement ses obligations fiscales". Auraient-ils enfreint la loi par pure perversité, contre les intérêts honnêtes et respectables du chanteur? Il tient peut-être là le thème d'un titre de son prochain album...

Les politiciens se font fort de relayer l'indignation populaire attisée par les médias dans des buts électoralistes, mais c'est sans doute la plus grande hypocrisie du dossier, car ils sont à l'origine de la plupart des mécanismes d'optimisation fiscale. Et chacun les utilise pour préserver son pouvoir d'achat.

L'optimisation fiscale est fille de la complexité fiscale, loin de la Flat Tax réelle préconisée par les libéraux. Dans nombre de pays, peu de choses sont plus complexes que la fiscalité - et, partout, cette complexité est le résultat de l'action des politiciens au pouvoir. Quoi qu'ils clament, personne ne veut réellement simplifier le système. La complexité fiscale est le pain et le vin de la carrière des politiciens professionnels, permettant de favoriser les groupes amis, de renvoyer l'ascenseur à des soutiens ou des lobbies ayant favorisé l'élection du candidat, lorsqu'ils n'en profitent pas directement eux-mêmes. On ne sera pas surpris d'apprendre qu'en France les journalistes profitent de généreux abattements.

Les Paradise Papers mettent l'accent sur l'optimisation fiscale transfrontalière mais le principe est le même. Tout le monde prétend lutter contre l'évasion fiscale mais aménage discrètement - même avec des gouvernements de gauche - des zones d'accueil pour les fonds étrangers, comme Jersey, Monaco, les îles Vierges britanniques, le Delaware ou le Luxembourg... Dont le président Jean-Claude Junker devint en 2013 Président de la Commission européenne. Et il y a encore des gens pour croire que l'optimisation fiscale s'arrêtera un jour!

En fin de compte, l'optimisation fiscale est naturelle, répandue, et entretenue même par la classe politique qui prétend lutter contre elle. Il serait bon de libérer les peuples de cette culpabilité inutile, et de mettre les politiciens face à leurs contradictions.

16 décembre 2016

Inde: traque fiscale sans limite

Il y a un mois, l'Inde se lançait par le biais de son Premier Ministre Narendra Modi dans une expérimentation grandeur nature sur une population d'environ 1,3 milliards d'habitants en supprimant l'essentiel de l'argent liquide du jour au lendemain.

Narendramodipic.jpgLa nouvelle fut assez peu traitée par les médias. Peut-être que la modification radicale du mode de vie d'un septième de la population de la planète n'était pas suffisante pour intéresser le grand public - à moins qu'il n'ait s'agit d'une forme de prudence tardive au moment de vérifier en pratique les théories que nos économistes défendent avec enthousiasme.

Le Chaos au quotidien

Quoiqu'il en soit, "l'expérience" - appelons-là ainsi - se poursuit. Dans un des rares articles sur le sujet remontant au 6 décembre, la Tribune de Genève fait preuve de compréhension: "le plan était presque parfait", explique-t-elle.

[Début novembre], les billets de 500 et 1000 roupies (7 et 14 francs), soit 86% du papier-monnaie et les devises préférées de ceux qui fraudent le fisc, sont devenus sans valeur. (...) Un mois plus tard cependant, le stratagème montre déjà des signes de faiblesse. Il serait même en train d’échouer, à en croire les témoignages de patrons.

 
Échouer à quoi? À combattre la corruption, le prétexte officiel délivré par M. Modi. Mais cette explication était cousue de fil blanc dès le début, dès que des réserves de nouveau cash furent mises à disposition spécifiquement pour les agents du gouvernement afin qu'ils puissent recycler leurs anciens billets en nouveaux sans limite et sans contrôle. Moralité, la corruption des fonctionnaires est repartie de plus belle:

Quelques jours après l’annonce, [un chef d'entreprise] reçoit la visite de fonctionnaires qui demandent leurs pots-de-vin habituels, le prix à payer pour gérer son usine à l’abri des tracas administratifs. Ses interlocuteurs acceptent sans hésiter les vieilles coupures.


De nouvelles astuces font leur apparition, comme l'utilisation d'agriculteurs comme intermédiaires pour changer les billets. Pléthoriques et disposant d'employés encore plus pauvres, trop médiocres pour attirer l'attention des autorités, ils représentent la masse humaine idéale pour de longues heures de queue devant les banques. La classe moyenne utilise aussi les inférieurs qu'elle a à disposition - chauffeurs, cuisinières et autre sans-noms dont le mépris est habituellement une marque de statut - pour recycler ses anciennes liasses de billets.

Si elle aura probablement un effet négatif sur la corruption qu'elle prétendait combattre, la manœuvre déroutante du Premier Ministre Narendra Modi a d'autres conséquences délétères. On ne peut pas retirer des centaines de millions de personnes de leurs emplois réguliers pour leur faire faire la queue devant les banques sans effet sur l'économie ; de fait, la croissance indienne est en train de chuter, et avec elle les revenus fiscaux de l'État. "Dans le bâtiment, le textile, l’agriculture, les ouvriers qui touchent leur salaire en liquide ne sont plus payés", explique le quotidien.

Confiscation en masse d'or et d'argent

Quelques phrases lâchées avec légèreté ne traduisent évidemment pas le sentiment d'abandon et de frustration des centaines de millions d'Indiens jetés dans la précarité par la décision de leur gouvernement, d'autant plus que la situation n'a rien de transitoire. Dans le meilleur des cas, il faudra des mois avant que les nouvelles coupures ne soient disponibles en quantité suffisante.

Avide de traquer toute richesse non déclarée, le gouvernement indien se tourne désormais contre la possession de métal précieux ou équivalent. Une "clarification" du gouvernement fait état des nouvelles règles en vigueur: 500 grammes d'or par femme mariée dans un foyer, 250 grammes par femme non mariée et 100 grammes par homme. Les bijoux acquis à travers un héritage ne sont pas concernés... à condition de pouvoir prouver leur origine.

Sur Bloomberg un Indien, Mihir Sharma, confirme ce dont chacun se doute: le gouvernement indien lance des raids directement dans les domiciles pour s'approprier l'or qu'il trouve. Mais l'officier en charge des recherches n'a pas l'obligation de s'emparer de tout or dépassant le volume de possession légale ; il peut tout aussi bien décider de fermer les yeux - contre une grosse somme, cela va sans dire. Comme le résume M. Sharma, les officiers des services fiscaux indiens "viennent de gagner à la loterie."

Une société où la mafia fiscale du gouvernement peut débarquer chez vous à tout moment pour taxer ce qu'elle trouve selon des règles changeant d'un jour à l'autre? Quelle stimulante perspective! Jayant Bhandari de Acting-Man.com explique les conséquences immédiates:

De lourdes taxes et des pénalités seront infligées à ceux qui ne peuvent prouver la provenance de leur or. (...) D'énormes pots-de-vin devront être payés.

Les gens sains d'esprit s'empressent de vider leurs coffres bancaires La conséquence secondaire sera une forte augmentation des crimes non signalés, les victimes d'un vol ayant peur d'aller à la police de crainte de faire face aux questions des autorités fiscales. Dans le même temps, le marché de l'or est devenu souterrain et les volumes en jeu ont apparemment augmenté.

La route de la servitude

En attendant, l'économie indienne décroche fortement comme en témoignent divers indicateurs tant au niveau macro-économique qu'au niveau anecdotique. Les ventes de voitures neuves s'effondrent. Le manque de cash pousse les Indiens à des formes alternatives de paiement comme le crédit informel, voire le retour au troc.

Et que fait la Roupie, en attendant? Elle monte - l'effet étonnant du passage sous l'écran radar de la plus grande partie de la masse monétaire. Moins de monnaie en circulation signifie plus de pouvoir d'achat pour les heureux veinards qui en disposent. Mais cela signifie aussi que les produits indiens deviennent plus chers à l'étranger, brisant le principal avantage compétitif de cette région du monde. Le tissu socio-économique indien n'a pas fini de se déchirer sous les assauts des stratégies "originales" de M. Modi.

De proche en proche les problèmes commencent évidemment à rejaillir sur la sacro-sainte classe moyenne, les quelques 300 millions d'Indiens avec le mode de vie d'un pays émergent. L'effondrement de l'activité économique des couches les plus pauvres ne pouvait pas rester sans conséquences sur le reste de la société indienne.

Plusieurs connaisseurs de l'Inde d'aujourd'hui estiment que face au désastre provoqué par ses propres décisions, Narendra Modi poussera le pays encore plus loin dans un nationalisme aveugle afin de préserver son pouvoir, peut-être à l'aide d'une guerre.

La décision soudaine et brutale de retirer la plus grande partie de la monnaie en circulation n'a pas fini d'avoir des conséquences pour l'énorme proportion de l'humanité vivant en Inde. La décision semble mauvaise, absurde, poursuivie en dépit du bon sens et n'augure rien de bon. On ne sera donc pas surpris d'apprendre que le Venezuela de Maduro emboîte le pas à l'Inde, en attendant les prochains pays.

20 novembre 2016

Comment ruiner un pays en quelques jours

Comment détruire les maigres économies de centaines de millions de personnes parmi les plus vulnérables et saboter à long terme la prospérité de son pays d'un trait de plume? Ce "double exploit" vient d'être accompli en Inde grâce à son Premier Ministre Narendra Modi il y a deux semaines, prenant une décision dont la portée historique pourra se mesurer au travers de la crise que traverse désormais le pays.

Fait du prince et guerre contre le cash

inde,narendra modi,monnaie,criseLe 8 novembre, le Premier Ministre Modi annonce à la surprise générale que quatre heures plus tard, l'essentiel du cash de la septième économie mondiale deviendra sans valeur. Qualifiant la manœuvre de "démonétisation", il déclare que les devises les plus utilisées dans le pays, les coupures de 500 et 1'000 roupies (7 et 14 euros environ) sont retirées. Ces billets avec la dénomination la plus élevée représentent 86% de la monnaie en circulation.

Les Indiens sont dès lors "invités" à échanger leurs devises dans les banques jusqu'à la fin décembre contre de nouvelles devises de 500 et de 2'000 roupies - mais seulement à concurrence de 4'500 roupies, soit environ 62 euros. Il n'y a pas de limite au montant qu'il est possible de déposer sur des comptes bancaires mais le gouvernement a averti les autorités fiscales qu'il lancerait une enquête contre tous les dépôts de plus 250'000 roupies (soit 3'460 euros). Dépasser ce montant oblige le dépositaire à apporter la preuve que les taxes ont été convenablement payées, au risque de se les voir infliger à nouveau assorties d'une amende de 200% de leur montant. Dans la plupart des cas, cela revient à l'intégralité de la somme déposée.

M. Modi indiqua qu'il ne faisait que concrétiser sa promesse de campagne de "s'attaquer à la corruption et à l'évasion fiscale". Certains journalistes occidentaux applaudirent une démarche "volontariste" et "courageuse", mais les couches les plus pauvres de la population indienne frappées de plein fouet par cette décision, qui avaient voté pour Modi en croyant que leur situation s'améliorerait, ne sont peut-être pas du même avis.

Le désastre en pratique

Il ne fallut pas longtemps pour que la décision surprise du Premier Ministre ne jette le pays dans la confusion. De longues files se formèrent devant les banques et perdurent encore aujourd'hui. Pour les centaines de millions d'Indiens touchés, entre se rendre à son travail de boulanger ou de livreur ou renoncer pour faire la queue et essayer de sauver son épargne, le choix fut vite fait - paralysant l'entier de l'économie.

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Les veinards réussissant à atteindre le guichet d'une banque purent donc découvrir qu'il n'y avait pas une queue, mais trois. La première permet d'obtenir un formulaire où l'individu doit indiquer son nom et son adresse, les détails de sa carte d'identité, son numéro de téléphone portable éventuel et les numéros de série de tous les billets qu'il souhaite échanger.

Muni de son formulaire rempli et d'une photocopie de sa carte d'identité, il peut alors se présenter au deuxième guichet où un tampon officiel est apposé sur le document après vérification. Le document tamponné permet de se rendre à un troisième guichet où les billets indiqués sont enfin échangés. La bureaucratie dans toute sa splendeur. Hors de toute file d'attente le processus prend difficilement moins de deux heures.

Il faut quelques chiffres pour comprendre l'ampleur de la réforme lancée par Modi sans préparation ni calcul. La moitié des citoyens indiens ne dispose pas d'un compte bancaire, et un quart d'entre eux n'a même pas de carte d'identité. 38% des adultes ne savent pas lire. Ces gens-là, les plus pauvres que compte le pays, sont frappés de plein fouet par cette réforme. Ils ne disposent d'aucun moyen de convertir leur argent, pas plus que tous ceux qui sont âgés, handicapés, malades ou incapables de se déplacer - la démarche de conversion des billets impliquant de venir en personne.

Les nouvelles devises sont évidemment en nombre insuffisant. Comme peu de gens les ont vus, de faux billets de 2'000 roupies ont rapidement fait leur apparition. Les nouvelles coupures ne sont pas plus sécurisées que celles qui sont retirées et restent donc très faciles à contrefaire. Des enfants des rues et des gangs proposent déjà de "convertir" l'argent déprécié avec une grosse décote - ressuscitant d'un geste le crime organisé et la fraude que la réforme entendait combattre, au travers de billets d'une qualité douteuse.

Le secret de la réforme a été bien gardé ; il a été d'autant mieux accepté de l'administration indienne qu'elle disposait de réserves spéciales de nouvelles coupures pour convertir ses propres économies sans le moindre contrôle. En guise de lutte contre la fraude fiscale et l'argent sale, le Premier Ministre a donc fermé les yeux et permis de perpétuer les agissements d'un des principaux groupes responsables de la corruption en Inde, les bureaucrates du secteur public.

Ruine à long terme

Selon les chiffres du gouvernement Modi, seul 1% de la population s'acquitta d'un quelconque impôt sur le revenu en 2013. Mais est-ce parce que les gens fraudent, ou parce qu'ils sont pauvres?

97% de l'économie indienne est basée sur le cash. Certaines familles ont, c'est vrai, l'habitude de se servir d'argent liquide pour les dots dans les mariages, pour payer une partie des transactions immobilières et échapper ainsi à certaines taxes. Est-il préférable de laisser subsister une économie souterraine et les millions de gens qui en dépendent, ou vaut-il mieux stériliser le tout au nom de la lutte contre la fraude? M. Modi a clairement fait son choix.

Utilisant des comptes bancaires et s'acquittant de ses taxes, la classe moyenne semble pour l'instant suivre le Premier Ministre - moins par suivisme que par mépris des classes inférieures, considérées comme quantité négligeable, voire avec autant de mépris que des insectes. Mais sa posture de supériorité morale ne durera que tant qu'elle reste à l'abri de l'agitation. Sans nouveaux billets, impossible d'acheter, de vendre, de payer ses employés. L'économie est paralysée et les effets de la crise pourraient rapidement se propager aux couches supérieures de la société.

À plus long terme, la réforme surprise du Premier Ministre Narendra Modi vient d'avoir un effet simple - briser toute confiance dans la roupie - alors que la confiance est la caractéristique la plus essentielle de toute monnaie-papier. Ceux qui le peuvent ont déjà commencé à convertir leurs économies en métal, le goût de l'or étant profondément ancré dans la culture indienne, mais aussi en devises étrangères comme le dollar ou le franc suisse qui ont l'avantage d'avoir meilleure réputation et d'être plus facilement convertibles.

Après le désastre de la "démonétisation" et la paralysie de l'économie, on peut donc s'attendre à un effondrement de la valeur de la roupie et une nouvelle vague de politiques volontaristes du gouvernement indien, comme le contrôle des devises étrangères et des achats de métaux précieux, qui finiront de jeter le pays dans le chaos.

05 octobre 2016

La Deutsche Bank tousse, la finance s'enrhume

deutsche_bank_building.jpgSale temps pour la Deutsche Bank. Le premier établissement bancaire allemand est dans la tourmente - créant un "risque systémique qui effraye le monde financier" selon la RTS. Elle fait remonter les déboires de la banque à moins de trois semaines:

La crise actuelle a été déclenchée mi-septembre par la somme de 14 milliards de dollars réclamée par la justice américaine à la banque allemande pour solder un ancien litige aux États-Unis lié à la crise des subprimes.


Dans le même article, les journalistes précisent pourtant que le cours boursier de l'établissement a perdu la moitié de sa valeur depuis le début de l'année. Le phénomène est donc plus ancien. En fait, la banque perd des plumes depuis quasiment six ans:

deutsche_bank_cours_2003-2016.png

Après un rebond consécutif à la crise des subprimes, le parcours de la Deutsche Bank ressemble à une lente agonie.

Profits financiers, dette juridique

Après être tombée au fond du trou en 2009, l'action de la Deutsche Bank remonta jusqu'à un plus haut en 2010 mais n'a fait que descendre depuis. Pourquoi? Des erreurs dans la banque d'investissement, selon plusieurs analystes. Mais les pouvoirs publics ont aussi leur rôle.

En 1990, la banque chercha à grossir à travers des acquisitions. Elle acheta la banque britannique Morgan Grenfell en 1989 puis l'américaine Bankers Trust en 1999, ouvrant ainsi la voie dans la place new-yorkaise. Les affaires étaient profitables, mais risquées: avant la crise des subprimes, la banque opérait avec seulement 2% de fonds propres, une véritable danse sur le fil du rasoir.

Le management de la banque ne se contentait pas de bâtir une rentabilité financière aussi solide qu'un château de cartes ; l'attitude des dirigeants envers les lois fut pour le moins désinvolte. La banque fut ainsi condamnée en 2015 à une amende de 2,5 milliards de dollars pour avoir participé à une manipulation du taux interbancaire Libor aux États-Unis. Elle régla par ailleurs un accord négocié avec le régulateur des services financiers de New York (DFS) et la Réserve fédérale (Fed) pour cause de non-respect de l'embargo financier américain contre la Syrie et l'Iran. Elle est récemment accusée de faux comptes en Italie.

La récente amende en discussion, d'un montant présumé de 14 milliards de dollars, vient solder les responsabilités de la banque pour avoir vendu des crédits immobiliers à risque, les fameux subprimes menant à la crise de 2008.

Pendant des décennies, la Deutsche Bank multiplia les profits mais s'impliqua aussi dans de nombreux errements judiciaires qu'elle ne pouvait pas ignorer éternellement. L'addition se chiffre lourdement aujourd'hui.

Quand les règles prudentielles hâtent la chute

Tout cela pourrait peut-être se résumer à une simple question d'argent, ressource dont les grandes banques sont supposées disposer à profusion. Mais depuis 2008 et la crise, justement, les règles du jeu ont changé afin de prévenir l'impact des faillites bancaires. Elles ont un nom: Bâle III.

Les accords de Bâle prévoient une plus grande "résistance" des banques, notamment en exigeant davantage de fonds propres pour prémunir l'établissement contre tout mouvement de panique. Jérôme Legras, directeur de la recherche au sein de la société de gestion Axiom AI, explique:

"Deutsche Bank opérait avant la crise en 2007-2008 avec des fonds propres durs autour de 2%, alors qu'on demande aujourd'hui aux banques 12%. Quand on multiplie par six les exigences de fonds propres, ça fait dégringoler la rentabilité."


Malgré deux augmentations de capital en octobre 2010 et en juin 2014, les fonds propres de la Deutsche Bank continuèrent à s'étioler:

La banque d'investissement, qui générait encore 70% des profits de Deutsche Bank en 2007 selon le magazine Spiegel, est aujourd'hui "non rentable", ajoute Jérôme Legras, qui pointe le "tsunami réglementaire" qui a fait exploser ses coûts dans le sillage de la crise.


Aujourd'hui banque est à la recherche de nouveaux capitaux, et il en faudra - non seulement pour respecter la réglementation Bâle III, mais aussi pour solder les multiples amendes accumulées au cours des années de jouissance financière débridée...

Too big to save

Depuis des années, les taux d'intérêt des banques centrales ont diminué jusqu'à des montants nuls voire négatifs. Cela a considérablement affecté la rentabilité des banques et leur modèle d'affaire traditionnel. Comment réaliser des profits lorsque les intérêts sont au mieux symboliques? Toutes les banques de la place sont confrontées à ce défi. La Deutsche Bank choisit sans hésitation d'aller les chercher en bourse - avec les instruments financiers les plus risqués qui soient, options et produits dérivés.

Ayant bâti son nouveau modèle d'affaire sur la spéculation, il y eut quelque chose d'ironique à entendre le patron de la banque John Cryan accuser "certaines forces de marché" pour justifier la récente dégringolade du titre. "Je ne sais pas s'il faut rire ou pleurer de voir une banque qui a fait de la spéculation un modèle de développement venir maintenant se poser en victime de la spéculation", releva le ministre social-démocrate allemand Sigmar Gabriel, avant de fustiger la stratégie de "dirigeants irresponsables" de la banque.

L'image de l'arroseur arrosé est peut-être plaisante, mais n'apporte aucune solution. Éreintée par une semaine noire en bourse, la Deutsche Bank doit trouver une montagne d'argent frais. Les milliards d'amende infligés par les autorités américaines ressemblent à un coup de grâce.

Qui pourra lui venir en aide? Pas l'Allemagne, apparemment. Angela Merkel a exclu toute assistance, selon les nouveaux plans de sauvetage en vigueur dans l'UE au nom desquels les actionnaires et les créditeurs doivent passer à la caisse les premiers. "On ne peut pas changer les règles tous les six mois", a rappelé la Chancelière.

merkel_unhappy.jpgLa fermeté de la politicienne s'explique moins par le respect des règles diligentées par l'Allemagne que par l'impopularité de cette option auprès de l'opinion publique. Le parti Alternative pour l'Allemagne (AfD) doit jusqu'à son existence à la protestation populaire contre les sauvetages bancaires - la crise des migrants ne vint que plus tard.

Compte tenu de l'ascendant de l'AfD dans les dernières élections, une capitulation du gouvernement Merkel sur le dossier de la Deutsche Bank signifierait sans aucun doute la fin de la carrière politique de la Chancelière. A moins de patienter jusqu'à sa réélection en 2017, mais la Deutsche Bank tiendra-t-elle jusque-là?

En réalité, quels que soient les plans élaborés en coulisses, il n'est même pas certain que Berlin ait les moyens de sauver la banque. La Deutsche Bank est huit fois plus grosse que Lehman Brothers. Et à quoi pourrait servir l'apport de capitaux si la lancinante question de la rentabilité de l'établissement n'est pas réglée?

Risque systémique

La Deutsche Bank appartient clairement au club des établissements too big to fail - et pourrait même appartenir à celui des too big to save. L'exposition de l'établissement aux produits dérivés se montait fin 2015 à hauteur de 46'000 milliards d'euros, soit plus de treize fois le PIB de l'Allemagne. Certains analystes évoquent aujourd'hui une exposition de trente-cinq fois le PIB de l'Allemagne.

Non seulement des fonds ont pris des positions pour protéger leurs intérêts face à un effondrement total du cours de l'action (via les Credit-Default-Swaps ou CDS), mais d'autres ont entrepris de transférer leurs avoirs ailleurs - une hémorragie financière aggravant encore la situation de la banque.

En l'état actuel, le destin de la Deutsche Bank semble scellé. Mais s'il y a quelque chose que le monde financier a bien compris depuis 2008, c'est que toutes les règles du jeu peuvent être changées si l'urgence le demande. Les options sur la table sont donc probablement plus nombreuses qu'on ne le pense.

Un nouveau fonds européen sera-t-il créé? Angela Merkel changera-t-elle son fusil d'épaule en impliquant directement l'Allemagne? Le salut viendra-t-il de la BCE au nom de la "stabilité"? Pour l'heure, nul ne le sait, mais le graphique des dépendances interbancaires montre que l'inaction ne sera sans doute pas l'option privilégiée.

systemic_risk_GSIBs.png
Schéma des dépendances entre les Banques Globales d'Importance Systémique
(cliquez pour agrandir)