19 avril 2019

Les faillites de Notre-Dame

La destruction par le feu de Notre-Dame de Paris, le poumon culturel et historique qui subsistait au cœur de la capitale française, marque incontestablement la fin d'un cycle.

france-notredame_0.jpg

Depuis l'incendie, les hommages rendus par les politiciens semblent sincère - de la même façon qu'on ne réalise la valeur d'une chose qu'une fois qu'on l'a perdue. Mais le sont-ils vraiment? Et comment en est-on arrivé là?

Faillite de l'État Français

"Les millions affluent pour reconstruire la cathédrale, mais lorsqu'il s'agissait simplement de financer les travaux de réfection, il n'y avait personne", se plaignit sur les ondes un fonctionnaire français du Patrimoine. La remarque est typique de ce qui tient lieu de réflexion à tous les niveaux de la société française: avec plus d'argent, tout irait drôlement mieux.

Avec plus d'argent, Notre-Dame n'aurait pas pris feu? Curieuse défense pour un chantier de réfection transpirant l'incompétence dès le premier jour.

Pourquoi collecter des millions pour rebâtir la cathédrale alors que le versement de l'assurance aurait suffi? Mais pour toucher une assurance, il aurait fallu que le chantier soit assuré en premier lieu (des économies de bout de chandelle pour lesquelles nos Vaudois n'ont pas été meilleurs). Ne pas assurer un chantier revient à s'exposer à un risque inqualifiable.

Bien entendu, une compagnie d'assurance aurait pu refuser le mandat ou, plus probablement, poser des exigences aussi élevées que ses primes. Ce n'est que justice: une assurance n'est pas là pour éponger la bêtise et l'inconséquence, mais pour se prémunir contre un risque. Rétorquer que Notre-Dame était "inestimable" n'est pas un argument recevable. Tous les jours, des œuvres d'art tout aussi "inestimables" voyagent à travers le monde, parfaitement assurées. Et là encore, les assurances jouent parfaitement leur rôle de prévention: l'emballage, les vibrations et le taux d'humidité sont vérifiés en permanence pour les tableaux anciens, en plus d'une expertise scrupuleuse au départ et à l'arrivée.

Si l'État français n'avait pas failli dans sa mission de sauvegarde du patrimoine, il aurait assuré le chantier de réfection de la toiture de Notre-Dame. Il aurait signé un contrat d'assurance de chantier. Il se serait plié aux exigences du contrat, comme un stockage approprié des matériaux inflammables, un système de détection d'incendie digne de ce nom, une vérification du personnel et une certification des systèmes électriques des échafaudages, des rondes… Autant de choses qui auraient pu éloigner le risque d'un sinistre comme celui qui emporta la cathédrale cette semaine.

À la place, l'État français choisit de s'affranchir des règles de bonne gestion qu'il n'hésite pas à imposer au secteur privé. Des fonctionnaires - qui ne seront pas limogés - firent "des économies" de moyens et de contrôle des risques en renonçant à contracter une assurance. Ils mirent en place un ensemble de précautions de chantier qui n'étaient visiblement pas à la hauteur. Le résultat s'étale depuis plusieurs jours en une de tous les journaux du monde.

Il faut l'écrire: il n'y a aucune fatalité là-dedans. La destruction de Notre-Dame est la responsabilité de l'État français. La cathédrale était le monument le plus fréquenté d'Europe avec 13 millions de visiteurs l'an dernier. Sa toiture avait survécu à plus de 700 ans d'histoire et deux Guerres Mondiales. Il aura suffi de quelques années de social-démocratie française pour que tout parte en fumée.

Faillite du Vivre-ensemble

L'incendie de Notre-Dame est-il volontaire? Dans les médias, la question est taboue. Aucun article francophone sur le drame ne mentionne des mots comme "islam", "attentat" ou "terrorisme". Dès les premières minutes (!) de l'incendie la police présentait l'événement comme un "incendie accidentel". Établir les conclusions de l'enquête avant même qu'elle ne débute, voilà un bon moyen de gagner du temps.

D'une certaine façon, le porte-parole qui lança cet énorme bobard n'avait pas tort: l'incendie de Notre-Dame sera accidentel. Pour la simple et bonne raison que l'enquête lancée sur le sinistre, la vraie, a déjà limité son champ d'investigation aux "causes accidentelles", et nulle autre.

Les Internautes furent nombreux à mentionner l'incongruité d'un visiteur dans les tours le soir du sinistre - un ouvrier, explique-t-on. Le départ et la rapidité du feu suscitèrent l'incrédulité jusque chez l'ancien architecte en charge de l'édifice - en direct sur le plateau de France 2. De lourdes poutres de bois de chêne massif qui s'embrasent comme des allumettes? Le doute s'immisce malgré le bétonnage de la vérité officielle…

"On n’est pas responsable politique quand on se complaît dans le complotisme", rétorqua, avec la subtilité qui le caractérise, le nervis Christophe Castaner, dont on raconte qu'il serait ministre de l'Intérieur. En revanche, l'incompétence et l'hypocrisie se conjuguent parfaitement avec la charge politique. Car si on ne sait pas quelles sont les causes du sinistre de Notre-Dame, ce n'est que le brasier qui cache l'incendie de forêt. 875 églises ont été vandalisées en France, rien que l'an dernier.

france,catholicisme,islam,faillite
La carte 2018 des attaques christianophobes (attaques d'églises et attaques dans des églises)

Les médias ne parlent du sujet que du bout des lèvres. Une tache aveugle tellement béante face à l'ampleur des faits qu'elle attire l'attention de médias étrangers, quelques jours avant l'incendie de Notre-Dame...

La célèbre cathédrale n'est pourtant même pas la seule église de Paris à brûler cette année. La deuxième plus grande église de Paris, l'église Saint-Sulpice, a fait l'objet d'un incendie volontaire le 17 mars, il y a tout juste un mois. En aviez-vous entendu parler?

france,catholicisme,islam,faillite

Incendie criminel à Paris - mais à l’église Saint-Sulpice plutôt que Notre-Dame. Tout va bien.

Quant à Notre-Dame, le hasard est taquin: la cathédrale est en feu la semaine même le la condamnation d'une certaine Inès Madani… Pour avoir tenté de faire sauter Notre-Dame avec des bonbonnes de gaz en 2016.

Oui, les églises de France sont sous pression. Et la destruction de Notre-Dame fait des heureux - je vous laisse deviner qui. Des gens qui laissent éclater leur joie dans les rues et sur les réseaux sociaux.

Faillite des élites

Notre-Dame a brûlé. Vous savez, l'œuvre d'art. Le monument historique. Les réactions de certains hauts responsables démocrates américains ont un point en commun:

france,catholicisme,islam,faillite

...Vous n'y trouverez ni le mot "église", ni le mot "catholique". Un problème de saisie au niveau du clavier, sans doute.

Notre-Dame était certes un joyau architectural de l'art gothique, une mémoire du passé, un symbole de Paris, une attraction touristique majeure, tout ce que vous voudrez, mais c'était aussi, et surtout, une église. Une véritable église, ouverte au public, à la prière et au culte. Pas une ex-église, une église reconvertie en musée ou quoi que ce soit d'autre. Une église catholique.

Et ça, il leur est impossible de l'écrire!

Le virus mental qui affecte la gauche américaine a traversé l'Atlantique depuis longtemps. La nouvelle polémique qui enfle désormais en France concerne la reconstruction de Notre-Dame. Rien n'oblige à reconstruire la toiture à l'identique, rappellent avec empressement les serviteurs de la France de Macron. État entendu que la réalité d'une "éventuelle contrainte" ne peut aller se chercher que dans l'examen de traités internationaux ; le peuple français n'a pas, et ne doit jamais, avoir son mot à dire!

Alors qu'Emmanuel Macron lance un programme "ambitieux" de reconstruction en cinq ans (rappelons que Notre-Dame fut construite entièrement en 60 ans, avec la technologie disponible au XIIIe siècle…) quelques personnes en viennent à se poser la question: si le but est de reconstruire ce qui a été détruit par le feu, pourquoi l'Elysée souhaite-t-il lancer un concours ouvert "aux plus grands architectes internationaux"? Mais s'inquiéter de cela, c'est probablement être "d'extrême-droite"…

Sur France-Info, un architecte interviewé se lâche: bien sûr qu'il faut profiter de l'occasion pour faire quelque chose de différent! Et utiliser les matériaux modernes d'aujourd'hui, l'acier, le béton! Tant pis si ça choque! Les générations futures pardonneront volontiers, comme elles pardonnent aujourd'hui des merveilles architecturales parisiennes comme le Palais Beaubourg, la Tour Montparnasse, les Colonnes de Buren ou l'Opéra Bastille…

france,catholicisme,islam,faillite
Notre-Dame 2.0 va avoir de l'allure.

Par une inconséquence coupable, la toiture de Notre-Dame a été détruite sous l'égide du Président Macron. Tout porte à croire que l'homme-enfant parvenu, désespéré de laisser une trace dans l'histoire, trouvera dans la réfection de la toiture de la cathédrale le moyen d'en faire le symbole de son passage au pouvoir.

Avec une inauguration prévue en 2024, nous saurons assez vite ce qu'il en est. En attendant, beaucoup d'autres églises brûleront en France d'ici la fin de l'année et lors des suivantes, dans des incendies forcément accidentels et le plus grand silence médiatique.

07 avril 2019

Les petits papiers du Qatar

Le grand public connaît le Qatar surtout pour son rachat du club de football Paris-Saint-Germain en 2011, par le biais du fonds souverain Qatar Investment Authority. Mais ce n'est de loin pas la seule façon dont l'émirat s'immisce dans les affaires occidentales à travers des agissements sont autrement plus sinistres.

quatar_papers.jpgL'explication est dans Qatar Papers, le dernier livre de Christian Chesnot et Georges Malbrunot. Les deux journalistes (le premier travaille sur France Inter, le second au Figaro) se connaissent bien depuis qu'ils furent capturés et pris en otage en 2004 par l'Armée islamique en Irak. Ils en restèrent prisonnier pendant plus de quatre mois, largement de quoi tisser quelques liens et perdre une certaine naïveté.

Depuis cet épisode, les deux auteurs ont publié différents livres sur le Qatar comme Qatar - Les secrets du Coffre-fort (2013) ou Nos Très Chers Émirs (2016). Les Qatar Papers suivent mais ont le mérite de reposer sur des documents incontestables. Citant le quatrième de couverture de leur dernier ouvrage:

Les "Qatar Papers" révèlent la cartographie du prosélytisme en France et en Europe mené par Qatar Charity, la plus puissante ONG de l'émirat. Ces documents confidentiels, divulgués pour la première fois, détaillent la plupart des 140 projets de financement de mosquées, écoles et centres islamiques, au profit d'associations liées à la mouvance des Frères musulmans. Ils dévoilent le salaire payé à Tariq Ramadan, figure de l'islam politique que Doha sponsorise hors de ses frontières.
Au terme d'une enquête dans six pays européens et une douzaine de villes de l'Hexagone, les auteurs exposent la dissimulation, parfois le double langage, des associations islamiques sur leur financement étranger, ainsi que la politique de l'autruche suivie par de nombreux maires, par électoralisme ou ignorance. Ils pointent l'absurdité de la situation : avec le seul argent des fidèles comme subside, comment les mosquées en France pourraient-elles se priver des aides venues de l'étranger ?
Un voyage dans les coulisses d'une ONG richissime et opaque liée au sommet de l'État qatarien, comme le révèle son financement par plusieurs membres de la famille régnante, les al-Thani.


Les Qatar Papers reposent sur une fuite qui a permis aux journalistes de mettre la main sur la comptabilité de Qatar Charity, une ONG qatarie chargée d’aider les communautés musulmanes en Europe - c'est-à-dire, de financer la progression de l'islam, principalement par le biais des Frères Musulmans.

La manne financière du Qatar inonde les Frères Musulmans d'Europe

En France, Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur des Frères Musulmans, véritable "tête d'affiche des Frères dans l'Hexagone" avant ses mises en examen pour viols, a rapatrié du Qatar des "fonds personnels" pour un montant de 590'000 euros. Il a en outre acheté avec son épouse deux appartements à Paris, pour un montant de 670'000 euros. À ces modestes flux financiers en euros s'en ajoutent d'autres. 24Heures précise ainsi que le prosélyte musulman n'est pas en reste sur le territoire helvétique:

[Tariq Ramadan] touche 35'000 euros par mois comme «consultant» de la Qatar Foundation, une autre ONG de l’Émirat. C’est ce que montre une note de l’organisme de surveillance financière Tracfin en France. La même note précise que début 2018, au moment de son arrestation, Tariq Ramadan a reçu 19'000 euros d’organisations comme la Ligue des musulmans de Suisse, dont le siège est à Prilly.


Largement de quoi se payer quelques chambres d'hôtel de luxe pour y avoir de troubles relations avec ses "conquêtes". L'argent versé aux vedettes de l'islamisation n'est cependant qu'un filet d'eau parmi les rivières d'argent qui se déversent en Europe. Citant toujours 24Heures:

Un tableau interne de 2014 [donc une seule année!] liste 113 projets de mosquées et de centres islamiques, financés à hauteur de 71 millions d’euros par l’ONG, soit un peu moins du tiers de leur coût total. En Suisse, la Qatar Charity aurait injecté plus de 3,6 millions d’euros dans cinq projets, dont Prilly, Bienne, La Chaux-de-Fonds et Lugano.


Au cœur de cette nébuleuse, le couple formé par Mohamed et Nadia Karmous joue un rôle central. Le livre indique que leur Musée des civilisations de l’islam à La Chaux-de-Fonds - soutenu par l'extrême-gauche, bien entendu - a reçu près de 1,4 millions de francs suisses en deux ans entre 2011 et 2013. Nadia Karmous, égérie de la RTS, se fit remarquer de par sa défense résolue de Tariq Ramadan dans ses multiples affaires de viol ; on comprend mieux désormais ce qui les relie.

Son mari Mohamed occupe quant à lui de nombreuses fonctions administratives: trésorier de l'Institut européen de Sciences humaines (un nom ronflant pour un centre de formation inféodé aux Frères musulmans), président de la Ligue des musulmans de Suisse et du Wakef suisse… Des associations qui ont financé les mosquées de la Madretschstrasse à Bienne (mosquée Salah-Eddine) et de Prilly (Complexe Culturel musulman de Lausanne).

Dans cette commune de l'Ouest lausannois, le Qatar aurait contribué par le biais de la Qatar Charity à hauteur de 1,6 million de francs en 2011. Cela n'exclut pas l'apport de fonds supplémentaire délivré à travers des associations-écrans comme celles gérées par les époux Karmous, qui permettent de donner l'apparence d'une "diversification" de l'origine des dons et de cacher l'origine des fonds. Une partie de l'argent reçu par Tariq Ramadan a ainsi transité par la mosquée de Prilly.

Une législation à revoir

Contacté par la rédaction de Tamedia, Mohamed Karmous explique juste que l'influence du Qatar n'est, selon lui, pas un problème "puisque nous respectons les lois suisses".

Même ligne de défense du côté de l'ancien président de l'Union Vaudoise des Associations Musulmanes Pascal Gemperli, le converti modèle pour les médias, qui prétend que le financement des mosquées du pays est à "98%" d'origine suisse. Une affirmation d'autant plus facile à formuler qu'elle est impossible à prouver au royaume de l'argent liquide passant de main en main. Elle ne semble clairement pas cadrer avec la compatibilité des Qatar Papers. "Qui finance influence", rappelle Georges Malbrunot.

Visiblement, les lois d'ingérence étrangère en matière de prosélytisme religieux sont à revoir d'urgence. Ivan Rioufol rappelait récemment la déclaration faite en 2002, à destination du monde européen, par le théologien Youssef al-Qaradâwî, référence des Frères musulmans, réfugié au Qatar:

"Avec vos lois démocratiques nous vous coloniserons, avec nos lois coraniques, nous vous dominerons."


Qatar Charity
"a des partenariats avec la fondation Bill Gates, travaille avec le programme alimentaire des Nations unies, l'Unicef, l'Organisation mondiale de la santé..." explique M. Gemperli. Effectivement, mais ces partenariats ne démontrent rien d'autre que le niveau d'infiltration atteint. Les Frères Musulmans bénéficient d'une bienveillance douteuse en Europe de l'Ouest mais d'autres pays sont plus clairvoyants, comme la Russie qui a classé l'organisation comme terroriste depuis 2003. Pour Moscou, cette définition correspond à trois critères:

  • Des activités visant à changer l'ordre constitutionnel russe à travers la violence, ce qui inclut des méthodes terroristes ;
  • Des liens avec des groupes armés illégaux et d'autres organisations extrémistes opérant dans le Caucase ;
  • Des associations ou des liens avec des organisations considérées comme terroristes par la Communauté internationale.

Il serait plus que temps que les esprits des politiques européens commencent enfin à se réveiller - du moins, ceux des élus qui ne sont pas déjà vendus aux Qataris.

03 avril 2019

Comment tuer deux fois un cétacé

Souhaitant sans doute surfer sur la vague écolo-revendicative de son jeune lectorat, le 20 Minutes de mercredi se fait l'écho d'une manipulation assez infâme sur la base de la mort d'un cachalot en Italie.

médias,mensonges,pollution
Photo d'écran 20 Minutes

"Portante, elle avait 22 kg de plastique dans le ventre", s'émeut l'article. L'indignation est grande en Italie de cette triste scène découverte sur une plage de Porto Cervo, au nord de la Sardaigne. Elle est d'ailleurs de plus en plus fréquente, relate le journaliste, et on lui accorde raison - bien qu'il puisse aussi s'agir d'une sensibilité plus grande des médias face à ce genre d'information.

Sur cette base factuelle, l'article prend vite une tournure politique en reprenant les propos du Ministre italien Sergio Casta (sic, il s'agit en fait de Sergio Costa mais on ne va pas chipoter). En bon politicien le Ministre de l'environnement, proche du mouvement 5 étoiles, profite de la mort du cétacé pour relancer des politiques pour limiter l'usage massif des plastiques.

Usant de la même stratégie pour en rajouter une louche, le journaliste rappelle que l'Union Européenne, la séduisante organisation supranationale, agit pour sauver la planète:

Cotons-tiges, pailles, touillettes à café: le Parlement européen a entériné mercredi dernier à une large majorité la fin dans l'Union européenne, à partir de 2021, de ces produits en plastique à usage unique qui polluent les océans.


Bien entendu, les commentaires abondent dans le sens de l'article - "Qui après ça osera encore prétendre que la protection de l'environnement n'est pas une priorité absolue?", déplore le plus populaire d'entre eux. Mais ceci n'est qu'une manipulation de plus, comme nous allons voir.

La mise en contexte qui n'aura pas lieu

La construction de l'article est assez classique de ce qui tient actuellement lieu de journalisme: un titre choquant (on ne sait même pas alors qu'il s'agit d'un animal!) conçu pour "chasser les clics", une photo spectaculaire, un tiers de l'article factuel et deux tiers de mise en contexte difficile à distinguer de la pure propagande.

La femelle cachalot échouée avait-elle vraiment vingt-deux kilos de cotons-tiges, pailles, touillettes à café, ces produits en plastique à usage unique qui polluent les océans? Une masse de vingt-deux kilos de ce genre d'objet semble invraisemblable quand on voit la quantité d'autres déchets en plastique flottant dans les mers - des bouteilles, des sacs et autres morceaux de bâche. Mais aller dans cette direction ne permet pas d'aller dans la bonne direction.

Pourtant, si le but est bien de sauver les cachalots et la vie marine, il faut se donner la peine, même si le chemin n'est pas agréable. La vérité déplaisante a été révélée il y a peu: 95% du plastique des océans provient des pays du tiers-monde ou des pays émergents. 19 kilos sur 20.

médias,mensonges,pollution
La (non) gestion des déchets plastiques le long du fleuve Niger

Il serait facile de défausser l'information comme un nouveau délire complotiste de tel ou tel groupuscule mais c'est le résultat d'une étude scientifique sérieuse dont les vrais médias, ceux qui informent, ont rendu compte.

N'espérez pas voir ce genre de nouvelle circuler sur la RTS ou dans la presse romande, jamais.

Des scientifiques ont simplement analysé sur 79 sites les débris plastiques charriés par 57 cours d'eau, y compris les microplastiques de moins de 5 mm. Leur conclusion est sans appel: 95% de la pollution plastique qui se déverse dans les océans à travers les fleuves vient de seulement dix d'entre eux: deux en Afrique (le Nil et le Niger) et huit en Asie (le Gange, l'Indus, le Mékong, le Fleuve Jaune, le Fleuve Bleu, la Rivière des Perles, l'Amour et le Hai He).

Bien avant l'étude scientifique qui le prouve, cet état de fait aurait pu être confirmé visuellement par quiconque a voyagé dans ces pays, comme moi. Le concept même de préservation de l'environnement à grande échelle est une invention occidentale, une singularité dont le reste du monde ne se préoccupe guère. Et je ne suis pas loin de penser que cette approche "culturelle" de la non-gestion des déchets perdure lorsque ces gens émigrent, et pourrait expliquer une bonne partie de la pollution plastique qu'on retrouve dans la nature au sein des pays occidentaux. Je ne dis pas que les Occidentaux sont parfaitement propres, loin s'en faut, mais il faut bien reconnaître que l'idée de ne pas balancer ses ordures n'importe où n'a pas fait son chemin dans tous les pays de la même façon.

Mais voilà, admettre cela, c'est admettre beaucoup de choses, un véritable bouleversement intellectuel qui ravagerait l'esprit engagé de beaucoup d'écologistes, surtout les plus jeunes. Mieux vaut donc leur cacher la vérité.

Sauver les baleines ou sauver les apparences pour des gains électoraux?

Plusieurs lecteurs (dont votre serviteur) firent remarquer que les pays du Tiers-Monde sont responsables de l'écrasante majorité de la pollution plastique des océans, mais les modérateurs de 20 Minutes ont un moyen simple de neutraliser les commentaires contradictoires: ils en retardent la publication de quelques heures afin que les commentaires les plus "convenablement indignés" disposent d'un avantage de vote conséquent, et l'affaire est dans le sac.

Si l'Italie, l'UE ou même tous les pays occidentaux avaient banni les cotons-tiges, pailles et touillettes à café, et même tout le plastique possible et imaginable, la femelle cachalot de Porto Cervo aurait eu 5% de plastique en moins dans l'estomac, soit encore 20,5 kilos, et serait morte quand même.

Les écologistes européens le savent et se gardent bien de le dire. Ils comptent culpabiliser le grand public pour se faire élire. Ils votent ensuite de nouvelles taxes et des lois permettant d'offrir des prébendes à des lobbys de certification écologique. Ils s'évertuent en paroles à rendre plus propre encore des pays où il n'y a aucun problème sérieux de pollution, tandis que le reste du monde vire peu à peu au cloaque et que les océans s'empoisonnent de plastique, une réalité bien plus concrète que le prétendu réchauffement climatique.

La femelle cachalot échouée en Italie est morte deux fois ; la première du plastique ingéré, la seconde des mensonges bâtis sur son triste destin pour de lamentables objectifs politiques.

Tant que nous refusons d'ouvrir les yeux sur l'origine de la pollution plastique des océans, il n'y a aucune chance d'arranger la situation. Aucune.

28 mars 2019

L'heure de ne plus changer d'heure?

Le marronnier de saison est là: le passage à l'heure d'été. "Réglez vos montres et vos réveils, mesdames et messieurs, dimanche, à 2:00 heures, l'heure passera à 3:00 heures." Une heure disparaît, absorbée dans les limbes du temps. Elle réapparaîtra à l'automne... Peut-être pour une dernière fois.

L'Heure d'Été tue

L'heure d'été a été inventée en France, cocorico! Et elle ne date pas d'hier: elle remonte à 1916, il y a plus d'un siècle. Déjà, l'argument était celui de l'économie d'énergie: grâce à une heure supplémentaire d'ensoleillement acquise le soir, les Français étaient censés moins s'éclairer. Déjà à cette époque, la brillante idée trouve ses limites et le système est abandonné en 1942, en pleine guerre mondiale. Les Français sous l'Occupation ont d'autres préoccupations que de régler leurs horloges...

heure_été_plein_de_montres.jpg

...Mais nous sommes en France, où les mauvaises idées ne meurent jamais complètement. En 1973-1974, le choc pétrolier survient. Le gouvernement doit montrer qu'il agit, la Chasse aux Gaspis n'est plus suffisante, il faut dépasser la simple opération de communication. Et si on remettait l'heure d'été sur la table? Sitôt dit, sitôt fait! Et sitôt suivi d'une bonne partie de l'Europe, bien sûr. À cette époque, le rayonnement de la France n'est pas qu'une phrase creuse. Et puis, en agissant ainsi, les autres gouvernements montrent qu'eux aussi ils font quelque chose face à la politique punitive de l'OPEP et son pétrole devenu hors de prix.

Et en Suisse? L'heure d'été fut rejetée nettement en votation le 28 mai 1978 - à 83,8%, excusez du peu. Cela n'empêche pas le Conseil Fédéral de fouler au pied la volonté populaire trois ans plus tard en appliquant l'heure d'été quand même, au nom de la solidarité européenne. Ce n'était que la première d'une longue série d'entorses à la démocratie directe qui se perpétue encore aujourd'hui.

Bien entendu, c'est stupide. Que ce soit en France ou ailleurs, l'heure d'été ne sert à rien. Aucune étude - malgré le mal que se donnent les chercheurs de l'État pour valider la politique de leur gouvernement - ne vint jamais confirmer les vertus du changement d'heure sur le papier. Certes, il y a bien quelques gains de consommation électrique à peine mesurables, mais qu'en faire? Aux heures où elles se produisent, les plus grands consommateurs d'électricité de chaque pays, les entreprises, sont à l'arrêt. Et dans des contrées où on assure un approvisionnement stable et continu toute l'année, économiser de l'énergie lors des beaux jours, où la production électrique est déjà en surplus, n'a strictement aucun sens.

C'est en hiver qu'il faudrait économiser de l'électricité!

L'heure d'été n'est pas seulement inutile, elle est mortelle. Lors du passage à l'heure d'hiver, il faut se coucher une heure plus tard et se lever une heure plus tard: rares sont ceux qui se plaignent, et surtout pas les enfants. À l'heure d'été, c'est une autre affaire. Se coucher une heure plus tôt, passe encore, quoique l'organisme ait un peu de mal à changer ses habitudes, on tourne et se retourne dans le lit, mais se lever plus tôt quoi qu'il arrive, c'est la catastrophe. Le lundi survient, tout le monde est fatigué... Et certains s'endorment au volant. Plusieurs études ont montré un pic d'accidents de la route les quelques jours qui suivent le passage à l'heure d'été. On compte aussi plus d'infarctus et une hausse de la mortalité générale.

Alors, vous me direz, il faut bien mourir de quelque chose, mais dans une époque où les gouvernements lancent crânement que "tout mort sur la route est un mort de trop" ou votent des réglementations aussi liberticides que Via Sicura, rajouter des morts, et en particulier sur la route, pour quelque chose d'aussi inutile que l'heure d'été, n'est-ce pas un peu idiot?

Alors, Heure d'Été ou Heure d'Hiver?

Signe de l'abêtissement généralisé d'une population déboussolée, et parce que nous vivons la plus grande partie de l'année sous le régime de l'heure d'été, les gens ne savent même plus quelle est la "vraie" heure. Le plus consternant est sans doute de les voir se tourner vers leurs politiciens pour avoir la réponse.

La vraie heure est celle du soleil. Midi est l'heure du zénith, minuit celle du nadir, depuis aussi longtemps que l'humanité compte le temps. Mais à cause de la rotondité de la Terre, midi n'arrive pas au même moment à Chancy et à Piz Chavalatsch. Pendant des siècles ce n'était pas un problème, mais ensuite les moyens de communication moderne firent leur apparition et les gouvernements passèrent par là, "harmonisant" le temps au sein de chaque pays en introduisant un léger décalage avec le midi solaire.

Puis les pays s'accordèrent entre eux et décidèrent de se décaler encore vis-à-vis de l'heure correspondant à leur fuseau horaire naturel, entraînant un décalage de plus en plus grand avec l'heure solaire:

fuseaux_horaires_europe.jpg
Fuseaux horaires d'Europe et des pays limitrophes.

Plus les ajustements sont grands plus les aberrations deviennent importantes. Ainsi, on prend deux heures de différence en franchissant la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, et des pays sur la même longitude (comme l'Italie et la Libye) ne sont pas dans le même fuseau horaire...

Rajouter par-dessus toutes ces altérations et ces décalages avec le midi solaire une variation d'une heure selon la période de l'année, ce n'est même plus de la perversité bureaucratique, c'est de l'art.

La politique s'en mêle

Alors que les peuples d'Europe grognent et gémissent deux fois par an pour des ajustements horaires inutiles, la réponse des politiques est toujours la même: c'est trop compliqué, et puis cela nous mettrait en porte-à-faux avec nos voisins.

Dans ce qui restera sans doute la seule bonne idée de son passage à la tête de la toute-puissante Commission Européenne, Jean-Claude Juncker (peut-être à jeun) lance en 2018 l'idée qu'il faille abolir les changements d'heure dès l'année suivante. La suggestion vient de trop haut pour être ignorée, la bureaucratie est rétive. Il va falloir travailler, c'est compliqué, répondent les pays membres. Une seule année pour se préparer c'est trop peu. Alors on vise plutôt 2021.

Même là, les pays devront choisir s'ils abandonnent ou non le changement d'heure, et s'ils l'abandonnent, s'ils restent finalement dans l'ajustement de l'heure d'été ou dans l'heure "habituelle" de l'hiver. Les citoyens s'inquiètent, effrayés par ce vide bureaucratique: il va falloir que les pays discutent entre eux, parviennent à se coordonner, à décider quelque chose ensemble... Est-ce seulement possible?

Le gant est jeté. La Suisse, comme à son habitude, se contente d'observer et de réagir. Il sera intéressant de voir quelle sera sa décision si tous ses voisins n'accordent pas leurs violons! Une chose seulement est acquise: les autorités ignoreront royalement un éventuel vote populaire.

La peur du vide... Législatif?

Peut-être Jean-Claude Juncker a-t-il eu une idée géniale en mettant les pays face à leur liberté et leurs responsabilités, afin qu'ils échouent et concèdent que le cadre de l'Union Européenne est le seul qui vaille pour se mettre d'accord sur quoi que ce soit. Possible, mais peu probable, et surtout risqué. Si les pays européens parviennent effectivement à s'accorder sur un nouveau modus operandi de la gestion du temps, l'UE aura une fois de plus prouvé qu'elle ne sert à rien.

Évidemment, l'idée qu'il faille une unification des heures à l'échelle européenne est déjà grotesque. Elle fera rire n'importe quel Américain avec ses quatre fuseaux horaires, ou n'importe quel Russe avec le double. Il s'agit là de fuseaux horaires à l'intérieur d'un même pays. Et au XXIe siècle des pays riches, développés et sur-administrés s'écrouleraient simplement de l'abandon du changement d'heure? Ne nous referait-on pas le coup du Bug de l'an 2000?

Selon les pays, les sondages d'opinion donnent parfois une préférence pour l'heure d'hiver (parce que c'est la vraie) ou pour l'heure d'été (parce qu'elle serait plus "agréable"), mais tout ceci est parfaitement illusoire. On pourrait tout aussi bien décider que le zénith est à 4 heures de l'après-midi et, après avoir passé la matinée dans le noir, profiter d'un soleil couchant jusqu'à "minuit" en été.

L'heure est une donnée astronomique, devenue convention légale. En Europe aujourd'hui, "midi" ne veut plus rien dire. Il a suffi que quelques générations de politiciens passent par là ; et le plus effrayant est sans doute de réaliser que leur pouvoir est tel qu'ils sont désormais en mesure de décréter l'heure qu'il est, à l'échelle d'un continent.

22:52 Publié dans Europe, Politique | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : temps, ue |  Facebook

07 mars 2019

Bigard et la Spirale de la Pureté

Jean-Marie Bigard est dans la tourmente.

Jean-Marie_Bigard.jpgLe comique français, spécialiste depuis des décennies de l'humour gras, a commis un impair à une heure de grande écoute. Dans Touche Pas À Mon Poste sur C8, le 11 février, il raconte sa blague de "la déchirure".

Alors que l'émission arrive son terme, Cyril Hanouna invite le comique à raconter une dernière blague pour clôturer l'émission. "Oui, mais elle est terrible. Tout le monde va se faire virer", prévient Jean-Marie Bigard. Le présentateur de C8 propose alors d'apposer sur l'émission la pastille "moins de 10 ans". (...)

Jean-Marie Bigard commence alors le récit de sa blague : "C'est une bonne femme qui exaspère son médecin. Elle vient trois fois par semaine. Lui, il n'en peut plus. Et elle vient une fois de trop, en disant : 'Je viens vous voir parce que j'ai une déchirure'". Et l'auteur du sketch "Le lâcher de salopes" de continuer, gestes à l'appui : "Le médecin lui dit : 'Déshabillez-vous. Je vous demande vous déshabiller. La jupe, le string, à poil !'". En plateau, l'animateur esquisse un sourire alors que le silence plane du côté des chroniqueurs. "Il arrive. Il la chope par le chignon. Et là, clac, sur son bureau. Il défouraille ! Il l'attrape par les hanches et il l'encule ! A sec ! Voilà, ça c'est une déchirure", termine-t-il, provoquant un énorme malaise dans l'émission. "On ne cautionne pas du tout cette blague", lâche le présentateur.


La séquence est coupée au montage dans la rediffusion de l'émission. Est-ce une décision de Cyril Hanouna, le spécialiste de la provocation convenue, ou de plus haut dans la hiérarchie de la chaîne? Mystère. Mais le gant est jeté: plus de 200 signalements sont recensés au CSA 24 heures après la diffusion. La polémique enfle, peu apaisée par la réaction du principal intéressé.

En France en 2019, celui qui fait une blague politiquement incorrecte à la télévision doit faire preuve de contrition sous peine de sanction. Et les sanctions finissent par tomber. En début de semaine, Jean-Marie Bigard annonce, sous le choc, avoir été écarté du festival d'humour "Var Matin", pour lequel il devait effectuer une tournée cet été, à cause de cette séquence.

"Je reste assis parce que je suis détruit. Mes chers amis, je viens de prendre un coup de barre à mine sur la tête. Je devais faire la tournée 'Var Matin' cet été. 49 dates. C'était tout mon été de travail. Et je viens d'apprendre que j'étais viré, en fait" explique-t-il, avant de s'en prendre au directeur du festival.

Jean-Marie Bigard vient de découvrir bien malgré lui ce qu'un Internaute américain appelle la Spirale de la Pureté, qu'il tient à rappeler à tous les bien-pensants de passage:

Ils viendront pour vous ensuite.

Vous utiliserez le "mauvais" pronom.
Vous raconterez la "mauvaise" blague.
Vous ferez le "mauvais" geste de la main.
Vous prononcerez le "mauvais" mot, porterez le "mauvais" vêtement, commanderez le "mauvais" plat, fredonnerez la "mauvaise" chanson...

Personne ne peut prendre la mesure de tant de "règles", pas même vous.

Finalement, vous commettrez un impair. Et ils vous étiquetteront de noms comme "d'extrême-droite", "bigot", "islamophobe", "beauf", "haineux", "pourriture de Blanc", "patriarche" etc. etc.

Tous vos agissements précédents pour afficher vos belles valeurs compteront pour rien. Il y a des crimes pour lesquels toute excuse est impossible, voyez-vous. Ces crimes ne peuvent être pardonnés, car ceux qui les pardonneraient pourraient être accusés à leur tour de ne pas être assez vigilants face à eux.

Vous serez une persona non grata. Impossible à embaucher. Impossible à aimer. Impossible à accepter. Impossible à tolérer. Exactement comme ceux que vous tourmentez en ce moment.

C'est le Meilleur des Mondes que vous avez créé.

Bienvenue dans la Spirale de la Pureté.

C'est un long chemin descendant.


Qu'on apprécie ou non le style de Bigard, là n'est pas la question. Cette censure et les réactions qui s'ensuivent sont des marqueurs de la société française d'aujourd'hui - un marqueur inquiétant. La communication publique bascule de plus en plus nettement vers un manichéisme pudibond assez extraordinaire. "Il le dit, ça veut donc dire qu'il le pense", voilà ce qui ressort en filigrane, comme si un comédien était l'homme de ses rôles.

Au delà des questions d'humour, la liberté d'expression est en France en voie d'effondrement rapide. Autant la police et la sécurité disparaissent des rues, autant la police de la pensée montre qu'elle est omniprésente.

18 février 2019

Interview d'un Gilet Jaune

Les médias parlent beaucoup des Gilets Jaunes mais leur laissent rarement la parole. Seuls quelques rares médias, comme Dreuz, tentent de le faire - car ailleurs la parole est un monopole de journaliste, bien entendu.

Damien - prénom d'emprunt - est un gilet jaune que j'ai eu l'occasion d'interviewer directement. Je ne saurais dire s'il est représentatif de l'ensemble du mouvement, mais peu importe: militant dans la quarantaine, il permet un point de vue direct sur la crise de légitimité que traversent les institutions françaises.

france,manifestation,révolution

Salut Damien, quel est ton parcours?

Jusqu'ici j'ai manifesté trois fois à Dijon. C'est bon enfant. Bon enfant, et très patriote. Beaucoup de drapeaux tricolores, de cocardes, sur les chapeaux, sur les blousons... Les jeunes filles se déguisent en Mariannes, avec le bonnet phrygien... Patriote et bon enfant.

La plupart des gens viennent des environs, de Bourgogne. On se connaît.

Tu n'étais pas sur les rond-points?

Non, seulement dans des manifestations. De vraies manifestations. Démarrage Place de la République, et on circule pendant 3 à 4 heures dans la ville. On était 3 à 4'000 à chaque fois. Aucune violence de la part des personnes qui manifestent. La violence, franchement, est du côté de la police. Violence et intimidation.

Il y a eu des violences pendant les manifestations à Dijon?

Oui. Par exemple la première fois, après avoir défilé pacifiquement dans les rues de Dijon, on revient à notre point de départ et on essaye de refaire un tour, et là... On a directement une tentative de dissolution de la manifestation par les forces de l'ordre. Elles tirent des grenades lacrymogènes sur les manifestants alors qu'il n'y avait aucune violence. On s'engageait sur une rue, pour faire un deuxième circuit, et les flics avaient clairement la volonté de dissoudre la manifestation, parce que la nuit tombait, ils en avaient marre, je pense, et ils avaient reçu des ordres... Moi je n'ai pas eu de problème, mais je savais qu'il ne fallait pas se mettre en tête de cortège, c'est plus risqué. Je suis parti lorsque les premières grenades ont été tirées.

Ces grenades, il faut le savoir, ne sont pas toujours tirées dans les règles de l'art.

Les policiers ne sont pas censés faire des tirs tendus...

Voilà. Il y a eu des tirs tendus à plusieurs occasions, dans d'autres villes. Un autre gilet jaune qui était à Dijon le 15 décembre m'a raconté que les forces de l'ordre ont mis un terme à la manifestation non seulement en balançant des grenades mais aussi en tirant avec les fameuses balles en caoutchouc  Lui s'en est pris une dans la jambe, perforation, hémorragie, il a été emmené à l'hôpital... C'est pas anodin. Normalement ils n'ont pas le droit de tirer dans la tête, mais les règles ne sont pas respectées.

Ce sont des choses que j'ai vu, et aussi des policiers qui bloquaient des rues pour canaliser la manifestation. Mais pas que pour la rediriger - pour la harceler aussi. Il n'y a ni mise en garde ni sommation.

Ils coupent la manifestation en morceaux?

Pas à Dijon, mais dans d'autres villes. Ils pratiquent aussi l'intimidation. À Dijon, entre la gare et la Place de la République, il y avait régulièrement postés des CRS avec des fusils d'assaut.

Mais cela c'était le plain Vigipirate, non?

En théorie oui, mais comme par hasard ces gens étaient postés le long de la grande rue que prenaient les Gilets Jaunes pour se rassembler. Ça c'était clairement de l'intimidation. Il y a aussi plusieurs types de force de l'ordre - les polices locales, les RG, les BAC, chacun avec ses techniques... Des gens avec des cagoules, qui traînent avec les CRS. À Rouen, une vielle ville avec plein de petites rues, c'est plus facile de couper le cortège. Lorsque des groupes de Gilets Jaunes se retrouvent isolés, les forces de l'ordre ont des techniques bien plus agressives. Ils balancent leurs grenades, dégainent leurs bâtons et vont molester les gens. Même quand il n'y a pas de violence. Des femmes, des vieux se font taper dessus...

Il y a une utilisation des forces de l'ordre en France qui est inhabituelle depuis très très longtemps.

Et du point de vue ethnique, à quoi ressemblent les Gilets Jaunes?

Nous sommes des Français d'origine. Il y a quelques noirs. Je pense que les noirs viennent des Antilles, des DOM-TOM, mais ils sont peu nombreux. Je n'ai pas vu de Nord-Africain. C'est un mouvement très blanc. Il y a tous les âges. Beaucoup de jeunes, déguisés, font des mises en scènes quand on s'arrête sur les places, comme lors de la mobilisation sur le thème "Halte au Massacre". Ils apportent aussi de la musique.

As-tu vu des racailles?

Je n'ai pas vu de racailles, mais j'ai vu des Antifas... À Dijon, il n'y a pas beaucoup de racailles, mais à Rouen, à Paris, ce sont surtout des racailles qui vont casser. J'ai vu des Antifas habillés comme tels, équipés pour en découdre, déplacer des poubelles vers un barrage de police, probablement avec l'intention de les enflammer et de les balancer ensuite sur le barrage... Ce n'était pas des Gilets Jaunes. Ils ne portaient même pas le gilet.

Mais la plupart du temps les forces de l'ordre sont celles qui portent les premiers coups, ensuite il y a des réactions, et les gens s'énervent. Certains ont mis des pétards sous les voitures mais ça suffit à déclencher des incendies et des voitures ont brûlé. Je ne sais pas qui a fait ça...

Venons-en aux revendications et au mal-être des Gilets Jaunes. L'avantage et l'inconvénient de ce mouvement, c'est qu'il n'y a pas les fameux corps intermédiaires qu'il est si facile de noyauter (voir le billet de Michel Onfray qui relate notamment l'épisode de mai 68 entre Henri Krasucki de la CGT, donc du PCF, et Jacques Chirac) mais du coup on est tributaire des médias pour faire le récit... On voit surgir des listes pour les Européennes... Quelle légitimité donnent les Gilets Jaunes à ces tentatives d'officialisation? Les revendications remontées dans les médias correspondent-elles à la réalité?

J'ai vu assez peu de tentative de récupération du mouvement par les partis nationaux... Le Rassemblement National a peu essayé, Mélenchon davantage. La CGT a essayé mais pas réussi. On voit parfois un type qui débarque d'on ne sait où avec un mégaphone et des slogans orientés, mais ça ne prend pas. Le mouvement reste global.

La décentralisation fait que mêmes les Gilets Jaunes ne sont pas d'accord sur ce qu'ils veulent. On sent que quelque chose ne va pas, qu'on nous floue à longueur de journée, mais on a beaucoup de mal à s'exprimer d'une seule voix et à formuler des objectifs réalistes. C'est très émotionnel. Mais on s'organise. Dans les régions, on élit des comités, on maintient des cahiers de doléances - différents ce ceux organisés dans les mairies par Macron dans le cadre du Grand Débat National - mais je ne sais pas ce qu'ils deviendront.

À part la détestation de Macron, quelles sont les revendications?

La détestation de Macron est centrale, c'est vrai, mais aussi, je dirai, le patriotisme. J'insiste. C'est un mouvement très patriote, on chante la Marseillaise. Même les Mélenchonnistes. C'est très impressionnant. Les revendications sont très hétéroclites: elles sont axées sur le domaine économique, financier. Nous voulons plus d'argent à la fin du mois, plus de boulot... Mais surtout nous voulons plus de dignité. Être respectés. Le dénominateur commun c'est tous les gens qui ont l'impression d'être méprisés.

Il y a des revendications plutôt de gauche, par contre je n'ai pas vu de revendications identitaires. Ça ça reste un tabou. Pourtant si on fait un sondage auprès des Gilets Jaunes, clairement il y a des revendications identitaires, beaucoup en ont marre de l'immigration, mais ça, tu vas le voir dans les cahiers de doléance, pas dans les slogans dans la rue, parce que c'est un facteur de division.

On n'entend pas les médias traiter les Gilets Jaunes de sales racistes, même si de temps en temps quelques manœuvres ont lieu pour les présenter comme antisémites ou autres infréquentables...

Parce que c'est un facteur de division et nous le savons. Alors nous choisissons de ne pas en parler. L'idée est de nous mobiliser sur ce que nous avons en commun. Je pense que les Gilets Jaunes s'autocensurent, on préfère se manifester sur d'autres thèmes comme les revendications économiques ou la détestation de la finance, ça c'est clair, la détestation du banquier, c'est quelque chose qui rassemble.

Les Gilets Jaunes veulent plus de respect, plus de pognon, être écoutés... En France nous avons vraiment un fossé terrible entre les gens qui sont éduqués et ceux qui ont eu moins de chance, entre Paris et la province, des mondes qui ne se croisent pas. Les Gilets Jaunes sont la rencontre sur le terrain, une rencontre impossible autrement, entre trois groupes: les gens qui votent pour le Rassemblement National, les gens qui votent pour Mélenchon, et les gens qui ne votent pas, ou qui votent blanc. C'est le rassemblement de ces trois groupes... Qui forme une majorité, en fait!

C'est un déficit démocratique, paradoxal parce que composé en grande partie de gens qui votent blanc ou ne votent pas.

Les gens dépolitisés ne se reconnaissent pas dans l'offre politique, dans les partis, dans le Parlement ; parce qu'ils ont perdu espoir... Et tout d'un coup cette révolte se réalise et l'espoir renaît, et les gens se manifestent à nouveau. Des gens qui ne voulaient plus se manifester dans le cadre traditionnel trouvent une occasion de le faire.

Les Gilets Jaunes sont de toutes les classes sociales, il n'y a pas que des "exclus", des gens au RSA... Il y en a aussi, bien entendu, mais ce sont des Français des classes moyennes et populaires. Il n'y a pas de Gilet Jaune des classes supérieures. On est pour beaucoup des "working poors", réduit à cette précarité par la politique fiscale de Macron. Pour nombre d'entre nous 50€ de différence par mois c'est énorme, et nous sommes des millions comme ça.

La combinaison des 80 km/h sur les nationales et des taxes sur le gazole ont été le déclencheur, donnant naissance à un mouvement beaucoup plus large ensuite, qui reflète un ras-le-bol des gens du peuple pour les élites. Ça c'est vraiment le thème commun.

Comment, et c'est aussi la question que se pose Macron, va évoluer le mouvement? Qu'est-ce qui pourrait vous amener à être satisfaits, à rentrer chez vous?

Ça va être difficile de nous satisfaire puisque déjà nous avons obtenu gain de cause sur notre revendication de départ, la hausse de la taxe sur le gazole, mais ça n'a pas diminué notre motivation. Il y a toujours du monde, et les chiffres de la police sont faux. À chaque fois je vois plus de monde. Je pense que ces chiffres sont manipulés.

Nous sommes des gens qui en ont marre de Macron et de tout ce qu'il représente. Et je pense que seules des élections à la proportionnelle pourraient nous calmer. Ça fait partie des doléances que j'ai entendu le plus souvent. Les médias ne le remontent pas. Le système d'élection avec sa majorité à deux tours est parfaitement inique. C'est un scandale. Beaucoup de gens ne sentent pas représentés et ils en retirent de la frustration. Tout est fait pour qu'une grande partie du peuple ne soit pas représenté, et donc pas écouté. Une frustration immense. La "démocratie représentative" ne représente qu'une partie des électeurs, ceux de Macron.

Mais de la même façon que Macron n'accepterait jamais de démissionner, il n'acceptera jamais de dissoudre une Assemblée Nationale qui lui est complètement inféodée...

Il reprendrait la place qu'il mérite, autour de 20% de l'électorat, mais c'est vrai qu'en tant qu'être assoiffé de pouvoir il ne pourra probablement pas avaler un truc pareil.

Ça va durer jusqu'à la fin de son mandat alors?

Je pense que ça va durer. On a déjà passé à la pause de Noël... Je pense que c'est installé pour longtemps. Il y aura des variations dans le nombre, mais il y aura toujours un nombre minimum pour maintenir la pression. J'en suis convaincu. Le mouvement spontané et décentralisé n'a pas de leader, on ne peut pas identifier des gens à corrompre et à retourner.

Macron a bien une tactique pourtant pour écarter les "têtes d'affiche", les Gilets Jaunes les plus actifs sur Facebook: la méthode soft ou la méthode hard. La méthode soft consiste à approcher la personne et lui demander de faire sa liste pour les Européennes, qui est une élection qui ne compte pas, on est d'accord, en s'appuyant sur des satellites du pouvoir comme Tapie pour faire diversion. La méthode hard c'est carrément de viser les leaders. On a eu le cas avec Jérôme Rodriguez il y a quelques jours [peu calmé par l'expérience, NdA], c'était un véritable guet-apens. On balance une grenade assourdissante pour les foutre par terre et ensuite on leur tire comme par hasard dans l’œil. Si ça ce n'est pas une exécution voulue par les forces de l'ordre, qu'est-ce que c'est?

Je pense qu'il y en aura d'autres. Même s'ils abattent des leaders, d'autres émergeront.

Le mouvement continue, Macron fera semblant de céder du terrain sans rien lâcher sur l'essentiel, et donc ça va continuer, ça va continuer. On ne lâche rien. Moi je continue. Ça m'a énormément plu - c'est la première fois que je me retrouve comme ça dans un mouvement authentiquement populaire, qui dépasse les clivages droite-gauche et qui vise à obtenir le respect d'une partie de la population sans arrêt humiliée.