23 mai 2017

Mourir dans son sommeil

L'attentat de Manchester atteint un nouveau degré dans l'horreur de la barbarie islamiste.

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"We killed your children": la froide revendication de l'État Islamique,
reprise telle quelle en première page de plusieurs journaux anglais.

Pour citer les faits connus à ce jour:

A 22h35 lundi soir, un homme a fait exploser sa ceinture explosive devant la plus grande salle de concert de Manchester, en Angleterre. La chanteuse américaine Ariana Grande terminait son show. Le bilan de l'attentat terroriste est pour l'heure de 22 morts et de 59 blessés, dont une enfant de 8 ans. L'attaque a été revendiquée par Daesh mardi après-midi. Les renseignements britanniques pensent avoir identifié l'auteur de l'attentat. Le nom du terroriste serait Salman Abedi, un homme de 23 ans d'origine libyenne dont les parents avaient fui le régime de Mouammar Kadhafi.

Salman Abedi serait mort sur place. Selon NBC News, il portait la bombe dans un sac à dos, aurait pris le métro à Victoria Station, est arrivé dans la zone d'achat des billets de l'Arena et a attendu que les gens quittent le concert et sortent de la salle pour faire exploser l'engin artisanal. L'étude des images de vidéo-surveillance est en cours.


La bombe artisanale que transportait Abedi était remplie de boulons et de clous pour faire un maximum de victimes parmi les adolescents britanniques présents. Le bilan pourrait s'alourdir ; certains des 59 blessés sont encore entre la vie et la mort. De nombreuses victimes ont été mutilées et porteront toute leur vie des séquelles liées à l'attentat.

Selon le Premier Ministre britannique Theresa May, le terroriste a bien pensé "l'endroit et le moment afin de faire un maximum de dégâts". Pourtant, dans les premières heures du massacre, Mme May minimisa en parlant d'un "incident" terroriste. Depuis, le script post-attentat, bien rodé, est rejoué jusqu'à la nausée. Les séquences de fleurs, de bougies et de messages d'espoir postés près du lieu de la tuerie tournent en boucle sur les chaînes "d'information" ; les chefs d'État se succèdent pour exprimer chacun leur tour leur profonde compassion pour la souffrance des victimes et leur solidarité avec le peuple aujourd'hui frappé ; divers monuments sont brièvement éteints ; et après quelques jours, l'actualité fournit de nouveaux sujets.

Salman Abedi était connu des autorités britanniques, mais elles refusent de dévoiler plus de détails pour l'instant.

Une seconde bombe, qui n'a pas explosé, a été découverte sur place.

À moins d'avoir un cœur de pierre, impossible de ne pas être touché par une pareille actualité. La haine contre l'Occident de l'État Islamique et de ses sbires est sans limite. Des parents doivent aujourd'hui reconnaître la dépouille déchiquetée de leur enfant dans une morgue ou veiller son corps brisé au son lancinant des machines dans une chambre d'hôpital.

Tous les parents du monde auront forcément une pensée pour les familles touchées. Chacun peut se reconnaître dans cette tragédie. Ce qui aurait dû être un concert joyeux s'est terminé en boucherie aveugle. Cela aurait pu survenir n'importe où - comme c'est déjà survenu n'importe où - et cela surviendra encore. Et encore.

Et encore.

Alors même qu'elles vouent un véritable culte à l'État, les autorités annoncent leur impuissance: il faut apprendre à vivre avec le terrorisme (c'est-à-dire, à en mourir). L'islamisme est érigé au rang de fatalité de l'existence, comme l'accident de voiture ou la peste des temps anciens. C'est malheureux, l'islamisme. Il provoque des ravages. Vers Manchester, il touche surtout les jeunes. Une maladie infantile foudroyante.

D'un autre côté, les élites n'ont pas complètement perdu le sens du danger. Elles veillent à ce que rien ne perturbe leur sécurité ni celles de leurs proches. La plupart des politiciens qui plaident pour l'interdiction des armes pour la plèbe vivent sous la surveillance vigilante d'une garde armée.

Peut-être aura-t-on droit à un nouveau "Vous n'aurez pas ma haine" érigé en exemple de prêt-à-penser par les médias, sans le moindre recul ni esprit critique. La naïveté de l'agneau de lait érigée en vertu. Vous n'aurez pas ma haine, mais vous avez eu ma femme. Et à Manchester, vous avez eu ma fille. En voulez-vous encore? Servez-vous. Vous n'avez pas ma haine, mais en fait, je suis trop bête pour comprendre que vous n'en avez nul besoin. Vous avez la vôtre. Elle vous suffit amplement.

Peu de gens comprennent le terrorisme islamique. Prisonniers d'un schéma mental remontant aux mouvements extrémistes gauchistes de la seconde moitié du XXe siècle, ils s'évertuent à déceler des motivations politiques chez les islamistes, à déchiffrer d'éventuelles revendications. N'en trouvant aucune, ils les inventent, plaquant leur grille de lecture sur un abysse.

Les islamistes veulent tuer. Nous tuer, et tous ceux qu'ils considèrent comme leurs adversaires, c'est-à-dire à peu près tout le monde. Du premier au dernier. Femmes et enfants. Collaborateurs ou résistants. Chrétiens, athées ou musulmans. Allah reconnaîtra les siens.

L'attentat n'est pas un moyen pour atteindre un but. L'attentat est le but. Comprendre cette simple notion est aujourd'hui hors de portée de la plupart des Européens. Ils se voient peut-être comme des cyniques à qui on ne la fait pas, mais leur niveau de nihilisme est dérisoire face aux zombies décérébrés de l'État Islamique.

Le plus abominable de l'attentat de Manchester n'est pas dans le mode opératoire d'un kamikaze. Il n'est pas dans le choix des victimes - les enfants, membres les plus innocents et les plus faibles de la société et incarnation de son avenir. Il n'est pas dans l'analyse choquante qu'un terroriste islamiste soit issu d'une famille de réfugiés, les mêmes qui rentrent chaque jour par milliers sur le continent, importés par une coterie de politiciens sacrifiant des pays entiers sur l'autel de leurs délires idéologiques.

Le plus abominable de l'attentat de Manchester est de comprendre qu'il sera suivi de nombreux autres. Ce n'est qu'un avant-goût de ce qui nous attend, et de ce qui attend nos descendants.

Quelle dose de violence la "majorité silencieuse" doit-elle endurer pour sortir de son silence? Les terroristes islamistes sont en train de se livrer à une expérience sociologique grandeur nature à l'échelle d'un continent. Ils doivent sans doute se délecter du résultat autant que d'autres s'en consternent. Les chiffres - électoraux notamment - le prouvent: l'apathie atteint des sommets insoupçonnables. Au point qu'on peut se demander si la majorité silencieuse sortira jamais de son silence.

L'hypothèse est hardie mais de moins en moins invraisemblable. On aurait naturellement tendance à penser que face à un stimuli désagréable un organisme dans son sens le plus large - individu, corps social, nation - finirait par réagir lorsque la douleur devient par trop intolérable. Mais ce n'est pas obligatoire. L'organisme menacé pourrait tout aussi bien choisir l'anesthésie locale pour supprimer les symptômes, le suicide pour hâter une issue perçue comme inéluctable, ou l'abus de tranquillisants pour sombrer dans une bienheureuse inconscience.

On peut mourir dans son sommeil.

07 mai 2017

Emmanuel Macron Président.

Ça y est! Le faux suspense est éventé, les résultats sont connus - encore partiels certes, mais dénués du moindre doute quant au résultat final. Les 47 millions de Français appelés aux urnes dans 66'546 bureaux de votes se sont prononcés. Succédant à François Hollande, Emmanuel Macron est le 8e Président de la Cinquième République française, avec autour de 65% des voix.

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Pour un individu encore totalement inconnu du grand public il y a quelques années, le tour de force est remarquable. Mais Emmanuel Macron n'a évidemment pas agi seul.

Le candidat antisystème du Système

Le véritable exploit de Macron était de parvenir au second tour. Depuis, sa victoire finale était acquise. Tout le monde le savait, lui y compris - au point de fêter un triomphe par anticipation dès le soir du 30 avril dans un dîner à la Rotonde, une brasserie parisienne. L'impair fit jaser.

Mais, face à Marine Le Pen, comment Macron aurait-il pu échouer? Il rassembla derrière lui l'ensemble de la société française ayant droit de cité. Les entrepreneurs (attention, seulement "ceux qui réussissent"), les syndicalistes, les stars, les représentants religieux juifs, musulmans et protestants, les ambassadeurs... À l'étranger, comptons Angela Merkel, Yanis Varoufakis ou encore Barack Obama, pour qui les ingérences électorales sont une notion à géométrie variable.

Loin de Jean-Luc Mélenchon, rebelle institutionnel passant le plus clair de sa carrière lové dans les confortables travées du Sénat, Macron devint le premier candidat antisystème officiellement adoubé de l'establishment. Bien aidé par ses amis des médias, Emmanuel Macron réussit à se présenter en homme neuf, alors qu'il fut conseiller puis ministre du Président Hollande dont chacun put apprécier les qualités durant cinq ans.

Sans même parler de son CV politique, Emmanuel Macron est un paradoxe: avec pareils mentors, comment incarner la nouveauté? Rassemblant derrière soi toutes les vieilles badernes de la politique française depuis quarante ans, de Robert Hue à Alain Madelin, de Daniel Cohn-Bendit à Christian Estrosi, comment incarner la rupture? Heureusement, les partisans de En Marche! n'ont pas poussé la réflexion aussi loin. Il leur a suffi de penser printemps et d'avaler, pleins d'espoir, les incompréhensibles absurdités du programme du candidat. Lorsqu'on laisse l'esprit critique au vestiaire, tout devient possible, en effet.

Comme le résuma Jean-Patrick Grumberg sur Dreuz.info, les Français ont le sens du sacrifice. Ils votèrent pour tout ce qu'ils rejettent.

Voilà ces remarquables Français qui n’aiment pas les énarques et votent pour un énarque, n’aiment pas les élites déconnectées de la réalité et votent pour le plus déconnecté d’entre eux, qui n’ont plus confiance dans les médias mais votent pour celui que les médias ont choisi pour leur bien, aiment leur pays mais votent pour celui qui en offre les clefs à tout le malheur du monde, et ouvre grand les frontières. Voilà ces Français qui déjà se serrent la ceinture et décident de se la serrer encore plus fort pour aider les plus pauvres venus d’ailleurs.


Mais pas tout ce qu'ils rejettent, en réalité. Car en face d'Emmanuel Macron, il y avait Marine Le Pen.

Le repoussoir Le Pen ne fonctionne plus

Peu importe la vacuité cosmique d'Emmanuel Macron, il fallait faire barrage au Front National. En France, quelles que soient vos réponses (ou votre absence de réponse) sur l'emploi, la fiscalité, l'organisation des retraites, la place de la France en Europe, la menace islamique ou les questions migratoires, faire barrage au Front National est un programme de second tour supérieur à tout autre.

Ce n'est pas comme s'il y avait eu péril en la demeure. La prestation de l'infréquentable Marine Le Pen lors du débat d'entre deux tours avait pourtant montré les limites de la menace. Cependant, Marine Le Pen était la seule à défendre maladroitement la France d'en bas - les Français des campagnes et des banlieues, de la France déclassée et laissée pour compte par les élites. Elle prévoyait également de laisser les Français décider de ses mesures les plus controversées, comme la sortie de l'Euro, via un référendum.

De nombreux Français arrivèrent à la conclusion logique qu'il n'y avait rien à attendre de Macron. Le tout-sauf-Macron valait bien le tout-sauf-Le-Pen. Contrairement à son père en 2002, Mme Le Pen rassembla donc bien au-delà de sa base électorale du premier tour.

Un sondage Elabe pour la BBC du 3 mai, constitué auprès de 3'956 personnes, montrait la façon dont les électeurs des candidats éliminés se distribueraient entre les finalistes:

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Le rapport de force entre Macron et Le Pen s'établissait donc à 58% pour le premier et 42% pour la seconde. Les résultats d'aujourd'hui montrent que le report de voix n'aura pas fonctionné aussi bien qu'annoncé. Le sondage illustre malgré tout la porosité logique entre les différents mouvements politiques ; celle-ci a bien eu lieu. Marine Le Pen draine un nombre significatif de suffrages des électeurs de Dupont-Aignan, de François Fillon et de Jean-Luc Mélenchon. Elle atteint 10,5 millions de voix, soit le double de son père en 2002.

Hommage à Hollande

Peu importe la vacuité cosmique d'Emmanuel Macron, il fallait faire barrage au Front National. Et barrage fut établi. Sur les plateaux de télévision, le soulagement était palpable. Tout le monde aime quand un plan se déroule sans accroc.

Ce soir, François Hollande décroche avec les honneurs le seul trophée qu'il mérite vraiment, celui de génie politique. Dans Un président ne devrait pas dire ça, conscient de son impopularité et d'un système de bipartisme arrivant en bout de course, il expliqua que la prochaine étape passerait par une refonte des mouvements politiques, de nouvelles structures d'alliances ; quelques temps plus tard, Emmanuel Macron démissionna avec bienveillance du gouvernement, fonda En Marche!, et accomplit la course en tête jusqu'à l'Élysée. Le PS historique est mort? Il marchait comme un zombie depuis bien trop longtemps. Le voici réincarné.

Macron aura eu la chance avec lui de bout en bout - une chance provoquée, quand François Fillon fut opportunément sali au moment crucial par des affaires bien anciennes. Une chance provoquée encore quand le scandale des MacronLeaks, définis comme "boule puante" par la presse aux ordres, éclata juste trop tard pour permettre aux médias de ne pas en parler. Car, en France, être journaliste c'est savoir quand lancer une affaire en première page, et surtout, quand l'enterrer.

Ce soir les Français ont confirmé que le rejet du FN était la définition suprême de leur appartenance politique ; ce faisant, ils se retrouvent avec un président par défaut, au programme flou et à la légitimité mesurée. Bonne chance à lui, bonne chance à eux.

04 mai 2017

Pitoyable débat Macron / Le Pen

À quatre jours du second tour d'une élection présidentielle inédite opposant un candidat post-socialiste et pro-européen à une candidate souverainiste et désormais anti-libérale, la confrontation fut explosive.

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Le "débat du siècle" entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen promettait de battre tous les records - au moins en termes d'audience. Cette promesse-là ne fut pas tenue non plus. Avec 16,5 millions de spectateurs tous canaux confondus, la confrontation de l'entre-deux tours réalisa certes un score honorable, mais très en deçà de ce genre d'émission - il fallait remonter à 1974 pour retrouver pareille audience.

L'ouverture du débat porta sur l'économie, puis la lutte contre le chômage et la réforme des retraites. Il parut clair que M. Macron maîtrisait davantage ses dossiers que Mme Le Pen, qui pour sa part s'essayait à décrire un mode de fonctionnement de "protectionnisme intelligent" qui pour l'instant n'a été mis en œuvre avec succès nulle part (il n'est qu'à peine esquissé aux États-Unis de M. Trump). S'enlisant à plusieurs reprises dans des batailles de chiffres, la candidate du Front National tenta avec plus ou moins de bonheur de présenter M. Macron comme le vendu aux banques et aux grands groupes, annonçant un des deux fils rouges de la soirée, l'autre étant de lui faire porter le chapeau du quinquennat Hollande.

Lorsque les thèmes sociaux et sociétaux furent abordés, comme le terrorisme, le changement de ton fut assez net: Marine Le Pen retrouva son assise et nombre de ses flèches atteignirent leur cible. Emmanuel Macron, nettement moins à l'aise, tenta de se défendre en se dédouanant de la responsabilité de ses soutiens, et affirma sa motivation rarement exprimée jusqu'ici de s'en prendre au terrorisme islamique.

D'autres prises de bec eurent lieu au sujet des zones de non-droit, où les mesures proposées par M. Macron de donner aux policiers le pouvoir d'infliger des amendes sur des cas simples furent tournées en dérision par Mme Le Pen, avocate plus au courant des réalités du terrain. On fut content d'apprendre que les deux candidats s'opposent aux Lois Taubira - quant à savoir si ces déclarations seront suivies d'effet, c'est une autre histoire.

Mais la plus grande confrontation vint finalement du destin de la France au sein de l'UE. Marine Le Pen essaya maladroitement de vendre une sortie de l'UE et de l'euro, échouant à rassurer les Français alors que les détails du plan n'avaient pas l'air complètement arrêtés dans son esprit. Péremptoire, Emmanuel Macron décréta de son côté que l'euro était définitif - alors que la zone euro menace depuis des années de s'écrouler à travers la Grèce...

Économie, emploi, éducation, terrorisme, euro, autant de thèmes abordés mais ne donnant lieu qu'à des affrontements plutôt que des présentations de programme. À plusieurs reprises le débat vira à la scène de ménage - Marine Le Pen ricanant et essayant d'emporter l'assentiment des deux présentateurs (qui restèrent naturellement de marbre), Emmanuel Macron se posant en donneur de leçon sûr de lui et défaussant d'un revers de main tout ce que son interlocutrice avait à proposer.

Agressivité contre arrogance, poissonnière contre banquier, les deux personnages n'avaient rien pour s'entendre.  Heureusement, cela n'aura sans doute aucune importance. Un sondage du Figaro précédant le débat indiqua que 86% des électeurs avaient déjà arrêté leur choix pour le second tour.

Macron remporta sans doute la soirée en semblant plus sérieux, plus présidentiable. Mais il s'avança trop, s'engageant à obtenir des résultats bien peu vraisemblables compte tenu des résistances au changement qui bloquent depuis des décennies la société française. Qu'intervienne une loi El Khomri à la puissance dix ou un alignement des retraites du public sur celles du privé et on verra de quel bois est fait le futur Président. Quant à Marine Le Pen... Qu'ils sont loin, Frauke Petry ou Nigel Farage!

Mais en réalité, ces débats ne veulent rien dire - il ne s'agit que d'un alignement de promesses destinées à s'emparer du pouvoir. On se souvient de la célèbre tirade du "Moi, Président" de Hollande. Au vu du chaos prévisible qui s'installera à l'Assemblée Nationale en juin, ni l'un ni l'autre ne sera en mesure de gouverner. Les excuses sont donc toutes trouvées. Et c'est peut-être mieux ainsi ; il suffit de visionner une hilarante vidéo du "Lapin Taquin" - réalisée avant le premier tour - pour avoir une idée de la vacuité cosmique du programme du Président Macron. Plus rigolo et plus court que le débat d'hier soir...

Quant à trouver des critiques de celui de Mme Le Pen, ce n'est pas compliqué: il suffit de feuilleter n'importe quel journal ou d'allumer la télévision sur n'importe quelle chaîne.

23 avril 2017

Un premier tour historique

Le premier tour des présidentielles a lieu - avec les résultats que le grand public a pu découvrir dès 20h avec les premières estimations. Marine Le Pen et Emmanuel Macron sont qualifiés pour le second tour.

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La participation s'éleva à 77%, en baisse de quasiment deux points par rapport à 2012.

Les évaluations successive, mais non définitives, établissent un score de 23,7% pour Emmanuel Macron, le candidat d'En Marche! et 21,7% pour Marine Le Pen du Front National. Leurs deux poursuivants François Fillon (19,8%) et Jean-Luc Mélenchon (19,5%) sont distancés. Benoît Hamon, candidat officiel du PS, est relégué en cinquième position avec seulement 6,5%. Nicolas Dupont-Aignan du mouvement Debout la France semble réussir son pari d'atteindre 5%. Le score des cinq autres candidats est anecdotique.

Le score est à comparer avec ce que les instituts de sondage annonçaient au 17 avril encore, où les quatre candidats de tête semblaient tenir dans un mouchoir de poche.

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Le contraste est donc relativement élevé avec les résultats d'aujourd'hui.

Une fin de campagne sous le signe du terrorisme

L'actualité terroriste s'est bel et bien invitée dans la campagne à deux reprises. Le 18 avril, une première tentative d'attentat est déjouée à Marseille:

Les deux suspects étaient en possession de trois kilos d'explosifs de type TATP, d'armes en grande quantité et d'un drapeau de l'organisation djihadiste État islamique. Ils sont soupçonnés d'avoir voulu préparer un attentat "imminent". (...) Mahiedine Merabet, 29 ans, et Clément Baur, 23 ans, ont été interpellés dans le cadre d'une enquête en flagrance ouverte à Paris pour association de malfaiteurs et infraction à la législation sur les armes en relation avec une entreprise terroriste.


L'attentat était imminent car l'explosif typiquement employé par les agents de l'État Islamique à partir de produits ménagers courants se dégrade rapidement. Les deux individus arrêtés, délinquants multirécidivistes de nationalité française, s'étaient connus en prison ; ils étaient suivis par les services de renseignement depuis leur libération. En décembre 2016 le domicile de Mahiedine Merabet fut perquisitionné. On y trouva du matériel de propagande islamique. Clément Baur était quant à lui membre du Mouvement des Jeunes Socialistes - et décida d'illustrer par l'exemple la porosité entre différentes formes de lutte...

Resté au stade de la tentative, ce projet d'attentat ne fut sans doute pas couvert comme il l'aurait dû par des médias soucieux de ne pas "faire le jeu" de Marine Le Pen. Malheureusement, ils furent dépassés par une nouvelle attaque le soir du 20 aux Champs Élysées à Paris. Le soir même, les candidats livraient chacun leur credo dans "15 minutes pour convaincre" sur France2. Par tirage au sort, Marine Le Pen eut droit à la dernière place dans l'émission. Elle eut le courage d'abandonner un discours préparé pour improviser et laisser parler son cœur:

J'avais pensé parler mondialisation et enjeux de civilisation et puis j'ai appris que le cauchemar recommençait. Une fois encore. J'ai été saisie par la tristesse et par la colère sourde. La colère sourde parce que je suis étreinte par le sentiment que tout n'est pas fait pour mettre nos compatriotes à l'abri. J'ai entendu des mots de compassion pour les forces de l'ordre mais je pense qu'il faut aller plus loin: les policiers attendent des moyens pour se défendre et combattre le terrorisme islamiste. Je ne veux pas que l'on dise à notre jeunesse qu'elle vivra durablement avec ce danger. Il faut s'attaquer aux racines du mal: c'est fini le laxisme et la naïveté. On ne peut pas laisser ce pays impuissant à les défendre. C'est cela que vous, Français, vous devez exiger et choisir.


Ce soir-là, elle gagna sans aucun doute une stature présidentielle.

Un OVNI politique mis sur orbite

Marine Le Pen se réjouissait d'affronter Emmanuel Macron au second tour: les deux candidats incarnent en effet des positions diamétralement opposées sur le chemin que doit prendre la société française. Macron est pro-européen, Marine souverainiste. Macron méprise la France et son histoire, Marine célèbre ses racines charnelles. Macron défend l'immigration, Marine les frontières. Macron est issu de la finance mondialisée, Marine rejette ce modèle - on pourrait continuer longtemps.

Emmanuel Macron représente la poursuite du Hollandisme par d'autres moyens. Après avoir compris que le Parti Socialiste traditionnel était perdu, le Président soutint la candidature de son nouveau poulain avec autant de discrétion que possible pour ne pas le souiller de sa propre impopularité. Macron est une construction, un golem politique, un candidat hors-sol conçu de toute pièce par des spin doctors, des cabinets de marketing et des conseillers en communication. Porté par sa complicité avec les patrons des grands groupes de presse, Macron récolta des soutiens de plus en plus nombreux alors que les vaincus de la politique comprenaient qu'ils avaient une deuxième chance en misant sur l'outsider.

Rassemblant les espoirs les plus contradictoires, Emmanuel Macron incarne la rupture fréquentable et il est en passe de réussir son pari. Ce soir à l'Élysée, le Président Hollande peut savourer sa réussite - il vient d'envoyer son héritier sur orbite. La plus grande difficulté de Macron était de passer le Premier tour. Il est désormais en position de force contre Marine Le Pen au second, une adversaire contre laquelle l'ambiguïté vaporeuse a toutes les chances de l'emporter. Bien malin qui peut dire ce qui sortira vraiment de son quinquennat.

Les partis bouleversés

La victoire relative d'Emmanuel Macron et Marine Le Pen sonnent le glas des deux grands partis traditionnels de la droite et de la gauche, Les Républicains et le Parti Socialiste. Ces formations majeures sont toutes deux balayées de l'élection au premier tour, ce qui constitue une première historique. Celle-ci s'ajoute à de nombreuses autres du même ordre, comme un Président renonçant à sa réélection ou l'échec de tous les candidats qui se sont soumis à l'exercice de la primaire.

Affirmons-le franchement, François Fillon aura fait une campagne lamentable. Rattrapé par son passé de politicien avide, il mit des semaines à se dépêtrer du complot dans lequel il était tombé sans jamais tenter de réparer ses torts moraux, torts d'autant plus graves qu'ils se présentait en incarnation de la vertu. Mais les diverses machinations dont il fut victime ne doivent pas cacher une erreur stratégique monumentale, se tromper de cible. Alors qu'Emmanuel Macron était la vraie menace contre sa candidature, François Fillon finit de saboter toutes ses chances de succès en réservant ses attaques les plus virulentes contre Marine Le Pen. Il aura le temps de méditer sur ses échecs alors que sa carrière politique s'achève.

À gauche, Benoît Hamon avait le mérite de ne rien espérer ; il devint assez évident pour tout le monde, lui y compris, qu'il n'avait pas la moindre chance. S'ensuivit un énième tango avec l'extrême-gauche du rebelle institutionnel Jean-Luc Mélenchon pour savoir lequel des deux phagocyterait l'autre - un ballet aussi inutile que mortel, sachant qu'aucun des deux n'avait la moindre chance de passer l'épaule avec un concurrent broutant le même pré électoral.

Conscient de l'impasse, ni l'un ni l'autre ne pouvait pourtant renoncer. Benoît Hamon s'étant victorieusement soumis à la sélection des primaires, se retirer aurait désavoué le rôle du PS au sein de la gauche, détruit sa légitimité péniblement acquise, et saboté son avenir dans le parti. La situation de Jean-Luc Mélenchon n'était pas meilleure. Le candidat vieillissant de l'extrême-gauche voyait peut-être enfin le pouvoir à sa portée ; dominant le PS dans les sondages, critique constant du PS, il avait brûlé tous les ponts.

Le champion choisi par la famille socialiste se devait de galoper jusqu'au précipice, le tribun de l'extrême-gauche s'imaginait élu du destin ; les deux déchantent et entraînent avec eux leurs familles politiques dans les profondeurs. La gauche française est en miettes.

La fin de la Cinquième République

Aussi crucial que soit le résultat de ce premier tour, il ne représente pas réellement la fin du régime de la Ve République telle que la France la connaît depuis de Gaulle. Le coup de grâce viendra en juin.

Les deux grands partis politiques PS et LR ont récolté le soutien de formations plus petites à l'élection présidentielle en concédant des droits d'exclusivité sur diverses circonscriptions lors des élections législatives. Emmanuel Macron s'est quant à lui allié à un Modem ressuscité pour obtenir un semblant d'assise électorale - qui sera âprement négocié avec les divers frondeurs du PS et autres rescapés de la déroute socialiste. À droite, le Front National profitera de la dynamique de campagne de Marine Le Pen, qu'on n'imagine au pire perdre avec un score honorable, sans comparaison avec celui de son père face à Jacques Chirac en 2002.

Rajoutons à cela des règles électorales calibrées pour éliminer dans chaque circonscription les partis les plus faibles et on peut avoir une petite idée du morcellement qui surviendra lors des législatives. Les états-majors des partis travaillent sans doute déjà à établir ces cartes électorales sur la base des résultats de chaque bureau de vote pour ces présidentielles. Leur conclusion sera sans appel: aucun parti n'aura la majorité législative.

En s'accrochant aux usages de la Ve République, la France sera ingouvernable.

Il faudra donc inventer autre chose. Discuter. Former des coalitions. Négocier. Partager le pouvoir. Des partis politiques qui ont passé les dernières décennies à se mépriser et à s'ignorer royalement vont devoir réussir à s'asseoir autour d'une même table et trouver des points de convergence, un programme commun. Il faudra convaincre, écouter, expliquer, sans plus d'invective ni d'anathème. Et c'est une très bonne chose - la meilleure qui puisse arriver à la France depuis longtemps.

13 avril 2017

Le terrorisme islamique à l'assaut de la planète foot

Opposé à Monaco en quart de finale aller de Ligue de Champions, le Borussia Dortmund (BVB) a été battu 2-3 dans son antre du Signal Iduna Park. Les joueurs du club allemand avaient quelques excuses, comme d'avoir échappé à un attentat islamiste la veille. L'entraîneur du club Thomas Tuchel s'indigna d'ailleurs des circonstances du match:

Après l’attaque, nous aurions aimé avoir plus de temps pour digérer tout cela. Et on ne nous a pas laissé de temps. On nous a dit, demain vous devez jouer. Nous nous sommes sentis ignorés. On ne nous a pas demandé notre avis, ils ont décidé ça à l’UEFA en Suisse. Quelques minutes après l’attaque, on nous a dit qu’on devrait jouer, comme si on nous avait envoyé une canette de bière contre le bus.


allemagne,terrorisme,islamIl s'agissait en effet d'un peu plus qu'une canette de bière. Mardi, le jour du match prévu dans cette ville de l'ouest de l'Allemagne, le bus du BVB se mit en route depuis l'hôtel de l'équipe pour gagner le stade à une dizaine de kilomètres de distance. Le Parisien relate ce qui arriva ensuite:

À peine arrivé au coin de la rue, à 19h15, [le bus du BVB] est secoué par trois fortes explosions, qui font éclater plusieurs pans du double-vitrage. Il s'agirait de bombes artisanales, dissimulées dans des haies et actionnées au passage du bus. Le parquet précise que les engins utilisés avaient une "puissance explosive" de 100 mètres et contenaient "des tiges métalliques", dont l'une s'est figée dans un repose-tête d'un siège à l'intérieur du bus.


Le défenseur Marc Bartra fut blessé au bras et à l'épaule - il passa au bloc opératoire dans la nuit - ainsi qu'un policier qui accompagnait l'équipe.

Les enquêteurs ne révélèrent pas immédiatement la piste islamiste tant le mode opératoire était différent des précédents attentats. Malgré une revendication fantaisiste de réseaux "antifascistes" sur Internet, la responsabilité islamiste fut tout de même établie, notamment à cause de trois lettres retrouvées près des explosifs. Comportant des mentions comme "Au nom d'Allah, le clément, le miséricordieux", elles réclamaient que l'Allemagne cesse de participer à la lutte contre le groupe État islamique dans le cadre de la coalition internationale et retire les chasseurs Tornados allemands opérant depuis la Turquie. Les auteurs évoquèrent également l'attentat contre le marché de Noël de Berlin, et désignèrent les sportifs comme des "cibles" pour l'État islamique.

Les lettres furent publiées en intégralité par la Süddeutsche Zeitung mercredi matin.

Terrorisme islamique évolué?

L'attentat de Dortmund représente un virage dans le terrorisme islamique en Europe.

Le contraste avec les récents assauts à coup de camion n'en est que plus marquant. Au contraire d'attaques plus ou moins improvisée et violentes, ou d'illuminés légèrement demeurés beuglant "Allah akbar" avant de succomber sous les balles des forces de l'ordre, le mode opératoire frappe par sa sophistication: trois bombes déclenchées à distances le long du parcours d'un véhicule clairement désigné. N'eussent été blindées les vitres du bus, le bilan aurait été bien plus lourd. L'idée que des groupes islamistes aient désormais l'idée et la capacité de frapper des véhicules précis lors de leurs trajets réguliers est particulièrement inquiétante. Le volume de cibles potentielles est proprement ahurissant. Comment se protéger d'un tel risque?

En l'absence de kamikaze portant commodément ses papiers d'identité sur lui, l'enquête avance moins vite qu'à l'accoutumée. Depuis l'explosion la police allemande ne chôme pas, mais pour l'heure le réseau à l'origine de l'attaque est loin d'être démantelé ; au plus a-t-on arrêté quelques suspects dont les responsabilités ne sont pas clairement établies.

L'attentat de Dortmund implique forcément plusieurs personnes pour le repérage, la fabrication et la mise en place des explosifs et du dispositif de mise à feu, et le déclenchement de l'installation au moment opportun. Le groupe à l'origine de l'attaque dispose de connaissances techniques. Personne n'essaye même plus de caser le sempiternel "loup solitaire". De plus, ces djihadistes-là ne cherchent pas, dans un premier temps, le sacrifice violent dans la confrontation avec l'ennemi. Ils sont donc capables de mettre en place des opérations plus recherchées et avec un impact médiatique réel, au-delà de leur rédemption personnelle et des prétendues vierges censées les attendre dans l'au-delà.

Le Foot comme cible

En revanche, ce n'est pas la première fois que les islamistes s'en prennent au monde du football. Lors des attentats de Paris de novembre 2015, les morts sur les terrasses des cafés et le massacre du Bataclan ne doivent pas éclipser que la première cible de cette soirée funeste fut le Stade de France lors d'une rencontre internationale de football entre l'Allemagne et la France. Trois terroristes se firent exploser dans les premiers attentats-suicide commis sur le sol français. Les kamikazes avaient l'intention de pénétrer dans le stade pour y perpétrer leur acte mais échouèrent à quatre reprises.

Ce soir-là, François Hollande faisait partie des spectateurs, mais la présence de l'homme d'État sur place n'était peut-être pas connue des terroristes lors de la préparation de l'opération. Aucune ambiguïté de la sorte contre l'équipe du Borussia Dortmund ; les poseurs de bombe visaient le football lui-même. Cela n'a rien de surprenant.

Le football professionnel incarne un grand nombre de valeurs que les islamistes abhorrent: l'argent, le consumérisme, le spectacle, l'attachement à une équipe, le catholicisme (lorsque des joueurs font un signe de croix avant un coup de pied arrêté ou après un but), la consommation d'alcool chez des supporters, les jolies femmes dans le public, l'entraide au sein d'une équipe de sportifs de tous horizons et de toutes confessions, et même d'inadmissibles compromissions avec la loi religieuse en matière de ramadan.

Mais le football professionnel a une autre facette, son audience gigantesque. La Ligue de Champions est la troisième compétition la plus suivie dans le monde après la Coupe du Monde et l'Euro - deux autres célébrations du football. L'attentat contre le Borussia Dortmund donna lieu à un simple retard de 24 heures dans le coup d'envoi du match mais eut déjà un impact sur la vie de centaines de millions de personnes, les spectateurs venus au stade, les innombrables téléspectateurs, et donna lieu à autant de discussions autour des machines à café le lendemain.

Les bombes qui frappèrent l'équipe du BVB étaient conçues pour tuer. Les joueurs ne durent leur salut qu'à la résistance des vitres de leur bus. Imagine-t-on l'impact qu'aurait eu l'attentat s'il s'était soldé par un bain de sang?

Le mélange de prestige et d'audience du football professionnel en fait une cible de choix pour d'éventuelles opérations terroristes, touchant la société civile plus que n'importe quelle attaque localisée. Le mode opératoire de l'attentat contre le Borussia Dortmund montre d'énormes vulnérabilités qui vont singulièrement compliquer la tâche de ceux qui essayent de protéger les vedettes de notre temps.

En attendant, une ou plusieurs cellules terroristes islamistes opèrent en toute quiétude en Allemagne. Pour Mme Merkel, il devient de plus en plus difficile de jouer les ingénues.

Mise à jour (21 avril): l'auteur de l'attaque aurait été arrêté: il s'agirait d'un germano-russe de 28 ans, Sergej W., qui aurait agi pour des motifs "financiers" et non terroristes. Aucune complicité n'a été pour l'heure établie. L'auteur aurait voulu spéculer pour faire baisser le prix de l'action du club de Dortmund et s'enrichir en pariant sur leur baisse. La revendication terroriste aurait été délibérément placée pour entraîner les enquêteurs sur une fausse piste.

C'est donc un soulagement de constater que les terroristes islamiques ne sont pas derrière cette attaque vicieuse de joueurs de football professionnels, même si l'actualité récente nous montre qu'ils continuent à frapper ou à vouloir frapper un peu partout sur le continent.

03 avril 2017

À trois semaines des Présidentielles françaises

Une semaine avant des élections vaudoises importantes, nos voisins français voteront eux aussi, le 23 avril, pour le premier tour de leurs Présidentielles.

Ces élections sont exceptionnelles à plus d'un titre. Pour la première fois depuis plus de quarante ans un Président sortant aura choisi de ne pas se présenter à sa réélection. Les deux partis traditionnels qui dominent la vie de la Ve République, le Parti Socialiste et Les Républicains, pourraient être tous les deux absents du second tour.

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La campagne a atteint des niveaux de violence verbale et de coup bas inégalés dans l'histoire médiatique moderne ; pendant très longtemps (et à dire vrai aujourd'hui encore) une certaine incertitude régnait quant au nom des candidats qui se présenteraient réellement le jour de l'élection. Miroir de l'incertitude régnant dans la classe politique, les Français eux-mêmes sont hésitants ; un sondage IPSOS montre que 40% des électeurs sont encore indécis quant à leur vote, une proportion énorme si près du jour du scrutin.

À gauche, c'est la guerre. Faute de parvenir à s'entendre, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon se condamnent à assister à l'élection comme spectateurs. Chacun d'eux fait cavalier seul pour des raisons qui lui sont propres. Jean-Luc Mélenchon du mouvement des "Insoumis" a pour lui les sondages, qui le placent devant son concurrent socialiste ; il mène sa campagne au nom d'une "extrême-gauche plurielle" depuis bien longtemps, et à 65 ans, le Sénateur devenu tribun sur le tard sent que ce scrutin pourrait bien être le dernier. Au pied des marches du pouvoir, pas question de servir de faire-valoir à un autre.

Benoît Hamon a pour lui la légitimité des primaires de la gauche. Il emporte avec lui les espoirs des militants socialistes de base - volontiers utopistes comme en témoigne son programme - et des écologistes. Las! Ces primaires ont surtout servi à démontrer l'éclatement de la gauche traditionnelle en fragments irréconciliables. En jouant le jeu des primaires, le bon élève Hamon a remporté les primaires "par la gauche", comme le veut la tradition, mais les règles ont changé. Le PS affaibli par le quinquennat Hollande et ses frondes internes ne donne plus le la de la gauche. Coincé dans une impasse, Hamon s'obstine sans y parvenir à chasser sur les terres de Mélenchon. Il arrive trop tard sur le créneau.

En fin de compte, Benoît Hamon fait bien mollement campagne pour les présidentielles 2017. Il semble viser plus loin - le poste de Premier Secrétaire, la recomposition de l'opposition à l'Assemblée, la réorganisation de la gauche plurielle sous l'égide du Parti Socialiste. Au nom du rôle de celui-ci dans la famille de gauche, enfermé dans la logique des primaires, il ne peut pas se rallier à Mélenchon. S'il contribuait à la victoire d'un candidat qui a toujours affiché son mépris pour le PS historique, Hamon ne ferait que hâter l'enterrement du mouvement qui l'a promu candidat. Même sans cela, à travers les défections et la défaite à venir le 23 avril, l'avenir du parti à la rose semble plus compromis que jamais.

Au centre-gauche, un autre ancien ministre de Hollande, le jeune loup Emmanuel Macron. Parfait inconnu avant 2012, l'ancien banquier d'affaires a construit en s'associant aux patrons des grands groupes de presse une véritable machine électorale, "En Marche!", destinée à le propulser au pouvoir. François Hollande le soutient mais en restant dans l'ombre, pour éviter de lui infliger sa propre impopularité. S'il y a eu des tensions avec le ministre de par le passé, Hollande voit désormais en Macron la poursuite de sa ligne politique et l'opportunité de se venger de tous les "frondeurs" du PS qui ont terni son quinquennat - d'une pierre deux coups.

La situation de Macron n'a pourtant rien de confortable. Son mouvement est hors-sol. Entièrement porté par sa dynamique, il est condamné à une réussite éclatante ou à une probable disparition. Maintenant l’ambiguïté, Macron reste flou et enchaîne les maladresses - sur la colonisation, sur son patrimoine, sur la géographie... Le vernis implique la superficialité. Macron devient le choix par défaut le plus convenable de tous les déçus du bipartisme, mais il n'est pas certain que cela suffise à le propulser au second tour. De tous les candidats à l'élection présidentielle, il est celui dont l'électorat a les certitudes les plus fragiles.

Au centre-droit, François Fillon essaye depuis des semaines de relancer une campagne plombée par les affaires. Fillon a raison sur toute la ligne: les révélations relayées par la presse ont été soigneusement orchestrées, sa mise en examen est totalement politique, beaucoup de gens œuvrent en coulisses à couler sa candidature. Il n'empêche:  il n'a rien de l'âme innocente et pure. Fillon a tendu la perche pour se faire battre. Ces scandales à répétition représentent le retour karmique d'une carrière entièrement accomplie dans la politique et ses petits arrangements, à une époque où une candidature présidentielle relevait de la science-fiction.

Passant son temps à se défendre contre de nouvelles révélations, François Fillon a bien peu de temps pour parler de son programme. C'est bien dommage. Le candidat des Républicains avait tout pour remporter les présidentielles: des primaires remportées sans coup férir, l'expérience du gouvernement, un parti en ordre de marche, une solide assise parlementaire et territoriale, le rôle d'opposition principale au gouvernement socialiste. Cela pourrait ne pas suffire. Les articles de presse, les revirements des amis de trente ans, les appels au retrait auront laissé leurs traces.

Les électeurs historiques des Républicains se mobiliseront sans doute pour François Fillon, mais ils ne suffiront pas. Fillon doit en chercher d'autres ailleurs, et de toute urgence. Mais pour y parvenir, il faudrait déjà qu'il parvienne à parler de politique.

À droite, Marine Le Pen règne sur les sondages. Elle est en tête des intentions de vote du premier tour depuis des mois - les récentes tentatives de montrer Macron devant elles ne font guère illusion. Alors qu'elle ne dirige le mouvement que depuis 2011, le succès de Marine Le Pen au sein du Front National est époustouflant. En six ans, elle aura permis au Front National de percer pour devenir un acteur politique incontournable de la vie politique française - quittant pour de bon le sempiternel rôle d'outsider infréquentable taillé pour son père.

La dédiabolisation du FN n'a pas eu que des conséquences positives. La ligne politique est devenue confuse. Sous la férule du vice-président Florian Philippot, le FN a chassé sur des terres électorales de plus en plus vastes, jusqu'aux friches historiques abandonnées par la gauche. Le FN est désormais critiqué sur son programme davantage que sur la personnalité de sa présidente. Bien que fissuré et vermoulu, le "Front Républicain" tenait encore lors des élections régionales ; si Marine Le Pen franchit sans encombre le premier tour, les sondages la voient invariablement perdante le soir du 7 mai. Pourtant, tout n'est pas joué. Attentats, immigration, Brexit, élection de Trump, l'actualité montre que les choses peuvent changer. La vague de remise en question atteindra-t-elle la France?

Fillon, Macron et Le Pen forment le trio de tête dans les sondages ; à moins d'une improbable alliance de la onzième heure entre les Insoumis et le PS, il paraît acquis que le second tour se jouera entre ces trois-là. Si Marine Le Pen fait clairement partie des finalistes, le duel entre Fillon et Macron ne semble pas encore joué. Tout dépend de la lassitude du public de droite et du centre envers les "affaires" et sa volonté de revenir aux fondamentaux.

Malgré tout, les deux tours de l'élection présidentielle française ne représenteront que la première phase du changement. La deuxième bataille aura lieu lors des législatives, et elle sera sanglante. Les règles électorales complexes conçues pour faire barrage au "troisième larron" de la vie politique française, c'est-à-dire le Front National pendant trente ans, pourraient se retourner contre leurs auteurs et mener à la Bérézina complète d'une gauche éclatée. Une victoire de plus à porter au quinquennat Hollande!