20 novembre 2017

Au revoir Mutti

Angela Merkel vient de se prendre les pieds dans le tapis rouge sensé la mener vers son quatrième mandat. Les négociations entre partis visant à créer une coalition sous son égide n'ont rien donné.

La situation présente avait été correctement analysée par votre serviteur il y a deux mois:

La seule coalition possible est la "Jamaïcaine" selon les couleurs du drapeau du pays ; noir, jaune et vert - une alliance improbable et fragile entre la CDU/CSU, les libéraux du FDP et les crypto-communistes des Verts. Parvenir à les asseoir autour d'une même table pour établir un programme commun tient de la gageure. Il me paraît improbable qu'un gouvernement parvienne à se bâtir dans ces conditions, et encore plus qu'il tienne pendant les quatre années qui viennent. L'Allemagne pourrait vraisemblablement se diriger vers un blocage ne débouchant sur rien d'autres que de nouvelles élections.


J'avais alors employé le terme de "séisme politique". L'entrée au Bundestag de l'Alternative pour l'Allemagne en fut l'événement majeur. Qualifié "d'infréquentable" sans autre forme de procès par la Chancelière sortante, le parti le lui rendait bien en mettant au cœur de son programme un discours anti-invasion, anti-islam et anti-Merkel. Son score électoral suffit à priver la droite traditionnelle (de plus en plus difficile à distinguer de la gauche) d'une majorité parlementaire.

Aujourd'hui le temps dévolu aux négociations est terminé et l'Allemagne entre donc dans la crise politique:

Depuis la fondation de la République fédérale d'Allemagne en 1949, ce n'était jamais arrivé: le pays n'a pas de majorité pour être gouverné. Dans la nuit de dimanche à lundi, après un mois de tergiversations et de négociations, les conservateurs de Mme Merkel (CDU-CSU), les libéraux (FDP) et les écologistes n'ont pas réussi à former de coalition gouvernementale.

Faute d'alternative, la première puissance économique européenne se prépare à des semaines ou mois de paralysie, sur le plan national comme en Europe.

En l'état actuel des choses, des élections anticipées semblent la solution la plus probable, Mme Merkel ayant exclu un gouvernement minoritaire et ses anciens alliés sociaux-démocrates (SPD) ayant bruyamment refusé toute coalition sous l'égide de la chancelière.

Les Allemands pourraient donc devoir retourner aux urnes début 2018, alors qu'ils venaient fin septembre d'élire leurs députés.

Angela Merkel va s'entretenir lundi avec le président Frank-Walter Steinmeier qui joue un rôle institutionnel clé pour mettre en oeuvre une dissolution. Celui-ci a laissé entendre dimanche qu'il prendrait son temps, ce scénario n'ayant pas ses faveurs.


Une surprise de dernière minute est toujours possible mais soyons réaliste, des partis qui n'ont pas réussi à trouver des concessions pour partager le pouvoir en un mois de négociations n'ont guère de chance d'y parvenir maintenant. L'illusion des pourparlers s'est effondrée et le linge sale se lave en public.

Après une courte hébétude, les médias ont rapidement trouvé un coupable: les libéraux du FDP, évidemment, c'est-à-dire le parti le plus à droite de l'improbable coalition. Les odieux libéraux auraient ainsi proposé aux écologistes de limiter l'invasion de migrants à 200'000 nouveaux cas par an (s'ajoutant aux 1,1 millions rien que pour l'année 2016) et de limiter un peu le folklore du regroupement familial, sachant que parmi les populations migrantes, qui sont dans l'ensemble aussi syriennes que vous et moi, la notion de "famille" est aussi souple et approximative que celle "d'enfant mineur".

Les écologistes refusèrent avec indignation cet odieux diktat, mais vous ne trouverez pas un seul journaliste européen pour présenter cela comme, par exemple, de l'intransigeance. Non, les extrémistes sont au FDP. On ne s'étonnera pas davantage, si on les connaît, que les écologistes allemands fassent achopper les négociations sur la question migratoire plutôt que sur d'autres, comme l'énergie, finalement bien moins prioritaires dans la liste de leurs préoccupations. On ne s'étonnera pas non plus que Mme Merkel se soit là aussi liguée avec eux.

L'immigration est donc le nœud du problème. Et aussi la raison pour laquelle la CDU/CSU de Merkel s'est fait grignoter son électorat. Les Allemands n'ont pas forcément envie que les pénibles réformes Hartz de 2002 visant à assainir et réformer leur état social finissent par s'effondrer sous le poids de parasites venus profiter de la social-démocratie jusqu'à ce que la fête se termine, et il est déjà bien tard.

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Les partis sont donc déjà sur les starting-blocks pour les élections de l'année prochaine.

  • L'Alternative pour l'Allemagne a réussi son entrée au Bundestag et vient aujourd'hui de marquer une victoire politique majeure. Ils n'ont rien à perdre à laisser les Allemands retourner devant les urnes, la situation les ayant amenés à voter pour l'AfD empirant jour après jour.
     
  • Les libéraux du FDP pensent que leur nouvelle orientation, plus réservée sur l'immigration et sur l'Union Européenne, est électoralement payante. S'estimant plus fréquentables que l'AfD, ils pensent qu'ils pourraient eux aussi accroître leurs gains.
     
  • Les écologistes sont en Allemagne comme pratiquement partout ailleurs: utopistes, intransigeants, pro-islam et incapables de gouverner. Peu importe leurs succès ou leurs échecs, ils seront de la partie.
     
  • Les socialistes du SPD de Martin Schulz lèchent encore les blessures de leur désillusion électorale de septembre. Réduits à 20% et quelques des suffrages, ils subirent une déroute aussi inattendue que brutale, et tentèrent de redorer leur blason en s'inscrivant résolument dans l'opposition. Même pour eux, il est difficile d'imaginer qu'ils fassent pire en janvier 2018.
     
  • Les radicaux de Die Linke essayent de viser une meilleure place au sein des "petits partis" et certainement pas d'entrer au gouvernement, mais eux aussi n'ont pas grand-chose à craindre d'une nouvelle élection.

Le seul parti réellement vulnérable est finalement la CDU/CSU de Merkel.

La Chancelière était prête à avaler n'importe quelle couleuvre pour effectuer un quatrième mandat et entrer ainsi dans l'Histoire. Mais "la méthode Merkel --un pragmatisme sans limite et une flexibilité idéologique maximale-- est arrivée à sa fin", explique poliment le Spiegel. Les calculs de la politicienne viennent de se fracasser sur les convictions antagonistes de ses partenaires de coalition.

Aujourd'hui, Angela Merkel s'est faite à l'idée que des élections anticipées seraient sans doute inévitables. Elle s'est naturellement proposée pour être candidate. Le cadeau est empoisonné - elle fait fuir l'électorat traditionnel de sa famille politique.

Les cadres de la CDU/CSU parviendront-il à remettre en question leur soumission à Merkel pour préserver l'avenir de leur parti? Rien n'est certain. Et il n'est pas certain non plus que les élections anticipées de janvier 2018 marquent la fin de l'instabilité politique en Allemagne.

11 novembre 2017

Les Amis de Ramadan

Tariq Ramadan a quelques soucis. Dans la ligne du buzz de #BalanceTonPorc, il semble qu'il ait été dénoncé comme prédateur sexuel par certaines de ses anciennes victimes. Une première. Puis une deuxième. Puis la Tribune de Genève lâche une bombe: alors qu'il enseignait à Genève, le respectable M. Ramadan aurait harcelé et eu des relations sexuelles avec des élèves mineures sous son emprise.

deux poids deux mesures,justice,hypocrisie,islam,médiasSandra* avait 15 ans lorsque le jeune et séduisant Tariq Ramadan s’est rapproché d’elle. Comme d’autres, elle se souvient encore des mots du professeur, qu’elle trouvait bizarres: «Je me sens proche de toi. Tu es mature. Tu es spéciale. Je suis entouré de beaucoup de monde mais je me sens seul.» Comme d’autres, elle a été invitée à rester dans la classe après les cours. Puis elle a accepté de boire des cafés avec lui en dehors de l’école. «J’étais à l’aise et mal à l’aise. La confusion s’était installée dans ma tête. A deux ou trois reprises, nous avons eu des relations intimes. A l’arrière de sa voiture. Il disait que c’était notre secret», confie celle qui n’avait alors pas la majorité sexuelle.(...)

Léa* s’en souvient encore. Elle avait 14 ans lorsqu’il lui a fait des avances durant le trajet. «Il a mis sa main sur ma cuisse en me disant qu’il savait que je pensais à lui le soir avant de m’endormir. Ce qui était faux. C’était de la manipulation. Il disait qu’il pensait à moi mais qu’il était marié. J’étais mal, mais je ne pouvais rien dire. C’était mon prof.» (...)

Cette emprise, Agathe* la ressent encore dans sa chair. «J’ai été abusée et violentée. Je me suis beaucoup efforcée d’oublier, mais tout ressort maintenant avec ces affaires…» La voix déraille. (...)

La trame de l’histoire se répète quelques années plus tard avec Claire*. (...)


Il ne s'agit bien sûr que des victimes recensées lors de l'écriture de l'article. Stéphane Lathion, enseignant, cofondateur du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse, ami de Tariq Ramadan jusqu'à ce que le voile sur son idéologie réelle se déchire, confirme: "Non seulement les faits relatés sont choquants, mais ils révèlent en plus le décalage entre son attitude et son discours sur un islam moralisateur, qui prône des relations sexuelles dans le cadre exclusif du mariage."

Heureusement, Tariq Ramadan peut compter sur de nombreux soutiens. Dans la communauté musulmane suisse par exemple, ou auprès de féministes musulmanes (dont on apprend par la même occasion l'existence contradictoire),  ou encore chez son ami Jacques Neyrinck, érigeant en loi divine la présomption d'innocence pour mieux verser dans la théorie du complot:

Il faut donc prendre la présomption d’innocence très au sérieux. Le symétrique du harcèlement sexuel, de la pédophilie ou du viol est la dénonciation calomnieuse de ces fautes lorsqu’elles sont imaginaires, inventées pour les besoins de la cause, c’est-à-dire la destruction de la réputation d’un homme public qui gêne certains. Bien évidemment, en prônant un islam pacifique, réfléchi, positif, Tariq Ramadan embarrasse tous ceux qui essaient, au contraire, de l’identifier au terrorisme, à la violence, au machisme.

L’accusation portée contre lui pourrait donc se résumer à une campagne d’intoxication, visant l’islam à travers sa personne.


Car il va de soi que les victimes de M. Ramadan ne sauraient être que des menteuses sournoises qui cherchent à le faire tomber. On s'amusera par ailleurs à comparer l'amour de la présomption d'innocence prônée par M. Neyrinck lorsque lui-même se charge de faire le portrait des électeurs de l'UDC.

On pourrait sans doute multiplier les exemples, mais la palme de l'excuse la plus invraisemblable revient sans doute au 20 minutes du 9 novembre. Selon le journaliste Jérôme Faas, l'explication est toute simple: "d'anciens élèves du collège disent avoir été au courant des frasques de l'islamologue. Mais c'était une autre époque, la chose était courante, disent-ils." L'aspect de l'âge des victimes n'est même pas abordé.

Le prétexte est proprement génial. La faute de l'époque - le joker pour tous les pédophiles et prédateurs sexuels, la ligne de défense parfaite. "C'était une autre époque, la chose était courante, Monsieur le Juge." Victimes de la mode, en quelque sorte. Un avocat rappelle tout de même que les faits reprochés à l'individu à l'époque auraient été poursuivis d’office, et passibles de cinq ans de prison.

On notera qu'aucun des anciens élèves décrivant cette "époque" n'a été victime du prédicateur des Frères Musulmans. Une élève temporise tout de même, révélant au passage la chape pesante du gauchisme sur la liberté d'expression: "Il dégageait quelque chose de malsain. Il voulait se comporter en guide. Cela choquait certains, qui désiraient qu’on les laisse tranquilles. Mais, dans un collège un peu altermondialiste, ce n’était pas bien vu de le dire." On ne sera pas surpris d'apprendre que

Un doute m'étreint face à la mansuétude politico-médiatique dont bénéficie le BHL de l'islamisme. Aurait-elle eu lieu si Tariq Ramadan avait été, disons, un brillant prédicateur chrétien?

10 octobre 2017

La Catalogne, équilibriste sur le fil de l'indépendance

Ce soir, l'Europe entière guettait le Parlement de Catalogne, où le président Carles Puigdemont allait peut-être déclarer une indépendance immédiate. En réalité, si M. Puigdemont demanda un mandat pour déclarer l'indépendance de la Communauté autonome, il laissa la place au dialogue en demandant également le report de cette déclaration aux prochaines semaines.

Sa posture modérée provoqua la déception de la CUP (Candidature d'unité populaire), parti d'extrême gauche membre de la majorité indépendantiste du Parlement catalan, qui regretta "une occasion perdue de proclamer solennellement la république catalane". Mais, plus intéressant encore, le gouvernement espagnol aurait estimé quant à lui, sur la base du même discours, que Carles Puigdemont aurait franchi le Rubicon. Madrid aurait ainsi une justification à l'utilisation de l'article 155 de la Constitution, "l'arme nucléaire" qui autoriserait le gouvernement espagnol à "reprendre le contrôle" de la région, on se demande comment.

"Avec les résultats du premier octobre, la Catalogne a gagné le droit de devenir un état indépendant", affirma Carles Puigdemont. "Si chacun agit avec responsabilité, le conflit peut se résoudre dans le calme." Mais déjà ce soir on peut parier que le président catalan ne sera pas écouté.

Un vieux contentieux qui s'enflamme

espagne,catalogne,indépendanceLes velléités indépendantistes de la Catalogne remontent au début du XXe siècle. Bien que la région n'ait jamais existé comme État souverain au cours de son histoire, l'idéologie indépendantiste repose sur la culture, la langue propre et le droit civil catalan qui les distinguent d'autres régions d'Espagne. La large autonomie accordée à la région par la Constitution espagnole post-Franquiste contribua à renforcer le sentiment catalan au sein de la population. La Catalogne a donc été placée depuis des années sur un chemin de semi-indépendance qui ne convient plus à personne:

Communauté autonome, la Catalogne dispose de son propre Parlement, de son propre gouvernement, de sa propre police, et se charge des questions d’éducation, de santé, de sécurité et des services sociaux. Le castillan et le catalan sont ses deux langues officielles mais, à l’école, les cours sont donnés en catalan.

La région n’est, en revanche, pas compétente en termes de défense, de relations internationales et de fiscalité. Ce dernier point est d’ailleurs central dans la volonté catalane de demander l’indépendance.

La Catalogne avait demandé en 2012 à Madrid de bénéficier des mêmes privilèges fiscaux que le Pays basque – soit percevoir directement l’argent de ses contribuables puis de décider de son utilisation – mais elle s’était heurtée au refus du gouvernement espagnol, ce qui a contribué à la montée de l’indépendantisme dans la région.

 
Depuis le début de la crise, Madrid joue mal. L'Espagne ne souhaite pas compromettre son intégrité territoriale, ce qui peut se comprendre, ni la manne que représente la force économique de la Catalogne, qui est selon plusieurs estimations - mais sont-elles fiables? - un contributeur net au budget espagnol. Le gauchisme historique des indépendantistes trouve donc un carburant inespéré avec le gouvernement de droite de Mariano Rajoy, mais aussi de ses agissements face à la fièvre indépendantiste.

L'UE discrète

Tout comme la Suisse, l'Union Européenne reste étrangement muette face à l'indépendantisme catalan. Le contraste n'en est que plus marqué avec d'autres pays déclarant unilatéralement leur indépendance au mépris de la Constitution de leur pays d'origine, comme le Kosovo. Certains y verront un deux-poids-deux-mesures vis-à-vis d'une enclave musulmane, mais il s'agit sans doute également d'une certaine pudeur à l'égard d'un pays membre de l'Union. L'Espagne n'est pas la Serbie et les capitales européenne montrent leur solidarité avec Madrid.

Le paradoxe est donc qu'une entité ultra-pro-européenne comme la Catalogne se retrouve ostracisée précisément par le club qu'elle chercherait à rejoindre. La faute tient en partie à la "doctrine Prodi", expliquent des chercheurs comme le professeur de science politique Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’UdeM (CERIUM):

Bruxelles reprend « la doctrine Prodi », du nom de Romano Prodi, ancien président de l’exécutif de l’Union. En 2004, il avait décidé qu’un État formé à la suite d'une sécession au sein de l’Union ne serait pas nécessairement membre de l’Union.


M. Juncker reprend sur cette lancée, aidé comme les capitales européennes par le jugement de la Cour constitutionnelle espagnole, qui trancha que la légalité du référendum ne relevait pas de la Catalogne. L'Union européenne, très légaliste, enferma ainsi le processus d'indépendance catalan dans une trajectoire potentiellement explosive:

Voilà le paradoxe : si Madrid avait fait preuve de tolérance à l’endroit du référendum, il n’y aurait probablement pas de problèmes. Le fait que Madrid soit aussi fermé rend la quête d’indépendance catalane extrêmement compliquée. La seule option pour la Catalogne consiste à se présenter en victime d’une répression — et Madrid donne des raisons de le faire. Mais même là, avant que les autres membres de l’Union dénoncent fermement la situation, il faudra plus qu’une saisie des bulletins de vote et l’arrestation de quelques personnes. Pour arriver à une véritable condamnation, il faudrait imaginer un bain de sang, ou en tout cas quelque chose qui sorte complètement de l’État de droit.

 
Tout semble penser que l'on se dirige droit vers cette trajectoire.

Piège démocratique

Les arguties juridiques sur la Constitution et le respect de l'État de droit ne veulent rien dire à partir du moment où le verdict dépend de l'interprétation de textes ambigus par des juges humains, donc hautement influençables sur un sujet aussi politique. Comme n'importe quel pays, l'Espagne peut difficilement accepter de se saborder sur la base d'un texte rédigé quarante ans plus tôt.

Pourtant, la "période de discussion avant l'indépendance" lancée par Carles Puigdemont permettrait de désamorcer l'aspect législatif de la crise. Il suffirait à Madrid d'expliquer comment la Catalogne pourrait quitter le giron de l'Espagne en respectant les soi-disant procédures constitutionnelles, sauf à décréter que c'est impossible, ce qui reviendrait de facto à abandonner l'état de droit derrière lequel s'abritent les anti-indépendantistes.

Nous n'en saurons sans doute jamais rien car il est probable que Madrid ne saisisse même pas la balle. Depuis le début le gouvernement madrilène table sur la confrontation, multipliant les obstacles administratifs et les déploiements policiers contre le mouvement indépendantiste. Le résultat est désastreux en termes d'image, mais aussi de légitimité. En cherchant à empêcher le scrutin du 1er octobre par tous les moyens, Madrid n'a réussi qu'à laisser s'exprimer dans les urnes les indépendantistes catalans les plus motivés. Le résultat est sans appel: plus de 90% des votants s'exprimèrent en faveur d'une république indépendante - sans aucun rapport avec la force des indépendantistes au sein de l'assemblée législative catalane, et la participation n'était que de 42%. Il est probable que si le scrutin avait pu être organisé dans des conditions normales, les indépendantistes auraient fait un bien plus mauvais score. En refusant de prendre ce risque, le gouvernement espagnol offrit sur un plateau une victoire politique à Carles Puigdemont.

Entre intransigeance et velléités d'indépendances libérées par un scrutin faussé, tout est en place pour une terrible confrontation. L'engrenage aura des conséquences incalculables pour l'Espagne, mais aussi pour l'Europe.

26 septembre 2017

Séisme politique en Allemagne

Les élections générales allemandes ont eu lieu ce dimanche, et leur résultat pourrait changer la trajectoire de l'Europe entière.

Pendant des mois, les sondages placèrent le parti d'Angela Merkel à environ 40% des votes, voire davantage. Les socialistes du SPD bénéficièrent d'une poussée étonnante lors de la nomination de Martin Schulz - d'ailleurs peut-être totalement inventée par les médias pour donner une "dynamique" - et situèrent quelques temps les deux partis au coude-à-coude l'un de l'autre, mais la fièvre retomba tout aussi rapidement.

Derrière, le peloton des petits partis vivotait au gré de l'actualité, comme en témoignent les intentions de vote rassemblées par divers sondages sur la durée:

sondates_allemagne_2017.png

Trois de ces partis étaient connus: Die Linke, l'extrême-gauche allemande ; Grüne, les Verts, qui n'ont rien à envier aux précédents en termes de collectivisme et de lutte contre la prospérité ; le FDP, des libéraux alliés de la CDU / CSU, un peu trop accommodants, et qui pour cette raison sortirent laminés lors des dernières élections.

Alternative pour l'Allemagne

Le dernier venu, l'AfD, jouait les trouble-fêtes. L'AfD, parti politique que même la RTS avait du mal dimanche soir à présenter sous le qualificatif bateau "d'extrême-droite" (ne vous inquiétez pas, elle se rattrape depuis), n'existe que depuis 2013. Il naquit dans le sillage de la crise de la dette publique européenne, et se fit connaître en s'indignant contre la politique de la Bundesbank et de la BCE, bafouant les traités européens chargés de préserver la stabilité et la bonne tenue de l'Euro en intervenant directement dans la gestion de la crise grecque. L'AfD commença donc son existence comme parti opposé à une Union Européenne envahissante.

Cette politique lui offrit un écho de bon aloi dans certains cercles intellectuels - les Allemands ont gardé une mémoire atavique de l'hyperinflation de la République de Weimar et n'ont pas envie d'y revenir - et lui octroya environ 5% d'intentions de vote, en plus d'une réputation d'empêcheur de tourner en rond au sein de la belle famille européenne. Déjà, l'AfD était un mouton noir.

Mais en 2015, la ligne politique du mouvement évolua aussi rapidement que les menaces du moment lorsque survint la crise des migrants. Des hordes d'immigrés clandestins venues du monde entier convergèrent vers l'Allemagne, dans l'objectif avoué de vivre confortablement aux dépens du contribuable allemand. Pendant un temps les médias tentèrent de les présenter comme des familles syriennes mais ne réussirent à convaincre que les naïfs. Les mensonges se succédèrent et s'effondrèrent les uns après les autres sans que le flot ne s'arrête jamais, les envahisseurs se sentant invités par Angela Merkel et son fameux appel "Wir schaffen das!".

Assistant à l'application concrète d'une politique de remplacement du peuple allemand historique par une population de substitution, l'AfD modifia ses priorités en fonction de ce nouveau danger. En phase avec les préoccupations de la population allemande, la popularité du mouvement monta au-delà de 15% avant que la machine médiatico-politique ne se mette en branle: l'Alternative pour l'Allemagne serait une bande de racistes, xénophobes, fascistes, islamophobes, antisémites, néo-nazis et ainsi de suite... La tactique habituelle des ceux qui n'ont aucun argument à opposer.

L'effet réussit en apparences, puisque l'AfD retomba en-dessous des 10% d'intentions de vote. Mais le parti continua malgré tout à progresser, région après région. Les résultats de dimanche soir montrent que les Allemands apprirent comme d'autres peuples d'Europe à garder leurs opinions pour eux et à ne les exprimer que dans le secret de l'isoloir. L'AfD se profile donc aujourd'hui comme la troisième force politique allemande. Et que veut-elle? Selon Pauline Mille:

"L'AfD a fait campagne contre l’islamisation grandissante de l’Allemagne, en accusant Angela Merkel de se faire traître à la patrie en favorisant l'afflux des migrants. Elle préconise aussi la sortie de l'Allemagne de l’euro et une politique familiale traditionnelle. Elle ne croit pas à l'origine humaine d'éventuelles variations du climat et demande l'annulation de l'accord de Paris."


Franchement, que du bon sens.

Victoire à la Pyrrhus pour Merkel

"Une victoire catastrophique", titra le Blick lundi. La formule résume parfaitement la situation. Sur le papier, la CDU / CSU est victorieuse comme à l'accoutumée et Angela Merkel pourra accomplir un quatrième mandat ; dans les faits, la position de la Chancelière est plus instable que jamais.

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Résultats électoraux définitifs

La CDU et la CSU arrivent en tête, mais à quel prix! La CDU de Merkel perd 65 sièges. Le SPD perd 40 sièges et décide de se placer résolument dans l'opposition, empêchant toute "grande coalition" entre la droite de Merkel et la gauche, dont les électeurs ne veulent pas.

La seule coalition possible est la "Jamaïcaine" selon les couleurs du drapeau du pays ; noir, jaune et vert - une alliance improbable et fragile entre la CDU/CSU, les libéraux du FDP et les crypto-communistes des Verts. Parvenir à les asseoir autour d'une même table pour établir un programme commun tient de la gageure. Il me paraît improbable qu'un gouvernement parvienne à se bâtir dans ces conditions, et encore plus qu'il tienne pendant les quatre années qui viennent. L'Allemagne pourrait vraisemblablement se diriger vers un blocage ne débouchant sur rien d'autres que de nouvelles élections.

Le couple CDU / CSU fait son plus mauvais score depuis trente ans. De son côté, l'AfD fait une première entrée au Parlement. Le parallèle s'explique facilement: l'électorat de l'AfD vient bien de la droite traditionnelle allemande, qui a complètement tourné casaque sous la direction d'Angela Merkel. Les électeurs ont fui. Pauline Mille explique encore:

"Avec 13% des voix, l’AfD, Alternative für Deutschland, l’alternative pour l’Allemagne, fait une percée sans précédent aux élections législatives outre-Rhin. En quatre ans, l'AfD a franchi tous les échelons locaux pour entrer au Bundestag, et en force avec près de cent sièges. C’est mieux que n'ont jamais réussi les Verts. Cela coïncide avec un recul historique de la CDU, le parti d’Angela Merkel."


Les médias n'ont toujours rien compris. Ils continueront à traîner l'AfD et son électorat dans la fange en espérant faire ployer l'opinion publique, sans comprendre qu'ils parviennent seulement à détruire le peu de crédibilité qu'il leur reste. Aujourd'hui l'AFP se fend d'un article de propagande que n'aurait pas renié la Pravda en expliquant "l'inquiétude" des Israéliens face au succès de l'Alternative pour l'Allemagne. Comme le résume Jean-Patrick Grumberg, "des nazis pro-israéliens, c'est un scoop." Un chercheur, Patrick Moreau, a beau expliquer qu'il est "absurde de comparer l'AfD aux nazis", comment porter son message au milieu de centaines d'articles qui proclament le contraire?

Les Allemands jugeront sur pièce. Au Bundestag, ils verront comment interviennent et votent les élus. Les représentants de l'AfD auront accès aux médias, participeront aux débats, ne serait-ce que par le fait que sur la plupart des sujets, de l'Union Européenne à la migration et à l'islam, ils représentent la seule opposition. N'en déplaise à Martin Schulz.

28 août 2017

France: la rentrée sociale sera chaude

Le mois de septembre se profile et avec lui, en France, de nombreuses protestations prévues contre la réforme du Droit du travail. Entre une première manifestation d'ampleur prévue le 12 septembre et une seconde le 23 lancée par la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, il est probable que d'autres journées de mobilisation aient lieu au cours du mois, paralysant le pays pendant une bonne partie de la rentrée. Emmanuel Macron, dont la popularité est en chute brutale, affrontera la première épreuve de force de son quinquennat.

france,réforme,droit du travailLa réforme du Code du Travail était un des objectifs de campagne du Président Macron, affirmant qu'elle était tellement nécessaire qu'il utiliserait l'article 49-3, coupant court aux débats de l'Assemblée pour parvenir à ses fins. Au vu de la domination acquise depuis par le mouvement En Marche sur le Palais Bourbon, cette étape ne sera peut-être pas utile ; mais le Président resta longtemps flou sur ce que la réforme devrait précisément contenir. Aujourd'hui, elle est à bout touchant. Les versions définitives des projets d'ordonnances doivent être rendues publiques le 31 août, l'adoption étant agendée pour un Conseil des ministres prévu le 20 septembre.

La gestation fut longue pour en arriver là. Suite à un premier projet de loi déposé le 28 juin, le gouvernement lança pendant l'été un cycle de concertation avec les syndicats et d'autres acteurs du monde du travail, une procédure longue et inédite en France et qui permit d'entendre les objectifs recherchés par chacun. Les interlocuteurs invités apprécièrent le principe de ces rencontres, mais s'avouèrent dubitatifs face à des politiciens apparemment prêts à l'écoute, mais peu enclins à dire ce qu'ils feraient de leurs revendications.

Au bout du compte, les organisations syndicales n'ont eu le droit que de consulter 30 pages sur les 150 du projet et seulement de prendre des notes - ni copies, ni photos. L'incertitude subsiste sur les points les plus controversés de la réforme: la représentation syndicale dans les petites entreprises, conditions de licenciement, accords de branche... Aujourd'hui les détails filtrent encore au compte-goutte. Le grand oral de présentation aura lieu jeudi, donnant le coup d'envoi de la rentrée sociale. Le match aura lieu dans la rue.

Entre des syndicats programmant un conflit sur un texte pas encore connu et un gouvernement gardant le secret sur ses propres projets de loi, la réforme du droit du travail est déjà symptomatique du manque de sincérité au sein des élites françaises. La transparence est un mirage, et la concertation de la poudre aux yeux. Cela partait d'une bonne intention mais un processus de décision réellement basé sur le dialogue et le respect des minorités se bâtit sur des décennies, il suffit de le voir à l’œuvre en Suisse.

Le besoin est pourtant bien réel. La France est sclérosée par un Code du travail volumineux, engoncé dans la vieille perception marxiste de relations forcément guerrières entre le patronat et les salariés. Les indemnités de licenciement abusif accordées par les tribunaux des prud'hommes sur les motifs les plus dérisoires peuvent mener une PME à la faillite. La rigidité est partout, dans la durée légale de travail, le taux d'activité, la rémunération, le travail le dimanche ou la prétendue représentativité syndicale, inscrite dans la loi pour que les centrales historiques soient incontournables. Le découpage arbitraire entre contrats à durée déterminée ou non a entraîné d'innombrables dérives, des employés enchaînant les contrats précaires à de jeunes diplômés alignant des stages sans en voir le bout.

Il est possible que la réforme impulsée par M. Macron améliore la situation de l'emploi en France, mais elle ne suffira évidemment pas à instaurer le plein emploi, tout juste une timide embellie. Car la rigidité du travail français n'est qu'une facette du problème, peut-être la plus aisée à résoudre sur le papier, mais de loin pas la seule. Le coût du travail est lui aussi en cause et pèse bien davantage. Le Jour de libération fiscale, le jour rapporté sur une année où les salariés arrêtent de travailler pour payer leurs impôts pour enfin récolter de l'argent pour eux-mêmes, ne survient pas avant le 29 juillet en France. La date se dégrade petit à petit depuis plusieurs années. Cela n'a rien de surprenant, la France étant un des pays les plus dépensiers de l'OCDE. Il faut bien que l'argent entretenant les vastes ambitions de l'État vienne de quelque part.

De fait, croire que la libéralisation du Code du Travail (théorique à l'heure qu'il est) puisse à elle seule résoudre les problèmes de compétitivité de la France est parfaitement illusoire. La compétitivité viendra en premier lieu d'une véritable baisse de la fiscalité pesant sur le travail, elle-même ne pouvant avoir lieu qu'avec une réduction du périmètre de l'État et de son train de vie. Autant dire que ce n'est pas pour demain - sans compter qu'il restera encore à gérer la colossale dette publique française, héritage cumulé de décennies d'incurie politique.

De leur côté, les syndicats ne se battent pas davantage pour l'emploi - ils se battent pour leur propre survie et rien d'autre. La représentativité syndicale est vide de sens depuis des lustres ; un petit graphique du taux de syndicalisation en Europe permet de voir ce qu'il en est.

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L'approche volontiers brutale, jusqu'au-boutiste, rétrograde et incompatible avec la bonne marche de l'entreprise adoptée par la plupart des syndicats français (mais pas tous!) ne séduit plus guère ceux qu'ils prétendent défendre. Avec 7,7% de salariés inscrits, la France est un des pays les moins syndiqués d'Europe. Et si on extrait des chiffres le secteur public où les syndicats font un peu meilleure figure mais qui n'est guère concerné par la réforme du droit du travail, le pourcentage serait encore pire.

Malgré leur poids historique et l'importance que les médias leur accordent continuellement, les syndicats français ne représentent plus qu'eux-mêmes. Si la réforme Macron passe et instaure les accords de gré à gré entre employeurs et salariés, ils disparaîtront. Cette perspective ne va pas contribuer à les modérer. L'automne pourrait être un baroud d'honneur.

La rentrée sociale sera donc agitée pour Édouard Philippe et son équipe, et au-dessus d'eux le Président Macron. Tout est réuni pour une belle épreuve de force dans la rue comme la France en donne régulièrement le spectacle. L'objectif est au moins autant de réagir sur la réforme du Code du travail que de voir de quel bois est fait le nouveau quinquennat ; car cette réforme ne sera assurément pas la dernière. Les marchands de banderoles peuvent se frotter les mains.

24 juillet 2017

Divorce à l'anglaise

La semaine dernière a vu l'ouverture des feux pour les négociations officielles du Brexit entre le Royaume-Uni et les instances européennes de Bruxelles. Ces quatre jours de palabres, du 17 au 21 juillet, ont été suivis de si peu de résultats que les médias ne les évoquèrent que du bout des lèvres.

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Il faut dire que l'ouverture de ce premier round ne débutait pas sous les meilleurs auspices. Menés par Michel Barnier, les Européens faisaient des calculs pour estimer la somme que les Anglais devraient verser comme solde de tout compte pour leurs engagements pré-Brexit, articulant des montants de plusieurs dizaines de milliards d'euros. En face d'eux, le gouvernement anglais refusa tout net cette approche. Avec son franc-parler coutumier, Boris Johnson résuma pudiquement son point de vue:

Les sommes que [les responsables européens] proposent de réclamer à ce pays me semblent exorbitantes et je pense que "ils peuvent toujours courir" est une expression tout à fait appropriée.


Ambiance.

Avant même l'entrée dans la salle de négociation, l'échange ne pouvait tourner qu'au dialogue de sourds. Mais la pression monte gentiment des deux côtés. Les médias, les analystes et les politiciens européens ont beau expliquer doctement que la Grande-Bretagne a tout à perdre à mal négocier le Brexit, l'Union Européenne, bien qu'elle s'en défende, a elle aussi misé un sacré paquet de jetons sur le tapis.

Analysons les dossiers les plus chauds, qui sont autant de problèmes insolubles...

1. La nouvelle frontière extérieure de l'Union en Irlande

Comme petite mise en bouche, une question toute symbolique: le devenir de la frontière entre le Royaume-Uni et l'Irlande. Jusqu'ici, tout allait bien puisque les deux pays étaient membres de l'UE, bien qu'ils ne fassent ni l'un ni l'autre partie de l'Espace Schengen. Mais à terme cette limite entre les deux pays deviendra une "frontière extérieure de l'UE" - d'ailleurs, la seule frontière terrestre du Royaume-Uni avec le reste du continent.

471px-Ireland.svg.pngTout cela ne pourrait relever que de l'anecdote, mais les défis impliqués sont nombreux. Jusqu'ici la libre-circulation prévalait, mais ce régime devra cesser au départ du Royaume-Uni. Comment sera gérée la frontière de 360 km et de 200 points de passage entre l'Irlande et l'Irlande du Nord? Les Anglais auront probablement peu de raisons d'ériger des barrières vis-à-vis des 177'000 camions, 208'000 vans et 1'850'000 véhicules qui traversent mensuellement la frontière. 30'000 personnes la traversent quotidiennement, habitant d'un côté et travaillant de l'autre.

Mais l'UE acceptera-t-elle à son tour de fermer les yeux? Après tout, selon les règlements européens et le principe de non-discrimination, il n'y a à priori pas de raison de moins surveiller cette frontière que celle qui sépare la Pologne de la Russie ou la Grèce de la Turquie... Des divergences de traitement qui, si elles se concrétisent, provoqueront certainement les remous courroucés de pays frontaliers avec l'UE - on imagine mal la Turquie ne pas dénoncer une inadmissible discrimination.

Le bon sens voudrait que l'Irlande négocie un accord de libre-circulation spécifique avec le Royaume-Uni, mais pareil accord est spécifiquement interdit par les règlements européens. L'uniformité est la seule norme admise. Les seules perspectives sont donc:

  • le Royaume-Uni renonce finalement à remettre en cause la libre-circulation avec l'UE ;
  • l'Irlande érige au nom de l'UE des frontières gardées sur 360 km et pourrit la vie de ses habitants et de ceux de l'Irlande du Nord, sans que nul ne sache encore qui payera la facture de ces douaniers ;
  • l'Irlande établit des règles particulières de libre-circulation exclusives avec le Royaume-Uni, provoquant l'ire de Bruxelles et enfonçant un coin dans l'intégration européenne ;
  • l'Irlande quitte l'UE à son tour.

Bien malin qui peut dire quelle sera l'option choisie, mais n'oublions pas les attaques récentes de Bruxelles contre le modèle d'affaire irlandais et son faible taux d'imposition des entreprises, fort peu goûtées par Dublin. Quant à imaginer que le Royaume-Uni renonce à résilier la libre-circulation, cela semble infiniment peu probable vis-à-vis de la campagne référendaire du Brexit.

2. Le futur statut des expatriés européens

La question est double: que faire des ressortissants britanniques résidant sur le sol de l'UE, et des ressortissants européens sur le sol britannique? Là encore, le bon sens voudrait que chacun accepte les étrangers sur son sol jusqu'au Brexit, et que les règles établies ensuite ne s'appliquent qu'à ceux qui voudraient immigrer après cette date. Mais le bon sens n'a guère droit de cité dans ces négociations.

Theresa May eut beau rappeler à plusieurs reprises qu'elle était favorable au maintien des immigrés européens sur sol britannique, l'idée fut froidement accueillie à Bruxelles. Le chef des négociateurs européens, Michel Barnier, redouterait que les Britanniques n'en profitent pour jouer sur plusieurs tableaux, "prenant en otage" la question des 3,2 millions d’Européens installés au Royaume-Uni pour décrocher des concessions. Mais il oublie ce faisant plus d'un million de Britanniques résidant dans le reste de l'Union.

Si chacun reprenait ses ressortissants, le Royaume-Uni serait-il gagnant? Il récupérerait des milliers retraités à l'abri du besoin, qui coûtent la même chose au système de retraite britannique où qu'ils se trouvent, et auraient au moins l'avantage de consommer sur place - avec le bémol des coûts de la santé. Mais il renverrait de son côté des centaines de milliers de travailleurs étrangers installés en Angleterre, qui libèreraient en grande partie les emplois qu'ils occupent, et deviendraient probablement autant de chômeurs à la charge de leur pays d'origine une fois revenus là-bas. Des coûts de santé pour le Royaume-Uni contre des centaines de milliers de chômeurs en plus pour l'UE...

Il est peu probable que pareil scénario se concrétise mais il est assez symptomatique pour les médias de présenter seulement l'aspect anglais des choses, comme si l'UE n'avait elle-même jamais rien à perdre.

3. Les contributions budgétaires réclamées au Royaume-Uni par l'UE

Présentées par les médias européens comme "des sommes restant dues", notez la tournure de phrase, il s'agit de la continuité des milliards d'euros versé pendant des années par le Royaume-Uni au nom des différents programmes européens auxquels il participe. Deux visions radicalement opposées s'affrontent: l'UE estime que le Royaume-Uni doit verser sa contribution jusqu'au terme des politiques concernées, le Royaume-Uni estime pour sa part qu'il n'a plus à y contribuer quand il ne sera plus membre de l'Union.

Au cœur de ces discussions se trouve une enveloppe pour les fonctionnaires européens - autant dire que les négociateurs de Bruxelles refuseront de lâcher quoi que ce soit.

La Voix du Nord explique les montants en jeu, montrant au passage que les Anglais ont aussi des arguments à faire valoir:

L'addition est évaluée à entre 40 et 60 milliards d'euros côté européen et pourrait même atteindre les 100 milliards d'euros, selon les calculs du quotidien britannique Financial Times, après de nouvelles demandes de la France et de l'Allemagne concernant les subventions agricoles.

Le gouvernement britannique a immédiatement annoncé qu'il n'allait pas payer une telle somme. Dans son interview au Daily Telegraph samedi, Boris Johnson a même qualifié d'"absurdes" les montants évoqués.

"Ils vont saigner ce pays à blanc avec leur facture", a fustigé le ministre, menaçant de quitter la table de négociations "sans rien payer du tout".

M. Johnson, un des principaux artisans de la campagne du Brexit, a ajouté que c''était même l'UE qui risquait en fin de compte de devoir ouvrir son porte-monnaie. "Nous co-détenons certains biens pour lesquels nous avons payé pendant des années et dont il faudra évaluer la valeur avec soin", a-t-il expliqué.

Le Daily Telegraph, quotidien très critique de l'UE, a récemment relayé un rapport gouvernemental stipulant que le Royaume-Uni avait droit à 9 milliards de livres (10,6 milliards d'euros) détenus par la Banque européenne d'investissement (BEI) et 14 autres milliards de livres, notamment en liquide et biens immobiliers.


On ne sera donc pas surpris d'entendre des commentateurs faire état de tensions "quotidiennes" entre Londres et Bruxelles.

L'impasse

Les divorces ne sont jamais simples, et celui entre le Royaume-Uni et l'UE arrive à un niveau de complexité encore jamais vu. Mais pour les grands divorces comme les petits, les disputes portent souvent sur les mêmes choses: l'argent et les enfants.

Les enfants de l'UE sont ses innombrables agences, règlements et programmes. Sont-ils adultes et en mesure de vivre leur vie, ou faut-il continuer à payer pour leur adolescence? Les négociations devront être réglées au cas par cas. Tout ne peut pas continuer comme avant non plus ; pour prendre l'exemple de la politique agricole, Paris et Berlin aimeraient évidemment que les Anglais continuent à contribuer, mais comment espérer qu'ils le fassent alors que leurs propres agriculteurs ne toucheront plus rien en retour?

Partant d'un si mauvais pied, il semble probable que les deux ans réservés pour la négociation du Brexit n'aboutissent sur rien. En janvier 2017, alors que l'UE refusait obstinément d'ouvrir les négociations tant que le Royaume-Uni n'avait pas officiellement déclenché l'article 51, Theresa May annonçait déjà la dangereuse trajectoire que suivait Bruxelles et qui amènerait, à terme, à une absence d'accord. Mais elle n'est pas la seule à tabler sur cette hypothèse désormais.

Sans parvenir à se rejoindre sur quoi que ce soit, l'UE présentera une ardoise monstrueuse au Royaume-Uni, que celui-ci refusera de payer. Chaque protagoniste se rabattra sur les avoirs qu'il peut saisir et regardera l'autre en chien de faïence dans une impasse qui pourrait durer des années.

Bien que personne ne la souhaite, cette issue est aujourd'hui la plus probable. Mais bien que tous les regards soient tournés vers Londres c'est aussi, et de loin, la plus risquée pour l'Union Européenne elle-même. Sans parvenir à récupérer le moindre centime de la manne britannique, les décideurs européens feront face à des choix douloureux: augmenter les contributions des autres pays, ou réduire la voilure.

Aujourd'hui les membres de l'UE font bloc pour essayer d'obtenir le maximum du Royaume-Uni, mais s'ils échouent, il n'est pas sûr que l'Union Européenne survive aux arbitrages budgétaires qui s'ensuivront.