19 février 2015

Dominique Strauss-Kahn et les turpitudes socialistes

Le suspense n'aura pas duré: en requérant la relaxe contre Dominique Strauss-Kahn, le procureur de l'affaire du Carlton confirme la trajectoire prise par le parquet de Lille qui avait déjà demandé un non-lieu lors de l'instruction. DSK sortira libre du tribunal, blanchi aux yeux de la justice.

Le procès portait moins sur les pratiques sexuelles dépravées de l'individu que sur les moyens de preuve. Tant le juge que le procureur en conclurent que le dossier était "vide", mais c'est avant tout une question d'interprétation. Les éléments à charge étaient bien présents, comme de nombreux SMS, les témoignages de jeunes femmes, ou encore le prêt d'une garçonnière à des amis pour des orgies avec des prostituées, constitutif de proxénétisme. DSK savait pertinemment qu'il avait affaire à des professionnelles du sexe et sa façon de plaider le contraire n'aura convaincu, étrangement, que les autorités judiciaires.

Que vaut contre la parole d'un ex-directeur du FMI celle d'une prostituée sodomisée par lui? Nous avons désormais la réponse.

Il y aura des gens - indécrottables tenants de théories du complot, fans jusqu'au-boutistes de DSK ou naïfs finis de la présomption d'innocence - qui se réjouiront de la conclusion de la cour, y voyant le triomphe de leur vision personnelle. Le grand public sera peut-être plus circonspect. J'ai pour ma part les plus grandes peines à croire que le verdict eut été identique si le médiatique accusé avait été encarté au Front National plutôt qu'au Parti Socialiste.

france,dsk,justice,socialismeLe procès DSK offre une nouvelle définition au proxénétisme. Il suffit apparemment de ne jamais prononcer le mot p... et ensuite on peut faire à peu près ce que l'on veut, évoquant au besoin du "libertinage". Nul doute que cette jurisprudence sera exploitée à fond par les professionnels du secteur. Le président Lemaire avait annoncé le 2 février que le tribunal de Lille ne ferait pas de morale mais du droit ; on eut préféré qu'il se livrât aussi, à l'occasion, à un peu de justice.

Rétrospectivement, le procès du Carlton de Lille donne un nouvel éclairage à l'agression et au viol au Sofitel de New York d'une modeste femme de chambre. Les adeptes d'un complot ourdi par Nicolas Sarkozy ou d'une machination orchestrée par la femme de ménage elle-même, Nafissatou Diallo, ne semblent plus très plausibles. Pareil pour l'affaire Tristane Banon. Quelqu'un clamera-t-il encore que l'agression sexuelle dont fut victime la jeune femme est pure invention?

Dominique Strauss-Kahn plaida à l'ouverture du procès qu'il répondrait de l'acte d'accusation de proxénétisme aggravé et pas de ses pratiques sexuelles "hors norme" ; difficile pourtant d'en faire abstraction. La presse en fit étalage jour après jour, révélant de façon crue les relations primitives que DSK entretenait avec la gent féminine. Entre un DSK vautré dans le stupre et une Najat Vallaud-Belkacem souhaitant abolir la prostitution, il aurait fallu organiser un petit débat.

Dominique Strauss-Kahn était l'incarnation du succès. Ses relations et ses prétendues compétences avaient conduit Nicolas Sarkozy à le nommer à la tête du FMI. Il était marié à une femme riche et célèbre. Il ne comptait que des amis. Il était le mieux placé, et de très loin, dans la course à l'investiture socialiste pour l'élection présidentielle de 2012.

L'image a depuis volé en éclat. Il trompait allègrement sa femme avec des prostituées. Doté d'un appétit sexuel aussi insatiable qu'incontrôlable, il tentait lourdement de coucher avec la moindre femme à son goût dont il pouvait croiser le chemin. Il participait à des orgies organisées pour lui par un cercle de connaissance souhaitant se faire bien voir lorsqu'il accèderait à la plus haute marche du pouvoir - une phrase bien longue pour parler de corruption. Il eut ce train de vie pendant des décennies.

DSK incarnait finalement mieux que personne l'hypocrisie de la gauche caviar: le riche qui méprise les riches et mène un train de vie de nabab. L'homme intègre qui ne respecte ni ses engagements conjugaux ni même ses partenaires sexuels. L'apôtre de l'égalité homme-femme qui considère ces dernières comme des objets et tenta plusieurs fois de les violer. Le haut fonctionnaire pétri d'intérêt général qui se laisse délibérément entretenir par un cercle de courtisans intéressés. Le voyou que chacun voyait déjà président.

Et, c'est encore le pire, tout le monde le savait. Les politiciens collègues de parti, et même l'opposition. Les journalistes. Les fonctionnaires du FMI qui organisèrent le voyage et accueillirent dans les locaux de l'institution une des prostituées favorites du maître de maison. La propre mère de Tristane Banon, une des innombrables victimes de l'ogre, qui conseilla à sa fille de ne pas porter plainte de peur de jeter une ombre sur sa propre carrière au sein du PS français.

Jusqu'à l'affaire du Sofitel DSK était considéré comme le meilleur candidat socialiste à l'élection présidentielle. Il fallut son arrestation soudaine par la police américaine pour mettre un terme abrupt à sa trajectoire politique, une prouesse dont la justice française fut éternellement incapable. N'y avait-il aucun lanceur d'alerte au PS, au gouvernement, au FMI, dans les rédactions de la presse? Personne, jamais?

DSK sortira libre du tribunal, mais pas victorieux. Sa carrière politique est terminée. Mais tous les complices qui l'ont couvert pendant ces années, ces journalistes obséquieux, ces collègues de parti si prompts à accuser autrui tout en gardant silence sur les errements de leurs camarades idéologiquement proches, cette justice si pusillanime... Tous ces gens restent en place et n'ont de comptes à rendre à personne.

07 février 2015

Divorce à la grecque

En s'asseyant à la même table que son homologue allemand Wolfgang Schäuble, le ministre grec des finances Yanis Varoufakis pensait peut-être qu'il parviendrait à infléchir la position de l'inflexible Allemagne. Il n'en a rien été. Jeudi, au lendemain de la décision de la BCE de couper une partie des vivres aux banques grecques, les positions semblaient irréconciliables.

Elles le sont.

L'évolution dramatique de la situation entre la Grèce et ses créanciers ne vient pas d'une évolution de la situation sur le terrain ou d'une modification des positions tenues par les uns et les autres, mais simplement du cheminement progressif de cette compréhension au sein des élites européennes. Il est loin le temps où M. Tsipras se faisait accueillir entre deux éclats de rire et le cadeau d'une cravate.

Par la voix du chef néerlandais de l'Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem, le raidissement est donc soudain:

"La Grèce doit se plier à une extension du programme de sauvetage le 16 février au plus tard pour garder le soutien financier de la zone euro."


Voilà un langage extrêmement clair qui tranche avec les circonvolutions diplomatiques habituelles. L'objectif de la tournée européenne du nouveau chef de gouvernement et de son ministre des finances était de convaincre les Européens de renégocier la dette de 300 milliards d'euros et de laisser Athènes en finir avec la rigueur qui bride la croissance. C'est un échec.

Que se passe-t-il lorsqu'une force irrésistible rencontre un objet inamovible, lorsque les engagements financiers affrontent la démocratie? Nous avons encore une fois un aperçu de ce vieux paradoxe. D'un côté, l'inflexible Union Européenne, de l'autre Alexis Tsipras et son équipe. La renégociation de la dette grecque était le point central de la campagne électorale de ces derniers ; les élites européennes pensaient peut-être qu'il serait possible de l'amadouer - ce ne serait pas la première fois qu'un politicien revient sur ses promesses - mais ils déchantent et s'en irritent progressivement.

L'étrange force de caractère qui semble animer le nouveau gouvernement grec tient à une raison bien simple: la Grèce est en faillite. Elle l'est depuis des années, depuis le début de la crise financière. Toutes ce temps perdu, tous ces plans successifs n'ont jamais été qu'une façon de maintenir les apparences. Les "plans d'aide" se succèdent en Grèce avec leur lot d'exigences absurdes destinées à sauver non pas la Grèce, mais ses créanciers.

En bon marxiste M. Tsipras envisageait peut-être une décote de 50% de la dette grecque, histoire de la rendre supportable tout en recommençant à emprunter, mais il réalise sans doute que cette perspective était finalement très naïve. Et si ses propositions iconoclastes de dette perpétuelle (on ne paye que les intérêts, pas le principal) ou d'obligations indexées sur la croissance avaient le mérite de la créativité, elles avaient le défaut de devoir être volontairement acceptées par les créanciers. Or, il se heurte à un mur.

Car en face, la situation est tout aussi inextricable. 90% de "l'aide" versée à la Grèce servait avant tout à servir la Troïka, non par méchanceté mais pour de simples raisons de survie. Un vrai défaut - avec colère et claquements de portes - aurait des conséquences inimaginables sur le reste de la zone euro comme l'illustre la structure de la dette grecque ci-dessous:

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Dette grecque, exposition directe et indirecte de la France et de l'Allemagne

En 2010, l'effacement de 100 milliards d'euros (!) de dette grecque par les dirigeants de l'Union Européennes avait été d'autant plus facile qu'il s'agissait de l'argent des autres. Grands seigneurs, ils avaient décidé de faire payer les banques. En avalant l'amère pilule, elles eurent au moins la satisfaction d'échanger leurs dettes grecques pourries contre des papiers de meilleure qualité, de la dette française ou allemande. Ces deux pays se substituèrent aux banques pour le solde. Comme cela ne suffisait pas, la manœuvre se poursuivit sur plusieurs plans: intervention du FMI, assemblages financiers complexes comme le Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) où des "effets de levier" permettaient, avec des garanties d'Etats solvables, de lever des sommes encore plus importantes sur les marchés financiers... Tout cela pour prêter à nouveau à la Grèce, et en fin de compte se rembourser soi-même.

Aussi, lorsque Wolfgang Schäuble joue aux père-la-rigueur, il n'a pas plus le choix que M. Tsipras. Il ne peut rien lâcher simplement parce qu'il n'en a pas les moyens.

Le FMI se définit comme un créancier "super-prioritaire". Lorsqu'il prête, il doit recevoir en premier le moindre centime à récupérer. Il ne prête qu'avec cette garantie et n'a jamais été pris en défaut de toute son existence - un record qui risque bien de tomber. La BCE ne peut pas accepter un effacement de dettes, ses statuts le lui interdisent. Les "fonds privés" et autres "divers" sont sans doute des acteurs plus malléables, comme les banques grecques, mais les saigner à blanc les enverra probablement à la banqueroute à leur tour, avec des effets bien négatifs sur une économie hellénique moribonde. Dernier clou dans le cercueil, le montant serait bien trop faible pour changer quoi que ce soit.

Restent les autres pays de la zone euro...

La conclusion, limpide, est de la trame dont on fait les tragédies: la dette grecque est totalement ingérable. La répudier entièrement enverra dans les profondeurs les comptes de nombreux autres pays européens. Pour la France, par exemple, l'addition se monterait non seulement aux 11 milliards d'euros d'exposition directe mais aussi à hauteur des 31 milliards d'euros fournis au travers des "garanties" apportées dans le cadre du FESF. Elle devrait également provisionner des pertes en tant qu'actionnaire au FMI... Pour l'Allemagne, les sommes en jeu sont encore pire.

Si d'autres pays de la zone euro semblent mieux lotis, il ne faut pas oublier qu'ils sont dans une situation financière des plus fragiles. Notons par exemple que certains pays aidés par le FESF car en difficulté, comme l'Italie, l'Espagne ou le Portugal, ont eux-mêmes contribué à la formation du FESF en apportant des "garanties"! Des pays surendettés créent un fonds destiné à les sauver en levant des emprunts sur les marchés? Ce château de cartes financier ridicule va s'effondrer et c'est mérité, au nom de tout ce qu'il reste de logique en ce bas-monde.

Qu'est-ce qui nous attend? La politique du poing sur la table, un contrôle des capitaux en Grèce, des faillites bancaires, des taux d'intérêt qui s'envolent, des notes qui s'enfoncent... Et un camp qui cède, forcément, dans le bruit et les fracas.

En ouverture de l'année 2015 je supposais que la zone euro ne finirait pas l'année sous sa forme actuelle. Désormais, on peut même se demander si elle tiendra jusqu'au printemps.

04 février 2015

L'UMP fait naufrage dans le Doubs

Au vu de l'actualité, vous auriez pu penser que l'activité médiatique hexagonale se tournerait vers Boko Haram et ses massacres, la guerre en Ukraine ou, s'il faut vraiment parler d'actualité intérieure, les cellules djihadistes régulièrement découvertes ici et là ou l'exposition du contribuable français à cette dette grecque que le nouveau gouvernement local souhaite "effacer".

Que nenni. A la place, l'actualité semble exclusivement se ramener à deux sujets: un procès en proxénétisme aggravé où Dominique Strauss-Kahn se retrouve sur le banc des accusés - mais on évitera soigneusement d'évoquer les mécanismes de corruption sous-jacents - et la primaire législative dans le Doubs pour trouver un remplaçant au socialiste Michel Sapin, appelé à servir dans les plus hautes sphères de l'Union Européenne.

Et encore! Le second sujet ne semble qu'une vaine excuse pour guetter les querelles au milieu d'une UMP éliminée dès le premier tour. Les ténors appelleront-ils à voter pour le PS? A s'abstenir? A poursuivre dans le "ni-ni" prôné en son temps par Nicolas Sarkozy?

france,ump,nicolas sarkozy,marine le penEn bonne politicienne engagée dans le mauvais parti, Nathalie Kosciusko-Morizet appelle à voter à gauche. L'ancien premier ministre François Fillon lance quant à lui un "pas de complaisance avec le FN, pas d'indulgence avec le PS" ambigu devant le groupe UMP à l'Assemblée. Faut-il donc s'abstenir? Non, puisque le président du groupe UMP de l'Assemblée nationale Christian Jacob se prononce, lui, pour un vote blanc. Après une attente soigneusement orchestrée, Alain Juppé invite quant à lui à "faire barrage" au Front National, donc de voter pour ces socialistes qui lui sont finalement si sympathiques. Et Nicolas Sarkozy, capitaine du Radeau de la Méduse, de réclamer une réunion du bureau politique de l'UMP dont on se demande bien quel pourra être l'effet vu qu'elle a lieu après que chacun ait dit ce qu'il avait à dire...

La question du second tour n'est pas anodine puisque le cas de figure est inédit. Les précédentes élections partielles avaient vu l'élimination de la gauche au premier tour, laissant au second l'UMP face au Front National. L'électeur socialiste moyen avait donc deux choix: soit se déplacer pour élire l'UMP et donc opter pour le "moindre mal" en présentant cela comme un devoir civique, soit rester chez lui à savourer un thé chaud. Ici, l'UMP se retrouve tiraillée entre deux rivaux: l'ancien à gauche, le nouveau à droite. Entre le PS et le FN, quel dilemme!

L'élimination de l'UMP au premier tour montre à quel point le PS a effectivement repris du poil de la bête - en particulier depuis les attentats du 7 janvier et la récupération politique le dimanche même par François Hollande lors de la marche "je suis Charlie". L'opération fut si réussie que Manuel Valls, en campagne dans le Doubs, présente désormais carrément cette manifestation comme un rassemblement historique de la gauche:

"Mobilisez-vous! Soyez fiers de cette France du 11 janvier, qui s'est retrouvée et que nous chérissons. Soyez fiers de cette gauche que nous incarnons, de cette gauche qui affronte le réel avec la force de son idéal", a lancé le Premier ministre devant une assistance d'un millier de personnes.


Vous vous sentiez Charlie en janvier? Vous aviez peut-être battu le pavé parisien pour exprimer votre rejet du terrorisme islamique, votre foi dans la société française ou la liberté d'expression? Félicitations. Vous êtes désormais socialiste honoris causa - nous ne sommes plus à une contradiction près.

Consternant spectacle d'une classe politique et d'une classe médiatique vivant complètement en dehors de la réalité - jusque dans les consignes de vote qu'elle croit donner. Saluons le collectif de droite Sens Commun de rappeler l'absurdité du mépris des choix électoraux:

La question à se poser est pourtant simple: que reste-t-il de la démocratie quand certains s'arrogent le droit de qualifier un vote de bon et l'autre de mauvais? (...) La République n'est pas un monopole: en la récupérant à son seul profit, la gauche dite «républicaine» la vide par là même de son sens. Une fois de plus, elle se juge habilitée à exclure du débat démocratique des millions de Français. Mais si elle n'aime pas un certain type d'électeurs, c'est qu'elle n'aime qu'une partie de la France et qu'elle est donc incapable de rassembler notre pays. Et si elle estime que plusieurs millions de Français ne savent pas voter, pourquoi maintenir la démocratie plus longtemps?


Pas un média en revanche pour relever la sortie du candidat UMP vaincu Charles Demouge: "ce sont les bons petits blonds qui m'emmerdent", lança-t-il en tentant visiblement de courtiser l'électorat immigré. Peine perdue. Quant à la mobilisation citoyenne et les plaintes des associations contre cette saillie indigne, on les cherche encore ; mais il est vrai que le racisme anti-blanc est pardonnable et pardonné en France.

Combien d'électeurs ont été rebutés par ces propos consternants? On ne le saura pas puisque, outre l’omerta médiatique, les grands pontes de l'UMP n'ont visiblement pas choisi de remettre en cause la qualité de leur candidat. C'est une faute.

Le deuxième aspect de cette élection partielle concerne la France entière. Après la défection de Jean-Pierre Maggi vers le groupe des radicaux de gauche plus tôt dans l'année, le siège de député du Doubs remet encore davantage en question la majorité du PS sur l'Assemblée Nationale. Autrement dit, l'affaire ne porte pas seulement sur le remplaçant d'un ex-ministre mais bien sur la continuité de l'exercice du pouvoir par le PS.

La chute progressive d'un parti disposant à lui seul du pouvoir de décision législatif reste un symbole fort. Dans ce contexte, l'existence d'un troisième député du Front National est anecdotique ; il est effarant de constater que le sujet peut à ce point obséder l'état-major de l'UMP et livrer des résultats aussi curieux. L'UMP est terrorisée par le FN, c'est un fait, mais il faut livrer bataille intelligemment. Le destin du combat entre les deux partis ne se joue pas dans le Doubs.

Le vote blanc finalement préconisé est un prétexte. En refusant aux électeurs du Doubs le droit d'élire un candidat du Front National, l'UMP montre qu'elle se complaît dans la dualité "UMPS" si souvent dénoncée par Marine Le Pen. Elle sert directement les intérêts des socialistes et de François Hollande. Renonçant de facto à son rôle d'opposition, ses consignes de vote confuses ne font finalement que la démonstration de son inutilité et préparent donc, à terme, son effondrement.

26 janvier 2015

La Grèce fait basculer l'Europe

Grâce à un système électoral donnant l'avantage au parti arrivé premier aux élections - et probablement conçu à l'époque avec d'autres partis en tête - le mouvement d'extrême-gauche Syriza, crédité de 36,34% des voix, fait main basse sur 149 postes de députés sur les 300 que compte l'assemblée grecque, à un cheveu de la majorité absolue.

Les sondages qui laissaient entendre un faible écart entre Syriza et Nouvelle démocratie, le parti conservateur d'Antonis Samaras, en sont pour leurs frais ; l'extrême gauche compte quasiment dix points d'avance. Le podium se complète avec Aube Dorée, représenté par 17 députés en obtenant 6,28% des voix malgré des accusations "d'organisation criminelle" dont elle est affublée depuis un an et demi - un qualificatif dont on se demande encore pourquoi il ne s'applique pas à l'entier de la classe politique...

La Vouli, le parlement grec, se complète avec To Potami (centriste), 6,05% et 17 députés, les communistes du KKE avec 5,47% et 15 députés, les Grecs indépendants (droite) avec 4,75% et 13 députés et, fermant la marche, le Pasok socialiste. Autrefois tout-puissant il est réduit à quasiment rien: 4,68% des voix, soit tout juste le quorum pour avoir encore le droit de siéger avec 13 députés.

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La participation s'est élevée à 64%: les Grecs n'ont pas boudé les urnes.

Marxiste de la première heure et fan de Che Guevara, Alexis Tsipras, chef de Syriza, a prêté serment comme Premier Ministre. La Grèce tombera-t-elle pour autant dans la dictature du prolétariat? Certains peuvent s'en inquiéter - ou au contraire, s'en réjouir, à la façon de divers partis d'extrême-gauche ailleurs en Europe - mais cela semble très peu probable.

D'un côté, Syriza a un programme assez typique de la gauche utopique, mêlant populisme et incurie économique ; citons par exemple l'introduction d'un nouvel impôt pour les ultra-riches (très original), la hausse du salaire minimum (très original également, et qui poussera encore davantage de Grecs au chômage ou dans le travail au noir), un 13e mois pour les retraités (mais pas une réévaluation de leurs rentes amputées au nom des mesures d'austérité des précédents gouvernements) la "gratuité" de l'électricité ou des transports pour certaines catégories sociales, des travaux publics pour relancer l'activité, et ainsi de suite.

Tout cela n'est évidemment pas finançable, mais pousse Syriza à cultiver le principal argument qui a conduit les électeurs à lui donner sa chance: la volonté de renégocier la dette grecque vis-à-vis de ses bailleurs de fonds de la zone euro.

Les Grecs ne tiennent pas à abandonner l'euro, mais l'économie de leur pays étouffe sous le poids de sa dette, encore 177% du PIB aujourd'hui. Il est impensable de continuer pendant des décennies au rythme d'une crise économique continuelle qui fait fuir la population du pays, menace tout investissement et influe jusqu'à sa natalité. La Grèce meurt de ses dettes. Littéralement.

La Grèce n'est pas de gauche. Syriza ne l'a emporté que grâce au scrutin d'électeurs de droite prêts à mettre entre parenthèses leurs valeurs habituelles. Et ces gens l'ont fait simplement parce qu'ils voulaient, absolument, que le gouvernement élu fasse autre chose que ce mélange de soumission et de veulerie face aux exigences de Bruxelles. Les Grecs en ont eu assez d'une rigueur apparemment sans fin, uniquement destinée à préserver l'orthodoxie financière chère à Mme Merkel et aux comptes de l'Etat allemand. Ils ont estimé qu'ils n'avaient plus rien à perdre.

La Grèce est en faillite, point. La poursuite des "réformes" et de la "rigueur" jusqu'à ce que la dernière entreprise privée du pays rende gorge n'a absolument aucun sens.

Alexis Tsipras a été élu pour organiser une faillite ordonnée.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la faillite n'est ni interdite, ni rare, même à l'échelle d'un pays. Depuis 1830 la Grèce a fait six fois faillite et elle n'est pas la seule. La faillite est un risque contre lequel le prêteur cherche à se prémunir sans jamais le rendre complètement nul ; il peut en tenir compte à travers les taux d'intérêts, l'examen de la situation du débiteur et l'emploi prévu pour les fonds. En dernier recours, si trop de doutes subsistent, il se réserve le droit de refuser la transaction.

En 2012, lors de la dernière faillite grecque, le secteur privé a consenti des pertes de 70% sur la dette grecque. En échange, ses titres ont été repris par des pays de la zone euro au nom de la solidarité entre les membres. Aussi, aujourd'hui, ce ne sont donc plus des banques qui sont menacées, mais essentiellement ces nouveaux créditeurs de la Grèce, les différents Etats de la zone euro eux-mêmes. Directement. La France, par exemple, est exposée à la dette grecque à hauteur de plusieurs dizaines de milliards d'euros - personne n'étant en mesure de livrer un montant exact tant les montages financiers sont complexes. Une première estimation, plus ancienne et vraisemblablement incomplète, faisait état d'une addition à hauteur de 40 milliards.

Les dirigeants de la zone euro n'ont que mépris pour la Grèce et sa population. Ils ne s'inquiètent ni de la réputation de la zone euro, ni des cours de la bourse, ni d'un éventuel mauvais exemple sur d'autres pays membres, ni de l'effet sur le bilan comptable des banques commerciales. Ils s'inquiètent avant tout pour leurs propres finances publiques et le gouffre colossal qui s'ouvrira sous leurs pieds si la Grèce renonce à rembourser. Car leurs notes, leur bilan et le financement de leur propre dette en subira les conséquences. Imaginez l'effet d'une simple augmentation de 1% du coût de financement de la dette française...

Alors, tout le monde cherche à s'entendre pour une simple question de survie. Alexis Tsipras ne tient pas à quitter la zone euro mais ne veut plus que le peuple grec soit saigné à blanc simplement parce que la Troïka est incapable de faire face à un défaut de son pays. Les partenaires de la Grèce cherchent à gagner du temps et à négocier leur propre survie tout en surveillant avec inquiétude les regards envieux des autres pays en difficultés de la zone euro. Ils savent très bien qu'ils ne pourront pas sauver tout le monde, qu'ils ne pourront pas aménager les dettes de tout le monde - seulement, partiellement, celles de la Grèce. Encore. Et cela risque de ne pas suffire.

Lors de la prochaine photo de famille des chefs d'Etats de la zone euro, certains sourires risquent d'être encore plus crispés que d'habitude. Et en l'état il semble bien peu probable que la zone euro finisse l'année sous sa forme actuelle.

23 janvier 2015

La BCE ouvre les vannes

Le secret de Polichinelle était tombé depuis longtemps ; tout le monde savait que la BCE allait procéder à un "assouplissement quantitatif", de son nom anglais Quantitative Easing (QE) - autrement dit, l'utilisation massive de la planche à billets pour éponger des dettes des Etats. Restait à savoir quel serait son montant et ses modalités. Quelques jours plus tôt, on annonçait une fourchette entre 500 et 1'000 milliards d'euros ; le matin même, les spéculations faisaient était d'un programme courant jusqu'en 2016 sur 50 milliards d'euros par mois. Les bourdes de communication n'aidèrent pas à garder le secret.

bce,mario draghi,inflation,euro,monnaieAussi, lorsque Mario Draghi monta à la tribune jeudi après-midi pour annoncer la nouvelle politique de la BCE, il entama une conférence de presse aussi attendue que peu surprenante - bien qu'il soit toujours amusant d'assister au spectacle d'un banquier central contraint d'afficher ses intentions avec un minimum de sincérité.

Les rumeurs n'étaient visiblement pas tombé loin. La BCE lance un programme de rachat de dette publique et privée de mars 2015 jusqu'à fin septembre 2016 pour un montant de 60 milliards d’euros par mois, soit une enveloppe totale de 1'140 milliards d'euros.

C'est une somme gigantesque, démesurée, incompréhensible. Essayons de lui donner un peu de substance:

  • C'est environ l'intégralité de la valeur immobilière de la ville de Paris au prix du marché 2015 (8'224 euros moyens du mètre carré).
  • C'est plus de 22'700 euros à la seconde.
  • C'est 3'400 euros par être humain habitant en zone euro.
  • Sous la forme de billets de 500 euros alignés les uns à côté des autres, cette somme représente un peu plus de neuf fois le tour de la terre.
  • Ces mêmes billets pèseraient 3'648 tonnes.

Heureusement, nous avons transcendé l'ère de la monnaie-papier pour l'électronique pure, ce qui nous épargne ces petits problèmes d'intendance, et permet accessoirement à Nicolas Rossé de larguer un énorme mensonge sur les ondes de la RTS:

[Jusqu'ici] la banque centrale a abaissé son taux d'intérêt. Conséquence, tous les autres taux deviennent moins chers, les emprunts, les hypothèques, les emprunts d'Etat, les emprunts à la consommation deviennent moins cher, tout vous pousse à consommer. Mais quand le taux directeur de la banque centrale est au plus bas comme aujourd'hui et que ça ne marche pas il ne reste que ce Quantitative Easing. Alors le principe est très simple: la Banque Centrale Européenne va créer des centaines de milliards d'euros par simple écriture, aucun billet n'est imprimé, on ne fait donc pas marcher la "planche à billets"... Des centaines de milliards d'euros pour acheter des obligations d'Etat, voire des titres d'entreprise... Des centaines de milliards d'euros pour stimuler la consommation, pour créer un petit peu d'inflation et relancer la croissance, c'est du moins l'espoir de la Banque Centrale Européenne.


Avec des journalistes économiques de ce calibre, nul doute que le grand public est informé au mieux de ses intérêts! Faut-il être un génie pour comprendre que la problématique de la "planche à billet" n'est pas liée au fonctionnement de rotatives d'imprimerie mais à la création de monnaie ex nihilo?

Le QE est une création gigantesque de monnaie, destinée à provoquer un "choc de confiance" (je n'invente rien). Dans la pensée magique keynésienne, la consommation est tout. L'économie s'apparente à une machine dont on règle le régime en triturant une petite buse par ici, une admission d'essence par là, et tout ça ronronne comme une horloge, voire tellement bien - ne boudons pas notre talent - qu'il faut parfois calmer le jeu pour éviter la surchauffe.

Ces gens conçoivent la monnaie comme un outil comme un autre, au service de leur interventionnisme. Le  QE est donc comme une arrivée d'essence supplémentaire: plus de consommation, donc plus de demande, donc une croissance qui repart et tout va bien!

Dans la réalité - où l'économie est le fait d'acteurs humains donc doués de raison, si si ! - l'économie est de nature organique. Aux antipodes des joyeux mécaniciens keynésiens et leurs clef à molette, elle croît uniquement dans un terreau de stabilité et de liberté sous les cieux cléments d'une fiscalité raisonnable. Lorsque ces conditions ne sont pas réunies, elle peut s'affaiblir voire s'effondrer complètement, comme l'expérimentent avec une joie toute mesurée plusieurs pays de la zone euro.

Dans cette vision économique-là, le QE s'apparente à des injections massive d'adrénaline à un cheval mort.

Certains naïfs imaginent peut-être que le QE leur amènera de l'argent à eux ; ils ne pourraient être plus loin de la vérité. Ces sommes sont destinées à racheter des emprunts d'Etat ou des actions de grands groupes européens cotés en bourse, histoire que l'argent ne sorte pas de la famille. Le grand public n'en verra évidemment jamais la couleur.

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Encore plus amusant, comme il n'est pas question que la BCE salisse sa réputation d'excellence (ne riez pas) en cautionnant de "mauvaises politiques", les dettes publiques rachetées seront en priorité celles de pays encore bien cotés auprès des agences de notation comme la France, l'Italie ou l'Allemagne. On peut douter de la qualité de ce panel, mais une chose est sûre, il n'y aura pas un centime pour solder les dettes de la Grèce qui se débat dans sa faillite depuis des années! Le QE est donc un fantastique outil pour accroître encore l'inégalité des situations économiques des pays membres de la zone Euro.

Cela marchera-t-il? Bien sûr que non. Nous le savons parce que, outre l'idée complètement absurde d'une prospérité née d'une dilution de la valeur de la monnaie, de nombreux pays se sont lancés dans des aventures similaires, parfois déguisés sous d'autres noms savants, mais toujours sans provoquer l'effet escompté.

La FED américaine a ainsi lancé pas moins de trois QE - sans impact positif notable sur l'économie. Bien sûr, Obamamania oblige, on chante ici-bas les louanges de la reprise économique américaine. Mais celle-ci ne se voit guère que dans quelques chiffres arrangés, chiffres d'ailleurs tellement éloignés de la réalité qu'ils ont coûté les élections de mi-mandat au camp démocrate. Alors à moins de considérer les records d'une bourse manipulée à grand coup d'argent neuf comme un indicatif pertinent de la santé d'un pays, l'économie américaine ne redécolle pas et, au quotidien, les Américains s'en rendent parfaitement compte.

Plus loin encore, nous avons le Japon qui se débat depuis plus de vingt ans dans la création monétaire sous un prétexte ou un autre - dévaluation compétitive, relance de la consommation, Abenomics - sans parvenir à créer autre chose que des bulles au milieu d'une croissance anémique.

Alors non, le QE de Mario Draghi ne fonctionnera pas, pas plus que n'importe quel autre QE avant lui. Mais comme les castes dirigeantes de l'Europe sont sourdes à toute remise en question et ne savent que persévérer dans leurs erreurs, on peut s'attendre à ce que le BCE ne s'arrête pas là. Préparons-nous donc à revoir Mario Draghi en conférence de presse pour en remettre une couche bien avant septembre 2016.

En attendant, l'euro s'enfoncera dans les profondeurs - c'est le but après tout - et les Européens redécouvriront avec stupeur que la haute-technologie, leur pétrole et leurs matières premières proviennent en général de l'étranger et sont désormais hors de prix.

10 janvier 2015

Où est Charlie?

je_suis_charlie.jpgDepuis son invention par un journaliste lyonnais quelques heures après l'attentat du 7 janvier, la bannière de soutien "Je suis Charlie" a connu un succès planétaire, devenant le signe de ralliement de millions de personnes. Elle se répandit non seulement sur les réseaux sociaux mais aussi physiquement, brandie comme pancarte lors des manifestations.

Alors, je l'affirme, je suis Charlie. Vous êtes probablement Charlie. Nous sommes tous Charlie. Enfin, presque tous.

Mais que signifie vraiment "être Charlie", à propos ? On associera au slogan un message de solidarité, la défense de la liberté d'expression, le rejet du terrorisme... Mais quoi d'autre encore ? Et est-on seulement d'accord sur cette définition sommaire ?

Dès que l'on creuse un peu les problèmes se posent. Chacun viendra avec sa propre conception - situation pour le moins déroutante pour un message d'unité.  Pour y voir plus clair dans cette pléthore d'opinions, on peut commencer par écarter tous ceux qui ne sont pas Charlie bien que s'en réclamant.

Prenons la classe politique, par exemple. Elle n'est pas à l'origine du message. Elle a raté la première manche de la réaction publique. Spectatrice impuissante de la mobilisation populaire dans la rue et les réseaux sociaux, elle est aujourd'hui avide de reprendre la main. Quelle meilleure façon d'y parvenir qu'une grande manifestation, une "marche républicaine" au premier rang de laquelle les politiciens pourront parader ? Mais attention: pas avec tout le monde ! Des partis républicains de tous bords, des syndicats, des associations... Et pas le Front national de Marine Le Pen.

La tolérance et l'unité s'étendent à des fédérations musulmanes aux postures pour le moins floues sur le terrorisme - elles affirment le rejeter, mais est-ce sur le fond ou sur la forme ? - et ce malgré les liens idéologiques évidents entre les islamistes et le coran sur lequel elles s'appuient, mais pas à un parti politique de premier plan dont le message a toujours été de lutter contre l'islamisme ! Quelle belle leçon de tolérance et de pluralisme !

Non, définitivement, la classe politique française n'est pas Charlie.

La presse, alors ? Hélas ! Si le niveau de retentissement médiatique de l'attentat contre Charlie Hebdo est inégalé, le doute subsiste - fortement. Assiste-t-on à une authentique défense de la liberté d'expression ou simplement à la réaction de défense d'une caste qui se sent menacée ? Le combat concerne-t-il liberté d'expression ou la liberté de la presse, c'est-à-dire la sécurité exclusive des journalistes ?

La réponse prend la forme d'un vide sous nos yeux: des caricatures de Mahomet brillant par leur absence. En 2005 la plupart de nos quotidiens refusèrent de reprendre les caricatures par solidarité avec le journal danois Jyllands-Posten, plaçant en première ligne les courageuses exceptions comme Charlie Hebdo. A cette occasion, ils firent une éclatante démonstration de lâcheté en cédant aux revendications de la rue arabe dans divers pays du Tiers-monde, dont bien peu d'habitants seraient à même de simplement situer le Danemark sur une carte.

L'attentat contre Charlie Hebdo aurait pu leur donner une occasion de se racheter, mais les vit au contraire persévérer dans la soumission, s'infligeant une autocensure sans limite. Les caricatures de Mahomet ne sont pas montrées, les couvertures corrosives de Charlie Hebdo sont coupées au montage ou floutées lorsque ce ne sont pas des éditorialistes qui fustigent "l'irresponsabilité" de l'équipe éditoriale désormais décimée. Ce n'était sans doute pas assez de les voir tomber sous les balles de fous de dieu, il fallait encore fouler au pied leur mémoire... Alors non, défendant une vision toute corporatiste de la liberté d'expression, les médias ne sont pas Charlie.

A ce stade, allons au fond des choses admettre une vérité gênante: même Charlie Hebdo n'était pas Charlie. Aveu difficile au milieu d'un deuil lourd comme celui que nous traversons, mais néanmoins la stricte vérité. Charb était apparemment capable de beaux moments de lucidité mais lui et d'autres membres de la rédaction étaient aussi communistes convaincus, une idéologie pas franchement compatible avec la liberté d'expression ni la liberté tout court. Et à ceux qui voudraient un peu vite minimiser cet aspect de leur personnalité ou glisser ce petit détail sous le tapis de l'histoire, rappelons un épisode de l'épopée Charlie Hebdo tel que relaté dans un vieil article de Libération:

Le 26 avril [1996], Cavanna, Val et Charb (trois piliers du journal Charlie Hebdo) débarquent en estafette dans une annexe du ministère de l'Intérieur. Dans leur coffre, des cartons remplis de signatures qu'ils apportent à un conseiller de Jean-Louis Debré. En huit mois, 173 704 personnes ont répondu à l'appel «pionnier» de l'hebdomadaire pour demander l'interdiction du Front national. (...)

Fin juin 1995, Cabu dessine, à la une de Charlie Hebdo, Jean-Marie Le Pen menottes aux mains entre deux policiers. En titre: «Que faire contre le Front national ? L'interdire !» (...)


La liberté d'expression dont se réclamaient les membres de Charlie Hebdo était visiblement à géométrie variable: valable pour eux mais à retirer à leurs adversaires politiques. Désolé pour leurs nombreux sympathisants posthumes, ils n'étaient même pas Charlie eux-mêmes, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes.

La foule alors ? Les innombrables manifestants descendus dans la rue ces jours-ci pour s'indigner ? Il serait difficile de ne les accuser de ne pas être Charlie, quelque part. Et pourtant. Seraient-ils descendus en nombre si la rédaction décimée par les islamistes avait été celle de Minute - cinq attentats dans son histoire, dont un collaborateur torturé plusieurs jours - ou de Valeurs Actuelles ?

Ils sont Charlie aujourd'hui. Étaient-ils Zemmour hier ? Dieudonné avant-hier ?

Et où étaient-ils, ces nobles défenseurs de la liberté d'expression dont chacun se réclame aujourd'hui, lorsqu'il fallait défendre des gens dont ils ne partageaient pas vraiment les idées ? Éprouvaient-ils la moindre gêne lorsque des manifestants chrétiens opposés au mariage gay se faisaient molester gratuitement par la police ?

Il est compréhensible d'éprouver un sentiment de solidarité envers des gens avec qui on est d'accord, mais de grâce, n'appelons pas cela "défendre la liberté d'expression". N'appelons pas cela "être Charlie", à moins de vouloir ôter toute forme de noblesse à ce qualificatif.

Parmi la foule anonyme qui célèbre l'esprit passé de Charlie Hebdo, beaucoup pensent qu'il faut être Charlie aujourd'hui parce que la liberté d'expression est menacée par le terrorisme islamique. Mais est-il ok, alors, de menacer la liberté d'expression par d'autres moyens ? Que dire d'un gouvernement en butte à la liberté d'expression à travers ses lois, par exemple ? Que penser d'une chasse aux sorcières politico-médiatique orchestrée contre les trublions du régime ?

Si quelqu'un ne défend le droit de s'exprimer que pour les opinions qui lui plaisent, alors c'est un partisan. S'il prétend en plus défendre la liberté d'expression, c'est alors un hypocrite. Défendre la liberté d'expression, pour de vrai, revient à tolérer et accepter que puissent être exprimées dans l'espace public les opinions les plus révoltantes face aux convictions propres de chacun. Le débat authentique ne peut naître qu'à travers la confrontation des idées. La vérité est à ce prix. Qu'on s'y refuse et le débat n'est plus qu'un simulacre. Les arguments, les opinions et les pensées ne sont pas des crimes ; seuls les actes le sont.

La plupart des Charlie qui défilent dans la rue ou sur les réseaux sont des Charlie de pacotille dont l'engagement ne résiste pas au moindre examen rigoureux. Ils s'indigneront dès demain contre le prochain chroniqueur dénoncé par la presse bien-pensante. Ils mériteraient pourtant de pousser leur réflexion plus loin.

Défendre la liberté d'expression, être Charlie, c'est accepter qu'on puisse affirmer que les Américains ne sont pas allés sur la lune, que les chambres à gaz n'existaient pas, que la guillotine est une belle invention, que le réchauffement climatique est une foutaise, que l'islam est la religion la plus con, que les juifs dominent le monde, que la pédophilie est une pratique sexuelle saine, que Dieu a créé la terre en sept jours, que Charlie Hebdo était un torchon, que le 11 septembre est un complot, qu'il y a des cultures inférieures à d'autres et j'en passe - aussi choquante la moindre de ces opinion puisse être pour chacun.

Être Charlie, c'est avoir compris l'enjeu : rejeter la violence ou la menace de la violence contre la précieuse liberté d'expression, que le carcan vienne du gouvernement, d'un autre pays, des médias établis, d'autorités religieuses ou de terroristes.

Voilà, à mon avis, ce que signifie être Charlie. Comprenez-le, n'hésitez pas à en discuter, et posez-vous ensuite la question: avez-vous, alors, le courage de l'être ?