28 mai 2016

France: le bras de fer fatal

Difficile semaine pour nos voisins français. Aux jours de manifestations et d'émeutes saccageant les centres-villes succédèrent les blocages stratégiques de l'approvisionnement et les queues à la pompe. Tout cela parce qu'il ne serait pas assez "républicain", n'est-ce-pas, de simplement demander un référendum au bas peuple...

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Au cœur du débat, la Loi El Khomri, une tentative tardive, maladroite et rapidement dévoyée de réformer le droit du travail français et sa complexité kafkaïenne. L'épopée de ce texte de loi aura eu le mérite de briser les dernières illusions quant à la viabilité du socialisme de gouvernement.

François Hollande décida de mener une ultime réforme pour finir son quinquennat raté sur une note positive. Il souhaitait passer pour un réformateur responsable non seulement auprès de ses supérieurs de l'Union Européenne, mais aussi aux yeux des électeurs centristes, gages de son accession au second tour des présidentielles de 2017. Dans son style inimitable, il se prit magistralement les pieds dans le tapis, réussissant le tour de force de force de se mettre un pays entier à dos à un an du vote pour sa réélection.

Les Français purent à l'occasion découvrir le dirigisme éhonté de leur exécutif: droit dans ses bottes de la Ve République, il lança un projet de loi que l'Assemblée nationale n'avait plus qu'à valider, musela sa propre majorité avec le fameux article 49-3 de la Constitution et tenta d'interdire les manifestations. Les frondeurs socialistes firent autant de bruit que possible mais, pas fous, échouèrent comme par hasard à deux voix près à lancer une motion de censure pour renverser le gouvernement.

Le texte poursuit donc son petit bonhomme de chemin. Les règles sont parfaitement respectées dans la forme, mais sur le fond, on est aussi éloigné que possible d'un processus démocratique sain: absence de concertation préalable des acteurs dans l'avant-projet, court-circuit des instances législatives établies, coups de menton et menaces alors que le pays vire à l'émeute puis au blocage complet - le tout alors que la France est sous état d'urgence depuis les attentats terroristes de fin 2015, ce qui en dit long sur l'état de délitement de l'autorité.

L'opposition syndicale s'arc-boute ; elle estime qu'il en va de son avenir. Malgré les divers affaiblissements du texte, l'article 2 subsiste, ouvrant le champ à des accords d'entreprise prioritaires vis-à-vis des accords de branche âprement négociés par les centrales. Même si la CFDT, FO et la CGT divergent sur la portée de cet article, il reste largement dans la gorge des organisations syndicales. La CGT est d'autant plus en fer de lance sur la Loi El Khomri qu'elle joue gros, craignant de perdre sa place de premier syndicat français lors des élections syndicales de 2017.

france,syndicats,françois hollande,droit du travail,réformeLes deux camps rivalisent de jusqu'au-boutisme. François Hollande et Manuel Valls, emportés par le Verbe, annoncent désormais que "tout retour en arrière est impossible". Ils ont pour eux la gendarmerie, les CRS, les médias, ce qu'il reste des leviers du pouvoir... Mais aussi des couacs en interne et la peur de la rue. L'union sacrée se lézarde. En face, la CGT, entraînée depuis ses origines communistes à saboter le pays pour le faire tomber comme un fruit mûr entre les mains de l'Armée Rouge, paralyse les centres névralgiques de la France comme elle sait si bien le faire: dépôts pétroliers, énergie, transports, tout y passe, au risque de perdre le soutien des Français opposés à la Loi travail. Quelle ironie de voir la CGT réduite à agiter le spectre du Grand Soir contre une réforme portée par un gouvernement socialiste!

En temps normal, le gouvernement aurait parié sur un vote rapide du texte et un pourrissement des mouvements d'opposition avec le retour des beaux jours et les vacances d'été - le seul calendrier permettant à François Hollande de se ménager un bref répit avant son unique objectif, la campagne des présidentielles de 2017. Malheureusement, le timing s'avère désastreux. Non seulement l'opposition est plus déterminée que prévu, mais l'Euro 2016 débute en juin et mettra encore davantage la France sous le feu des projecteurs internationaux. De quoi marquer durablement l'image du pays à l'étranger.

Le cauchemar risque d'être total: un Euro 2016 gâché par des grèves et des manifestations, des actions de guérilla de la CGT pour paralyser les transports en commun, les retransmissions ou l'approvisionnement en électricité des rencontres sportives... Le tout dans une France en plein état d'urgence et sous plan Vigipirate alors que la menace terroriste plane.

L'image de la France souffre et promet de souffrir encore. La gauche n'a pas l'habitude de négocier ; elle préfère manier l'anathème et la violence. Les approches binaires du ça passe ou ça casse ont malheureusement leurs limites. Lorsque le dialogue laisse sa place à la confrontation, lorsque chaque camp passe en revue ses troupes plutôt que ses arguments, lorsque tout se ramène à un simple bras de fer, à la fin de la journée, il reste un perdant sur le carreau.

François Hollande et Manuel Valls jouent leur destin politique ; la CGT joue sa survie. Avec ces enchères stratosphériques, la sanction devient insurmontable. Il n'est plus possible de reculer. On peut donc s'attendre à ce que les troubles débordent sur l'Euro, et à ce que l'arrivée des mois d'été ne suffise pas à éteindre l'incendie.

La lutte contre la Loi El Khomri sera un combat de longue haleine qui pourrait perdurer, comme une douleur lancinante qu'aucun remède ne parvient à calmer, jusqu'aux élections présidentielles de 2017, emportant pour de bon les dernières chances de M. Hollande d'accéder au second tour.

24 mai 2016

La politique de l'Autriche

Le soulagement était palpable au sein des médias, hier en fin d'après-midi, lors de l'annonce des résultats officiels définitifs: Alexander Van der Bellen a finalement été élu Président de la République d'Autriche devant Norbert Hofer du Parti de la Liberté (FPÖ).

A l'issue du dépouillement de 100% des bulletins comptabilités dans les urnes, le candidat du FPÖ était en tête avec 51,9% des voix contre 48,1% pour Alexander Van der Bellen, officiellement soutenu par les écologistes. Le dépouillement des votes par correspondance concernant 14% des suffrages aura fait la différence. Au final, M. Van der Bellen l'emporte avec 50,2% et une avance de 31'026 voix.

autriche,fpö,norbert hofer,alexander van der bellen,électionsAu lieu du putatif extrémiste du FPÖ, l'Autriche se retrouve avec pour président un si grand démocrate qu'il déclara que jamais il ne nommerait un Chancelier fédéral du FPÖ "même si ce parti devait gagner les élections".

La résistance du système est étonnante. Tout était en place pour une nouvelle alternance. L'avance du candidat vainqueur du premier tour semblait difficile à rattraper, même si, on s'en doute, l'establishment prit immédiatement des mesures pour se maintenir. Exit l'impopulaire chancelier SPÖ Werner Faymann, qui abandonna son poste une semaine avant le scrutin. Restriction immédiate du droit d'asile (sur le papier en tout cas), là aussi entre les deux tours de l'élection présidentielle. Les deux grands partis au pouvoir poussèrent le vice jusqu'à soutenir Alexander Van der Bellen en transmettant les consignes de vote en toute discrétion, afin que leur impopularité ne nuise pas au dernier poulain en lice.

Les médias furent prompts à pointer du doigt une Autriche coupée en deux: d'un côté les riches, éduqués, urbains, votant en faveur d'un candidat pro-européen dans la continuité ; de l'autre, les pauvres, les ignorants, les ouvriers, les campagnards, en faveur de la rupture. Le trait est grossier. On voudrait faire passer les partisans du Parti de la Liberté pour une sorte de lumpenprolétariat qu'on ne s'y prendrait pas autrement - et ce, de la part même de ces élites soi-disant pétries d'humanisme à l'égard des plus pauvres.

La rupture perçue était-elle vraiment du côté de Norbert Hofer et du Parti de la Liberté? Ne se trouverait-elle pas plutôt dans la politique actuelle d'accueil de hordes de réfugiés qui changent rapidement la structure démographique et culturelle de l'Autriche? Derrière les étiquettes, des explications apparaissent et sont conformes avec cette analyse:

L'Autriche perd de la compétitivité sur ses produits industriels, le chômage progresse, il est à un niveau record dans son calcul national.

Chauffés à blanc par le discours de la FPÖ, les ouvriers autrichiens s'inquiètent de la concurrence à bas coûts des migrants, ils ne voient plus de moyen d'amélioration de leur situation. Ils craignent une déchéance et voient dans l'option nationaliste le seul moyen d'éviter cette déchéance.


D'autres populations en Europe fourbissent le même raisonnement. Les couches les plus vulnérables sont les premières victimes de la situation européenne actuelle. Working poors déjà assommés par les taxes et le coût de la vie, ils se retrouvent en concurrence avec des migrants que le patronat veut "intégrer" au marché du travail (à travers de coûteuses formations payées par eux et auxquelles ils n'ont pas accès) et doivent subventionner le reste, une grande masse d'immigrés économiques illégaux impossibles à employer à quoi que ce soit de productif et qui vivront aux crochets de la social-démocratie autrichienne, probablement jusqu'à ce qu'elle s'effondre.

En ville et en particulier à Vienne, ancienne capitale de l'empire, fonctionnaires, coupés du réel ou profitant carrément de la crise, recevant des salaires suffisamment élevés pour voir venir pendant encore quelques temps, épargnés par les centres d'accueil de migrants qu'on installe loin de leurs quartiers, les électeurs d'Alexander Van der Bellen ne font certainement pas preuve d'optimisme mais souhaitent avant tout la continuité. Le changement les effraie parce qu'ils auraient, pensent-ils, trop à perdre.

Alexander Van der Bellen l'a emporté... Sur le papier. La carte du scrutin montre réellement ce qu'il en est:

austria_final_breakdown.jpg

Les zones en bleu sont celles du perdant. Celles où le FPÖ finit en tête, malgré la pression internationale, médiatique, politique, enjoignant à ne pas élire M. Hofer. La participation était en hausse au second tour: le score du candidat de la droite conservatrice montre qu'il a recruté bien au-delà de son camp. Rarement défaite aura eu pareil goût de victoire.

Le candidat de la gauche a également élargi sa base électorale - mais dans une toute autre direction. Un flyer de campagne fait le buzz sur internet et montre jusqu'où les partisans du statu-quo sont prêts à aller pour conserver le pouvoir:

van_der_bellen_turc.jpg
Imprimé électoral rédigé en turc enjoignant à voter pour M. Van der Bellen

La libanisation de l'Europe s'accélère et les électeurs seraient bien inspirés de se demander pour quel peuple travaille leurs candidats.

08 mai 2016

Sadiq Khan, premier d'une longue série

Les sondages ne se sont pas trompés: le candidat travailliste Sadiq Khan sera le prochain maire de Londres, devenant la troisième personne à occuper cette fonction depuis la création du poste en 2000. Le malheureux candidat conservateur Zac Goldsmith - héritier du milliardaire James Goldsmith qui mena en 1994 une liste européenne souverainiste avec Philippe de Villiers - n'a pas réussi à mobiliser les citoyens.

Qui connaît le nom du maire de Rome, de Berlin, de Madrid? L'agitation médiatique autour de cette élection est liée à un aspect bien particulier de sa candidature: M. Khan est le premier maire musulman d'une grande capitale occidentale. Et cela change tout.

élections,royaume-uni,londres,sadiq khan,islamDepuis son élection avec 57% des suffrages, tous les médias s'intéressent à son histoire, un parcours qui fleure bon un rêve américain sur la Tamise. Né en 1970 dans une famille pakistanaise immigrée au Royaume-Uni, Sadiq Khan passe sa jeunesse avec six frères et sœurs dans un HLM. Son père est chauffeur de taxi, sa mère couturière. Dans la rue, il est volontiers bagarreur lorsqu'on le traite de "Paki" - il fait même de la boxe pour améliorer ses chances, mais sa petite taille joue contre lui. À l'école, il espère d'abord devenir dentiste mais ses qualités oratoires orientent sa carrière vers une formation d'avocat. Il entre dès quinze ans au Parti travailliste et gravit peu à peu les échelons électoraux, depuis un premier poste d'élu en 1994 jusqu'à son succès de cette semaine.

Le côté face est un peu moins reluisant. M. Khan s'est retrouvé plusieurs fois en contact avec des islamistes radicaux - non seulement pour en prendre la défense au travers de son activité professionnelle, mais aussi par des liens familiaux. Il a ainsi longtemps été proche de Babar Ahmad, le terroriste islamiste qui inspira les attentats de Londres de 2005. Politiquement, ses positions travaillistes se marient fort bien à des revendications communautaristes. Il plaide pour l'entrée de la Turquie dans l'UE parce qu'il ne veut pas voir celle-ci comme un "club chrétien" ; il a soutenu le boycott d'Israël ; il réclame "moins de blancs" comme employés dans les services de transport publics... Et à côté de tout cela, annonce une politique de gauche tout ce qu'il y a de classique, contrôle des loyers, construction de HLM, gel du tarif des transports publics pendant quatre ans, autant d'arguments qui font mouche auprès d'une population londonienne excédée par le coût de la vie dans la capitale britannique. La droite est quant à elle rassurée par son discours de tolérance vis-à-vis de la City.

Sadiq Khan est-il le loup islamiste entré dans la bergerie, paré d'un joli costume en peau de mouton? Son ambiguïté est mieux tenue que celle d'une certaine famille Ramadan plus proche de chez nous. Certains aspects donnent à penser que Sadiq Khan a effectivement du recul vis-à-vis de ses coreligionnaires, par exemple lorsqu'il vote en faveur du mariage homosexuel, ce qui lui vaudra d'ailleurs des menaces de mort.

Beaucoup de Londoniens posèrent ces questions, mais le Parti travailliste eut tôt fait de les dénoncer comme "attaques personnelles" sans répondre sur le fond. Il put d'autant facilement s'épargner la polémique que la dynamique démographique suffit à elle seule à gagner la campagne. L'évolution de la population londonienne la pousse littéralement dans les bras des islamo-gauchistes, une trajectoire qui sera encore renforcée par le programme politique du nouveau maire.

Les Londoniens n'ont pas cherché à créer un symbole ; ils ont simplement agi en fonction de leurs valeurs. Une partie des électeurs a voté selon ses convictions politiques, une autre selon ses convictions religieuses. Les musulmans, en forte progression, représentent désormais 12,4% de la population londonienne. Ils se sont mobilisés pour "leur" candidat. Sadiq Khan dénonce publiquement le radicalisme, mais des musulmanes voilées dansaient dans l'assemblée lors de ses discours... Peut-être incarne-t-il enfin cet islam modéré que tant attendent, peut-être manie-t-il la taqiya avec talent ; toujours est-il que les populations musulmanes non intégrées des Tower Hamlets ou de Spitalfields l'ont soutenu sans état d'âme. Dans les banlieues londoniennes, les zones où s'appliquent la charia ne demandent qu'à grandir.

Sadiq Khan incarne littéralement la puissante alliance islamo-gauchiste. Sa force électorale est indiscutable. Pourtant, la lune de miel ne saurait durer. Les deux amants ont leurs propres incompatibilités ontologiques. La victoire éclatante de l'avocat d'origine pakistanaise éveille la conscience politique des musulmans, nous dit-on ; de ce fait, elle porte aussi les germes de la rupture. Sous peu, les musulmans britanniques (et d'autres régions d'Europe) pourraient se sentir pousser des ailes et rejeter la férule des socialistes locaux, un divorce qui provoquera de belles crises.

Sadiq Khan est le premier maire musulman d'une grande capitale occidentale et cette nouveauté sera scrutée de près. Gageons que nous saurons assez vite, sur plusieurs questions symboliques, vers quel ascendant politique penche sa conscience.

03 mai 2016

Cette France impossible à réformer

Vue de Suisse, la France de ces derniers jours ne fait pas plaisir à voir.

La France s'entortille dans un projet de réforme d'une façon dont elle a le secret. Au départ, "l'avant-projet de loi El Khomri", du nom de la Ministre du travail, devait assouplir les horaires des salariés, plafonner les montants des indemnités prud'homales, préciser les motifs invoqués pour des licenciements économiques et impliquer directement les salariés dans des référendums d'entreprise.

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L'idée ne paraissait pas mauvaise, mais peu importe qu'on soit pour ou contre, finalement, car on peut en parler au passé. Le projet de loi a été tellement retouché, rapiécé et modifié qu'il en est devenu méconnaissable. Et ce n'est pas fini: le texte est encore l'objet de près de 5'000 propositions d'amendements. Des élus manquent à la majorité socialiste pour faire passer le texte. Le gouvernement français envisage de recourir à l'article 49-3 de la Constitution française pour couper court aux débats. Belle démocratie!

Pourquoi ce projet de loi, émanation de parlementaires professionnels, a-t-il été à ce point remis en question? À cause de la pression de la rue. Depuis des semaines diverses oppositions battent le pavé. Les fronts se sont crispés et beaucoup espèrent désormais faire complètement capoter le projet. François Hollande joue son avenir de candidat de la gauche. Le président essaye, bien tardivement, de se donner une image de réformateur ; il hésite à passer en force. Il veut parvenir à un résultat, même symbolique, mais à un an des élections présidentielles il ne peut laisser la crise s'étendre. À gauche on crie que la réforme est une trahison, un cadeau au patronat ; à droite, on s'indigne des reculades gouvernementales.

La situation, inextricable, finit de jeter les uns contre les autres toutes les factions de la vie politique française. Lycéens et étudiants, sempiternelle chair à canon des mouvements de gauche ; MEDEF ; majorité et opposition ; syndicats ; extrême-gauche poignardant le frère ennemi socialiste ; ambitieux cherchant à se profiler pour les présidentielles ; mouvements protestataires parasites cherchant à greffer leur propre cause sur l'agitation générale... Personne ne manque à l'appel.

france,réforme,droit du travail,françois hollande,manifestationNul ne sait quand ni comment le sac de nœuds se dénouera, ni même s'il parviendra à se dénouer. A ce stade, tout est envisageable. L'issue la plus probable reste celle d'une montagne accouchant d'une souris, une loi vidée de sa substance afin de ne fâcher personne tout en donnant aux uns et aux autres des motifs de victoire. Il y a évidemment peu de chances que le droit du travail français en sorte simplifié.

La France semble, en dernière analyse, impossible à réformer. Chaque intervenant aura son explication, principalement pour pousser en direction de sa paroisse. Mais selon moi, le problème est tout autre. La clé du mystère pourrait se trouver dans l'absence criante de démocratie en France, en particulier l'absence de référendum.

Nombreux sont ceux qui, en Suisse, n'éprouvent que mépris pour la démocratie directe. Le peuple est assez intelligent pour élire des candidats mais certainement pas pour décider davantage, disent-ils. Les politiciens helvétiques endurent les référendums avec fatalisme. Ils n'en voient pas les avantages. Ils existent pourtant bel et bien.

Le droit de référendum permet aux citoyens de convoquer un vote populaire contre une loi votée par le Parlement. La loi est sous toit: les commissions se sont prononcées, le projet a été relu dans ses moindres détails et approuvé par les deux chambres de l'Assemblée fédérale. Il ne manque pas un bouton de guêtre. Le peuple peut malgré tout s'emparer du dossier et l'envoyer à la poubelle.

L'idée que n'importe quelle loi aboutie puisse éventuellement être annulée provoquera chez tout politicien français un réflexe de rejet. Question d'ego et de perception de sa fonction. Les uns et les autres oublient pourtant qu'un référendum peut aussi servir à valider une loi en lui donnant un appui démocratique incontestable. Tout référendum ne se concrétise pas en rejet systématique!

Le référendum permet de pacifier la vie politique. Il permet aux camps en présence de se compter dans l'épreuve démocratique fondamentale, le verdict des urnes. Les démonstrations de force changent de dynamique: il s'agit désormais d'agir sur l'opinion publique et non plus celle des décideurs. Il ne faut plus intimider, il faut convaincre. Plus personne ne peut se bombarder d'une représentativité autoproclamée. La classe politique a aussi son rôle à jouer, elle doit entrer en contact avec la population, être didactique, comprendre et informer des tenants et aboutissants de ses propres textes. Se contenter de suivre la ligne du parti dans une assemblée ne suffit plus.

Dernier avantage, le résultat des urnes débouche sur un résultat clair et à une date précise. C'est Oui ou c'est Non, il n'y a plus à y revenir. Le référendum définit à l'avance la fin du débat politique, un luxe dont la France aurait bien besoin en ces heures troubles.

La loi El Khomri aurait suivi en Suisse un destin bien différent. Tous les partis auraient été consultés lors de son élaboration, tant pour mesurer le degré de résistance que pour tenter d'en faire un compromis acceptable. Le projet final aurait été approuvé par la majorité des représentants du peuple. Les adversaires du texte auraient alors livré une première campagne médiatique pour convoquer un référendum, suscitant une première salve de débats.

france,réforme,droit du travail,françois hollande,manifestationUne fois le référendum obtenu, la date en aurait été décidée, ouvrant la voie à une campagne officielle. Chaque camp aurait fourbi ses arguments dans la presse, les réseaux sociaux, les marchés ; les débats télévisés auraient vu s'affronter les pro et les anti. Les discussions auraient embrumé les comptoirs de bar, les pauses-café, les réunions familiales du dimanche. Et le jour dit, on aurait voté et enfin découvert dans les urnes le fin mot de l'histoire.

Nulle part il n'y aurait eu besoin d'occuper les rues, de manifester, de saccager, d'amender le texte dix fois de suite ; nulle part il n'y aurait besoin de faire du bruit pour donner contenance à son camp. Les urnes mesurent les rapports de force avec bien plus de légitimité et de précision que n'importe quel sondage.

La classe politique française n'est pas mûre pour les référendums. Hors de sa réélection, elle n'aime guère faire appel aux citoyens. La perspective d'une loi rejetée par le bas peuple lui inspire un profond dégoût. Elle ne veut pas prendre ce risque. Alors, elle tergiverse, dilue ses réformes, fait étalage de son impuissance et, souvent, recule.

En se méfiant de la démocratie, atteint-elle un meilleur résultat?

28 avril 2016

Budapest, Vienne et Berne

Quelques jours après la victoire du FPÖ au premier tour des élections présidentielles autrichiennes, le changement de paradigme a bien eu lieu, s'inscrivant en lettres de feu dans la conscience des politiciens de Vienne. La politique migratoire devient le facteur décisionnel majeur de l'opinion, tous les autres aspects de la vie publique étant relégués à des rôles secondaires.

Les médias dénoncent désormais de "l'Orbanisation" de l'Autriche, selon l'adjectif façonné pour décrire la façon dont le dirigeant hongrois Viktor Orbán a décidé de faire face au flux migratoire, fermant la frontière hongroise avec des barbelés et mettant en place en urgence tout un train de mesures législatives pour criminaliser les franchissements intempestifs.

En Suisse tout particulièrement, de nombreux esprits brillants expliquent régulièrement sur les plateaux de télévision et dans les colonnes des journaux l'absurdité d'une politique de fermeture des frontières, trop chère, difficile, impraticable, et finalement impossible. Ils ont juste un petit problème avec ce graphique:

migrants_hongrie.gif

L'odieux Viktor Orbán a vraiment de quoi se faire détester. Non seulement son approche du problème est contraire à tous les principes de réalisme dont se gargarise le lobby pro-migratoire mais en plus, elle fonctionne. Quel abominable individu!

Si pareille information se diffuse fatalement mal dans nombre de pays européens où la caste dirigeante garde encore sa mainmise sur l'opinion publique, tel n'est plus le cas là où l'assaut migratoire est une réalité indiscutable, dont l'Autriche. La réussite hongroise a tardivement convaincu les politiciens d'agir dans le sens souhaité par la population.

Il serait cynique d'y voir une tardive réaction au score du FPÖ le week-end dernier, bien entendu. Pareil train de mesure se prend typiquement entre les deux tours d'un scrutin présidentiel...

Quoi qu'il en soit, l'impulsion est finalement arrivée. Les autorités autrichiennes prennent le taureau par les cornes. Les journalistes pro-immigration se lamentent:

Le mercredi 27 avril restera un jour noir pour les défenseurs des droits humains d’un pays, l’Autriche, qui fut longtemps synonyme de terre d’asile (...) les réfugiés syriens, afghans ou irakiens auront un permis de séjour limité dans le temps. Au bout de trois ans, la situation dans leur pays d’origine sera examinée. Si la guerre y est finie, ils devront rentrer chez eux. (...)

Anticipant une possible arrivée massive, cet été, de réfugiés en provenance d’Italie, Vienne veut pouvoir mettre en place un régime d’exception, valable deux ans, afin de refouler les migrants à ses frontières, si son administration se juge dépassée. Les réfugiés, même de nationalité syrienne ou irakienne, devront alors prouver qu’ils sont persécutés dans le pays par lequel ils sont arrivés en Autriche.

 

Apparemment, formaliser l'asile comme quelque chose de temporaire fait de vous la lie de l'humanité. De même que de chercher à préserver l'équilibre intérieur du pays d'accueil. De même que de poser une simple question de bon sens: "venez-vous seulement d'un pays où vous êtes persécuté?"

Pas le pays où vous êtes , pas le pays de vos ancêtre ou celui où vous viviez il y a trois, cinq ou dix ans, pas un pays où vous vous sentiriez malheureux, mais le pays d'où vous venez maintenant, un pays où vous seriez persécuté, alors que vous frappez à la porte de l'Autriche?

La question s'inscrit dans une conformité totale avec les Accords de Dublin, sur le fond comme sur la forme. Mais tout le monde semble avoir oublié les Accords de Dublin, en particulier ses plus fervents apôtres, ceux qui invoquent le Droit International à tout bout de champ. La fièvre anti-frontière fait perdre tout sens commun.

Au bout du compte, Budapest trouve une solution. Vienne, après l'avoir beaucoup critiquée, lui emboîte le pas. Et à Berne?

A Berne, rien du tout. Rien n'est plus frappant que le contraste entre le réalisme désormais affiché des capitales d'Autriche et de Hongrie et le cirque perpétuel du Palais Fédéral helvétique. A Berne, Mme Simonetta Sommaruga supporte tellement peu la critique qu'elle la fuit lorsque M. Roger Köppel rappelle ses contradictions, en parlant de l'extension de la libre-circulation des personnes à la Croatie:

« Je m’étonne de voir avec quelle manière frivole, avec quelle légèreté, vous, Madame Sommaruga, vous vous asseyez sur des dispositions constitutionnelles que jusqu'à il y a peu vous défendiez avec véhémence. »


Et M. Köppel n'est pas seul, j'avais moi-même formulé un constat identique.

Les journalistes locaux font bien sûr leur travail "d'information" sur l'accrochage. Ils tentent de rameuter l'opinion pour soutenir la gentille conseillère fédérale contre l'odieux tribun zurichois. La sauce ne prend pas. Lui n'a rien à se reprocher et les internautes s'interrogent: "Je ne vois pas ce qu'il y a de virulent dans les propos de Roger Köppel." Sur 20 minutes, on prend carrément fait et cause pour le conseiller national UDC.

Les médias, surtout, déploient des trésors d'ingéniosité pour ne pas évoquer le fond. Accordons-leur au moins que la situation est effectivement différente: Viktor Orbán doit rendre des comptes à son peuple ; les politiciens autrichiens manœuvrent dans la peur dans l'attente d'un second tour électoral difficile en mai ; en Suisse, en revanche, Mme Sommaruga n'a de comptes à rendre à personne. Soutenue par la majorité des parlementaires, elle peut ignorer royalement tant l'opinion publique que la crise des migrants et tout ce qui s'ensuit. Pareilles choses valent bien peu face à un crime de lèse-majesté.

Quelle ironie! La Suisse se veut une démocratie directe mais la démocratie n'y est nulle part plus méprisée par sa classe politique. Il y a pourtant urgence: le flot des migrants ne faiblit pas et se rapproche toujours plus de la Suisse. S'il faut arriver en Allemagne et que l'Autriche se referme, par où passeront les hordes qui s'échouent en Italie? Si Budapest et Vienne ferment les portes et que Berne dilapide un temps précieux en crises d'ego, que va-t-il se passer?

Je vous laisse deviner.

25 avril 2016

L'Autriche et la nouvelle alternance

Le premier tour des élections présidentielles autrichiennes a eu lieu dans la plus grande discrétion - honnêtement, en aviez-vous entendu parler avant ce week-end? - mais les résultats sont là, difficiles à ignorer: Norbert Hofer, candidat du FPÖ (Parti de la liberté d'Autriche), l'emporte largement.

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Les résultats partiels hier soir.

La crise des migrants a été l'un des thèmes centraux de la campagne. Les partis historiquement dominants n'ont pas convaincu, c'est le moins que l'on puisse dire. Leur politique d'ouverture et leur revirement tardif en faveur d'une fermeture des frontières face à l'afflux d'immigrés clandestins a donné à l'opinion l'impression désastreuse d'une navigation à vue, sans la moindre compréhension des enjeux.

Les Socio-démocrates et les Conservateurs sont balayés. La deuxième place est obtenue par l'ancien écologiste Alexander van der Bellen, la troisième par l'indépendante Irmgad Griss, ancienne présidente de la Cour suprême. Le candidat SPÖ Rudolf Hundstorfer et le conservateur Andreas Khol ne se placent qu'en quatrième et cinquième position, obtenant chacun autour de 11% des voix. Quelle gifle!

autriche,fpö,élections,norbert hoferLes médias tentent de se rassurer: la fonction présidentielle autrichienne est "essentiellement protocolaire", nous dit-on. Les quelques menues fonctions associées n'ont pas effectivement pas l'air très importantes, qu'on en juge: commandement des armées, nomination du Chancelier, possibilité de révoquer des membres du gouvernement et même de dissoudre l'assemblée... Des prérogatives dont le futur président Hofer a bien l'intention de se servir s'il est élu président et si gouvernement et parlementaires persistent à ne pas prendre la mesure de la crise des migrants.

Malheureusement pour tous ceux qui se préparaient à glapir contre cette immixtion dans la politique gouvernementale, son adversaire du second tour Alexander van der Bellen n'en annonce pas moins en déclarant que "jamais" il n'accepterait la nomination d'un chancelier issu du FPÖ. Visiblement, aucun des deux finalistes n'a l'intention de se limiter à un simple rôle protocolaire.

Suivant leurs réflexes pavloviens, les journalistes s'engouffrent dans la litanie habituelle: "l'extrême-droite" est en mesure de l'emporter en Autriche, nous prévient-on. La bête immonde au ventre fécond s'apprête à pondre, encore. Pourtant, il suffit de discuter avec quelques Autrichiens pour comprendre qu'il n'en est rien. Norbert Hofer, 45 ans et benjamin des candidats, est un politicien aussi sympathique que respectable, membre de la branche libérale du FPÖ et président de la Chambre basse du Parlement. Ingénieur aéronautique de formation, il boite et marche avec une canne depuis un accident de parapente. Il ne cadre pas vraiment avec l'image d'un futur dictateur assoiffé de pouvoir, mais on essayera.

Le système anti-démocratique se défend. On imagine que tous les partis se rangeront derrière Alexander van der Bellen contre le FPÖ, si bien que le résultat final reste incertain. Il n'empêche que ce scrutin représente une déconvenue de taille pour les élites au pouvoir. Pas un des poulains officiels ne parvient au second tour. La "grande coalition" entre la gauche bourgeoise et la droite étatiste pour tenir les rênes du gouvernement ad vitam aeternam vient de subir une défaite d'autant plus cuisante qu'elle porte précisément sur son objectif fondamental, court-circuiter le vote démocratique.

L'alliance entre Socio-démocrates et Conservateurs perdurait depuis la Seconde Guerre Mondiale, plus de trois générations. Elle vient de se briser sur l'émergence d'une nouvelle alternance cristallisée sur la question migratoire. Voilà un événement majeur qui fera réfléchir dans tous les États-majors politiques d'Europe.

L'inertie électorale des citoyens n'a pas été vaincue par la lassitude ou le marasme économique, mais par la crise des migrants. L'Autriche a accueilli en 2015 plus de 1% de sa population en migrants de culture diamétralement opposée et professionnellement inassimilables (la grande majorité des migrants étant inemployable à cause de la barrière de la langue et de l'absence de toute qualification). Le nombre d'arrivées de migrants était supérieur à celui des naissances!

L'inquiétude des peuples face à l'immigration musulmane, les agressions de Cologne, l'explosion des coûts financiers et sociaux des généreuses politiques d''accueil, l'effondrement de l’État dans ses fonctions régaliennes de gardien des frontières, voilà autant de bases pour un nouveau paradigme. La recomposition de l'échiquier politique est en marche. Elle porte désormais sur des fondamentaux, la survie d'une société face à des éléments allogènes. Ce critère de survie l'emporte désormais sur tous les autres, dont les oppositions de façade destinées à perpétuer l'immobilisme.

La nouvelle ligne de fracture entre les partis s'incarne désormais dans leur politique migratoire respective.