05 juillet 2015

Oxi: la Grèce a choisi le Non!

"Pile ou Face", "Quitte ou Double", les termes de loterie n'ont pas manqué dans la presse pour qualifier le référendum grec de ce 5 juillet sur le plan d'aide de la Troïka au pays. Et maintenant, nous savons ce qu'en pensent les Grecs: Oxi, c'est-à-dire Non, à une large majorité de 60% selon les chiffres connus à cette heure.

grèce,faillite,référendum,alexis tsiprasPourtant, l'exercice est vain, et tous le savaient dès le départ.

Un référendum pour la forme

La question posée était la suivante:

Faut-il accepter le plan d'accord soumis par la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) lors de l'Eurogroupe du 25 juin?


Or, ce plan d'accord a officiellement expiré il y a quelques jours. Les partenaires européens de la Grèce ne se sont pas gênés pour le rappeler. Les Grecs se sont donc prononcés sur une proposition d'accord périmée, c'est-à-dire sans objet. Ni le Oui ni le Non n'auraient pu ressusciter des accords liés à une date butoir.

Le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble le fit remarquer avec son franc-parler habituel, toute nouvelle discussion avec les autorités grecques devrait recommencer sur la base d'un processus entièrement repris au départ, avec un nouveau mandat donné aux négociateurs par leurs gouvernements respectifs. Au premier juillet, en cessation de paiement vis-à-vis du FMI, la Grèce ne pouvait plus se prévaloir de négociations échues le 30 juin.

Qui pouvait voter Oui et croire qu'un vote populaire permettrait de remonter dans le temps?

Le piège démocratique

Deux institutions se sont penchées sur le scrutin grec: le Conseil de L'Europe et le Conseil d'Etat grec, le plus haut tribunal administratif du pays. Le premier estima que le référendum n'était pas conforme à ses standards, mais en tant qu'entité européenne ses conclusions furent largement ignorées ; le second rejeta le recours lancé par deux particuliers, mais il est difficile d'imaginer qu'il rendit son verdict en toute indépendance.

Face aux enjeux affichés, peu de voix se firent entendre sur la légalité du référendum. Cet aspect est pourtant crucial. Rares sont les pays démocratiques capables d'organiser un vote populaire à l'échelle nationale en seulement une semaine. Dans un pays ruiné et en partie insulaire comme la Grèce, cela tient de la gageure. Faute d'argent, il n'y eut aucune affiche officielle. L'incertitude régna longtemps rien que pour connaître l'intitulé exact de la question posée. Certains bureaux de votes ne disposaient pas ce dimanche de bulletins en nombre suffisant.

Les plus grandes réserves ne concernent toutefois pas l'organisation du scrutin proprement dit mais sa signification. Outre le fait que la proposition diplomatique sur laquelle portait la question était périmée, il n'y avait - et il n'y a toujours pas eu à ce jour - de présentation explicite sur ce qui se passerait suite à un Oui ou à un Non.

Comme le fit remarquer Christian Vanneste, le référendum grec du 5 juillet est quasiment un anti-référendum. Au lieu d'être invités à s'exprimer sur un texte de loi précis, de soupeser ses conséquences, de débattre de ses mérites, les Grecs ont été soumis à un choix binaire entre deux concepts jetés l'un contre l'autre - la "démocratie" contre "l'austérité". Alexis Tsipras lui-même n'a rien d'un démocrate ; il utilisa le référendum comme un moyen de pression. Alors même qu'il l'avait annoncé avec grandiloquence à ses compatriotes, il continua à négocier en coulisses pour éventuellement le retirer.

grèce,faillite,référendum,alexis tsipras

L'appel aux urnes des Grecs n'a jamais été un mécanisme de prise de décision, mais une démonstration de force. L'Union Européenne y répondit par d'autres menaces, transformant une consultation populaire en guerre de tranchées qui laissera de profondes cicatrices au sein de la société civile hellénique, malgré la clarté du résultat. Le camp vainqueur sera désormais jugé responsable de tout ce qui arrivera.

Prochaine crise agendée au 20 juillet

Après une bouffée initiale en faveur du Non, le camp du Oui sembla renforcé à travers plusieurs sondages. L'arme démocratique semblait se retourner contre celui qui l'avait sortie de son fourreau. De fait, la survie de Syriza à la tête de l'Etat grec était bien finalement la seule question valide sur laquelle la population se prononcerait.

grèce,faillite,référendum,alexis tsiprasLe Non l'ayant emporté, Alexis Tsipras vient de gagner son pari et de renforcer sa position. Il envoie Jean-Claude Junker dans les cordes et le futur de l'Union Européenne dans les limbes. D'un autre côté, l'UE et la BCE n'ont plus de raisons de retenir leurs coups. Les créanciers ayant promis la fin du monde en cas de vote négatif, ils se retrouvent désormais au pied du mur. Soit ils envoient les cavaliers de l'apocalypse contre la Grèce, passant définitivement pour les méchants de l'histoire, soit ils restent inactifs, perdant toute crédibilité et renforçant les clones de Syriza à travers le continent - un choix perdant-perdant dont ils ne sortiront pas indemnes.

La situation grecque continuera d'être chaotique, mais sans vouloir faire preuve de trop de cynisme, les Grecs n'ont pas vraiment le choix. Bien qu'elles ne puissent se rapporter à ce que traverse la population grecque, les pays de l'Union Européenne risquent à leur tour de rencontrer quelques difficultés. Le 20 juillet, la Grèce devra rembourser 6,9 milliards d'euros au total, soit:

  • 3 milliards d'échéance des obligations d'État,
  • 468 millions au FMI,
  • 3,5 milliards à la BCE.

Si on imagine qu'elle laissera une nouvelle ardoise auprès du FMI, l'absence de paiement des autres créanciers aura de sérieuses conséquences. Les pays européens devront commencer à provisionner les pertes, comptées en milliards, sur leur propre bilan.

La faillite de la Grèce prendra alors un tour très concret, cette fois-ci pour ses créanciers européens. Nous verrons alors à l'initiative de qui les discussions reprendront!

Ce soir, Alexis Tsipras reste maître de la partie. L'émergence de documents du FMI attestant que la dette grecque n'est pas soutenable - ce que nous n'avons cessé de proclamer ici-même - apportera encore plus d'eau à son moulin. On se dirige donc inéluctablement vers un nouveau défaut officiel de la Grèce, cette fois-ci épongée par les autres États de la zone euro. En attendant que le Portugal avec Tempo de Avancar, l'Espagne avec Podemos ou l'Italie avec le Mouvement Cinq Étoiles ne réclament le même traitement, promettant l'explosion spectaculaire de l'union monétaire puis de l'union tout court.

Après l’œil du cyclone, la tempête.

03 juillet 2015

Alerte aux Guignols

Malgré le titre, ce billet ne s'adresse pas à la classe politique d'un pays ou d'un autre, mais à un sujet bien plus grave venant de France: la disparition éventuelle de l'émission Les Guignols de l'info.

Merveilleuse France éternelle, lumière du monde, où les affaires courantes sont tellement tranquilles, la vie économique si paisible, les banlieues à ce point sereines que seule la grille des programmes télévisés permet d'animer un peu le débat!

L'émission satirique, présentée par des marionnettes de latex caricaturant des personnalités du monde réel, commente l'actualité depuis maintenant 27 ans. Elle emploie aujourd'hui 300 collaborateurs pour huit minutes quotidiennes, diffusées en clair sur la chaîne à péage.

france,médias,canal+

Alors voilà, Les Guignols de l'info vont-ils disparaître? Ce serait odieux, entend-on. La marque de l'infâme Vincent Bolloré, nouveau propriétaire de Canal+ - pardon, "le milliardaire Vincent Bolloré, qui offrit à Nicolas Sarkozy la jouissance de son jet et de son yacht personnel en 2007 après son élection à la présidence de la République." En un mot: un monstre.

Le fait qu'il soit progressivement parvenu à transformer Vivendi en société de médias et possède donc une grande part de Canal plus n'entre apparemment pas en ligne de compte - pas plus le fait que les affaires ne soient pas bonnes:

Le chiffre d'affaires de la chaîne a reculé de près de 3% en 2014 et ses bénéfices de 9%. Le nombre d'abonnés est en baisse et les audiences de la tranche en clair, où figurent les Guignols, sont également décevantes.


Face à la multiplication des chaînes de TV sur le câble et sur Internet, face à du contenu en ligne légal et de qualité comme Netflix, le modèle d'affaire de Canal + semble pour le moins condamné. Mais ce n'est pas la raison pour laquelle on veut préserver cette émission.

Par un mélange de "je suis Charlie", de nostalgie et de volonté de lutte contre la logique comptable d'un ignoble investisseur classé à droite, Les Guignols de l'info cristallisent sur eux toute l'attention d'une classe médiatique revendiquant son exception. L'émission satirique est devenue un symbole. Le fait que le symbole soit lui-même lourdement engagé à gauche est évidemment un argument supplémentaire, mais personne n'aura la décence de le mentionner.

Comme tous les Français d'un certain âge, mon adolescence et mes années d'étudiant ont été bercées par les Guignols. Si dans leurs meilleures périodes ils étaient réellement drôles, ils s'abîmèrent également très souvent dans la facilité d'un comique de répétition usé jusqu'à la corde - et fièrement repris par des adolescents heureux d'afficher leur suivisme. Et lorsqu'ils s'attaquaient, très souvent, à l'actualité politique, ils poursuivaient d'autres objectifs que le simple divertissement.

Le terme d'endoctrinement est probablement excessif mais il semblera évident à tout observateur que l'émission avait bien un effet sur ses spectateurs. Par exemple, on entendait un matin par ces derniers que "Valls avait dit" ou "Sarkozy avait dit" telle ou telle déclaration outrancière la veille ; pressant son interlocuteur, on apprenait ensuite que non, en réalité, ladite réplique avait été prononcée au cours de l'émission, c'est-à-dire par un imitateur prêtant sa voix à une marionnette en latex. La confusion entre caricature et réalité régnait déjà le lendemain ; mais si vous posiez la question pour des propos vieux d'une semaine, la plupart du temps votre interlocuteur était bien en peine de distinguer ce qui relevait de la marionnette ou du personnage authentique.

Canal + fut inventée par l'équipe de François Mitterrand comme une réserve pour l'idéologie de gauche lorsqu'elle ne serait plus au pouvoir. Ses techniques de manipulation sont absolument remarquables et la chaîne fourmille de faux journaux, de parodies et autres vrais-faux reportages qui ont pour but de mélanger la fiction et la réalité sous couvert d'humour tout en distillant des touches de propagande (voire, souvent, des louches).

500Il y eut quelques épisodes fameux des Guignols, comme celui où Sylvester Stallone, invité sur le plateau, découvrit pour la première fois sa marionnette de "M. Sylvestre", une espèce d'abruti pro-militariste réunissant à peu près tous les clichés possibles et imaginables sur les Américains (et multiplié dans la même scène aussi souvent que nécessaire). Comprenant assez vite que la marionnette le singeait lui en tant qu'Américain, et non le personnage qu'il jouait dans Rambo comme il avait cru au départ, il réalisa l'ampleur de l'insulte faite à ses compatriotes et menaça de quitter le plateau.

J'ai le souvenir d'un épisode particulier des Guignols, un certain dimanche soir, le 21 avril 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen avait réussi à dépasser Lionel Jospin pour se retrouver face à Jacques Chirac au second tour de l'élection présidentielle. L'émission spéciale des Guignols, lancée à 19h45, donc avant l'annonce des résultats officiels, commença par ces mots: "Bonjour et bienvenue, Jean-Marie Le Pen est au second tour, ce n'est pas une plaisanterie, dépêchez-vous il vous reste encore un quart d'heure pour aller voter". La réplique suscita quelques éclats de rire ironiques, le public croyant qu'il s'agissait d'un gag... Avant de rapidement déchanter! Naturellement, personne ne fut poursuivi pour cette violation flagrante de la loi électorale française.

Comme le démontrent les pertes régulières d'audience, les Guignols ont fait leur temps, que ce soit en termes d'humour, de divertissement ou même de propagande. Mais ils tiennent une place particulière dans le cœur de tous ceux qui ont grandi avec eux. De fait, et bien que suscitée par des raisons pas forcément très pures, la mobilisation reste forte ; elle sauvera sans doute les marionnettes en latex. Il paraît improbable que l'émission disparaisse. Elle sera sauvée, sous une forme ou une autre, voire peut-être sur une autre chaîne.

Après avoir innové dans tant de domaines la France a désormais inventé le concept d'émission-monument-historique.

30 juin 2015

L'Europe dans l'oeil du cyclone

Samedi 27 juin, à 1h 20 du matin heure locale en Grèce, Alexis Tsipras fit une fracassante déclaration télévisée, s'en remettant à un référendum pour valider ou non la poursuite de l'austérité telle que décidée par la Troïka (FMI, Commission Européenne et Banque Centrale Européenne). Tout le monde fut pris de court - si quelques rares individus purent se féliciter qu'on fasse enfin appel à un vote populaire, la décision arriva bien trop tard pour signifier autre chose que la conclusion d'un incroyable gâchis.

Récit d'un fiasco annoncé

Il faut revenir en arrière pour comprendre ce qui s'est passé ces deux dernières semaines. Le plan européen se terminant officiellement le 30 juin, il devenait de plus en plus pressant de parvenir à un accord, dans le but de libérer les 7,2 milliards d'euros de la dernière tranche du deuxième plan d'aide à la Grèce bloqués depuis l'automne dernier, et ce même si la dette grecque était insoutenable.

acropole.jpgOn négocia donc, s'envoyant propositions et contre-propositions, chacun déclarant avec un optimisme forcené qu'on était "à bout touchant". En fait il n'en était rien ; la discussion virait sans cesse au dialogue de sourds. Côté européen, on voulait des "engagements" et des "réformes" pour restaurer la compétitivité du pays et libérer l’État grec de l'énorme boulet de ses dépenses publiques, afin de le rendre à nouveau viable, tout en réclamant un engagement précis et sur la durée. Côté grec, on s'élevait contre les conséquences sociales de ce tour de vis face à une population fragilisée par des années de crise en réclamant un allègement de la dette elle-même.

L'illusion d'une solution sembla se dessiner lorsque M. Tsipras vint enfin avec de "nouvelles propositions" le 21 juin, lesquelles semblaient enfin correspondre - sur le papier tout au moins - aux objectifs financiers chiffrés formulés jusqu'alors par les Européens. L'optimisme soufflait à nouveau. Il se dissipa assez vite plus tard dans la semaine lorsque le FMI y opposa son veto et le fit tomber à l'eau. Retour à la case départ.

Il est facile de critiquer le FMI pour son application cruelle de critères financiers aveugles, selon la phraséologie à la mode, mais l'histoire n'est pas aussi simple. Le FMI eut au moins le mérite d'avoir présenté une position claire, sans louvoyer, depuis des mois: pour tenir debout, l’État grec devait couper dans ses dépenses. Les trois-quarts des dépenses de l'Etat grec ayant trait aux pensions et aux salaires, c'est par là qu'il fallait réformer.

Tsipras, en bon étatiste, voyait quant à lui le salut dans une augmentation des prélèvements ; de fait, le dernier accord proposé relevait pour 92% de hausses d'impôt et seulement pour 8% d'allègement des dépenses. Non seulement ce qui restait de l'économie grecque aurait été achevé, mais toutes les projections de revenu à court et moyen terme en devenaient totalement fantaisistes, même aux yeux des commissaires européens les plus enthousiastes.

Malheureusement, les propositions du FMI étaient tout aussi impensables pour Tsipras, ex-communiste pour lequel l’État est la finalité de la société. Rappelons par exemple que par pure bravade il réintégra les 2'600 fonctionnaires de la télévision publique dans leurs postes, au mépris de toute prudence financière. N'attribuons pas non plus tous les torts à Alexis Tsipras ; la société grecque est au bout du rouleau et les aînés et leur maigre retraite sont souvent le dernier revenu de familles dévastées par le chômage. Or, 45% des retraités grecs vivent déjà sous le seuil de pauvreté. De plus, tout projet d'accord ramené de Bruxelles aurait dû être validé par le Parlement grec où les radicaux de Syriza règnent ; ils n'auraient eu aucune hésitation à rejeter toute perspective d'une baisse du train de vie de l'Etat.

A quel moment étions-nous "à quelques centimètres" d'un accord, M. Moscovici?

Poker menteur

Les deux positions étant séparées par un gouffre, l'appel à la démocratie était une excellente idée, permettant de démêler un sac de nœuds à la source du problème: l'irrationalité d'une bonne partie de la population grecque, souhaitant à la fois rester dans la zone euro mais rejetant les règles permettant de s'y maintenir.

La déclaration d'Alexis Tsipras et son appel à la démocratie via un référendum aurait pu être un moment historique de génie politique ; à la place, ce fut un désastre.

Le génie eut été de faire cette déclaration une semaine plus tôt, de sorte que le vote puisse se tenir avant la date butoir du 30 juin et influer finalement sur les négociations. En annonçant un référendum tenu après la fin officielle du deuxième plan d'aide à la Grèce, la Troïka se retrouve libérée de toute obligation même en cas de résultat positif du vote.

Bien sûr, on écrira des ouvrages entiers sur cette étrange manœuvre. Depuis les élections de janvier portant Syriza au pouvoir, l'équipe gouvernementale avait eu le temps d'y penser. Estimait-elle que ce référendum tardif finirait par faire plier les créditeurs? Ou au contraire qu'un Non massif renforcerait son pouvoir dans la crise à venir alors que tout était perdu?

Chacun accordera telle ou telle intention à Alexis Tsipras et son équipe selon ses convictions politiques et l'habileté qu'il prête au personnage. Personnellement, il me semble que ce référendum s'apparente à une terrible erreur d'appréciation de la position européenne. Si la Grèce avait franchement opté pour l'affrontement, elle aurait pu le faire plus tôt et avec bien plus de chances de succès ; elle était mieux lotie et en position de force au début de l'année. Mais au contraire Athènes choisit la voie de la conciliation pendant des mois, s'épuisant dans l'intervalle. Rappelons qu'au mois de mai la Grèce ne parvint à rembourser ses mensualités qu'en exploitant une ligne de crédit d'urgence du FMI réservée aux catastrophes naturelles. Quel intérêt de choisir la voie de fierté et de l'opposition après avoir vidé les caisses jusqu'au dernier centime?

referendum_tsipras.jpgAlexis Tsipras fait penser à un joueur de poker recevant une mauvaise main, décidant de bluffer quand même, et finissant par engloutir tous ses jetons dans la manœuvre au lieu de se coucher quand il avait encore quelque chose.

Au moins l'épopée interminable de la dette grecque touche-t-elle à sa fin. Mais pour les créanciers de la Grèce, l'histoire est loin d'être finie.

Le Chaos en Grèce

La Grèce fera officiellement défaut le 30 juin au soir. Cela déclenchera une cascade de conséquences intérieures allant de l'introduction d'une nouvelle monnaie locale à des troubles civils qui ne manqueront pas d'égayer le séjour des touristes bloqués sur place (à moins de rallonger qui dix euros pour faire le plein du bus, qui vingt euros pour que le capitaine lève l'ancre de son navire).

Cette semaine encore, la Grèce vit au ralenti: gérant avec parcimonie ses dernières réserves de liquide en euro, elle bloque les retraits des clients des banques et ferme la bourse pour une semaine - à titre de comparaison, rappelons que même Wall Street ne fut fermée que trois jours en 2001 suite aux attentats du World Trace Center.

Viendra le référendum. Peut-être qu'en votant Non les Grecs choisiront courageusement de couper les amarres avec les créanciers qui les étranglent petit à petit depuis des années, rejoignant la liste de pays comme l'Argentine privés de tout accès aux marchés financiers internationaux et devant vivre sur leurs seules forces. Cela obligera le gouvernement à introduire une Nouvelle Drachme et à faire preuve de parcimonie dans ses dépenses - impossible de continuer à s'offrir une paix sociale à crédit, ce qui est plutôt une bonne chose, mais qui sera bien difficile à avaler de la part d'un gouvernement d'extrême-gauche.

Si les Grecs votent Oui, la situation sera autrement plus chaotique ; on peut vraisemblablement s'attendre à ce que le gouvernement Syriza démissionne et à de nouvelles élections, bien malin qui peut dire quel parti en sortira vainqueur. L'UE aura reçu mandat pour s'atteler encore une fois à un nouveau plan d'aide, forcément insuffisant puisque la dette grecque n'est pas soutenable ; ce qui amènera de nouvelles mesures de rigueur, etc. donc un probable retour à la case départ qui a amené Syriza à cristalliser le mécontentement. Là encore l'introduction d'une nouvelle monnaie locale semble quasiment inévitable.

Les Grecs se préparent quoi qu'il advienne à des lendemains difficiles (leurs banques devraient faire faillite le 6 juillet) mais au moins en quittant l'euro et l'Union Européenne auront-ils une chance de reprendre pour de bon leur destin en main, et tant pis pour la monnaie unique.

Le Chaos dans l'Union Européenne

La cessation de paiement grecque résonne comme un échec bien plus grave pour l'Union Européenne que pour la Grèce et ses 11 millions d'habitants.

L'UE est un projet politique qui s'inscrit dans le sens de l'histoire telle que ses élites se l'imaginent. Dans cette conception du projet européen, tout retour en arrière est impossible, la fusion est l'objectif et la vitesse de progression la seule possibilité d'ajustement. La faillite de la Grèce fera s'effondrer ce château de cartes idéologique. L'UE apparaîtra comme faillible, la zone euro comme friable et le projet européen comme chimérique.

Si les élites européennes ont fait preuve de tant de fermeté face à la dette grecque, ce n'est pas que pour sauver les banques et leurs bilans mais également pour faire barrage aux clones de Syriza aux portes du pouvoir dans d'autres pays en crise de l'Europe, comme Podemos en Espagne. L'idéal eut été de briser et de décrédibiliser Syriza en forçant Alexis Tsipras à démissionner tout en acceptant le programme de la Troïka, mais malheureusement le destin ne se plie pas forcément au script prévu.

Comment chasse-t-on un pays de la zone euro? Le peut-on seulement? Et qu'en est-il de l'Union Européenne? Peut-elle expulser un de ses membres? Comment? Et que faire si le mauvais élève se révèle récalcitrant?

Les élites politiques de l'UE auront bien du pain sur la planche pour savoir comment détricoter les dizaines de traités croisés qui constituent le désormais bien mal nommé "acquis européen" - ainsi que l'attribution des 312 milliards d'euros d'ardoise que la Grèce ne remboursera probablement jamais. On verra bien ce que donnent ces fameux stress tests bancaires finalement...

La Grèce a encore un rôle à jouer en Europe: elle a valeur d'exemple. Si elle sort de la zone euro et parvient à rebondir, la crédibilité de l'UE sera définitivement brisée. Si elle plonge dans les abîmes de la misère, elle pourra servir de repoussoir à d'autres pays tentés eux aussi de renégocier leurs dettes, osant remettre en question la hiérarchie européenne. Il n'est donc pas exclu que l'Europe politique exerce un maximum de violence et de mesures de rétorsion contre cette Grèce revêche, juste pour l'aider à réaliser son destin expiatoire.

Les divorces se déroulent rarement dans la bonne humeur.

26 juin 2015

Islamisme: le défi de l'apathie

islam,terrorisme,médiasReconnaissons aux agents de l'Etat Islamique une certaine recherche d'originalité: l'attentat simultané dans trois pays différents le même jour est une sorte de nouveauté. En France, un chef d'entreprise a été décapité et sa tête utilisée pour une mise en scène macabre alors que son meurtrier essayait ensuite (sans succès) de faire sauter une usine de traitement de gaz. En Tunisie, un "jeune étudiant" portant grenades et pistolet dans un parasol prit d'assaut une plage, faisant 37 victimes selon le dernier décompte en date, avant de se faire abattre. Au Koweit, un kamikaze déclencha une ceinture d'explosif dans une mosquée chiite bondée, provoquant au moins 25 morts.

Dure journée. Comme l'explique Hasni Abidi, Directeur du Centre d’études arabe et méditerranéen, la conjonction de plusieurs facteurs permettent d'expliquer cette bouffée de violence terroriste: le jour de prière du vendredi, pendant le mois sacré du ramadan au cours duquel il est "bien vu" de périr en faisant un attentat selon certains prédicateurs ; et enfin, la semaine de commémoration du premier anniversaire de l’État Islamique...

Comme d'habitude, la réaction politique consiste à se complaire dans l'immobilisme: on ne fera rien, en tout cas rien de concret. François Hollande se gargarise que la situation justifie pleinement la nouvelle loi sur la surveillance qui vient d'être votée alors même que l'histoire de Yassin Salhi, l'assassin terroriste, démontre l'incompétence totale des services de renseignement et de l'administration sur le sujet:

Cet homme âgé de 35 ans, né le 25 mars 1980, était bien connu des services antiterroristes et habitait dans l'agglomération lyonnaise, à Saint-Priest. (...) Selon des informations de l'Est Républicain, il est originaire de Pontarlier, dans le département du Doubs et se serait radicalisé au contact "d'un prêcheur très virulent" dans la mosquée de cette commune de Franche-Comté. (...)

Bernard Cazeneuve s'est également expliqué en conférence de presse sur la fiche S ("sûreté de l'Etat) dont Yassin Salhi faisait l'objet. Le ministre de l'Intérieur a expliqué que cette procédure, engagée en 2006 pour "radicalisation", prévoit une surveillance discrète.


Carrément discrète, même, au point qu'il soit impossible de la distinguer d'une non-surveillance. La fiche de Yassin Salhi ne fut pas renouvelée en 2008, nous explique-t-on, est-ce à dire qu'il s'était dé-radicalisé? Soit les services antiterroristes se sont largement trompés, soit il s'est encore re-radicalisé depuis (il a eu le temps...) Et au fait, personne ne se demande ce qu'est devenu le fameux "prêcheur très virulent" de Pontarlier? Œuvre-t-il encore? Combien de fidèles a-t-il pu endoctriner depuis dix ans?

Malgré le peu d'intérêt de la cible industrielle choisie en France, la démonstration est faite que les terroristes peuvent frapper partout - et il faut absolument que cette compréhension s'imprime enfin dans le cerveau des dirigeants et de l'opinion publique, car il est vain de combattre le terrorisme avec des mesures sécuritaires classiques. Il n'y a pas et il n'y aura jamais assez de policiers, de gendarmes et de soldats pour protéger tous les aéroports, toutes les manifestations, toutes les écoles juives ou non, tous les entrepôts de stockage de matières explosives. C'est impossible.

Il est tout aussi impossible de vouloir surveiller une population entière, au cas où quelqu'un ose sérieusement plaider une stratégie à ce point vouée à l'échec. Non seulement les islamistes se cachent de mieux en mieux dans la population (Yassin Salhi n'avait même pas de casier judiciaire) mais ils sont de moins en moins stupides lorsqu'ils préparent leurs attentats, une sélection naturelle en quelque sorte ; du coup, ils parviennent bien plus souvent à leurs fins. La France avait été saisie à froid par les attentats de Charlie Hebdo en janvier, mais pour Saint-Quentin-Fallavier elle n'avait aucune excuse.

Alors, comment lutter contre le terrorisme islamique, me demanderez-vous? Tentons une explication articulée autour de quelques points seulement, soit, par ordre décroissant d'importance:

1. Des frontières. Comme la peau pour un organisme, les frontières sont la première ligne de défense d'un territoire donné - choisir qui peut rentrer, qui ne peut pas, et qui doit être expulsé manu militari lorsque c'est possible. En l'occurrence, quiconque soutient et justifie le terrorisme islamique, défend la lapidation, l'établissement du califat, l'infériorité des lois civiles face à la charia, etc. doit être immédiatement expulsé du pays s'il n'en a pas la nationalité, et traité comme un ennemi intérieur -  ce qu'il est objectivement - le cas échéant.

En outre, tout immigrant devrait être clairement mis en face des valeurs du territoire dans lequel il entend pénétrer (par exemple: égalité homme-femme, religion limitée à la sphère privée, liberté d'expression incluant le blasphème etc.) et jurer de s'y soumettre, ou s'en voir refuser l'accès, sans discussion. Le principe de précaution doit primer sur toute autre considération pour garantir la sécurité des autochtones.

2. Le droit fondamental de l'apostasie. Nous ne sommes pas prisonniers de la religion qu'ont choisi pour nous nos parents, pas plus les musulmans que les catholiques, les protestants ou n'importe qui d'autre. Renier sa religion pour en choisir une autre ou aucune est un droit de l'homme absolument fondamental. Ce droit devrait être rappelé à tous en de multiples occasions et les gens qui le refuseraient à leur progéniture, par exemple, devraient être immédiatement expulsés selon le point 1 ci-dessus.

3. De la satire. Il faut se moquer de l'islam. Beaucoup. Non seulement parce que les barbus islamistes sont du plus grand ridicule, mais parce que toute cette religion repose sur des dogmes tellement absurdes qu'elle attire naturellement les moqueries de quiconque doté d'un peu de bon sens. Cela fait des siècles que les humoristes, artistes, intellectuels et autres esprits libres de l'Occident se font une joie de bouffer du curé et de se moquer des chrétiens, dont la construction intellectuelle est pourtant sans comparaison, alors pourquoi l'islam devrait-il être épargné par la critique? Nous en connaissons tous la raison - la lâcheté - mais cela n'empêche pas que tout doive être fait pour préserver au moins la liberté d'expression de ceux qui ont le courage de se livrer à cette critique nécessaire, comme Geert Wilders.

En outre, les réactions outrées et excessives de musulmans que cette liberté d'expression irrite, si elles dépassent elles-mêmes les bornes de cette liberté (incluant par exemple la destruction de propriété ou des menaces de mort lors de manifestations) sont un excellent moyen de trier le bon grain de l'ivraie et de renvoyer tous les incompatibles selon le point 1 ci-dessus.

Voilà.

Quelques mois de ce régime et l'Occident se purgerait assez vite de ses islamistes les plus furieux, sans obliger des centaines de fonctionnaires des services de renseignement à suivre des milliers de terroristes potentiels en essayant de les attraper avant qu'ils ne passent à l'acte (ou, comme nous le verrons de plus en plus souvent, juste un peu trop tard.)

islam,terrorisme,médias

Il y aurait bien sûr d'autres aspects à traiter, comme la surabondance d'aides sociales mal ciblées ou les aventures militaires indéfinies et sans objectif de certaines puissances occidentales, mais ils sont à mon avis moins importants et susciteraient sans doute un débat politique encore plus incertain.

Évidemment, c'est dans ce dernier point que réside toute la difficulté: entre des Français dominés par une oligarchie politique aussi obèse qu'impuissante et des Suisses enfermés dans leurs habitudes électorales et endormis par la mélopée soporifique de leurs médias, le premier défi sera à relever sera celui de l'apathie des populations occidentales. La partie est loin d'être gagnée.

En attendant, il y aura encore des attentats et des morts. Beaucoup.

25 juin 2015

Secrets de Polichinelle

"La France est espionnée!" s'indignent les pouvoirs publics. Après s'être gaussé de l'Allemagne et du portable piraté de Mme Merkel, c'est au tour de François Hollande de découvrir qu'il est sur écoute. Il aurait même décidé d'appeler Obama - sans réaliser l'absurdité de sa démarche, le président américain étant déjà au courant que les opérations étaient éventées...

espionnage,france,usaHilare, le Web s'est donc emparé du dossier pour le plus grand déplaisir d'une classe politique qui ne supporte pas qu'on lui rappelle sa banalité. C'est bien pourtant ce dont il s'agit car les secrets pêchés jusqu'ici sont bien médiocres:

Jacques Chirac a, en 2006, poussé son candidat pour le poste de sous-secrétaire général adjoint des Nations unies, mais aussi que, selon la NSA, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Philippe Douste-Blazy, avait une «propension […] à faire des déclarations inexactes ou inopportunes.»


Une tentative de pousser son influence dans une organisation internationale? Un ministre qui parle mal - et trop? Sacrées nouvelles. Quant au successeur de M. Chirac, on apprend que...

Nicolas Sarkozy se voyait, en 2008, comme «le seul homme capable de résoudre la crise financière»


Là encore, quel scoop! Face à une telle humilité, même le journaliste avoue que cela ne surprendra personne. Finissons ce triste tableau avec M. Hollande:

Le mémo le plus récent date du 22 mai 2012 (...) et fait état de «réunions secrètes» pour discuter d’une possible sortie de la Grèce de la zone euro, mais également des inquiétudes de Jean-Marc Ayrault quant aux réactions d’Angela Merkel si elle venait à avoir vent de la rencontre entre le nouveau président et l’opposition allemande.


Discuter de la sortie de la Grèce de la zone euro en 2012 n'avait rien d'absurde, au vu de la trajectoire que continue de prendre le pays depuis. Quant à une réunion avec les socialistes allemands pour préparer une éventuelle alternance du pouvoir à Berlin, là encore rien de stupéfiant.

Où sont les Puissants décidant en toute omnipotence du destin du monde et de ses peuples? Pas d'avant-garde du prolétariat qui tienne, ni de quoi que ce soit en vérité. On en apprend décidément davantage sur la politique française dans les pages de papier glacé de Closer ou entre deux mauvais jeux de mots du Canard Enchaîné.

Depuis les communistes russes qui inventèrent l'espionnage en temps de paix peu après la Première Guerre Mondiale, le succès des services de renseignement ne s'est jamais démenti. Tout le monde espionne tout le monde, ennemis comme alliés, dans la mesure de ses moyens financiers et techniques. Comme le dit en boutade François Heisbourg, président de l'International Institute for Strategic Studies, à l'antenne de la RTS, François Hollande aurait pu tout aussi mal prendre de ne pas avoir été jugé assez important pour être espionné...

Dans ce jeu hypocrite, la seule faute est de se faire prendre.

S'il y a bien une nouveauté, c'est la façon dont les services secrets (essentiellement américains, mais pas seulement) se font désormais attraper la main dans le sac dans des opérations d'espionnage pas du tout justifiables. Leurs errements finissent régulièrement dans les médias grâce à des contre-pouvoirs comme Wikileaks qui prouve encore une fois la terrible nécessité de leur existence. La volonté des pouvoirs publics de fermer les sites de ce genre est-elle vraiment mue par la recherche de l'intérêt général?

La démultiplication des moyens technologiques permet désormais une surveillance de masse ; mais ce que les États s'autorisent pour le simple quidam ne saurait s'appliquer pour les dirigeants, les élites, bref, ces gens tellement au-dessus du lot que la seule idée d'être traités de la même façon les indigne.

Par hasard, le jour même du scandale de l'espionnage des président français, le parlement approuvait quant à lui le vote final de la loi sur la surveillance de masse. On ne saurait trouver meilleure illustration de cette hypocrisie institutionnelle.

Comme le résume parfaitement un internaute:

espionnage,france,usa

17 juin 2015

L'écologie et ses bottes cloutées

L'onde de choc a été si forte outre-Sarine que l'information livrée dans les colonnes de la NZZ am Sonntag a fait écho jusque dans celles du Matin: l'Office Fédéral de l'Environnement prévoit d'amender les auteurs d'infractions à son règlement à hauteur de vingt mille francs. "Ce n’est pas une blague", précise le quotidien quant au projet de loi:

Un sac à ordures déposé sur la chaussée deux jours avant le jour de ramassage de la voirie pourrait coûter 20'000 francs au contrevenant (...) [La] nouvelle loi concoctée par l’Office fédéral de l’environnement prévoit des amendes plus que salées pour tous ceux qui ne feraient pas preuve de civisme: les bouteilles jetées dans un container même adéquat le dimanche en font partie, au même titre que le sac à ordures jeté dans le container réservé aux cartons et aux papiers.


Le littering, l’abandon de déchets sauvage sur la chaussée, ne serait puni quant à lui "que" d'une modeste amende de 300 francs. La porte-parole de l'Office se contente de préciser quant à elle que "c'est aux cantons que revient l'application des peines." Sachant qu'ils encaisseront également le montant des amendes le cas échéant, nous voilà pleinement rassurés...

On ne plaisante pas avec le civisme! 20'000 francs représentent un maximum, c'est un fait, mais la somme est aussi un montant inédit pour un particulier dans le système pénal helvétique. Cela équivaut au prix d'une voiture neuve, à plus de trois mois de salaire médian suisse, ou au PIB annuel moyen produit par un habitant du Portugal. C'est aussi le double du montant maximum actuellement défini par le législateur pour les amendes!

Interrogés par des journalistes, les politiciens romands se distinguent par la modération de leurs réponses face au projet: pour un conseiller national socialiste, "des normes pénales sévères sont malheureusement un mal nécessaire" ; pour un autre affilié au PLR, "la nouvelle loi ne doit pas être jetée aux orties"... Bref, n'espérons pas trop compter sur ces gens-là, et il faudra peut-être encore lancer un référendum - un de plus! - pour arrêter le train fou avant qu'il n'arrive en gare.

La société de demain

Seriez-vous capable de payer une amende de 20'000 francs? Peut-être, en sollicitant des proches, en imposant à votre famille une croix sur ses vacances plusieurs années durant et en gardant votre voiture d'occasion jusqu'à ce qu'elle rende l'âme... Mais que se passerait-il alors si ensuite un de vos adolescents, sans penser à mal, jetait le dimanche matin une bouteille dans un container de récupération de verre sans repérer l'agent de sécurité à proximité? Rebelote!

Les amendes ont ceci de merveilleux pour les autorités qu'il n'y a pas à se poser de questions ; pas besoin de passer devant un juge, et s'il prend à la victime l'idée de se défendre, il faudra qu'elle assume les frais de justice une fois (très probablement) déboutée. De l'autre côté, les peines pécuniaires peuvent ruiner une famille et la jeter dans la précarité, mais bon, on ne parvient pas à de louables objectifs écologiques sans casser quelques œufs.

Il y a un évident parallèle entre le projet de l'Office Fédéral de l'Environnement et la tristement célèbre Via Sicura: une sévérité proprement incroyable pour des crimes purement potentiels et l'utilisation quasiment illimitée du matraquage financier. Tous les écologistes vous le diront: la prévention gentille, ça va un moment. Après, un bon coup de massue sur la nuque (métaphoriquement parlant bien entendu) ne les dérange pas tellement. Peu d'entre eux seront réellement gênés qu'un homicide par négligence soit moins puni qu'un sac poubelle déposé au mauvais moment.

Si l'honnête (et maladroit) père de famille se retrouve écrasé par des amendes délirantes, pensez-vous qu'une vedette du show-biz sera inquiétée? Un politicien de premier plan? Un diplomate? Un riche touriste? Probablement pas - pas qu'ils soient au-dessus des lois au sens strict, mais il n'y aura probablement jamais de policier assez intègre pour oser les verbaliser, l'infraction eut-elle lieu devant ses yeux.

A l'autre extrémité du spectre social il en sera de même pour la caste des intouchables, requérants d'asile ou individus dépendants de l'aide sociale ; ceux-là étant imperméables à toute punition fiduciaire, on donnera des instructions pour qu'ils continuent à passer entre les mailles du filet comme ils le font déjà aujourd'hui. Poursuivre en justice une personne insolvable ne présente aucun intérêt.

L'Office Fédéral de l'Environnement a au moins le mérite de jouer franc-jeu: le matraquage de la classe moyenne est clairement annoncé. Les gens normaux auront intérêt à filer droit pour ne pas rejoindre les rangs des victimes brisées par le système. Pas sûr que la Suisse en ressorte beaucoup plus propre mais peu importe - c'est une question de principe. L'écologie triomphera, à coups de botte.

trier_mieux.jpg