11 mai 2016

Un référendum contre la nouvelle loi sur l'asile, pourquoi faire?

Le 5 juin le peuple votera sur le référendum contre la révision de la loi sur l'asile - et approuvera vraisemblablement la nouvelle loi, selon ce qu'indiquent les sondages.

Il faut dire que l'absence de campagne digne de ce nom n'aide pas les adversaires de la révision. Sur ce dossier, l'UDC, à l'origine du référendum, semble retenir ses coups ; échaudée par son échec cinglant sur le renvoi effectif des criminels étrangers, elle souhaite sans doute réserver ses moyens - qui ne sont pas infinis, n'en déplaise à ses contempteurs - pour des combats plus importants, comme la soumission de la Suisse à l'Union Européenne à travers un accord "institutionnel".

asile,prise de position,votation du 5 juin 2016Résultat, le grand public est laissé dans l'incertitude. Les éditorialistes salivent d'impatience devant une défaite annoncée. Ils affûtent leur plume dans l'anticipation d'une nouvelle déconvenue de cette UDC honnie, qui semble cette fois-ci avoir carrément déserté le champ de bataille. Les absents ont toujours tort ; le terrain médiatique est entièrement abandonné aux partisans de la nouvelle loi. Il suffit de lire un article du Matin - présentant le sujet "en un clin d’œil", alors qu'il façonnera l'avenir du peuple suisse pendant les prochaines décennies - pour avoir l'impression que l'UDC s'oppose par pur esprit de contradiction, voire, selon les plus vicieux, pour "saboter" une réforme qui résoudrait pour de bon son thème de prédilection... Si seulement!

Sur le principe, pourquoi rejeter la nouvelle loi? Réunir tous les acteurs de l'asile dans de grands centres fédéraux afin d'être plus efficace semble couler de source. De même que le raccourcissement des procédures, qui pourrait être contre? On annonce même une économie de moyens, c'est merveilleux!

Évidemment, tout cela n'est qu'illusion. La loi ne peut pas garantir la vitesse de traitement des demandes, et si elle tentait de le faire, vous pourriez être sûr que l'échec de l'administration à tenir ses délais serait au bénéfice des demandeurs.

Le coût de l'ensemble est encore plus invraisemblable. Non seulement le Conseil Fédéral s'est fait totalement dépasser par le phénomène continental du nouveau tourisme de l'assistanat social sous couvert d'asile, mais les chiffres sur lesquels il fait reposer ses calculs sont grossièrement sous-évalués. Il tablait sur 24'000 demandes d'asile par année ; la Suisse en a reçu 40'000 en 2015 et s'attend à en recevoir 60'000 pour 2016. Et nul n'en voit la fin.

Bien sûr, les coûts prendront l'ascenseur ; chacun le sait, mais pendant la campagne, c'est silence radio. Les centres d'accueils fédéraux, devant recevoir chacun 5'000 demandeurs, vont pousser comme des champignons dans toute la Suisse, ne serait-ce que pour gérer l'afflux. Car l'objectif d'un raccourcissement des délais est sans doute l'argument le plus mensonger de tous. Il faut être un escroc de premier ordre pour clamer sans sourciller que les procédures seront plus rapides "si les requérants acceptent des décisions négatives sans faire recours" alors même que la Confédération leur fournira des conseils et une protection juridique gratuite précisément pour leur expliquer leurs voies de recours...

Les "avocats gratuits" dont disposeront les requérants d'asile les mettra encore une fois en situation privilégiée par rapport à l'autochtone qui doit payer sa défense rubis sur l'ongle à la moindre incartade devant les tribunaux. L'UDC s'oppose également à la terrifiante dérive de l'administration fédérale qui s'arrogera pour l'occasion un véritable privilège d'expropriation, en violation des droits humains fondamentaux - une "avancée" qui fait saliver nombre d'élus de tous niveaux, et dont on devine qu'elle sera immanquablement étendue à d'autres domaines dans les années qui viennent.

Bref, la nouvelle loi sur l'asile est une coquille aussi vide que mensongère sur les sujets qu'elle prétend résoudre. Comment s'en étonner alors qu'elle émane des services de Mme Sommaruga dont la position pro-immigration n'est plus à démontrer?

Les discussions sur les effets de la nouvelle loi sur l'asile ne doivent pas faire oublier le cadre du phénomène global dans lequel elle s'inscrit: l'attractivité des pays d'Europe pour des hordes déferlantes d'Afrique, du Moyen-Orient et même au-delà. Le flot d'immigrant n'a, de loin, pas été endigué. Comprenant qu'il en va de leur survie, les pays exposés violent sciemment les Accords de Dublin, rejettent la tutelle de l'Union Européenne, rendent plus difficile le détournement de l'asile à des fins économiques, réinstaurent des contrôles et - crime parmi les crimes - finissent par admettre que les gens qui se pressent à leurs frontières ne sont absolument pas des réfugiés en danger de mort.

Avec enthousiasme, la Suisse va totalement à contre-courant. Elle rejette toute idée de surveillance de son territoire. Elle ne ménage pas ses efforts pour accueillir toute la misère du monde - littéralement. Jusque chez le particulier.

J'avais coutume de le dire mais je ne plaisante qu'à moitié: pour résoudre les problèmes de logement, de pauvreté, de santé en Suisse, il suffit de distribuer des passeports syriens. Là, on s'occupera de vous - comme jamais.

Oublieuse de ses faibles, de ses pauvres, de ses aînés et pour tout dire de toute sa population, la Suisse de 2016 définit les demandeurs d'asile comme les nouveaux Übermenschen légaux, le nouveau peuple élu. Ils ont droit au gîte, au couvert, au ménage, aux cours, aux soins médicaux et dentaires, aux distractions, à des smartphones dernier cri et maintenant aux avocats - le tout gratuitement, c'est-à-dire payé par des contribuables qui n'arrivent plus à joindre les deux bouts.

L'approbation de la réforme de la loi sur l'asile par le peuple suisse représentera une sorte de consécration dans cette trajectoire de suicide collectif. Les générations futures la paieront chèrement. Mais qu'importent des lendemains de chaos face à la perspective d'infliger une défaite politique à la vilaine UDC!

08 mai 2016

Sadiq Khan, premier d'une longue série

Les sondages ne se sont pas trompés: le candidat travailliste Sadiq Khan sera le prochain maire de Londres, devenant la troisième personne à occuper cette fonction depuis la création du poste en 2000. Le malheureux candidat conservateur Zac Goldsmith - héritier du milliardaire James Goldsmith qui mena en 1994 une liste européenne souverainiste avec Philippe de Villiers - n'a pas réussi à mobiliser les citoyens.

Qui connaît le nom du maire de Rome, de Berlin, de Madrid? L'agitation médiatique autour de cette élection est liée à un aspect bien particulier de sa candidature: M. Khan est le premier maire musulman d'une grande capitale occidentale. Et cela change tout.

élections,royaume-uni,londres,sadiq khan,islamDepuis son élection avec 57% des suffrages, tous les médias s'intéressent à son histoire, un parcours qui fleure bon un rêve américain sur la Tamise. Né en 1970 dans une famille pakistanaise immigrée au Royaume-Uni, Sadiq Khan passe sa jeunesse avec six frères et sœurs dans un HLM. Son père est chauffeur de taxi, sa mère couturière. Dans la rue, il est volontiers bagarreur lorsqu'on le traite de "Paki" - il fait même de la boxe pour améliorer ses chances, mais sa petite taille joue contre lui. À l'école, il espère d'abord devenir dentiste mais ses qualités oratoires orientent sa carrière vers une formation d'avocat. Il entre dès quinze ans au Parti travailliste et gravit peu à peu les échelons électoraux, depuis un premier poste d'élu en 1994 jusqu'à son succès de cette semaine.

Le côté face est un peu moins reluisant. M. Khan s'est retrouvé plusieurs fois en contact avec des islamistes radicaux - non seulement pour en prendre la défense au travers de son activité professionnelle, mais aussi par des liens familiaux. Il a ainsi longtemps été proche de Babar Ahmad, le terroriste islamiste qui inspira les attentats de Londres de 2005. Politiquement, ses positions travaillistes se marient fort bien à des revendications communautaristes. Il plaide pour l'entrée de la Turquie dans l'UE parce qu'il ne veut pas voir celle-ci comme un "club chrétien" ; il a soutenu le boycott d'Israël ; il réclame "moins de blancs" comme employés dans les services de transport publics... Et à côté de tout cela, annonce une politique de gauche tout ce qu'il y a de classique, contrôle des loyers, construction de HLM, gel du tarif des transports publics pendant quatre ans, autant d'arguments qui font mouche auprès d'une population londonienne excédée par le coût de la vie dans la capitale britannique. La droite est quant à elle rassurée par son discours de tolérance vis-à-vis de la City.

Sadiq Khan est-il le loup islamiste entré dans la bergerie, paré d'un joli costume en peau de mouton? Son ambiguïté est mieux tenue que celle d'une certaine famille Ramadan plus proche de chez nous. Certains aspects donnent à penser que Sadiq Khan a effectivement du recul vis-à-vis de ses coreligionnaires, par exemple lorsqu'il vote en faveur du mariage homosexuel, ce qui lui vaudra d'ailleurs des menaces de mort.

Beaucoup de Londoniens posèrent ces questions, mais le Parti travailliste eut tôt fait de les dénoncer comme "attaques personnelles" sans répondre sur le fond. Il put d'autant facilement s'épargner la polémique que la dynamique démographique suffit à elle seule à gagner la campagne. L'évolution de la population londonienne la pousse littéralement dans les bras des islamo-gauchistes, une trajectoire qui sera encore renforcée par le programme politique du nouveau maire.

Les Londoniens n'ont pas cherché à créer un symbole ; ils ont simplement agi en fonction de leurs valeurs. Une partie des électeurs a voté selon ses convictions politiques, une autre selon ses convictions religieuses. Les musulmans, en forte progression, représentent désormais 12,4% de la population londonienne. Ils se sont mobilisés pour "leur" candidat. Sadiq Khan dénonce publiquement le radicalisme, mais des musulmanes voilées dansaient dans l'assemblée lors de ses discours... Peut-être incarne-t-il enfin cet islam modéré que tant attendent, peut-être manie-t-il la taqiya avec talent ; toujours est-il que les populations musulmanes non intégrées des Tower Hamlets ou de Spitalfields l'ont soutenu sans état d'âme. Dans les banlieues londoniennes, les zones où s'appliquent la charia ne demandent qu'à grandir.

Sadiq Khan incarne littéralement la puissante alliance islamo-gauchiste. Sa force électorale est indiscutable. Pourtant, la lune de miel ne saurait durer. Les deux amants ont leurs propres incompatibilités ontologiques. La victoire éclatante de l'avocat d'origine pakistanaise éveille la conscience politique des musulmans, nous dit-on ; de ce fait, elle porte aussi les germes de la rupture. Sous peu, les musulmans britanniques (et d'autres régions d'Europe) pourraient se sentir pousser des ailes et rejeter la férule des socialistes locaux, un divorce qui provoquera de belles crises.

Sadiq Khan est le premier maire musulman d'une grande capitale occidentale et cette nouveauté sera scrutée de près. Gageons que nous saurons assez vite, sur plusieurs questions symboliques, vers quel ascendant politique penche sa conscience.

03 mai 2016

Cette France impossible à réformer

Vue de Suisse, la France de ces derniers jours ne fait pas plaisir à voir.

La France s'entortille dans un projet de réforme d'une façon dont elle a le secret. Au départ, "l'avant-projet de loi El Khomri", du nom de la Ministre du travail, devait assouplir les horaires des salariés, plafonner les montants des indemnités prud'homales, préciser les motifs invoqués pour des licenciements économiques et impliquer directement les salariés dans des référendums d'entreprise.

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L'idée ne paraissait pas mauvaise, mais peu importe qu'on soit pour ou contre, finalement, car on peut en parler au passé. Le projet de loi a été tellement retouché, rapiécé et modifié qu'il en est devenu méconnaissable. Et ce n'est pas fini: le texte est encore l'objet de près de 5'000 propositions d'amendements. Des élus manquent à la majorité socialiste pour faire passer le texte. Le gouvernement français envisage de recourir à l'article 49-3 de la Constitution française pour couper court aux débats. Belle démocratie!

Pourquoi ce projet de loi, émanation de parlementaires professionnels, a-t-il été à ce point remis en question? À cause de la pression de la rue. Depuis des semaines diverses oppositions battent le pavé. Les fronts se sont crispés et beaucoup espèrent désormais faire complètement capoter le projet. François Hollande joue son avenir de candidat de la gauche. Le président essaye, bien tardivement, de se donner une image de réformateur ; il hésite à passer en force. Il veut parvenir à un résultat, même symbolique, mais à un an des élections présidentielles il ne peut laisser la crise s'étendre. À gauche on crie que la réforme est une trahison, un cadeau au patronat ; à droite, on s'indigne des reculades gouvernementales.

La situation, inextricable, finit de jeter les uns contre les autres toutes les factions de la vie politique française. Lycéens et étudiants, sempiternelle chair à canon des mouvements de gauche ; MEDEF ; majorité et opposition ; syndicats ; extrême-gauche poignardant le frère ennemi socialiste ; ambitieux cherchant à se profiler pour les présidentielles ; mouvements protestataires parasites cherchant à greffer leur propre cause sur l'agitation générale... Personne ne manque à l'appel.

france,réforme,droit du travail,françois hollande,manifestationNul ne sait quand ni comment le sac de nœuds se dénouera, ni même s'il parviendra à se dénouer. A ce stade, tout est envisageable. L'issue la plus probable reste celle d'une montagne accouchant d'une souris, une loi vidée de sa substance afin de ne fâcher personne tout en donnant aux uns et aux autres des motifs de victoire. Il y a évidemment peu de chances que le droit du travail français en sorte simplifié.

La France semble, en dernière analyse, impossible à réformer. Chaque intervenant aura son explication, principalement pour pousser en direction de sa paroisse. Mais selon moi, le problème est tout autre. La clé du mystère pourrait se trouver dans l'absence criante de démocratie en France, en particulier l'absence de référendum.

Nombreux sont ceux qui, en Suisse, n'éprouvent que mépris pour la démocratie directe. Le peuple est assez intelligent pour élire des candidats mais certainement pas pour décider davantage, disent-ils. Les politiciens helvétiques endurent les référendums avec fatalisme. Ils n'en voient pas les avantages. Ils existent pourtant bel et bien.

Le droit de référendum permet aux citoyens de convoquer un vote populaire contre une loi votée par le Parlement. La loi est sous toit: les commissions se sont prononcées, le projet a été relu dans ses moindres détails et approuvé par les deux chambres de l'Assemblée fédérale. Il ne manque pas un bouton de guêtre. Le peuple peut malgré tout s'emparer du dossier et l'envoyer à la poubelle.

L'idée que n'importe quelle loi aboutie puisse éventuellement être annulée provoquera chez tout politicien français un réflexe de rejet. Question d'ego et de perception de sa fonction. Les uns et les autres oublient pourtant qu'un référendum peut aussi servir à valider une loi en lui donnant un appui démocratique incontestable. Tout référendum ne se concrétise pas en rejet systématique!

Le référendum permet de pacifier la vie politique. Il permet aux camps en présence de se compter dans l'épreuve démocratique fondamentale, le verdict des urnes. Les démonstrations de force changent de dynamique: il s'agit désormais d'agir sur l'opinion publique et non plus celle des décideurs. Il ne faut plus intimider, il faut convaincre. Plus personne ne peut se bombarder d'une représentativité autoproclamée. La classe politique a aussi son rôle à jouer, elle doit entrer en contact avec la population, être didactique, comprendre et informer des tenants et aboutissants de ses propres textes. Se contenter de suivre la ligne du parti dans une assemblée ne suffit plus.

Dernier avantage, le résultat des urnes débouche sur un résultat clair et à une date précise. C'est Oui ou c'est Non, il n'y a plus à y revenir. Le référendum définit à l'avance la fin du débat politique, un luxe dont la France aurait bien besoin en ces heures troubles.

La loi El Khomri aurait suivi en Suisse un destin bien différent. Tous les partis auraient été consultés lors de son élaboration, tant pour mesurer le degré de résistance que pour tenter d'en faire un compromis acceptable. Le projet final aurait été approuvé par la majorité des représentants du peuple. Les adversaires du texte auraient alors livré une première campagne médiatique pour convoquer un référendum, suscitant une première salve de débats.

france,réforme,droit du travail,françois hollande,manifestationUne fois le référendum obtenu, la date en aurait été décidée, ouvrant la voie à une campagne officielle. Chaque camp aurait fourbi ses arguments dans la presse, les réseaux sociaux, les marchés ; les débats télévisés auraient vu s'affronter les pro et les anti. Les discussions auraient embrumé les comptoirs de bar, les pauses-café, les réunions familiales du dimanche. Et le jour dit, on aurait voté et enfin découvert dans les urnes le fin mot de l'histoire.

Nulle part il n'y aurait eu besoin d'occuper les rues, de manifester, de saccager, d'amender le texte dix fois de suite ; nulle part il n'y aurait besoin de faire du bruit pour donner contenance à son camp. Les urnes mesurent les rapports de force avec bien plus de légitimité et de précision que n'importe quel sondage.

La classe politique française n'est pas mûre pour les référendums. Hors de sa réélection, elle n'aime guère faire appel aux citoyens. La perspective d'une loi rejetée par le bas peuple lui inspire un profond dégoût. Elle ne veut pas prendre ce risque. Alors, elle tergiverse, dilue ses réformes, fait étalage de son impuissance et, souvent, recule.

En se méfiant de la démocratie, atteint-elle un meilleur résultat?

28 avril 2016

Budapest, Vienne et Berne

Quelques jours après la victoire du FPÖ au premier tour des élections présidentielles autrichiennes, le changement de paradigme a bien eu lieu, s'inscrivant en lettres de feu dans la conscience des politiciens de Vienne. La politique migratoire devient le facteur décisionnel majeur de l'opinion, tous les autres aspects de la vie publique étant relégués à des rôles secondaires.

Les médias dénoncent désormais de "l'Orbanisation" de l'Autriche, selon l'adjectif façonné pour décrire la façon dont le dirigeant hongrois Viktor Orbán a décidé de faire face au flux migratoire, fermant la frontière hongroise avec des barbelés et mettant en place en urgence tout un train de mesures législatives pour criminaliser les franchissements intempestifs.

En Suisse tout particulièrement, de nombreux esprits brillants expliquent régulièrement sur les plateaux de télévision et dans les colonnes des journaux l'absurdité d'une politique de fermeture des frontières, trop chère, difficile, impraticable, et finalement impossible. Ils ont juste un petit problème avec ce graphique:

migrants_hongrie.gif

L'odieux Viktor Orbán a vraiment de quoi se faire détester. Non seulement son approche du problème est contraire à tous les principes de réalisme dont se gargarise le lobby pro-migratoire mais en plus, elle fonctionne. Quel abominable individu!

Si pareille information se diffuse fatalement mal dans nombre de pays européens où la caste dirigeante garde encore sa mainmise sur l'opinion publique, tel n'est plus le cas là où l'assaut migratoire est une réalité indiscutable, dont l'Autriche. La réussite hongroise a tardivement convaincu les politiciens d'agir dans le sens souhaité par la population.

Il serait cynique d'y voir une tardive réaction au score du FPÖ le week-end dernier, bien entendu. Pareil train de mesure se prend typiquement entre les deux tours d'un scrutin présidentiel...

Quoi qu'il en soit, l'impulsion est finalement arrivée. Les autorités autrichiennes prennent le taureau par les cornes. Les journalistes pro-immigration se lamentent:

Le mercredi 27 avril restera un jour noir pour les défenseurs des droits humains d’un pays, l’Autriche, qui fut longtemps synonyme de terre d’asile (...) les réfugiés syriens, afghans ou irakiens auront un permis de séjour limité dans le temps. Au bout de trois ans, la situation dans leur pays d’origine sera examinée. Si la guerre y est finie, ils devront rentrer chez eux. (...)

Anticipant une possible arrivée massive, cet été, de réfugiés en provenance d’Italie, Vienne veut pouvoir mettre en place un régime d’exception, valable deux ans, afin de refouler les migrants à ses frontières, si son administration se juge dépassée. Les réfugiés, même de nationalité syrienne ou irakienne, devront alors prouver qu’ils sont persécutés dans le pays par lequel ils sont arrivés en Autriche.

 

Apparemment, formaliser l'asile comme quelque chose de temporaire fait de vous la lie de l'humanité. De même que de chercher à préserver l'équilibre intérieur du pays d'accueil. De même que de poser une simple question de bon sens: "venez-vous seulement d'un pays où vous êtes persécuté?"

Pas le pays où vous êtes , pas le pays de vos ancêtre ou celui où vous viviez il y a trois, cinq ou dix ans, pas un pays où vous vous sentiriez malheureux, mais le pays d'où vous venez maintenant, un pays où vous seriez persécuté, alors que vous frappez à la porte de l'Autriche?

La question s'inscrit dans une conformité totale avec les Accords de Dublin, sur le fond comme sur la forme. Mais tout le monde semble avoir oublié les Accords de Dublin, en particulier ses plus fervents apôtres, ceux qui invoquent le Droit International à tout bout de champ. La fièvre anti-frontière fait perdre tout sens commun.

Au bout du compte, Budapest trouve une solution. Vienne, après l'avoir beaucoup critiquée, lui emboîte le pas. Et à Berne?

A Berne, rien du tout. Rien n'est plus frappant que le contraste entre le réalisme désormais affiché des capitales d'Autriche et de Hongrie et le cirque perpétuel du Palais Fédéral helvétique. A Berne, Mme Simonetta Sommaruga supporte tellement peu la critique qu'elle la fuit lorsque M. Roger Köppel rappelle ses contradictions, en parlant de l'extension de la libre-circulation des personnes à la Croatie:

« Je m’étonne de voir avec quelle manière frivole, avec quelle légèreté, vous, Madame Sommaruga, vous vous asseyez sur des dispositions constitutionnelles que jusqu'à il y a peu vous défendiez avec véhémence. »


Et M. Köppel n'est pas seul, j'avais moi-même formulé un constat identique.

Les journalistes locaux font bien sûr leur travail "d'information" sur l'accrochage. Ils tentent de rameuter l'opinion pour soutenir la gentille conseillère fédérale contre l'odieux tribun zurichois. La sauce ne prend pas. Lui n'a rien à se reprocher et les internautes s'interrogent: "Je ne vois pas ce qu'il y a de virulent dans les propos de Roger Köppel." Sur 20 minutes, on prend carrément fait et cause pour le conseiller national UDC.

Les médias, surtout, déploient des trésors d'ingéniosité pour ne pas évoquer le fond. Accordons-leur au moins que la situation est effectivement différente: Viktor Orbán doit rendre des comptes à son peuple ; les politiciens autrichiens manœuvrent dans la peur dans l'attente d'un second tour électoral difficile en mai ; en Suisse, en revanche, Mme Sommaruga n'a de comptes à rendre à personne. Soutenue par la majorité des parlementaires, elle peut ignorer royalement tant l'opinion publique que la crise des migrants et tout ce qui s'ensuit. Pareilles choses valent bien peu face à un crime de lèse-majesté.

Quelle ironie! La Suisse se veut une démocratie directe mais la démocratie n'y est nulle part plus méprisée par sa classe politique. Il y a pourtant urgence: le flot des migrants ne faiblit pas et se rapproche toujours plus de la Suisse. S'il faut arriver en Allemagne et que l'Autriche se referme, par où passeront les hordes qui s'échouent en Italie? Si Budapest et Vienne ferment les portes et que Berne dilapide un temps précieux en crises d'ego, que va-t-il se passer?

Je vous laisse deviner.

25 avril 2016

L'Autriche et la nouvelle alternance

Le premier tour des élections présidentielles autrichiennes a eu lieu dans la plus grande discrétion - honnêtement, en aviez-vous entendu parler avant ce week-end? - mais les résultats sont là, difficiles à ignorer: Norbert Hofer, candidat du FPÖ (Parti de la liberté d'Autriche), l'emporte largement.

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Les résultats partiels hier soir.

La crise des migrants a été l'un des thèmes centraux de la campagne. Les partis historiquement dominants n'ont pas convaincu, c'est le moins que l'on puisse dire. Leur politique d'ouverture et leur revirement tardif en faveur d'une fermeture des frontières face à l'afflux d'immigrés clandestins a donné à l'opinion l'impression désastreuse d'une navigation à vue, sans la moindre compréhension des enjeux.

Les Socio-démocrates et les Conservateurs sont balayés. La deuxième place est obtenue par l'ancien écologiste Alexander van der Bellen, la troisième par l'indépendante Irmgad Griss, ancienne présidente de la Cour suprême. Le candidat SPÖ Rudolf Hundstorfer et le conservateur Andreas Khol ne se placent qu'en quatrième et cinquième position, obtenant chacun autour de 11% des voix. Quelle gifle!

autriche,fpö,élections,norbert hoferLes médias tentent de se rassurer: la fonction présidentielle autrichienne est "essentiellement protocolaire", nous dit-on. Les quelques menues fonctions associées n'ont pas effectivement pas l'air très importantes, qu'on en juge: commandement des armées, nomination du Chancelier, possibilité de révoquer des membres du gouvernement et même de dissoudre l'assemblée... Des prérogatives dont le futur président Hofer a bien l'intention de se servir s'il est élu président et si gouvernement et parlementaires persistent à ne pas prendre la mesure de la crise des migrants.

Malheureusement pour tous ceux qui se préparaient à glapir contre cette immixtion dans la politique gouvernementale, son adversaire du second tour Alexander van der Bellen n'en annonce pas moins en déclarant que "jamais" il n'accepterait la nomination d'un chancelier issu du FPÖ. Visiblement, aucun des deux finalistes n'a l'intention de se limiter à un simple rôle protocolaire.

Suivant leurs réflexes pavloviens, les journalistes s'engouffrent dans la litanie habituelle: "l'extrême-droite" est en mesure de l'emporter en Autriche, nous prévient-on. La bête immonde au ventre fécond s'apprête à pondre, encore. Pourtant, il suffit de discuter avec quelques Autrichiens pour comprendre qu'il n'en est rien. Norbert Hofer, 45 ans et benjamin des candidats, est un politicien aussi sympathique que respectable, membre de la branche libérale du FPÖ et président de la Chambre basse du Parlement. Ingénieur aéronautique de formation, il boite et marche avec une canne depuis un accident de parapente. Il ne cadre pas vraiment avec l'image d'un futur dictateur assoiffé de pouvoir, mais on essayera.

Le système anti-démocratique se défend. On imagine que tous les partis se rangeront derrière Alexander van der Bellen contre le FPÖ, si bien que le résultat final reste incertain. Il n'empêche que ce scrutin représente une déconvenue de taille pour les élites au pouvoir. Pas un des poulains officiels ne parvient au second tour. La "grande coalition" entre la gauche bourgeoise et la droite étatiste pour tenir les rênes du gouvernement ad vitam aeternam vient de subir une défaite d'autant plus cuisante qu'elle porte précisément sur son objectif fondamental, court-circuiter le vote démocratique.

L'alliance entre Socio-démocrates et Conservateurs perdurait depuis la Seconde Guerre Mondiale, plus de trois générations. Elle vient de se briser sur l'émergence d'une nouvelle alternance cristallisée sur la question migratoire. Voilà un événement majeur qui fera réfléchir dans tous les États-majors politiques d'Europe.

L'inertie électorale des citoyens n'a pas été vaincue par la lassitude ou le marasme économique, mais par la crise des migrants. L'Autriche a accueilli en 2015 plus de 1% de sa population en migrants de culture diamétralement opposée et professionnellement inassimilables (la grande majorité des migrants étant inemployable à cause de la barrière de la langue et de l'absence de toute qualification). Le nombre d'arrivées de migrants était supérieur à celui des naissances!

L'inquiétude des peuples face à l'immigration musulmane, les agressions de Cologne, l'explosion des coûts financiers et sociaux des généreuses politiques d''accueil, l'effondrement de l’État dans ses fonctions régaliennes de gardien des frontières, voilà autant de bases pour un nouveau paradigme. La recomposition de l'échiquier politique est en marche. Elle porte désormais sur des fondamentaux, la survie d'une société face à des éléments allogènes. Ce critère de survie l'emporte désormais sur tous les autres, dont les oppositions de façade destinées à perpétuer l'immobilisme.

La nouvelle ligne de fracture entre les partis s'incarne désormais dans leur politique migratoire respective.

22 avril 2016

Les limites de l'angélisme judiciaire

Il y a cinq ans, je pointais du doigt le défi impossible que représentait l'affaire Breivik pour la justice norvégienne, "devoir juger d'un crime extraordinaire à l'aide d'un code pénal pusillanime." Depuis, le tueur a été incarcéré pour une modeste peine de vingt-et-un ans et il dénonce désormais ses conditions de détention dans la prison de Skien. Il affirme qu'elles violent les Droits de l'Homme et que l'État norvégien souhaite le "tuer".

Les articles qui évoquent l'affaire sont prompts à mentionner le confort matériel dont dispose le prisonnier: trois cellules, télévision et lecteur DVD, console de jeux, appareils de musculation. Ces conditions paraissent incompréhensibles pour ceux qui imaginent encore la prison comme un bagne du XIXe siècle, mais n'ont rien d'exceptionnel pour des détenus de longue durée dans le système carcéral norvégien.

Les mauvais traitements dont il se plaint sont probablement authentiques. Les fouilles systématiques, le manque d'interactions sociales et les innombrables réveils nocturnes pour s'assurer qu'il aille "bien" font partie d'une stratégie concertée de l'administration pénitentiaire pour lui nuire. Il y a de nombreuses façons de briser un individu, comme le rappelle Arthur Koestler, et toutes n'impliquent pas de brutalité physique, la faim ou le froid. La musique trop forte, le manque de sommeil, un environnement aliénant sont autant de manières de pousser à la folie.

Les élites de l'Europe sont face à un dilemme: parce qu'elles se décrètent plus "évoluées" et "compréhensives", elles n'accordent plus la mort à ceux qui la méritent. Elles se retrouvent désarçonnées en face d'individus comme Anders Behring Breivik, des cas extrêmes qui mettent le dogme à mal. Alors, dans la mesure du possible, les Norvégiens essayent de rendre inconfortable sa modeste peine de vingt-et-un ans. Vise-t-on sa réinsertion?

Anders Breivik se retrouve dans la situation absurde d'être aussi maltraité que possible par un système humaniste.

norvège,anders breivik,justice,peine de mort,prisonAyant eu le temps d'y penser en cellule, il vient d'attaquer l’État norvégien avec succès pour la violation de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l’Homme. Malgré l'horreur que la démarche suscite chez les familles des victimes, sa victoire était courue d'avance. Les contribuables locaux devront lui verser près de 36'000 euros au titre des dommages et intérêts et pour couvrir ses frais d’avocat.

Dans une société saine d'esprit, Anders Breivik aurait été exécuté depuis longtemps et le monde serait passé à autre chose. La Norvège ne l'est plus - en bonne partie à cause de "progressistes" dont la jeunesse travailliste d'Utøya au sein de laquelle le néo-nazi fit un carnage.

Les bons sentiments sont toujours faciles lorsqu'on se donne le rôle d'observateur extérieur. L'exercice est plus difficile lorsqu'on endosse le rôle de victime. Les premiers concernés sont déboussolés:

« Que le tribunal tranche en faveur de Breivik est le signe que nous avons un système judiciaire qui fonctionne et respecte les droits de l’homme même dans des conditions extrêmes », a tweeté l'un [des survivants d'Utøya], Bjorn Ihler, appelant à prendre le jugement « sérieusement ». « Hourra pour l’Etat de droit et tout ça, mais ça, c'est absurde », a pour sa part réagi Viljar Hanssen, qui avait reçu cinq balles, dont une à la tête, pendant la fusillade.

 
Anders Breivik doit sa survie et sa victoire légale de cette semaine précisément à la culture de l'excuse entretenue par ses victimes. Ce n'est pas le moindre des paradoxes ; on pourrait pousser l'absurde encore plus loin et affirmer que maltraiter Breivik en prison reviendrait à trahir leur mémoire. Peut-on aller jusqu'à dire qu'il faudrait viser sa réinsertion et que c'est, selon la formule consacrée, "ce qu'ils auraient voulu"?

Le cas Breivik n'est pas qu'un exercice de style. Les massacres refont leur apparition sur le continent européen et posent de façon urgente la question de sanctions appropriées, car il va de soi que des exemples de ce type ne dissuaderont aucun candidat de passer à l'acte.