03 mars 2015

La parenthèse du pétrole cher

Vous souvenez-vous de l'époque où le baril de brut se négociait à un prix de 147 dollars? Alors qu'aujourd'hui il se traîne péniblement autour des 50 dollars, le record semble carrément appartenir à un autre siècle.

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Prix du baril de 2000 à 2015

Pourquoi le prix du pétrole s'est effondré? Plusieurs théories s'affrontent. La montée en puissance de la production de pétrole issu des sables bitumeux en Amérique du Nord, devenue rentable précisément à cause du prix élevé du baril, aurait entraîné une surproduction. D'autres pointent l'Arabie Saoudite comme l'origine de cette surproduction, soit parce que le royaume saoudien serait incapable de se forcer à baisser sa production (ce qui se comprend puisque pareille décision grèverait ses revenus), soit au contraire parce qu'il chercherait à maintenir les prix au plus bas pour ruiner ses concurrents et rester seul maître du jeu.

La manœuvre aurait certes quelque chose de diabolique mais l'hypothèse ne tient guère debout: l'OPEP est notoirement incapable de respecter les quotas qu'elle impose à ses membres et si l'industrie de l'extraction non-conventionnelle de pétrole (sables bitumeux et autres) a pu s'envoler avec un prix du baril au-delà des 70$, on ne voit pas très bien, quitte à ce qu'elle soit ruinée aujourd'hui, pourquoi elle ne pourraient pas renaître de ses cendres demain avec un baril à nouveau suffisamment cher. Mieux encore, le temps passé à rendre compétitive ces sources alternatives améliore chaque jour leur rentabilité et leur efficacité tout en diminuant leur impact écologique.

La nouvelle donne du pétrole bon marché a un effet direct sur les revenus des pays pétroliers comme le Venezuela, l'Arabie Saoudite ou la Russie, permettant à toutes les théories du complot imaginables de prendre racine. Mais les partisans de telles théories oublient bien vite qu'un effondrement pétrolier prolongé aura tout autant d'effet dévastateurs sur l'emploi aux USA et au Canada, les acteurs renouvelés de la production d'or noir.

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Vous rappelez-vous de cette époque folle où le baril dépassait les 140$? C'était le moment où chaque péripétie internationale offrait un prétexte pour justifier une hausse de prix - une raffinerie en panne par ici, des pressions sur le détroit d'Ormuz par là. Aujourd'hui, des pays producteurs entiers comme la Libye sont à feu et à sang. Ailleurs des champs pétroliers sont carrément entre les mains d'islamistes. L'Iran, cible de sanctions économiques à cause de sa course à l'armement nucléaire, prive les marchés de 1 million de barils par jour. Et tout le monde s'en fiche complètement! Admettons en tout cas que les cours du brut ne reflètent plus vraiment de préoccupations géopolitiques.

Non, l'explication la plus simple est sans doute la meilleure: les cours du brut s'effondrent parce que la demande s'est affaiblie. Oubliez les records boursiers bâtis sur du vent et les discours triomphants des politiciens. L'économie réelle ne va pas bien et au premier chef l'économie américaine, sa locomotive mondiale. Un puits de pétrole crache du brut de façon régulière ; la consommation, elle, dépend d'une multitude de facteurs. Il en faut peu pour qu'une chaîne de production surdimensionnée mène à une surproduction.

Paradoxe de notre époque, alors que le pétrole bon marché présage d'une ère d'abondance, tout le monde gémit à l'unisson. Les analystes financiers torturent les courbes à l'aide d'outils statistiques pour leur faire avouer que les cours vont remonter - il le faut, leurs bonus en dépend. Les politiciens grimacent devant la baisse des recettes fiscales issues des innombrables taxes sur l'essence. L'abondance d'un pétrole bon marché a le deuxième défaut de contredire un des principaux arguments utilisés pour justifier leur interventionnisme perpétuel. Les consommateurs quant à eux se plaignent parce que le prix à la pompe ne reflète pas les baisses de prix de la matière première, révélant au grand jour toutes les manipulations éhontées destinées à tondre la laine sur leur dos.

Mais les écologistes sont sans doute les plus grands perdants de l'actualité. Non seulement toute énergie bon marché est une hérésie à leurs yeux mais le pétrole est celle qu'ils haïssent le plus juste après le nucléaire, parce qu'il permet le plastique, fournit l'essence pour la mobilité individuelle et produit le CO2 contre lequel ils sont partis dans une absurde croisade.

En outre, un pétrole bon marché est un pétrole compétitif: pas possible de rivaliser avec lui en subventionnant jusqu'à plus soif des panneaux photovoltaïques poussifs et des éoliennes aléatoires. Que reste-t-il de la "transition énergétique" lorsqu'on n'en a plus besoin?

L'ère du baril bon marché met aussi en défaut leur principal argument anti-pétrole, l'idée que nous nous précipiterions vers une pénurie. Nous n'en avons jamais été aussi loin. L'époque du record à 147$ nous permet de ressortir quelques textes pas tellement anciens qui prennent tout leur sel aujourd'hui...

  • Le Monde Diplomatique écrivait en 2006 que "rien n’indique que, dans les décennies qui viennent, les prix de l’or noir vont à nouveau baisser". Le baril n'était pourtant qu'à 75$...
  • Dans un bel exemple d'extrapolation, le Monde voyait déjà en mai 2008 un baril à 200$. Et annonçait sans hésiter une pénurie pour 2016! Préparons-nous, c'est pour bientôt!
  • Et bien sûr des écologistes décrétaient quant à eux que nous assistions au chant du cygne de l'or noir puisqu'il allait de soi que la hausse des prix ne pouvait être que la traduction du pic pétrolier c'est-à-dire une pénurie de l'offre (une altération de la demande, ne cadrant pas avec leur théorie, étant quant à elle inenvisageable).

"100 dollars le baril, c'est le signe de la fin de la civilisation du pétrole."
-- un écologiste mystique


Le baril de brut remontera-t-il? Sachant que son cours est aujourd'hui exprimé dans une monnaie-papier comme le dollar, cela n'a rien d'impossible. Il suffit d'ailleurs d'oublier l'érosion de la valeur de la monnaie pour présenter l'histoire de façon alarmiste, mais à dollar constant c'est nettement moins probable. Pour s'en convaincre, il suffit de se demander si les principaux consommateurs d'or noir - USA et Europe - sont sortis de la crise, et se rappeler que grâce à l'inventivité humaine les techniques et l'efficacité progressent sans cesse. Elles repoussent les perspectives de pénurie là où le libre marché fonctionne.

Les cours historiquement bas du prix du baril ne sont vraisemblablement pas un accident ; c'est plutôt la parenthèse d'un pétrole anormalement cher qui est gentiment train de se refermer.

Et nous devrions cesser de nous en plaindre.

24 février 2015

Taxer l'énergie?

Dans moins de deux semaines, le peuple suisse sera invité à se prononcer sur l'initiative des Verts Libéraux "Remplacer la TVA par une taxe sur l'énergie."

On prévoit un rejet cinglant avec 29% de Oui et 58% de Non selon un sondage établi fin janvier, mais oublions un peu les opinions populaires du moment pour nous pencher sur l'idée: taxer l'énergie au lieu de la valeur ajoutée, est-ce une bonne idée?

Les premières formulations d'une Taxe sur l'Énergie avaient de quoi susciter l'intérêt: d'une part, elle viendrait en remplacement de la fameuse TVA qui grève de 8% à peu près tout ce qui est consommé en Suisse, mais d'autre part, à l'inverse de l'indiscriminante TVA, en recourant à des sources d'énergie renouvelables il serait possible de l'éviter!

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Vous avez dit simpliste?

Le projet initial avait de quoi susciter un intérêt poli, même si certains trous béants subsistaient dans le raisonnement ; par exemple, l'inefficacité crasse de certaines énergies renouvelables sensées suppléer aux autres. Et pour les nécessités incontournables comme l'essence, le projet de Taxe sur l'Énergie survivrait-il à des gens se contentant simplement de faire le plein de l'autre côté de la frontière?

Depuis, le projet de Taxe sur l'Énergie ne s'est que très vaguement précisé et plus on y réfléchit, plus il semble dénué de toute crédibilité.

Chacun imagine aisément de quelle façon il pourrait échapper à la nouvelle Taxe sur l'Énergie: éteindre les appareils énergivores, baisser un peu le chauffage, ce genre de choses. Mais ces mesures de bon sens à l'échelle personnelle ne sont qu'une goutte d'eau dans un océan qui échappe totalement à notre emprise. Qu'adviendrait-il de ce qui reste de l'industrie d'exportation si les entreprises devaient assumer une Taxe sur l'Énergie sur leurs coûts de production? Que deviendraient les denrées alimentaires sur les étals une fois leurs prix renchéris des pénalités énergétiques liées au transport ou à la chaîne du froid?

Selon l'adage, l'écologie est un caprice de riche. Le célibataire urbain n'aura aucun mal à se permettre une voiture électrique dernier cri et à acheter du bio de saison dans le petit commerce trendy de son quartier. La famille de la classe moyenne, elle, habitant là où les loyers le lui permettent, se prendra la Taxe sur l'Énergie de plein fouet. La nourriture importée sera pénalisée. L'utilisation de l'unique voiture d'occasion hors d'âge pour trimballer les enfants de la famille deviendra hors de prix.

Il n'y a pas plus antisocial qu'une Taxe sur l'Énergie. Ayons une pensée pour tous les locataires qui subiront une hausse des charges délirantes alors que rien ne saurait forcer les propriétaires à faire des travaux d'isolation dans leurs logements - et si tel était le cas, ils répercuteraient ces travaux sur le loyer...

Peut-être conscient de ces faiblesses mais cherchant malgré tout à séduire l'électorat de gauche, les Verts Libéraux choisirent délibérément d'associer à leur projet une notion de fiscalité constante, c'est-à-dire un mécanisme assurant que le montant de la Taxe sur l'Énergie variera de façon à stabiliser les recettes de l’État malgré la disparition de la défunte TVA. Les Verts traditionnels jubilent:

La taxe sur l’énergie doit être fixée afin qu’elle génère autant de recettes que la TVA actuelle (moyenne sur 5 ans). Si les rentrées baissent, la taxe est augmentée.

Si nécessaire, il sera aussi possible de taxer l’énergie grise (soit l’énergie consommée pour fabriquer, transporter, stocker, vendre et éliminer un produit). Une taxe générale sur la consommation des ressources naturelles, comme le prévoit l’initiative « Pour une économie verte » serait, au final, préférable.


Des taxes, des taxes et encore des taxes! Comme s'il en pleuvait! Et tout ce qui sera économisé par les uns sera compensé par les autres - voire, le plus souvent, les mêmes. Le gain de consommation de fuel domestique acquis en vous ruinant dans une nouvelle isolation sera perdu à travers des taxes plus élevées sur votre essence et votre électricité.

Pour le fonctionnaire de base s'indignant et se rebellant à l'idée que l’État rogne un centime sur son budget, pareille mesure a peut-être quelque sens ; pour les gens normaux, elle fait perdre à la Taxe sur l'Énergie toute signification. La pression fiscale sera exactement identique, et probablement pire pour la plus grande partie de la population dont les stratégies énergétiques sont des plus limitées.

votation du 8 mars 2015,prise de position,écologie,initiative,fiscalité,tvaL'appel du pied à la gauche a échoué: même le Parti Socialiste rejette le texte, c'est dire s'il est mauvais. Seuls les Verts marxistes restent en lice avec leurs compères prétendument centristes.

Les adversaires du texte axent leur campagne sur la terreur que devrait susciter un litre d'essence à 5 francs ; c'est un peu court. La plupart d'entre nous paye au quotidien bien plus en TVA que ces taxes supplémentaires sur l'essence. S'il n'y avait que cela, la Taxe sur l'Énergie semblerait peut-être supportable ; mais le litre d'essence à 5 francs ne changera pas que votre façon de faire le plein. Il affectera toute la chaîne logistique, du magasin d'alimentation au bâtiment, de l'industrie de transformation au tourisme.

L'étendue de la TVA cache une omniprésence de l'énergie qui lui est encore supérieure. La "valeur ajoutée" se taxe dès qu'un bien est acquis par son consommateur final ; l'énergie, elle, intervient en amont, avant même le moindre bénéfice pour quiconque. En d'autres termes, la taxation de l'énergie rend toute production et même toute recherche plus coûteuse et donc plus incertaine.

Certains pays comme les États-Unis, l'épouvantail à écologistes par excellence, se sont pratiquement bâtis sur l'accès à une énergie bon marché et facilement disponible. Cet aspect est un des composants les plus fondamentaux de leur succès. Dans son sens le plus large, l'énergie permet de raccourcir les distances ; de rendre habitable des zones qui ne le sont pas à l'aide de la climatisation ou du chauffage ; de créer richesses et emplois dans le sillage d'entreprises compétitives. A l'inverse, les pays les plus pauvres du monde sont invariablement ceux où l'énergie est chère et disponible par intermittence.

La prospérité helvétique repose énormément sur l'énergie, que ce soit pour alimenter son industrie, assurer la production agricole ou faire vivre ses zones de montagnes à travers les remontées mécaniques de ses stations de ski. Et que consomment donc les trams et les trains dont nos écologistes sont si friands si ce n'est de l'électricité en grande partie nucléaire? Avec la Taxe sur l'Énergie il faudrait fermer du jour au lendemain toutes les centrales nucléaires avec à la clef 40% d'électricité disponible en moins!

En s'attaquant à l'énergie les Verts s'en prennent directement au poumon de notre civilisation, et ce n'est pas un hasard. Jamais avares de misanthropie, ils plaident pour une société rationnée à 2000 Watts mais s'ils étaient vraiment écologistes - et en particulier libéraux - ils commenceraient à faire eux-même la démonstration du succès du mode de vie qu'ils préconisent avant de tenter de l'imposer à quiconque.

L'initiative pour remplacer la TVA par une Taxe sur l'Énergie sera nettement repoussée le 8 mars, c'est absolument certain. Mais le résultat du scrutin donnera une bonne mesure du degré d'utopie mâtiné de totalitarisme encore enraciné dans une partie du corps électoral.

19 février 2015

Dominique Strauss-Kahn et les turpitudes socialistes

Le suspense n'aura pas duré: en requérant la relaxe contre Dominique Strauss-Kahn, le procureur de l'affaire du Carlton confirme la trajectoire prise par le parquet de Lille qui avait déjà demandé un non-lieu lors de l'instruction. DSK sortira libre du tribunal, blanchi aux yeux de la justice.

Le procès portait moins sur les pratiques sexuelles dépravées de l'individu que sur les moyens de preuve. Tant le juge que le procureur en conclurent que le dossier était "vide", mais c'est avant tout une question d'interprétation. Les éléments à charge étaient bien présents, comme de nombreux SMS, les témoignages de jeunes femmes, ou encore le prêt d'une garçonnière à des amis pour des orgies avec des prostituées, constitutif de proxénétisme. DSK savait pertinemment qu'il avait affaire à des professionnelles du sexe et sa façon de plaider le contraire n'aura convaincu, étrangement, que les autorités judiciaires.

Que vaut contre la parole d'un ex-directeur du FMI celle d'une prostituée sodomisée par lui? Nous avons désormais la réponse.

Il y aura des gens - indécrottables tenants de théories du complot, fans jusqu'au-boutistes de DSK ou naïfs finis de la présomption d'innocence - qui se réjouiront de la conclusion de la cour, y voyant le triomphe de leur vision personnelle. Le grand public sera peut-être plus circonspect. J'ai pour ma part les plus grandes peines à croire que le verdict eut été identique si le médiatique accusé avait été encarté au Front National plutôt qu'au Parti Socialiste.

france,dsk,justice,socialismeLe procès DSK offre une nouvelle définition au proxénétisme. Il suffit apparemment de ne jamais prononcer le mot p... et ensuite on peut faire à peu près ce que l'on veut, évoquant au besoin du "libertinage". Nul doute que cette jurisprudence sera exploitée à fond par les professionnels du secteur. Le président Lemaire avait annoncé le 2 février que le tribunal de Lille ne ferait pas de morale mais du droit ; on eut préféré qu'il se livrât aussi, à l'occasion, à un peu de justice.

Rétrospectivement, le procès du Carlton de Lille donne un nouvel éclairage à l'agression et au viol au Sofitel de New York d'une modeste femme de chambre. Les adeptes d'un complot ourdi par Nicolas Sarkozy ou d'une machination orchestrée par la femme de ménage elle-même, Nafissatou Diallo, ne semblent plus très plausibles. Pareil pour l'affaire Tristane Banon. Quelqu'un clamera-t-il encore que l'agression sexuelle dont fut victime la jeune femme est pure invention?

Dominique Strauss-Kahn plaida à l'ouverture du procès qu'il répondrait de l'acte d'accusation de proxénétisme aggravé et pas de ses pratiques sexuelles "hors norme" ; difficile pourtant d'en faire abstraction. La presse en fit étalage jour après jour, révélant de façon crue les relations primitives que DSK entretenait avec la gent féminine. Entre un DSK vautré dans le stupre et une Najat Vallaud-Belkacem souhaitant abolir la prostitution, il aurait fallu organiser un petit débat.

Dominique Strauss-Kahn était l'incarnation du succès. Ses relations et ses prétendues compétences avaient conduit Nicolas Sarkozy à le nommer à la tête du FMI. Il était marié à une femme riche et célèbre. Il ne comptait que des amis. Il était le mieux placé, et de très loin, dans la course à l'investiture socialiste pour l'élection présidentielle de 2012.

L'image a depuis volé en éclat. Il trompait allègrement sa femme avec des prostituées. Doté d'un appétit sexuel aussi insatiable qu'incontrôlable, il tentait lourdement de coucher avec la moindre femme à son goût dont il pouvait croiser le chemin. Il participait à des orgies organisées pour lui par un cercle de connaissance souhaitant se faire bien voir lorsqu'il accèderait à la plus haute marche du pouvoir - une phrase bien longue pour parler de corruption. Il eut ce train de vie pendant des décennies.

DSK incarnait finalement mieux que personne l'hypocrisie de la gauche caviar: le riche qui méprise les riches et mène un train de vie de nabab. L'homme intègre qui ne respecte ni ses engagements conjugaux ni même ses partenaires sexuels. L'apôtre de l'égalité homme-femme qui considère ces dernières comme des objets et tenta plusieurs fois de les violer. Le haut fonctionnaire pétri d'intérêt général qui se laisse délibérément entretenir par un cercle de courtisans intéressés. Le voyou que chacun voyait déjà président.

Et, c'est encore le pire, tout le monde le savait. Les politiciens collègues de parti, et même l'opposition. Les journalistes. Les fonctionnaires du FMI qui organisèrent le voyage et accueillirent dans les locaux de l'institution une des prostituées favorites du maître de maison. La propre mère de Tristane Banon, une des innombrables victimes de l'ogre, qui conseilla à sa fille de ne pas porter plainte de peur de jeter une ombre sur sa propre carrière au sein du PS français.

Jusqu'à l'affaire du Sofitel DSK était considéré comme le meilleur candidat socialiste à l'élection présidentielle. Il fallut son arrestation soudaine par la police américaine pour mettre un terme abrupt à sa trajectoire politique, une prouesse dont la justice française fut éternellement incapable. N'y avait-il aucun lanceur d'alerte au PS, au gouvernement, au FMI, dans les rédactions de la presse? Personne, jamais?

DSK sortira libre du tribunal, mais pas victorieux. Sa carrière politique est terminée. Mais tous les complices qui l'ont couvert pendant ces années, ces journalistes obséquieux, ces collègues de parti si prompts à accuser autrui tout en gardant silence sur les errements de leurs camarades idéologiquement proches, cette justice si pusillanime... Tous ces gens restent en place et n'ont de comptes à rendre à personne.

15 février 2015

L'étrange et obsédante idée d'un Fonds Souverain Suisse

Faut-il un Fonds souverain en Suisse?

Exprimée dans les médias dès 2012, le sujet est régulièrement avancé puis retiré de la scène médiatique sans jamais s'éclipser complètement ; aurait-on l'impression d'un travail de fond destiné à préparer progressivement l'opinion qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Le concept serait "décoiffant", "prometteur", "fondé en termes économiques"... L'approche du fonds souverain serait parée de toutes les vertus, comme en témoigne un reportage de la RTS du 5 février.

Le problème du capital

fonds_suisse.jpgLes premiers fonds souverains furent créés dans les années 50. Conçus par des pays enrichi grâce à la manne pétrolière, ils incarnaient une vision visant à préserver la prospérité une fois les gisements épuisés. Les trois fonds les plus connus (et les plus dotés) correspondent à ce schéma: le fonds norvégien avec 826 milliards, le fonds d'Abu Dhabi avec 715 milliards, et enfin l'Arabie Saoudite et ses 700 milliards.

Comme il n'y avait guère d'industrie locale, l'argent fut donc investi dans des entreprises étrangères dans l'idée faire fructifier l'argent à long terme.

Pareil schéma aurait-il un sens en Suisse? Pas vraiment, vu qu'on n'a guère trouvé de pétrole sous le Cervin. La Suisse a pourtant une attractivité due à sa bonne santé financière relative, et la BNS a de fortes réserves en devises étrangères. Deux stratégies possibles pour constituer un capital. Mais les deux ont leurs défauts. Philippe Bachetta, professeur d'économie HEC Lausanne, descend ainsi en flammes l'idée d'une réutilisation des fonds de la BNS:

[Allouer au fonds les réserves en devises de la BNS est] une mauvaise idée parce que les réserves de la banque nationale ont comme contrepartie la base monétaire qui en fait est utilisée par la banque nationale pour gérer l'inflation, les taux d'intérêt... Donc si on met ces réserves dans un fonds on limite les opérations de la Banque Nationale Suisse.


Convaincu que la Suisse devrait se lancer dans l'aventure, le professeur penche plutôt pour l'idée d'un emprunt massif.

Tous les investisseurs internationaux aimeraient de la dette Suisse donc pourquoi ne pas en profiter. Elle peut augmenter sa dette contrairement à d'autres pays donc elle pourrait facilement augmenter sa dette de 10, 20% par rapport au PIB... La Suisse pourrait gagner économiquement avec une telle mesure.


Ah, la dette publique, il n'y a que ça de vrai, surtout en ce moment! Pourtant, la bonne réputation du pays tient précisément à la bonne tenue de ses comptes, à sa stabilité financière, à ses déficits maîtrisés. Le respect inspiré par le pays sur les marchés financier serait rapidement mis à mal si la Suisse ouvrait les vannes de l'endettement, quel que soit le noble prétexte invoqué, et il est douteux de penser que la spéculation sur les marchés financiers soit le plus justifiable entre tous...

Profiter de la bonne réputation helvétique pour emprunter à fond sur les marchés financiers et placer l'argent créerait en outre un paradoxe relevé par Christian Lüscher, vice-président du PLR :

Je crois pas que la Suisse devrait se transformer en une sorte de fonds de fonds, de hedge fund, ce n'est évidemment pas le rôle de la Confédération (...). Ça signifie qu'on est en train de vendre la Suisse comme une sorte de produit financier et ça une fois encore je ne crois pas du tout que ce soit le rôle de l'Etat de servir de produit financier pour des investisseurs ou même pour des spéculateurs.


Pourquoi M. Lüscher parle-t-il de "fonds de fonds"? L'explication a été coupée au montage par le journaliste. Mais on peut malgré tout la reconstruire car elle coule de source.

Imaginons que la Suisse lève des milliards en empruntant à des investisseurs sur les marchés - dans le but avoué de les réinvestir à travers un fonds. Mettez-vous une seconde à la place d'un de ces prêteurs. Quel intérêt aurait-il à confier l'argent? Pourquoi s'embarrasser à acheter de la dette publique suisse - fort cher qui plus est avec des taux d'intérêts nuls voire négatifs - pour que la Confédération place ensuite cet argent ailleurs pour générer du rendement?

Soit l'investisseur souhaite du rendement, et se chargera donc de placer l'argent lui-même, soit il souhaite la stabilité à tout prix, et ne va certainement pas prêter à la Confédération pour qu'elle spécule à sa place - sachant en plus qu'il ne verra pas la couleur d'éventuels bénéfices. Dans les deux cas la construction logique ne tient pas debout.

Ceux qui pensent que la Confédération peut emprunter sur les marchés financiers 10 ou 20% de son PIB au taux actuel pour spéculer au travers d'un fonds souverain se trompent.

Quand le PS se fait spéculateur

Bien que l'idée d'un fonds souverain fasse saliver nombre d'intellectuels, la plus sérieuse hypothèse d'une concrétisation politique vient des rangs du PS où le projet fait partie des possibilités que le parti envisage dans son programme de "lutte contre le franc fort".

On peut légitimement s'interroger sur le sens d'une telle proposition venu d'un parti qui fait profession de haïr la bourse en général et les spéculateurs en particulier!

La première explication a trait à l'administration du fonds. Qui dit fonds d'investissement manipulant des milliards dit pléthore de nouveaux postes de hauts fonctionnaires à la clé, autant de grands directeurs et autres membres d'autorités de surveillance grassement payés pour administrer l'énorme paquebot dans les moindres détails. Avant même de placer le premier franc le fonds souverain coûtera une fortune, et gagez bien que les postes en question - avec un contrôle démocratique que l'on imagine ténu - seront destinés en priorité à des gens qui se sont personnellement investis dans la création du fonds, par exemple des membres du groupe politique qui l'a défendu le plus ardemment devant le Parlement.

La seconde tient à l'objectif du fonds - lutter contre le franc fort. Comme il est impossible que cet objectif soit atteint en faisant fructifier le capital du fonds souverain - ce qui renforcerait la santé financière de la Confédération et donc le franc - l'objectif officiel du fonds imaginé par les socialiste est de perdre de l'argent! On touche au sublime:  rarement on aura vu un objectif antiéconomique des socialistes exprimé avec autant de franchise. Ajoutons que cette seconde mission du fonds pourra être pleinement atteinte en respectant le premier objectif, qui est de trouver des sièges confortables et grassement payés à toute une nomenklatura de politiciens sur le retour.

L'impossible rentabilité

Même en imaginant que le fonds soit administré dans le but de récolter de l'argent, l'objectif sera difficile à atteindre. Pour juger de la qualité des dirigeants, nous avons un élément de comparaison: les caisses de pension publiques. Citant des chiffres de 2013:

Malgré la bonne tenue des marchés financiers et les nouvelles exigences légales, la situation des caisses de pension publiques peine à s’améliorer. (...) Les trois quarts (73% exactement) des caisses publiques présentent un découvert à fin 2012. Avec un taux technique de 3% et une capitalisation complète (taux de couverture de 100%), le trou financier des caisses cantonales se monte à 30 milliards de francs à fin 2012. (...) [Il] manque 174 000 francs par assuré à Genève, 127 000 francs en moyenne dans les caisses publiques romandes (Genève, Vaud, Valais, Fribourg, Jura, Valais).


Pense-t-on vraiment que les critères de placement d'un fonds souverain suisse seront plus "souples" que ceux qui régissent une caisse de pension? Mais même si c'est le cas, la situation du fonds sera rapidement rendue impossible par un corset de réglementations picrocholines, comme à chaque fois que l'Etat se retrouve dans le rôle de gestionnaire.

Sachant que la vocation du fonds est d'investir à l'étranger, combien de temps faudra-t-il avant que ne fleurissent les initiatives parlementaires pour demander à ce que le fonds investisse en priorité dans des entreprises "vertes", dans des labels "durables", ou dans des régions du monde frappées par quelque catastrophe naturelle pour favoriser leur reprise économique? De tels objectifs sont parfaitement défendables et même louables, ils n'ont juste rien à voir avec la - difficile - quête de rentabilité.

Si  la Suisse veut investir des milliards de francs suisses pour le long terme, elle ne pourra peut-être pas se contenter de cultivateurs de cacao bio éco-conscients tirant leur électricité de panneaux solaires et enveloppant leur maigre récolte dans des cartons en papier recyclé lui-même issu de bois certifié FSC...

Et si la rentabilité, la vraie, passe par des investissements dans l'armement? Le pétrole? L'énergie nucléaire? Les casinos? Un pays en délicatesse avec le G20? La classe politique tolèrera-t-elle que le fonds contrevienne aux objectifs électoralistes dispensés dans les programmes des partis? Poser la question, c'est y répondre. L'éventuelle rentabilité s'éloignera d'autant.

Un fonds qui, ironiquement, existe déjà

Selon ses statuts, la BNS a le droit de disposer de 15% de son bilan sous forme d'actions. Autrement dit, spéculer librement en bourse. Elle ne s'en prive pas.

15% peuvent peut-être sembler une proportion dérisoire, mais il faut se remémorer l'extraordinaire inflation du bilan de la BNS ces dernières années, laquelle s'est encore accélérée avec l'aventure du taux plancher contre l'euro. Au final, 15% du bilan de la BNS de 2015 correspondent à un montant en franc suisse équivalent à l'intégralité du bilan de l'institution jusqu'en 2008!

La BNS a donc placé énormément d'argent sous forme d'actions. Pour quels effets? Nous n'en savons rien, confidentialité des placements oblige, mais rappelons que la BNS représente un peu la crème de la crème à la fois des hauts fonctionnaires financiers et des banquiers internationaux - une élite dont le précédent directeur Philipp Hildebrand dut honteusement démissionner suite à une minable affaire de spéculation sur la monnaie. Une élite dont le directeur actuel Thomas Jordan explique sans honte que l'abandon surprise du taux plancher était la chose à faire. Une élite qui fit perdre en une journée 30 milliards aux caisses de pension du pays et des dizaines de milliards de francs suisses en pertes comptables... Une sacrée équipe en effet.

On ne voit pas très bien par quel miracle les gestionnaires d'un fonds souverain seraient "encore plus compétents", si on ose dire, sachant qu'en plus ils auraient davantage les mains liées dans leurs choix de placements.

L'existence d'un fonds souverain helvétique proprement dit ne diffèrerait pas vraiment de ce que la BNS a pu faire jusqu'ici. Le montant pourrait changer et, bien sûr, il y aurait un transfert crucial des centres de décision entre le directoire de la BNS et celui de la nouvelle entité restant à définir, mais sur le principe peu de choses changeraient.

Créez ce fonds que je ne saurais voir

Malgré toutes les raisons opposées au fonds décrites ci-dessus, l'idée d'un fonds souverain helvétique est bien trop fréquemment présentée à l'opinion pour que ce soit une simple lubie. La création du fonds est probablement déjà en marche dans les cercles du pouvoir, même si certains détails quant à ses modalités restent probablement à éclaircir.

Nous l'avons vu, les socialistes sont pour, et ils donnent le la plus souvent qu'à leur tour en matière de décision gouvernementale, non seulement à cause de leurs sièges au Conseil Fédéral mais aussi parce que, médias aidant, ils sont toujours présentés sous un jour des plus respectables auprès de l'opinion et du reste de la classe politique.

Sans surprise, les professeurs, experts et autres individus qui ont rarement travaillé un jour de leur vie dans l'économie privée sont en sa faveur. Mais les derniers avocats du fonds sont rien de moins que certains banquiers privés de la place:

En 2012 déjà, l’idée d’un fonds souverain avait fait son chemin dans les milieux financiers. Pour Renaud de Planta, associé de Pictet, et Zeno Staub, directeur général de Vontobel, une «part importante des réserves de changes doit être investie à long terme dans des placements mieux diversifiés, moins exposés à l’inflation ou aux risques de défaillance d’emprunteurs souverains», écrivaient-ils.


Se voyant déjà nommés gardiens du temple en raison de leur expérience professionnelle, on imagine à quel point ils peuvent saliver devant quelques dizaines de milliards supplémentaires de fortune sous gestion! L'idée de dégonfler l'abominable bilan de la BNS ne leur traverse jamais l'esprit.

L'alliance entre la gauche, les médias et les grandes banques privées semble s'articuler en coulisses pour bientôt donner naissance à un fonds souverain ; seuls s'y opposeront sans doute, curieusement, la BNS, au nom de la défense de son pré carré, et au nom de la non-ingérence de l'Etat l'UDC et une partie du PLR.

Quant au peuple suisse, perdu au milieu de tous ces experts décrétant doctement ce qui est bon pour le pays, aura-t-il seulement son mot à dire?

07 février 2015

Divorce à la grecque

En s'asseyant à la même table que son homologue allemand Wolfgang Schäuble, le ministre grec des finances Yanis Varoufakis pensait peut-être qu'il parviendrait à infléchir la position de l'inflexible Allemagne. Il n'en a rien été. Jeudi, au lendemain de la décision de la BCE de couper une partie des vivres aux banques grecques, les positions semblaient irréconciliables.

Elles le sont.

L'évolution dramatique de la situation entre la Grèce et ses créanciers ne vient pas d'une évolution de la situation sur le terrain ou d'une modification des positions tenues par les uns et les autres, mais simplement du cheminement progressif de cette compréhension au sein des élites européennes. Il est loin le temps où M. Tsipras se faisait accueillir entre deux éclats de rire et le cadeau d'une cravate.

Par la voix du chef néerlandais de l'Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem, le raidissement est donc soudain:

"La Grèce doit se plier à une extension du programme de sauvetage le 16 février au plus tard pour garder le soutien financier de la zone euro."


Voilà un langage extrêmement clair qui tranche avec les circonvolutions diplomatiques habituelles. L'objectif de la tournée européenne du nouveau chef de gouvernement et de son ministre des finances était de convaincre les Européens de renégocier la dette de 300 milliards d'euros et de laisser Athènes en finir avec la rigueur qui bride la croissance. C'est un échec.

Que se passe-t-il lorsqu'une force irrésistible rencontre un objet inamovible, lorsque les engagements financiers affrontent la démocratie? Nous avons encore une fois un aperçu de ce vieux paradoxe. D'un côté, l'inflexible Union Européenne, de l'autre Alexis Tsipras et son équipe. La renégociation de la dette grecque était le point central de la campagne électorale de ces derniers ; les élites européennes pensaient peut-être qu'il serait possible de l'amadouer - ce ne serait pas la première fois qu'un politicien revient sur ses promesses - mais ils déchantent et s'en irritent progressivement.

L'étrange force de caractère qui semble animer le nouveau gouvernement grec tient à une raison bien simple: la Grèce est en faillite. Elle l'est depuis des années, depuis le début de la crise financière. Toutes ce temps perdu, tous ces plans successifs n'ont jamais été qu'une façon de maintenir les apparences. Les "plans d'aide" se succèdent en Grèce avec leur lot d'exigences absurdes destinées à sauver non pas la Grèce, mais ses créanciers.

En bon marxiste M. Tsipras envisageait peut-être une décote de 50% de la dette grecque, histoire de la rendre supportable tout en recommençant à emprunter, mais il réalise sans doute que cette perspective était finalement très naïve. Et si ses propositions iconoclastes de dette perpétuelle (on ne paye que les intérêts, pas le principal) ou d'obligations indexées sur la croissance avaient le mérite de la créativité, elles avaient le défaut de devoir être volontairement acceptées par les créanciers. Or, il se heurte à un mur.

Car en face, la situation est tout aussi inextricable. 90% de "l'aide" versée à la Grèce servait avant tout à servir la Troïka, non par méchanceté mais pour de simples raisons de survie. Un vrai défaut - avec colère et claquements de portes - aurait des conséquences inimaginables sur le reste de la zone euro comme l'illustre la structure de la dette grecque ci-dessous:

structure_dette_grecque.png
Dette grecque, exposition directe et indirecte de la France et de l'Allemagne

En 2010, l'effacement de 100 milliards d'euros (!) de dette grecque par les dirigeants de l'Union Européennes avait été d'autant plus facile qu'il s'agissait de l'argent des autres. Grands seigneurs, ils avaient décidé de faire payer les banques. En avalant l'amère pilule, elles eurent au moins la satisfaction d'échanger leurs dettes grecques pourries contre des papiers de meilleure qualité, de la dette française ou allemande. Ces deux pays se substituèrent aux banques pour le solde. Comme cela ne suffisait pas, la manœuvre se poursuivit sur plusieurs plans: intervention du FMI, assemblages financiers complexes comme le Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) où des "effets de levier" permettaient, avec des garanties d'Etats solvables, de lever des sommes encore plus importantes sur les marchés financiers... Tout cela pour prêter à nouveau à la Grèce, et en fin de compte se rembourser soi-même.

Aussi, lorsque Wolfgang Schäuble joue aux père-la-rigueur, il n'a pas plus le choix que M. Tsipras. Il ne peut rien lâcher simplement parce qu'il n'en a pas les moyens.

Le FMI se définit comme un créancier "super-prioritaire". Lorsqu'il prête, il doit recevoir en premier le moindre centime à récupérer. Il ne prête qu'avec cette garantie et n'a jamais été pris en défaut de toute son existence - un record qui risque bien de tomber. La BCE ne peut pas accepter un effacement de dettes, ses statuts le lui interdisent. Les "fonds privés" et autres "divers" sont sans doute des acteurs plus malléables, comme les banques grecques, mais les saigner à blanc les enverra probablement à la banqueroute à leur tour, avec des effets bien négatifs sur une économie hellénique moribonde. Dernier clou dans le cercueil, le montant serait bien trop faible pour changer quoi que ce soit.

Restent les autres pays de la zone euro...

La conclusion, limpide, est de la trame dont on fait les tragédies: la dette grecque est totalement ingérable. La répudier entièrement enverra dans les profondeurs les comptes de nombreux autres pays européens. Pour la France, par exemple, l'addition se monterait non seulement aux 11 milliards d'euros d'exposition directe mais aussi à hauteur des 31 milliards d'euros fournis au travers des "garanties" apportées dans le cadre du FESF. Elle devrait également provisionner des pertes en tant qu'actionnaire au FMI... Pour l'Allemagne, les sommes en jeu sont encore pire.

Si d'autres pays de la zone euro semblent mieux lotis, il ne faut pas oublier qu'ils sont dans une situation financière des plus fragiles. Notons par exemple que certains pays aidés par le FESF car en difficulté, comme l'Italie, l'Espagne ou le Portugal, ont eux-mêmes contribué à la formation du FESF en apportant des "garanties"! Des pays surendettés créent un fonds destiné à les sauver en levant des emprunts sur les marchés? Ce château de cartes financier ridicule va s'effondrer et c'est mérité, au nom de tout ce qu'il reste de logique en ce bas-monde.

Qu'est-ce qui nous attend? La politique du poing sur la table, un contrôle des capitaux en Grèce, des faillites bancaires, des taux d'intérêt qui s'envolent, des notes qui s'enfoncent... Et un camp qui cède, forcément, dans le bruit et les fracas.

En ouverture de l'année 2015 je supposais que la zone euro ne finirait pas l'année sous sa forme actuelle. Désormais, on peut même se demander si elle tiendra jusqu'au printemps.

04 février 2015

L'UMP fait naufrage dans le Doubs

Au vu de l'actualité, vous auriez pu penser que l'activité médiatique hexagonale se tournerait vers Boko Haram et ses massacres, la guerre en Ukraine ou, s'il faut vraiment parler d'actualité intérieure, les cellules djihadistes régulièrement découvertes ici et là ou l'exposition du contribuable français à cette dette grecque que le nouveau gouvernement local souhaite "effacer".

Que nenni. A la place, l'actualité semble exclusivement se ramener à deux sujets: un procès en proxénétisme aggravé où Dominique Strauss-Kahn se retrouve sur le banc des accusés - mais on évitera soigneusement d'évoquer les mécanismes de corruption sous-jacents - et la primaire législative dans le Doubs pour trouver un remplaçant au socialiste Michel Sapin, appelé à servir dans les plus hautes sphères de l'Union Européenne.

Et encore! Le second sujet ne semble qu'une vaine excuse pour guetter les querelles au milieu d'une UMP éliminée dès le premier tour. Les ténors appelleront-ils à voter pour le PS? A s'abstenir? A poursuivre dans le "ni-ni" prôné en son temps par Nicolas Sarkozy?

france,ump,nicolas sarkozy,marine le penEn bonne politicienne engagée dans le mauvais parti, Nathalie Kosciusko-Morizet appelle à voter à gauche. L'ancien premier ministre François Fillon lance quant à lui un "pas de complaisance avec le FN, pas d'indulgence avec le PS" ambigu devant le groupe UMP à l'Assemblée. Faut-il donc s'abstenir? Non, puisque le président du groupe UMP de l'Assemblée nationale Christian Jacob se prononce, lui, pour un vote blanc. Après une attente soigneusement orchestrée, Alain Juppé invite quant à lui à "faire barrage" au Front National, donc de voter pour ces socialistes qui lui sont finalement si sympathiques. Et Nicolas Sarkozy, capitaine du Radeau de la Méduse, de réclamer une réunion du bureau politique de l'UMP dont on se demande bien quel pourra être l'effet vu qu'elle a lieu après que chacun ait dit ce qu'il avait à dire...

La question du second tour n'est pas anodine puisque le cas de figure est inédit. Les précédentes élections partielles avaient vu l'élimination de la gauche au premier tour, laissant au second l'UMP face au Front National. L'électeur socialiste moyen avait donc deux choix: soit se déplacer pour élire l'UMP et donc opter pour le "moindre mal" en présentant cela comme un devoir civique, soit rester chez lui à savourer un thé chaud. Ici, l'UMP se retrouve tiraillée entre deux rivaux: l'ancien à gauche, le nouveau à droite. Entre le PS et le FN, quel dilemme!

L'élimination de l'UMP au premier tour montre à quel point le PS a effectivement repris du poil de la bête - en particulier depuis les attentats du 7 janvier et la récupération politique le dimanche même par François Hollande lors de la marche "je suis Charlie". L'opération fut si réussie que Manuel Valls, en campagne dans le Doubs, présente désormais carrément cette manifestation comme un rassemblement historique de la gauche:

"Mobilisez-vous! Soyez fiers de cette France du 11 janvier, qui s'est retrouvée et que nous chérissons. Soyez fiers de cette gauche que nous incarnons, de cette gauche qui affronte le réel avec la force de son idéal", a lancé le Premier ministre devant une assistance d'un millier de personnes.


Vous vous sentiez Charlie en janvier? Vous aviez peut-être battu le pavé parisien pour exprimer votre rejet du terrorisme islamique, votre foi dans la société française ou la liberté d'expression? Félicitations. Vous êtes désormais socialiste honoris causa - nous ne sommes plus à une contradiction près.

Consternant spectacle d'une classe politique et d'une classe médiatique vivant complètement en dehors de la réalité - jusque dans les consignes de vote qu'elle croit donner. Saluons le collectif de droite Sens Commun de rappeler l'absurdité du mépris des choix électoraux:

La question à se poser est pourtant simple: que reste-t-il de la démocratie quand certains s'arrogent le droit de qualifier un vote de bon et l'autre de mauvais? (...) La République n'est pas un monopole: en la récupérant à son seul profit, la gauche dite «républicaine» la vide par là même de son sens. Une fois de plus, elle se juge habilitée à exclure du débat démocratique des millions de Français. Mais si elle n'aime pas un certain type d'électeurs, c'est qu'elle n'aime qu'une partie de la France et qu'elle est donc incapable de rassembler notre pays. Et si elle estime que plusieurs millions de Français ne savent pas voter, pourquoi maintenir la démocratie plus longtemps?


Pas un média en revanche pour relever la sortie du candidat UMP vaincu Charles Demouge: "ce sont les bons petits blonds qui m'emmerdent", lança-t-il en tentant visiblement de courtiser l'électorat immigré. Peine perdue. Quant à la mobilisation citoyenne et les plaintes des associations contre cette saillie indigne, on les cherche encore ; mais il est vrai que le racisme anti-blanc est pardonnable et pardonné en France.

Combien d'électeurs ont été rebutés par ces propos consternants? On ne le saura pas puisque, outre l’omerta médiatique, les grands pontes de l'UMP n'ont visiblement pas choisi de remettre en cause la qualité de leur candidat. C'est une faute.

Le deuxième aspect de cette élection partielle concerne la France entière. Après la défection de Jean-Pierre Maggi vers le groupe des radicaux de gauche plus tôt dans l'année, le siège de député du Doubs remet encore davantage en question la majorité du PS sur l'Assemblée Nationale. Autrement dit, l'affaire ne porte pas seulement sur le remplaçant d'un ex-ministre mais bien sur la continuité de l'exercice du pouvoir par le PS.

La chute progressive d'un parti disposant à lui seul du pouvoir de décision législatif reste un symbole fort. Dans ce contexte, l'existence d'un troisième député du Front National est anecdotique ; il est effarant de constater que le sujet peut à ce point obséder l'état-major de l'UMP et livrer des résultats aussi curieux. L'UMP est terrorisée par le FN, c'est un fait, mais il faut livrer bataille intelligemment. Le destin du combat entre les deux partis ne se joue pas dans le Doubs.

Le vote blanc finalement préconisé est un prétexte. En refusant aux électeurs du Doubs le droit d'élire un candidat du Front National, l'UMP montre qu'elle se complaît dans la dualité "UMPS" si souvent dénoncée par Marine Le Pen. Elle sert directement les intérêts des socialistes et de François Hollande. Renonçant de facto à son rôle d'opposition, ses consignes de vote confuses ne font finalement que la démonstration de son inutilité et préparent donc, à terme, son effondrement.