28 août 2017

France: la rentrée sociale sera chaude

Le mois de septembre se profile et avec lui, en France, de nombreuses protestations prévues contre la réforme du Droit du travail. Entre une première manifestation d'ampleur prévue le 12 septembre et une seconde le 23 lancée par la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, il est probable que d'autres journées de mobilisation aient lieu au cours du mois, paralysant le pays pendant une bonne partie de la rentrée. Emmanuel Macron, dont la popularité est en chute brutale, affrontera la première épreuve de force de son quinquennat.

france,réforme,droit du travailLa réforme du Code du Travail était un des objectifs de campagne du Président Macron, affirmant qu'elle était tellement nécessaire qu'il utiliserait l'article 49-3, coupant court aux débats de l'Assemblée pour parvenir à ses fins. Au vu de la domination acquise depuis par le mouvement En Marche sur le Palais Bourbon, cette étape ne sera peut-être pas utile ; mais le Président resta longtemps flou sur ce que la réforme devrait précisément contenir. Aujourd'hui, elle est à bout touchant. Les versions définitives des projets d'ordonnances doivent être rendues publiques le 31 août, l'adoption étant agendée pour un Conseil des ministres prévu le 20 septembre.

La gestation fut longue pour en arriver là. Suite à un premier projet de loi déposé le 28 juin, le gouvernement lança pendant l'été un cycle de concertation avec les syndicats et d'autres acteurs du monde du travail, une procédure longue et inédite en France et qui permit d'entendre les objectifs recherchés par chacun. Les interlocuteurs invités apprécièrent le principe de ces rencontres, mais s'avouèrent dubitatifs face à des politiciens apparemment prêts à l'écoute, mais peu enclins à dire ce qu'ils feraient de leurs revendications.

Au bout du compte, les organisations syndicales n'ont eu le droit que de consulter 30 pages sur les 150 du projet et seulement de prendre des notes - ni copies, ni photos. L'incertitude subsiste sur les points les plus controversés de la réforme: la représentation syndicale dans les petites entreprises, conditions de licenciement, accords de branche... Aujourd'hui les détails filtrent encore au compte-goutte. Le grand oral de présentation aura lieu jeudi, donnant le coup d'envoi de la rentrée sociale. Le match aura lieu dans la rue.

Entre des syndicats programmant un conflit sur un texte pas encore connu et un gouvernement gardant le secret sur ses propres projets de loi, la réforme du droit du travail est déjà symptomatique du manque de sincérité au sein des élites françaises. La transparence est un mirage, et la concertation de la poudre aux yeux. Cela partait d'une bonne intention mais un processus de décision réellement basé sur le dialogue et le respect des minorités se bâtit sur des décennies, il suffit de le voir à l’œuvre en Suisse.

Le besoin est pourtant bien réel. La France est sclérosée par un Code du travail volumineux, engoncé dans la vieille perception marxiste de relations forcément guerrières entre le patronat et les salariés. Les indemnités de licenciement abusif accordées par les tribunaux des prud'hommes sur les motifs les plus dérisoires peuvent mener une PME à la faillite. La rigidité est partout, dans la durée légale de travail, le taux d'activité, la rémunération, le travail le dimanche ou la prétendue représentativité syndicale, inscrite dans la loi pour que les centrales historiques soient incontournables. Le découpage arbitraire entre contrats à durée déterminée ou non a entraîné d'innombrables dérives, des employés enchaînant les contrats précaires à de jeunes diplômés alignant des stages sans en voir le bout.

Il est possible que la réforme impulsée par M. Macron améliore la situation de l'emploi en France, mais elle ne suffira évidemment pas à instaurer le plein emploi, tout juste une timide embellie. Car la rigidité du travail français n'est qu'une facette du problème, peut-être la plus aisée à résoudre sur le papier, mais de loin pas la seule. Le coût du travail est lui aussi en cause et pèse bien davantage. Le Jour de libération fiscale, le jour rapporté sur une année où les salariés arrêtent de travailler pour payer leurs impôts pour enfin récolter de l'argent pour eux-mêmes, ne survient pas avant le 29 juillet en France. La date se dégrade petit à petit depuis plusieurs années. Cela n'a rien de surprenant, la France étant un des pays les plus dépensiers de l'OCDE. Il faut bien que l'argent entretenant les vastes ambitions de l'État vienne de quelque part.

De fait, croire que la libéralisation du Code du Travail (théorique à l'heure qu'il est) puisse à elle seule résoudre les problèmes de compétitivité de la France est parfaitement illusoire. La compétitivité viendra en premier lieu d'une véritable baisse de la fiscalité pesant sur le travail, elle-même ne pouvant avoir lieu qu'avec une réduction du périmètre de l'État et de son train de vie. Autant dire que ce n'est pas pour demain - sans compter qu'il restera encore à gérer la colossale dette publique française, héritage cumulé de décennies d'incurie politique.

De leur côté, les syndicats ne se battent pas davantage pour l'emploi - ils se battent pour leur propre survie et rien d'autre. La représentativité syndicale est vide de sens depuis des lustres ; un petit graphique du taux de syndicalisation en Europe permet de voir ce qu'il en est.

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(cliquez pour agrandir)

L'approche volontiers brutale, jusqu'au-boutiste, rétrograde et incompatible avec la bonne marche de l'entreprise adoptée par la plupart des syndicats français (mais pas tous!) ne séduit plus guère ceux qu'ils prétendent défendre. Avec 7,7% de salariés inscrits, la France est un des pays les moins syndiqués d'Europe. Et si on extrait des chiffres le secteur public où les syndicats font un peu meilleure figure mais qui n'est guère concerné par la réforme du droit du travail, le pourcentage serait encore pire.

Malgré leur poids historique et l'importance que les médias leur accordent continuellement, les syndicats français ne représentent plus qu'eux-mêmes. Si la réforme Macron passe et instaure les accords de gré à gré entre employeurs et salariés, ils disparaîtront. Cette perspective ne va pas contribuer à les modérer. L'automne pourrait être un baroud d'honneur.

La rentrée sociale sera donc agitée pour Édouard Philippe et son équipe, et au-dessus d'eux le Président Macron. Tout est réuni pour une belle épreuve de force dans la rue comme la France en donne régulièrement le spectacle. L'objectif est au moins autant de réagir sur la réforme du Code du travail que de voir de quel bois est fait le nouveau quinquennat ; car cette réforme ne sera assurément pas la dernière. Les marchands de banderoles peuvent se frotter les mains.

23 août 2017

La fin de la Présidence Trump ?

Les prétendus liens avec la Russie, les accusations d'interférence avec la justice ou les glapissements hystériques en faveur d'un impeachment n'auront finalement servi à rien: la présidence Trump vient peut-être être de se terminer de façon tout à fait fortuite un beau jour du mois d'août, avec la démission de Steve Bannon. Mais comme il s'agit de Trump, le point d'interrogation reste de rigueur!

Steve Bannon

usa,breitbart,steve bannon,donad trump,manoeuvres politiquesSteve Bannon apparut sur les écrans radars des médias du Vieux Continent à la fin de l'été 2016, lorsqu'il fut promu stratège de la dernière ligne droite de la campagne du candidat Trump. Parfait inconnu en Europe, il jouissait d'une certaine notoriété aux États-Unis en étant aux commandes du site Breitbart News, co-fondé par Andrews Breitbart  et lui-même en 2007 et dont il reprit la conduite deux ans après la mort de son associé.

Le public américain ayant terminé sa migration médiatique vers les sites d'information en ligne, l'alignement visible du site Breitbart en faveur de la campagne de Trump eut une influence réelle sur l'opinion. Steve Bannon gagna ses galons auprès de Donald Trump - et devint après la victoire un proche conseiller politique du Président. Pro-Israélien convaincu, contempteur virulent des élites de Washington et de la globalisation, on raconte qu'il serait l'auteur de larges portions du discours d'investiture de Donald Trump, dont le ton trancha de façon singulière avec ceux délivrés par les présidents précédents.

Pourtant, les tensions entre les deux hommes ne mirent guère de temps à apparaître. Dès les premiers jours de la Présidence, Bannon déclara qu'il avait eu un rôle absolument essentiel dans la victoire de Trump ; celui-ci "recadra" son conseiller dans un tweet en affirmant qu'il ne devait sa victoire qu'à lui-même, ayant eu l'habileté de faire campagne dans les bons états comme ceux de la Rust Belt. Ces terres traditionnellement dévolues aux Démocrates furent délaissées par Hillary Clinton au cours de sa campagne, car considérées comme acquises.

Dans cette brève querelle d'ego, chacun avait partiellement raison: Donald Trump eut l'intelligence stratégique d'employer son temps de façon à remporter des états inattendus, mais les diatribes anti-establishment et contre la mondialisation économique concoctées par Bannon firent mouche auprès des électeurs.

Le Figaro revint sur certaines divergences plus récentes:

Les attaques ad hominem contre Mc Master [conseiller à la sécurité nationale], orchestrées par Bannon via le puissant site web anti-élites Breitbart, avaient irrité le président. L'interview accordée par Bannon au journal American Prospect - dans laquelle il tourne en dérision la politique présidentielle vis-à-vis de la Corée du Nord, jugeant qu'envisager une option militaire est totalement irréaliste vu le risque de millions de morts côté sud-coréen - est apparue comme une claque au président lui-même. Ce dernier coup d'éclat semble avoir été la goutte qui a fait déborder le vase présidentiel.


C'est pour cela que selon des sources à la Maison Blanche la démission de Bannon aurait été entérinée depuis début août, bien avant son annonce officielle. La récente polémique sur les événements de Charlottesville, où Bannon renvoya dos à dos les suprémacistes blancs et les extrémistes de gauche, n'aurait eu aucune incidence.

Divorce idéologique et combat en coulisses

En annonçant son départ Bannon annonça dans une interview à Bloomberg News qu'il ne renoncerait pas à ses combats: "Je quitte la Maison-Blanche et je pars au combat pour Trump et contre ses opposants - au Capitole, dans les médias et dans le monde des affaires." Cette déclaration fut suivie d'une interview auprès de Weekly Standards où le ton changea rapidement: "La présidence Trump pour laquelle nous nous sommes battus est terminée. Nous avons toujours un énorme mouvement et nous ferons quelque chose de cette présidence Trump. Mais ce sera autre chose."

Ces citations doivent se comprendre vis-à-vis de la campagne électorale de 2016 où le candidat Trump fit de nombreuses promesses de campagne qui tardent à se concrétiser, et ne le seront probablement pas.

Lorsque Trump battit campagne dans un marathon incroyable à travers des dizaines d'États, le public chantait "Build the wall" "Lock her up" ou "Drain the Swamp" - "Construisez le Mur", "Enfermez-la" et "Drainez le marais", trois références essentielles de la vague populaire qui porta Trump au pouvoir. Le Mur faisait évidemment référence à la frontière américano-mexicaine ; l'enfermement, à toutes les affaires de corruption dans lesquelles trempe Hillary Clinton (et de nombreux responsables démocrates) mais dont l'influence dans l'administration les préserve aujourd'hui encore de toute enquête sérieuse ; et le "Marais", à Washington et ses élites coupées du peuple et vivant grassement de l'argent public.

Trump est un ovni politique dont le mérite est d'avoir redonné espoir à des millions d'Américains décidés à bousculer l'échiquier, mais rien n'indiquerait avec certitude qu'il le ferait. Aujourd'hui l'espoir est contrarié.

En réalité, comme d'autres membres de l'administration avant lui, Bannon est victime d'une guerre silencieuse au sein de l'Administration Trump. Cette guerre compte d'innombrables partisans: l'opposition de gauche, les médias, les bureaucrates mais aussi les Républicains historiques qui n'ont jamais digéré l'élection du tribun blond choisi contre l'avis des pontes du parti. L'opposition à Trump dépasse de loin celle que rencontrerait un Président républicain classique à sa place. Sur certains sujets controversés comme le Réchauffement climatique d'origine humaine, les partisans d'une ligne conformiste sont dans sa propre famille, comme sa fille Ivanka et son gendre Jared Kuchner (d'ailleurs proche des Démocrates). Difficile pour quelqu'un, même Président, même Donald Trump, de désavouer sa propre famille.

À défaut de réussir à chasser Trump du pouvoir à grand coup de "complot russe" tiré par les cheveux, l'alternative est de vider la révolution Trump de toute substance. Le départ de Steve Bannon de la Maison Blanche est une étape importante pour y parvenir.

Depuis le départ du journaliste la crinière poivre et sel et au teint rouge, Trump n'hésite pas à couvrir son ex-conseiller d'éloges, expliquant par exemple dans un Tweet que "Steve Bannon sera une nouvelle voix solide et intelligente à Breitbart News... peut-être mieux que jamais auparavant." Steve Bannon se voit aussi à nouveau entièrement libre de ses paroles... Et de ses critiques.

La situation est donc délicate ; pour Trump, le chemin de moindre résistance passe évidemment par une "normalisation" de sa présidence, c'est-à-dire abandonner ou diluer la plupart de ses réformes pour le plus grand bonheur des élites installées. Cela rendra peut-être les trois ans qui viennent plus confortables, mais à peine: l'hostilité généralisée contre Trump ne diminuera évidemment pas d'un pouce, quelles que soient ses concessions ; et si même un site comme Breitbart se retourne contre lui, ses chances de réélections sont quasiment réduites à zéro. L'autre chemin est celui du combat contre les élites de Washington et le fameux complexe militaro-industriel, mais le départ de Bannon et les récentes déclarations belliqueuses du Président ne vont clairement pas dans cette direction.

Le départ de Steve Bannon est-elle une manœuvre destinée à induire ses ennemis en erreur, ou la marque d'une réelle inflexion de stratégie? Il faudra suivre ces prochaines semaines d'éventuels changements de trajectoire de la Maison Blanche sur de nombreux dossiers comme la Corée du Nord, l'Iran ou la Chine ; ou sur le plan intérieur, la réforme de l'Obamacare, la construction du Mur ou l'éventuel réveil de la justice américaine sur les innombrables affaires pesant sur le camp démocrate, pour tirer une conclusion.

Mais comme le dit un commentateur républicain: "L'élection de Donald Trump a atteint deux objectifs principaux, empêcher une présidence Clinton et nommer un juge conservateur à la Cour Suprême. Tout ce qu'il fait de plus pendant ces quatre ans, c'est juste du bonus." On peut donc dire que le mandat de Trump a déjà porté quelques fruits. Bien sûr, beaucoup d'Américains espéraient et espèrent encore davantage.

18 août 2017

Uber et l'argent d'Uber

Pour votre serviteur, la rentrée politique eut lieu hier soir à Lausanne avec les "Assises des Taxis" dans la salle du Conseil Communal de la ville, réservée pour l'occasion.

hotel_de_ville_Lausanne.jpgCette réunion, relayée auprès de la Commission Intercommunale du Service des Taxis à l'initiative du socialiste Benoît Gaillard, visait à rassembler dans un même lieu différents acteurs cantonaux de la mobilité et à entendre leurs commentaires et point de vue sur l'avant-projet de loi cantonale sur le sujet.

Les taxis de la région lausannoise sont en effervescence depuis plusieurs années ; la faute à l'arrivée d'Uber évidemment, qui bouleverse les codes, les usages et les prorogatives d'une profession autrefois protégée par des barrières à l'entrée. L'économie de pénurie volontaire d'autrefois est balayée par l'émergence de l'économie de partage et de la flexibilité des chauffeurs improvisés ; elle laisse sur le carreau tous les chauffeurs de taxis professionnels, qui patientaient souvent des années avant d'obtenir leur plaque officielle et se soumettaient à toutes les réglementations picrocholines et quasiment vexatoires liées au transport professionnel de personnes.

Un an après la mise en place de mesures controversées à Genève, le succès continu d'Uber montre que le changement est clairement au bénéfice du consommateur. La plateforme permet de mettre en rapport des chauffeurs occasionnels ou professionnels et fait respecter la qualité du service à travers un système de notation ; il est aussi possible de connaître le prix de la course avant de commander le véhicule. Mais tout n'est pas rose non plus car la maraude augmente la circulation générale et la pression sur les places de parc publiques - un intervenant mentionna le chiffre estimatif de 500 véhicules dans la région lausannoise. Les taxes liées à l'activité économique (comme les cotisations AVS) sont laissées à la responsabilité des chauffeurs ; des contrôles effectués dans la région lausannoise rapportèrent qu'un certain nombre d'entre eux étaient par ailleurs inscrits à l'aide sociale, cumulant l'assistance publique avec des revenus au noir.

Les taxis ne sont pas complètement désarmés, même s'ils oublient souvent de rappeler leurs propres avantages. Ils bénéficient d'une solide assise historique, de zones de stationnement réservées dans les meilleurs emplacements, voire de la possibilité d'emprunter certains couloirs de bus, ce qui vaut de l'or aux heures de pointe ; et enfin, ils ont la fameuse plaque de taxi permettant à n'importe quel passant de les héler en pleine rue s'ils sont disponibles - encore plus rapide qu'Uber!

Les Assises des Taxis furent donc l'occasion de rassembler tout ce petit monde et d'entendre le point de vue de chacun sur la loi à venir. Parmi eux:

  • Un représentant des Taxis indépendants se plaignant du flou (et donc de l'incertitude légale) quant au devenir des classifications A, B et C actuelles et futures, et regrettant la survivance annoncée du numerus clausus, violant d'après lui la neutralité de l'accès à la libre concurrence défini par l'article 94 de la Constitution helvétique. Il releva également que la restriction de la loi à des gens faisant commerce du transport de passager n'est pas correcte car de nouveaux modèles émergent sans cesse, qui ne sont pas forcément liés à des objectifs économiques (il ne cita pas d'exemple mais chacun pensera par exemple à Nez Rouge).

  •  Un représentant d'une SARL de Taxis, définissant ceux-ci comme un réel service public et demandant donc qu'ils soient protégés comme tel, et que chaque commune puisse décider si elle le souhaite de créer une société de taxi de service public.

  • La Fédération Romande des Consommateurs, expliquant que l'ouverture du marché profitait en premier lieu au consommateur et se félicitant de la clarification des responsabilités dans la nouvelle loi.

  • Un intervenant relevant l'absurdité d'une loi encadrant de façon stricte le transport de passagers alors que d'autres activités rigoureusement équivalentes, comme le covoiturage, ne s'accompagnent d'aucune de ces contraintes - et notant donc que la nouvelle loi se fait aux dépens de la simplicité.

  • Les Transports Publics Lausannois, assumant le pont entre les taxis comme service commercial et la mission de service public au travers de leur offre Taxibus, et de futurs projets de transport multimode au sein de l'agglomération.

  • Le président de la section locale de GastroSuisse (association faîtière de l'industrie hôtelière et gastronomique), qui, parlant au nom des 23 clubs et boîtes de nuit de Lausanne, plaida en faveur du pouvoir d'achat des étudiants qui sont des gros consommateurs d'Uber pour rentrer chez eux après une soirée. Il nota également que la flexibilité d'Uber permettait d'éviter les attroupements en ville alors que les gens - parfois éméchés - attendent longuement un taxi ou les premiers bus de la journée du lendemain

taxi_anonyme.jpgMais évidemment le point d'orgue de la soirée fut dans la venue au micro du responsable régional d'Uber, qui se félicita du projet de loi, uniformisant la pratique et la mettant en conformité avec les textes fédéraux. Disposant d'un bureau à Crissier, il estima que Uber respectait en l'espèce totalement l'obligation de la nouvelle loi de disposer de locaux sur place.

La soirée fut donc l'occasion d'une situation étrange et surréaliste où chaque acteur semblait plutôt satisfait de la nouvelle loi sur l’exercice des activités économiques (LEAE). Le seul reproche récurrent vint de la lenteur de la mise en œuvre, qui prendra probablement plusieurs années. L'animosité contre Uber semble retombée - moins parce que son modèle économique est accepté que parce que les gens sentent bien que pareil service est désormais inéluctable, sous une forme ou une autre.

Ai-je eu le privilège d'assister à un véritable miracle vaudois, voyant autant d'acteurs aux objectifs antagonistes se mettant d'accord sur un texte de compromis? Ou est-ce que chacun espère que les définitions floues contenues dans le texte - le "diffuseur de courses" par exemple - correspondront à une interprétation allant dans son sens? J'ai ma petite idée, et les grandes manœuvres commenceront lors des débats au Grand Conseil.

Le risque d'un texte de loi flou est qu'il soit interprété a posteriori par les juges, au cours de procès qui repousseront d'autant la stabilité législative que tous attendent. "Le diable est dans les détails", entendis-je à plusieurs reprises autour de moi. Beaucoup de diables semblent pour l'instant cachés dans le projet de loi vaudois.

Mise à jour (18 août): certains propos mal attribués à leur auteur ont été corrigés.

29 juillet 2017

Jihad, choix et conséquences

"J’en ai assez de la guerre, de toutes ces armes, de ce bruit. Je veux juste rentrer chez moi dans ma famille."

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Le buzz du moment nous vient des souterrains de Mossoul en Irak, où les forces irakiennes arrêtèrent la semaine dernière une Allemande au milieu de femmes de diverses nationalités. Les journalistes de la Süddeutsche Zeitung et de la télévision publique ARD interviewèrent la fameuse Linda Wenzel, qui fut rapidement surnommée "la mariée du jihad" par les médias allemands.

On pourra donc se satisfaire de la "fin relativement heureuse" de cette histoire: après tout la ville de Mossoul a été reprise à l'État Islamique et Linda est vivante. Après avoir exprimé son désir d'oublier toute cette histoire dans les micros de divers journalistes, et après avoir remise aux autorités allemandes de l'ambassade de Bagdad, on s'attend à ce qu'elle retourne au pays. La probable jeune mère - elle fut retrouvée avec un bébé en état de malnutrition - retrouvera sa famille (gageons que les caméras seront sur place) et pourquoi pas, reprendra de brillantes études. Happy End.

C'est, malheureusement, un peu court.

Linda Wenzel est originaire de la petite ville de Pulsnitz, près de Dresde en Allemagne. Elle fut portée disparue un an plus tôt, alors qu'elle vivait avec sa mère Katharina et son beau-père Thomas. Grandissant dans une famille protestante, elle ne marqua jamais le moindre enthousiasme pour la religion - jusqu'à quelques mois avant sa disparition. Au printemps 2016 elle annonça pour la première fois à ses parents qu'elle s'intéressait à l'islam. La quête d'identité adolescente prit dès lors un virage beaucoup plus... Radical.

Ses amies de Pulsnitz affirment qu'elle se convertit durant cette période et qu'elle se radicalisa dans des sites de discussion en ligne. Elle commença à apprendre l'arabe, amena un coran à l'école, et se mit à porter des vêtements plus en accord avec sa nouvelle religion, évoquant régulièrement sa fascination pour l'islam. Puis, elle disparut du jour au lendemain, en juillet, après avoir raconté à ses parents qu'elle allait dormir chez une amie le week-end.

Selon la police, elle serait tombée amoureuse d'un homme musulman rencontré en ligne, qui la persuada de le rejoindre en Syrie. Elle voyagea jusqu'à Istanbul en se faisant passer pour sa mère Katharina, et selon un schéma désormais classique, elle franchit la frontière à l'aide d'un groupe de combattants inféodé à l'État Islamique.

Peu d'informations filtrent de la suite de son parcours. On sait juste que lorsqu'elle fut découverte il y a quelques jours, pâle et avec un foulard autour du cou, elle était accompagnée d'un enfant d'un an en état de malnutrition. Retranchée avec d'autres dans le réseau de tunnels aménagé par l'État Islamique sous la ville de Mossoul pour mieux résister à l'assaut de l'armée régulière irakienne, elle fut d'abord prise pour une Yézidie car ne sachant parler arabe. Avec les femmes, on retrouva également des armes et des ceintures explosives. Et selon des officiers irakiens, Linda aurait pris une part active dans les combats comme sniper, et aurait sans doute causé la mort de plusieurs soldats.

Aussi, lorsque la très jeune femme clame qu'elle en a "assez de la guerre, de toutes ces armes, de ce bruit" et qu'elle veut "juste rentrer chez [elle] dans [sa] famille", il faut rester un peu circonspect. Ses parents restés en Allemagne se réjouissent naturellement qu'elle soit en vie, mais d'autres voix se font plus critiques:

Les autorités de la ville [de Pulsnitz] craignent que la jeune fille ne devienne une figure du recrutement jihadiste. "La commune est divisée. La plupart se réjouit pour Linda et sa famille", confie une habitante. D'autres ne voient pas d'un bon œil le retour de l'adolescente: "Linda n'est pas la bienvenue ici. Ses parents me font de la peine, mais je crains qu'elle soit autorisée à revenir sans s'être débarrassée de l'idéologie de l'EI", explique une autre voisine.


En effet, pour l'instant, rien dans les propos de Linda n'indique qu'elle ait renoncé à l'idéologie mortifère qui la mena, à quinze ans, à être mariée et veuve, à tuer des soldats dans une ville en ruine au milieu d'un pays dont elle ne comprenait pas la langue, et à se retrancher dans des tunnels pour livrer un baroud d'honneur avec des ceintures explosives.

Comme par bien d'autres aspects, l'histoire de Linda Wenzel  - qui trouvera certainement très vite son chemin en libraire et sur les écrans - remet foncièrement en question le sens de la responsabilité individuelle tel qu'il est défini en Occident pour une adolescente de quinze ans.

Six mois avant sa fuite, elle n'avait encore jamais pris le train toute seule. Ses parents dévastés par sa disparition fouillèrent sa chambre - ils trouvèrent un tapis de prière, et une tablette sur laquelle se trouvait un second compte Facebook dont ils n'avaient pas connaissance. Sur ce second compte, Linda maintenait le lien avec des contacts au Moyen-Orient, partageant des messages comme "priez, la fin est proche." La naïveté se paye cher.

Il faut être bien candide pour penser que les horreurs qu'ils commettent rendent les jihadistes de l'État Islamique infréquentables. Chez certaines personnes, c'est même exactement le contraire. Comme l'expliquait Steven Pinker dans un de ses ouvrages, la violence exerce parfois une sorte de fascination, au point de pousser les hommes à tuer pour renforcer leur pouvoir de séduction, et les femmes à tomber amoureuses de tels meurtriers. Les hommes patientant dans le Couloir de la mort n'ont aucun problème de succès avec les femmes. Beaucoup d'entre eux se marièrent après avoir été condamnés à mort, et pas avec des groupies persuadées de leur innocence.

Linda Wenzel savait probablement parfaitement qu'elle partait faire le jihad en Syrie lorsqu'elle abandonna sa famille, et l'excitation du danger et de la violence l'emporta sur toute réserve. Il est difficile d'imaginer ce qu'elle espérait, mais elle n'était pas toute seule: quatre autres Allemandes furent retrouvées la semaine dernière dans les tunnels de Mossoul. Elles faisaient partie d'un groupe de 20 femmes combattantes, avec des nationalités russes, turques, canadiennes et tchétchènes. La fascination pour la violence ne connaît pas les frontières.

24 juillet 2017

Divorce à l'anglaise

La semaine dernière a vu l'ouverture des feux pour les négociations officielles du Brexit entre le Royaume-Uni et les instances européennes de Bruxelles. Ces quatre jours de palabres, du 17 au 21 juillet, ont été suivis de si peu de résultats que les médias ne les évoquèrent que du bout des lèvres.

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Il faut dire que l'ouverture de ce premier round ne débutait pas sous les meilleurs auspices. Menés par Michel Barnier, les Européens faisaient des calculs pour estimer la somme que les Anglais devraient verser comme solde de tout compte pour leurs engagements pré-Brexit, articulant des montants de plusieurs dizaines de milliards d'euros. En face d'eux, le gouvernement anglais refusa tout net cette approche. Avec son franc-parler coutumier, Boris Johnson résuma pudiquement son point de vue:

Les sommes que [les responsables européens] proposent de réclamer à ce pays me semblent exorbitantes et je pense que "ils peuvent toujours courir" est une expression tout à fait appropriée.


Ambiance.

Avant même l'entrée dans la salle de négociation, l'échange ne pouvait tourner qu'au dialogue de sourds. Mais la pression monte gentiment des deux côtés. Les médias, les analystes et les politiciens européens ont beau expliquer doctement que la Grande-Bretagne a tout à perdre à mal négocier le Brexit, l'Union Européenne, bien qu'elle s'en défende, a elle aussi misé un sacré paquet de jetons sur le tapis.

Analysons les dossiers les plus chauds, qui sont autant de problèmes insolubles...

1. La nouvelle frontière extérieure de l'Union en Irlande

Comme petite mise en bouche, une question toute symbolique: le devenir de la frontière entre le Royaume-Uni et l'Irlande. Jusqu'ici, tout allait bien puisque les deux pays étaient membres de l'UE, bien qu'ils ne fassent ni l'un ni l'autre partie de l'Espace Schengen. Mais à terme cette limite entre les deux pays deviendra une "frontière extérieure de l'UE" - d'ailleurs, la seule frontière terrestre du Royaume-Uni avec le reste du continent.

471px-Ireland.svg.pngTout cela ne pourrait relever que de l'anecdote, mais les défis impliqués sont nombreux. Jusqu'ici la libre-circulation prévalait, mais ce régime devra cesser au départ du Royaume-Uni. Comment sera gérée la frontière de 360 km et de 200 points de passage entre l'Irlande et l'Irlande du Nord? Les Anglais auront probablement peu de raisons d'ériger des barrières vis-à-vis des 177'000 camions, 208'000 vans et 1'850'000 véhicules qui traversent mensuellement la frontière. 30'000 personnes la traversent quotidiennement, habitant d'un côté et travaillant de l'autre.

Mais l'UE acceptera-t-elle à son tour de fermer les yeux? Après tout, selon les règlements européens et le principe de non-discrimination, il n'y a à priori pas de raison de moins surveiller cette frontière que celle qui sépare la Pologne de la Russie ou la Grèce de la Turquie... Des divergences de traitement qui, si elles se concrétisent, provoqueront certainement les remous courroucés de pays frontaliers avec l'UE - on imagine mal la Turquie ne pas dénoncer une inadmissible discrimination.

Le bon sens voudrait que l'Irlande négocie un accord de libre-circulation spécifique avec le Royaume-Uni, mais pareil accord est spécifiquement interdit par les règlements européens. L'uniformité est la seule norme admise. Les seules perspectives sont donc:

  • le Royaume-Uni renonce finalement à remettre en cause la libre-circulation avec l'UE ;
  • l'Irlande érige au nom de l'UE des frontières gardées sur 360 km et pourrit la vie de ses habitants et de ceux de l'Irlande du Nord, sans que nul ne sache encore qui payera la facture de ces douaniers ;
  • l'Irlande établit des règles particulières de libre-circulation exclusives avec le Royaume-Uni, provoquant l'ire de Bruxelles et enfonçant un coin dans l'intégration européenne ;
  • l'Irlande quitte l'UE à son tour.

Bien malin qui peut dire quelle sera l'option choisie, mais n'oublions pas les attaques récentes de Bruxelles contre le modèle d'affaire irlandais et son faible taux d'imposition des entreprises, fort peu goûtées par Dublin. Quant à imaginer que le Royaume-Uni renonce à résilier la libre-circulation, cela semble infiniment peu probable vis-à-vis de la campagne référendaire du Brexit.

2. Le futur statut des expatriés européens

La question est double: que faire des ressortissants britanniques résidant sur le sol de l'UE, et des ressortissants européens sur le sol britannique? Là encore, le bon sens voudrait que chacun accepte les étrangers sur son sol jusqu'au Brexit, et que les règles établies ensuite ne s'appliquent qu'à ceux qui voudraient immigrer après cette date. Mais le bon sens n'a guère droit de cité dans ces négociations.

Theresa May eut beau rappeler à plusieurs reprises qu'elle était favorable au maintien des immigrés européens sur sol britannique, l'idée fut froidement accueillie à Bruxelles. Le chef des négociateurs européens, Michel Barnier, redouterait que les Britanniques n'en profitent pour jouer sur plusieurs tableaux, "prenant en otage" la question des 3,2 millions d’Européens installés au Royaume-Uni pour décrocher des concessions. Mais il oublie ce faisant plus d'un million de Britanniques résidant dans le reste de l'Union.

Si chacun reprenait ses ressortissants, le Royaume-Uni serait-il gagnant? Il récupérerait des milliers retraités à l'abri du besoin, qui coûtent la même chose au système de retraite britannique où qu'ils se trouvent, et auraient au moins l'avantage de consommer sur place - avec le bémol des coûts de la santé. Mais il renverrait de son côté des centaines de milliers de travailleurs étrangers installés en Angleterre, qui libèreraient en grande partie les emplois qu'ils occupent, et deviendraient probablement autant de chômeurs à la charge de leur pays d'origine une fois revenus là-bas. Des coûts de santé pour le Royaume-Uni contre des centaines de milliers de chômeurs en plus pour l'UE...

Il est peu probable que pareil scénario se concrétise mais il est assez symptomatique pour les médias de présenter seulement l'aspect anglais des choses, comme si l'UE n'avait elle-même jamais rien à perdre.

3. Les contributions budgétaires réclamées au Royaume-Uni par l'UE

Présentées par les médias européens comme "des sommes restant dues", notez la tournure de phrase, il s'agit de la continuité des milliards d'euros versé pendant des années par le Royaume-Uni au nom des différents programmes européens auxquels il participe. Deux visions radicalement opposées s'affrontent: l'UE estime que le Royaume-Uni doit verser sa contribution jusqu'au terme des politiques concernées, le Royaume-Uni estime pour sa part qu'il n'a plus à y contribuer quand il ne sera plus membre de l'Union.

Au cœur de ces discussions se trouve une enveloppe pour les fonctionnaires européens - autant dire que les négociateurs de Bruxelles refuseront de lâcher quoi que ce soit.

La Voix du Nord explique les montants en jeu, montrant au passage que les Anglais ont aussi des arguments à faire valoir:

L'addition est évaluée à entre 40 et 60 milliards d'euros côté européen et pourrait même atteindre les 100 milliards d'euros, selon les calculs du quotidien britannique Financial Times, après de nouvelles demandes de la France et de l'Allemagne concernant les subventions agricoles.

Le gouvernement britannique a immédiatement annoncé qu'il n'allait pas payer une telle somme. Dans son interview au Daily Telegraph samedi, Boris Johnson a même qualifié d'"absurdes" les montants évoqués.

"Ils vont saigner ce pays à blanc avec leur facture", a fustigé le ministre, menaçant de quitter la table de négociations "sans rien payer du tout".

M. Johnson, un des principaux artisans de la campagne du Brexit, a ajouté que c''était même l'UE qui risquait en fin de compte de devoir ouvrir son porte-monnaie. "Nous co-détenons certains biens pour lesquels nous avons payé pendant des années et dont il faudra évaluer la valeur avec soin", a-t-il expliqué.

Le Daily Telegraph, quotidien très critique de l'UE, a récemment relayé un rapport gouvernemental stipulant que le Royaume-Uni avait droit à 9 milliards de livres (10,6 milliards d'euros) détenus par la Banque européenne d'investissement (BEI) et 14 autres milliards de livres, notamment en liquide et biens immobiliers.


On ne sera donc pas surpris d'entendre des commentateurs faire état de tensions "quotidiennes" entre Londres et Bruxelles.

L'impasse

Les divorces ne sont jamais simples, et celui entre le Royaume-Uni et l'UE arrive à un niveau de complexité encore jamais vu. Mais pour les grands divorces comme les petits, les disputes portent souvent sur les mêmes choses: l'argent et les enfants.

Les enfants de l'UE sont ses innombrables agences, règlements et programmes. Sont-ils adultes et en mesure de vivre leur vie, ou faut-il continuer à payer pour leur adolescence? Les négociations devront être réglées au cas par cas. Tout ne peut pas continuer comme avant non plus ; pour prendre l'exemple de la politique agricole, Paris et Berlin aimeraient évidemment que les Anglais continuent à contribuer, mais comment espérer qu'ils le fassent alors que leurs propres agriculteurs ne toucheront plus rien en retour?

Partant d'un si mauvais pied, il semble probable que les deux ans réservés pour la négociation du Brexit n'aboutissent sur rien. En janvier 2017, alors que l'UE refusait obstinément d'ouvrir les négociations tant que le Royaume-Uni n'avait pas officiellement déclenché l'article 51, Theresa May annonçait déjà la dangereuse trajectoire que suivait Bruxelles et qui amènerait, à terme, à une absence d'accord. Mais elle n'est pas la seule à tabler sur cette hypothèse désormais.

Sans parvenir à se rejoindre sur quoi que ce soit, l'UE présentera une ardoise monstrueuse au Royaume-Uni, que celui-ci refusera de payer. Chaque protagoniste se rabattra sur les avoirs qu'il peut saisir et regardera l'autre en chien de faïence dans une impasse qui pourrait durer des années.

Bien que personne ne la souhaite, cette issue est aujourd'hui la plus probable. Mais bien que tous les regards soient tournés vers Londres c'est aussi, et de loin, la plus risquée pour l'Union Européenne elle-même. Sans parvenir à récupérer le moindre centime de la manne britannique, les décideurs européens feront face à des choix douloureux: augmenter les contributions des autres pays, ou réduire la voilure.

Aujourd'hui les membres de l'UE font bloc pour essayer d'obtenir le maximum du Royaume-Uni, mais s'ils échouent, il n'est pas sûr que l'Union Européenne survive aux arbitrages budgétaires qui s'ensuivront.

14 juillet 2017

Un 14 juillet en France

Aujourd'hui le grand voisin français célèbre sa fête nationale - et ce jour semble cristalliser tous les enjeux du moment.

Après avoir enchanté sa grande amie Angela Merkel, le président Emmanuel Macron reçut en grande pompe le président américain Donald Trump dès jeudi. L'occasion de ses plaindre du rejet des Accords de Paris, mais aussi celle de célébrer l'entrée en guerre des États-Unis en 1917 aux côtés de la France. Les héritiers des "Sammies", selon le surnom des soldats américains de l'époque, eurent l'honneur d'ouvrir le défilé sur les Champs Élysées.

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La veille, sécurité oblige, les Parisiens excédés souffrirent toute la journée des restrictions de circulation liées à l'arrivée en ville du chef de la première puissance mondiale. Les médias en profitèrent pour étaler plaisamment des séquences de micro-trottoir récoltant les protestations de citoyens en colère contre Trump. À celles-ci succédèrent les plaintes de touristes empêchés d'accéder à la Tour Eiffel dès le milieu de l'après-midi, l'édifice étant interdit au public pour laisser aux deux couples présidentiels l'exclusivité d'un dîner au restaurant du premier étage.

"On voit que les puissants comme M. Trump font ce qu'ils veulent", se livra avec amertume une touriste au Champs de Mars devant une caméra avide. Mais si les contraintes du déplacement de Trump dans la capitale étaient inévitables, son passage à la Tour Eiffel releva entièrement de l'organisation de son séjour par le président français. On blâma donc un invité qui n'y était pour rien. Peu importe: toute occasion de critiquer M. Trump qui se présente est à saisir. Sur un plateau de télévision, un commentateur s'égaya: M. Trump aura enfin "l'occasion de goûter une meilleure cuisine que les hamburgers, frites et ketchup qu'il affectionne". Se vautrer dans le caviar serait plus adéquat? Il n'y a décidément pas de limite à la petitesse.

Le défilé du 14 juillet vit passer 3'720 soldats à pied, 211 véhicules, 241 chevaux, 63 avions et 29 hélicoptères, dans un bel étalage représentatif des différentes composantes de l'armée française. Mais cette force, d'ailleurs lourdement prétéritée par les futures coupes budgétaires souhaitées par le président Macron, est loin d'atteindre les engagements de 3% du PIB impliqués par le statut de pays-membre de l'OTAN. La France atteint péniblement les 2,3%, à comparer aux 6,2% de 1960. Bizarrement, les médias ne s'étendèrent pas sur cet aspect de la visite de M. Trump.

En dépit d'un dramatique manque de moyens, l'armée française est déployée avec efficacité sur divers théâtres d'opération, mais à cause du laxisme de leur politique intérieure les Français n'ont jamais été aussi peu en sécurité, et ce 14 juillet le rappelle également.

Cette fête nationale française est un jour sombre pour des centaines de familles - le souvenir d'un deuil commencé il y a un an lorsque Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, un Tunisien de 31 ans, fonça dans la foule à bord d'un camion sur une Promenade des Anglais bondée à l'occasion du feu d'artifice clôturant la soirée. 86 personnes trouvèrent la mort cette nuit-là, dont de nombreux enfants. On dénombra 458 blessés.

nice_logo.jpgLa récente polémique sur la republication de photos de la soirée dramatique dans le quotidien Paris-Match de cette semaine prouve, s'il en était besoin, que la plaie n'est pas refermée. Les autorités locales niçoises organisent le devoir de mémoire avec un défilé particulier, un lâcher de ballons et 86 faisceaux lumineux symbolisant les victimes. Il n'est pas sûr que cela apaise les familles touchées. Nombre d'entre elles feront l'impasse sur la cérémonie.

Sur le plan de la sécurité, tout a été fait correctement: de multiples patrouilles et des blocs de bétons disposés aux points de passage-clés de la Promenade des Anglais garantissent que cette année aucun islamiste au volant d'un poids-lourd ne pourra faire de carnage dans la foule.

L'incongruité d'un dispositif arrivant avec un an de retard le dispute à l'absurdité de se prémunir contre un nouvel extrémiste musulman tentant de faire exactement la même chose au même endroit.

Cette tentative triste et vouée à l'échec de mettre les citoyens en sécurité démontre l'incompétence et le retard de l'État français dans la guerre asymétrique qui l'oppose au terrorisme islamiste. Soit il ne s'agit que d'une opération de communication visant à rassurer un public naïf, soit les fonctionnaires en charge de la sécurité publique croient réellement que ces mesures pourraient déjouer un attentat prévu ce soir sur la Promenade des Anglais. Chacune de ces hypothèses ouvre des perspectives vertigineuses.

La visite de M. Trump en Europe serait l'occasion d'ouvrir enfin le débat sur la sécurité de nos sociétés occidentales. Mais il ne sera pas ouvert, car il obligerait à mettre toutes les options sur la table, y compris des possibilités comme la surveillance des frontières et l'interdiction d'entrée du territoire et le renvoi de ressortissants de pays dangereux. Ce chemin, emprunté par la Maison-Blanche, est combattu avec la dernière énergie aux États-Unis par tout ce que le pays compte de Démocrates.

Une telle approche est impensable en France et en Europe. Entre leur sécurité et la crainte d'être mal vus, les Français ont choisi. Mais, au fond de soi, on ne peut s'empêcher de penser que les prochains attentats islamistes ont plus de risques de se produire sur le Vieux Continent qu'au pays de l'Oncle Sam.