17 novembre 2017

L'optimisation fiscale est un devoir.

Par les temps qui courent, certaines vérités n'ont pas bonne presse - et pour l'optimisation fiscale, ce n'est rien de le dire. Le scandale des Paradise Papers s'étale dans les médias. La masse d'information en question est de belle taille, totalisant 13,5 millions de documents. Cette énième fuite de donnée est donc l'occasion de se livrer à une harangue inouïe contre les techniques d'optimisation fiscale, et de chauffer à blanc l'opinion publique contre les sales riches et puissants qui s'adonnent à de telles pratiques.

Ce déferlement d'accusations caractérisées est surtout une manifestation stupéfiante d'hypocrisie, non seulement de la part des donneurs de leçon habituels, mais même du grand public qui s'adonne sans vergogne à cette nouvelle version contemporaine des deux minutes de haine.

Précisons également que nous parlons ici d'optimisation fiscale, c'est-à-dire de façons certes compliquées mais parfaitement légales pour diminuer ou annuler la facture due aux impôts de tel ou tel pays, et non de fraude fiscale, qui implique l'utilisation de faux documents et qui est lourdement punie par la loi.

Revenons aux Paradise Papers. Citant Wikipédia, les journalistes du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ pour International Consortium for Investigative Journalism) disposent donc de:

  • 6,8 millions de documents internes, de 1950 à 2016, du cabinet d’avocats Appleby et sa spin-off Estera, présent dans une dizaine de paradis fiscaux. La fuite contient notamment la base de données des clients d'Appleby de 1993 à 2014, où figurent les noms de 120 000 personnes et entreprises, ainsi que des documents sur 25 000 entreprises offshore ;

  • 6,2 millions de documents issus des registres confidentiels des sociétés de dix-neuf paradis fiscaux : Antigua-et-Barbuda, Aruba, Bahamas, Barbade, Bermudes, Dominique, Grenade, îles Caïmans, îles Cook, îles Marshall, Labuan, Liban, Malte, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Samoa, Trinité-et-Tobago, Vanuatu ;

  • 566 000 documents internes du cabinet Asiaciti Trust, basé à Singapour.

Les journalistes internationaux s'empressent donc de lâcher en pâture au grand public les noms d'individus célèbres repérés dans les fichiers. Il y a de nombreux ressortissants de chaque pays, mais nous nous contenterons pour les besoins de cet exemple des individus mis en avant par la RTS.

Riches, puissants, et... économes

Les nombreux clients du cabinet Appleby - qui ne constituent pas toutes les richesses du monde mais représentent clairement un bon échantillon - cherchent à réduire la facture à travers les montages financiers les plus divers.

paradise_papers.jpeg

Apple a ainsi choisi l'île de Jersey pour réduire son taux d'imposition lorsque ses montages en Irlande ont été pointés du doigt il y a trois ans, ont rapporté plusieurs médias. Apple - et d'autres multinationales - a alors jeté son dévolu sur Jersey, dépendance de la Couronne britannique, qui n'impose pas les entreprises. Nike passe quant à lui par les Pays-Bas pour éviter l'impôt. Deux sociétés de l'équipementier américain basées au Pays-Bas concentrent tous les revenus européens de Nike. Il ne paie ainsi que 2% d'impôt sur les bénéfices contre 25% pour la moyenne des entreprises européennes.

Les personnes physiques ne sont pas en reste. Le milliardaire Bernard Arnault aurait eu recours au cabinet Appleby pour son yacht, le Symphony, de 101 mètres de long pour une valeur de plus de 130 millions d'euros. Acquis par le biais d'une société offshore située à Malte, le navire battant pavillon des îles Caïman aurait ainsi bénéficié d'un rabais sur le coût de la TVA.

Même chose pour Lewis Hamilton. Le champion de F1 serait passé par l'île de Man pour économiser 4 millions d'euros de TVA lors de l'achat d'un nouveau jet privé, en jouant d'une disposition européenne donnant aux entreprises la possibilité de déduire la TVA sur leurs achats professionnels.

Parmi tout ce beau linge on remarque aussi la reine d'Angleterre, le réalisateur Jean-Jacques Annaud ou, en Suisse, la présidente des CFF Monika Ribar.

Optimisez, c'est bien naturel

S'il y a bien une chose que les Paradise Papers nous enseignent, c'est qu'il n'existe apparemment pas de niveau de richesse à partir duquel la fiscalité soit considérée comme sans importance. Comment s'en étonner, alors que la plupart des systèmes fiscaux mettent l'accent sur la "progressivité" de l'impôt? Les individus richissimes sont ponctionnés - ou plutôt devraient l'être - avec une extrême vigueur, mais ripostent en utilisant les considérables moyens à leur disposition pour se faire aider des meilleurs experts.

L'échelle est différente mais, ce faisant, les riches et les puissants ne se distinguent pas du moindre quidam qui, lui aussi et à son échelle, fait exactement... La même chose.

Que le premier Suisse qui n'a jamais pris soin de faire le plein du meilleur côté d'une frontière leur jette la première pierre.

Qui renonce délibérément à employer telle ou telle abattement, telle ou telle déduction, telle ou telle niche pour éviter l'impôt? Qui paye plus que le strict minimum prévu par la loi? Personne. Bien sûr, comme dans tout, certains sont plus doués que d'autres ou mieux informés que d'autres lorsqu'il s'agit d'amoindrir la douloureuse ; et les plus combatifs sont probablement ceux pour qui les montants en jeu sont les plus importants, car une utilisation intelligente de la complexité fiscale leur permet d'économiser de véritables fortunes. Cela vaut tant pour les personnes physiques que morales.

Extrapolez à la catégorie des super-riches, rajoutez un vol de données massif qui atterrissent entre les mains des journalistes, et vous obtenez les Paradise Papers.

Le bal des hypocrites

Les nombreux foyers exemptés d'impôt sont sans doute les seuls à pouvoir s'estimer floués, imaginant que l'argent qui échappe à l'impôt leur reviendrait sous une forme ou une autre. C'est évidemment une illusion, puisque l'optimisation fiscale ne fait rien disparaître, mais change seulement la façon dont l'argent circule. Si Lewis Hamilton s'évite de payer 4 millions d'euros de TVA en achetant un jet privé, il ne va probablement pas remplir sa piscine de billets à la place, mais plutôt s'offrir quelques jolies voitures de sport pour se rendre à l'aérodrome, ce qui fera plaisir aux ouvriers qui les fabriquent. Et s'il avait été obligé de payer 4 millions d'euros de TVA en achetant un jet privé, peut-être qu'il ne l'aurait pas acheté du tout, et le gouvernement concerné n'aurait pas reçu un euro de plus.

Nous avons évoqué que tous ceux qui payent des impôts se livrent, à leur niveau, à l'optimisation fiscale. La plupart ne s'en vantent pas. Mais la chose devient particulièrement amusante lorsque ce sont de richissimes individus, donneurs de leçons devant l'éternel, qui se retrouvent piégés dans les Paradise Papers. C'est ainsi le cas de Bono, le chanteur de U2, dont l'engagement constant a failli faire éclater le groupe. Ici, Bono s'est fait prendre la main dans le sac et aurait même enfreint les limites de la légalité:

Selon les "Paradise Papers", le rocker irlandais serait actionnaire d'une entreprise maltaise qui aurait elle-même investi dans un centre commercial en Lituanie, via une holding lituanienne accusée d'avoir recouru à des techniques d'optimisation fiscale illégales.


Bien entendu, Bono clame son innocence dans un communiqué transmis à la BBC et au journal britannique The Guardian - une facilité dont n'ont pu bénéficier tous les gens livrés sans procès à la vindicte populaire. Le chanteur de U2 affirme "qu'il avait obtenu l'assurance de la part des dirigeants de l'entreprise que celle-ci respectait totalement ses obligations fiscales". Auraient-ils enfreint la loi par pure perversité, contre les intérêts honnêtes et respectables du chanteur? Il tient peut-être là le thème d'un titre de son prochain album...

Les politiciens se font fort de relayer l'indignation populaire attisée par les médias dans des buts électoralistes, mais c'est sans doute la plus grande hypocrisie du dossier, car ils sont à l'origine de la plupart des mécanismes d'optimisation fiscale. Et chacun les utilise pour préserver son pouvoir d'achat.

L'optimisation fiscale est fille de la complexité fiscale, loin de la Flat Tax réelle préconisée par les libéraux. Dans nombre de pays, peu de choses sont plus complexes que la fiscalité - et, partout, cette complexité est le résultat de l'action des politiciens au pouvoir. Quoi qu'ils clament, personne ne veut réellement simplifier le système. La complexité fiscale est le pain et le vin de la carrière des politiciens professionnels, permettant de favoriser les groupes amis, de renvoyer l'ascenseur à des soutiens ou des lobbies ayant favorisé l'élection du candidat, lorsqu'ils n'en profitent pas directement eux-mêmes. On ne sera pas surpris d'apprendre qu'en France les journalistes profitent de généreux abattements.

Les Paradise Papers mettent l'accent sur l'optimisation fiscale transfrontalière mais le principe est le même. Tout le monde prétend lutter contre l'évasion fiscale mais aménage discrètement - même avec des gouvernements de gauche - des zones d'accueil pour les fonds étrangers, comme Jersey, Monaco, les îles Vierges britanniques, le Delaware ou le Luxembourg... Dont le président Jean-Claude Junker devint en 2013 Président de la Commission européenne. Et il y a encore des gens pour croire que l'optimisation fiscale s'arrêtera un jour!

En fin de compte, l'optimisation fiscale est naturelle, répandue, et entretenue même par la classe politique qui prétend lutter contre elle. Il serait bon de libérer les peuples de cette culpabilité inutile, et de mettre les politiciens face à leurs contradictions.

02 novembre 2017

Trump: "complot russe" et coup d'épée dans l'eau

En début de semaine, l'Enquêteur Spécial Mueller livra ses premières inculpations suite à ses investigations autour du fameux "complot russe" - ciblant, comme le répétèrent à l'envi tous les journalistes du monde, "des membres de l'entourage de Donald Trump". Les médias anti-Trump (pardon pour le pléonasme), les mouvements de gauche et les élites bien-pensantes du monde purent sabler le champagne, la Bête allait tomber à son tour, tout n'était plus qu'une question d'heures.

En Europe, les quotidiens rivalisèrent d'inventivité pour trouver des titres matérialisant leurs fantasmes. Sur Dreuz, Jean-Patrick Grumberg réussit à surmonter sa nausée et en énuméra quelques-uns:

Pour Ladepeche.fr, «L’ex-directeur de campagne de Trump [est] inculpé de complot contre les Etats-Unis». La Tribune de Genève, prenant ses désirs pour des réalités, écrit que «L’étau russe se resserre autour de Trump», et Le Monde, jamais le dernier dans la course à la désinformation, affirme que «Trois conseillers de Donald Trump [sont] visés par l’enquête “ russe ”»

RTL va encore plus loin dans le mensonge en affirmant que «plusieurs proches de Donald Trump [sont] poursuivis [dans le dossier] d’ingérences russes».


Mensonge, car les inculpations en question n'ont rien à voir avec une quelconque collusion entre le Président des États-Unis et une puissance étrangère. Une réalité que le principal intéressé rappela avec un tweet tout en subtilité:

usa,donald trump,mensonges

Donald Trump, pas content.

Comment peut-on en être arrivé à deux représentations aussi diamétralement opposées de la réalité? Tout dépend si vous considérez les faits comme à charge et à décharge, ce qui permet de se faire une idée, ou simplement à charge, à l'instar des chasseurs de sorcières des temps anciens.

Robert Mueller, enquêteur partial

usa,donald trump,mensongesPour donner une idée de la qualité de l'enquête se déroulant outre-Atlantique, il faut se rappeler que celle-ci est menée par l'Enquêteur Spécial Robert Mueller, un personnage particulier nommé en mai par le Département de la Justice. Il dispose de pouvoirs étendus pour enquêter sur "tout lien et/ou coordination entre le gouvernement russe et des individus associés à la campagne du Président Donald Trump, et tout élément qui émerge ou puisse émerger de cette enquête" - un ordre de mission aussi vaste que flexible.

Robert Mueller fut choisi parmi plusieurs personnalités parce que son profil semblait le mettre au-dessus de la mêlée, ce qui donnait aux Républicains l'espoir d'éviter les accusations de partialité et aux Démocrates celui de trouver la vérité. Ce n'est malheureusement qu'un mois plus tard que certains médias remontèrent des liens étroits entre M. Mueller et James Comey, le directeur du FBI limogé par Trump pour avoir tant accordé de crédit au faux dossier russe et s'être par ailleurs montré si complaisant avec l'enquête sur le serveur mail d'Hillary Clinton.

Comme le résuma l'animateur radio Mark Levin:

(...) John Legato est un ancien agent infiltré pour le compte du FBI, et il écrit de [James] Comey et [Robert] Mueller que leurs familles ont passé des vacances ensemble, ont eu des pique-niques ensemble, ils ont passé des heures au bureau ensemble, et pris ensemble des cocktails après le boulot. Donc Mueller ne peut pas être impartial ici. Pas lorsqu'il est si proche d'un témoin clé.

En résumé de tout ceci: il n'est pas indépendant.


Des élus protestèrent rapidement que la nomination de Mueller biaisait de fait tout espoir d'impartialité dans son enquête, qu'il était honteux qu'il ait accepté le poste au vu de ses liens personnels, et que l'intégrité réclame qu'il démissionne pour un autre enquêteur réellement neutre. Mais comme ces protestations ne venaient que des rangs républicains, elles n'eurent aucun écho dans les principaux médias.

Manœuvres juridico-politiques

Pour voir sur quoi repose le complot russe à ce stade, il suffit de reprendre l'infographie d'un journaliste de l'AFP reprenant les faits les plus terribles de cette enquête:

usa,donald trump,mensonges
(cliquez pour agrandir)

L'infographie est correctement intitulée - rencontres embarrassantes et justifications tardives. Un peu léger pour faire tomber un président au nom d'un "complot avec l'étranger". À noter également que, comme d'habitude, les faits présentés par le journaliste sont volontairement déformés pour leur donner une ampleur qu'ils n'ont pas. Jeff Sessions, par exemple, ne se cacha guère de ses deux rencontres avec Sergueï Kislyak - et les quelques 25 autres ambassadeurs qu'il rencontrait à travers son poste au Comité des Forces armées. Dans un premier temps, il avait simplement répondu par la négative lorsqu'on lui demanda s'il avait "conspiré avec les Russes".

Pour les autres accusés, Jean-Patrick Grumberg prit là encore la peine de lire les actes d'accusation délivrés par Robert Mueller:

Paul Manafort est inculpé, mais pour des faits qui remontent à 2012, soit 4 ans avant l’élection, et essentiellement pour évasion fiscale.

Rick Gates, un des associés de Paul Manafort, a également été inculpé par Mueller. Le New-York Times, pourtant archi-politisé et archi anti-Trump, indique que l’inculpation concerne le blanchiment d’argent, l’évasion fiscale et du lobbying pour les Russes entre 2006 et 2015 - 10 ans avant l’élection.


Reste George Papadopoulos, totalement inconnu jusqu’à lundi. L'homme a travaillé comme obscur conseiller aux Affaires étrangères – bénévole – pour la campagne Trump. Il semble qu'il ait gonflé son importance, prétendant connaître Vladimir Poutine lui-même, vraisemblablement pour alimenter son arrivisme. S'il est possible qu'il ait tenté de conspirer avec la Russie, il n'a même pas été inculpé pour cela. Parce que l'équipe Trump n'a pas mordu à l'hameçon!

George Papadopoulos plaidera pourtant coupable d'avoir menti au FBI... Pour s'être trompé sur la date où il a rencontré un professeur russe à Londres. "Grosse affaire!" commente Jean-Patrick Grumberg...

Paul Manafort est sans doute le plus gros poisson dans les filets, mais la pêche est maigre. Aucun individu n'a été arrêté pour des faits liés à la campagne présidentielle de Trump. Plus étonnant encore, Paul Manafort faisait l'objet d'une enquête du FBI depuis 2009 et, alors qu'il était sur écoute, l'Administration Obama le laissa sans autre rejoindre l'équipe de Donald Trump pour mener sa campagne électorale - une démarche qui soulève de graves interrogations sur qui était réellement espionné au bout du compte.

Paul Manafort a donc été inculpé et pas moins de douze chefs d'accusation ont été retenus contre lui - dont ceux de complot contre les États-Unis, blanchiment, fausses déclarations et non déclarations de comptes détenus à l'étranger. À l'aide de fuites soigneusement organisées dans la presse, M. Manafort a donc eu le privilège d'être arrêté chez lui, sous l’œil avide des caméras. Mais tant Paul Manafort que Rick Gates ont plaidé non coupable.

Après avoir épluché quasiment sans limite le passé et le contexte des centaines de personnes impliquées dans une des plus folles campagnes électorales de l'histoire, les prises sont dérisoires. Mais elles existent. On peut s'attendre à ce que Robert Mueller exerce une pression maximale sur les prisonniers, avant de faire miroiter la possibilité d'un pardon en échange de secrets croustillants contre Donald Trump. Nous verrons dans quelques temps la qualité des aveux extorqués de cette façon.

Pendant ce temps-là, du côté d'Hillary...

Un tour d'horizon des démêlés politico-judiciaires visant le Président Trump ne saurait être complet sans évoquer, en parallèle, les affaires qui remontent jour après jour sur sa concurrente malheureuse Hillary Clinton. Des affaires dont on attend en vain qu'elles soient décemment couvertes par les principaux médias, en particulier de ce côté de l'Atlantique.

  • Le Washington Post révéla récemment que Hillary Clinton, par le biais de la Fondation Clinton, et le Comité du parti démocrate avaient conjointement payé pour les recherches menant à la fabrication du dossier russe.

  • Un an après avoir invité Vladimir Poutine à un événement organisé par la Fondation Clinton, elle approuva la vente de 20% de la capacité de production américaine d'uranium à la Russie", note le Conservative Review.

  • "Peu après cela, des donneurs liés à la compagnie vendue aux Russes contribua à hauteur de 145 millions de dollars en donation à la Fondation Clinton."

  • Par ailleurs, on apprend que M. Comey, ex-directeur du FBI précédemment évoqué, rédigea la lettre exonérant Mme Clinton de toute poursuite dans l'affaire de son serveur mail privé, plusieurs mois avant l'interrogation de pas moins de 17 témoins-clé, et avant même que certains ne se voient offrir une immunité en échange de leur témoignage. À noter que cette nouvelle contredit des déclarations sous serment de M. Comey lui-même quant à la date de la décision de ne pas poursuivre Mme Clinton.

Mais bon, pas de quoi justifier un Enquêteur Spécial, ni même une simple enquête normale, apparemment. Ni quelques articles dans vos quotidiens préférés.

29 octobre 2017

L'espoir venu d'Arabie Saoudite

Une fois n'est pas coutume, des nouvelles encourageantes nous proviennent d'Arabie Saoudite, où le Prince héritier Mohammed ben Salmane déclara cette semaine le souhait de retourner à un islam modéré - ainsi que la volonté de "détruire l'extrémisme".

bin_salman.jpg

L'annonce eut lieu devant un parterre de quelques quatre mille investisseurs et journalistes étrangers réunis à Ryad pour une conférence économique internationale, le Future Investment Initiative. Le prince fit état de sa vision d'une Arabie Saoudite post-pétrolière où la prospérité du royaume viendrait désormais de la haute-technologie, du capitalisme et du tourisme. Ces visions se concrétiseraient à travers la construction d'une méga-cité écologique et robotique à 500 milliards de dollars située au bout d'un pont reliant l'Arabie Saoudite au Sinaï égyptien par-dessus la Mer Rouge. Le projet s'appellerait NEOM.

Malgré son ampleur, l'ambitieuse vision du prince n'est pas un rêve absurde. Il affirma ainsi que les premiers investissements seraient assumés par le Fonds Souverain Public d'Arabie Saoudite, et attireraient dans les projets des partenaires aussi divers que des sociétés travaillant dans l'énergie renouvelable, la biotechnologie, la robotique et même les spectacles, l'idée étant à terme de proposer des actions de NEOM sur le marché boursier.

Bien sûr, la perspective de faire venir des entreprises sur le sol saoudien est délicate compte tenu de l'interprétation rigoriste de l'islam infligée à la population locale depuis des décennie. La récente autorisation de conduire accordée aux femmes - selon la volonté de Mohammed ben Salmane d'ailleurs - n'est qu'une goutte d'eau de liberté dans un océan d'interdits. Mais le jeune prince de 32 ans semble bien comprendre que le salut économique de son pays passe par la réforme. La réforme de la pratique de l'islam.

Dans un premier temps, NEOM devrait être une enclave sur le sol saoudien, mais non soumise aux règles qui régissent le reste du pays (un peu comme Hong-Kong put fleurir grâce au capitalisme anglo-saxon au lieu de souffrir sous le joug communiste du reste de la Chine.) Mais cette situation sera déjà un casus belli pour le clergé wahhabite, considérant chaque centimètre carré d'Arabie Saoudite comme sacré au nom de l'islam, sans compter l'idée que des Saoudiens puissent y travailler et donc se confronter au mode de vie non-islamique des étrangers.

Pourtant, le prince Mohammed ben Salmane ne semble guère s'en inquiéter. La rupture avec le clergé sera facilitée par le désir d'émancipation de la jeunesse saoudienne et la simple survie économique du royaume. Son choix est totalement assumé et tout à fait clair. Citant La Croix:

« Nous voulons vivre une vie normale. Une vie où notre religion signifie tolérance et bonté », a-t-il répondu à une journaliste devant un parterre d’investisseurs et de journalistes étrangers. « 70 % de la population saoudienne a moins de 30 ans et, franchement, nous n’allons pas passer 30 ans de plus à nous accommoder d’idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant et tout de suite ».

« Nous ne ferons que retourner à un islam modéré, tolérant et ouvert sur le monde et toutes les autres religions », a-t-il encore assuré.


Dans un pays où la possession de bibles est interdite, où des bloggeurs sont fouettés, où les femmes sont possédées et surveillées par les hommes, pareilles déclarations semblent tenir de la science-fiction. Mais un prince héritier saoudien n'est pas exactement le premier venu. Le plan n'est pas improvisé, et l'ouverture récente à Médine de l'Institut du Roi Salmane destiné à faire le ménage parmi les "hadith du prophète", ces milliers de paroles ou de gestes prêtés à Mohammed à l'historicité plus que douteuse mais auxquels l’ensemble de la sphère salafiste prête une valeur parfois supérieure au Coran, paraît s'inscrire dans une stratégie d'ensemble.

Bien entendu, rien n'est joué. Remettre en question le lien historique entre la famille royale saoudienne et le clergé wahhabite finançant mosquées et expansion de l'islam dans le reste du monde pourrait être interprétés par certains comme une déclaration de guerre. Les terroristes islamistes saoudiens ne manquent pas. Il pourrait y avoir une nouvelle révolution de palais, changeant encore une fois le prince héritier - un titre attribué à cinq membres différents de la famille du roi Salmane depuis 2012. Le Prince héritier Mohammed ben Salmane pourrait lui-même faire face à quelques défis de légitimité lorsque le vieux roi malade, âgé de 81 ans, finira par s'éteindre. Et le projet NEOM pourrait être un échec économique.

Les inconnues sont donc nombreuses, mais l'avenir de l'Arabie Saoudite semble soudainement beaucoup moins déterminé. Les lignes bougent et le prince héritier fit à plusieurs reprise référence au "virage" pris dans les années 70. Le début de la décennie avait amené une ouverture dans le royaume, avec l'introduction de la télévision et de l'école pour les filles, mais les choses changèrent avec l'assassinat du roi Faisal en 1975 et la prise du pouvoir par les Ayatollahs iraniens en 1979, poussant les deux puissances musulmanes de la région à rivaliser dans l'extrémisme.

Pour tous les islamistes, la déclaration du prince est une bien mauvaise nouvelle. Le pays gardien des deux plus importants lieux saints de l'islam donne le la en matière de religion. Si les flux financiers du Wahhabisme se tarissent, si même les Saoudiens abandonnent l'extrémisme, les musulmans radicaux les plus épais pourraient eux-mêmes finir par réaliser que leur démarche de conquête du monde est totalement absurde.

23 octobre 2017

#BalanceTonPorc, parole libérée ou lynchage féministe ?

Le hashtag du moment: #BalanceTonPorc, où comment les femmes témoignent soudainement des violences dont elles ont été l'objet - viols, mais aussi des agressions moindres comme des attouchements ou du harcèlement. Et certains se demandent si cela ne va pas trop loin.

pic3a9train06-012.jpgLe hashtag naquit dans le sillage de la dénonciation des innombrables victimes de Harvey Weinstein, un producteur de cinéma américain, dont l'ampleur de la prédation sexuelle fait frémir tant par la durée que par son aspect quasi-systématique, et qui s'en prit également à des actrices françaises.

L'affaire Weinstein est emblématique par la façon dont un individu put en toute quiétude se livrer à de terribles dégradations pendant des années, dans l'impunité de la justice et le silence de ses victimes. Verrons-nous un jour un film sur cette histoire? Il y aurait certainement la matière pour un de ces longs métrages évoquant la difficile quête de la vérité, et le casting est tout trouvé. Mais cela reste une hypothèse improbable, car il faudrait s'attaquer au sérail. Hollywood aime faire la morale, surtout quand elle est de gauche, mais ferme volontiers les yeux sur les agissements des siens. Qu'on se rappelle encore aujourd'hui la façon dont continue de se pâmer le show-business face à un vieux pédophile en cavale.

L'affaire Weinstein est révélatrice non seulement par son ampleur mais surtout qu'il ne s'agit pas d'un cas isolé. Le monde abonde d'individus puissants qui utilisent leur position et leur influence pour une vie de débauche aux dépens de leurs victimes. DSK faisait partie de ce club, mais il y en a d'autres, beaucoup d'autres. Tariq Ramadan. Gilbert Rozon. Ou, apparemment, de nombreux parlementaires français.

Cependant, depuis quelques jours nous assistons à un retour de balancier: Maya Khadra dans Libération, Diane de Bourguesdon dans Causeur, se plaignent de l'ampleur que prend ce qu'elles qualifient de "chasse aux sorcières". Leurs voix portent dans le chœur discordant des protestataires, parce qu'il s'agit de femmes. #BalanceTonPorc serait-il devenu la marque d'un féminisme agressif, d'une régression primitive?

Ce combat mené au nom du progressisme revêt paradoxalement les atours de l’archaïsme le plus profond. Il vient percuter frontalement un édifice judiciaire forgé par près de 3000 ans de civilisation, dont nous sommes les heureux héritiers et dont nous reconnaissons l’éminence dans notre modèle occidental de société. Et il se trouve que, de manière fort justifiée, nous avons élaboré des lois qui définissent précisément ce que sont le harcèlement sexuel d’une part, le viol d’autre part, qui donnent tous deux lieu à la condamnation du coupable. Avec #BalanceTonPorc, c’est comme si nous faisions table rase de notre société civilisée pour renouer avec une époque ancestrale où le droit n’existait pas et où le sacrifice expiatoire offrait l’unique voie pour endiguer la violence, comme l’a expliqué René Girard.


René Girard n'est malheureusement plus disponible pour une explication de texte. Les arguments avancés restent valides: évidemment, #BalanceTonPorc est une riposte simpliste, primaire, fait fi de la présomption d'innocence. Les risques de dérapage sont grands, et les procès pour dénonciation calomnieuse ne manquent pas de suivre. Mais ce n'est pas une raison pour renoncer à tenter - maladroitement - d'étaler une réalité bien glauque, dans l'espoir ténu que le feu des projecteurs la détruise.

Tous les hommes ne sont pas des porcs mais parmi les hommes les porcs sont nombreux. Trop nombreux. De toutes ethnies et religions - certaines encourageant vivement les comportements que nos civilisations tentent péniblement de bannir depuis, si ce n'est des siècles, au moins des décennies - ils voient les femmes comme des proies et essaient de les enfermer dans ce rôle avec les armes que la nature et la société leur donnent: l'influence, la richesse, le pouvoir, et la force physique. Pour eux, le contact n'est jamais déplacé, le silence vaut l'assentiment et le refus est une invitation à insister lourdement.

Il y a aussi, mais c'est sans doute plus rare, des femmes avec le même comportement à l'égard des hommes. Des femmes à la sensibilité à fleur de peau qui prennent le moindre compliment comme une odieuse atteinte sexiste. Des femmes qui aiment se faire traiter ainsi. Mais je reste persuadé que ces catégories sont minoritaires au sein de la gent féminine. Hors des fantasmes mis sur écran par les hommes, bien peu de femmes redemandent du harcèlement de rue ou de se faire peloter dans les transports publics.

#BalanceTonPorc est un acte revendicatif assumé, maladroit, authentiquement populaire, et dans la plupart des cas, probablement sincère. Lorsque l'affaire Weinstein a éclaté, quelque chose a frappé l'opinion publique alors que les révélations s'enchaînaient: le nombre ahurissant de victimes. Bien des femmes réagirent à l'époque avec lâcheté face à des comportements odieux, pour tout un tas de raisons compréhensibles, mais réalisent aujourd'hui que de nombreuses souffrances infligées auraient pu ne pas l'être si elles avaient eu le courage de témoigner plus tôt.

Il est temps que les choses changent. Quant aux hommes qui s'effraient de ne plus pouvoir trouver l'âme sœur à la suite de cette étrange campagne lancée par les réseaux sociaux, il serait peut-être temps qu'ils révisent sérieusement leurs techniques de drague.

06 septembre 2017

Corée du Nord: les limites de l'inaction

La Corée du Nord vient une fois de plus de défrayer la chronique en se livrant à un essai thermonucléaire.

Comme à leur habitude, les élites du monde actuel, qui n'ont plus rien à proposer, temporisent en affirmant que la "la guerre n'est jamais la solution". Or, c'est précisément parce que la guerre n'est prétendument jamais la solution que nous en sommes là aujourd'hui.

La Corée du Nord, un vieux cancer

corée du nord,guerreComptant parmi les derniers pays communistes staliniens de la planète, poursuivant méthodiquement l'asservissement systématique de sa population à travers la famine, les camps de concentration et les procès politiques, la Corée du Nord est une sorte d'enfer sur Terre. L'évasion de nombreux Nord-coréens a permis au reste du monde de se faire progressivement une idée de l'inhumanité du régime et des épreuves endurées par les habitants. Les plus pauvres tentent de ne pas mourir de faim - souvent en vain - et les couches supérieures de la société vivent constamment dans la peur de l'arrestation et de l'exécution sommaire.

La Corée du Nord réussit le tour de force d'être un pays dans lequel personne n'est heureux.

Dès 1965, la Corée du Nord disposa d'installation de recherche nucléaire, grâce à un réacteur de recherche fourni par les grands frères de l'Union soviétique. La matière fissile put quant à elle être extraite directement des gisements du pays.

La culture du secret étant ce qu'elle est en Corée du Nord, il est difficile de déterminer quand le programme nucléaire clandestin du régime entra dans une phase active. Certains avancent l'année 1989, alors que le pays était encore officiellement signataire du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), mais nous n'avons pas de certitude.

Bien entendu, selon le mode de pensée propre à la dialectique marxiste, le programme nucléaire nord-coréen n'a jamais eu d'autre but qu'une "visée défensive" destinée à préserver le régime de ses innombrables ennemis extérieurs, ceux-ci étant largement fantasmés par une clique paranoïaque et délirante. Pour s'en convaincre, il suffit de recompter le nombre d'opérations hostiles visant la Corée du Nord et son régime durant, disons, les cinquante dernières années - très exactement zéro. Les exactions militaires de la Corée du Nord furent elles bien visibles, tout comme les opérations hors du pays telle l'exécution à l'arme chimique du demi-frère de Kim Jong-Un à l'aéroport de Kuala Lumpur.

L'apathie prévalant contre la Corée du Nord aurait pu, aurait dû changer en octobre 2006 lorsque Pyongyang procéda à un premier essai nucléaire. Mais rien ne se produisit, ni pour lui, ni pour les suivants. De vagues sanctions économiques et ce fut tout - comme si les dirigeants du pays allaient plier devant des sanctions menaçant le bien-être d'une population qu'ils laissent volontiers mourir de faim. Le cynisme et l'inaction de la communauté internationale sont sans limites lorsque le sujet est un pays sans intérêt géostratégique immédiat.

La triste vérité est que l'Occident a eu l'occasion d'en finir avec la Corée du Nord à de multiples reprises, mais n'en fit rien. L'effondrement de l'Union Soviétique ouvrit une exceptionnelle fenêtre d'opportunité pour régler une bonne fois pour toute la "question coréenne" mais au cours de ses deux mandats Bill Clinton se montra surtout concerné par ses frasques sexuelles. Les États-Unis restèrent inactifs lors d'une décennie riche en opportunités.

George W. Bush ne brilla pas non plus pour son intérêt envers la Corée du Nord durant ses deux mandats - à sa décharge, les attentats du 11 septembre l'amenèrent à tourner son attention plutôt vers les pays musulmans. La surprise du premier essai nucléaire nord-coréen en 2006 aurait pu l'amener à réagir de façon plus efficace, mais à ce stade les États-Unis étaient déjà empêtrés en Irak et en Afghanistan.

Bien entendu Barack Obama, le Messie intergalactique, n'en fit pas davantage. Trop occupé à diviser l'Amérique à l'aide de polémiques raciales et partisanes, le prix Nobel de la Paix se contenta en matière de politique extérieure de poursuivre les offensives engagées jusque-là à grand coup de bombardements par drones, mettant son inaction entre parenthèses juste le temps de faire chuter le régime de Kadhafi. Les soubresauts du "printemps arabe" et ses fruits islamistes furent bien assez nombreux pour occuper le monde, mais pendant ce temps les essais nucléaires nord-coréens s'enchaînaient en toute impunité.

Chronologie de la lâcheté

Internet n'oublie pas. Le réseau permet de retrouver de belles réactions liées au programme nucléaire militaire nord-coréen. Dès le début, l'accent fut mis sur l'incrédulité, la minimisation, le fait que la Corée du Nord ne disposait pas des capacités de frappes à distance... Livrons-nous à une modeste chronologie de ces essais nucléaires et des réactions suscitées:

  • Premier essai nucléaire le lundi 9 octobre 2006 sur le site de Hwadaeri, près de Kilju, à 100 km de la frontière chinoise. Tout va bien, c'est un essai "de faible puissance". Il serait même raté. Et puis la communauté internationale réagit fermement: elle dénonce cet essai, y compris la République populaire de Chine, principal soutien de la Corée du Nord, nous dit-on. La résolution 1718 du Conseil de sécurité des Nations unies impose des sanctions. Pyongyang n'a qu'à bien se tenir.
     
  • La Corée du Nord annonce le 25 mai 2009 avoir réalisé un second essai nucléaire souterrain, dont la puissance estimée varie selon les observateurs entre 2 et 20 kilotonnes. Deux ans et demi plus tard, les diplomates réalisent que les sanctions n'ont peut-être pas plus marché en Corée du Nord qu'en Irak avec le régime pétrole contre nourriture, ou que partout ailleurs en fait. Plus personne ne prétend que les explosions atomiques sont des trucages, mais la presse se veut toujours rassurante: "le Conseil de sécurité de l'ONU a entamé lundi soir une réunion d'urgence pour discuter du nouvel essai nucléaire effectué par la Corée du Nord." Et puis, qu'on se le dise, Barack Obama a de son côté estimé que les ambitions nucléaires de la Corée du Nord représentaient une "menace pour la paix" et nécessitaient "une action de la communauté internationale". Rassurons-nous, les grands de ce monde se penchent sur le dossier.
     
  • Troisième essai le 12 février 2013. La puissance augmente ; les services sud-coréens l'estiment entre 6 et 7 kilotonnes. Mais il est condamné "par une très large majorité de la communauté internationale", fort heureusement. Ici, on en rigole ; "La Corée du Nord a toujours des atomes crochus", plaisante Paris-Match. Et puis Pyongyang a violé des résolutions des Nations-Unies et ça c'est très grave, on va voir ce qu'on va voir. Au bout de trois essais en toute impunité, on commence, lentement, à s'interroger sur l'efficacité des sanctions...
     
  • Le 6 janvier 2016, quatrième essai. La télévision officielle annonce par la voix enthousiaste de sa présentatrice que la Corée du Nord a fait exploser une bombe H miniaturisée. Mais le succès de cet essai est mis en doute par certains experts. Ce ne serait qu'une bombe atomique de plus, pas une vraie bombe H, donc pas de quoi fouetter un chat. Toutefois en Suisse les esprits supérieurement intelligents du Temps commencent à réaliser le problème: "le monde est démuni face au chantage nucléaire nord-coréen". Incidemment, l'article nous apprend que "La stratégie de Pyongyang est limpide: continuer de faire chanter la communauté internationale. Cela avait très bien marché après les premiers essais, puisque Pyongyang avait obtenu une coopération dans le nucléaire civil et une aide alimentaire." Certains auraient apparemment pris goût aux terribles mesures de rétorsion de la communauté internationale...
     
  • Le monde s'était presque habitué aux explosions nucléaires du paradis communiste tous les trois ou quatre ans, mais le rythme s'accélère. Le cinquième essai a lieu quelques mois plus tard seulement, le 9 septembre 2016, menant à une activité sismique de magnitude 5,3 enregistrée par les pays voisins. Les autorités nord-coréennes confirment que cette activité est liée à un essai nucléaire souterrain, le plus puissant mené jusqu'à présent. On se pose des questions. En retard d'une guerre, les analystes éclairés du Courrier International proclament: "la menace est devenue une réalité."
     
  • Sixième et dernier essai en date, le dimanche 3 septembre 2017. Une déflagration souterraine localisée à 24 km au nord-est de la localité de Sungjibaegam, dans la province de Hamgyeong au nord du pays, entraîne un séisme d'une magnitude de 6,3 et des protestations internationales. Le président de la commission de la Défense du parlement sud-coréen estime qu'il s'agit d'une explosion de 100 kilotonnes. Pékin "condamne vigoureusement" le nouvel essai nucléaire. Séoul demande "la punition la plus forte" contre la Corée du Nord... C'est sûr, Kim Jong-un doit trembler de peur.

Cette modeste énumération ne s'étend que sur les essais nucléaires militaires de la Corée du Nord. Le pays avance en parallèle ses pions dans le domaine des missiles balistiques - le moyen privilégié d'envoyer des bombes à destination. Là aussi les progrès sont patents, comme peuvent en témoigner des Japonais voyant des missiles passer au-dessus de leur archipel.

Sur le plan de la communauté internationale, en revanche, les progrès s'apparentent au néant absolu.

Procrastination fatale

Rares sont les problèmes qui se résolvent d'eux-mêmes. Ils ont plutôt tendance à empirer et la Corée du Nord en est l'exemple parfait.

"Résoudre" le problème de la Corée du Nord à travers un changement de régime n'aurait rien eu d'une partie de plaisir, quelle que soit l'époque. L'adversaire de Pyongyang aurait eu à affronter les millions de soldats d'une armée pléthorique et une population fanatisée à l'extrême. Toutefois, il paraît probable que l'État nord-coréen se serait alors effondré comme un château de cartes - les routes défoncées, les tanks rouillés des années 50 et les hordes dépenaillées d'infanterie à demi morte de faim n'auraient guère posé problème au moindre régiment d'armée moderne.

Les principales difficultés auraient été liées à la crise humanitaire révélée après le bref affrontement, et à la gestion de l'impérialisme chinois. Pékin se targue d'être l'acteur majeur de la région. La Corée du Nord mérite-t-elle un affrontement militaire direct avec d'autres pays? Il n'est pas certain que les dirigeants chinois, des êtres doctrinaires mais néanmoins capables de raison, souhaitent risquer l'aventure armée pour maintenir un tyran dément à la tête d'un allié aussi embarrassant.

Depuis que la Corée du Nord dispose de l'arme nucléaire et de missiles intercontinentaux, tout est plus compliqué, plus dangereux et plus incertain. Certains analystes prétendent encore que les principaux dangers sont écartés, la technologie balistique de la Corée du Nord n'étant pas encore complètement au point. Peut-on se contenter d'une si faible assurance? Au vu des énormes progrès militaires accomplis par le pays en seulement quelques années, cette maigre réserve est aussi amenée à disparaître.

corée du nord,guerreLa folle trajectoire vers la catastrophe se poursuit. Les pays directement menacés envisagent diverses mesures allant de boucliers anti-missiles à l'éventualité de lancer eux-mêmes leur programme nucléaire - la promesse d'une destruction mutuelle fonctionnant mal face à un ennemi irrationnel. Avec l'augmentation de portée de ses missiles, le problème nord-coréen passe de régional à continental, puis mondial. Nul doute que cela donnera lieu à encore plus de réunions d'urgence à l'ONU, où de nombreux diplomates pourront faire part de leur immense préoccupation avant un agréable déjeuner au restaurant. La diplomatie internationale ne parvient même pas à arracher au régime de Pyongyang des concessions aussi rétrospectivement dérisoires que l'ont été en leur temps les Accords de Munich.

Transposée dans un quartier résidentiel, la Corée du Nord s'apparente à un voisin irascible et paranoïaque qui tire au fusil au hasard et bricole des explosifs dans son garage. "Mais il ne vise pas bien", se rassure-t-on. Et plusieurs pétitions ont déjà été dûment consignées dans sa boîte aux lettres. Sûr qu'avec tout ça les choses ne peuvent que s'arranger.

Et dans l'ombre, un barbu iranien bricole sa propre bombe, enhardi par l'impunité dont jouit son compère.

23 août 2017

La fin de la Présidence Trump ?

Les prétendus liens avec la Russie, les accusations d'interférence avec la justice ou les glapissements hystériques en faveur d'un impeachment n'auront finalement servi à rien: la présidence Trump vient peut-être être de se terminer de façon tout à fait fortuite un beau jour du mois d'août, avec la démission de Steve Bannon. Mais comme il s'agit de Trump, le point d'interrogation reste de rigueur!

Steve Bannon

usa,breitbart,steve bannon,donad trump,manoeuvres politiquesSteve Bannon apparut sur les écrans radars des médias du Vieux Continent à la fin de l'été 2016, lorsqu'il fut promu stratège de la dernière ligne droite de la campagne du candidat Trump. Parfait inconnu en Europe, il jouissait d'une certaine notoriété aux États-Unis en étant aux commandes du site Breitbart News, co-fondé par Andrews Breitbart  et lui-même en 2007 et dont il reprit la conduite deux ans après la mort de son associé.

Le public américain ayant terminé sa migration médiatique vers les sites d'information en ligne, l'alignement visible du site Breitbart en faveur de la campagne de Trump eut une influence réelle sur l'opinion. Steve Bannon gagna ses galons auprès de Donald Trump - et devint après la victoire un proche conseiller politique du Président. Pro-Israélien convaincu, contempteur virulent des élites de Washington et de la globalisation, on raconte qu'il serait l'auteur de larges portions du discours d'investiture de Donald Trump, dont le ton trancha de façon singulière avec ceux délivrés par les présidents précédents.

Pourtant, les tensions entre les deux hommes ne mirent guère de temps à apparaître. Dès les premiers jours de la Présidence, Bannon déclara qu'il avait eu un rôle absolument essentiel dans la victoire de Trump ; celui-ci "recadra" son conseiller dans un tweet en affirmant qu'il ne devait sa victoire qu'à lui-même, ayant eu l'habileté de faire campagne dans les bons états comme ceux de la Rust Belt. Ces terres traditionnellement dévolues aux Démocrates furent délaissées par Hillary Clinton au cours de sa campagne, car considérées comme acquises.

Dans cette brève querelle d'ego, chacun avait partiellement raison: Donald Trump eut l'intelligence stratégique d'employer son temps de façon à remporter des états inattendus, mais les diatribes anti-establishment et contre la mondialisation économique concoctées par Bannon firent mouche auprès des électeurs.

Le Figaro revint sur certaines divergences plus récentes:

Les attaques ad hominem contre Mc Master [conseiller à la sécurité nationale], orchestrées par Bannon via le puissant site web anti-élites Breitbart, avaient irrité le président. L'interview accordée par Bannon au journal American Prospect - dans laquelle il tourne en dérision la politique présidentielle vis-à-vis de la Corée du Nord, jugeant qu'envisager une option militaire est totalement irréaliste vu le risque de millions de morts côté sud-coréen - est apparue comme une claque au président lui-même. Ce dernier coup d'éclat semble avoir été la goutte qui a fait déborder le vase présidentiel.


C'est pour cela que selon des sources à la Maison Blanche la démission de Bannon aurait été entérinée depuis début août, bien avant son annonce officielle. La récente polémique sur les événements de Charlottesville, où Bannon renvoya dos à dos les suprémacistes blancs et les extrémistes de gauche, n'aurait eu aucune incidence.

Divorce idéologique et combat en coulisses

En annonçant son départ Bannon annonça dans une interview à Bloomberg News qu'il ne renoncerait pas à ses combats: "Je quitte la Maison-Blanche et je pars au combat pour Trump et contre ses opposants - au Capitole, dans les médias et dans le monde des affaires." Cette déclaration fut suivie d'une interview auprès de Weekly Standards où le ton changea rapidement: "La présidence Trump pour laquelle nous nous sommes battus est terminée. Nous avons toujours un énorme mouvement et nous ferons quelque chose de cette présidence Trump. Mais ce sera autre chose."

Ces citations doivent se comprendre vis-à-vis de la campagne électorale de 2016 où le candidat Trump fit de nombreuses promesses de campagne qui tardent à se concrétiser, et ne le seront probablement pas.

Lorsque Trump battit campagne dans un marathon incroyable à travers des dizaines d'États, le public chantait "Build the wall" "Lock her up" ou "Drain the Swamp" - "Construisez le Mur", "Enfermez-la" et "Drainez le marais", trois références essentielles de la vague populaire qui porta Trump au pouvoir. Le Mur faisait évidemment référence à la frontière américano-mexicaine ; l'enfermement, à toutes les affaires de corruption dans lesquelles trempe Hillary Clinton (et de nombreux responsables démocrates) mais dont l'influence dans l'administration les préserve aujourd'hui encore de toute enquête sérieuse ; et le "Marais", à Washington et ses élites coupées du peuple et vivant grassement de l'argent public.

Trump est un ovni politique dont le mérite est d'avoir redonné espoir à des millions d'Américains décidés à bousculer l'échiquier, mais rien n'indiquerait avec certitude qu'il le ferait. Aujourd'hui l'espoir est contrarié.

En réalité, comme d'autres membres de l'administration avant lui, Bannon est victime d'une guerre silencieuse au sein de l'Administration Trump. Cette guerre compte d'innombrables partisans: l'opposition de gauche, les médias, les bureaucrates mais aussi les Républicains historiques qui n'ont jamais digéré l'élection du tribun blond choisi contre l'avis des pontes du parti. L'opposition à Trump dépasse de loin celle que rencontrerait un Président républicain classique à sa place. Sur certains sujets controversés comme le Réchauffement climatique d'origine humaine, les partisans d'une ligne conformiste sont dans sa propre famille, comme sa fille Ivanka et son gendre Jared Kuchner (d'ailleurs proche des Démocrates). Difficile pour quelqu'un, même Président, même Donald Trump, de désavouer sa propre famille.

À défaut de réussir à chasser Trump du pouvoir à grand coup de "complot russe" tiré par les cheveux, l'alternative est de vider la révolution Trump de toute substance. Le départ de Steve Bannon de la Maison Blanche est une étape importante pour y parvenir.

Depuis le départ du journaliste la crinière poivre et sel et au teint rouge, Trump n'hésite pas à couvrir son ex-conseiller d'éloges, expliquant par exemple dans un Tweet que "Steve Bannon sera une nouvelle voix solide et intelligente à Breitbart News... peut-être mieux que jamais auparavant." Steve Bannon se voit aussi à nouveau entièrement libre de ses paroles... Et de ses critiques.

La situation est donc délicate ; pour Trump, le chemin de moindre résistance passe évidemment par une "normalisation" de sa présidence, c'est-à-dire abandonner ou diluer la plupart de ses réformes pour le plus grand bonheur des élites installées. Cela rendra peut-être les trois ans qui viennent plus confortables, mais à peine: l'hostilité généralisée contre Trump ne diminuera évidemment pas d'un pouce, quelles que soient ses concessions ; et si même un site comme Breitbart se retourne contre lui, ses chances de réélections sont quasiment réduites à zéro. L'autre chemin est celui du combat contre les élites de Washington et le fameux complexe militaro-industriel, mais le départ de Bannon et les récentes déclarations belliqueuses du Président ne vont clairement pas dans cette direction.

Le départ de Steve Bannon est-elle une manœuvre destinée à induire ses ennemis en erreur, ou la marque d'une réelle inflexion de stratégie? Il faudra suivre ces prochaines semaines d'éventuels changements de trajectoire de la Maison Blanche sur de nombreux dossiers comme la Corée du Nord, l'Iran ou la Chine ; ou sur le plan intérieur, la réforme de l'Obamacare, la construction du Mur ou l'éventuel réveil de la justice américaine sur les innombrables affaires pesant sur le camp démocrate, pour tirer une conclusion.

Mais comme le dit un commentateur républicain: "L'élection de Donald Trump a atteint deux objectifs principaux, empêcher une présidence Clinton et nommer un juge conservateur à la Cour Suprême. Tout ce qu'il fait de plus pendant ces quatre ans, c'est juste du bonus." On peut donc dire que le mandat de Trump a déjà porté quelques fruits. Bien sûr, beaucoup d'Américains espéraient et espèrent encore davantage.