14 mai 2017

Attaque informatique mondiale: Merci la NSA!

Depuis vendredi, tous les services informatiques de la planète sont en alerte rouge. La faute à "WannaCry", un programme informatique qui infecte tous les ordinateurs mal protégés d'un réseau informatique. Mais pas seulement.

WannaCry est un ransomware, un rançongiciel selon le dernier néologisme à la mode. Le fonctionnement du programme est redoutable: il s'installe sur un ordinateur grâce à une faille de Windows et encrypte systématiquement les fichiers qu'il trouve. L'utilisateur ne peut plus lire ses propres données. Tout ce qu'il peut faire est de payer une rançon sous forme de Bitcoins (donc impossible à tracer) à une mystérieuse adresse pour espérer retirer le chiffrement...

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La sympathique page d'accueil de WannaCry
(cliquez pour agrandir)

Le mode de fonctionnement, particulièrement vicieux, repose sur le sentiment de panique de la victime. L'utilisateur n'a droit qu'à un temps limité de trois jours pour payer 300 dollars, après quoi la somme passe à 600, et au bout d'une semaine le logiciel annonce qu'il ne permet plus de déchiffrer les fichiers qu'il a encrypté.

Bien entendu, rien ne prouve que la libération surviendra en cas de paiement. Il faudrait le témoignage de victimes cédant au chantage, mais peu s'en vanteront.

Tous les ordinateurs ne sont pas touchés - seulement ceux qui n'ont pas appliqué le patch 4013389 de Microsoft, rendu public le 14 mars de cette année. Compte tenu de la quantité gigantesque de machines en circulation tournant sous différentes versions de Windows, il n'y avait aucun doute que certaines succomberaient.

Depuis vendredi donc, les médias se font l'écho des diverses entreprises et organisations affectées: Renault, le National Health Service britannique, le ministère de l'Intérieur russe, la Deutsche Bahn, FedEx, Vodafone... L'informatique étant omniprésente dans les entreprises, il s'en faut de peu pour que le virus ne se répande comme un feu de brousse. Le New York Times montre une carte de la progression géométrique du problème. Après l'offensive de vendredi, un nouveau flot d'infection est à prévoir lundi matin avec le retour au travail de millions de personnes rallumant leur ordinateur après le week-end.

Si le mode de fonctionnement de WannaCry est relativement classique, l'attaque frappe par son ampleur, elle-même permise par la faille de sécurité de Windows. L'affaire prend alors un tour plus politique. Citant la page Wikipédia de WannaCry - fréquemment mise à jour ces derniers temps - le visiteur aura un léger aperçu du pot-aux-roses:

[WannaCry] tire parti d’une faille de sécurité informatique utilisée par la NSA, « EternalBlue », dont l’existence a été révélée mi-avril 2017 par les groupes de hackers appelés The Shadow Brokers et Equation Group. EternalBlue exploite la vulnérabilité « MS17-010 » dans le protocole Server Message Block dans sa version 1. Microsoft avait publié une mise à jour pour corriger cette vulnérabilité un mois avant, le 14 mars 2017.


Il reste quelques points à connecter. Les méchants groupes de hackers ont pu révéler la faille de sécurité informatique EternalBlue utilisée par la NSA grâce à Wikileaks, révélant en mars de cette année l'archive Vault 7 témoignant du fonctionnement des services de renseignement américains pour espionner leurs concitoyens et le monde entier. Le sujet avait été évoqué ici.

Reprenons donc dans l'ordre chronologique:

  1. Une faiblesse apparemment assez ancienne dans une version de Microsoft Windows permet d'installer des programmes par une "porte dérobée".
  2. Repéré par les services de renseignement américains, le bug ne va surtout pas être annoncé à Microsoft, mais sera au contraire exploité à travers tout un panel d'outils comme EternalBlue pour installer des logiciels espions.
  3. Un individu, vraisemblablement un lanceur d'alerte interne à la NSA, contacte Wikileaks avec une manne d'informations volées quant aux méthodes, logiciels et même au code utilisé par la NSA. L'archive est révélée le 7 mars. On ne sait pas depuis combien de temps Wikileaks dispose de l'archive, certaines sources évoquent la date du 16 février, il est donc possible que des groupes en aient disposé plus tôt.
  4. Bien que relativement peu couverte par les médias, l'information est soigneusement disséquée par divers acteurs aux intérêts divergents: défenseurs de la vie privée, services secrets de divers pays, éditeurs de logiciels, et bien sûr hackers.
  5. Le 14 mars, soit une semaine plus tard, Microsoft publie un correctif permettant de fermer la porte dérobée. Reste à l'installer sur tous les ordinateurs du monde fonctionnant sous Windows...
  6. Le 12 mai, un groupe de hackers lance le logiciel WannaCry qui se duplique sur les réseaux informatiques en profitant de la faille sur les ordinateurs non mis à jour.

La NSA a donc un rôle clé dans la catastrophe que représente WannaCry. En décelant une faiblesse de Windows mais en cherchant à la cacher pour s'en servir, elle a laissé vulnérable des millions de serveurs de par le monde. Le cas n'est pas aussi grave que les portes dérobées délibérément réclamées par la CIA auprès des producteurs de smartphones, mais relève clairement du même état d'esprit: surtout ne pas chercher à rendre l'informatique mondiale plus sûre, mais à profiter des failles. Seulement, une porte dérobée peut laisser entrer n'importe qui, et il arrive toujours un moment où cela se produit...

Des millions de gens viennent de comprendre l'importance critique de disposer de systèmes informatiques protégés et fiables, et que cette priorité l'emporte même sur la lutte contre le terrorisme invoquée par les services de renseignement américains. L'expérience est douloureuse mais nécessaire ; que ceux qui rejettent la leçon installent directement WannaCry sur leur ordinateur, pour voir!

Un adage des débuts d'Internet affirmait avec humour: "L'erreur est humaine. Mais pour une vraie catastrophe, il faut un ordinateur." On sait désormais que pour une catastrophe de classe mondiale, il faut aussi des services secrets irresponsables. Peut-être que cette affaire amènera certains individus à écouter un peu plus les alertes lancées depuis des années par Edward Snowden.

12 mai 2017

James Comey limogé: quand tout le monde ment

Le licenciement ordonné par Donald Trump de James Comey, directeur du Federal Bureau of Investigation (FBI), donne lieu aux échafaudages politico-médiatiques les plus échevelés. Dans cet océan de fake news, difficile de faire la part des choses entre les mensonges éhontés, les vœux pieux et les simples manœuvres politiciennes. Le fait est que tout le monde ment, quoique des recoupements de témoignages permettent de retrouver la vérité des motivations des uns et des autres.

Comey.jpgÉvidemment, ce n'est pas ainsi que vous verrez l'information traitée dans les médias officiels, partie intégrante du théâtre d'ombre de l'opposition totale contre Donald Trump.

James Comey, entre atermoiements et casseroles

Ne l'oublions pas, l'individu le plus trouble du dossier est le principal intéressé. Selon sa page Wikipédia, James Comey, né le 14 décembre 1960 dans l'État de New York, a été le septième directeur du FBI du 4 septembre 2013 au 9 mai 2017.

Avocat issu du monde des grandes banques et d'une loyauté républicaine très ténue, il est nommé à son poste par Barack Obama. Le véritable scandale arrive au beau milieu de la dernière ligne droite des élections.

En 2016, quelques jours avant l'élection présidentielle américaine lors de laquelle Hillary Clinton est jugée favorite, il annonce la réouverture de l'enquête concernant les mails de la candidate démocrate puis annonce une semaine après qu'il n'y a finalement aucun élément nouveau. Cette annonce est considérée pour beaucoup comme l'une des causes de la défaite de la candidate.


Nous n'avons à ce jour, et n'aurons sans doute jamais, le fin mot de l'histoire quant à cette annonce surprenante et son revirement tout aussi soudain. Au milieu des nombreuses casseroles d'Hillary Clinton, l'affaire du serveur mail d'Hillary était la plus symbolique des dérives de la justice américaine. Sur ce seul dossier, n'importe qui coupable des mêmes actes qu'Hillary Clinton aurait été inculpé sans hésitation et croupirait probablement en prison depuis longtemps.

Dans ce contexte, la réouverture de l'enquête sonna comme le retour tardif, et trop bref, d'un fonctionnement normal de la justice. Mais pourquoi James Comey choisit-il de communiquer publiquement sur ce sujet au mépris des règles de l'agence? Était-ce un geste d'ouverture envers Trump? Peu vraisemblable au vu des sondages d'alors. Peut-être était-ce une revendication d'indépendance chargée de menace face à la future présidente démocrate? Scott Adams, le célèbre créateur de Dilbert, estima quant à lui que ce geste visait à laisser la décision finale de la culpabilité de Clinton entre les mains des électeurs américains. Nous en sommes toujours réduits à des hypothèses, mais à cette occasion, James Comey se créa de profondes inimitiés dans les deux camps.

Malheureusement, cet épisode ne resta pas au rang d'incident unique. Le FBI se fit remarquer après l'élection de Trump en tombant dans le narrative des "hackers russes" influant l'élection présidentielle. L'histoire, inventée de toute pièce par les Démocrates quelques heures après la défaite d'Hillary Clinton, tomba peu à peu en désuétude faute de vraisemblance et suite à des révélations de Wikileaks indiquant que les services secrets américains étaient capables de donner à l'aide du programme Marble l'apparence d'une provenance étrangère à leurs propres attaques.

Les hackers russes à peine enterrés, l'opposition au nouveau Président (Démocrates mais aussi Républicains anti-Trump) revint à la charge avec l'idée que les Russes auraient une lourde influence dans l'Administration naissante, arrachant péniblement la démission du Conseiller à la Sécurité Nationale Michael Flynn. Au cours de cette véritable cabale, menée notamment avec de faux documents grotesques, le Président finit par apprendre que lui et ses aides étaient en fait espionnés depuis des mois par l'Administration Obama...

Pour Donald Trump la coupe était pleine.

Donald Trump

Donald Trump exprima à de nombreuses reprises l'importance des services de renseignements dans son plan présidentiel - notamment pour lutter contre le terrorisme islamique. Cette vision se heurta rapidement aux utilisations partisanes de l'appareil d'État du renseignement pour des motifs politiques. Bien qu'initialement épargné par le Président, il devint de plus en plus clair à ses yeux que James Comey ne jouait pas dans son équipe.

Utilisant les ressources à sa disposition, James Comey tenta avec la plus grande persévérance de démontrer une collusion entre les membres de l'Administration Trump et les Russes - en dépit de preuves inexistantes et de celles de nombreux liens entre les Russes et des cadres haut placés de l'équipe démocrate, qui furent quant à elles complètement ignorées.

Cette différence de traitement, et le refus de Comey d'admettre la moindre implication dans l'espionnage de l'équipe Trump, mena le Président à l'exaspération. Citant Politico:

Le président Donald Trump envisageait l'éviction de son directeur du FBI depuis plus d'une semaine. Quand il la déclencha finalement mardi après-midi, il n'appela pas James Comey. Il envoya son ancien garde de sécurité privé pour remettre au siège du FBI une lettre de résiliation dans une simple chemise.

Il a été rendu furieux par l'enquête sur ses liens avec la Russie, déclarèrent deux conseillers, frustré par son incapacité à contrôler les rumeurs foisonnantes sur le sujet. Il demanda à plusieurs reprises à ses assistants pourquoi l'enquête sur la Russie ne disparaissait pas et exigea qu'ils parlent en son nom. Il s'emporta parfois devant la télévision lors de reportages sur le sujet, déclara un conseiller.

La colère de Trump s'est alimentée de l'enquête sur les liens russes - en particulier Comey affirmant devant le Sénat que le FBI avait surveillé sa campagne - et du directeur du FBI refusant de soutenir que le Président Barack Obama avait mis sur écoute ses téléphones de la Trump Tower.


Selon d'autres sources, Trump était également exaspéré du peu d'empressement du FBI à enquêter sur les nombreuses fuites de documents émanant de sa propre Administration et des services de renseignement eux-mêmes. Le Département de la Justice reprochait au directeur du FBI un comportement à la limite de l'insubordination. Une fois la décision prise de limoger Comey, encore fallait-il trouver le motif approprié. Qui veut tuer son chien l'accuse de la rage!

Lundi, Trump rencontra le Procureur Général Adjoint Rod J. Rosenstein et ils discutèrent des "performances professionnelles" de James Comey. À la demande de la Maison Blanche, Rosenstein mit par écrit un message au Président détaillant ses inquiétudes quant à la conduite du directeur du FBI. Ce message fut utilisé par Trump pour justifier sa décision (depuis, il s'en est distancié, avouant qu'il aurait licencié James Comey "de toute façon").

S'ensuivit une réunion dans le Bureau Ovale mardi, durant laquelle Trump déclara son intention d'évincer Comey. Le Procureur Général Sessions et le Procureur Général Adjoint Rosenstein établirent que la gestion de l'affaire des e-mails d'Hillary Clinton était peut-être le meilleur angle d'attaque. Donald Trump y adhéra d'autant plus facilement qu'à l'époque de la réouverture de l'enquête de nombreuses voix démocrates s'étaient élevées pour réclamer la démission du directeur du FBI.

En utilisant un argument employé par ses adversaires, Donald Trump crut qu'il pourrait obtenir l'assentiment de ces derniers. Grossière erreur. Pour les Démocrates, la haine contre Trump l'emporte sur toute autre considération. Comme l'avoua sans la moindre hésitation l'un d'eux sur les ondes:

"Je ne soutiens pas Trump pour avoir viré Comey... J'aurais soutenu Hillary Clinton pour avoir viré Comey."


Certains manient le deux-poids-deux-mesures avec brio!

La réalité, de la bouche du FBI, face aux fakes news et théories du complot

Depuis le licenciement de James Comey, un nombre impressionnant de défenseurs monte au créneau à son secours. Les médias salivent d'avance en décelant une répétition de l'histoire: la dernière fois où un Président limogea le directeur du Renseignement remonte à l'époque de Nixon et du Watergate. Quelle meilleure preuve de la duplicité de Donald Trump! Sa destitution est imminente! Hurlant avec les loups, les Démocrates invoquent un "procureur indépendant" pour relancer une enquête qui n'a jusqu'ici rien donné...

Donald Trump a-t-il interféré avec les enquêtes le concernant? S'est-il rendu coupable d'empiéter dans le bon fonctionnement de la justice, ou en tout cas d'une éventuelle instruction, ce qui accréditerait la thèse de sa culpabilité?

Malheureusement pour nos journalistes, le témoignage face au Sénat d'Andrew McCabe, directeur adjoint du FBI et remplaçant de James Comey en attendant la nomination de son successeur, fait état d'une réalité nettement moins excitante. Citons-le sur quelques points concrets des diverses théories lancées comme des faits dans les médias ces derniers jours:


Marco Rubio: "L'éviction de M. Comey a-t-elle d'une quelconque manière gêné, interrompu, stoppé ou eu le moindre impact négatif sur n'importe quel travail, n'importe quelle enquête ou n'importe quel projet en cours au FBI?"
McCabe: "Il n'y a eu jusqu'ici aucun effort pour gêner nos enquêtes."

Sénateur Lankford: "Avez-vous l'impression en moment que le FBI n'est pas en mesure de compléter l'enquête [sur les liens entre l'Administration Trump et la Russie] d'une façon équitable et diligente à cause de l'éviction de Jim Comey?"
McCabe: "Je pense et je suis persuadé que le FBI continuera à mener vigoureusement et complètement cette enquête à son terme."

Sénateur Lankford: "Avez-vous besoin que quelqu'un vous retire cette affaire et que quelqu'un d'autre s'en charge?"
McCabe: "Non, Monsieur."


Cela n'empêche pas les médias de persévérer dans le déni, les hypothèses les plus folles, et en général tout ce qui peut porter préjudice à l'Administration Trump.

18 avril 2017

La Turquie recule d'un siècle

Recep Tayyip Erdogan a remporté son pari. Selon les résultats définitifs, 51,4% des Turcs ont approuvé dimanche sa réforme.

Edo_victoire.jpgLa presse évoque une victoire "étriquée". On peut le comprendre: après avoir bourré les urnes et passé les derniers mois à museler, emprisonner et torturer toute forme d'opposition, c'est finalement un piètre résultat. Mais une petite victoire est une victoire tout de même. Fussent-ils acquis avec un mince vernis de légitimité, de nouveaux pouvoirs sont disponibles. Ils vont rapidement être employés.

Le régime instauré par Mustafa Kemal Atatürk touche à sa fin. Après neuf décennies de régime parlementaire, Recep Tayyip Erdogan a transformé le pays en "République présidentielle" en intégrant 18 amendements à la Constitution. Rien ne sert de jouer sur les mots ; nulle République digne de ce nom ne fonctionne selon les règles qui régissent la Turquie désormais. Le poste de Premier Ministre disparaît. Le Président concentre entre ses mains l'essentiel des pouvoirs exécutifs. Il peut dissoudre le Parlement et prendre des décrets quasiment sans limite. Erdogan s'est fait élire dictateur. Il pourra occuper ce poste au moins jusqu'en 2029.

Vote_turc_2017.png

Aux manipulations électorales près, la carte du résultat du scrutin montre les divisions de la Turquie d'aujourd'hui. À l'ouest, le littoral touristique et les grandes villes ont rejeté la réforme, les yeux tournés vers l'Europe et le développement. Même chose à l'est dans les régions à majorité kurde, qui ne comprennent que trop bien que les prochains coups de fouets seront pour elles. Au centre, la Turquie anatolienne rurale a voté massivement pour - elle pense ne rien avoir à perdre et méprise les autres composantes du pays.

La réforme fait des satisfaits et des malheureux. Parmi les satisfaits, les islamistes, qui célèbrent la victoire d'un des leurs. Erdogan n'a jamais été rien d'autre qu'un agent de l'islam et s'est toujours présenté ainsi, tout comme son parti. Le terme "d'islamo-conservateur" a été inventé par les médias européens pour éviter le mot "islamiste" et calmer l'opinion publique pendant que les élites du continent faisaient la danse du ventre devant le sultan pour s'attirer ses bonnes grâces. Erdogan a toujours été imprégné par le discours religieux et le marie avec talent au politique, dans la grande tradition de l'islam où les deux notions ne se distinguent pas. Faisant fréquemment référence dans ses discours au sultan Mehmet II, qui conquit Constantinople en 1453, il exprime son mépris de l'Europe et déplore la perte des territoires ottomans.

Recep Tayyip Erdogan considère les immigrés turcs en Europe comme l'avant-garde de sa reconquête délirante de l'Empire Ottoman. Les résultats du scrutin auprès de la diaspora semblent lui donner raison. Selon des résultats fournis par l'agence Anadolu, les Turcs d'Europe ont voté à plus de 58% pour renforcer les pouvoirs du maître d'Ankara, soit bien davantage que les Turcs de Turquie. La diaspora suisse fait meilleure figure avec "seulement" 41% de supportes d'Erdogan, mais ce résultat contraste avec les trois millions de Turcs d'Allemagne qui ont voté massivement à 63,2% pour lui, alors que ceux d'Autriche font encore mieux avec 72,7% de soutien.

Rétrospectivement, Erdogan a bien eu raison de venir faire campagne en Europe, car c'est là que se trouvent ses plus ardents supporters.

Après le miroir aux alouettes du printemps arabe, ce scrutin jette une fois de plus le trouble sur l'intégration des immigrés musulmans et leur imprégnation des hautes valeurs que prétend incarner le continent - la séparation des pouvoirs, le refus de l'absolutisme, l'État de droit, la liberté religieuse, la liberté d'expression... Certaines réformes prônées par Erdogan entrent directement en conflit avec l'agenda européen, comme la suppression de la peine de mort interdite dans l'article 2 de la convention européenne des droits de l'homme approuvée par les 47 membres du Conseil de l'Europe. Cela n'empêche pas le Président turc de promettre depuis longtemps son retour "pour bientôt". Il trépigne d'envie d'accorder aux putschistes de l'été 2016 une justice définitive.

On peut bien sûr regretter la décision sortie des urnes en Turquie, mais elle a le mérite de clarifier la situation. Peut-être Européens et Turcs arrêteront-ils de prétendre que la Turquie est vouée à intégrer l'Union Européenne alors qu'elle n'a fait que s'en éloigner depuis vingt ans. Peut-être que l'OTAN finira par jeter un œil critique sur la place de la Turquie au sein de l'alliance.

Le futur de la Turquie et de ses habitants est malheureusement sombre. La longue lutte de Mustafa Kemal Atatürk pour libérer son pays de l'obscurantisme musulman aura finalement échoué, alors que l'islamisation de la société redouble. Mais le plus inquiétant est bien sûr à l'est du pays. Les aventures militaires en Syrie et les répressions anti-Kurdes étaient déjà la marque d'un régime volontariste ; Erdogan va évidemment persévérer dans cette voie avec ses nouveaux pouvoirs avec, à terme, des conséquences incertaines sur la paix civile.

11 avril 2017

Assad a-t-il lancé une attaque chimique sur Khan Cheikhoun ?

Ces derniers jours ont vu un revirement incroyable de l'opinion publique et des puissants de ce monde (notamment Donald Trump) vis-à-vis de la Syrie et du régime de Bachar el-Assad. La faute à un "bombardement à l'arme chimique" au-dessus de Khan Cheikhoun. Mais qui en est le responsable?

Confusion et brouillard de guerre

Le nom de cette ville située à 50 km au sud d'Idlib était parfaitement inconnu avant que ne déferlent sur tous les médias des informations issues de l'Observatoire Syrien des Droits de l'Homme, une organisation non gouvernementale très suspecte et pourtant couramment utilisée comme source par les médias occidentaux. Les forces aériennes de Bachar el-Assad auraient effectué un bombardement chimique au petit matin, s'en prenant également à un hôpital.

syrie,armes chimiques

Dans les premières heures de l'affaire, même les Russes semblèrent mal à l'aise. Ils accusèrent dans un premier temps l'opposition syrienne d'avoir mis en scène les cadavres et les séquences d'évacuation des blessés, avant de se reprendre quelques heures plus tard en affirmant par le biais du ministère de la Défense que les armes chimiques faisaient partie d'un dépôt appartenant aux rebelles.

Le bombardement de Bachar el-Assad (dont personne ne conteste la réalité) aurait ainsi visé un dépôt de munition des ennemis du régime, dépôt dont l'inventaire était évidemment inconnu au moment du bombardement mais qui aurait contenu des armes chimiques et dont la destruction aurait entraîné un nuage de gaz fatal. Une explication plausible pour le grand public.

À qui profite le crime?

Parmi les différents services de renseignement, les Russes sont réputés pour leur talent dans la guerre de l'information - plus que leurs homologues américains. Sans savoir si c'était la vérité ou l’œuvre de quelques spin doctors, la thèse du "dépôt rebelle contenant des armes chimiques" commença à prendre de l'ampleur sur les réseaux sociaux.

Cette théorie cadrait notamment avec l'analyse géopolitique de la région. Assad n'aurait eu aucun intérêt à se livrer à une attaque non conventionnelle. Reprenant l'initiative grâce à ses alliés russes, face à un président américain ayant pour la première fois admis que son éviction était moins importante qu'une victoire contre l'État Islamique, le régime syrien n'avait apparemment rien à gagner et tout à perdre en brisant le tabou de l'utilisation d'armes chimiques.

Cette interprétation fut encore confortée par les conséquences du bombardement. L'outrage international fut à la fois intense et immédiat. Les Américains lancèrent 59 missiles contre une base syrienne. De nouveau, toute les options furent sur la table pour renverser éventuellement le régime de Damas. Là où on aurait pu s'attendre à une enquête pour établir les responsabilités des parties en présence, la communauté internationale surprit par son unanimité et sa rapidité de réaction. Venait-elle de tomber une nouvelle fois dans un complot dans la grande tradition des couveuses du Koweït?

Le Guardian analyse

La principale faiblesse de la dénonciation d'une attaque chimique venait de ses sources initiales - l'OSDH et l'UOSSM, une obscure association internationale de médecins syriens autorisés à travailler dans la zone aux mains des rebelles. Face à ces témoignages peu fiables, l'interprétation russe était tout à fait recevable.

Le 5 avril, le journal britannique The Guardian publia un premier article sur l'attaque avec les commentaires de Richard Guthrie, un expert britannique en armes chimiques. Il défaussa assez rapidement la version russe de l'explosion d'un stock d'armes aux mains des rebelles:

[Cette hypothèse] ne cadre pas avec les observations de terrain pour plusieurs raisons. Un raid aérien larguant des charges explosives sur un dépôt de munitions aurait détruit l'essentiel du gaz sarin immédiatement, et répandu le reste dans une zone bien plus petite.

"La distribution des victimes ne colle pas à la diffusion de matériau toxique que vous auriez eu avec la destruction d'une enceinte contenant des produits chimiques rompue par un bombardement. Elle cadre davantage avec des conteneurs de produit répartis sur une population plus grande", dit Guthrie. (...)

Le Sarin est trop compliqué et cher à produire pour que les rebelles en fabriquent eux-mêmes, et bien qu'ils aient potentiellement obtenu quelques stocks de gaz innervant ou d'autres gaz, il est très improbable qu'ils disposent de plus de quelques kilos.

 
Un autre expert, Gordon De Bretton, expliqua que le grand nombre de femmes et d'enfants parmi les victimes ne cadrait pas avec l'attaque d'un dépôt militaire. Un troisième intervenant, Dan Kaszeta de l'armée américaine, rappela enfin que le Sarin est un composé instable, devant être fabriqué au plus quelques jours avant son utilisation. L'alcool isopropylique hautement inflammable étant un des deux précurseurs du gaz, l'attaque d'un laboratoire de production de sarin aurait provoqué une boule de feu dont nul n'a rendu compte.

Le lendemain, The Guardian publia le témoignage direct de Kareem Shaheen, premier reporter d'un média occidental à rejoindre le site des atrocités. Pour la première fois il était possible de rendre compte sans dépendre des services de Bachar ni de ses adversaires islamistes. Il ne trouva qu'un petit cratère contenant le reste de la bombe qui dévasta semble-t-il le quartier.

Tout ce qui reste de l'attaque sur la ville de la province d'Idlib tenue par les rebelles est une mauvaise odeur qui dérange les narines et quelques fragments verdâtres de la bombe. Les maisons alentours sont vides de tout être vivant.

Le Guardian, premier média occidental à visiter le site de l'attaque, examina un entrepôt et des silos directement à proximité de l'endroit où le projectile atterrit, et ne trouva rien d'autre qu'un espace abandonné recouvert de poussière et des silos à demi détruits empestant le grain moisi et le fumier. Les résidents affirmèrent que les bâtiments furent endommagés six mois plus tôt et restèrent inutilisés depuis lors.

"Vous pouvez regarder ; il n'y a rien là-bas hormis peut-être du grain et des excréments animaux, et même un bouc mort asphyxié par l'attaque", expliqua quelqu'un. Les habitants répondirent par l'incrédulité aux allégations russes.

Il n'y avait aucune preuve d'un bâtiment récemment atteint ces derniers jours près de l'endroit où tant de gens furent tués et blessés par un agent chimique attaquant le système nerveux. Les maisons de l'autre côté de la rue ne semblaient pas endommagées. Il n'y avait pas de zone de contamination près du moindre bâtiment. A la place, la zone de contamination semblait avoir pour centre un cratère dans la route.



Autant dire que la version de l'usine d'armes chimiques frappée par surprise ne colle pas avec les observations sur le terrain...

À qui profite le crime, deuxième partie

"Le régime syrien n'avait apparemment rien à gagner et tout à perdre en brisant le tabou de l'utilisation d'armes chimiques", écrivais-je quelques paragraphes plus haut en me faisant l'écho de nombreux analystes. Mais ce n'était pas tout à fait exact. Propagande oblige, le régime de Bachar el-Assad vole de victoire en victoire avec son allié russe ; en réalité, l'armée syrienne est épuisée par des années de guerre et les batailles remportées ne sont pas aussi nombreuses qu'il y paraît. L'énorme empiètement dont disposent encore l'État islamique et les diverses milices sur le territoire national syrien témoignent du chemin encore à parcourir.

Rétrospectivement, une attaque chimique sur Khan Cheikhoun n'était pas une bonne idée pour le régime de Damas. Entre la riposte américaine immédiate et la perte du statut de "moindre mal" que Bachar el-Assad était parvenu à acquérir face à l'État islamique, le recul géopolitique est énorme, et sans rapport avec les gains négligeables obtenus sur le terrain avec des armes interdites. Mais ce n'est pas parce que le plan n'a pas donné les résultats escomptés qu'il n'a pas existé.

Bachar el-Assad gageait sans doute que l'utilisation de l'arme chimique susciterait la terreur chez ses ennemis ; il pensait peut-être aussi disposer d'une fenêtre d'impunité grâce aux ouvertures diplomatiques américaines, à l'impréparation du nouveau président, et aux tergiversations permanentes de la communauté internationale. Mal lui en prit. Le retour de flamme le place dans une position précaire et il ne peut s'en prendre qu'à lui et à ses généraux.

L'attaque chimique de Khan Cheikhoun passera peut-être à la postérité comme un tournant dans la guerre en Syrie - un calcul cynique qui n'a pas fonctionné.

Mise à jour (13 avril) : Un lien fourni par un lecteur (petard, que je remercie au passage) montre que les "rebelles" syrien auraient bidonné des photos pour rendre compte de l'attaque chimique. Il est donc possible qu'il n'y ait rien eu du tout - ni bombardement chimique, ni entrepôt contenant des armes chimiques - et que l'ensemble de cette affaire soit montée de toute pièce. Reste à comprendre comment Le Figaro peut faire état d'autopsies turques sur des victimes de Khan Cheikhoun établissant une mort par armes chimiques...

27 mars 2017

La bataille de l'Obamacare

Le projet de réforme de l'Obamacare a été repoussé la semaine dernière, faute d'avoir rassemblé une majorité suffisante au parlement américain. Les médias en profitèrent pour libérer une joie sauvage: "un politicien complètement inapte", "gouverner est dur, dur, dur", "une leçon" lancèrent des journaux américains goulûment reproduits dans la presse européenne.

La RTS se distingua particulièrement dans l'approche partisane. Un premier reportage samedi après l'annulation du vote lança quelques mots-clés soigneusement choisis, "échec cuisant", "abandon", "défaite", ou le "réflexe" de "rejeter la faute" avant de tresser des lauriers à l'Obamacare. S'ensuivit une inévitable analyse de Pierre Gobet, qui surenchérit sur "l'affaiblissement" du Président, "l'ampleur de son échec" et sa "démonstration d'impuissance". N'en jetez plus!

Il est à peu près inenvisageable d'avoir une présentation correcte de la situation par l'entremise des médias mainstream. Pour commencer, si la réforme de l'Obamacare vient d'échouer, il ne s'agit que d'une première tentative. Rien n'empêche les Républicains d'en faire une autre - et ils en feront une autre.

usa,santé,donald trump,manoeuvres politiquesInutile de le nier, ce contretemps est un revers pour Donald Trump. La réforme de l'Obamacare était tellement importante à ses yeux que c'est le premier Ordre Exécutif qu'il signa après son accession à la présidence le 20 janvier. Ce faisant, et conformément à la séparation des pouvoirs, il confia le dossier à la branche législative de l'État américain, c'est-à-dire au Congrès et en son sein au chef de la majorité républicaine Paul Ryan.

Il est donc important d'éclairer le lecteur sur ce point essentiel: s'il a bien sûr collaboré avec le Congrès dans ses travaux, Donald Trump n'a aucune responsabilité directe dans l'élaboration du projet de loi qui vient d'être repoussé. Il n'est ni doté du pouvoir législatif, ni responsable de la majorité parlementaire républicaine, ni chef du parti. Tous les reportages et les articles qui présentent donc ce rejet comme un échec personnel - à commencer par appeler la réforme "Trumpcare" - entretiennent délibérément la confusion auprès du grand public sur les rôles et les responsabilités de chacun, juste pour le plaisir d'associer Trump à l'échec.

Mais revenons à cette réforme de l'Obamacare.

Obamacare, le Monstre Gentil

L'Obamacare, de son vrai nom Patient Protection and Affordable Care Act, est né du travail de la majorité démocrate sous la présidence Obama. L'abus de langage est le même que pour le Trumpcare, à ceci près que Barack Obama était plus qu'heureux de s'approprier le nom d'une réforme qu'il avait appelée de ses vœux.

Malgré les aspirations du pouvoir, l'accouchement fut difficile: il fallut onze mois de travaux après l'élection du Président Obama en 2008 pour arriver à faire passer un texte, dont la mise en place s'étala longuement suite à des recours juridiques. Les dispositions de la loi n'entrèrent en vigueur que le 1er octobre 2013 pour une application à partir de 2014.

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Qu'apporte Obamacare, en pratique? Pour obtenir un résumé dithyrambique, il suffit de consulter n'importe quel média - par exemple Euronews:

L'Obamacare a rendu obligatoire pour toute compagnie d'assurance santé de proposer au minimum 10 garanties essentielles, notamment les urgences, l'hospitalisation, l'accouchement et la prise en charge du nouveau-né, la santé mentale, les prescriptions médicales... Elle permet aux jeunes de rester sur la police d'assurance de leurs parents. Elle oblige aussi tous les chefs d'entreprise qui emploient plus de 50 salariés à souscrire une assurance pour leurs salariés. Elle a élargi la couverture des plus âgés par Medicaid et aidé financièrement les revenus les plus modestes à financer leur couverture santé.


Trop occupés à tout peindre en rose, les journalistes n'expliquent évidemment pas les mauvais côtés d'Obamacare, qui contribuèrent largement aux échecs électoraux démocrates au Congrès. L'assurance-santé est en effet assortie des mécanismes socialistes habituels, souscription obligatoire et subventions, qui passent très mal auprès d'une opinion publique attachée à sa liberté de choix. Les subventions d'Obamacare pèsent ainsi à hauteur de plusieurs centaines de milliards de dollars sur le budget fédéral - et Obamacare n'en est encore qu'à ses débuts.

Mais quels que soient les qualités et les défauts qu'on lui trouve, Obamacare a un autre problème: elle est condamnée à l'effondrement à brève échéance. La faiblesse est structurelle. Les assurés "aidés", toujours plus nombreux, font grimper la facture collective ; les assurés "aidants" se retirent, quitte à payer des amendes, parce que les primes deviennent trop chères. Le déséquilibre s'aggrave avec le temps, poussant les derniers contributeurs à fuir. C'est ainsi que dans certains États les primes ont plus que doublé. Au bout du compte, même les sociétés d'assurance se retirèrent du créneau pour éviter la ruine.

Dans la grande tradition socialiste, Hillary Clinton aurait bien sûr trouvé un moyen de "sauver" Obamacare - plus d'impôts, plus de redistribution, et plus de pénurie en mettant à la charge des assurés leurs premiers milliers de dollars annuels de dépense de santé. Cette dérive n'aura pas lieu avec Trump. Il a déjà prévenu qu'en cas d'échec de la réforme, il laisserait Obamacare s'effondrer sur sa lancée, prenant bien soin de préciser que les Démocrates portent l'entière responsabilité de l'échec d'un système non viable.

Manœuvres au Capitole

Une fois confiée au Congrès, il devint assez vite clair que la volonté de réforme du Président Trump ne déboucherait sur rien. Les Démocrates rejetèrent l'idée même de participer à une réforme. Les Républicains commencèrent à s'affronter sur la meilleure marche à suivre - réformer Obamacare avant ou après le budget, l'annuler ou la modifier - puis ensuite sur le contenu du American Health Care Act proprement dit.

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Source: Townhall.com

Dans ces joutes, un homme eut une influence prépondérante: Paul Ryan, le chef de la majorité républicaine dans les chambres. Seuls quelques médias nommèrent le projet "Ryancare", bien que cette appellation soit rigoureusement exacte. La réforme de l'Obamacare est largement son œuvre.

Républicain réputé centriste, Paul Ryan fait partie avec John McCain et de nombreux autres de l'aile gauche du Parti républicain - une proportion non négligeable de politiciens qui s'opposèrent à la candidature de Donald Trump et travaillèrent même à la faire échouer. La réforme traduit fidèlement leur état d'esprit: une légère retouche de l'Obamacare, presque cosmétique, qui fit dire à Steve Bannon, conseiller du Président, que le nouveau texte avait "l'air d'avoir été dicté par les compagnies d'assurance".

Respectant scrupuleusement la séparation des pouvoirs, Donald Trump se garda bien de toute immixtion dans le processus législatif. Celui-ci mit au jour les divisions au sein du Parti Républicain: d'un côté les collectivistes qui aimaient bien Obamacare et voulaient la sauver, notamment pour préserver la manne de subventions fédérales arrivant dans leurs États, de l'autre les Républicains orthodoxes tendance Tea Party qui souhaitaient tout laisser tomber. Au milieu les Républicains indécis naviguaient à vue.

La bataille fut rude sur les réseaux sociaux. Dans les cercles républicains, nombreux furent les Internautes à exprimer leur dégoût face à une réforme n'allant pas assez loin et laissant en place les aspects les plus liberticides d'Obamacare. D'autres reprochèrent au Président de soutenir un résultat aussi peu ambitieux. Tous firent part de leur déception face à des élus républicains chantant le refrain de la "fin de l'Obamacare" depuis 2009 pour assurer leur élection, et livrant un si piètre résultat au pied du mur.

Sans surprise, le texte finit par mourir de sa belle mort avant de passer au vote. Les divergences étaient trop irréconciliables au sein du Parti Républicain. Et c'est une victoire tactique pour Trump.

À Malin, Malin et demi

Trump n'est pas né de la dernière pluie et, comme George W. Bush en son temps, s'avère bien plus intelligent que la plupart de ceux qui le critiquent. La réforme de l'Obamacare était la première étape de ses grandes réformes et, en cas d'échec, l'occasion en or de diminuer l'influence des socialistes au sein du Parti Républicain.

La réforme prévue par les Républicains était tellement faible que c'est un soulagement qu'elle ait été repoussée. Si elle était passée, les Américains auraient eu à subir un Obamacare 2.0 décevant, voté par la majorité républicaine et quasiment intouchable. La déception aurait été immense et le découragement tout aussi grand.

Mieux valait pas de réforme qu'un texte à moitié cuit. Mais Paul Ryan est sérieusement affaibli. Pour lui, c'est un échec personnel. Des voies appellent à sa démission du poste de porte-parole de la majorité. On peut imaginer que Trump ne se battra pas beaucoup pour le retenir.

Des batailles difficiles devront être menées, notamment pour la réforme fiscale sachant que les coûts d'Obamacare sont toujours inscrits au budget. Il y aura encore des parties à jouer finement, l'essentiel était qu'Obamacare s'effondre sans qu'on puisse en faire porter le chapeau à Trump, ce à quoi toutes les rédactions travaillent déjà.

Pour Trump, il s'agit d'avancer, de laisser Obamacare s'écrouler et de repartir sur des bases saines. Il ne cache rien et s'en est exprimé sur son compte Twitter. Fait inhabituel, il prit même la peine de transmettre un message identique par le biais du compte Twitter officiel de la Présidence des États-Unis:

"Obamacare va exploser et nous construirons et nous aurons ensemble un superbe plan d'assurance-santé pour LE PEUPLE. Ne vous inquiétez pas!"


La prochaine étape sera donc l'explosion de l'Obamacare. Elle sera spectaculaire et donnera sans doute lieu à de nouveaux débordements de fake news par les médias officiels. Comptons sur Pierre Gobet pour défendre les couleurs de la RTS dans la compétition...

11 mars 2017

Les Accords de Paris en ligne de mire

Le nouveau responsable de l'EPA américaine ne croit pas à l'influence prépondérante du CO2 dans le réchauffement climatique. En arrière-plan se profile une rude bataille pour la survie des Accords de Paris, et à travers eux la politique climatique mondiale.

La RTS s'indigne

Quiconque n'a jamais pensé voir des journalistes helvétiques s'étrangler pourra regarder le reportage de la RTS sur l'interview de Scott Pruitt le 10 mars.

"Les émissions de CO2 ne sont pas un facteur déterminant dans le changement climatique" - c'est du moins l'opinion du nouveau patron de l'agence américaine de l'environnement Scott Pruitt, climato-sceptique assumé vous l'aurez compris. Invité hier sur une chaîne de télévision américaine il a précisé qu'il fallait "analyser encore l'impact réel du CO2."


Analyser encore l'impact réel du CO2? Et puis quoi encore! Claudio Zamperini, grand mufti de la RTS sur la question, manque de s'étouffer. Le journaliste a au moins l'honnêteté de mentionner la réplique par qui le scandale arrive:

"Je pense que mesurer l'impact de l'activité humaine sur le climat est quelque chose de très difficile et il existe un immense désaccord sur le degré d'impact, donc non, je ne suis pas d'accord pour dire [du CO2] qu'il s'agit d'un contributeur important au réchauffement climatique. En tout cas pas pour le moment."


Mais ensuite, avec en toile de fond un kaléidoscope d'images tirées des innombrables plaidoiries de la RTS sur ce thème, il déroule le credo avec la subtilité d'un commissaire au peuple:

"[les propos de Scott Pruitt sont une] façon de mettre en doute ce que la science a pourtant démontré (sic). La combustion de dérivés du pétrole, du charbon et du gaz naturel contribue largement à l'augmentation des températures."


Démontré? Ah, comme tout est simple pour l'esprit imperméable au doute! Dommage que les démonstrations avancées par le journaliste n'existent que dans son esprit enfiévré, et c'est bien là le problème. L'activisme pro-réchauffiste pollue largement l'étude d'un climat bien plus complexe que ce que les scientifiques engagés, les militants écologistes et leurs alliés politiques en disent. Pas un seul modèle climatique n'a réussi l'épreuve de la prédiction sur quelques années seulement, alors de là à les laisser imaginer la température en 2050...

réchauffement climatique,manoeuvres politiquesRétrospectivement, les propos de Scott Pruitt semblent bien plus mesurés et raisonnables que les réactions qu'ils suscitent dans les médias!

Scott Pruitt, le croquemitaine

Mais pour quiconque ne s'embarrasse pas du doute inhérent à la démarche scientifique, la nomination de Scott Pruitt relève effectivement de la mauvaise nouvelle.

L'ancien Procureur Général de l'Oklahoma a beaucoup lutté contre l'Agence de protection de l'environnement lorsque celle-ci était entre les mains de l'Administration Obama. Il s'éleva notamment contre le Clean Power Plan décrété par la Maison Blanche d'alors pour imposer aux États-Unis d'ici 2030 une réduction de 32% des prétendues émissions de gaz à effet de serre des centrales électriques au charbon. Son opposition n'avait rien d'un combat solitaire ; la démarche engagea à ses côtés 28 États fédéraux.

L'affaire n'a pas encore été jugée et pourrait remonter jusqu'à la Cour Suprême - en théorie, car faute de bases légales le Clean Power Plan pourrait disparaître bien avant qu'elle ne statue. Ni le Clean Power Plan ni les Accords de Paris adoptés par Barack Obama n'ont été validés par le Congrès, et pour cause. La page Wikipédia de ces Accords, mentionnant que les États-Unis les ont "ratifiés", est mensongère. Leur manque de légitimité est le principal reproche que formule M. Pruitt à leur encontre. L'un comme l'autre sont de simples décisions de l'exécutif, susceptibles d'être annulées du jour au lendemain par le nouveau Président.

Danger pour les Accords de Paris

Avec son slogan America First, le Président Trump a bien l'intention de remettre l'EPA à sa place. La production d'une énergie abondante et bon marché est une de ses priorités. La nomination de Scott Pruitt à sa tête s'inscrit parfaitement dans ce contexte, alors que ce dernier avait lancé pas moins de 14 procédures contre l'EPA sous la présidence Obama.

Cependant, M. Pruitt exprime non seulement ses doutes sur le rôle du CO2, mais aussi sur les Accords de Paris:

Dans la même journée, Scott Pruitt est également revenu sur l'accord sur le climat signé à Paris le 12 décembre 2015. Pour lui, il s'agit d'un "mauvais accord" étant donné que les formes n'ont, à ses yeux, pas été au rendez-vous : "L'accord de Paris aurait dû être géré comme un traité, il aurait dû passer par une validation au Sénat. C'est inquiétant".


On admirera les éléments de langage du journaliste: "revenu sur un accord signé...", "les formes...", "à ses yeux..." Disons-le, Scott Pruitt pinaille! Il n'a jamais été que Procureur Général, après tout. Que connaît-il au Droit?

Les tournures désobligeantes ne suffiront pas à masquer l'inquiétude. L'EPA sera réalignée, le Clean Power Plan semble déjà faire partie de l'histoire ancienne et la participation des États-Unis aux Accords de Paris est compromise. Or, il se trouve que cette participation est absolument vitale aux Accords de Paris eux-mêmes.

Il ne s'agit pas d'une participation symbolique. L'Accord de Paris sur le climat est un grand mélange de vœux pieux, d'appels solennels et de demandes de réduction d'émissions sans le moindre mécanisme de contrôle contraignant, mais au milieu de tout ce fatras souvent contradictoire une finalité économique n'a pas échappé à ses promoteurs: les "pays du Nord" doivent verser aux "pays du Sud" 100 milliards de dollars annuels d'ici 2020 pour "faire face aux impacts du dérèglement climatique" - ce montant étant un minimum. On comprend mieux l'empressement de tant de pays du Sud à ratifier leur participation!

Malheureusement pour tous ces régimes assoiffés de subventions, l'argent convoité n'arrivera jamais. Les États-Unis étaient bien évidemment censés prodiguer la part du lion de cette somme ; s'ils refusent, et tout indique qu'ils refuseront, aucun pays ni groupe de pays n'aura les reins assez solides pour les remplacer. La manne ne sera pas au rendez-vous. Ce n'est pas tout: la Chine, premier pollueur mondial, a conditionné sa participation aux Accords à celle des États-Unis. Elle s'en retirera donc également. Sans l'argent promis, refusant d'être les dindons de la farce des contraintes climatiques face à leurs concurrents, d'autres pays signataires se retireront à leur tour. De proche en proche, tout le fragile édifice diplomatique s'écroulera comme un château de cartes.

Tout cela porte bien sûr très au-delà de la petite Suisse, toujours bonne élève avec ses médias profondément engagés et de ses innombrables taxes goulûment avalées par une population maintenue dans l'hébétude. Mais la nomination de Scott Pruitt à la tête de l'EPA aura suffi à démontrer, avec une simple interview, que le roi climatique est nu.