11 avril 2016

Panama Papers, pourquoi et comment

"Tous les commentaires sur les Panama Papers publiés avant de savoir qui est derrière ces informations n'ont que peu d'importance. Quelqu'un manipule des journalistes. Qui et pourquoi, dans quel intérêt ?" demande un commentateur soupçonneux.

Nous avons désormais les réponses à ces questions.

Les vraies-fausses théories du complot

La fuite des Panama Papers avait à peine reçu son nom que déjà des affrontements avaient lieu sur Internet pour faire porter le chapeau à tel ou tel protagoniste du grand jeu géopolitique.

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Panama, le chapeau.

Certains pointèrent donc du doigt la CIA, d'autres Poutine, Israël, George Soros, et probablement une demi-douzaine d'autres commanditaires possibles, bien entendu sans la moindre preuve. Ne restaient que des justifications de "plausibilité" derrière chaque accusation.

Il est clair que de nombreux groupes auraient eu leurs raisons de faire jaillir le scandale des Panama Papers, soit comme une démonstration de force de la supériorité de leur services de renseignement (nous y reviendrons) soit pour semer le trouble dans le camp supposé "adverse", sachant que le scandale ratisse tout de même assez large.

Le site Slate.fr se donna la peine dans un article de relever les théories les plus saillantes du moment, mais aussi d'éclairer un aspect dérangeant du dossier, le petit nombre de clients américains repérés dans la fuite, principal argument invoqué par ceux qui impliquent la responsabilité des services secrets de l'Oncle Sam.

Puisque nous parlons de plausibilité, la relative absence de clients américains de Mossack Fonseca s'explique fort simplement par l'histoire des relations houleuses entre les deux pays:

Ni la dictature militaire qui sévit dans le pays jusqu’à 1989, ni son invasion par l’armée américaine à partir de cette date ne faisaient du Panama un environnement de confidentialité et de bienveillance pour de potentiels évadés fiscaux américains... Plus tard, un accord commercial passé en 2010 entre les deux pays a réduit à néant les possibilités pour les contribuables nord-américains de cacher de l’argent au Panama en toute sécurité. Une clause de l’accord prévoyait un échange bilatéral de toutes les informations détenues par les banques et autres institutions financières sur les citoyens des deux pays.


Le Panama était un paradis fiscal pour le monde entier, sauf les Américains. Rien d'étonnant alors à ce que la fuite de données d'un gros cabinet d'avocat du pays n'en contienne qu'une poignée. Comme pour le reste des noms cités, on ne sait d'ailleurs pas si quoi que ce soit d'illégal a été commis.

Mais évidemment, savoir que les Etats-Unis ne sont pas concernés ne fera que confirmer les soupçons de ceux qui y voient leur main dans cette fuite, puisqu'ils n'auraient "rien à y perdre". Pourquoi ces gens pensent que les services secrets américains chercheraient à épargner leurs propres ressortissants coupables d'évasion fiscale, mystère!

Mais pour y voir plus clair, passons donc aux méthodes employées pour piller les données...

Services secrets ou amateurisme total?

Dans mon précédent billet sur le thème, je pointais du doigt la "vulnérabilité" à long terme d'une stratégie de secret des affaires face à une informatisation toujours plus poussée.

Je pêchais par excès d'optimisme.

Il semble que le cabinet Mossack Fonseca se soit rendu coupable d'une incompétence sans limite en matière de sécurité informatique. Le site reflets.info parle d'une "incroyable bourde" mais les journalistes font œuvre de charité en employant ce terme. A ce qu'il semble, toutes les données de Mossack Fonseca étaient disponibles sur Internet à travers des sites web mal configurés, mal sécurisés, voire pas sécurisés du tout!

Un exemple valant des milliers de mots, voilà un fichier de configuration de Mossack Fonseca permettant d'accéder à une base de données du cabinet d'avocat:

mossack_fonseca_security.png

Même sans travailler dans le domaine de la sécurité informatique, il semblera relativement évident à tout internaute qu'utiliser le même nom pour l'utilisateur, le mot de passe et la base de données à laquelle il est sensé se connecter, le tout visible sur Internet, ne pouvait conduire qu'à la catastrophe. Si vous vous connectez sur le site du Crédit Suisse avec le nom d'utilisateur "CreditSuisse" et le mot de passe "CreditSuisse", ne venez pas jouer les surpris si vous découvrez un matin que votre compte a été vidé.

Il faut également rappeler que ces découvertes faites par des internautes curieux ont été faites après la révélation des Panama Papers. Les serveurs web de Mossack Fonseca, et à vrai dire toute leur infrastructure informatique, semblent toujours aussi mal sécurisés une semaine après les faits.

"N'attribuez pas à la malice ce qui s'explique amplement par la stupidité", dit l'adage, et nous en avons un nouvel exemple. Pas besoin d'imaginer l'implication de services secrets exotiques pour piller des données tellement mal protégées que virtuellement n'importe qui pouvait y avoir accès. Même pas besoin d'un espion dans les murs!

La fuite aurait pu avoir lieu n'importe quand - certains logiciels n'étaient plus mis à jour depuis trois ans. Le plus long pour le "lanceur d'alerte" aura sans doute été de pomper toutes ces données pour les copier sur un autre support. On comprend d'autant mieux qu'il n'ait pas souhaité de rétribution pour son "acte courageux": il n'avait aucun mérite. Il n'a non seulement pris aucun risque, mais le premier informaticien venu aurait probablement été en mesure de faire pareil.

A ce stade, on peut même débattre du statut juridique de données volées pour les Panama Papers.

Quand l'intendance ne suit pas

Les Panama Papers jettent une lumière crue sur le niveau de compétence informatique de certaines entreprises qui ont pignon sur rue. Même les règles les plus basiques de la sécurité sont absentes, et il faudrait être bien naïf pour penser que Mossack Fonseca est l'exception qui confirme la règle.

La situation prêterait à sourire si elle ne concernait pas les données privées de milliers de personnes et jusqu'à la réputation de secret des affaires qu'essaye de se donner le Panama. Les lois sur les trusts et la coopération financière ne valent pas un clou sans sécurité informatique.

La force d'une chaîne se mesure à son maillon le plus faible, ici, le site web d'un cabinet d'avocat panaméen. Cela relativise grandement les efforts de sécurisation entrepris par les banques. Sans même parler du fond, tout le concept de sécurité informatique est à revoir.

Il n'y a probablement pas plus de complot que de services secrets derrière les Panama Papers - il n'y en a pas besoin. Juste de l'incompétence. Beaucoup d'incompétence. Pas certain malheureusement que cela suffise à étancher la soif de complot d'une partie du public ; la vérité est parfois tellement médiocre qu'il vaut mieux rêver de romans d'espionnage.

07 avril 2016

Panama Papers, le défi de la transparence

Les Panama Papers défrayent la chronique. Pour une fois, nous avons échappé au suffixe -leaks, par trop galvaudé, mais pas au scandale lié à l'éclatement d'un secret colossal. Le cabinet Mossack Fonseca du Panama est sur toutes les lèvres. Les montages économico-financiers des élites s'étalent dans les journaux. Le grand public est invité en session de rattrapage sur les trusts, les prête-noms et les divers circuits de l'argent caché.

panama_papers_icon.jpgLes secrets d'un des plus gros cabinets spécialités panaméens viennent d'être mis sous le feu des projecteurs, une lumière franche et crue qui les révèle et les détruit. Le volume d'information est sans précédent non seulement en volume - 2,6 Téraoctets de données, soit 1'500 fois le volume de la fuite du Cablegate qui permit l'envol de Wikileaks en 2010 - mais aussi en qualité.

Les affaires rapportées s'étalent sur plusieurs décennies, commençant il y a trente-neuf ans et s'achevant en 2015. Il y a tout: photocopies de passeport, détenteurs réels des comptes, historique des flux financiers. Les interactions des montages panaméens avec d'autres banques promettent de détricoter une maille qui n'a pas fini de livrer de nouveaux noms et de susciter la frénésie des services fiscaux.

Déni et premières victimes

Le lanceur d'alerte original livra un volume de données absolument gigantesque au journal allemand Süddeutsche Zeitung, qui s'en effraya. Les 11 millions de documents furent alors confiés à un réseau, le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), pour que chaque pays puisse traiter l'information s'y rapportant. Des journalistes du Monde purent donc examiner les données ayant trait à la France ; en Suisse, l'information fut partagée entre le Matin Dimanche et la SonntagsZeitung.

Les noms des propriétaires véritables de quelques 215'000 sociétés offshore filtrent peu à peu. 140 politiciens issus de plus de 50 pays. Des liens entre compagnies reliant entre eux 21 paradis fiscaux. Des chefs d’État en exercice.

Tous les pays sont concernés. Mexique, Côte d'Ivoire, Ghana... Au moins huit membres passés ou présents du Comité Permanent du Bureau Politique du Parti Communiste chinois. La famille du Premier Ministre du Pakistan - ou du Royaume-Uni. Des proches de Vladimir Poutine. Gianni Infantino, le nouveau M. Propre du football qui succéda à Sepp Blatter. Le Premier Ministre d'Islande, forcé à la démission sous la pression de la rue.

Évidemment, les cabinets de communication sont prompts à réagir. On aimerait que les coupables soient dans le camp d'en face. En France, les rédactions s'efforcent donc de tirer des liens entre le cabinet d'avocat Mossack Fonseca et Marine Le Pen, sans parvenir jusqu'à présent à la mettre directement en cause. Mais la fumée chez les Le Pen ne parvient pas à masquer M. Cahuzac, ex-ministre de M. Hollande, directement cité, ni M. Strauss-Kahn, à travers un fonds de placement postérieur à l'époque du Sofitel. Pour les Républicains, on citera M. Patrick Balkany, cofondateur du RPR, excusez du peu.

La classe politique française ne sort décidément pas indemne des Panama Papers, toutes tendances confondues. La Suisse n'est pas directement concernée par les noms mais se rattrape par son rôle de cheville ouvrière du circuit de l'opacité. Maître Bonnant se voit ainsi tailler un costume dans les colonnes de 24 Heures. Lui et ses confrères avocats ont travaillé d'arrache-pied pour créer des milliers de trusts et autres sociétés offshore destinées à cacher l'identité de leurs clients et de leur fortune.

Les hommes de loi se retranchent derrière l'absence de reproches de services de vérification décidément bien myopes. Ils clament un peu trop vite que tout ceci est évidemment légal. Restons prudents et attendons que la poussière retombe. Les services fiscaux diligenteront des vérifications qui permettront de savoir ce qu'il en est. On a le droit de douter que tout soit aussi parfait que ce que nos avocats prétendent.

Les Panama Papers ne montrent pas de tendance géographique, politique, culturelle. Les riches et les puissants de tous horizons semblent y avoir recours. La seule fracture est donc entre les gens normaux et les happy few qui ont accès à ces méthodes particulières pour cacher leur fortune.

Autopsie du secret bancaire

Le secret bancaire n'est pas mort avec les pressions internationales, les listes "noires" ou "grises" de paradis fiscaux. Il a été tué par la conjonction de deux facteurs, l'informatisation et l'abandon de l'Etat de droit par les autorités.

Les registres papier ont disparu des banques depuis bien longtemps. L'informatique est passée par là - plus rapide, plus efficace, plus moderne. Plus vulnérable aussi. Après le passage au numérique vint la mise en réseau, la délocalisation, le tournus du personnel, la rationalisation des coûts. De nouvelles faiblesses apparurent à chaque étape, serveurs mal défendus, employés en butte avec leur hiérarchie, aigrefins décidés à jouer les maître-chanteurs. Comment empêcher un informaticien ayant accès aux données de prendre discrètement des photos d'écran de listings affichés sur son moniteur?

Ces données volées à l'UBS furent gravées sur CD et vendues au fisc de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, lequel savait parfaitement qu'il se donnait alors le rôle de receleur d'un vol qualifié. L’État allemand franchit la ligne rouge en 2012, renonçant à respecter ses propres lois par appât du gain. Les perspectives de juteux redressements fiscaux firent oublier tout le reste aux autorités, sous les applaudissements de la population. Peu de gens conçoivent à quoi mène la boîte de Pandore qui fut ouverte ce jour-là.

Les Américains sont comparativement peu nombreux dans les Panama Papers. Certains y voient la marque d'un complot, alors que dans le grand match de la concurrence fiscale internationale les Etats-Unis se posent comme le nouveau paradis.

Même si l'ICIJ traîne des pieds, les informations des Panama Papers finiront tôt ou tard entre les mains des services fiscaux de divers pays sans que personne ne se pose plus la question de leur légalité ou de la protection de la sphère privée. Quelques politiciens s'en inquiétèrent à travers des remarques tardives qu'Edward Snowden ne manqua pas de relever dans un tweet ironique:

snowden_cameron_tweet.png
La porte-parole du Premier Ministre anglais David Cameron dit
que les investissements familiaux sont des "affaires privées".

- Oh, maintenant il s'intéresse à la vie privée.

La fin des secrets?

La liste des leaks s'allonge sans discontinuer. Cablegate, Offshore Leaks, Luxembourg Leaks, Swiss Leaks, Panama Papers... Nous n'en verrons pas le bout. Aux vulnérabilités techniques s'ajoutent la tolérance des États lorsqu'il s'agit d'exploiter à des fins fiscales des données volées.

Nous n'assisterons pas à une nouvelle affaire de leak chaque semaine, bien entendu, mais comment pourraient-elles cesser? Tant que des êtres humains seront impliqués dans le système, il sera vulnérable, malgré tous les algorithmes de cryptage.

Les Panama Papers ne dévoilent qu'une partie des affaires ayant trait à ce pays, une goutte d'eau dans l'océan de la finance occulte. Mais les archives dévoilées remontent jusqu'en 1977. Sachant cela, quel client de ce type de service peut se sentir en sécurité?

Cités ou non, la plupart des membres de l'élite comprennent que leurs jours de tranquillité sont comptés. Ils seront forcément découverts, demain ou dans dix ans. Une épée de Damoclès pèse sur tous les clients de paradis fiscaux.

Tout le monde n'est évidemment pas logé à la même enseigne. Lorsque le Premier ministre islandais est forcé à la démission, les communistes du parti unique chinois se contentent de faire dire à leurs médias qu'il s'agit d'un complot et passent à autre chose. Certains clients de Mossack Fonseca cherchaient à échapper à la spoliation par des régimes autoritaires, d'autres ne visaient qu'à diminuer la facture de leurs impôts, la limite entre les deux étant parfois une question de point de vue.

Cacher son argent de façon certaine et dans la durée n'a jamais été aussi difficile. Cela aura des conséquences sur le monde des affaires et les milieux politiques. Dans le meilleur des cas, nous verrons une diminution du volume de la corruption, voire l'émergence de véritables paradis entrepreneuriaux où il n'y aura plus besoin d'aller mettre les fruits de son succès à l'abri à l'autre bout du monde. Dans le pire, la voracité des fiscs nationaux n'aura plus de limite et ils détruiront sans hésiter les derniers oasis de richesse privée. Les politiciens se gracieront les uns les autres pendant qu'une majorité de citoyens apathiques les reconduisent au pouvoir.

Les Panama Papers ouvrent un nouveau chapitre de la finance mondiale, mais le texte reste à écrire.

16 mars 2016

Ce sera Donald Trump

La victoire de Donald Trump en Floride met probablement un terme au suspense des primaires républicaines. En emportant en mode winner take all les 99 grands électeurs associés à cet État de 20 millions d'habitants, M. Trump prend une telle longueur d'avance dans la course à l'investiture qu'il ne peut plus guère être rejoint.

Marco Rubio a d'ores et déjà jeté l'éponge.

Les derniers développements

usa,donald trump,électionsIl faut prendre la mesure de la Floride pour comprendre la victoire que Trump vient de remporter. Marco Rubio était celui qu'on tentait de présenter comme une alternative. Bien que Républicain et proche de la tendance Tea Party, Marco Rubio était récemment devenu la coqueluche des médias, ces derniers, il faut bien le dire, ayant largement épuisé le filon des nouveaux poulains à mettre sous le feu des projecteurs.

Marco Rubio est en Floride. D'origine cubaine, il est hispanique comme 20% des habitants de L’État. Il a été élu en novembre 2010 pour représenter l’État en question dans la Chambre du Sénat à Washington, ce qui donne une idée de sa popularité locale dans ce swing state - un état qui vote tantôt à gauche, tantôt à droite, marque de nombreux électeurs en théorie modérés et centristes. En début de campagne, Marco Rubio était soutenu par de nombreux supporters simplement parce qu'il "devait" logiquement remporter la Floride et qu'on n'a jamais vu homme politique remporter la présidentielle sans obtenir le soutien de cet État-clé.

Cela n'a pas suffit contre la tornade Trump. Non seulement ce dernier l'emporte, mais en plus, il l'emporte largement: 46% contre 27% pour Rubio. Trump l'emporte également en Caroline du Nord, en Illinois et au Missouri, quoique d'une courte tête face à Ted Cruz. Dans ce nouveau "super-mardi", seul John Kasich tire son épingle du jeu en arrachant l'Ohio - dont il est gouverneur - et ses 66 délégués. Mais même si les médias s'enflamment soudainement pour un n-ième candidat forcément plus fréquentable que Trump, cette victoire survient bien trop tard dans la campagne pour changer significativement les choses.

Le front des primaires républicaines s'est singulièrement éclairci. Seuls trois candidats restent en lice: Donald Trump, Ted Cruz et John Kasich. Au lendemain d'une victoire symbolique, ce dernier ne peut décemment pas se retirer tout de suite, mais son retrait paraît inévitable. Seul Ted Cruz semble pouvoir faire illusion encore quelques temps, même s'il vient de se faire étriller mardi en ne remportant pas le moindre État.

Trump, cet inconnu méprisable

En Europe, il est pratiquement impossible d'avoir la moindre information non biaisée sur Donald Trump. Le niveau de condescendance et de mépris est si proche de l'hystérie que le soutien - en masse! - des Américains à cet individu semble totalement incompréhensible, comme s'ils avaient été saisis d'une sorte de délire collectif. Il y a pourtant bien des raisons à sa popularité.

Certes, Trump dynamite le politiquement correct. Certes, un Trump européen est juste impensable - il aurait tôt fait de croupir en prison sur ce continent, condamné grâce à nos vigoureuses lois sur la "liberté d'expression". Mais Trump est un communicateur expert en accord avec son époque et ses moyens de communication, la télévision bien sûr, mais aussi Internet, ses réseaux sociaux et Twitter. Il en maîtrise les moindres ficelles.

De plus, et contrairement aux propos tenus par nombre de nos éditorialistes, il n'est ni superficiel, ni stupide. C'est sans doute ce qui fait le plus peur aux élites des deux côtés de l'Atlantique. Orgueilleux sans doute mais réel entrepreneur, il connaît le monde des affaires comme personne et porte un jugement sans appel sur la veulerie et la corruption de la classe politique - y compris celle de Mme Clinton.

Le canal TVLibertés fait œuvre de salubrité dans le débat en publiant mardi une vidéo des nombreux discours de campagne de Donald Trump depuis l'annonce de sa course à l'investiture. La séquence de 25 minutes représente un effort méritoire pour comprendre le point de vue authentique de M. Trump sur un certain nombre de sujets - l'immigration, la classe politique corrompue, l'interventionnisme militaire, la diplomatie - et ce qu'il espère accomplir à travers une présidence des États-Unis.

Si vous voulez avoir une idée objective de ce souhaite Trump plutôt que de vous contenter de la bouillie indigeste de propagande servie matin, midi et soir par absolument tous les journalistes, alors prenez le temps d'examiner cette vidéo sous-titrée en français.

M. Trump pourrait bien être le prochain président des États-Unis, cela vaut la peine de chercher un peu à comprendre son point de vue!

Panique républicaine

Trump représente un coup de poing contre le système, les élites, les lobbies, l'immobilisme, le trafic d'influence - tout ce qu'incarne Hillary Clinton. Ce rejet n'est pas limité au camp républicain. Ce n'est donc pas pour rien que celle-ci doit faire face à une autre révolte, à sa gauche cette fois-ci, par le biais de Bernie Sanders. Mais la plus grande menace sur la candidature de Donald Trump ne vient pas du camp démocrate.

usa,donald trump,électionsParce qu'il ne fait pas partie de l'appareil politique, parce qu'il n'a aucun respect pour les lobbies et connaît tous les rouages de la corruption politique pour s'y être adonné lui-même pendant des années en tant qu'entrepreneur immobilier, Donald Trump suscite une véritable terreur au sein des politiciens de carrière du Parti Républicain.

Officiellement bien sûr il s'agit simplement de trouver un "meilleur candidat", c'est-à-dire quelqu'un de plus "consensuel", pour "préserver les chances du camp républicain face à Mme Clinton". Qui veut tuer son chien l'accuse de la rage!

L'explication, cousue de fil blanc, repose sur des sondages qui accréditeraient une victoire probable d'Hillary Clinton en novembre dans un duel Clinton-Trump pour la présidence. Mais que valent ces sondages à huit mois du scrutin? La véritable campagne n'a même pas encore commencé. Lorsque Trump s'attaquera à Hillary Clinton, mieux vaudra ne pas traîner dans les parages. Quant aux sondages, si quelqu'un les a bien fait mentir jusqu'ici, c'est le bouillant homme d'affaire. Après tant de débats qui montrèrent la capacité de chacun, on voit mal comment John Kasich ou Ted Cruz, malgré leur qualités respectives, pourraient mieux galvaniser des Américains largement désabusés de la politique.

Car la force de Trump est là: il mobilise hors des cercles politiques établis, chez des gens qui ne votent pas habituellement, dont de nombreux dégoûtés du Hope and Change fallacieux servi par Obama. Des Américains normaux écœurés de l'immobilisme de Washington et de la crise économique dans laquelle ils se débattent depuis des années.

Trump est haï de l'establishment non seulement parce qu'il menace les élites et un bipartisme parfaitement artificiel, mais aussi parce qu'il semble désormais en mesure de l'emporter. La crainte qu'il inspire croît avec chaque nouveau délégué arraché pour la Convention républicaine. L'amusement des débuts a cédé la place à l'incrédulité, puis à l'inquiétude, puis à la panique.

À ce stade, il n'est pas exclu que certains pontes républicains franchissent le Rubicon et appellent carrément à soutenir Mme Clinton. Nous verrons s'ils osent aller jusque là.

15 février 2016

La Cour Suprême s'invite dans la campagne présidentielle américaine

Le décès à 79 ans du juge Antonin Scalia met sous le feu des projecteurs une fonction essentielle du président des États-Unis, nommer les membres de la Cour Suprême.

220px-Antonin_Scalia,_SCOTUS_photo_portrait.jpgLa fête de ce vendredi soir au Ranch de Cibolo Creek, un complexe hôtelier au sud de Marfa, devait être un moment de détente entre les quarante invités, mais personne ne s'attendait à ce que ce soit la dernière apparition publique du juge Scalia. Ses amis ne le voyant pas arriver au petit-déjeuner le samedi matin, l'un d'eux partit à sa recherche et le découvrit mort dans sa chambre. Il semble décédé durant la nuit de causes naturelles.

Nommé par Ronald Reagan, le juge Scalia (Justice Scalia selon le titre donné aux membres de la Cour Suprême) était un esprit fidèle à la Constitution américaine, partisan d'un droit direct et intelligible par le commun des mortels. Dans son style particulier, incisif et souvent drôle, il s'alignait naturellement avec les opinions les plus conservatrices au sein du collège, dont le juge Clarence Thomas et le Chief Justice Roberts, actuel président de la Cour.

Sans surprise, le portrait d'Antonin Scalia brossé de ce côté de l'Atlantique est largement négatif: décrit comme conservateur, catholique "traditionaliste", on devine l'esprit borné. N'était-il pas d'ailleurs convaincu de la constitutionnalité de la peine de mort et défenseur de la détention d'armes individuelles? Opposé à l'avortement, à l'union homosexuelle et à la discrimination positive? Pas un journaliste pour comprendre qu'il s'agissait moins des positions de l'homme que d'une compréhension tout à fait banale de la Constitution américaine par le juge, à la portée de tout un chacun d'ailleurs...

Mais ce quiproquo plus ou moins involontaire entre les opinions personnelles d'un magistrat et la source du droit qu'il était chargé d'interpréter est au cœur du problème qui attend la prochaine Cour Suprême et les États-Unis dans leur ensemble - à brève échéance.

La Cour Suprême, un rôle central

La Cour Suprême américaine représente le faîte du pouvoir judiciaire des États-Unis. On ne peut pas faire appel de ses décisions. Elle peut également annuler des décisions politiques importantes. A l'opposé de constitutions truffées de formules générales de nombreux pays, la Constitution américaine définit aussi précisément que possible le rôle de l’État, c'est-à-dire ses prérogatives et son périmètre. Il ne peut, ou en tout cas ne devrait pas, les dépasser ni s'en attribuer de nouvelles. Les droits des Américains sont quant à eux protégés par un socle de droits fondamentaux, les fameux Amendements du Bill of Rights.

Comprendre et respecter la Constitution américaine revient donc à contenir l'évolution naturelle de l’État - comme de toute bureaucratie - à se mêler de domaines divers et variés sans aucune limite. La Cour Suprême a donc avant tout un rôle de gardien face à une évolution positiviste du Droit où le Gouvernement américain, s'éloignant de ses fonctions régaliennes, tend à légiférer sur des aspects toujours plus nombreux de la vie des Américains.

De ce fait, le rapport de force au sein du collège des juges est moins important que la majorité absolue. Tant que les constitutionnalistes tiennent le haut du pavé, la Constitution américaine signifie encore quelque chose ; que les constructivistes l'emportent et elle sera détruite, brisée par des réformes contraires à l'esprit des Pères Fondateurs qui se retrouveront pour toujours ancrées dans la jurisprudence.

Ces deux camps se retrouvent le grande partie, mais pas complètement, dans le clivage droite-gauche. Les Républicains sont en général respectueux de la Constitution, alors que les Démocrates la voient comme un papier à la seule valeur historique. Les seconds reprochent d'ailleurs continuellement aux premiers de s'abriter derrière la Constitution pour les empêcher de mener à bien les réformes qu'ils envisagent pour la société.

Les gauchistes des deux côtés de l'Atlantique se réjouiront sans doute de la nomination d'un candidat "progressiste", "libéral" ou "réformiste" qui permettrait par exemple de réglementer la possession d'armes à feu. Mais il faut bien comprendre que si ce Droit lié au 2e Amendement est modifiable, il en sera alors de même pour d'amendements, comme le droit de connaître les raisons de son arrestation, l'interdiction de la torture, ou le droit à la liberté d'expression... Une perspective qui s'avère immédiatement plus inquiétante.

Le relativisme constitutionnel n'a pas de limites!

Les grandes manœuvres

La disparition d'Antonin Scalia change de nombreux équilibres au sein de l'appareil judiciaire américain. La Cour Suprême, temporairement réduite à 8 membres, rend par exemple des jugements sans valeur de jurisprudence aussi longtemps qu'elle ne retrouve pas un effectif complet. Mais le plus important a naturellement trait aux rapports de force au sein de l'institution.

Les juges sont nommés par le président et exercent un mandat à vie. Ils peuvent néanmoins démissionner. Ainsi, ils prennent généralement leur retraite à un âge avancé, si possible lorsqu’un président issu de leur sensibilité occupe la Maison Blanche. Avant le décès d'Antonin Scalia, 5 juges avaient été nommés par un président républicain, 4 par un démocrate ; même si la réalité est plus nuancée (rappelons-nous que le collège actuel a approuvé l'Obamacare) les factions constitutionnalistes / constructivistes se retrouvent désormais à 4 contre 4.

Sans surprise, dès l'annonce du décès du juge, Barack Obama se lança dans la bataille en voyant là une opportunité historique de faire basculer l'institution. Il annonça qu'il nommerait un successeur au juge Scalia dans les plus brefs délais. Décidé à pousser son avantage, Barack Obama ne souhaite pas attendre les élections de la fin de l'année qui verraient peut-être le succès d'un candidat républicain ; mais la partie n'est pas gagnée.

La nomination doit en effet passer entre les mains du Sénat pour la confirmation des candidatures de juges à la Cour suprême. Son président républicain, Mitch McConnell, qui fixe le calendrier du Sénat, a déclaré que le juge Scalia ne devrait pas être remplacé avant les élections présidentielles de l'automne. Nous verrons s'il parvient à tenir cette position jusqu'en novembre.

Si Barack Obama échoue dans ses projets, le choix reviendra donc aux citoyens américains. La question est donc moins le nom du remplaçant de M. Scalia que de savoir qui le nommera.

Si les 54 sénateurs républicains tiennent bon, ce sera aux Américains de décider lors de l'élection présidentielle. Hillary Clinton? Bernie Sanders? Donald Trump? Un autre? Quand les citoyens voteront, ils décideront bien davantage que le chef de l'exécutif. Par extension, ils se prononceront également sur la composition du collège des juges de la Cour Suprême, donc les différentes interprétations à donner à la Constitution ; et donc, finalement, les droits dont ils entendent disposer face à leur gouvernement.

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08 janvier 2016

La guerre Irano-Saoudienne n'aura pas lieu

Entre chiites et sunnites l'année a mal commencé. Le 2 janvier, l'Arabie saoudite annonce l'exécution de 47 personnes. Bon début face aux 90 mises à mort de 2014. Au milieu d'une quarantaine d'individus liés à divers mouvements terroristes, on compte également le cheikh chiite Al-Nimr, dans le collimateur de la dynastie des Saoud depuis le lancement d'un mouvement de protestation dans l'Est du pays en 2011. Fort logiquement au pays du sabre, un tribunal de Riyad le condamna à mort pour sédition, désobéissance au souverain et port d'armes.

Les Iraniens - chiites - protestent. Et manifestent. Et incendient la représentation diplomatique saoudienne à Téhéran, face à des forces de police locale aussi impuissantes que peu motivées. L'Arabie Saoudite proteste à son tour en rompant les relations diplomatiques avec l'Iran. Le Bahrein fait de même. L'escalade continue ces derniers jours - l'Arabie saoudite interrompt toutes ses liaisons aériennes avec Téhéran. L'ambassade iranienne à Saana au Yémen est touchée par un bombardement lors d'un raid aérien saoudien, provoquant un blessé. L'Iran interdit l'importation et le transit des produits saoudiens, ainsi que la participation de ses citoyens au petit pèlerinage de la Mecque...

Certains s'inquiètent ou s'effraient d'un futur affrontement entre les deux pôles de la région, les sunnites d'Arabie Saoudite contre les chiites d'Iran. Et comme toujours en pareil cas, on commence par compter les forces en présence. Des infographies informative circulent sur Internet, comme celle-ci issue du Figaro:

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Infographie Le Figaro (cliquez pour agrandir)

L'affrontement verbal entre deux régimes autoritaires ne peut mener qu'à une dangereuse surenchère. La région est en crise ; l'Iran à cause de son programme nucléaire qui le prive de l'accès au marché international, l'Arabie Saoudite à cause de l'effondrement des cours du pétrole. Les deux pays sont déjà en guerre - l'Iran contre l'Etat Islamique par le biais de son allié syrien et du Hezbollah libanais, l'Arabie contre la rébellion des Houthis qui secoue le Yémen.

Sur le papier, l'Arabie Saoudite semble plus vaste et avec plus d'alliés - de la Turquie au Maghreb, la plupart des pays musulmans se réclament du sunnisme. Mais combien d'entre eux prendraient effectivement les armes dans une coalition contre l'Iran? Considérée seule, l'Arabie Saoudite est une terre aride bien peu peuplée. Une part importante de la population saoudienne vit de la rente pétrolière, soutenue par une énorme population immigrée vivant dans des conditions proches de l'esclavage, et parfois au-delà. Ce n'est vraisemblablement pas un pays dont la population se lancerait volontiers dans une aventure militaire incertaine.

Bien que forte du nombre, l'Iran n'a pas davantage de raisons de franchir le détroit d'Ormuz. Le seul pays qui lui soit favorable est l'Irak où la population chiite est majoritaire, quoi que grandement mise à mal par l’État Islamique. Ne disposant pas encore d'un territoire sanctuarisé par l'arme nucléaire, la crise intervient trop tôt ; et une avancée sur le territoire inviolable du sanctuaire sunnite pourrait mobiliser l'entier du monde musulman contre le pays. Hormis la guerre des mots, l'Iran ne peut guère intervenir que dans les pays du croissant chiite - l'Irak, la Syrie, le Liban.

Alors, c'est vrai, les armes circulent et ne demandent qu'à parler. Les Russes sont alliés avec la Syrie et l'Iran, les Américains soutiennent les Saoud depuis des décennies contre vents et marées... La région ressemble à une poudrière qui n'est pas sans rappeler celle des Balkans à l'aube de la Première Guerre mondiale, provoquée par l'assassinat d'un prince héritier à Sarajevo. Mais même avec de nombreuses rancœurs et la volonté d'en découdre, il y a loin entre le cheikh chiite Al-Nimr et l'archiduc François-Ferdinand.

Malgré tous les discours vindicatifs prononcés de part et d'autre, chaque régime de la région vise avant tout sa propre survie. Les gardiens de la révolution iraniens ne veulent pas davantage la guerre que la dynastie affaiblie des Saoud. La guerre implique une débauche de moyens et des victimes innombrables. Celles-ci sont injustifiables sans la perspective de gains conséquents. Quels pourraient être ces gains? Toute capture de champs pétroliers pourrait être impossible à défendre et exposerait dangereusement l'entier des capacités de production de chaque belligérant - rien n'est plus facile à mettre hors-service qu'un pipeline ou une raffinerie - sans compter les mesures de rétorsion internationales. L'affrontement stérile Iran-Irak des années 80 est encore dans les mémoires.

L'éradication de l'ennemi ancestral sunnite ou chiite est tout aussi fantasmée. Les deux frères ennemis de l'islam comptent des centaines de millions de croyants chacun et se répartissent dans des dizaines de pays. Sur le plan gouvernemental, il ne reste guère que la perspective d'une victoire morale bien peu significative.

L'idée d'une guerre mondiale entre les deux principaux états chiites et sunnites ne me paraît pas pour demain. La perspective d'une guerre civile généralisée et de basse intensité, elle, semble bien plus probable.

En guerre depuis la succession du mythique Mahomet, chiites et sunnites représentent deux branches religieuses irréconciliables sur la nature de l'islam. Les sunnites voient la volonté divine dans l'autorité du "calife", qui est aussi le chef de L’État ; les chiites, eux, ne la reconnaissent que dans les descendants de la famille du prophète. Couplée à la modeste tolérance de l'islam face à toute divergence doctrinaire, l'histoire entre chiite et sunnites peut se résumer en une guerre civile quasiment continue, quoique d'intensité variable, interrompue seulement par des menaces plus urgentes.

L'intolérance intrinsèque de l'islam a amené une répartition hétérogène entre sunnites et chiites au sein d'un pays donné. S'il y a 10% de chiites, vous n'en trouverez pas au hasard dans une maison sur dix ; pareille situation aurait tôt fait de dégénérer. A la place on trouve des enclaves, des villages, des vallées exclusivement peuplées des uns ou des autres. Les 15% de chiites du "bastion sunnite" que représente l'Arabie Saoudite sont ainsi regroupés sur la zone côtière du Golfe Persique, et quasiment absents du reste du pays.

Si en temps de paix ces enclaves permettent à des populations qui ne se supportent pas de vivre côte-à-côte, en temps de crise leur existence facilite les massacres de masse: on sait où trouver l'ennemi. A l'inverse, lorsque les populations sont relativement mélangées comme en Irak, la suspicion est généralisée et les bombes humaines explosent un peu partout sans qu'on ne sache clairement quel camp en est à l'origine.

Les différents régimes de la région se répartissent entre chiites et sunnites mais les regrouper simplement en deux blocs est une erreur d'analyse. Nulle population n'est homogène, et là réside le danger de la surenchère à laquelle s'adonnent Saoudiens et Iraniens - le risque que des groupes radicalisés de chaque pays ne se sentent soudainement investis d'une mission divine et commencent à poser quelques bombes, provoquant immanquablement des mesures de riposte brutales contre les minorités et précipitant lentement mais sûrement le pays dans une guerre civile généralisée.

J'avais déjà décrit ce scénario ici même il y a trois ans:

De la Turquie au Yémen, du Sahelistan aux montagnes afghanes, le monde islamique bascule  progressivement - mais de plus en plus vite - dans le chaos généralisé. La Syrie n'en est que l'éruption la plus visible. Le concept de guerre contre l'Occident lancé par les théoricien du jihad a échappé à tout contrôle. Il devient peu à peu une guerre ouverte, totale, contre tous les ennemis que chacun se désigne en terre d'islam, et Dieu sait s'ils sont nombreux.


Alors que les dirigeants haranguent les foules et chauffent à blanc les manifestants, les exactions continuent de plus belle - contre les sunnites en Iran, contre les chiites en Arabie Saoudite. Croyant renforcer l'unité nationale autour de leur branche de l'islam, les régimes de la région ne font que souffler sur les braises d'une guerre civile qui risque bien de les emporter.

02 janvier 2016

The Big Short - le casse du siècle

Parlons d'économie à travers le cinéma! Un peu après la déferlante Star Wars VII sort en Suisse romande un film discret mais largement plus digne d'intérêt, The Big Short.

cinémaThe Big Short - le casse du siècle décrit l'histoire authentique de quatre individus ayant correctement identifié et anticipé l'effondrement de la bulle immobilière américaine survenue en 2008, qui déclencha d'autres crises à l'échelle mondiale (notamment la crise de la dette publique en Europe) et ouvra une époque de chaos économique dont nous ne sommes toujours pas sortis.

Le réalisateur Adam McKay a fait un excellent film, réunissant pour l'occasion un casting de rêve. Le film met à l'affiche quatre gagnants des Oscars (Christian Bale, Melissa Leo, Marisa Tomei et Brad Pitt) et deux nominés à la même récompense (Steve Carell et Ryan Gosling). Mais la débauche de stars n'est pas tout, et il fallait un talent sans pareil pour rendre intelligible auprès du grand public tous les concepts financiers dont les professionnels de la finance se gargarisent.

Le résultat est un tour de force: les mécanismes du marché immobilier, hypothèques, couvertures de défaillances (les credit default swaps ou CDS), obligations adossées à des actifs (les fameux collateralized debt obligations ou CDO), la titrisation des dettes en tranches de risque, tout cela est passé à la moulinette avec humour et compétence pour les rendre intelligibles auprès du spectateur non-averti. Rien que pour son travail de vulgarisation de la finance, Adam McKay mériterait un Oscar. Mais le film va bien au-delà.

En effet, c'est en expliquant les mécanismes financiers avec lesquelles les banques américaines jouèrent pendant des décennies que le public est amené à réaliser la stupidité, l'arrogance, la vanité et l'avidité des banquiers de Wall Street, habituellement masquées par une façade d'expertise et de jargon incompréhensible. Mais ils ne sont pas les seuls en cause: tout le système est vermoulu.

Le récit peut se découper en trois parties. Lors de la première, nous faisons connaissance avec des personnages hauts en couleurs, qu'il s'agisse de Michael Burry (Christian Bale), un gestionnaire de fonds excentrique et fan de heavy metal, qui découvre que les produits financiers américains assemblés sur les hypothèques sont en réalité des châteaux de cartes proches de l'écroulement, ou Mark Baum (Steve Carell, basé sur l'authentique banquier Steve Eisman) qui s'est lancé dans une croisade personnelle contre l'incompétence et l'arrogance des grandes banques. Et tout ce petit monde tente le pari complètement fou de miser sur une baisse, voire un effondrement du marché immobilier américain.

La suite est encore plus intéressante puisque la crise immobilière éclate... Et le système résiste. Il ne se passe rien. Les parieurs ont-ils raté quelque chose? Pourquoi les assurances anti-incendies auxquelles ils ont souscrit ne se déclenchent pas alors que les flammes lèchent la façade? Auront-ils raison ou seront-ils ruinés trop tôt? Ce passage du film est passionnant non seulement parce qu'il montre à quel point il est difficile de nager à contre-courant de l'opinion dominante (pareille lutte laissera des traces) mais également à quel point le système est corrompu de la base au sommet. La SEC, l'autorité de régulation, couche avec les banques qu'elle est sensée surveiller ; les agences de notation se font concurrence pour donner leur blanc-seing à des produits financiers complètement pourris ; les banques se refilent entre elles ou à leurs clients des portefeuilles toxiques juste pour s'en débarrasser ; et les médias, loin de dévoiler les fraudes, les cachent pour maintenir leurs "bonnes relations" avec Wall Street.

La dernière partie appartient en quelque sorte à l'histoire puisque la catastrophe financière éclate au grand jour et que les banques elles-mêmes tremblent sur leurs bases. Bien qu'ayant eu raison de bout en bout, nos héros sont contraints de se retirer du marché baissier qui les a rendu riches: à quoi bon détenir un contrat qui vaut une fortune si la banque sensée l'honorer fait faillite?

Mais hormis quelques rares exceptions les banques seront finalement sauvées en dépit de preuves écrasantes de leur malhonnêteté par les politiciens, c'est-à-dire le contribuable américain. Magie du Too Big To Fail! Lui, en revanche, n'aura pas cette chance: dix millions d'Américains perdront leur emploi, six millions leur maison, et d'innombrables familles y perdront leurs économies ou leurs avoirs de retraite.

The Big Short laisse un goût amer. Tiré du livre éponyme de Michael Lewis, c'est une œuvre magistrale, drôle, sympathique, mais aussi historiquement exacte et finalement tragique. Les banques sont devenues encore plus riches aujourd'hui, et en rien plus honnêtes, alors que 46 millions de gens vivent toujours avec des bons alimentaires aux États-Unis.

A noter que le pitch "le casse du siècle" a été rajouté juste pour la version française, laissant entendre que les personnages principaux sont en quelque sorte des arnaqueurs ; il n'en est rien, au contraire, et s'ils réussissent par leur intelligence, leur audace mais également leur intégrité à faire des bénéfices à travers la crise, ils ne représentent qu'une goutte d'eau de profit dans l'océan de pertes d'une bulle immobilière qui éclate et qui aurait éclaté quoi qu'il advienne.

La bande-annonce du film:

Si vous voulez comprendre comment des manipulateurs financiers cyniques ont oublié toute notion prudentielle pour augmenter leur bonus annuel - fichant en l'air l'économie occidentale au passage - allez voir The Big Short. Une plongée en eaux profondes dans l'univers des banquiers irresponsables pour le prix d'une simple place de cinéma!

16:00 Publié dans Economie, Monde | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma |  Facebook