24 août 2015

Comme un lundi (noir)

Sale temps pour la finance: toutes les bourses mondiales ont passé la journée dans le rouge vif. Citant des "spécialistes" mentionnés par le Temps, "tous les ingrédients étaient réunis pour assister, aujourd'hui, à la pire journée sur les marchés mondiaux". Dommage que ces mêmes spécialistes n'aient rien vu de l'orage pas plus tard que la semaine dernière...

panique_bourse.jpegVoilà un petit aperçu du massacre:

  • Shanghai: -8.5%
  • Hong-Kong: -5.17%
  • Tokyo: -4.61%
  • Eurostoxx 50 (grandes entreprises de la zone euro) -5.35%
  • New York: Dow Jones -3.53%, Nasdaq -3.73%...

Il y aura peut-être une reprise "technique" demain, mais je ne parierai pas dessus. Le mouvement de baisse est trop global et de trop grande ampleur pour que les traders du monde entier reviennent sur les marchés en se disant que le plus gros de la tempête est derrière eux.

Le grand public est maintenu dans l'ignorance par un discours à la fois rassurant et hermétique liant les variations boursières à des interactions complexes entre différentes économies et des facteurs compliqués et lointains. Que la bourse reste un domaine vaguement mystérieux convient très bien à beaucoup de gens. Pourtant, ce n'est pas très compliqué.

La stratégie des Banques Centrales

Depuis plusieurs années, les plus grandes Banques Centrales de la planète (FED américaine, BCE pour la zone euro, BoJ pour le Japon ou encore BNS pour la Suisse) se sont données pour mot de "juguler la crise" dans laquelle se débattent leurs économies depuis 2008 et les coups de boutoirs qui ont ébranlé la planète financière. Bulle des subprimes, faillite de Lehman Brothers, crise de la dette publique... Il n'est pas facile de donner une date précise à l'origine de cette politique volontariste, mais au point où nous en sommes, cela n'a plus guère d'importance.

De même, il serait trop long de faire l'inventaire de tous les crimes et de tous les mensonges commis par des banquiers centraux sans foi ni loi dans la manipulation des monnaies dont ils ont la charge. Mais, pour simplifier, quels que soient les prétextes affichés par chaque Banque Centrale, toutes les manipulations ont eu peu ou prou le même effet:

  • Des taux d'intérêt réduits à zéro, voire négatifs ;
  • Une explosion de la quantité de monnaie inscrite au bilan.

En gros, l'argent créé à profusion par les Banques Centrales a inondé certains circuits économiques mais pas forcément ceux qui étaient annoncés. Et il a terminé dans les bourses du monde où il gonfle une bulle financière aux proportions homériques.

Pourquoi, demanderez-vous? La question dépend sans doute de chaque Banque Centrale et de ses directeurs. Certains vous dirons qu'ils n'avaient pas prévu cela, d'autres que le "soutien" des cours de bourse donnerait l'illusion d'une bonne santé économique des sociétés et que de loin en loin cela pourrait déboucher sur une reprise économique réelle... Il est difficile de trancher nettement entre la malhonnêteté et l'incompétence, mais le fait est là: depuis des années et de façon de plus en plus criante, les cours des actions des entreprise sont totalement décorrélés de l'activité économique réelle ou même prévisionnelle. Et cela n'a rien d'un hasard.

Malheureusement, les illusions ne peuvent pas durer toujours. Les bulles financières sont invariablement condamnées à éclater.

Le moment crucial

Depuis longtemps, les analystes financiers de nombreuses institutions se rendent donc bien compte que les choses ne tournent pas rond. Les objectifs économiques des entreprises ne sont pas atteints, les conditions macroéconomiques se détériorent... Et pourtant, les cours tiennent bon, les indices boursiers continuent de monter, constamment, imperméables à toute réalité!

Mais une fois qu'on a réalisé que les Banques Centrales achètent directement des actions en bourse avec l'argent qu'elles impriment, tout devient plus clair. Si vous jouez vos économies en bourse, vous ne combattez pas à armes égales avec un banquier créant de la monnaie à volonté...

Ne croyez pas d'ailleurs que je vous révèle un grand secret: les traders, pas nés de la dernière pluie, ont bien compris que depuis un certain temps les variations du marché sont artificielles. Les cours sont devenus quasiment imperméables aux mauvaises nouvelles, un fait rare qui ne survient normalement que dans les plus grandes périodes d'euphorie. Nous en sommes aux antipodes. Conclusion, il y a une autre main invisible que celle du marché à l’œuvre... Alors, autant en profiter! Mais jusqu'à quand?

La correction subie aujourd'hui reste mineure. Le pire est largement devant nous. Certains se demanderont pourquoi la crise a éclaté un lundi en août plutôt que n'importe quel autre jour - en prenant l'hypothèse qu'elle a vraiment éclaté aujourd'hui, ce que nous ne pourrons vérifier que les prochains jours. Reste à comprendre ce qui s'est passé aujourd'hui.

En fait, nous avons la diffusion de deux nouvelles survenues la semaine passée. Deux nouvelles qui ont modifié la perception de la situation économique mondiale hors du discours convenu que tout-va-bien-parce-que-la-bourse-va-bien.

La première a trait aux matières premières. Les grandes sociétés d'extraction de matières premières ont fait état de chiffres très décevants, par exemple Glencore admettant une diminution de 25% des revenus et avouant que la Chine subit un ralentissement économique imprévu et de grande ampleur. La Chine est l'usine du monde ; les usines emploient des matières premières. Il n'y a pas d'indice plus limpide sur la santé de l'activité économique globale.

La seconde, remontant à ce week-end, est liée au commerce international. Le Baltic Dry index, l'indice des affrètements maritimes (c'est-à-dire le principal transport de marchandises) s'est effondré. En particulier, la route entre l'Asie et l'Europe du Nord a vu une réduction de 23% de son activité en juste une semaine.

Le principal problème avec les programmes "non-conventionnels" des Banques Centrales est que vous pouvez imprimer des billets et simuler une bonne santé financière en manipulant les cours de la bourse, mais vous ne pouvez pas simuler une consommation de matières premières ou le transport de marchandises inexistantes.

La réalité est revenue avec pertes et fracas, au moins pour un temps, sur les places financières.

Demain, cet inconnu

Il est évidemment impossible de savoir si les bourses du monde viennent seulement de trébucher sur un caillou ou si nous vivons les premières heures d'une véritable correction des cours, et leur retour à un reflet réaliste d'une activité économique mondiale malheureusement moribonde.

Toutefois, l'ampleur de la baisse et son caractère mondial tendent à montrer que tous les traders sont sur le qui-vive pour juger du dernier moment où quitter le navire - et nous pourrions bien être arrivé à ce point. Il faudrait être très naïf pour s'engager demain en bourse en pensant faire fructifier sa mise. Les interventions des Banques Centrales sont de plus en plus visibles. Si le "Père de Tous les Krashs Boursiers" n'attend peut-être pas sur le pas de la porte, la confiance n'est plus là.

bourse,crise
Les interventions massives - de la FED? - pour juguler les pertes sur le marché américain.

Image Zerohedge (cliquez pour agrandir)

Avec son départ, les atermoiements sur une éventuelle remontée des taux d'intérêts américains viennent eux aussi de se dissiper ; pas un directeur de la FED n'osera prendre la responsabilité de l'inévitable crise boursière qui surviendra si la Banque Centrale américaine relève ses taux.

Les illusions sur la santé de l'économie mondiale ne font plus guère de doutes. Il faudra bien que les cours des bourses finissent par refléter cette douloureuse réalité.

Mise à jour (25 août): joie et allégresse, les bourses européennes bondissent après l'annonce par la banque centrale chinoise de mesures de relance de la deuxième économie mondiale. Leurs mesures, je vous le donne en mille: une baisse de 0,25% du taux directeur, et un assouplissement des réserves obligatoires des banques - qui deviennent donc plus facilement insolvables . Le tout en complément des derniers affaiblissements du Yuan.

Baisse des intérêts et création de monnaie, tout va très bien se passer...
 

22:00 Publié dans Economie, Monde | Lien permanent | Commentaires (24) | Tags : bourse, crise, bns, bce |  Facebook

15 août 2015

La guerre des monnaies

En choisissant de dévaluer le Yuan trois fois en une semaine - chaque opération étant expliquée comme une action unique qui ne serait suivie d'aucune autre intervention - la Banque de Chine a jeté un nouveau combattant dans l'arène de la guerre monétaire. Une guerre absurde et sans vainqueur possible, qui ne fait que précipiter la mort des monnaies papier...

currency war_0.jpg

Officiellement, la dévaluation chinoise est justifiée par un "réajustement" de la force du Yuan par rapport au dollar. La Chine a raté plusieurs objectifs économiques trimestriels, activité industrielle et croissance, et le gouvernement de Pékin voit sans doute une façon supplémentaire de réagir à la chute boursière qui frappe Shanghai depuis plusieurs semaines - l'indice perdant 30% en juillet. A l'annonce de ces modifications le marché a réagi positivement.

Pourquoi dévaluer?

Dans le monde des monnaies-papier dans lequel nous vivons, la monnaie n'est rien d'autre qu'une convention contrôlée par la Banque Centrale dont elle dépend, laquelle fixe les montants en circulation et les taux d'intérêt. Ces deux valeurs déterminent la puissance d'une monnaie-papier par rapport aux autres.

Dévaluer une monnaie revient à en diminuer la valeur et donc son pouvoir d'achat. Les importations deviennent donc plus chères, puisque exprimées dans d'autres devises soudainement plus fortes, alors que les exportations sont rendues plus compétitives puisqu'elles s'expriment dans la monnaie affaiblie. La dévaluation s'apparente donc à une mesure protectionniste.

Malgré les apparences, la dévaluation n'a rien d'une Panacée. Elle correspond en réalité à un affaiblissement généralisé de l'épargne et des dettes, et surtout des salaires locaux. La "compétitivité" acquise par le biais d'une dévaluation s'accomplit donc en particulier sur le dos des salariés.

De plus, la réalité colle rarement à la théorie. Même les pays exportateurs importent massivement et font souffrir des pans entiers de leur économie. Les exportateurs ne sont pas forcément beaucoup plus compétitifs, ne reflétant que rarement l'entier de la baisse de la devise dans leurs tarifs. Les seuls secteurs bénéficiant réellement d'une dévaluation sont ceux de la production agricole et de l'extraction directe de matières premières (par exemple les terres rares ou le charbon pour la Chine) car les coûts de production, principalement les salaires, sont dévalués en même temps que la monnaie. L'impact du coût des importations - carburant, matériel - ne se fait sentir qu'à plus long terme.

On s'en doute, la dévaluation n'amène pas la prospérité sur un plateau. Si c'était aussi simple, les pays avec la monnaie la plus faible seraient les plus riches de la planète. Tout au plus ces modifications de la valeur de la monnaie forcent un réajustement économique faisant des gagnants (l'Etat et souvent les gros propriétaires et actionnaires) et des perdants (le reste de la population).

La guerre des monnaies

Les chancelleries occidentales ont eu beau jeu de critiquer la manœuvre chinoise sur le Yuan, elles font la même chose depuis des années. QE, taux d'intérêt négatifs, rachats par la banque centrale - c'est-à-dire monétisation - de dette souveraine sur le marché secondaire... Les pays occidentaux travaillent sans relâche à affaiblir leur monnaie sans l'avouer.

Dévaluation, inflation, taux négatifs et autres manipulations monétaires sont devenues, si j'ose dire, monnaie courante. Chacune de ces opérations ne peut amener au mieux qu'une bouffée d'air temporaire et des effets secondaires négatifs à long terme. Mais beaucoup de pays n'ont plus d'autre option. Un quart des revenus de l’État japonais sert à payer les intérêts de sa dette...

Étranglés par une croissance atone, une dépense publique en roue libre, un appétit fiscal toujours plus fort que des recettes décevantes ne parviennent pas à combler, les gouvernements sont prêts à tous les expédients pour prolonger le statu quo et éviter la faillite ou la mise en place de véritables réformes impliquant une réduction du périmètre de l’État - les deux revenant quasiment au même.

Dans cette course à qui s'effondrera en dernier, la monnaie joue un rôle central ; si l'affaiblissement d'une monnaie-papier peut donner quelques mois de répit, alors il n'y a plus à hésiter. Chacun y va donc de son "ajustement compétitif", l'objectif avoué étant de se donner une avance économique sur ses concurrents.

Mais s'ils le font tous?

Première victime, la Suisse

L'illustration de l'introduction de cet article ne montre pas le Franc suisse au rang des combattants, sans doute parce qu'il gise démembré sur le sol de l'arène. La guerre des monnaies a déjà fait une victime.

Par amour de l'Union Européenne, par pur suivisme envers la BCE et parce que les mêmes filières économiques enseignent les mêmes théories fumeuses depuis des décennies, la Banque Nationale Suisse s'est naturellement lancée dans la course à la dévaluation - décidant de rattacher le Franc suisse à un euro en perdition en instaurant la politique du taux plancher. Créant des francs ex nihilo pour acheter des euros et faire baisser les cours, ce qui devait arriver arriva. Le bilan de l'institution explosa:

or,monnaie,crise,inflation,prise de position,votation du 30 novembre 2014
La masse de CHF en circulation (cliquez pour agrandir)

Après trois ans de ce régime même des banquiers centraux imprégnés d'un délire de toute-puissance furent pris d'un doute: la vague d'euros acquise à coup de francs suisses fraîchement imprimés menaçait de les engloutir... Par un matin de janvier, saisis par un réflexe de survie (beaucoup trop tardif pour nous sauver, rassurez-vous) ils décidèrent soudainement de renoncer. Restent sur leurs bras et les nôtres des milliards d'euros impossibles à écouler.

Depuis, la BNS se débat avec ces montagnes de réserves de change totalement ingérables et dont la variation détruit rapidement l'entier de ses fonds propres. A peine cinquante milliards de francs évaporés dans les six premiers mois de l'année 2015, une paille! En rythme annuel, à peine 15% du PIB national helvétique!!

Le Suisse moyen, totalement ignare en économie - une honte au vu de la réputation du pays en matière de gestion - regarde béatement les milliards s'envoler, gobant tout aussi béatement les bobards rassurants selon lesquels la monnaie suisse est bien gérée. Les autorités se livrent il est vrai à de gros efforts pour masquer la situation désespérée du Franc suisse, mais on sait déjà que les cantons actionnaires peuvent faire une croix sur les milliards de dividendes auxquels ils s'étaient habitués.

Lorsque les fonds propres de la BNS seront épuisés (ce qui devrait arriver à court ou moyen terme) et que les mêmes cantons, c'est-à-dire les contribuables, devront mettre la main à la poche pour recapitaliser l'institution à coup de milliards, beaucoup de gens comprendront alors à quel point ils se sont fait mener en bateau et ruiner par les gardiens du temple.

Mêmes les gauchistes haineux, heureux alors du bon tour fait aux "riches", réaliseront à ce moment qu'en Suisse comme ailleurs l'argent ira en priorité sauver le système monétaire plutôt que financer leurs lubies redistributives... Et leur rire leur restera en travers de la gorge. A n'en pas douter, l'époque sera distrayante. Elle arrive bientôt.

Le champ de bataille du marché des changes

Le FOREX est le théâtre d'opération de cette nouvelle guerre. Toutes les devises majeure - le Dollar, l'Euro, le Franc suisse, la Livre sterling, le Yen et maintenant le Yuan - sont engagés dans une course à l'affaiblissement. Cette trajectoire traduit la volonté de nos gouvernants: des devises valant de moins en moins, pour préserver - disent-ils - l'industrie d'exportation et la compétitivité économique... Oubliant de préciser que cette prétendue compétitivité est acquise sur le dos du pouvoir d'achat des salariés.

Il n'y pas plus hypocrite que ces politiciens prétendant faire œuvre de progrès social à coup de projets sur salaire minimum ou d'aides financières aux plus démunis, et travaillant simultanément à détruire le pouvoir d'achat de la monnaie.

Quoiqu'il en soit, c'est bien sur cette trajectoire que travaillent les principaux banquiers centraux de la planète, la Chine n'étant que le dernier combattant entré en lice. Tous les concurrents cherchant à parvenir au même résultat, seule l'intensité permettra de les séparer: tous feront plus de QE, plus de rachat de dettes, plus de taux négatifs, tout en dénonçant les manœuvres de leurs voisins pour affaiblir leurs devises.

Tout va très bien se passer.

09 août 2015

Ces avions qui disparaissent

Il arrive parfois que des avions disparaissent dans un accident quasiment sans laisser de traces. Je ne fais pas ici référence à une catastrophe aérienne comme celle du MH370, revenu par hasard sur le devant de l'actualité après que de ses débris eurent flotté jusqu'à l'île de la Réunion, mais à ces appareils dont le site de disparition est dûment identifié et qui pourtant semblent nulle part. Reste au mieux un cratère béant, et parfois presque rien.

Je fais référence par exemple au Vol 93 de United Airlines, détourné par des pirates lors des attentats du 11 septembre et perdu en Pensylvannie après une rébellion des passagers. Citant Wikipedia:

Selon les récits de témoins, l'avion a piqué brusquement du nez, est tombé comme une pierre et s’est pulvérisé au sol, le kérosène explosant en une boule de feu. Le profond cratère dessinant l’empreinte de l'avion dans le sol meuble de cette ancienne mine à ciel ouvert manifeste la verticalité de l'impact. Par ailleurs, deux ensembles de débris retrouvés au sud de l'Indian Lake et à New Baltimore, à 3 et 12 km de l'impact, se trouvent alignés avec un moteur (unique pièce de taille notable retrouvée, à 600 mètres de l'impact).


Le crash d'un Boeing 757-200, un appareil de 47m de long et 39 d'envergure, a donc livré très peu de débris.

Cette disparition fait aussi écho à celle du fameux Vol 77 d'American Airlines détourné contre le Pentagone, et dont l'absence de traces donna lieu aux théories du complot les plus délirantes - pour peu qu'on oublie délibérément l'avion disparu, les témoins visuels, les fragments retrouvés dans les décombres, les passagers décédés et autres menus détails...

accident aérien
Pentagone, 11 septembre 2001 (cliquez pour agrandir)

Mais l'attaque commença plus tôt ce jour là, à 8h46 du matin, avec l'impact d'un premier avion contre la tour 1 du World Trade Center. Si l'acte saisit d'effroi des milliers de témoins, personne n'eut la présence d'esprit de filmer l'impact de l'avion - sauf deux cinéastes français, les frères Naudet, venus effectuer un reportage sur les pompiers de New York. La première révélation de ces images n'eut lieu que six mois plus tard, lors de la première diffusion de ce qui devint un témoignage sur ce jour historique ; dans l'intervalle, de nombreux "complotistes" prétendirent là encore que la première tour n'avait pas été frappée par un avion mais par un missile et que l'absence de débris visibles en était la preuve.

Si le 11 septembre 2001 fournit un nombre tragique de catastrophes aériennes, les interrogations du public sur les avions qui disparaissent ne se limitent pas à ces seuls attentats. Lorsque le pilote dépressif de Germanwings Andreas Lubitz décida de précipiter son appareil contre une paroi rocheuse des Alpes en mars 2015, les commentaires de divers articles sur le sujets montrèrent eux aussi une préoccupation du public sur l'absence apparente de débris. Comment l'Airbus A-320 avait-il pu être pulvérisé au point de laisser si peu de pièces derrière lui? A côté de cela, certaines catastrophes aériennes laissent des débris sur des kilomètres, n'est-ce pas étrange?

C'est en repensant à ces gens - pas toujours mal intentionnés - qu'il m'est venu en tête de retrouver une vieille vidéo, datant des premiers jours d'Internet, qui permet d'expliquer et d'illustrer ce phénomène. Bien entendu, elle est désormais sur Youtube:

La vidéo de 1988 au laboratoire américain de Sandia montre, au ralenti, l'impact d'un F-4 Phantom à quelque 800 km/h contre un mur de béton. Je ne sais pas exactement dans quel contexte ce test était fait (probablement pour "prouver" la solidité de l'enceinte d'une centrale nucléaire contre un crash aérien) mais la démonstration est spectaculaire: l'appareil, pesant plus de 14 tonnes à vide, est littéralement pulvérisé contre le béton. Il se réduit en poussière alors que chaque particule de métal qui le compose prend une trajectoire orthogonale au solide mur sur son chemin. Le nuage de poussière à l'impact n'est pas un effet de l'appareil percutant le béton ; c'est l'appareil percutant le béton. Il ne creuse pas de trou dans la surface.

Il existait à l'époque une deuxième vidéo du même laboratoire, malheureusement pas retrouvée sur Youtube, montrant un test ultérieur conduit cette fois-ci avec seulement le réacteur d'un Phantom F-4. L'argument avancé pour ce deuxième essai était que le réacteur seul rassemblait l'essentiel de la masse de l'avion entier - et avait l'avantage de coûter beaucoup moins cher! - et les images montraient les mêmes effets.

Cette vidéo explique mieux que n'importe quelle explication pourquoi un avion disparaît presque complètement à l'impact, pour peu que quelques conditions soient réunies:

  • Il doit arriver intact au point d'impact ; si l'avion se brise en altitude, les morceaux sont dispersés sur une large zone et des débris au hasard peuvent arriver au sol à peine endommagés. L'exemple le plus frappant dans cette catégorie est celui de la navette américaine Columbia, qui explosa en vol à 70 km d'altitude et dispersa ses débris sur des dizaines de kilomètres... Lesquels furent parfois récupérés par des particuliers qui les mirent en vente sur eBay, notamment une broderie intacte d'un patch de mission cousu sur une combinaison d'astronaute à bord.
  • Il doit percuter une surface solide ou raisonnablement solide. Une construction en béton renforcé comme un building ou une roche granitique, par exemple.
  • Il doit percuter la zone d'impact avec un angle proche de 90°, et évidemment à la plus haute vitesse possible, ce qui explique que des avions de tourisme légers ne se pulvérisent pas même lorsqu'ils heurtent le sol de plein fouet.

Lorsque ces trois conditions sont réunies, comme dans la vidéo du Phantom F-4 contre le mur de béton, alors l'avion est proprement réduit à l'état de poussière. Il n'en reste quasiment que de la poudre, et bien malin qui saurait identifier le type d'appareil et ce qui lui est arrivé à partir d'un sachet du résultat...

Évidemment, hors laboratoire, pareil crash n'arrive pour ainsi dire jamais ; c'est d'ailleurs préférable, permettant aux familles des victimes d'identifier les restes de leurs proches et aux enquêteurs de comprendre ce qui s'est passé. Mais les débris retrouvés sont parfois trop peu nombreux et trop peu spectaculaires pour que le grand public accepte l'idée du crash.

Il restera des gens réfractaires aux informations présentées ici. Parmi les arguments rationnels qu'ils pourraient avancer, l'idée qu'un avion de ligne et un chasseur monomoteur n'ont "rien à voir". Si cette remarque a du vrai ce n'est pas exactement dans le sens où ils l'entendent: le F-4 du laboratoire de Sandia est beaucoup plus dense qu'un avion de ligne, dont le fuselage est creux et les moteurs de plus de 8 tonnes situés sous les ailes. Si un 777 est bien plus lourd, totalisant 143 tonnes à vide, sa densité est plus faible car la masse est répartie dans un plus grand volume.

Les avions modernes donnent une apparence de solidité et de résistance rassurantes ; malgré tout, ils restent conçus pour être le plus léger possible à l'aide de matériaux comme le carbone et l'aluminium, bien plus fragiles que l'acier et dont le point de fusion est inférieur à la chaleur de combustion du kérosène embarqué. De part leur conception et leur composition, il est possible qu'ils se désintègrent à l'impact dans certaines circonstances en cas de crash  - sans le moindre besoin de faire appel à une théorie du complot.

18 juillet 2015

Vive l'Iran nucléaire!

La décision "historique" est enfin arrivée: l'Iran rejoint à nouveau le concert des nations fréquentables, grâce à la signature d'un traité longuement négocié entre les Occidentaux et le régime des mollahs - traité qui a en plus l'avantage de permettre, à terme, à l'Iran de posséder l'arme nucléaire.

Relisant mon billet précédent sur le sujet écrit il y a près de deux ans, je ne peux que m'attrister de l'absence de progrès réels sur le dossier alors que l'Iran fabrique toujours sa bombe. De guerre lasse, les masques sont tombés: les négociateurs occidentaux ont tout simplement renoncé à interdire à l'Iran d'avoir l'arme atomique.

Comment en est-on arrivé là? Et comment peut-on arriver à présenter ce fiasco comme un succès?

L’électricité nucléaire civile à tout prix...

Pour comprendre le dossier il faut commencer par démonter un mensonge fondamental dont découlent tous les autres. Par chance, il est tellement énorme que la tâche est aisée.

Pour différentes raisons un certain nombre de commentateurs, journalistes, politiciens, diplomates mêmes, affirment que l'Iran ne chercherait pas à se doter de l'arme atomique comme on l'accuse, mais seulement à disposer de centrales électriques fonctionnant à l'énergie nucléaire civile. En un mot, ils adhèrent complètement à la propagande officielle iranienne. Heureusement, comme la plupart des propagandes officielles (et encore davantage lorsqu'elles ont pour origine un régime totalitaire peu soucieux de vraisemblance) ces affirmations ne tiennent pas debout cinq minutes. Pour tout dire, même l'Iranien de la rue n'y croit pas.

Détail révélateur, sur l'échiquier politique la plupart de ces gens sont classés à gauche. Même leur crédibilité feinte ne colle pas: ils s'opposent à l'énergie nucléaire chez eux en soutenant mordicus qu'elle n'est "pas assez sûre", mais tiennent absolument à ce qu'un régime totalitaire du tiers-monde installé sur une zone sismique notoire puisse en disposer! Pareille largeur d'esprit laisse pantois...

Mais revenons au texte pour rappeler un fait: selon le Traité de Non-Prolifération nucléaire, tous les pays signataires ont un droit "inaliénable" à l'énergie nucléaire à des fins pacifiques - article 4. Des dizaines de régimes de part le monde ont ou font construire des centrales nucléaires civiles. Il est possible de traiter les barres d'uranium enrichi fournies à ces pays pour qu'elles soient à jamais inexploitables pour la production d'une bombe. Ces pays accueillent les inspecteurs de l'AIEA en bon ordre et sont d'une totale transparence sur leurs installations nucléaires, ce qui leur permet en échange de bénéficier du soutien et du respect de la communauté internationale et, bien sûr, de courant électrique.

Cela n'intéresse pas l'Iran.

Depuis vingt ans, l'Iran a préféré construire des sites d'enrichissement secrets planqués dans des bunkers si profondément enfouis dans les montagnes qu'il faudrait probablement des ogives nucléaires (quelle ironie) pour en venir à bout. L'Iran a extrait du minerai d'uranium de mines secrètes. L'Iran a procédé à l'enrichissement de gaz d'uranium avec des milliers de centrifugeuses en toute illégalité vis-à-vis des traités de non-prolifération. L'Iran s'est constitué des stocks d'uranium enrichi à un taux et un volume sans le moindre rapport avec une utilisation civile ou médicale. Et une fois tout ce cirque découvert, plutôt que de renoncer, l'Iran a préféré supporter des sanctions commerciales internationales nuisant à sa population et continuer à tergiverser pendant des années pour cacher l'étendue de l'avancement de son programme...

Le tout étant bien sûr dans le but de produire du courant pour la population. Quelle persévérance!

iran_nucleaire.jpg
(cliquez pour agrandir)

De deux choses l'une: soit quelqu'un est assez naïf pour croire sincèrement à cette fable et doit cesser séance tenante toute activité intellectuelle impliquant de séparer le vrai du faux ; soit il n'y croit pas vraiment mais fait semblant, et devient dès lors consciemment complice du régime et de son programme. Pourquoi certains franchissent-ils ce pas? En creusant un peu on découvre assez facilement de multiples explications personnelles ou idéologiques: intérêts commerciaux, motivation religieuse, "rééquilibrage" des forces de la région, certitude de ne pas être concerné, souhait de voir Israël détruit, etc. Le cynisme se mêle à l'ignorance ou à l'antisémitisme le plus crasse.

Ne pouvant trancher chaque situation individuelle, nous choisirons de défausser l'opinion de quiconque défendra la thèse du nucléaire civil iranien, qu'il ou elle choisisse sciemment d'être complice ou soit juste un(e) imbécile.

Reste à discuter du fond, c'est-à-dire des efforts iraniens pour acquérir l'arme atomique.

Un processus diplomatique biaisé

Les Iraniens mentent en affirmant ne pas vouloir l'arme atomique. Les Occidentaux font poliment semblant de les croire. De cette hypocrisie criminelle découlent deux choses:

  • Les négociateurs iraniens ne sont pas des interlocuteurs dignes de confiance dans des négociations diplomatiques. Concrètement, cela signifie qu'ils ne respecteront probablement pas la lettre et certainement pas l'esprit des traités signés. Nous en avons une preuve récente: le régime iranien actuel a délibérément violé le Traité de Non-Prolifération Nucléaire dont il était pourtant signataire. A partir de là, comment lui faire confiance?
  • Ils ne négocient que pour obtenir des concessions de la part de l'autre partie, en échange garanties soit invérifiables, soit incomplètes, soit trop tardives pour les détourner de leur objectif final.

Dans ce contexte, les tractations diplomatiques s'apparentent à un souper avec le diable ; impossible d'en sortir vainqueur.

Comme l'avait écrit Ronald Reagan, contre un régime tyrannique les mots ne sont que du vent et les traités seulement du papier. Seule la menace d'une intervention militaire peut vraiment effrayer un tyran. L'ancien président écrivait ces mots à une époque différente mais ils gardent leur justesse à travers le temps. Nous en avons eu la preuve récemment - rien de moins que dans le dossier nucléaire iranien lui-même.

En 2003, le programme d'enrichissement nucléaire iranien est brutalement interrompu. La raison? La présence de dizaines de milliers de G.I. dans un pays voisin de l'Iran, tout près de la frontière, venus renverser Saddam Hussein... A l'époque, l'Occident présentait un front uni et se donnait les moyens de sa politique. Le risque d'être découvert et peut-être en guerre fit réfléchir à deux fois même les mollahs les plus extrémistes.

Malheureusement, une fois que George W. Bush laissa en 2008 son siège de président au futur Prix Nobel de la Paix, la donne changea. Les Américains se retirèrent d'Irak et envoyèrent de plus en plus de signaux contradictoires quant à leurs objectifs et à leur volonté combative. Sous la bienveillante administration Obama les affaires nucléaires iraniennes purent reprendre de plus belle.

"L'Accord"

Après 22 mois de négociations, le groupe des 5+1 (USA, Chine, Royaume-Uni, France, Russie et Allemagne) signa avec l'Iran un document de plus de 100 pages. En échange d'une levée des sanctions économiques contre le pays, celui-ci s'engage à réduire l'essentiel de son stock de centrifugeuses servant à l'enrichissement, à fermer la porte de la filière de fabrication d'une bombe au plutonium, et à laisser des experts de la communauté internationale surveiller les installations par vidéo, posant des scellés et s'assurant que l'Iran respecte ses engagements.

Pour une lecture dithyrambique des termes de l'accord, on lira ce qu'en pense l'expert en non-prolifération Joe Cirincione, bien que faisant preuve d'un soupçon de réalisme à la fin de sa prose:

Reste qu'avec cet accord, l'Iran conserve des capacités significatives. Il serait préférable de raser l'ensemble de son complexe nucléaire et de saler la terre pour que rien ne repousse. Mais nous ne sommes pas Rome, et l'Iran n'est pas Carthage. L'accord qui vient d'être conclu est la meilleure option possible. (...) L'histoire n'est pas terminée pour autant. La signature de cet accord est une victoire majeure, une étape d'importance – mais ce n'est qu'une étape.


Une étape vers un abandon total de la filière nucléaire iranienne, de son point de vue. M. Cirincione est certainement quelqu'un de très honorable, mais peut-être aussi un peu naïf. Il suffit de voir les réactions côté iranien pour comprendre que le même texte n'est pas vraiment compris de la même façon - laissant échapper un discours très différent sur le même accord:

Téhéran - L'Iran, qui a accepté de brider son programme nucléaire dans le cadre de l'accord avec les grandes puissances, n'abandonne pas ses ambitions et va poursuivre ses recherches pour décupler ses capacités d'enrichissement au terme des dix ans de pause prévus. (...)

L'accord historique conclu à Vienne mardi permet à Téhéran de reprendre ses travaux de recherche et de développement sur les futures centrifugeuses IR-6- et IR-8, beaucoup plus performantes que les vieilles IR-1 dont il dispose pour enrichir l'uranium. (...) Ali Akbar Salehi, patron de l'Organisation iranienne de l'énergie atomique (OIEA), a déjà prévenu qu'après l'entrée en vigueur de l'accord, l'Iran commencerait rapidement les recherches sur les centrifugeuses IR-8. Selon les termes de l'accord, l'Iran pourra commencer la production des machines IR-6 (dix fois plus puissantes que les IR-1) et IR-8 (20 fois plus puissantes) au bout de huit ans.

 
Le traité permettra donc à l'Iran de procéder à la modernisation de son stock de centrifugeuses IR-1 ("un peu des vieilles Citroën des années 1930" précise une source iranienne) en échange de modèles bien plus performants. L'objectif avoué est d'atteindre une capacité d'enrichissement équivalente avec un plus petit nombre de machines. Le traité évalue les limites en terme de nombre de centrifugeuses et pas selon la puissance individuelle de chacune...

De plus, comme le soulignent les Iraniens, l'accord signé n'engage les Iraniens que pour une période de dix ans: après, ils auront les mains libres. Comme d'habitude les négociateurs occidentaux ont juste cherché à gagner du temps plutôt qu'à résoudre le problème, quitte à l'aggraver.

Une nouvelle donne géopolitique

iran_vienne.jpgL'évolution future du moyen-orient est totalement indéchiffrable. Pour ne parler que des factions locales, l'Iran chiite et l'Arabie Saoudite sunnite luttent par pays interposés pendant que la Turquie se rêve en grande puissance, l’État Islamique n'étant qu'un pion de plus dans ce jeu de pouvoir.

Il y a néanmoins d'indiscutables vainqueurs. Citant Nicolas Gauthier:

Pour Téhéran, le succès est à la fois intérieur et extérieur. Dans la première configuration, levée d’embargo oblige, il retrouve tous ses avoirs financiers gelés à l’étranger et offre aux investisseurs internationaux un juteux marché de plus de 80 millions de consommateurs potentiels. Dans la seconde, l’antique Perse retrouve un rôle de premier plan et plus rien, en Orient, ne pourra se faire sans elle ou son éternelle rivale turque.(...)

Après, la Chine et la Russie, traditionnels alliés de l’Iran, qui boivent du petit-lait. Deux immenses nations plus qu’émergentes qui n’ont rien à perdre et tout à gagner dans l’affaire. Deux antiques civilisations dont la géopolitique ne se résume pas qu’aux « droits de l’homme », moulin à prières dont on voit les cruelles limites depuis quelques décennies.


La régularisation de la situation iranienne n'a pas que du mauvais. Si le slogan "Mort à l'Amérique!" reste d'actualité, l'ouverture économique retrouvée permettra peut-être l'accroissement d'une classe moyenne plus soucieuse de confort que de guerre totale. Le pays, idéologiquement opposé à l’État Islamique, se révèlera peut-être un nouvel adversaire de taille contre le dernier avatar extrémiste en date dans la région.

Malheureusement, l'essentiel dans cette affaire reste singulièrement néfaste: l'Iran pourra officiellement atteindre une capacité nucléaire dans dix ans. On parle "d'effet de seuil" pour un pays capable de produire la bombe sans devenir pour autant une puissance nucléaire. L'Iran se contentera-t-il d'utiliser sa capacité nucléaire comme une simple menace? Ne va-t-on pas assister à une course aux armements chez les Saoudiens, les Qataris, à un "rééquilibrage" des forces à travers le don de quelques ogives du grand frère pakistanais à une faction ou une autre?

Le régime iranien s'est subitement rendu sympathique aux yeux des Occidentaux parce que ceux-ci n'avaient plus l'envie de s'y opposer et se voyaient bien faire quelques affaires juteuses au passage. Mais à domicile les mollahs et leur police religieuse continuent à traquer les dissidents, à surveiller et à infiltrer le moindre groupe d'étudiants, et à nier le droit à l'existence d'Israël, seule démocratie authentique à des milliers de kilomètres à la ronde.

C'est évidemment pour Israël que la pilule est la plus difficile à avaler. Les alliés traditionnels des Américains n'ont cessé d'être menés en bateau sous l'administration Obama: retrait précipité d'Irak laissant sombrer le pays dans le chaos, soutient aux rebelles syriens en donnant des armes finissant entre les mains de l’État Islamique contre lequel les USA luttent à fleurets mouchetés... Et maintenant un accord diplomatique laissant la ouverte la porte de la bombe nucléaire à un pays qui clame régulièrement sa volonté de détruire l’État hébreu.

Israël laissera-t-il planer la menace iranienne sur sa survie? C'est toute la question, d'autant plus que les Iraniens laisseront de plus en plus planer le doute quant à leurs capacités nucléaires réelles... Comment attendre sans être sûr qu'il ne soit pas trop tard?

L'Iran avait un intérêt particulier à finaliser cet accord. Si rien n'avait été signé à Vienne, seule l'option militaire serait restée sur la table, une possibilité dont les Iraniens ne voulaient pas. Or, la levée des sanctions offre au régime de Téhéran une marge de manœuvre renouvelée. Si d'aventure ils sont pris un jour la main dans le sac, ils n'auront dans un premier temps à souffrir que du retour des sanctions économiques. Il faudra encore d'innombrables tergiversations avant que l'intervention militaire, la seule chose que ne craigne le régime, ne revienne dans les discussions.

Dans la course à l'armement nucléaire, cette petite avance pourrait suffire à faire la différence, permettant au régime d'achever la construction de sa première bombe atomique et d'atteindre enfin son inviolabilité territoriale.

Grâce à la lâcheté de nos gouvernements, la boîte de Pandore s'ouvrira bientôt.

20 avril 2015

Les casseroles d'Hillary

En annonçant sa candidature à la présidence des Etats-Unis, Hillary Clinton mit fin au suspense le plus faible de toute l'histoire politique américaine.

usa,hillary clintonChoisie cinq fois par le Time pour figurer sur la liste des cent personnes les plus influentes au monde, elle ne fait face à aucune concurrence dans son propre camp. Personne dans le camp démocrate ne semble prêt à en découdre face à elle - ce qui donne un aperçu de sa mainmise sur le parti de gauche. Cependant, la victoire devant les électeurs ne sera pas forcément acquise, Hillary Clinton traînant derrière elle un certain nombre d'affaires gênantes. Revenons sur trois d'entre elles.

Whitewater Development Corporation

Les médias sont prompts à ramener sur la table l'épisode Clinton-Lewinski, mais cette affaire n'en est pas une ; Hillary Clinton était la victime trompée - et en joua avec talent dans les médias - alors que son mari était poursuivi pour avoir menti sous serment. En évoquant l'affaire Lewinski comme un des épisodes négatifs émaillant l'histoire d'Hillary, les médias lui rendent en fait service, mêlant un faux scandale à d'autres, bien vrai ceux-là, pour affaiblir la crédibilité de l'ensemble.

Le plus ancien scandale sérieux porté à notre connaissance est celui de la Whitewater Development Corporation, un projet de développement immobilier dans lequel le couple Clinton s'était associé avec Susan et Jim McDougal dans les années 70. Selon un certain témoignage, Bill Clinton, alors gouverneur de l'Arkansas, aurait fait pression sur un investisseur afin qu'il accorde un prêt illicite (car adossé à des fonds fédéraux) de 300'000 dollars à Susan McDougal.

Des enquêtes mirent en cause plusieurs proches collaborateurs des Clinton, dont Jim Guy Tucker, le successeur de Bill Clinton comme gouverneur de l'Arkansas. Il fut reconnu coupable et emprisonné pour fraude.

Bien qu'une quinzaine de personnes soient concernées et malgré les soupçons planant sur les Clinton, les enquêteurs ne parvinrent pas à les mettre en cause directement. La façon dont ils furent protégés était des plus étranges. Ainsi, Susan McDougal accepta d'aller en prison essentiellement pour avoir refusé de témoigner devant la cour face à des questions sous serment sur l'implication des Clinton. Ils ne furent blanchis que grâce à des silence de ce genre. Les Clinton surent toutefois démontrer leur gratitude quelques années plus tard ; ainsi Bill gracia Susan McDougal dans les tous derniers jours de sa présidence.

Encore voilée de mystère quarante ans après, l'affaire Whitewater est symbolique de l'opacité dans laquelle les Clinton maintiennent leurs affaires.

L'attaque anti-américaine de Benghazi

Le 11 septembre 2012, la représentation américaine à Benghazi, en Libye, fut attaquée par des terroristes islamistes. La responsabilité de la protection du personnel incombait à la secrétaire d'Etat en charge des affaires étrangères d'alors, c'est-à-dire Hillary Clinton. L'assaut, en deux endroits différents et à plusieurs heures d'intervalle, se solda par la mort de l'ambassadeur Christopher Stevens, du chef du renseignement Sean Smith et de deux agents de la CIA, tous deux anciens navy SEALs, ainsi que d'une dizaine de blessés. La mort d'un ambassadeur à l'étranger était la première depuis plus de trente ans. Un mois plus tôt, il s'était inquiété du faible niveau de protection de la mission américaine dans la ville...

La gestion de la protection de l'ambassade, de l'attaque puis de la crise politique qui s'ensuivit fut un échec à tous les niveaux.

usa,hillary clintonL'attaque commença le 11 septembre à 21h (3h de l'après-midi à Washington). Entre 125 et 150 assaillants, "certains portant les tuniques de style afghan prisées par les militants islamistes", d'autres équipés de masques et de gilets pare-balles, lancèrent l'attaque avec des lance-roquettes, des grenades à main, des AK-47, des fusils d'assaut de l'OTAN, des mortiers et des mitrailleuses lourdes montées sur des pick-ups. L'ambassadeur trouva la mort dans cette première attaque qui montra des défenseurs fort peu préparés, un système d'alerte défaillant, une chaîne de commandement désorganisée et une force de réaction inexistante.

Une seconde attaque eut lieu un peu plus tard, à 4h du matin heure locale, contre une annexe de la CIA située à moins de deux kilomètres de là. De nouveau, les défenseurs durent faire face à des tirs nourris, dont des tirs de mortier. L'un d'eux dévasta le sommet du bâtiment, tuant deux Américains.

De façon stupéfiante, et alors même que la veille le chef d'al-Qaeda Ayman al-Zawahiri annonçait pour l'anniversaire du 11 septembre une vague d'attaque contre les Américains en Libye, la première réaction américaine officielle fut de lier ces événements à une obscure vidéo de bande-annonce d'un film improbable,  "l'innocence des musulmans" dont l'existence fut évoquée pour la première fois le jour même de l'assaut. Aussi absurde soit-elle, la manœuvre - relayée par quatre médias - visait sans aucun doute à couvrir les innombrables manquements du fiasco de Benghazi.

Le mensonge dura quelques temps, appuyé par toute la force de persuasion de l'administration Obama et empoisonna même le débat de l'élection présidentielle: l'attaque de Benghazi était une manifestation qui avait "dégénéré". Mais le récit fut de plus en plus difficile à tenir face aux témoignages et à l'étalage d'armes lourdes employées contre les Américains. La thèse finit par s'effondrer complètement, le rapport d'enquête officiel ne laissant planer aucun doute sur le ridicule de la version d'une manifestation anti-américaine improvisée ayant basculé dans la violence.

Sans aller jusqu'à les qualifier de négligences criminelles, les conclusions de la commission d'enquête pointèrent directement l'incompétence de la secrétaire d'Etat Hillary Clinton en termes de leadership et de gestion de crise.

Le scandale des emails

La plus récente affaire en date concerne les emails de la politicienne. Le quotidien Libération donne avec sa complaisance habituelle un aperçu du sujet:

Pendant ses quatre années passées au département d’Etat, lors du premier mandat de Barack Obama, Hillary Clinton n’a jamais disposé d’une adresse électronique du gouvernement fédéral. L’ancienne secrétaire d’Etat (...) utilisait sa boîte personnelle, moins protégée des risques de piratage. Une adresse mail personnelle ne peut être utilisée qu’en cas d’urgence lorsque l’on travaille pour les services de l’Etat fédéral, rappelle le New York Times.


"Moins protégée des piratages?" En effet. C'est d'ailleurs par le biais d'un hacker roumain prenant le contrôle du compte mail d'un proche des Clinton que l'on appris l'existence de l'email particulier d'Hillary - employé dans son rôle de Secrétaire d'Etat.

Hillary avait bien une adresse email gouvernementale mais choisit délibérément de ne pas s'en servir. Pendant quatre ans, elle utilisa expressément un email privé, non encrypté et sans supervision, pour traiter d'affaires d’État officielles. Elle savait exactement ce qu'elle faisait puisque c'était précisément ce qui avait été reproché à des responsables de l’administration Bush en 2007, surpris à utiliser leurs boîtes mail personnelles pour ne pas avoir à livrer des échanges compromettants. A l'époque, Hillary était sénatrice, mais dans l'opposition.

Une fois dans le rôle de Secrétaire d'Etat, elle céda elle-même à la facilité d'un mail "officieux", bien pratique pour entretenir une correspondance parallèle sans rendre de compte à personne. Quelle excellente façon d'éviter d'avoir à divulguer quoi que ce soit à une éventuelle commission d'enquête!

Il est assez ironique de rappeler qu'en 2012 un ambassadeur fut sévèrement réprimandé et ensuite licencié pour avoir utilisé un email privé dans des affaires professionnelles. Histoire de lever le doute sur une éventuelle naïveté, Hillary Clinton signa elle-même, en 2011, un message enjoignant tous les ambassadeurs à ne pas utiliser des adresses privées dans le cadre de leurs activités professionnelles...

Prise la main dans le sac, Hillary prétendit que tout cela était en fait très transparent et livra des milliers de pages d'échanges comme preuve de sa bonne foi. Les enquêteurs eurent donc un aperçu de ce qu'Hillary voulait bien leur livrer, mais évidemment pas de ce qu'elle avait omis. Ensuite, par le plus grand des hasards, le serveur mail des Clinton clintonemail.com fut purement et simplement... Formaté.

Nous ne saurons peut-être jamais les secrets que Mme Clinton a décidé d'effacer, mais elle n'est pas sortie d'affaire pour autant. Écrits dans le cadre de son travail de Secrétaire d’État, ces messages étaient propriété du gouvernement américain ; elle est donc susceptible d'être accusée de destruction de biens de l’État. En outre, selon la date du formatage "accidentel" du serveur mail, elle pourrait également être poursuivie pour destruction de preuves. Enfin, tout son comportement est une violation flagrante des lois fédérales américaines sur l'archivage et la transparence.

L'affaire suit son cours.

Faire table rase du passé, un exercice difficile

D'une certaine façon, les auspices sont favorables à la candidature d'Hillary. D'une part, les médias acquis à sa cause veilleront à la présenter sous le jour le plus favorable possible, tout en dénigrant sans vergogne les candidats républicains. D'autre part, une proportion importante des électeurs démocrates votent en faveur d'un système et non d'une personne ; ils soutiendront simplement le candidat officiel qu'on leur désignera.

Cependant, Hillary Clinton ne pourra pas profiter de l'engouement qui avait porté Barack Obama avant son premier mandat. Présente dans le panier de crabes politique depuis l'université, première dame sous Bill Clinton, sénatrice de l'Etat de New-York sous la présidence Bush fils, secrétaire d'Etat dans le gouvernement d'Obama, elle est l'incarnation parfaite de la politicienne professionnelle, voguant au sein des arcanes du pouvoir comme un poisson dans l'eau, allant se cacher sous un rocher si les courants sont défavorables.

La promesse du Hope and Change de Barack Obama avait beau être creuse, elle amenait les foules à se mobiliser ; Hillary représente tout le contraire de ce message. Elle illustre à merveille les élites de Washington corrompues et éloignées des réalités, repoussant les gens normaux. Coupée du commun des mortels, voguant de congrès en sommets internationaux, considérant les allées du pouvoir comme son jardin, Hillary Clinton ne fait pas partie du sérail - elle incarne le sérail.

Les "affaires" suffiront-elles à ternir son éclat? Cela dépend de la curiosité des électeurs à aller au-delà des médias mainstream et de leur hagiographie permanente. Mais, surtout aux Etats-Unis, qu'on ne prenne pas à la légère la menace des sites alternatifs sur Internet ; ce sont eux, par exemple, qui contraignirent le président en exercice Barack Obama à éclaircir la controverse de son lieu de naissance.

Le premier adversaire d'Hillary ne viendra pas du camp républicain mais de son propre passé. Les médias parviendront-ils à le faire oublier pour la présenter comme une candidate toute neuve? Son succès repose sur le maintien de cette illusion.

08 avril 2015

Charleston et les psychopathes de la police

Les autorités de North Charleston, en Caroline du Sud, États-Unis, sont KO debout après la diffusion par le New York Times d'une vidéo montrant un noir abattu par un policier.

Prise par inadvertance par un témoin à l'aide de son smartphone, la séquence ne laisse aucune place au doute. Un individu tente de s'enfuir ; le policier, Michael T. Slagger, âgé de 33 ans, dégaine alors son arme et lui tire dans le dos à huit reprises. Touchée de cinq balles, la cible s'écroule. Le policier intime à sa victime agonisante l'ordre de mettre ses mains dans son dos et lui passe les menottes... Walter L. Scott, 50 ans, père de quatre enfants, ne se relèvera pas.

L'altercation aurait débuté à la suite d'un contrôle routier et d'un phare éteint sur le véhicule de la victime.

Les médias insistent lourdement pour attribuer un aspect racial à l'affaire, la victime étant noire alors que le tireur est blanc. Pareille perception sonnerait comme une revanche alors que 9 mois et 1200 kilomètres séparent cette affaire de l'épisode de Ferguson dans le Missouri où un jeune noir avait trouvé la mort sans que la culpabilité du tireur blanc ne puisse être établie. Mis à part la couleur de peau des protagonistes, les similitudes s'arrêtent là. Nulle caméra ne filmait la scène là-bas et la victime reçut les balles de face. Mais même à Charleston, rien dans les faits dont nous disposons à l'heure actuelle ne vient conforter l'hypothèse d'un crime raciste.

Si le grand public apprend quelque chose aujourd'hui, c'est avant tout le peu de scrupules que peut avoir un policier à mentir effrontément. Avant que l'avocat de la famille de la victime ne produise la terrible vidéo, le tireur affirmait qu'il avait eu "peur pour sa vie", prétendant que l'homme abattu se serait emparé de son Taser. Les images montrent depuis qu'au moment de vider le chargeur de son arme dans le dos de sa victime, sa main ne tremblait guère.

Alors, y a-t-il du racisme dans cette affaire? Les activistes professionnels jurent que oui, et c'est pour eux le principal problème. Aucun d'eux ne semble beaucoup s'inquiéter de la facilité avec laquelle un policier expérimenté et assermenté peut froidement tuer un homme et mentir après-coup sur ce qui s'est passé, comptant sur la confiance qu'un jury apportera la plupart du temps à un dépositaire de l'autorité publique.

Mais pourquoi? Les policiers ne sont pas et n'ont pas à être des Übermensch légaux. Ils sont aussi imparfaits et faillibles que tout autre être humain. Les nombreux avantages juridiques dont ils bénéficient ne les amène certainement pas à devenir meilleurs. Si certains d'entre eux peuvent canaliser leur colère et leurs bas instincts à l'aide d'un entraînement rigoureux, d'autres peuvent très bien garder à l'esprit qu'ils seront au bénéfice du doute le jour où la justice leur demandera pourquoi ils ont employé leur arme.

Sans être entièrement faux en Suisse, cet aspect est d'autant plus remarquable aux États-Unis où la dangerosité de certaines zones (notamment à cause des gangs) et l'hystérie sécuritaire consécutive aux attentats du 11 septembre ont donné les coudées franches à tous les services de sécurités. Les abus s'enchaînent depuis contre le grand public. Entre une législation de plus en plus souple, la confiscation de biens sans inculpation, la facilité d'emploi d'une arme ou l'image positive associée aux comportements les plus extrêmes grâce aux séries télévisées faisant la part belle au "héros sans scrupules", le respect des droits des individus et des procédures est largement passé au second plan.

police,violence,racismeMichael Slagger aura du mal à éviter la prison à perpétuité. Sachant que la Caroline du Sud pratique toujours la peine de mort, il s'expose peut-être même à pire. On verra à l'occasion combien de manifestations politico-médiatiques seront orchestrées pour soutenir son droit à la vie.

Hors de toute polémique idéologique, on se demande surtout comment éviter pareille tragédie à l'avenir. Cet épisode relance encore une fois la pertinence de caméras accrochées à l'uniforme des policiers et filmant en permanence. L'idée est simple, facile à mettre en place et extrêmement formatrice. Un individu ne se comporte pas du tout de la même façon en sachant que ses faits et gestes sont enregistrés que lorsqu'il pense agir sans témoin.

Les policiers se doivent d'agir de façon irréprochable ; être filmés en permanence est une façon d'y parvenir. Ceux que cela dérange ne sont probablement pas dignes de l'uniforme. On ne sera pas surpris d'apprendre que certains s'y opposent, utilisant leurs relais politiques pour tenter de criminaliser l’œil public.

Avec une caméra attachée à sa chemise, Michael Slagger n'aurait certainement pas tué Walter Scott. Mais ce n'est pas le plus important. Avec la certitude de porter un gadget de ce type pendant ses heures de service, peut-être ne se serait-il même pas engagé dans la police.

Mise à jour (10 avril): correction du nom de la localité (North Charleston) et de son état (Caroline du Sud)... Et une nouvelle vidéo montrant la fuite de M. Scott un peu avant qu'il ne soit abattu.