16 décembre 2017

Fin de la neutralité du Net: Catastrophe ou libération?

Depuis jeudi et sous l'impulsion de Donald Trump, la FCC, l'autorité de régulation américaine des communications, a validé par un vote (3 voix contre 2) le démantèlement des lois passées sous l'administration Obama et connues du grand public sous le nom de "Neutralité du Net". Est-ce une catastrophe ou une libération? Se pourrait-il que le Président américain soit allé trop loin dans sa volonté de détricoter l'héritage Obama? Ou est-ce une bonne chose pour Internet en général et les États-Unis en particulier?

Chacun sera seul juge ; mais pour avoir la moindre chance de comprendre, il faut rester éloigné de la presse francophone dont la superficialité et le biais anti-Trump pèsent lourdement sur la moindre analyse.

Neutralité du Net et Neutralité du Net

La neutralité du Net est un concept quelque peu confus parce qu'il signifie en pratique des choses différentes. À la base, la "Neutralité du Net" est l'idée selon laquelle chaque parcelle d'information venue d'Internet est un ensemble de 0 et de 1, peu importe qu'ils viennent d'une série sous Netflix, de la lecture de ce blog, ou d'un email ; et qu'au bout du compte, tous ces 0 et ces 1 doivent être traités de la même manière.

En d'autres termes, aucun fournisseur d'accès Internet (FAI) ne devrait être capable de vous interdire d'accéder à un quelconque site, ou au contraire d'accélérer votre accès à d'autres sites, puisque ce sont toujours des paquets d'information de même nature.

Notons que l'idée de rejeter des vitesses d'accès différentes est discutable, car tous les flux informatiques n'ont pas la même importance. Le flux vidéo d'un chirurgien en train d'opérer un patient à distance est sans doute plus important que le flux d'interactions de votre partie de Call of Duty, qui sont eux-mêmes plus importants que l'arrivée sur votre ordinateur du énième patch de Windows, ou la synchronisation dans le Cloud des photos du remariage de Tante Huguette.

En réalité, à cause du concept de Neutralité du Net, la non-différentiation du trafic internet est une cause de congestion du réseau.

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La séparation entre paquets lents et paquets prioritaires permet de renforcer l'efficacité d'une infrastructure sans augmenter sa capacité globale. Les organismes chargés de gérer le trafic routier le savent bien.

La différentiation du trafic est un débat ouvert, avec ses partisans et ses adversaires. Mais on trouvera bien moins de gens pour défendre l'idée que les FAI puissent ralentir ou barrer l'accès de certains sites. Et cela tombe bien puisque la Neutralité du Net qui vient d'être démantelée n'a pas exactement la signification que le grand public lui prête, comme nous le verrons.

La Neutralité du Net, dans la décision qui vient d'être prise par la FCC, concerne la catégorisation des Services Internet comme des services de "Titre II" selon la législation américaine, c'est-à-dire leur définition comme services publics au même titre que l'accès à l'eau ou l'électricité.

Confusion et Politisation

Avant d'entrer plus en détail sur ce qui vient de se passer jeudi, mentionnons encore deux aspects singuliers du débat, mais qui ont leur importance:

  • La "Neutralité du Net" dont il est question est une réglementation passée en 2015 à l'instigation de l'administration Obama. Autant dire hier. Internet, Google, Amazon, Wikipédia et bien d'autres ont existé et gagné leurs galons bien avant la législation sur la Neutralité du Net, et même avant la première élection d'Obama.
     
  • La plupart des acteurs en faveur de la "Neutralité du Net" sont des sites comme Twitter, Google, Facebook, Reddit, qui ont tous montré à de nombreuses reprise leur orientation politique de gauche, leur opposition résolue à l'administration Trump, et qui n'ont pas hésité et n'hésitent toujours pas à censurer le contenu de leurs propres utilisateurs dès lors qu'il ne convient pas à l'orientation politique de leur plateforme.

Comme le résume un créateur de contenu:

"Si vous avez le malheur d'exprimer un point de vue de droite, Google repousse votre apparition à la dixième page des résultats de recherche, YouTube vous coupe vos revenus publicitaires ou supprime vos vidéos, Twitter ferme votre compte, et Facebook censure vos publications de sorte qu'elles n'apparaissent jamais dans le flux d'actualités."


usa,donald trump,internet,réformeIl y a donc anguille sous roche.

L'explication remonte à 2010. Avant cette date, la FCC classait les FAI sous le Titre I du Telecommunication Act du Président Clinton, signifiant qu'elle agissait comme entités privées avec un minimum de régulation de la part du gouvernement. Séparément et sans rapport avec cette classification, la FCC considérait les FAI comme responsables du respect des règles de l'Internet Ouvert (pas de débit variable selon le type de données, pas de blocage de site, pas de navigation prioritaire contre paiement).

Le procès Verizon contre la FCC changea cela, précisant que si la FCC souhaitait faire respecter les règles de l'Internet Ouvert, elle devrait désormais classer les FAI sous le Titre II, soit des fournisseurs de services publics, opérant effectivement sous le contrôle d'un monopole d'État. Le changement le plus radical concernant de fait l'apparition d'une licence de diffusion, donnant pouvoir au gouvernement sur eux. La lutte fut épique sur le dossier entre les fournisseurs d'accès, les lobbies et les politiciens ; mais quoi qu'il se passe en coulisse, les globalistes marquèrent un point essentiel puisqu'ils obligèrent désormais les FAI à s'inscrire pour bénéficier d'une licence de diffusion, et à la renouveler régulièrement. Sans licence de diffusion, un FAI était instantanément condamné à la banqueroute.

Obama fut un acteur essentiel de cette transformation, faisant pression sur les trois juges - deux démocrates et un républicain - pour classer les FAI sous le Titre II et donner ainsi le contrôle d'Internet au gouvernement. Cette prise de contrôle aurait pu être mal prise par l'opinion, elle fut donc rebaptisée "Neutralité du Net" et vendue ainsi emballée aux médias. La nouvelle formule passa comme une lettre à la poste!

Big Brother se réveille

Le gouvernement avait donc un pied dans la porte pour le contrôle des FAI grâce au renouvellement de leur licence, mais l'administration Obama n'avait pas encore les moyens légaux de justifier un non-renouvellement de ladite licence.

Cette base légale se concrétisa à travers le Countering Information Warfare Act de 2016. L'Acte donnait lieu à la création d'un "centre inter-agences", basé à la Maison Blanche, dont le chef était directement nommé par le Président, et dont l'intitulé de mission était de "Maintenir, collecter, utiliser et disséminer des enregistrements pour la collecte et l'analyse de donnée liées à des efforts de désinformation étatique et non-étatique et de propagande étrangère". Non-étatique signifie ici: à l'échelle des entreprises, des sites web, et même des individus.

Avec le Countering Information Warfare Act de 2016, n'importe qui pouvait être désormais coupable de "propagande" ou de "désinformation", une accusation d'autant plus facile à formuler que la signification de ces termes étaient laissés à l'appréciation de l'Administration.

Le Countering Information Warfare Act ne donna pas lieu à un débat par le Congrès. À la place, il fut subrepticement glissé dans les 3'000 et quelques pages du National Defense Authorization Act for Fiscal Year 2017, un texte voté la veille de Noël 2016 par des élus dont aucun ne se donna la peine de le lire. La création du Global Engagement Center est pourtant bien là-dedans, avec des détails opérationnels comme:

"Identifier les tendances actuelles et émergentes de propagande et de désinformation étrangère (...) et permettre l'utilisation d'agents infiltrés ou d'opérations clandestines spéciales pour influencer et cibler des populations et des gouvernements, pour coordonner et élaborer des tactiques, techniques et procédures pour exposer et réfuter la désinformation et l'information mensongère étrangère (...)"

"La législation établit un fonds pour aider à la formation des journalistes locaux (...)"

"Le Centre développera, intégrera et synchronisera des initiatives gouvernementales globales pour exposer et contrer les opérations de désinformation étrangères (...)"

 
Et ainsi de suite sur des pages et des pages.

L'Administration Obama visait également à mettre en place des "groupes d'experts" extérieurs au gouvernement, comme des ONG, des organisations de la société civile, des laboratoires d'idées, des compagnies du secteur privé et ainsi de suite, pour détecter et classifier l'information comme "trompeuse".

Vous rappelez-vous du fameux Décodex du Monde? Des associations diverses et variées lançant des procédures pour une remarque jugée litigieuse sur Facebook? Les personnes condamnées en Suisse pour un like? Voilà, en pratique, vers quoi menait l'arbitrage par ces "tierces parties indépendantes".

La boucle est bouclée

En quelques étapes et quelques années, l'Administration Obama mit en branle une mainmise totale d'Internet par le gouvernement américain, sur le territoire des États-Unis.

Bombardé par le flot de fausses nouvelles débordant sur le Net, le grand public aurait progressivement adopté le terme de "fake news" et l'idée de "tiers de confiance" chargés de vérifier la véracité de l'information. Ces tiers de confiance, sans lien apparent avec le gouvernement, auraient formulé des jugements de valeur sur de prétendues "fake news" soigneusement sélectionnées, permettant ensuite à l'administration de faire pression sur les Fournisseurs d'Accès Internet qui transmettaient ces informations par leur réseau, et qui seraient devenus complices simplement en les faisant transiter par leurs infrastructures.

Les FAI auraient eu ensuite deux choix: soit couper le sifflet aux sites "déplaisants" pour les élites en place - Drudge Report, Breitbart, 4chan, Wikileaks, etc. dans le monde anglophone - soit perdre leur licence, auquel cas ils auraient instantanément été conduits à la faillite alors que leur infrastructure aurait été rachetées à vil prix par le gouvernement ou leurs concurrents. Les FAI auraient évidemment obtempéré et une partie de la toile aurait tout simplement disparu.

Et tout cela au nom de la Neutralité du Net!

Tous les scandales visant Hillary Clinton et révélés par Internet auraient-ils pu voir le jour sous ce régime?

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Les partisans de la loi Obama sur la Neutralité du Net s'inquiètent d'un monde où les FAI pourraient arbitrairement supprimer l'accès à des sites web, alors qu'en réalité cette loi permet exactement ce résultat... Sur décision de l'Administration.

Conclusion

Toute cette histoire est 100% authentique - il suffit de suivre les liens vers les divers textes légaux et projets de loi qui émaillent ce billet. Mais comme dans bien d'autres dossiers, l'élection surprise de Donald Trump bouleversa les plans établis par la bureaucratie démocrate. 

Notons que Trump n'aurait eu aucun mal à préserver les directives mises en place par son prédécesseur et les employer à son propre avantage, éliminant progressivement CNN et d'autres canaux du paysage d'Internet suite à leurs mensonges répétés, souvent pris la main dans le sac. Mais, et c'est tout à son honneur, il choisit plutôt de désamorcer la bombe et de l'envoyer à la poubelle.

Il n'y aura pas de Global Engagement Center chargé de faire la guerre de l'information au nom du gouvernement américain sur Internet. Il n'y aura plus de menaces de retrait de licence des opérateurs pour qu'ils éliminent de leur offre les sites présentant une opinion dissidente du pouvoir. Et il n'y aura plus ces taxes que l'Administration prélevait sur le moindre abonnement Internet, les services publics étant plus taxés que les entreprises privées.

Internet ne sera pas "neutre", quoi que ce terme puisse signifier pour chacun, mais il restera peut-être libre un peu plus longtemps.

06 décembre 2017

La fièvre du Bitcoin

La récente flambée du Bitcoin fascine le grand public. Est-ce une bulle, ou l'amorce de quelque chose d'autre?

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Le Bitcoin en cinq minutes

Précisons d'emblée: cinq minutes ne suffiront pas à expliquer le Bitcoin - mais tentons tout de même.

Le Bitcoin est une information pure, suivant une approche inventée en 2008 par le mythique Satoshi Nakamoto - un individu dont l'identité réelle est inconnue - et publiée en 2009. Pour simplifier, chaque Bitcoin est unique et représente une sorte de solution à un problème mathématique. Trouver de nouveaux Bitcoins est de plus en plus difficile et implique une puissance de calcul croissante. De par la définition de son modèle, le nombre de Bitcoins total est limité à 21 millions d'unités. Les transactions en Bitcoin suivent la technologie Blockchain, qui garantit l'intégrité des échanges entre utilisateurs, ainsi que leur anonymat.

Pendant les premières années le Bitcoin fut considéré comme une étrange curiosité engendrée par Internet. Pour être dans le vent, certains sites acceptèrent d'autant plus facilement le Bitcoin comme moyen de paiement qu'il était ultra-confidentiel. D'autres utilisateurs, pas toujours bien intentionnés, comprirent vite son utilité en tant qu'anonymiseur de transaction. Le Bitcoin devint le mode opératoire de tous les malfrats ayant décidé pour de multiples raisons de vivre en marge du système - les Anonymous, les hackers, les réseaux mafieux et de nombreux rebelles. Le Bitcoin n'avait pas bonne réputation en ce temps-là, mais la plupart de ceux qui s'intéressaient à ce nouvel écosystème économique restaient capables de faire la distinction entre le concept et son utilisation.

Au fil du temps, le Bitcoin se répandit et prit progressivement de la valeur. Des gens se mirent à utiliser le Bitcoin non plus comme intermédiaire de paiement dans une transaction, mais pour le thésauriser, soit dans une perspective de spéculation, soit pour protéger leurs économies.

Tous les plafonds ont été crevés, 1, 10, 100, 1'000 et 10'000 dollars, les uns après les autres, et de plus en plus vite. En Octobre, le Bitcoin valait 3'000 dollars. Il en vaut désormais le triple. La progression est fulgurante. La valeur totale du Bitcoin dépasse 200 milliards de dollars - un petit poisson dans l'univers des monnaies, mais une belle bête tout de même. L'agitation s'empare des places financières, des régulateurs et des politiciens, qui n'hésitent pas à livrer leur prêt-à-penser au grand public. Assistons-nous à une bulle spéculative? Le Bitcoin est-il promis à l'effondrement?

Panique à bord

La flambée du Bitcoin a provoqué de nombreuses réactions de l'establishment politico-économique. Tous hurlent à la bulle d'une seule voix:

Trop "volatile", sans "fondement" et "dangereuse": plusieurs économistes de renom sont montés au créneau ces derniers jours contre la flambée du Bitcoin, décrite comme une "bulle spéculative" susceptible d'"imploser". Sans enrayer - pour l'instant - le phénomène. (...)

Pour certains prix Nobel d'économie, la réponse est toute vue: cette crypto-monnaie va "s'effondrer", et ses adeptes vont s'en mordre les doigts.

"C'est une bulle qui va donner à beaucoup de monde beaucoup de moments très excitants tant qu'elle montera, puis qui va redescendre", a mis en garde mercredi Joseph Stiglitz, prix Nobel 2001, sur le plateau de Bloomberg TV.

Le Bitcoin "ne sert aucune fonction socialement utile" et ne réussit "qu'en raison de son potentiel de contournement, du déficit de surveillance": "il me semble que le Bitcoin devrait être interdit", a ajouté l'économiste américain. (...)

D'autres économistes de renom ont mis en garde contre les dangers et les dérives liés aux monnaies virtuelles, à l'image du prix Nobel 2008 Paul Krugman, qui avait comparé dès 2013 le Bitcoin au "mal", ou de Robert Shiller, spécialiste des bulles financières.

"L'enthousiasme pour le Bitcoin est disproportionné par rapport à son application immédiate", a estimé ce professeur à l'université de Yale, lui aussi titulaire d'un Nobel (2013). "C'est l'exemple même d'une bulle spéculative", a-t-il ajouté.


Les avis sont visiblement extrêmes et dénués d'humilité. L'aversion pour le Bitcoin est palpable, et se traduit d'ailleurs par des postures incohérentes. Par exemple, quel besoin d'appeler à l'interdiction si le Bitcoin est l'objet d'une bulle spéculative? Il suffit d'attendre que la bulle éclate et les vilains spéculateurs resteront sur le carreau, puni par là où ils ont péché, ce qui aura le deuxième avantage de sceller la réputation des crypto-monnaies pour longtemps. Si tous ces gens ont raison, laisser faire l'offre et la demande est probablement le meilleur moyen de donner la leçon. Mais s'ils ont tort?

Le Bitcoin suit en ce moment une courbe exponentielle. Deux explications sont possibles: soit c'est une bulle, soit ce n'en est pas une. Et les deux hypothèses donnent le vertige.

Comprendre la révolution du Bitcoin

Pour des raisons de définition autant que de taxation, de nombreux individus ont cherché à classifier le Bitcoin. Est-ce une monnaie, comme le dollar? Une ressource, comme un arpent de terre? Un droit de propriété sur l'ensemble de la crypto-monnaie, comme une sorte d'action? On peut discuter à l'infini des mérites de chaque approche. Pour ma part, je me contenterai de le qualifier d'or numérique. Car à travers de nombreux aspects le Bitcoin est similaire à l'or, jusque dans le rôle de valeur-refuge qu'il acquiert aujourd'hui - et qui fait exploser ses cours.

La monnaie est un moyen d'échange. Elle n'a de valeur que par convention sociale, éventuellement appuyée de l'autorité de l'État local. À travers les époques et les régions du monde, des peuples ont utilisé comme monnaie des coquillages, des lingots de métal, des pièces d'or ou du papier imprimé. Aujourd'hui, bien que nous ayons encore quelques billets avec nous, la monnaie est essentiellement électronique. Et sans le moindre sous-jacent. Depuis la fin du système monétaire de Bretton Woods, les monnaies se sont progressivement muées en simples papiers, échangeables contre d'autres papiers. Aucune banque centrale n'est plus capable de garantir une parité d'échange fixe entre sa monnaie et la moindre ressource physique dotée de valeur.

Ainsi, les déclarations de gens dénigrant le Bitcoin au prétexte "qu'il ne repose sur rien" sont piquantes d'ironie. Les mêmes personnes utilisent chaque jour des paiements dématérialisés avec des monnaies qui ne sont elles-mêmes adossées à rien. Les monnaies que nous avons sur nos comptes en banque, dans nos plans d'épargne et nos portefeuilles sont tout aussi virtuelles que le Bitcoin, si ce n'est le joli motif imprimé des billets.

Les différences fondamentales entre le Bitcoin et n'importe quelle monnaie habituelle sont que le Bitcoin est disponible en quantité finie, décentralisé et, à ce jour, non manipulable. Il ne peut pas y avoir de plan de relance en Bitcoin. De Quantitative Easing en Bitcoin. De planche à billet en Bitcoin. Il n'y a pas de Banquier Central du Bitcoin. Le nombre de Bitcoins possibles est fini - 21 millions d'unité, pas plus. Le Bitcoin ne repose sur aucun actif tangible comme le pétrole, l'or ou l'activité économique, mais en retour il est à l'abri de toute manipulation de la valeur de ces actifs.

Les keynésiens, les étatistes, les interventionnistes souhaitent tous jouer avec la monnaie pour servir leurs objectifs idéologiques du moment: éponger la dette avec de l'argent frais, occuper le terrain médiatique en finançant de grands travaux inutiles, ou simplement arroser leur clientèle électorale. Pour eux le Bitcoin représente un cauchemar: une monnaie cryptée, anonyme et hors de contrôle, attirant désormais l'intérêt du grand public. Ce n'est pas pour rien que les pics de transactions en Bitcoins ont été enregistrés dans les pays où les gouvernements trichent le plus avec la monnaie, comme le Zimbabwe ou le Venezuela.

Le Bitcoin est intimement lié à Internet, ce qui en fait une ressource internationale, transfrontalière, décentralisée et extraordinairement robuste. Par certains aspects il est même un meilleur refuge que l'or, qui a le défaut d'être une ressource physique facilement contrôlée, taxée et confisquée.

Bulle ou pas bulle?

Il y a plusieurs attitudes face à la montée du Bitcoin. Ceux qui hurlent avec les loups et crient à la bulle - bien qu'aucune annonce apocalyptique n'ait fait baisser les cours plus de quelques heures, et qu'aucun scandale particulier ne frappe la crypto-monnaie. Et ceux qui pensent que nous n'en sommes qu'au début.

Bien sûr, malgré ses quasiment dix ans d'âge, on peut toujours s'effrayer qu'un jour un mathématicien finisse par trouver une faille dans le Bitcoin et que le système s'effondre. De par sa nature informatique, le Bitcoin est plus facile à dérober qu'un lingot de métal enfermé dans un coffre ; des cambriolages numériques et des escroqueries ont eu lieu et d'autres surviendront. Même sans cela, il y aura encore des crises, des pics et des effondrements. Et pour finir, même dans le monde de la crypto-monnaie, le Bitcoin n'est pas seul. Il est en concurrence avec des challengers qui apportent chacun leur variation vis-à-vis du modèle initial. Bien malin qui peut dire qui l'emportera sur le long terme.

Mais que ce soit Bitcoin ou une autre, l'avenir s'ouvre pour les crypto-monnaies - un refuge de valeur à l'abri de la voracité des gouvernements, des dérives du système bancaire et de la monnaie papier, et qui leur survivra.

27 novembre 2017

La croisade absurde contre le glyphosate

L'Allemagne a sifflé la fin de la récréation: les pays de l'UE ont finalement voté pour une prolongation de cinq ans du droit d'utilisation du glyphosate dans l'agriculture. Les activistes trépignent - dont ceux installés au sein du gouvernement français.

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Retour sur une invraisemblable croisade, et ses possibles conséquences.

Préambule: poison et poison

Il y a presque cinq siècles, Sieben defensiones de Paracelse écrivait une maxime pleine de sagesse:

"Tout est poison et rien n'est sans poison; la dose seule fait que quelque chose n'est pas un poison."


Cette maxime est encore connue aujourd'hui de la plupart des gens dotés d'un peu de culture scientifique. Le poison est avant tout une question de dosage. L'arsenic, le cyanure, les venins des pires serpents sont parfaitement inoffensifs inoculés à suffisamment petites doses - et parfois employés dans ce but à des fins thérapeutiques. Revers de la médaille, les produits quotidiens les plus anodins peuvent devenir des poisons à haute dose, comme l'alcool, mais aussi le sel et même l'eau.

Chacun, selon son caractère, sera donc rasséréné que rien ne soit poison, ou au contraire terrifié que tout soit poison.

À ce stade, la seule attitude raisonnable est d'étudier les effets d'une substance, notamment sa dose létale. Pour cela, il existe différentes méthodes. Celle privilégiée par nombre de laboratoires consiste à effectuer des cultures de cellules, de les soumettre à des doses croissantes de la substance étudiée, et d'observer ce qui se passe - une gamme de conséquences s'étendant invariablement de l'innocuité à la fatalité. En bonus, on peut examiner la façon dont les cellules meurent, mutent et se transforment durant leur agonie. Des variantes du processus impliquent de tester sur des tissus, voire sur des animaux vivants, afin d'affiner l'examen des conséquences selon différents organes, les phases de croissance, voire le sexe des créatures étudiées.

À la question cruciale de savoir si le glyphosate est un poison, armé d'une sagesse scientifique très ancienne, nous pouvons donc répondre avec certitude: "oui - comme tout le reste". La vraie question est ailleurs.

Le glyphosate est-il dangereux?

Le glyphosate est d'autant plus un poison qu'il est employé exactement dans ce but. C'est un désherbant. Il tue les plantes. À très petites doses, le glyphosate est fatal au règne végétal - c'est un herbicide total foliaire systémique, pour reprendre le résumé de son effet. Diffusé sur des feuilles, il détruit la plante entière en empêchant la synthèse des acides aminés nécessaires à sa survie.

Quant à sa dangerosité sur l'être humain, contentons-nous de citer Wikipédia:

Le glyphosate est classé depuis le comme « probablement cancérogène » par le Centre international de recherche sur le cancer. Le CIRC précise que c'est une estimation du danger mais que l'estimation du risque pour la population générale est du ressort des agences de sécurité sanitaire5. Depuis lors, un panel d'experts de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture et de l'Organisation mondiale de la santé estime en mai 2016 qu'il est improbable que le glyphosate soit cancérigène par voie alimentaire6. Des appréciations similaires ont été rendues par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (AESA)7 ainsi que par les différentes agences nationales ayant été chargées récemment d'évaluer le risque sanitaire du glyphosate8,9,10,11,12,13,14,15,16.


Notons que d'après la propre nomenclature du CIRC, le glyphosate est moins dangereux que la charcuterie, et aussi dangereux que la viande rouge. La définition de "probablement cancérigène" de certains organismes de recherche est assez éloignée du sens courant accordé à ces mots.

Comme beaucoup d'autres substances chimiques, le glyphosate n'est pas dangereux dans le cadre d'une utilisation normale, c'est-à-dire, si vous n'en buvez pas un verre au petit déjeuner. Les agriculteurs doivent évidemment prendre des précautions lorsqu'ils l'emploient sur leurs champs, mais ce n'est pas différent des nombreux autres produits qu'un professionnel est amené à manipuler dans le cadre de son travail.

L'innocuité du glyphosate à travers une utilisation normale est corroborée par une étude récente et très bien réalisée dont les médias ont peu fait écho, à l'exception notable du Figaro. La journaliste a visiblement examiné le sujet sous toutes les coutures avant de publier son papier. Il en résulte un article remarquable et complet qui mérite d'être cité.

Selon une étude dénuée de liens d'intérêts, l'exposition à l'herbicide n'augmente pas le risque de cancer.

A l'heure où le débat fait rage à la Commission européenne sur la question du renouvellement ou non de l'autorisation du glyphosate, une étude publiée le 9 novembre dans le Journal of the National Cancer Institute affirme que cet herbicide n'augmente pas le risque de cancer chez les agriculteurs qui l'utilisent. Or en 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé le glyphosate comme cancérogène probable pour l'homme.

Cette étude serait-elle une machination montée de toutes pièces par la firme américaine Monsanto, à qui ce pesticide rapporte entre 4 et 5 milliards d'euros par an? (...) Un coup d'œil du côté des promoteurs de ce travail publié le 9 novembre indique que celui-ci a été entièrement financé par des institutions publiques de recherche américaines. Premier bon point. Les 12 auteurs de l'étude sont tous des universitaires ou des chercheurs d'organismes américains publics qui n'ont aucun conflit d'intérêts à déclarer. Autre point positif. Par ailleurs, l'étude est publiée dans le Journal of the National Cancer Institute, une revue sérieuse et reconnue par les scientifiques internationaux. En 2017, ce journal arrive ainsi à la 146e position - parmi 12'000 journaux scientifiques — sur l'échelle de la notoriété. Quant à la directrice de l'étude, Laura Beane Freeman, épidémiologiste à l'Institut américain du cancer, elle s'attache depuis 2004 à étudier le rôle des pesticides dans la survenue de cancers chez les agriculteurs. Elle n'en est donc pas à son coup d'essai.


Après toutes ces précautions préalables - nécessaires, sans être suffisantes, pour dénoyauter l'hystérie des écologistes anti-glyphosate - on peut passer à la partie scientifique proprement dite:

Mais en quoi consiste vraiment l'étude? Les chercheurs ont suivi pendant vingt ans plus de 54'000 agriculteurs travaillant en Caroline du Nord et dans l'Iowa. Parmi eux, 9'300 n'ont pas utilisé de glyphosate sur cette période. L'idée des chercheurs était simple: comparer le nombre de cancers survenus sur cette période dans le groupe ayant été exposé au glyphosate par rapport au groupe qui n'en a pas utilisé, appelé «groupe contrôle».

Mais avant cela, il leur fallait écarter tous les aléas de la vie susceptibles de provoquer un cancer, tels que le tabac, l'alcool, les facteurs génétiques, etc. Les scientifiques ont donc questionné l'ensemble des participants sur leurs habitudes de vie (alimentation, addictions, poids, exposition à cinq pesticides…) et sur la survenue de cancers chez des membres de leur famille. Une fois ces facteurs de risque pris en compte, les auteurs de l'étude ont classé les agriculteurs utilisant du glyphosate en quatre groupes de taille identique, de la fréquence d'exposition au produit la plus faible à la plus importante.

Au cours des vingt ans de suivi, 7'290 agriculteurs ont appris qu'ils avaient un cancer. Mais les chercheurs ont constaté que le nombre de cas de cancer était sensiblement le même au sein de tous les groupes, qu'ils aient été exposés fortement ou pas du tout au glyphosate! Des résultats qui confirment ceux obtenus en 2005 par la même équipe, après cinq ans de suivi des agriculteurs.


Mais cela ne suffisait pas à écarter toutes les possibilités. En bons scientifiques, les chercheurs ont donc remis en question leur point de vue et cherché d'autres angles d'attaque pour découvrir la vérité.

citation_glyphosate.pngFace à ces résultats, les chercheurs se sont toutefois questionnés: et si c'était l'arbre qui cache la forêt? Et si au lieu de recenser les agriculteurs malades, tous types de cancer confondus, il fallait regarder les chiffres cancer par cancer? Pour s'assurer que ces données rassurantes ne masquaient pas l'existence d'un cancer meurtrier dû au glyphosate, les chercheurs ont donc entrepris de calculer le risque relatif associé à 22 types de cancer. Mais là encore, tout comme en 2005, ils n'ont rien trouvé. À l'exception d'un risque plus élevé de leucémie aiguë au sein du groupe utilisateur de glyphosate, mais qui, avertissent les chercheurs, «n'est pas statistiquement significatif». C'est-à-dire qu'il pourrait être le fruit du hasard.

«C'est un excellent travail scientifique, robuste et sérieux, affirme au Figaro le Dr Luc Multigner, épidémiologiste et directeur de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Ces résultats étaient très attendus car il s'agit d'un suivi à long terme d'un nombre très important d'agriculteurs.» Si avec une étude d'une telle ampleur on ne trouve pas de risque de cancer associé au glyphosate, «cela veut dire que le risque est très faible, assure le chercheur français. Il y a eu beaucoup d'émotions et de conclusions un peu hâtives sur les risques cancérigènes du glyphosate chez l'homme. Dans le débat actuel très chaud, cette étude apporte un nouvel élément scientifique solide.»


Dans le débat sur le glyphosate, qui se préoccupe encore de science?

Rage écologiste

La remarquable étude publiée dans le Journal of the National Cancer Institute n'est guère ébruitée, car elle ne va pas dans le sens de l'action souhaitée par les écologistes et leurs nombreux sympathisants dans les médias. Ils veulent interdire le glyphosate, point barre.

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L'activisme écologiste repose en grande partie sur l'ignorance du grand public,
et la peur que cette ignorance permet de susciter.

Il n'y a pas besoin de creuser beaucoup pour découvrir les racines de l'hystérie des mouvements écologistes contre le glyphosate: la société Monsanto, productrice de Roundup, le célèbre herbicide. Véritable croquemitaine des Verts de toutes obédiences, Monsanto commercialise à la fois le glyphosate tant décrié et des semences OGM capables de lui résister. Là où la culture OGM est autorisée, les agriculteurs OGM n'ont qu'à planter des graines résistantes et envoyer ensuite de quoi tuer les mauvaises herbes - et sur cet aspect-là du moins, le succès de la récolte est garanti.

La lutte contre les OGM passe donc par la lutte contre le glyphosate, car dans l'esprit des écologistes, interdire le second portera un coup peut-être fatal à la rentabilité des premiers.

Le plan souffre malheureusement de nombreux points faibles. Pour commencer, le couple OGM résistant + désherbant peut s'effectuer avec d'autres substances herbicides, et il est probable que la multinationale ait travaillé sur quelques plans de secours depuis vingt ans. Ensuite, le glyphosate est utilisé dans bien d'autres domaines que la culture OGM ; ainsi, le premier utilisateur de glyphosate en France n'est nul autre que.. La SNCF, qui s'en sert pour désherber les milliers de kilomètres des lignes de chemin de fer. Enfin, si la plupart des écologistes ne font guère de différence entre le Roundup, le glyphosate et Monsanto, dans les faits, ce n'est plus vrai du tout. Le brevet de la molécule remonte à 1975 et celle-ci est tombée dans le domaine public depuis l'an 2000. De nombreuses autres sociétés commercialisent leurs variantes du mélange (le glyphosate pur n'adhère pas bien aux feuilles) depuis des années.

L'hystérie écologico-médiatique a atteint son apogée cet automne avec les discussions à l'échelle européenne pour le renouvellement de la licence d'utilisation de la molécule au sein de l'Union. Mais les lobbies écologistes ont rencontré un adversaire à leur mesure: les lobbies agricoles. Pas question pour eux de renoncer à employer un herbicide connu, facile d'accès et bon marché simplement pour faire plaisir à des activistes urbains et à leurs relais politiques...

Combat au sommet, et défaite de l'écologie politique

Le vote final du renouvellement de la licence du glyphosate a eu lieu ce 27 novembre.

Les neuf pays qui avaient déjà dit non au cours d'un premier vote le 9 novembre ont campé sur leur position, selon des sources européennes, le scrutin se déroulant à huis clos. (...) Cette fois, 18 pays ont soutenu la proposition de la Commission -- contre 14 au tour précédent --, permettant tout juste d'atteindre le seuil de plus de 65% de la population de l'UE nécessaire pour une majorité qualifiée.


Le principal syndicat d'agriculteurs européen, le Copa-Cogeca, aurait espéré encore plus, la législation européenne permettant d'autoriser une substance pour 15 ans - durée qui fut réclamée par plusieurs pays agricoles, un détail rarement rapporté par les médias.

La France, en fer de lance sur l'interdiction, a donc subit un camouflet. Aujourd'hui, elle annonce travailler sur l'hypothèse d'une interdiction franco-française du glyphosate dans les trois ans. Cela sera à n'en pas douter une expérience intéressante à suivre de l'étranger, et j'adresse par avance mes sincères condoléances à ce qui reste du secteur agricole français.

Il n'existe actuellement aucune alternative viable au glyphosate. La molécule est connue, employée depuis des décennies, bon marché et accessible. Tous les écologistes qui prétendent qu'on peut s'en passer en faveur "d'arrachage mécanique" ou de culture bio sont des charlatans. Ces méthodes sont simplement incompatibles avec la production agricole de masse nécessaire à l'alimentation de la population européenne.

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Désherber à la main?
(Photo: champ de blé en Hongrie - cliquez pour agrandir)

Beaucoup d'écologistes seront désolés d'avoir échoué "si près du but" dans leur croisade contre le glyphosate. Je pense pour ma part que l'Europe vient d'éviter l'autodestruction, et de très peu.

Je peine à imaginer que des pays disposant d'une forte activité agricole comme en Europe de l'Est puissent accepter une décision de Bruxelles les amenant à sacrifier un pan entier de leur économie au nom d'un quelconque principe. À mon avis, l'interdiction du glyphosate à brève échéance aurait précipité l'effondrement de l'Union Européenne bien plus brutalement que ne le fera le Brexit. Mais tout ceci n'est qu'hypothèse, puisque le vote pour le prolongement de la licence d'utilisation du glyphosate a finalement eu lieu. Et à l'avenir, au train où vont les choses, il n'est pas du tout certain que les écologistes soient encore en mesure de réitérer leur exploit de ces derniers jours.

Rendez-vous dans cinq ans.

Mise à jour (30 novembre): pas vraiment une nouvelle actualité, mais un élément à porter au dossier, aimablement fourni par un commentateur. Christopher Portier, un membre de l'Agence Internationale Contre le Cancer, a énormément travaillé à la fameuse classification du glyphosate comme "cancérigène probable" par l'institut. Mais il avait vraisemblablement d'autres motivations que la recherche de la vérité. Il a ainsi préalablement accepté une somme de 160'000 dollars offertes par un cabinet d'avocat représentant des patients cancéreux souhaitant poursuivre les fabricants de glyphosate, et a bien sûr caché ce léger conflit d'intérêt.

La fraude scientifique suit, avec notamment des manipulations statistiques pour faire ressortir une corrélation qui n'existe pas. On ne s'étonnera qu'à moitié qu'un tel scandale, qui remonte à octobre, ne fasse pas plus de bruit.

Réréfences: Times, Reuters.

23 novembre 2017

La nouvelle mobilité face à la loi

Lundi, la Tribune de Genève s'est fait l'écho d'une récente offensive de la police genevoise contre les utilisateurs de e-trottinettes, gyropodes et autres hoverboards.

Depuis la rentrée de septembre, la police a adressé une série de contraventions à ces nouveaux piétons sur roue. (..) la règle est claire: les gyropodes, hoverboard et e-skateboard, tous en vente dans le commerce, sont interdits sur les trottoirs comme sur la route. Seuls les gyropodes Segway (munis de deux roues) et les trottinettes électriques ne dépassant pas les 20 km/h sont autorisés à circuler.


Les grandes enseignes de Suisse vendent donc des objets roulants variés et parfois fort chers, et totalement inutilisables hors du jardin. Les vendeurs expliquent volontiers ce petit détail aux acheteurs, avec le clin d’œil qui va bien. Mais derrière, à Genève en tout cas, les pandores attendent, en embuscade. On comprend qu'ils soient motivés à protéger le grand public de ces terribles dangers: chaque infraction est punie à hauteur de 400.- (300.- francs d'amende plus 100.- "d'émoluments", représentant le vigoureux travail administratif fourni). C'est plus que n'importe quelle amende d'ordre liée à l'automobile.

La Loi est la Loi, dit-on - une maxime qui se doit d'être rappelée d'autant plus fort que la loi en question est absurde.

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A Genève, que choisir? Rien.

Les Segways, ces énormes engins bien en peine de négocier un trottoir, sont donc légaux. Mais les trottinettes électriques bridées à 20 km/h? On rentre dans le domaine du sublime. Les trottinettes électriques sont conçues par design pour aller aussi sur la route. Elles sont munies de phares et d'un avertisseur à cet effet. Cependant, sur le trottoir, il y a déjà largement de quoi esquinter un passant en roulant à 20 km/h - quoique dans le scrupuleux respect de la loi. Et sur la route, en revanche, rouler à proximité du flot des véhicules en se traînant à 20 km/h revient à se mettre en danger, ainsi que les vélos contraints de dépasser l'escargot.

Par ailleurs, dans n'importe quelle pente, la moindre trottinette - électrique ou non - dépasse facilement cette vitesse. Il n'y a pas beaucoup de pentes à Genève. C'est une chance. Cela a permis aux brillants esprits à l'origine de la loi d'oublier ce petit détail. D'ailleurs, une question me taraude: un individu qui se promène en ville avec une trottinette électrique éteinte, l'utilisant alors comme n'importe quelle trottinette de base, est-il amendable? Prenez une feuille, vous avez une heure.

"Seule certitude, les utilisateurs de monoroues et trottinettes électriques avancent plus vite que la loi", conclut l'article. Les lecteurs de la Tribune de Genève ne se contentent guère de ces belles paroles et ne se gênent pas pour le faire savoir dans les commentaires. On retrouve les angles d'attaque habituels: "la drogue à Genève elle est quasi en vente libre 24/24, et là, RIEN", "il semblerait qu'à Genève il [soit] préférable de polluer et d'encombrer les routes avec des gros 4x4", ou encore, "Pendant ce temps scooters et gros cubes se baladent en toute impunité dans les voies cyclables..." D'autres internautes, visiblement pro-interdiction, mentionnent le coût de recyclage des batteries (quel rapport?) ou, argument-massue, la sécurité des piétons, bien qu'aucune statistique ne puisse étayer leurs propos. Bref, on navigue en pleine théologie. Un internaute au moins a le mérite de soulever l'angle de la cohérence:

L'État, qui pourtant nous pousse à abandonner la voiture pour la mobilité douce, se retrouve comme l'industrie du disque face à la musique vendue en ligne sous format numérique: c'est-à-dire complètement largué! Il préfère tout bonnement interdire et amender plutôt que d'envisager que ces nouveaux types de mobilité puissent faire partie de la solution!


Eh oui: hormis des préoccupations non démontrées de sécurité, les monoroues, gyropodes et autres hoverboards représentent exactement la mobilité douce urbaine de demain préconisée - en théorie - par des élus de tous bords. Abordables, pratiques et flexibles, ils permettent de se déplacer efficacement et ne polluent pas plus que n'importe quel véhicule électrique. Comme on peut les amener au bureau, ils n'empiètent pas sur l'espace public lorsqu'on ne s'en sert pas. Et on peut sans autre les emporter sous le bras dans un ascenseur ou un bus.

Le seul gros problème, visiblement, est qu'il s'agit ici de mobilité individuelle. Un gros mot - et un péché mortel chez beaucoup de politiciens pour qui la mobilité ne se conçoit qu'en termes collectifs, la population devant absolument s'entasser dans un bus titubant péniblement d'arrêt en arrêt aux heures de pointe.

Des discussions seraient en cours pour réviser la loi... Dans un avenir indéterminé. On verra le cas échéant si les élus arrivent à raisonner en termes d'usage (vitesse sur le trottoir vs. vitesse sur la route par exemple) plutôt qu'en directives simplistes à base d'interdictions et d'amendes, si confortables pour la police.

Alors que la popularité de ces engins ne se dément pas - et créent autant d'électeurs sensibles à ce dossier - il sera intéressant de voir comment l'arbitrage se règlera au bout du lac. La topographie de Lausanne la protège pour l'instant de ces questions ; mais cela ne durera qu'un temps.

Les nouvelles formes de mobilité sont un défi pour la loi, mais surtout pour les politiciens. Elles mettent leur intelligence au pied du mur face à l'inventivité du marché, et révèlent, au-delà des hypocrisies débitées sur la mobilité douce, leur sentiment profond sur la mobilité individuelle.

20 novembre 2017

Au revoir Mutti

Angela Merkel vient de se prendre les pieds dans le tapis rouge sensé la mener vers son quatrième mandat. Les négociations entre partis visant à créer une coalition sous son égide n'ont rien donné.

La situation présente avait été correctement analysée par votre serviteur il y a deux mois:

La seule coalition possible est la "Jamaïcaine" selon les couleurs du drapeau du pays ; noir, jaune et vert - une alliance improbable et fragile entre la CDU/CSU, les libéraux du FDP et les crypto-communistes des Verts. Parvenir à les asseoir autour d'une même table pour établir un programme commun tient de la gageure. Il me paraît improbable qu'un gouvernement parvienne à se bâtir dans ces conditions, et encore plus qu'il tienne pendant les quatre années qui viennent. L'Allemagne pourrait vraisemblablement se diriger vers un blocage ne débouchant sur rien d'autres que de nouvelles élections.


J'avais alors employé le terme de "séisme politique". L'entrée au Bundestag de l'Alternative pour l'Allemagne en fut l'événement majeur. Qualifié "d'infréquentable" sans autre forme de procès par la Chancelière sortante, le parti le lui rendait bien en mettant au cœur de son programme un discours anti-invasion, anti-islam et anti-Merkel. Son score électoral suffit à priver la droite traditionnelle (de plus en plus difficile à distinguer de la gauche) d'une majorité parlementaire.

Aujourd'hui le temps dévolu aux négociations est terminé et l'Allemagne entre donc dans la crise politique:

Depuis la fondation de la République fédérale d'Allemagne en 1949, ce n'était jamais arrivé: le pays n'a pas de majorité pour être gouverné. Dans la nuit de dimanche à lundi, après un mois de tergiversations et de négociations, les conservateurs de Mme Merkel (CDU-CSU), les libéraux (FDP) et les écologistes n'ont pas réussi à former de coalition gouvernementale.

Faute d'alternative, la première puissance économique européenne se prépare à des semaines ou mois de paralysie, sur le plan national comme en Europe.

En l'état actuel des choses, des élections anticipées semblent la solution la plus probable, Mme Merkel ayant exclu un gouvernement minoritaire et ses anciens alliés sociaux-démocrates (SPD) ayant bruyamment refusé toute coalition sous l'égide de la chancelière.

Les Allemands pourraient donc devoir retourner aux urnes début 2018, alors qu'ils venaient fin septembre d'élire leurs députés.

Angela Merkel va s'entretenir lundi avec le président Frank-Walter Steinmeier qui joue un rôle institutionnel clé pour mettre en oeuvre une dissolution. Celui-ci a laissé entendre dimanche qu'il prendrait son temps, ce scénario n'ayant pas ses faveurs.


Une surprise de dernière minute est toujours possible mais soyons réaliste, des partis qui n'ont pas réussi à trouver des concessions pour partager le pouvoir en un mois de négociations n'ont guère de chance d'y parvenir maintenant. L'illusion des pourparlers s'est effondrée et le linge sale se lave en public.

Après une courte hébétude, les médias ont rapidement trouvé un coupable: les libéraux du FDP, évidemment, c'est-à-dire le parti le plus à droite de l'improbable coalition. Les odieux libéraux auraient ainsi proposé aux écologistes de limiter l'invasion de migrants à 200'000 nouveaux cas par an (s'ajoutant aux 1,1 millions rien que pour l'année 2016) et de limiter un peu le folklore du regroupement familial, sachant que parmi les populations migrantes, qui sont dans l'ensemble aussi syriennes que vous et moi, la notion de "famille" est aussi souple et approximative que celle "d'enfant mineur".

Les écologistes refusèrent avec indignation cet odieux diktat, mais vous ne trouverez pas un seul journaliste européen pour présenter cela comme, par exemple, de l'intransigeance. Non, les extrémistes sont au FDP. On ne s'étonnera pas davantage, si on les connaît, que les écologistes allemands fassent achopper les négociations sur la question migratoire plutôt que sur d'autres, comme l'énergie, finalement bien moins prioritaires dans la liste de leurs préoccupations. On ne s'étonnera pas non plus que Mme Merkel se soit là aussi liguée avec eux.

L'immigration est donc le nœud du problème. Et aussi la raison pour laquelle la CDU/CSU de Merkel s'est fait grignoter son électorat. Les Allemands n'ont pas forcément envie que les pénibles réformes Hartz de 2002 visant à assainir et réformer leur état social finissent par s'effondrer sous le poids de parasites venus profiter de la social-démocratie jusqu'à ce que la fête se termine, et il est déjà bien tard.

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Les partis sont donc déjà sur les starting-blocks pour les élections de l'année prochaine.

  • L'Alternative pour l'Allemagne a réussi son entrée au Bundestag et vient aujourd'hui de marquer une victoire politique majeure. Ils n'ont rien à perdre à laisser les Allemands retourner devant les urnes, la situation les ayant amenés à voter pour l'AfD empirant jour après jour.
     
  • Les libéraux du FDP pensent que leur nouvelle orientation, plus réservée sur l'immigration et sur l'Union Européenne, est électoralement payante. S'estimant plus fréquentables que l'AfD, ils pensent qu'ils pourraient eux aussi accroître leurs gains.
     
  • Les écologistes sont en Allemagne comme pratiquement partout ailleurs: utopistes, intransigeants, pro-islam et incapables de gouverner. Peu importe leurs succès ou leurs échecs, ils seront de la partie.
     
  • Les socialistes du SPD de Martin Schulz lèchent encore les blessures de leur désillusion électorale de septembre. Réduits à 20% et quelques des suffrages, ils subirent une déroute aussi inattendue que brutale, et tentèrent de redorer leur blason en s'inscrivant résolument dans l'opposition. Même pour eux, il est difficile d'imaginer qu'ils fassent pire en janvier 2018.
     
  • Les radicaux de Die Linke essayent de viser une meilleure place au sein des "petits partis" et certainement pas d'entrer au gouvernement, mais eux aussi n'ont pas grand-chose à craindre d'une nouvelle élection.

Le seul parti réellement vulnérable est finalement la CDU/CSU de Merkel.

La Chancelière était prête à avaler n'importe quelle couleuvre pour effectuer un quatrième mandat et entrer ainsi dans l'Histoire. Mais "la méthode Merkel --un pragmatisme sans limite et une flexibilité idéologique maximale-- est arrivée à sa fin", explique poliment le Spiegel. Les calculs de la politicienne viennent de se fracasser sur les convictions antagonistes de ses partenaires de coalition.

Aujourd'hui, Angela Merkel s'est faite à l'idée que des élections anticipées seraient sans doute inévitables. Elle s'est naturellement proposée pour être candidate. Le cadeau est empoisonné - elle fait fuir l'électorat traditionnel de sa famille politique.

Les cadres de la CDU/CSU parviendront-il à remettre en question leur soumission à Merkel pour préserver l'avenir de leur parti? Rien n'est certain. Et il n'est pas certain non plus que les élections anticipées de janvier 2018 marquent la fin de l'instabilité politique en Allemagne.

11 novembre 2017

Les Amis de Ramadan

Tariq Ramadan a quelques soucis. Dans la ligne du buzz de #BalanceTonPorc, il semble qu'il ait été dénoncé comme prédateur sexuel par certaines de ses anciennes victimes. Une première. Puis une deuxième. Puis la Tribune de Genève lâche une bombe: alors qu'il enseignait à Genève, le respectable M. Ramadan aurait harcelé et eu des relations sexuelles avec des élèves mineures sous son emprise.

deux poids deux mesures,justice,hypocrisie,islam,médiasSandra* avait 15 ans lorsque le jeune et séduisant Tariq Ramadan s’est rapproché d’elle. Comme d’autres, elle se souvient encore des mots du professeur, qu’elle trouvait bizarres: «Je me sens proche de toi. Tu es mature. Tu es spéciale. Je suis entouré de beaucoup de monde mais je me sens seul.» Comme d’autres, elle a été invitée à rester dans la classe après les cours. Puis elle a accepté de boire des cafés avec lui en dehors de l’école. «J’étais à l’aise et mal à l’aise. La confusion s’était installée dans ma tête. A deux ou trois reprises, nous avons eu des relations intimes. A l’arrière de sa voiture. Il disait que c’était notre secret», confie celle qui n’avait alors pas la majorité sexuelle.(...)

Léa* s’en souvient encore. Elle avait 14 ans lorsqu’il lui a fait des avances durant le trajet. «Il a mis sa main sur ma cuisse en me disant qu’il savait que je pensais à lui le soir avant de m’endormir. Ce qui était faux. C’était de la manipulation. Il disait qu’il pensait à moi mais qu’il était marié. J’étais mal, mais je ne pouvais rien dire. C’était mon prof.» (...)

Cette emprise, Agathe* la ressent encore dans sa chair. «J’ai été abusée et violentée. Je me suis beaucoup efforcée d’oublier, mais tout ressort maintenant avec ces affaires…» La voix déraille. (...)

La trame de l’histoire se répète quelques années plus tard avec Claire*. (...)


Il ne s'agit bien sûr que des victimes recensées lors de l'écriture de l'article. Stéphane Lathion, enseignant, cofondateur du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse, ami de Tariq Ramadan jusqu'à ce que le voile sur son idéologie réelle se déchire, confirme: "Non seulement les faits relatés sont choquants, mais ils révèlent en plus le décalage entre son attitude et son discours sur un islam moralisateur, qui prône des relations sexuelles dans le cadre exclusif du mariage."

Heureusement, Tariq Ramadan peut compter sur de nombreux soutiens. Dans la communauté musulmane suisse par exemple, ou auprès de féministes musulmanes (dont on apprend par la même occasion l'existence contradictoire),  ou encore chez son ami Jacques Neyrinck, érigeant en loi divine la présomption d'innocence pour mieux verser dans la théorie du complot:

Il faut donc prendre la présomption d’innocence très au sérieux. Le symétrique du harcèlement sexuel, de la pédophilie ou du viol est la dénonciation calomnieuse de ces fautes lorsqu’elles sont imaginaires, inventées pour les besoins de la cause, c’est-à-dire la destruction de la réputation d’un homme public qui gêne certains. Bien évidemment, en prônant un islam pacifique, réfléchi, positif, Tariq Ramadan embarrasse tous ceux qui essaient, au contraire, de l’identifier au terrorisme, à la violence, au machisme.

L’accusation portée contre lui pourrait donc se résumer à une campagne d’intoxication, visant l’islam à travers sa personne.


Car il va de soi que les victimes de M. Ramadan ne sauraient être que des menteuses sournoises qui cherchent à le faire tomber. On s'amusera par ailleurs à comparer l'amour de la présomption d'innocence prônée par M. Neyrinck lorsque lui-même se charge de faire le portrait des électeurs de l'UDC.

On pourrait sans doute multiplier les exemples, mais la palme de l'excuse la plus invraisemblable revient sans doute au 20 minutes du 9 novembre. Selon le journaliste Jérôme Faas, l'explication est toute simple: "d'anciens élèves du collège disent avoir été au courant des frasques de l'islamologue. Mais c'était une autre époque, la chose était courante, disent-ils." L'aspect de l'âge des victimes n'est même pas abordé.

Le prétexte est proprement génial. La faute de l'époque - le joker pour tous les pédophiles et prédateurs sexuels, la ligne de défense parfaite. "C'était une autre époque, la chose était courante, Monsieur le Juge." Victimes de la mode, en quelque sorte. Un avocat rappelle tout de même que les faits reprochés à l'individu à l'époque auraient été poursuivis d’office, et passibles de cinq ans de prison.

On notera qu'aucun des anciens élèves décrivant cette "époque" n'a été victime du prédicateur des Frères Musulmans. Une élève temporise tout de même, révélant au passage la chape pesante du gauchisme sur la liberté d'expression: "Il dégageait quelque chose de malsain. Il voulait se comporter en guide. Cela choquait certains, qui désiraient qu’on les laisse tranquilles. Mais, dans un collège un peu altermondialiste, ce n’était pas bien vu de le dire." On ne sera pas surpris d'apprendre que

Un doute m'étreint face à la mansuétude politico-médiatique dont bénéficie le BHL de l'islamisme. Aurait-elle eu lieu si Tariq Ramadan avait été, disons, un brillant prédicateur chrétien?