16 novembre 2018

Autodétermination: prise de conscience à gauche

Alors que les sondages prévoient un échec de l'initiative pour l'autodétermination, pourquoi les adversaires du texte sont-ils empreints d'une telle nervosité?

La réponse se trouve peut-être à gauche.

Une prise de conscience semble prendre forme dans l'opinion sur ce flanc de l'échiquier politique. De nombreux indices montrent que gens qui méprisent habituellement l'UDC par pur réflexe sont tout de même gênés aux entournures par ce que le rejet de ce texte entraînerait. J'ai moi-même reçu plusieurs échos de Lausannois encartés à gauche et qui soutiendraient cette initiative, contre l'avis des caciques de leur parti.

Cette fronde est bien compréhensible. L'abandon de l'autodétermination touche tout le monde. La campagne d'affichage a vu juste avec ses affiches aux tons neutres: la question dépasse largement le clivage droite-gauche traditionnel.

Mettons-nous un instant dans la peau d'un camarade confronté à cet épineux problème. Le Droit international empêche la mise en œuvre de l'initiative contre l'immigration de masse? Génial! Contre le renvoi des criminels étrangers? Formidable! Contre l'initiative des Alpes et le transit poids-lourds? Hum, c'est moins bien, en effet. Contre la libéralisation des services? Euh... Contre la dérégulation du Marché du travail? Contre toute entrave au libre-échange? Contre la sous-enchère salariale? Contre la concurrence fiscale?

Voilà qui est un peu plus embêtant.

Peu importe au final ce que pensent les citoyens sur ces sujets - le 26 novembre, si l'initiative sur l'autodétermination est balayée, grâce la magie du "droit international", ils ne seront plus décidés par la voie de la Démocratie directe. Qu'ils dorment tranquille, les politiciens décideront sans eux.

Certains pourraient essayer de se rassurer en se disant que ce n'est pas si mal. Après tout, pensent-ils, le Parlement aura encore son mot à dire. Je renvoie ces esprits optimistes à la future libéralisation du marché de l'électricité. Se rappellent-ils la La loi sur le marché de l'électricité (LME) face à laquelle la gauche imposa un référendum, remporté le 22 septembre 2002? Voilà.

C'est à peu près la même chose que la France qui chassa par la porte du référendum le Traité de Lisbonne en 2005, lequel revint par la fenêtre de la "voie parlementaire" quelques années plus tard, avec un joli bras d'honneur au peuple prétendument souverain.

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L'ancienne Conseillère fédérale socialiste fit grand bruit bien malgré elle en se faisant citer dans un matériel électoral pro-initiative. Que dit-elle exactement?

"Si la Suisse reprenait les conditions de travail et de salaire de l'UE par le biais d'un accord-cadre, ce serait dangereux pour la protection de nos salariés. Le droit suisse protège mieux que le droit européen. Je suis absolument opposée à ce que le droit européen règle toutes les relations entre la Suisse et l'UE."

Micheline Calmy-Rey, ancienne conseillère fédérale, le 12 août 2018 dans le magazine SonntagsBlick.


Il n'en fallait pas davantage pour que les responsables politiques actionnent leurs relais et insufflent leur réaction dans les médias. Les cris d'orfraies furent nombreux pour s'indigner de l'utilisation de cette citation, mais quel est le problème? "On a repris cette situation dans son intégralité, où ça veut clairement dire que le droit suisse protège mieux que le droit européen. Elle est ancienne conseillère fédérale, elle doit accepter que ses citations soient reprises dans le cadre de campagnes politiques", explique Michaël Buffat, vice-président du groupe UDC.

Il est clair que la parole d'un ancien conseiller fédéral garde un certain poids. C'est la raison pour laquelle Mme Calmy-Rey fut interviewée dans le journal zurichois, ou celle pour laquelle Pascal Couchepin le fut lui aussi dans Le Matin. Mais quand c'est pour dire du mal de l'initiative, aucun problème.

De fait, la citation n'est pas tronquée. Elle est récente, à propos, convenablement sourcée, et on se demande bien quel "contexte" en changerait miraculeusement le sens. Les propos furent tenus cet été en soutien aux syndicats qui s'opposaient à l'assouplissement des mesures d'accompagnement à la libre circulation des personnes, exigé par l'Union européenne... Difficile de voir une situation plus à-propos quant à la domination des "juges étrangers".

L'hypocrisie comme valeur fondamentale... Et ses conséquences

Pour l'ancienne ministre des Affaires étrangères, être utilisée en faveur d'une initiative alors qu'il est de notoriété publique qu'elle s'y oppose ne fait pas partie des mœurs politiques que l'on connaît en Suisse. "C'est des fake news, comme on dit", sourit-elle. Aucun journaliste pour lui demander pourquoi elle tint publiquement ces propos dans ce contexte, ni comment elle arrive à dire que des propos sortis de sa propre bouche sont du fake.

Mentait-elle à son public syndicaliste? Ou était-elle sincère et ment-elle maintenant face au grand public helvétique?

Que vaut un politicien qui dit blanc ou noir selon ce que souhaitent entendre son public du moment? Il a beaucoup de succès en Suisse (pensons à Pierre Maudet ou Christophe Darbellay, spécialistes de cette approche) mais il arrive un moment où les recoupements arrivent et où certains commencent à réaliser qu'ils se sont fait avoir.

Reste à savoir quand Mme Calmy-Rey était sincère. L'analyse n'engage que moi, mais je pense qu'elle l'était en affirmant qu'un accord-cadre serait dangereux pour la protection de nos salariés, parce qu'elle s'adressait à un public de connaisseurs. Des syndicalistes, donc des gens un peu plus pointus que la moyenne en termes de droit du travail. Le grand public et sa bienheureuse naïveté a droit à une autre soupe ; là, il s'agit de remporter une bataille importante contre l'UDC et tous les moyens sont bons.

Cette vision à court terme en vaut-elle la peine? L'autodétermination ne sert pas qu'à la droite, et le "droit international" s'impose aussi bien contre la droite que contre la gauche. Pour jouer un bon tour à l'UDC, les syndicalistes sont-ils prêts à se tirer une balle dans le pied? Les écologistes sont-ils prêts à laisser l'avenir nucléaire entre les mains de l'Agence Internationale pour l'Énergie Atomique? Nous le saurons dans moins de dix jours.

Une chose est certaine, ceux qui pensent que la domination du Parlement sans contestation possible dans les urnes est une bonne chose en seront rapidement pour leurs frais. Lorsque le vin est tiré, il faut le boire. Si désormais l'Assemblée fédérale a la haute main sur la Constitution à travers le Droit international, une situation voulue par le peuple le 25 novembre, alors il faudra faire avec. L'alliance entre le PLR et l'UDC sur les sujets économiques risque de faire des étincelles, et les hurlements de la gauche n'y pourront plus rien.

04 novembre 2018

Suisse, pays de cocagne

La Suisse est un pays riche.

Ce leitmotiv revient dans la bouche de nombreux élus marqués à gauche lorsqu'il s'agit de dépenser l'argent des contribuables pour telle ou telle politique dispendieuse. En même temps que sa corollaire "...Alors elle peut bien se le permettre."

Au vu des récentes révélations couvrant les frais professionnels des élus de la Ville de Genève, on doit admettre qu'ils ont raison. Ces gens-là ne vivent pas dans la même Suisse que le commun des mortels, mais dans une sorte de Pays de Cocagne. Pour eux la Suisse est effectivement riche, très riche.

Mais ils ne sont pas les seuls à penser ainsi.

Genève, Perle du Bout du Lac

L'affaire commence le 31 octobre avec le rapport de la Cour des Comptes de Genève portant sur les frais professionnels de l’Exécutif et des directeurs de la Municipalité. Un article dans 20 Minutes, intitulé "Natel, taxi, alcool: les frais bling bling de Barazzone", résume les dépenses:

Véritable symbole de la légèreté des mis en cause, Guillaume Barazzone cumule les mauvais points. Il l’a d’ailleurs admis en creux en remboursant près de 30’000 francs (dont 23’000 fr. de téléphonie) à la Ville en septembre. (...) Il a aussi fait passer en frais professionnels pour 3'942 francs de courses de taxi en 2017, certaines effectuées de nuit, depuis et vers des adresses privées. Et c’est toujours la nuit, notamment le week-end, qu’il a facturé des frais de bouche, repas, alcools forts ou bouteilles de champagne de prestige.


Normal que Guillaume Barazzone soit épinglé par la presse: au sein de l'exécutif de la Ville de Genève, l'élu PDC est ce qui tient lieu de personnage le plus à droite, le reste du Conseil Administratif étant composé d'un communiste, de deux socialistes et d'une verte...

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Guillaume Barazzone, "surdoué" de la politique - encore un - est donc cloué au pilori par la presse dans l'espoir de détourner la vindicte populaire des élus plus à gauche et de leurs complices dans l'administration. Ils n'en sont pas moins la cible de critiques acerbes de la Cour des Comptes.

La Verte Esther Alder a [fait] un usage intensif du taxi en 2017. Elle a facturé plus d’une centaine de trajets, pour 3'014 fr., entre son domicile et son bureau ou d’autres lieux, en pleine journée. Et ce, sans pouvoir expliquer l’objet de ces déplacements, alors que la Ville lui paie déjà un abonnement TPG et une place de parking couverte pour son véhicule privé. Ce même garage est aussi reproché à Rémy Pagani, d’Ensemble à Gauche, qui utilise un moyen de transport autre que la voiture et fourni par la Ville pour se rendre au travail.

Le rapport fait enfin état de deux conseillers administratifs, impossibles à identifier, qui ont facturé à la Ville des repas avec des tiers inconnus dans des lieux touristiques à l’étranger ou des buvettes de plage – «des lieux inhabituels pour la fonction», relève la Cour.


Quelle pudeur dans le vocabulaire! On reste pantois devant toutes ces discussions de travail improvisées, la pénible prise de notes en boîtes de nuit, au restaurant et sur la plage, les heures innombrables passées par nos vaillantes élites qui n'hésitent pas à donner de leur personne soirs et week-ends compris pour défendre, en tout lieu et à chaque instant, le meilleur intérêt de la Ville de Genève et des Genevois qui payent leur salaire.

Qui oserait en douter?

Cette abnégation est sans doute à mettre au niveau du sacrifice consenti par les élus de gauche vis-à-vis de leur idéologie. Pensons aux larmes versées sur la planète par la verte Esther Aider à chaque fois qu'elle se déplace en taxi plutôt que d'utiliser les transports publics ou la mobilité douce qu'elle prône pour le monde entier, sauf elle. Pensons à la mansuétude de Sandrine Salerno qui, bien qu'en charge des Finances, renonça à lancer un contrôle interne sur la dérive des frais. De peur de découvrir quelque chose, sans doute?

L'absence de contrôle interne est "peut-être ce qui a le plus surpris" le Bureau du Conseil municipal genevois, qui se dit "consterné" et mentionna aussi "l'obstruction" des membres du Conseil administratif qui entravèrent les investigations de la Cour des Comptes. Parce que ce n'est pas tout d'être en tort ; ces messieurs dames savaient parfaitement ce qu'ils faisaient, et en bons escrocs, essayèrent de couvrir leurs traces. "Pour la première fois, une entité a tenté d’empêcher la Cour de faire son travail", a indiqué le président de la Cour des Comptes Stanislas Zuin.

Contemplons-nous de pauvres gens obligés de triturer leurs frais pour couvrir le trépidant train de vie lié à leur fonction? Même pas. Dans un encadré assassin, 20 Minutes résuma leurs indemnités - révisées en 2017, excusez du peu:


Vraiment, on les plaint. Ne passons pas plus de temps sur Genève ; l'affaire n'en est qu'à ses débuts et la séance du législatif municipal du 13 novembre prochain sera consacrée au rapport. On parle aussi d'étendre les contrôles jusqu'à 2007. La nouvelle pêche pourrait s'avérer miraculeuse.

Voyage, voyages

Les élus aiment bien voyager. L'affaire Maudet défraya la chronique mais il n'est de loin pas le seul politicien à se déplacer à l'étranger. Qui hésiterait face à une excursion tous frais payés par des tiers à l'indéfectible amitié? Guillaume Barazzone alla lui aussi à Abu Dhabi, Pascal Broulis en Russie sur invitation indirecte de Frederik Paulsen, "l'un des principaux contribuables du Canton de Vaud, et de l'entreprise Ferring à Saint-Prex" expliqua la RTS...

M.  Paulsen est aussi consul honoraire de Russie à Lausanne et grand défenseur du régime de Poutine (vous savez, le méchant qui manipule les élections présidentielles américaines). Mais "je peux affirmer qu'il a été traité comme il se doit, selon les règles, sans la moindre faveur", a martelé l'élu vaudois en avant-première de son one-man-show comique. Chacun aura son intime conviction ; mais sachant que M. Broulis est déjà expert en optimisation fiscale, bien qu'il s'en défende, des conseils donnés lors d'un tel voyage peuvent valoir de l'or.

Il est injuste de faire un procès à M. Broulis quand M. Paulsen a des fréquentations éclectiques, comptant aussi Mme Géraldine Savary parmi son cercle de proches. Il rencontra la socialiste vaudoise, épouse à la ville de Grégoire Junod, syndic de Lausanne, lors d'un voyage en Sibérie. "Nous avons manifestement des opinions politiques différentes et malgré tout nous avons développé des relations d'estime réciproque", expliqua la Sénatrice socialiste sans se démonter. Reconnaissons que celle-ci paya de sa poche ce voyage sibérien organisé par le journaliste suisse Eric Hoesli (et voilà les médias impliqués).

À charge de revanche, M. Paulsen paya bel et bien un voyage à la socialiste à Grenade en 2015. Sans doute cette dévorante passion pour le Grand Nord et le vilain réchauffement climatique d'origine humaine, qu'il est toujours préférable de contempler de loin, entre deux trajets en avion, au bord de la piscine d'un grand hôtel avec un verre de piña colada à la main.

1969616772_de38c88ab7_o.jpgM. Paulsen, décidément très généreux, décida aussi de contribuer à ses frais de campagne pour le Conseil des États, à plusieurs reprises. Frederik Paulsen octroya 4'000 francs chacun à Géraldine Savary et à Luc Recordon en 2011, et 5'000 francs chacun en 2015 encore, explique Le Matin. Luc Recordon dit ne pas s'en souvenir, l'homme ne doit pas avoir la mémoire des chiffres.

Il n'y a rien d'illégal là-dedans, même si on notera une volonté de discrétion ; M. Paulsen aurait donné juste ce qu'il fallait pour rester anonyme selon les règles de confidentialité que promeut... Le Parti Socialiste lui-même. Quel heureux hasard!

La belle vie

Entre corruption, morale, éthique et principes idéologiques à géométrie variable, la frontière est difficile à tracer mais le constat est implacable: beaucoup de politiciens helvétiques profitent de leur position sans le moindre scrupule, qu'il s'agisse de flirter avec le trafic d'influence ou simplement de se gaver de l'argent des contribuables.

Détail troublant, aucun politicien estampillé UDC ne se retrouve dans ces affaires. S'ils disposent objectivement d'un plus petit nombre d'élus dans les exécutifs, ils ont aussi une éthique supérieure face à l'argent public. D'aucuns en ricaneront mais, on le sait, si le moindre élu UDC avait commis le dixième de ce qui est récemment révélé par les médias sur les uns ou les autres - légal ou non - son nom aurait été jeté en pâture à la presse et les manifestations se succèderaient jusqu'à ce qu'il démissionne. Le seul exemple de "scandale" est celui de l'affaire Legrix accusé de mobbing et de harcèlement moral et sexuel, bien qu'il fût blanchi par la justice de ces allégations et qu'il n'y ait nul argent en jeu. Le putsch politique fut toutefois couronné de succès puisque l'élu perdit son mandat à La Chaux-de-Fonds.

Certains plaideront en disant que les politiciens concernés ne sont pas "représentatifs" des partis dont ils sont issus - mais il est permis d'en douter compte tenu de l'ampleur des révélations récentes. Le schéma n'est pourtant guère compliqué: les scandales abondent dès qu'on se donne la peine de les chercher, et comme d'habitude les premières pistes viennent de la presse alémanique, les médias romands se contentant d'enchaîner.

Le sens du profit inné de certains politiciens frappe tous les niveaux, du fédéral au cantonal et au communal. Chaque palier de la pyramide helvétique implique des dérives distinctes. Le Parlement permet d'orienter des projets de loi ; les Cantons jouent sur la fiscalité ; les Communes ont toutes les billes dans l'attribution des permis de construire... Les occasions de profiter ou de se laisser corrompre sont aussi vastes que le nombre de citoyens qui portent encore trop haut les politiciens dans leur estime, les jugeant comme une élite aux capacités supérieures.

Pourquoi les scandales sont-ils si fréquents? D'une part, à cause de la culture du secret en Suisse, qui permet à de nombreux profiteurs de prospérer dans la sécurité des ombres ; d'autre part, du manque de curiosité d'organes de contrôles défaillants car trop bienveillants ; enfin, des citoyens eux-mêmes, trop amorphes et ancrés dans leurs habitudes de vote pour oser sanctionner dans les urnes les personnes concernées et les mouvements politiques auxquels elles appartiennent.

Conclusion: la Suisse n'est pas la Suède...

Pour s'en convaincre il suffit d'aller faire un petit tour en Suède, où on ne badine pas avec la morale. Comme le décrit Libération,

[Les Suédois font] preuve de peu de tolérance à l’égard des écarts de comportement de leurs dirigeants. Plusieurs ministres en ont fait l’expérience. A l’automne 2006, après l’arrivée de la coalition libérale au pouvoir, deux membres du gouvernement fraîchement nommées font leur valise. La ministre du Commerce, pour avoir payé au noir la nourrice de ses enfants - et oublié de déclarer la vente de plusieurs centaines d’actions. Et celle de la Culture, qui a omis de s’acquitter de la redevance audiovisuelle pendant seize ans. Montant de la facture : 22'000 couronnes, soit 2'350 euros.

Le scandale le plus retentissant reste cependant «l’affaire Toblerone». Fin 1995, Mona Sahlin, numéro 2 du gouvernement social-démocrate, est forcée de démissionner pour avoir réglé quelques courses, dont une barre chocolatée, avec sa carte de crédit de fonction. Peu importe qu’elle ait immédiatement remboursé la somme.


Non, la Suisse n'est visiblement pas la première de la classe dans toutes les matières. Peut-être que les Suisses devraient s'inspirer davantage du pays nordique sur ce plan précis. En attendant que le miracle du réveil de l'électorat ne survienne, il nous reste le fameux proverbe français:

Les politiciens, c'est comme les couches des bébés ; il faut les changer régulièrement et ce, pour les mêmes raisons.

30 octobre 2018

Juges étrangers: comprendre les enjeux, troisième partie

Plus que quelques semaines avant un vote décisif pour l'avenir de la Suisse. Le premier volet expliquait le contexte de l'initiative "Le droit suisse au lieu des juges étrangers (initiative d'autodétermination)" ; le deuxième volet les motivations réelles des adversaires du texte ; et celui-ci décrit les conséquences qui surviendront le 25 novembre.

Il y a trois ans, lors du lancement de la collecte de signature pour l'initiative d'autodétermination, je qualifiais celle-ci de "dernière initiative" - une ultime tentative de restaurer la charpente vermoulue de la Constitution de 1848, trahie de plus en plus ouvertement par les représentants du peuple qui, dit-on, prêteraient serment sur elle au début de leur mandat.

La bataille est aussi désespérée que mal engagée. Le peuple helvétique, hébété et abruti par la propagande (et encore, je n'évoque même pas les innombrables Suisses qui ne se donnent même pas la peine de voter) subit en permanence les adversaires de l'initiative qui prétendent que ce texte "nuirait aux droits humains" ou "obligerait à rompre des centaines de traités internationaux" - des absurdités enfilées comme des perles mais qui deviennent vérités à force d'être martelées sans la moindre contradiction.

Le nœud du problème est pourtant d'une simplicité extrême: cette initiative, ce vote, toute cette lourde mécanique démocratique ne sert en fin de compte qu'à renverser un jugement du Tribunal Fédéral de 2012, qui utilisa l'argument du "droit international" pour refuser de mettre en œuvre la réforme constitutionnelle du renvoi des criminels étrangers.

Dominant tous les canaux médiatiques du matin au soir, les adversaires du texte rivalisent d'hyperbole pour expliquer tout le mal qu'ils pensent de l'initiative d'autodétermination. Ils cachent peu le mépris qu'ils éprouvent face au peuple souverain et à ses choix. Ils peignent le diable sur la muraille en décrivant l'apocalypse si le texte venait à passer, à peu près comme à chaque fois que l'UDC propose quelque chose.

Mais que se passera-t-il si l'initiative est rejetée?

Pensez-vous qu'il ne se passera rien? Vraiment?

Donnez-vous la peine d'y penser quelques minutes.

Nous entrons, à petites touches, dans une Suisse régie par le "droit international". Au cas où vous en doutiez, les exigences de Bruxelles ou les demandes établies par différents traités internationaux mettent une pression toujours plus forte sur les institutions helvétiques, qu'il s'agisse du Parlement ou du gouvernement.

Nous avons vu ce qu'il en était avec le Renvoi des Criminels Étrangers, nous avons un aperçu de ce qu'il en est avec les initiatives contre le voile intégral et d'autres combats à venir.

Une chose est certaine, ni les Conseillers nationaux, ni les Conseillers aux États, ni les Conseillers fédéraux n'apprécient d'être dans le mauvais rôle de ceux qui refusent d'appliquer la volonté du peuple. Ils le font, certes, d'une part parce qu'ils n'ont rien à craindre de lui et d'autre part parce que cela correspond à leur idéologie, mais ils ne le font pas avec plaisir. Ils le ressentent comme une nécessité.

Lorsqu'un être humain se retrouve dans une situation déplaisante, il fait en général son possible pour qu'elle ne se reproduise pas.

Appliquée à la classe politique helvétique, cela correspond simplement à ne plus se retrouver, jamais, dans la peau de quelqu'un qui doit refuser d'appliquer une décision prise par le peuple.

Il faudra donc éviter que le peuple ne puisse prendre une décision qui mette la classe politique dans l'embarras. Comme de voter sur un texte "contraire au droit international", c'est-à-dire à la myriade de traités votés en catimini par la Suisse ou "réinterprétés" à l'envi par des cours de justice chargés de les préciser (a-t-on seulement une vague idée de ce que signifient les Accords de Paris?)

Comme il serait embarrassant de laisser le peuple voter en lui disant qu'il n'a pas vraiment le droit de décider comme il le souhaite - pareille attitude pourrait faire le jeu de l'UDC - le plus simple sera encore de faire en sorte que le vote n'ait pas lieu. Les initiatives jugées "contraires au droit international" seront donc invalidées avant d'être soumise à votation.

Mais pourquoi laisser des initiatives "contraires au droit international" être déposées avec des milliers de signatures pour ensuite les invalider? C'est idiot, et cela risque de provoquer quelques remous auprès de tous les citoyens qui se sont donnés la peine de parapher les textes controversés. Ils pourraient se sentir frustrés, et pareille attitude pourrait faire le jeu de l'UDC. Le plus simple serait sans doute d'invalider les initiatives dès leur dépôt à la Chancellerie fédérale, avant même que la collecte ne commence.

Qui se chargera de cette censure? Un comité d'expert, évidemment. Son organisation est encore à déterminer mais vous pouvez parier qu'il sera convenablement noyauté pour faire en sorte qu'il produise les résultats attendus, tout en respectant scrupuleusement les règles de représentativité des partis au Parlement afin qu'il soit "démocratique".

Ainsi donc, le droit d'initiative sera soigneusement restreint pour que seules les questions "acceptables" puissent être posées. Cela ne devrait pas gêner les mouvements de gauche, toujours avides d'imposer des restrictions ou des obligations à l'ensemble de la population ; mais cela gênera au plus haut point les mouvements politiques souhaitant renforcer les libertés individuelles, qui devront au minimum se livrer à une lourde autocensure pour faire rentrer leurs initiatives dans les critères d'acceptabilité.

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Le degré de rejet de l'initiative d'autodétermination le 25 novembre déterminera la vitesse de ce processus. S'il est assez élevé, on pourra peut-être assister à des "suggestions" des décideurs politiques visant à restreindre aussi le droit au référendum. Après tout, il ne serait pas correct d'empêcher des traités internationaux d'être traduits en lois, n'est-ce pas?

Si l'initiative "Le droit suisse au lieu des juges étrangers" passe, la parenthèse ouverte en 2012 par un Tribunal Fédéral vicieux et partisan sera refermée - espérons-le - et le peuple suisse sera de nouveau souverain, jusqu'à la prochaine attaque des élites visant à mettre la Démocratie directe en coupe réglée. La guerre ne sera certainement pas terminée mais ce sera tout de même une jolie victoire.

Si l'initiative est rejetée, ce ne sera pas qu'une occasion manquée, mais la fin de la Démocratie directe telle qu'elle est conçue en Suisse depuis 1848, rien de moins. Ce sera donc, officiellement et validé dans les urnes, un changement de régime.

La Démocratie directe aura tenu 170 ans, ce qui est remarquable, mais elle sera désormais remplacée par autre chose - le contrôle officiel et sans recours des autorités décidant sur quoi le peuple a le droit de voter. La violence et la rapidité du changement en surprendront plus d'un, j'en fais le pari.

Dans tous les cas, le 25 novembre 2018 sera pour la petite Suisse un jour historique.

27 octobre 2018

Juges étrangers: comprendre les enjeux, deuxième partie

Les élites politico-médiatiques du pays sont contre l'initiative "Le droit suisse au lieu des juges étrangers (initiative d'autodétermination)" mise en votation le 25 novembre, c'est un fait.

Pourquoi?

Comme expliqué dans le premier volet, les arguments-peurs "d'isolement de la Suisse" ou de "renégociation de centaines de traités internationaux" ne tiennent pas la route. Ils font même hausser le sourcil par leur invraisemblance. N'était-il vraiment pas possible de trouver de meilleures raisons que celles-ci?

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À supposer que les adversaires de l'initiative soient rationnels, cela pose un défi d'analyse. De deux choses l'une:

  • soit les adversaires de l'initiative la combattent pour des motifs inavouables au grand public, et sont donc finalement contraints de reposer sur des arguments qu'ils savent erronés, mais dont ils espèrent qu'ils réussiront quand même, avec une campagne médiatique suffisamment lourde, à emporter l'opinion publique ;
     
  • soit les adversaires de l'initiative ne sont pas rationnels.

Aucune de ces possibilités n'est plaisante mais la première est évidemment la seule réaliste. Reste donc à comprendre quels sont les arguments secrets, et bien réels, qui sont à la fois inavouables pour le grand public, et qui motivent malgré tout les élites politico-médiatiques arc-boutées contre l'initiative.

Malheureusement, il n'y a pas besoin de creuser beaucoup pour découvrir le pot-aux-roses. Pour qui suit vaguement l'actualité politique de ces dernières années, on le voit bien, tous les chemins convergent vers les Accords Bilatéraux signés avec l'Union Européenne.

Cet ensemble de traités, initialement présenté comme une alternative à l'adhésion, est en réalité une "adhésion light" - et elle l'est de moins en moins. Pas une semaine ne passe sans que ne s'empilent les nouvelles exigences de Bruxelles. Droit au chômage, aide sociale, interdiction de la préférence nationale, droit des armes, l'Union Européenne ne cesse de réclamer de nouveaux tributs ou d'imposer de nouvelles restrictions à la Suisse, toujours au nom des Accords Bilatéraux. Le peuple n'a pas le droit et ne doit pas avoir le droit de donner son avis sur ces exigences - imaginez qu'il refuse!

Les Accords Bilatéraux sont l'alpha et l'oméga de la classe politique suisse. Pour elle, ils sont plus importants que tout. Ils lui sacrifieraient la Démocratie directe sans hésiter, et en pratique, ils l'ont déjà fait. Ce ne sont pas des paroles en l'air. Avez-vous déjà oublié la pétaudière de l'accord-cadre défendu par M. Didier Burkhalter? Sa tentative de reprise par son successeur Ignazio Cassis?

Quelle que soit la façon dont on le tourne, quelle que soit la façon dont on le nomme, le projet "d'accord-cadre" et ses incarnations successives n'ont jamais eu d'autre finalité que de contourner l'obstacle de la Démocratie directe. Il s'agissait de la canaliser, de la limiter et finalement de l'asservir au travers d'un mécanisme - pardon, d'une "procédure de résolution" - faisant en sorte que la Suisse absorbe au final tout ce qui vienne de Bruxelles.

Le cadre n'était là que pour donner les formes et des arguments contre ceux qui, en Suisse, auraient protesté.

Malheureusement pour eux, l'UDC réussit à tirer assez tôt et assez fort sur le projet pour faire capoter les négociations (le Brexit donnant à l'UE d'autres chats à fouetter). Même les plus fervents défenseurs de l'accord-cadre finirent par admettre que "l'obstacle démocratique" (la novlangue pour "une votation") aurait été trop difficile à franchir. Notez bien comme personne, parmi les élites régulièrement invitées sur les plateaux de télévision, ne dit jamais que ce cadre aurait été une violation des droits des citoyens, n'avait pas de légitimité constitutionnelle, ou constituait une soumission inacceptable à un régime étranger! Non, le seul, l'unique problème du plan est qu'il aurait fallu passer par une votation formelle et qu'elle avait toutes les chances d'échouer.

Mais, finalement, pourquoi s'embêter avec un accord-cadre quand il n'y en a pas besoin?

Tout le monde l'admet, un accord-cadre aurait été plus suisse, plus formel, plus propre en ordre. Mais nullement nécessaire. En 2012, l'arrêté du Tribunal Fédéral imposant la supériorité d'une institution étrangère sur la Constitution helvétique parvint exactement au même résultat. Désormais et pour toujours, le Droit international l'emporterait sur la Démocratie directe.

Le Droit international est indéfini, évolutif et non démocratique ; et ce sont là ses principales qualités.

Selon une maxime bien connue, quand votre seul outil est un marteau, tous les problèmes ont une fâcheuse tendance à ressembler à des clous. En Suisse, les Accords Bilatéraux sont ce marteau. Il martèle. Les Accords Bilatéraux sont adorés de part et d'autre de l'échiquier politique conventionnel et employés quasiment quotidiennement.

La gauche officielle les aime parce qu'ils permettent la transformation démographique rapide du pays à travers la libre-circulation et l'immigration illégale. Ils permettent une croissance sans limite de l'État pour dorloter les nouveaux venus, d'autant plus gourmands en aides sociales et autres assistances qu'ils viennent de loin.

La droite affairiste les aime parce qu'ils garantissent l'accès au marché européen et permettent la sous-enchère salariale par le recrutement dans un bassin de 500 millions d'individus. Ils renforcent la construction en Suisse alors qu'il faut loger, nourrir, éduquer et transporter ces centaines de milliers de nouveaux habitants.

La gauche officielle et la droite affairiste les aiment parce qu'ils permettent de mettre en échec la Démocratie directe, soit à titre préventif, comme épouvantail avant une votation ("Attention, voter pour cette initiative / pour ce référendum met en danger les Accords Bilatéraux! Danger!") ou à titre curatif après celle-ci pour en vider la substance (rappelons-nous de l'Initiative contre l'Immigration de Masse comme exemple le plus récent, mais il y en a une demi-douzaine).

Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il ne reste que ce petit obstacle du 25 novembre, qui est trop clairement posé pour permettre de tergiversations. Il faut donc que l'obstacle soit franchi, et au vu des sondages, il le sera sans doute. La Suisse entrera-t-elle alors dans une ère de félicité féconde? Je me permets d'en douter, et ce sera l'objet du troisième volet de la couverture de cette initiative.

23 octobre 2018

Juges étrangers: comprendre les enjeux, première partie

Dans un mois les Suisses s'exprimeront sur l'initiative "Le droit suisse au lieu des juges étrangers (initiative d'autodétermination)" visant à réinstaurer, comme partout dans le monde sauf en Suisse, la primauté de la Constitution sur les traités internationaux.

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Comme tout ce qui est soutenu par l'UDC est frappé d'anathème, les politiciens anti-UDC et les élites bien-pensantes ne se font pas prier pour expliquer tout le mal qu'elles pensent de cette initiative, et les médias leur déroulent le tapis rouge. Ce sont eux, pourtant, qui ont rendu nécessaire cette initiative, en foulant aux pieds la Constitution à de multiples reprises - initiative des Alpes, internement à vie des criminels dangereux et non-amendables, expulsion des criminels étrangers, lutte contre l'immigration de masse, pour que les pédophiles ne travaillent plus avec des enfants... Autant de textes approuvés par le peuple mais repoussés, dilués, dénaturés - malgré la clarté du texte constitutionnel - pour rendre inapplicable en pratique la décision prise par le peuple souverain.

"Fossoyeurs de la Démocratie directe", "traîtres", "félons", les noms d'oiseaux ont fréquemment fusé sur les réseaux sociaux ou dans les commentaires des blogs. Pourtant, cette caste de politiciens a eu parfaitement raison: le peuple lui a abondamment pardonné dès l'élection suivante en la reconduisant dans ses mandats. Si l'abus de pouvoir n'est pas sanctionné dans les urnes, pourquoi s'en priver?

Aujourd'hui, les mêmes expliquent qu'il faut voter contre cette initiative - mais cette fois-ci, ils disent la vérité, promis!

Et que disent-ils? Ils brandissent la terreur d'une renégociation de certains traités, ce qui "fermerait complètement toutes les portes de la Suisse sur la scène internationale". On se demande bien pourquoi. La négociation ou la renégociation de traités est le pain quotidien des diplomates. Pensons par exemple à Trump qui se retira de l'ALENA, l'accord de libre-échange nord-américain, pour renégocier à la place l'AEUMC (Accord États-Unis-Mexique-Canada) qui entrera en vigueur en 2019.

Des accords internationaux sont signés et re-signés partout, tout le temps, avec tous les pays du monde, même l'Iran ou la Corée du Nord que peu de gens oseraient qualifier de plus fiables que la Suisse. Véritables commerciaux du monde politique, les diplomates n'hésitent pas à s'aventurer partout et à serrer la main des plus infâmes dictateurs s'ils peuvent poser pour la postérité devant un texte paraphé - fusse-t-il ensuite traité comme un vulgaire morceau de papier. Et même dans ce cas, les diplomates s'empressent de récidiver. L'idée que personne ne veuille plus traiter avec la Suisse est du dernier ridicule, et la Suisse n'a pas plus l'intention de briser "des centaines" de traités.

Mais pour comprendre la perversité de la situation actuelle vis-à-vis des "juges étrangers", il suffit de prendre un exemple.

burkini.jpgImaginons en Suisse que des citoyens férus de paix civile et d'égalité des sexes signent une initiative pour diminuer le prosélytisme musulman dans l'espace public suisse, par exemple en bannissant le burkini.

Imaginons que cette initiative soit plébiscitée par deux tiers des votants.

Imaginons ensuite que quelques Frères musulmans de Suisse, que nous prénommerons Hani ou Tariq par exemple, décident par le biais d'une de leurs épouses soumises de porter l'affaire devant les tribunaux. Ils plaideront que l'initiative est "contraire à la pratique religieuse" (étant entendu qu'une bonne musulmane ne saurait être que voilée en toutes circonstances, n'est-ce pas, tous les pays musulmans vous le confirmeront).

Les procès abondamment médiatisés s'enchaînent, l'affaire remonte en appel jusqu'au Tribunal Fédéral, qui concède que l'article constitutionnel et la loi d'application sont clairs. Pas de burkini en Suisse. Et là, les Frères musulmans actionnent leur joker: pourvoi devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme! Celle-ci n'a plus qu'à casser le jugement du Tribunal Fédéral - et toute la classe politique helvétique se mettra au garde-à-vous pour changer les textes de loi selon la décision de la CEDH.

En termes clairs, l'interdiction du burkini approuvée par le peuple passera à la poubelle.

Ainsi, les traités internationaux permettent d'imposer des choix contraires aux décisions constitutionnelles faites par le peuple suisse - qui n'a plus de "souverain" que le nom.

L'exemple est mauvais, pourriez-vous dire, puisque la France a eu le droit d'interdire la burqa. Mais pour qui se donne la peine de la lire, la décision de la CEDH sur la burqa est en réalité pleine de réticences. De plus, la jurisprudence de la Cour peut "évoluer" sous l'influence d'autres organisations non élues - par exemple si l'ONU pense qu'interdire la burqa est une mauvaise idée, comme ces derniers jours. Êtes-vous tellement sûrs qu'une interdiction du burkini serait validée par la CEDH?

Depuis 2004, la CEDH a condamné la Suisse environ cinq fois par an, et le pays a dû à chaque fois modifier sa législation en conséquence. Le peuple suisse n'a jamais approuvé cette soumission dans les urnes, et les médias sont plutôt discrets sur ces condamnations. Autrement dit, loin d'être un fantasme, la domination des "juges étrangers" sur le droit helvétique est une réalité très concrète aujourd'hui.

L'approche permet de museler efficacement toute initiative "déplaisante" qui parviendrait à passer la rampe. Les médias en parlèrent bien peu durant la campagne, mais plusieurs initiatives récentes, comme les deux initiatives agricoles proposées au peuple en septembre, auraient probablement pu être repoussées au nom du sacro-saint "droit international" si elles avaient été approuvées par le peuple.

La pratique fut instaurée en 2012 par une décision du Tribunal fédéral, qui avait estimé alors que la Convention européenne des Droits de l'homme devait être prise en compte dans (comprendre: avoir priorité sur) l'expulsion des criminels étrangers. Auparavant avait lieu la pratique de "l'arrêt Schubert" du 2 mars 1973, subordonnant un traité de droit public plus ancien à une loi fédérale plus récente en cas de contradiction entre l'un et l'autre - un principe d'autant plus valide que le changement venait d'une initiative populaire. Jusqu'en 2012, en Suisse, la Constitution avait priorité sur le droit international.

L'initiative "Le droit suisse au lieu des juges étrangers (initiative d'autodétermination)" ne demande rien d'autre que de renverser une mauvaise décision prise par le Tribunal Fédéral il y a six ans. Que d'efforts pour si peu de choses! Mais pour les élites et les médias, c'est encore beaucoup trop.

Il y a des calculs politiques derrière cela. Nous verrons lesquels par la suite, dans un deuxième volet, le troisième portant sur les conséquences du vote du 25 novembre.

16 octobre 2018

Les maçons sur le pont

Une difficile épreuve attendait aujourd'hui les gens se déplaçant sur Genève: le pont du Mont-Blanc fut bloqué une bonne partie de la matinée par une manifestation des "ouvriers du gros-œuvre" - les maçons en langage commun - bloquant toute circulation motorisée sur cet axe essentiel.

Les voitures étaient canalisées bien avant leur entrée dans le centre-ville, provoquant d'énormes bouchons en périphérie, mais même les transports en commun furent bloqués par le cortège, délibérément. Il fallait être là pour assister aux cris victorieux des grévistes lorsqu'un malheureux bus, plein à craquer, dut faire marche arrière et renoncer, sous les vivats des manifestants.

Ceux-ci n'étaient d'ailleurs pas très nombreux et, loin d'occuper l'ensemble de la chaussée, s'étaient juste placés en un point pour faire blocage. Même les cyclistes ne passèrent qu'au compte-goutte. La police n'aurait eu aucun mal à les déloger du pont si la volonté politique avait existé.

20181016_081612.jpgPhoto prise à l'entrée du pont, rive droite, au "plus fort" de la manifestation...

Les médias reprirent des chiffres divers allant d'un peu plus de mille à trois mille selon l'enthousiasme militant du pigiste de service ; je serais pour ma part étonné qu'ils aient été plus de mille.

Le cortège s'était rassemblé à 6h30 à la place des 22-Cantons, vers la gare, et devait simplement se mettre en marche en direction du pont du Mont-Blanc avant de passer par Plainpalais, mais l'objectif réel et prémédité de la manifestation était de couper la ville en deux, comme en témoignent les t-shirts arborés par les grévistes.

20181016_081802.jpgLe cœur du cortège: quelques centaines de manifestants regroupés sur toutes les voies pour empêcher la circulation.

Les médias étaient nombreux à monter des caméras pour relater cette actualité ; leurs compte-rendus diffèrent sensiblement du mien, mais cette fois-ci, j'étais sur place. Mon récit est nécessaire pour contrer la propagande amie qui gonflera les effectifs, justifiera le blocage du pont par le "succès" de la manifestation, et enrobera le tout de quelques micro-trottoirs soigneusement sélectionnés pour soutenir les revendications syndicales.

On peut, et on doit, critiquer l'attitude irresponsable de manifestants qui bloquent une ville pour leurs objectifs corporatistes. Ce sont des méthodes de voyous. Que deviendraient les villes de n'importe quel pays si chaque corps de métier décidait de les paralyser à chaque fois qu'il souhaitait appuyer des revendications? Le droit de grève est celui de protester contre ses conditions de travail, pas celui d'empoisonner la vie des dizaines de milliers d'innocents qui ne souhaitent rien d'autre que d'aller paisiblement au leur ou d'emmener leurs enfants à la crèche.

Que veulent les maçons? Dans les discours, les intervenants insistent sur les "menaces, les pressions et les violentes attaques du patronat" contre les travailleurs du gros œuvre (retraites, travail temporaire ou encore précarisation rampante des employés du bâtiment), explique 20 Minutes.

Radiolac détaille:

La future convention collective de travail du secteur souhaite augmenter le temps de travail flexible : passer de 100 heures à 300 heures par an. Le but : pouvoir travailler davantage à la belle saison et rester chez soi l’hiver. Les travailleurs n’en veulent pas. (...)

Autre pierre d’achoppement, comme le dit ce chef de chantier, le refus d’indexer les salaires dans la construction, depuis quatre ans. Et un salaire maximal qui s’élève à 6’300 francs mais seulement pour un maçon qualifié et en fin de carrière. Genève compterait aussi davantage de travailleurs temporaires que dans les autres cantons, jusqu’à 50% des effectifs sur certains chantiers, d’après les syndicats.


Disons-le tout de suite, les maçons n'auront pas gain de cause. Leur salaire est déjà un des plus élevés de la branche à responsabilité égale (il faut être chef d'équipe ou contremaître pour espérer mieux). En outre, un salaire mensuel de près de 6'000 francs suisses est un pactole qui fera rêver la plupart des maçons du reste du continent européen - et même les cadres!

Résultat? Après avoir pris la place des maçons helvétiques, les maçons étrangers qui militent aujourd'hui s'apprêtent à se faire remplacer par de nouveaux étrangers moins regardants. Ceux-là n'hésiteront pas une seconde à faire dans la sous-enchère salariale simplement pour avoir du travail. Ils le feront d'autant plus facilement qu'aucune convention collective n'est signée ; en affichant des revendications irréalistes, les dirigeants syndicaux jouent donc à un jeu très dangereux. Elles ne correspondent tout simplement pas à la réalité du marché du travail dans un milieu de libre-circulation, qui est aussi celui de la libre concurrence et de la libre sous-enchère salariale.

Les maçons connaissent-ils Bossuet?

Les syndicats ont milité pour l'ouverture des frontières ; aujourd'hui, les branches professionnelles dont ils "s'occupent" en meurent, à petit feu. Les conventions peuvent même être signées, elles ne se traduiront en rien dans la réalité, les salariés étant licenciés ou précarisés bien avant d'atteindre l'âge de la retraite établi par celles-ci. Le processus ne s'arrêtera que lorsque les salaires réels seront retombés à la moyenne qui se pratique sur le reste du continent.

Nul journaliste n'aura relevé l'ironie d'une action syndicale visant comme "solution" d'empêcher la libre circulation des personnes - littéralement - sur le pont du Mont-Blanc.

La grève pourrait être reconduite.