24 septembre 2017

Alain Berset ne passera pas à la postérité.

Décidément, l'Histoire se montre revêche face aux Grands Hommes qui pensent mériter leur nom dans les livres. Après Didier Burkhalter, poussé à bout par l'étiolement de ses perspectives de carrière internationales, c'est au tour d'Alain Berset de se faire étriller, sur la réforme des retraites cette fois-ci, et par le peuple s'il vous plaît.

Les résultats de la votation du week-end sont donc sous toit et la conclusion est tombée très vite: l'historique réforme des retraites sera pour une autre fois. Conseil: pour commencer, il faudrait qu'elle n'en ait plus que le nom...

Prévoyance 2020: j'avais déjà dit tout le mal que j'en pensais ici. Heureusement, quelques millions de Suisses ont fait un raisonnement similaire: la réforme apportait des changements cosmétiques sans résoudre aucun des problèmes de fond. L'alliance de centre-gauche menant le projet échoua face à une alliance PLR-UDC, accompagnés pour l'occasion de quelques mouvements d'extrême gauche, abondamment interviewés par les médias, vent debout contre la hausse de l'âge de la retraite des femmes.

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La Suisse alémanique a été le principal artisan de la défaite de Retraites 2020 ; la Suisse latine a largement contribué au score du Oui, Vaud et Genève étant les seules exceptions. Difficile d'expliquer l'attrait de la réforme ici-bas ; je crains d'y déceler une forme d'acceptation par défaut de tout ce qui vient du gouvernement.

Plus intéressant encore, Retraites 2020 s'accompagnait d'une hausse de la TVA pour financer - temporairement, s'entend - les jolies promesses bâties sur le sable des pyramides des âges. Et le projet n'est cette fois-ci repoussé que d'un cheveu, 50,1% contre 49,9% !

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Pour des raisons techniques, la réforme des retraites et son financement étaient séparés en deux scrutins distincts, mais si j'imaginais sans peine plus de gens repoussant la hausse de la TVA plutôt que la réforme des retraites (favorisant ainsi la main douce contre la main rude) c'est l'inverse qui se produit. Apparemment les Suisses sont bien plus enclins à accepter encore une hausse de la TVA qu'à retoucher l'AVS. C'est évidemment un très mauvais signe envoyé à Berne, puisqu'on peut être certain dès lors que la hausse de la TVA sera ressortie du placard dès que l'occasion se présentera de devoir "financer" quelque chose.

Tant qu'on gagne on rejoue, n'est-ce pas, et le faible rejet de cette hausse d'impôt donnera certainement envie aux politiciens de retenter leur chance...

Sécurité alimentaire: texte insipide chargé de transformer en loi une initiative populaire de l'Union suisse des paysans (USP), retirée depuis, le nouvel article constitutionnel sur la sécurité alimentaire ressemblait à une espèce de fourre-tout sur lequel chacun pouvait projeter ses désirs - raisons pour laquelle certaines sections de l'UDC, comme Lucerne, décidèrent de le refuser, arguant qu'il est "inutile d'inscrire dans la Constitution des principes que les paysans respectent déjà."

Bien entendu, le texte soutenu par l'ensemble de l'échiquier politique national devait passer sans coup férir, et le succès fut au rendez-vous avec 78,7% d'approbation. Seuls 21,3% de la population aura donc exprimé son indépendance d'esprit face au monde politique - toujours trop peu.

 


 

Ce week-end aura aussi été l'occasion d'une foule de scrutins cantonaux. Pêle-mêle, Neuchâtel désavoue ses autorités sur un projet d'hôtel judiciaire ; les Genevois auront moins de signatures à récolter pour exercer la démocratie directe ; et à Zurich les réfugiés "provisoirement admis" (étant entendu qu'ils s'agit de faux réfugiés, que leur admission ne respecte pas les Accords de Dublin, et que leur admission provisoire sera vraisemblablement définitive) ne toucheront désormais "plus que l'aide d'urgence", soit tout de même plusieurs fois le salaire mensuel moyen de leur pays d'origine. Mais c'est un progrès, Zurich étant un des deux derniers cantons à verser ainsi dans le tonneau des Danaïdes.

À l'échelle communale, Nyon refuse d'accorder un terrain à l'EVAM pour la construction d'un bâtiment chargé d'accueillir 180 migrants. La ville, plutôt marquée à gauche, se trouve des ressources réactionnaires insoupçonnées dès lors que le confort du voisinage est en jeu. A croire que les Nyonnais ne croient plus, dans leur majorité, aux vertus du vivre-ensemble dont on les martèle. Mais comme le dit le syndic Daniel Rossellat, "il faudra trouver de nouvelles solutions pour l'accueil des migrants" - donc, on trouvera bien d'autres moyens, étant entendu que le renvoi des hordes d'immigrés clandestins est totalement exclu.

Il serait trop long de s'étendre sur tous les objets soumis au vote, mais dans l'ensemble, ce fut un bon dimanche de votations. Prochaine échéance le 26 novembre.

21 septembre 2017

Ignazio Cassis, un nouveau PLR au Conseil fédéral

Après un suspense en carton, Ignazio Cassis est devenu Conseiller fédéral ce mercredi, succédant à son collègue de parti Didier Burkhalter.

ignazio_cassis_15-087.jpgDans le théâtre d'ombres de la Berne fédérale, la pièce s'est jouée comme du papier à musique.

Lancé le premier dans la compétition pour accéder au Conseil fédéral, l'ancien médecin fit la course en tête, de bout en bout. Son seul acte controversé fut de renier en cours de campagne sa nationalité italienne, geste symbolique chargé de sens pour le futur co-dirigeant d'un pays. Si cela eut comme principal effet de mettre sous le feu des projecteurs une double-nationalité que beaucoup ignoraient, les médias se montrèrent très critiques face à sa décision, la percevant comme un acte de nationalisme rance offert en gage à la vilaine UDC, en ces temps d'immigration heureuse, de mondialisme forcené et d'allégeances politiques transfrontalières.

Parlant de ces dernières, Ignazio Cassis fut heureusement servi et quasiment sûr de l'emporter dès que le PLR fit mine de jouer la carte des ambitions internes pour dégotter deux autres poulains, histoire de donner l'illusion d'une compétition.

À gauche de M. Cassis, nous avions donc Pierre Maudet, politicien français égaré à Genève, le lieu idéal pour une incarnation du pléonasme du carriériste à l'appétit démesuré, mais aussi de nombreux oxymores comme le volontarisme creux, la communication sans message ou le pédalage sans mouvement. Au moment de l'élection, soudainement à court de formules choc, M. Maudet sembla marqué par son propre échec ; il est possible qu'il se soit auto-intoxiqué de propagande au point de croire qu'il l'emporterait. Cela arrive aux plus fins diplomates, et aux individus vulnérables à ceux qui flattent leur ambition.

À gauche de M. Maudet, donc à gauche de la gauche de M. Cassis, nous avions Isabelle Moret, brandissant le féminisme comme d'autres une massue, suffisamment liée à l'industrie de l'armement pour perdre son calme dès qu'on lui pose la question, et dont la principale qualité était une haine notable de l'UDC, dépassant les standards politiques habituels. Ce maigre CV s'avéra suffisant pour convaincre le groupe des Verts, qui n'en espéraient pas tant. Mais les Verts, même alliés à Jean-Pierre Grin qui ne rata pas l'occasion de se couvrir de ridicule - ou de faire preuve d'un recul cynique confinant au génie, chacun jugera en son âme et conscience - ne pouvaient viser mieux que le pétard mouillé.

Les greffiers réclamèrent que les votants inscrivent aussi les prénoms de ceux pour qui ils votaient, Maudet et Moret semblant trop proches aux yeux des Alémaniques - un détail qui éclaira une bonne fois pour toute les chances de succès des Romands. Le premier tour donna 109 voix pour Ignazio Cassis, contre 62 pour Pierre Maudet et 55 pour Isabelle Moret. Après cette première photo des forces en présences, seul le politicien du bout du lac avait la plus petite chance de damer le pion au Tessinois.

Le tour suivant fut aussi le dernier. 28 élus s'accrochèrent à une candidature Moret en perdition. 90 voix se portèrent sur le Genevois, soit bien trop peu pour menacer Ignazio Cassis, qui put pendant ce temps rassembler sur lui les suffrages des élus, nombreux à Berne, ne souhaitant à aucun prix ni Pierre Maudet ni Isabelle Moret au Conseil Fédéral. La majorité absolue fut donc facilement atteinte avec 125 voix, faisant de M. Cassis le 117e Conseiller fédéral du pays.

Peu à attendre

"Je me prépare au pire tout en espérant le meilleur", disait Benjamin Disraeli. Depuis bien avant son élection, les médias étalèrent l'origine tessinoise de M. Cassis comme la principale justification pour sa présence au Conseil Fédéral. Mais c'est un peu court. Si le Tessin manquait à ce point-là de représentants au parmi l'exécutif du pays, l'Assemblée Fédérale aurait parfaitement pu élire Norman Gobbi dès 2015, un politicien d'expérience, membre d'un exécutif cantonal, en le choisissant parmi les trois candidats alors proposés par l'UDC. Bizarrement, leur choix se porta plutôt sur Guy Parmelin. A croire que le Tessin n'avait pas encore assez attendu. Deux ans plus tard, c'était bon.

De fait, la majorité des élus des Chambres fédérales sait parfaitement ce qu'elle veut: un Tessinois peut-être, mais uniquement à condition qu'il soit dans la ligne de la trajectoire qu'ils ambitionnent pour le pays - un chemin qui passe encore et toujours par l'Union Européenne. Qu'on ne s'y trompe pas ; après la prestation de serment, la première déclaration de M. Cassis rappela ainsi l'importance de la voie bilatérale - voie dont l'UE annonça elle-même depuis des années qu'elle était abandonnée. Peut mieux faire.

Lorsque les représentants du nouveau Conseil fédéral iront ployer le genou à Bruxelles en ramassant une fin de non-recevoir, alors nous verrons de quel bois M. Cassis est fait. La réponse à cette question pourrait prendre des années.

"La droite espère, la gauche maugrée", tenta de résumer Le Temps dès le lendemain. La droite, espérer? Sans doute une extrapolation des propos de Mme Céline Amaudruz, qui invita le nouveau Conseiller fédéral à se rappeler avec quelles voix il obtint son siège. Mais la vérité est que si la droite authentique du pays espérait quelque chose, il y avait peu de chances qu'elle le trouve sur le ticket proposé par le PLR, où les libéraux classiques ont depuis longtemps été phagocytés par les radicaux. Quant à la gauche, elle maugrée d'insatisfaction chronique, ne pouvant obtenir un élu encore plus radicalement favorable à ses thèses parmi le panel proposé. M. Cassis a malheureusement exprimé un reste suranné de respect pour le vote populaire ; mais rassurons-nous, la majorité du Conseil fédéral et le devoir de collégialité auront tôt fait de ramener le médecin dans les clous sur ces aspects mineurs, comme d'autres avant lui.

Si Ignazio Cassis ne parvient pas à montrer très vite sa force de caractère et l'indépendance d'esprit que seul son vécu au Tessin peut apporter, les quelques espoirs qu'il pouvait susciter seront en vain, et il faudra boire le Cassis jusqu'à la lie.

14 septembre 2017

Irréformable AVS

Le 24 septembre, le peuple suisse se prononcera sur une énième réforme de l'AVS. Selon les arguments du Conseil Fédéral, "la réforme Prévoyance vieillesse 2020 vise à garantir les rentes et à adapter la prévoyance vieillesse aux évolutions de la société. Les économies qui seront réalisées et les recettes supplémentaires qui seront dégagées assureront l’équilibre financier de l’AVS jusqu’à la fin de la prochaine décennie."

L'humilité est de mise. Rien que de par son intitulé - Prévoyance 2020 - on comprend que cette réforme ne vise que le court terme.

prise de position,votation du 24 septembre 2017
Selon les adversaires du texte, tout le monde est perdant. (Cliquez pour agrandir)

Dans le détail, quels seront les principaux changements?

Une augmentation de 70 francs mensuels des nouvelles rentes. Répétons-le, cette augmentation ne concernera que les nouvelles rentes. Les milliers de retraités pauvres de Suisse qui pensent peut-être améliorer des fins de mois difficiles en approuvant la réforme vont au-devant d'une bien mauvaise surprise.

Un relèvement de l’âge de référence à 65 ans pour les femmes. Pour vous mesdames, un joli cadeau obtenu sur l'autel de l'égalité entre les sexes: le relèvement de l'âge de la retraite. Elle concernera toutes les femmes nées après le premier janvier 1957. Les féministes devraient se réjouir de la fin de cette ignoble disparité entre hommes et femmes.

Une hausse des cotisations. Le salaire net diminuera de 0,6% via la hausse des prélèvements. "Une hausse de 0,3%, partagée à parts égales entre salariés et employeurs", expliquent les saltimbanques médiatiques qui essayent encore de faire croire que les charges sont payées par quelqu'un d'autre que les salariés (évidemment, il n'en est rien).

Une baisse du taux de conversion. Le taux de rendement du capital épargné au 2e pilier passera de 6,8 à 6%, ce qui diminuera les revenus de tous les retraités (et bien au-delà des 70.- gracieusement accordés aux nouveaux rentiers). Intéressant de voir comment une réforme concernant soi-disant l'AVS permet en passant de donner un coup de hache au 2e pilier. Bien sûr, l'argument habituel est que le rendement du marché des capitaux est faible, et chacun devine bien avec quel empressement le Conseil Fédéral remontera le taux de rendement si la situation s'améliore...

Une augmentation progressive de la TVA. Après l’accroissement continu des taxes sur l'essence au nom de divers prétextes, c'est désormais au tour de la TVA d'être l'oreiller de paresse des politiciens lorsqu'il s'agit de trouver de l'argent frais.

Rappelons qu'en 2011 la TVA augmenta de 7,6% à 8% - avec l'assentiment du peuple suisse - pour une période "provisoire" de 11 ans destinée à assainir l'endettement de 13 milliards de l'assurance invalidité. On peut être sûr et certain qu'en 2022 la TVA ne baissera pas d'un iota ; les politiciens auront trouvé d'ici là mille autres raisons de la maintenir à ce niveau. Je peux même lancer les thèmes habituels qui garantissent d'avance le succès devant le peuple: la recherche, la santé ou les enfants. On bouclera l'argumentation en expliquant avec un cynisme achevé que les gens sont "habitués" à tel ou tel niveau de TVA, ou qu'on a encore de la marge avant d'atteindre les 20% et plus qui frappent la consommation dans la zone euro. Mais je brûle quelques étapes...

Réforme à petits bras

La seule qualité rédemptrice de cette votation est de permettre à tous les citoyens de faire le lien direct entre l'augmentation de la TVA et la prétendue "réforme" des retraites, puisque nous sommes simultanément appelés à approuver Prévoyance 2020 tout en acceptant une hausse de la TVA pour celle-ci. Rarement la main rude et la main douce de l'État auront été exposées de façon plus limpide.

Il n'est pas certain que la réforme soit refusée ; le public sent confusément qu'il faut bien faire quelque chose, même si on ne trouvera personne pour dire que Prévoyance 2020 va dans le bon sens. Mais l'ironie de l'histoire est que le vote du 24 septembre ne sert strictement à rien. Dans quelques années (et probablement plus tôt que plus tard) il faudra remettre l'ouvrage sur le métier. Mécanique redistributrice fondamentalement instable, l'AVS ne va pas bien et ne peut pas aller bien. Ils sont loin les discours de nos amis socialistes qui expliquent que les rentes sont garanties!

prise de position,votation du 24 septembre 2017Peut-être ceux-ci soutiennent le texte au nom de leur Conseiller fédéral Alain Berset? Le socialiste, très discret depuis qu'il est entré au gouvernement, joue son héritage politique sur cette votation. Il annonça dès son élection qu'il reprendrait le dossier et présenterait au peuple un paquet "équilibré", qui a réussi à réunir une majorité aux Chambres. Reste à convaincre les citoyens, plus revêches et surtout plus concernés que leurs élus à Berne.

Comme souvent, les politiciens sont maîtres dans l'art de la procrastination. Prévoyance 2020 est une réforme cosmétique, à petits bras, qui ne résout aucune des faiblesses intrinsèques d'un système de retraite helvétique allant sur sa fin. Alain Berset s'agite vainement pour donner l'impression d'avoir fait quelque chose, mais sa copie ne révèle aucune imagination, aucune audace, juste un piètre compromis destiné à ne pas fâcher tous ses amis politiques du Parlement. N'importe quel fonctionnaire fédéral aurait pu pondre un projet aussi insipide - mais il est vrai que la confortable retraite de M. Berset, elle, est d'ores et déjà assurée.

Il serait souhaitable que Prévoyance 2020 s'écrase en flammes le 24 septembre. Non pas que cela change grand-chose sur le fond, mais cela pourrait peut-être envoyer le signal que des réformes plus audacieuses sont nécessaires pour quiconque le comprenne.

Et pour tous ceux qui viendraient me reprocher de n'exprimer que des critiques, je les renvoie à un billet écrit à l'occasion de la votation sur "AVS Plus", qui faisait un petit tour d'horizon du système de retraite suisse et de ce qui lui manque... En un mot, plus de liberté!

31 août 2017

Les musulmans vaudois à la manœuvre

Lundi, l'UVAM, l'Union Vaudoise des Associations Musulmanes, organisa une rencontre pour mieux faire connaître l'islam de Suisse. Les invités furent donc conviés à une visite du Centre culturel islamique Omar ibn Khatab à Crisser puis à la Nouvelle Mosquée de Renens - distants de moins de 100m l'un de l'autre - avant de partager un repas. D'autres centres islamiques se trouvent encore non loin, à Chavannes-près-Renens par exemple, mais l'objectif n'était certes pas de recenser tous les lieux de culte musulmans qui agrémentent l'Ouest lausannois.

Voyage au pays de l'islam heureux

L'assemblée, forte de plusieurs dizaines de personnes, comportait de nombreux délégués des communes du district, Municipaux et Conseillers communaux. Parmi les personnes présentes le quidam put aussi reconnaître le socialiste Pierre Zwahlen, Député au Grand Conseil vaudois, ou Claude Béglé, venu en tant que simple citoyen. Nul journaliste ne fit le déplacement cependant. Soit ils n'en virent pas l'intérêt, soit aucun ne fut invité.

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Accueillis par divers responsables, la visite proprement dite fut rondement menée: salles de prière, annexes, cuisine, de simples locaux aménagés avec des tapis tournés vers la Mecque, parfois agrémentés d'une bibliothèque aux ouvrages richement décorés. Tout au plus puis-je m'étonner de la présence incongrue d'un ouvrage de chimie au beau milieu des livres de religion du bureau de l'imam. Quelqu'un osa demander et on lui répondit: oui, les femmes ont leur propre zone pour la prière, loin des hommes.

L'opération de communication, car il faut bien l'appeler ainsi, se situait dans le cadre des grandes manœuvres opérées par les communautés musulmanes vaudoises pour voir l'islam reconnu comme religion officielle du Canton et bénéficier ainsi des avantages liés à ce statut. Les paroles apaisantes et les invitations à la fête commune résonnèrent agréablement aux oreilles d'un public, il faut bien le dire, conquis d'avance.

Pour ces gens, la reconnaissance de l'islam allait de soi. Il ne s'agissait pas d'une fatalité, mais au contraire d'une volonté enthousiaste de promouvoir la nouvelle religion. Le socialiste Pierre Zwahlen incarna cette vision mieux que quiconque. Lorsqu'il prit la parole, il courtisa sans retenue le vote musulman et soutint la reconnaissance comme un processus bienvenu, l'approbation des citoyens en votation populaire n'étant perçue que comme une étape juridique désuète.

[En] tant que deuxième courant spirituel de ce pays après le christianisme, les communautés musulmanes doivent, à terme, aussi être reconnues dans ce canton. On le sait, ça nous fera passer sans doute par un référendum, puisque pour reconnaître une communauté il faut un vote (...) mais ce canton est progressiste, n'oubliez pas qu'il a été l'un des seuls cantons de ce pays à voter contre l'interdiction des minarets. Et pour ma part, je reste optimiste quand je vois ce que nous représentons ici, des opinions différentes qui sont là, je pense [que] dans la raison nous saurons porter ce projet qui nous attend dans quelques années, parce que le processus s'annonce lent, et l'UVAM est un modèle de patience et d'abnégation.


Entre deux compliments à l'égard de la communauté des croyants, on admirera la tournure rhétorique typique du "progressisme": les voix critiques ne sont que des empêcheurs de tourner en rond face à la marche inéluctable de l'Histoire.

Oui, l'ambiance était belle au pays de l'islam heureux. Mais il ne fallut pas longtemps pour que le vernis se craquelle.

Ambiguïté quand tu nous tiens

Malgré des mots d'ordre visiblement suivis, les contradictions et les tensions virent le jour dès la visite des mosquées - le fait même que différents lieux de cultes coexistent en chiens de faïence à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre étant l'illustration la plus parfaite des divisions entre communautés musulmanes de Suisse. Si vous posiez quelques questions naïves sur les nuances entre chiites et sunnites, la plupart des visages se fermaient, bien qu'on vous réponde que les chiites étaient "naturellement les bienvenus" dans ces deux mosquées (ce qui signifie qu'il n'y en avait aucun).

Mais rien de tel qu'un petit sujet sur le terrorisme pour entrer dans le mode de pensée très particulier de certains musulmans vaudois.

Tenez, que penser des attentats à la voiture bélier commis par les fous de Dieu récemment? Ceux de Berlin (12 morts), de Londres (5 morts, dont un policier poignardé une fois la course folle du terroriste achevée), de Stockholm (5 morts), de Londres encore (8 morts), de Paris sur les Champs-Elysées (aucune victime, sauf le terroriste qui meurt brûlé dans sa voiture), ou le 9 août à Levallois-Perret, dans les Hauts-de-Seine (6 blessés), pour n'évoquer que les attaques remontant à moins d'un an? Rien à voir avec l'islam. Des déséquilibrés. Des malades mentaux. De pauvres gens, quoi. Même si les terroristes font allégeance à l'État Islamique. Même s'ils ont toujours agi avec des complices. Même s'ils ont prémédité leurs actes. Même s'ils beuglent "Allah akbar" en s'y livrant. Rien-à-voir avec l'islam.

Mais pourquoi ces gens affirment-ils tant agir au nom de l'islam alors? Si vous dites qu'ils n'agissent pas au nom de l'islam, comment se fait-il qu'eux se revendiquent de l'islam? Il y a visiblement une petite contradiction dans les revendications des uns et des autres, non? "Ils n'obéissent simplement pas aux mêmes autorités religieuses que nous", explique calmement Pascal Gemperli, président de l'UVAM. "Au bout du compte, tout se ramène à l'autorité à laquelle vous décidez de croire", poursuit-il dans des propos à double sens.

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Salle de prière du Centre culturel islamique Omar ibn Khatab de Crisser. Au mur, l'horloge indique
l'année en cours selon le calendrier musulman - 1438 - et les horaires des différentes prières du jour.
(Cliquez pour agrandir)

Le terrorisme islamique qui fleurit un peu partout en Occident? "On en parle parce juste parce qu'il frappe l'Europe, mais il y a du terrorisme chrétien aussi." Pardon? "Oui, les milices chrétiennes en Afrique. On n'en parle pas ici." Admettons. Et l'ampleur de chaque phénomène? "Les milices chrétiennes font beaucoup de morts." Donc tout se vaut finalement. Un partout, la balle au centre. Le fait que des miliciens africains se réclament du Seigneur dans un coin paumé de Centrafrique permet de relativiser les attaques islamistes au couteau, à la voiture-bélier ou à la ceinture explosive contre des innocents, de Londres à Sidney.

Nous voguons en pleine taqiya depuis un moment mais je m'en doutais. Toutefois, tout le monde n'a pas autant travaillé ses dossiers. Il suffit de parler de l'État Islamique et de la Syrie à d'autres participants de la soirée pour voir encore une fois émerger un discours relativement éloigné du sentiment helvétique moyen. Les abominables bouchers de l'État Islamique qui décapitent des enfants? "Assad fait pire", intervient une voisine de table. Pardon? "Oui, les Russes bombardent la Syrie, ils font bien plus de morts." Sans entrer dans le décompte macabre - je n'ai pas la moindre idée du nombre de victimes infligé par chaque camp dans cette guerre civile, les Russes sont là pour soutenir le régime de leur allié Bachar el-Assad, qui est par ailleurs 100% musulman tout tyran qu'il soit - j'objecte qu'on ne peut pas comparer les victimes collatérales d'un bombardement avec l'égorgement de sang-froid d'enfants et d'otages face caméra. Mais pour ma voisine, on peut. "Les Américains ont fait plus de cent mort récemment en bombardant un mariage" explique-t-elle, sautant du coq à l'âne jusqu'en Afghanistan. Je me hasarde à demander: "Pensez-vous qu'ils savaient qu'il s'agissait d'un mariage et choisirent de les viser délibérément?". Elle ignore ma remarque. "Ils ont fait plus de cent morts", insiste-t-elle. Son point de vue ne fait aucun doute: les exactions de l'État Islamique trouvent une justification.

Surréaliste.

Tout va super-bien

Mais pourquoi vouloir faire reconnaître l'islam comme religion officielle d'utilité publique, finalement, alors que depuis des années, des décennies même, les musulmans de Suisse vivent paisiblement leur religion dans un cadre privé? Pascal Gemperli répond: "C'est une normalisation, cela fait partie de la pleine intégration, ce qui donne des droits et des devoirs. On y va surtout pour les droits!" dit-il en partant dans un éclat de rire.

Mes voisins de table me présentent divers exemples de coexistence réussie, selon eux, entre les musulmans et d'autres confessions: l'ex-Yougoslavie (déchirée par une guerre civile et confessionnelle il y a vingt ans) ou le Liban (idem). Charmant. Bien sûr, les musulmans de Suisse, pour ce qui est du modeste échantillon que j'ai croisé ce soir-là, ne sont pas des islamistes assoiffés de sang, mais des individus tout à fait respectables, sympathiques mêmes. L'un d'eux m'avoue que comme beaucoup d'autres musulmans il n'a pas la moindre idée du sens de ses prières et qu'il les a juste apprises de façon phonétique. Pourtant, il n'y a pas besoin de laisser traîner une conversation bien longtemps pour voir émerger des opinions à des années-lumière de celles couramment admises en Europe sur des sujets comme le terrorisme musulman ou l'État Islamique.

Je reste dubitatif sur le sens de l'intégration de certaines communautés. Les Turcs de l'Ouest lausannois, par exemple, présentent le fait de se retrouver entre Turcs, de prier entre Turcs, de donner au sein de la mosquée turque une éducation religieuse spécifique aux enfants turcs, d'amener ces derniers faire du sport dans un club de foot turc, bref, de se retrouver uniquement et exclusivement entre Turcs du matin au soir, comme l'objectif le plus souhaitable. Ils jouent fièrement la carte du communautarisme le plus assumé et s'en félicitent. Mais ce faisant, ne laissent-ils pas quelque chose au bord du chemin? L'absence de troubles suffit-elle à proclamer le succès? Ne sommes-nous pas plutôt en train de laisser se créer de véritables enclaves sur notre sol?

Assumant mes opinions, j'explique comment je vois les choses: "je pense que beaucoup de Suisses en ont marre des revendications continuelles de certains musulmans, le refus de serrer la main à sa maîtresse d'école, le refus de la mixité, les horaires séparés pour les cours de piscine, les congés spéciaux, les interdits alimentaires imposé à tous à la cantine, le voile à l'école, les aménagements pour le ramadan, le prosélytisme sur la voie publique, les pauses pour la prière, les exigences à l'hôpital... Et toutes les attaques contre les autres religions comme la tradition catholique, les fêtes de Noël, menées cette fois-ci au nom de la laïcité." Pascal Gemperli ironise sur la brièveté de mon énumération et joue encore une fois la carte des "cas isolés". Tout va bien donc. Je ne m'attends de toute façon pas à convaincre mon interlocuteur de quoi que ce soit. Encouragée par mon audace, une brave dame tente bien de parler de son expérience dans une cantine scolaire, dire que ce n'est pas normal que la minorité impose son mode de vie halal et sans porc à la majorité, elle ne parvient pas à exprimer le fond de sa pensée et me lance un regard attristé, penaud.

De cette soirée, il me restera le souvenir vivace de l'implication enthousiaste des participants (parmi lesquels autorités locales et cantonales, délégués religieux d'autres confessions, notables) en faveur d'une reconnaissance de l'islam comme religion d'utilité publique dans le canton de Vaud. Les élites poussent clairement en ce sens. Je comprends dès lors que la commission chargée pendant cinq ans de surveiller la conformité de la pratique de l'islam vis-à-vis du droit suisse sera un exercice de pure forme. Elle ne soulèvera probablement pas la moindre critique - quant à préconiser un rejet, n'en parlons même pas. À l'aune des responsables politiques rencontrés, le travail se fera en toute complaisance. La conclusion du rapport est peut-être déjà écrite.

Rentrant chez moi, je me félicite que finalement la décision soit collective, grâce à la démocratie helvétique. Il reviendra au peuple de trancher. Les Vaudois, ces Vaudois qui ont si fièrement exprimé leur amour des minarets, voudront-ils faire de l'islam une religion officielle du Canton? S'ils suivent les vents médiatico-politiques dominants, aucun doute effectivement. Mais dans le secret de l'isoloir, une surprise est toujours possible. Au train où vont les choses, beaucoup d'eau coulera sous les ponts durant ces cinq ans.

En fin de compte, tout ceci se ramène à une interrogation très simple. Compte tenu des revendications musulmanes actuelles, une reconnaissance de l'islam comme religion officielle ira-t-elle dans le sens d'un apaisement de ces demandes, ou à leur brutale augmentation? Cette question suffit pour deviner ce qui attend notre bien joli canton.

18 août 2017

Uber et l'argent d'Uber

Pour votre serviteur, la rentrée politique eut lieu hier soir à Lausanne avec les "Assises des Taxis" dans la salle du Conseil Communal de la ville, réservée pour l'occasion.

hotel_de_ville_Lausanne.jpgCette réunion, relayée auprès de la Commission Intercommunale du Service des Taxis à l'initiative du socialiste Benoît Gaillard, visait à rassembler dans un même lieu différents acteurs cantonaux de la mobilité et à entendre leurs commentaires et point de vue sur l'avant-projet de loi cantonale sur le sujet.

Les taxis de la région lausannoise sont en effervescence depuis plusieurs années ; la faute à l'arrivée d'Uber évidemment, qui bouleverse les codes, les usages et les prorogatives d'une profession autrefois protégée par des barrières à l'entrée. L'économie de pénurie volontaire d'autrefois est balayée par l'émergence de l'économie de partage et de la flexibilité des chauffeurs improvisés ; elle laisse sur le carreau tous les chauffeurs de taxis professionnels, qui patientaient souvent des années avant d'obtenir leur plaque officielle et se soumettaient à toutes les réglementations picrocholines et quasiment vexatoires liées au transport professionnel de personnes.

Un an après la mise en place de mesures controversées à Genève, le succès continu d'Uber montre que le changement est clairement au bénéfice du consommateur. La plateforme permet de mettre en rapport des chauffeurs occasionnels ou professionnels et fait respecter la qualité du service à travers un système de notation ; il est aussi possible de connaître le prix de la course avant de commander le véhicule. Mais tout n'est pas rose non plus car la maraude augmente la circulation générale et la pression sur les places de parc publiques - un intervenant mentionna le chiffre estimatif de 500 véhicules dans la région lausannoise. Les taxes liées à l'activité économique (comme les cotisations AVS) sont laissées à la responsabilité des chauffeurs ; des contrôles effectués dans la région lausannoise rapportèrent qu'un certain nombre d'entre eux étaient par ailleurs inscrits à l'aide sociale, cumulant l'assistance publique avec des revenus au noir.

Les taxis ne sont pas complètement désarmés, même s'ils oublient souvent de rappeler leurs propres avantages. Ils bénéficient d'une solide assise historique, de zones de stationnement réservées dans les meilleurs emplacements, voire de la possibilité d'emprunter certains couloirs de bus, ce qui vaut de l'or aux heures de pointe ; et enfin, ils ont la fameuse plaque de taxi permettant à n'importe quel passant de les héler en pleine rue s'ils sont disponibles - encore plus rapide qu'Uber!

Les Assises des Taxis furent donc l'occasion de rassembler tout ce petit monde et d'entendre le point de vue de chacun sur la loi à venir. Parmi eux:

  • Un représentant des Taxis indépendants se plaignant du flou (et donc de l'incertitude légale) quant au devenir des classifications A, B et C actuelles et futures, et regrettant la survivance annoncée du numerus clausus, violant d'après lui la neutralité de l'accès à la libre concurrence défini par l'article 94 de la Constitution helvétique. Il releva également que la restriction de la loi à des gens faisant commerce du transport de passager n'est pas correcte car de nouveaux modèles émergent sans cesse, qui ne sont pas forcément liés à des objectifs économiques (il ne cita pas d'exemple mais chacun pensera par exemple à Nez Rouge).

  •  Un représentant d'une SARL de Taxis, définissant ceux-ci comme un réel service public et demandant donc qu'ils soient protégés comme tel, et que chaque commune puisse décider si elle le souhaite de créer une société de taxi de service public.

  • La Fédération Romande des Consommateurs, expliquant que l'ouverture du marché profitait en premier lieu au consommateur et se félicitant de la clarification des responsabilités dans la nouvelle loi.

  • Un intervenant relevant l'absurdité d'une loi encadrant de façon stricte le transport de passagers alors que d'autres activités rigoureusement équivalentes, comme le covoiturage, ne s'accompagnent d'aucune de ces contraintes - et notant donc que la nouvelle loi se fait aux dépens de la simplicité.

  • Les Transports Publics Lausannois, assumant le pont entre les taxis comme service commercial et la mission de service public au travers de leur offre Taxibus, et de futurs projets de transport multimode au sein de l'agglomération.

  • Le président de la section locale de GastroSuisse (association faîtière de l'industrie hôtelière et gastronomique), qui, parlant au nom des 23 clubs et boîtes de nuit de Lausanne, plaida en faveur du pouvoir d'achat des étudiants qui sont des gros consommateurs d'Uber pour rentrer chez eux après une soirée. Il nota également que la flexibilité d'Uber permettait d'éviter les attroupements en ville alors que les gens - parfois éméchés - attendent longuement un taxi ou les premiers bus de la journée du lendemain

taxi_anonyme.jpgMais évidemment le point d'orgue de la soirée fut dans la venue au micro du responsable régional d'Uber, qui se félicita du projet de loi, uniformisant la pratique et la mettant en conformité avec les textes fédéraux. Disposant d'un bureau à Crissier, il estima que Uber respectait en l'espèce totalement l'obligation de la nouvelle loi de disposer de locaux sur place.

La soirée fut donc l'occasion d'une situation étrange et surréaliste où chaque acteur semblait plutôt satisfait de la nouvelle loi sur l’exercice des activités économiques (LEAE). Le seul reproche récurrent vint de la lenteur de la mise en œuvre, qui prendra probablement plusieurs années. L'animosité contre Uber semble retombée - moins parce que son modèle économique est accepté que parce que les gens sentent bien que pareil service est désormais inéluctable, sous une forme ou une autre.

Ai-je eu le privilège d'assister à un véritable miracle vaudois, voyant autant d'acteurs aux objectifs antagonistes se mettant d'accord sur un texte de compromis? Ou est-ce que chacun espère que les définitions floues contenues dans le texte - le "diffuseur de courses" par exemple - correspondront à une interprétation allant dans son sens? J'ai ma petite idée, et les grandes manœuvres commenceront lors des débats au Grand Conseil.

Le risque d'un texte de loi flou est qu'il soit interprété a posteriori par les juges, au cours de procès qui repousseront d'autant la stabilité législative que tous attendent. "Le diable est dans les détails", entendis-je à plusieurs reprises autour de moi. Beaucoup de diables semblent pour l'instant cachés dans le projet de loi vaudois.

Mise à jour (18 août): certains propos mal attribués à leur auteur ont été corrigés.

14 juin 2017

Sans regret, M. Burkhalter.

Aujourd'hui à 18h00 Didier Burkhalter a donc annoncé sa démission du Conseil Fédéral. Les rédactions travaillent d'arrache-pied à établir les dithyrambes du Grand Homme que la Suisse vient de perdre, et dont le portrait ornera la première page de toute la presse de demain. Pour d'autres dont je suis, ce départ est plutôt un soulagement.

Selon M. Burkhalter, "Ce n'est pas la question européenne ou la position du Conseil fédéral sur ce dossier qui m'a fait faire ce pas de côté" explique-t-il. Ce n'est évidemment pas vrai, mais en fin diplomate, M. Burkhalter a pris l'habitude de travestir la vérité au point de la rendre indiscernable du mensonge.

Burkhalter.jpgDidier Burkhalter commence sa carrière politique à Neuchâtel. Député au Grand Conseil neuchâtelois dès 1990, il réussit dans la foulée à se faire élire à l'exécutif de la ville du même nom. Il y restera quatorze ans. Mais l'homme a autant d'ambition que de patience. Élu Conseiller national en 2003, il parvient à passer au Conseil des États lors de la législature suivante. Il ne terminera pas son mandat, appelé à succéder à Pascal Couchepin en 2009.

Tirant depuis vingt-sept ans ses revenus de ses activités d'élu, M. Burkhalter est membre de plein droit de ce qui ressemble le plus à une classe politique professionnelle en Suisse. Pendant ses années de préparation à Neuchâtel, la gauche locale a le loisir d'examiner en détail le comportement politique de cet individu volontiers cassant et souvent irritable. Les camarades testent sa compatibilité avec les valeurs du progressisme qu'ils incarnent, vérifient ses orientations pro-européennes, valident son aspiration à dépasser les bornes de la petite Helvétie, concèdent son mépris souverain de l'UDC et de tout ce qu'elle représente.

M. Burkhalter est bon pour le service.

C'est donc après une longue sélection en coulisses que le natif d'Auvernier est préféré à Christian Lüscher, jugé moins malléable, dans un duel au sommet monté de toute pièce. Après avoir affiché des hésitations de bon aloi, Didier Burkhalter est intronisé héritier naturel du siège de M. Couchepin au Conseil Fédéral. Mais pour lui, ce n'est qu'un début. L'élection l'oblige à se contenter du Département fédéral de l'Intérieur ; ce n'est pas son premier choix. Son domaine de prédilection, c'est la diplomatie, les affaires étrangères, tout ce qui peut lui faire dépasser les frontières de ce pays trop modeste pour lui. Hormis sa décision (annulée depuis) de ne plus rembourser les lunettes pour enfants ou la réduction des forfaits pour chiens d'aveugle (de 190 à 110 francs par mois), son passage au DFI ne marque guère les esprits.

L'opportunité de reprendre enfin les rênes du Département fédéral des affaires étrangères arrive en 2011 avec le retrait de Micheline Calmy-Rey. Certains pensent peut-être que le passage du DFAE de la gauche à la droite changera quelque chose ; ils n'ont rien compris au film. Le radical succède à la socialiste mais aucun changement de cap n'est à attendre, bien au contraire. Avec Didier aux commandes, c'est double dose.

Épris d'une véritable boulimie de voyages, le Conseiller Fédéral se fait une joie de présenter sa femme à tous les grands de ce monde. On claque la bise à l'impératrice du Japon, on serre des mains, on est sur tous les dossiers -  Iran, Ukraine, Union Européenne. En coulisses, on murmure que Didier se verrait bien encore plus haut, à l'ONU peut-être. N'est-il pas un pro-immigrationniste convaincu?

Malheureusement, 2014 marque aussi le temps des désillusions. M. Burkhalter n'était pas encore en charge des explications de texte lors du vote du peuple suisse contre les minarets en 2009, pas plus qu'en 2010 au moment de l'approbation du Renvoi des Criminels étrangers, mais sa chance tourne. Il subit de plein fouet le vote de février 2014 contre l'immigration de masse. Pour le pro-européen enthousiaste, c'est la douche froide: aller ployer le genou à Bruxelles pour expliquer à ses amis de cœur que ces imbéciles de Suisses, à la maison, ont voté n'importe comment...

Tout n'est pas perdu cependant. Il reste l'accord institutionnel - un traité qui permettra une bonne fois pour toute de museler la démocratie directe sur tous les sujets concernant les relations entre la Suisse et l'Union Européenne. Mieux encore, la Suisse reprendra automatiquement le droit européen. Didier s'engage.

À Berne, les choses se présentent plus mal. L'UDC rugit contre un "accord colonial", contre le retour des "juges étrangers". Les explications du Conseiller fédéral tentant de présenter un traité équilibré n'abusent personne. Même les compères libéraux-radicaux tempèrent leur soutien: ils sentent bien que le temps n'est plus à une nouvelle poussée de la Suisse en direction de l'Union Européenne. Cet accord institutionnel n'aurait aucune chance en votation.

Isolé même de son parti, coupé du peuple, en délicatesse avec Bruxelles, le Neuchâtelois se retrouve bien seul. Élu Suisse de l'année en 2014, son étoile pâlit. Et les choses empirent.

L'accord-cadre avec l'UE ne parvient pas à se concrétiser et les délais échoient pour la traduction en loi de l'initiative contre l'immigration de masse. Le Conseil Fédéral a beau édulcorer l'article constitutionnel afin qu'il n'en reste rien, c'est encore trop pour Bruxelles, décidément très irritable depuis le Brexit. Aux Nations Unies, António Guterres est élu Secrétaire Général, repoussant une éventuelle candidature à 2022 voire 2027. Mais il n'y a plus guère d'espoir de ce côté-là non plus: les élections présidentielles américaines amènent Trump au pouvoir et balayent d'un coup la longue stratégie de rapprochement que M. Burkhalter avait personnellement mené avec la gauche démocrate américaine, notamment son "grand ami" John Kerry.

burkhalter_kerry.jpgLe moment le plus fort de la carrière de Didier Burkhalter: un massage impromptu
donné par John Kerry dans les couloirs du Forum économique mondial (WEF).

Didier Burkhalter n'a plus les moyens de ses rêves. La Suisse lui a coupé les ailes. Prisonnier de ce petit pays provincial, limité à quelques "bons offices" pour lesquels il n'obtiendra en guise de retour d'ascenseur que des remerciements polis, il comprend qu'il n'a plus rien à attendre de sa présence au Conseil Fédéral. Autant donc tirer sa révérence en appréciant une dernière fois les feux de la rampe.

À 57 ans et au bénéfice d'une confortable rente d'ancien Conseiller Fédéral, Didier Burkhalter a tout le temps et le carnet d'adresses pour s'essayer à de nouveaux défis.