18 octobre 2017

Le peuple, cet éternel naïf

Un an après la mise en œuvre de la loi d'application sur le Renvoi des Criminels étrangers, les premières statistiques sont sous toit. Elles confirment qu'absolument aucun serrage de vis n'a lieu vis-à-vis des criminels étrangers, et n'aura jamais lieu.

La thématique du Renvoi des Criminels étrangers est un combat important du peuple suisse pour préserver sa sécurité. Elle a été abondamment abordée dans ce blog. On pourrait ouvrir les feux avec la première initiative sur le sujet en 2010 et les éteindre avec la conclusion du refus par le peuple de la deuxième initiative, dite "de mise en œuvre", en février 2016. Aujourd'hui, nous en voyons l'épilogue.

udc-pour-plus-de-secu.jpgDe nombreuses pages ont été écrites sur le sujet. Dès le début de ce long processus législatif, les élites du pays firent feu de tout bois pour enterrer ce thème par tous les moyens. Au-delà du réflexe basique cherchant à empêcher une victoire dans les urnes d'un texte porté par l'UDC, le renvoi des criminels étrangers cristallisa sur lui pratiquement tous ce que la classe dirigeante abhorrait.

Le renvoi des criminels étrangers impliquait une justice forte et suivie d'effets, et contrevenait donc à la doctrine de bienveillance mâtinée de rousseauisme et de permissivité post-soixante-huitarde de la justice actuelle. Il impliquait une automaticité du renvoi, et empiétait donc sur le rôle jupitérien tant apprécié des magistrats. Il impliquait des procédures de reconduction à la frontière, donc des frontières et des renvois. Il impliquait une politique souveraine, donc faisait un pied-de-nez à Bruxelles et son bras armé judiciaire de la CEDH. Il impliquait une période d'interdiction du territoire, donc un corps de police capable d'appliquer cette interdiction, et les centres de détention afférents.

Par quelque bout qu'on le prenne, le Renvoi des Criminels étrangers sapait les fondations même de la Suisse diluée dans l'UE que les élites bâtissaient sans relâche depuis 1992. Il était une sorte d'antimatière législative. Il fallait qu'il échoue, et il échouerait.

Aujourd'hui, il a échoué. Les chiffres le confirment.

Depuis le 1er octobre 2016, environ 450 décisions de renvoi ont été prononcées dans le cadre de la loi, aboutissant à environ 400 expulsions effectives. Étendu aux cantons manquants, le journal estime ce chiffre entre 500 et 800 pour toute la Suisse, comparable donc aux années précédentes.


Bien entendu, les journalistes cherchent des "explications". On nous parle d'une diminution des cambriolages par exemple - comme si quelques pourcents de différence allaient changer quelque chose dans des chiffres qui pêchent par un facteur de 5. On admet à demi-mot que les exceptions sont plus ou moins la norme, pour des raisons de proportionnalité - un terme que les futures victimes de récidivistes auront pleinement le loisir d'apprécier. Mais surtout même des journalistes de la Sonntags Zeitung l'admettent, "le chiffre de 4'000 [renvois annuels] émis par l’Office fédéral de la statistique pendant la campagne était largement exagéré."

24Heures explique quant à lui que "la forte hausse des renvois" n'a pas eu lieu. Bref, chacun feint l'étonnement avec un art consommé de l'hypocrisie, alors que cette dilution totale de l'initiative était l'objectif de départ.

Rappelons-nous: à l'initiative du renvoi des criminels étrangers succéda un "groupe de travail" élaboré par Simonetta Sommaruga, et noyauté par des adversaires de l'initiative - groupe de travail qui n'accoucha de rien d'autre qu'une variante du contre-projet refusé par le peuple en 2010. À la suite de quoi l'UDC se retrouva contrainte de repartir devant le peuple avec une nouvelle initiative, mal ficelée (le texte n'ayant pas été écrit pour être déposé comme tel) et contre laquelle l'ensemble de la classe politique, les médias et de pseudos-mouvements de la société civile montés de toute pièce se mobilisèrent. Les perdants de 2010 avaient l'occasion de rejouer le match. Ils tenaient leur revanche, et gagnèrent. Mais leur victoire est aussi la défaite de la sécurité.

Le projet de loi du "groupe de travail" - l'opposition parlementaire à l'UDC, sous l'égide bienveillante de Mme Sommaruga - constitue donc l'application de fait de l'initiative pour le Renvoi des Criminels étrangers. Cette loi n'a, à dessein, aucun effet. Il faut être fou, hypocrite ou d'une naïveté sans limite pour s'en étonner.

Rappelons-nous de la campagne de 2016: l'UDC clamait que seule l'initiative de mise en œuvre - impliquant une liste de délits clairement définis et l'automaticité du renvoi - pourrait juguler la masse de criminalité envahissant le pays depuis la libre-circulation. À cette interprétation s'opposait celle de l'establishment affirmant que le contre-projet-bis du Parlement entraînerait 4'000 renvois par an, ce qui serait bien suffisant. Lors de cette campagne, Jean-Luc Addor, conseiller national UDC, eut ces paroles prophétiques:

En été 2015, le Parlement fédéral a voté une loi qui réintroduit en substance une clause de soi-disant « rigueur » (en réalité, une clause de protection des étrangers criminels) qui, à côté d’autres éléments, au lieu de permettre l’expulsion d’un peu plus de 10’000 étrangers condamnés par les tribunaux suisses (comme le demande l’UDC), réduira ce nombre à moins de 4'000 ; et encore, ce dernier chiffre pourrait être encore plus bas si, comme on a tout lieu de le craindre, les tribunaux transforment ce qu’on présente au bon peuple comme un régime d’exception en règle protégeant les criminels au détriment des victimes et de la sécurité publique.


Et c'est exactement ce qui s'est passé. Sauf qu'au lieu de 4'000, il n'y a en fait rien de discernable.

Mais, s'il était possible de sentir le moindre frémissement dans la gestion des renvois, l'étincelle de chaleur serait encore rapidement étouffée par un nouvel extincteur. Citant 24Heures:

[Il semblerait que] les juges usent volontiers de la clause d’exception: celle-ci consiste à suspendre une expulsion automatique si le délit est jugé trop mineur pour une telle sentence, ou en fonction de la situation du condamné – par exemple s’il est né en Suisse. (...) La Cour suprême de Zurich a quant à elle décidé la semaine passée de ne pas expulser un Allemand coupable d’un passage à tabac pour un autre motif, plus surprenant: les juges ont estimé que son expulsion contreviendrait à l’accord sur la libre circulation des personnes.

 
La libre-circulation des criminels. Nous y sommes. Officiellement.

Il paraît qu'à une époque la Suisse était un pays libre et indépendant ; il semble qu'aujourd'hui, il ne le soit plus que dans les bornes que les dirigeants accordent à un peuple trop crédule pour se réveiller. Alors, chacun se calfeutre chez lui le soir, les femmes hésitent à se promener en ville la nuit et les affaires des sociétés de surveillance sont florissantes.

Les Suisses adaptent leur mode de vie, mais, politiquement, n'apprennent pas de leurs erreurs.

01 octobre 2017

La broyeuse de l'assurance-maladie

Avec l'automne survient, en Suisse, un autre phénomène annuel: la hausse des primes d'assurance maladie obligatoire. Comme le mauvais temps, l'intensité de l'épreuve varie avec les années - en particulier les années électorales.

Il n'y a pas grand-chose de particulier cette fois-ci. Certains cantons sont plus marqués que d'autres, comme le canton de Vaud, mais dans l'ensemble tout le monde est perdant, comme d'habitude.

hausses_lamal_1996_2016.jpg

Comme on le voit au vu de ce graphique, 2017-2018 est une année "comme les autres", avec 4% d'augmentation. Mais cette présentation des données est mensongère au possible, puisqu'elle indique les hausses de chaque année, comme si les "petites hausses" compensaient les "grandes hausses" alors qu'il s'agit toujours de hausses, quelles qu'elles soient. Lissons d'ailleurs l'évolution à un optimiste 3% annuel, pour faire bonne mesure. Qui parmi nous a jamais eu un salaire avec une progression identique? Personne - et si pareils veinards existent, ils sont l'exception et non la règle.

Nous pouvons le prouver à l'aide d'une autre courbe, montrant celle-ci l'évolution des primes d'assurance rapportées cette fois-ci au PIB, qui est une bonne approximation des salaires agrégés dans tout le pays.

santé

Partant d'une base 100 en 1996 et la victoire socialiste visant à l'établissement de la Loi sur l'Assurance Maladie obligatoire, la LAMal, l'assurance est passée à plus de 240 pendant que le PIB passait péniblement de 100 à 160. Du délire.

En réalité, et malgré l'habileté du système visant à présenter les choses avec le plus grand fatalisme, les primes d'assurance-maladie obligatoire atteignent désormais des sommets et ruinent, purement et simplement, la classe moyenne.

Douleur

Du fond de sa casserole, le proverbial homard sent très nettement que l'eau est en train de se mettre à bouillir.

Fait nouveau en 2017, quelques voix dissonantes se font entendre. La nouveauté n'est pas dans le fait que des gens se plaignent, mais que ces plaintes parviennent jusque dans les pages de journaux. 24Heures se fait ainsi l'écho de plusieurs familles dont la vie est désormais broyée par le coût des primes d'assurance-maladie. Joëlle, Isabelle, Nancy, Rahime, tous ces prénoms d'emprunt font référence à autant de familles jetées dans la précarité à cause de l'assurance-maladie obligatoire - obligées de se serrer la ceinture jusqu'à ce que leur vie ne soit plus qu'un esclavage légal au nom de cette taxe, ou renonçant carrément à la payer pour obtenir un ballon d'oxygène financier. Le fait que certaines de ces personnes soient en contact avec les médias (pigiste dans un quotidien par exemple) contribue probablement à la remontée de l'information.

Le jeu est dangereux: ne plus payer ses primes, c'est s'exposer à des poursuites, l'infamant casier judiciaire financier helvétique, qui viendra ternir les chances de succès de l'individu dans certaines recherches d'emploi ou celles d'un nouveau logement.

Bien entendu, comme une petite musique de fond, l'article livre aussi ses suggestions, par petites touches çà et là.

  • "Le système de santé est bon mais trop cher. Et il n’est pas solidaire. C’est choquant qu’un cadre gagnant bien sa vie et sans charge de famille paie la même prime adulte qu’une jeune maman sans emploi." Compris, salauds de riches?
  • "On a un système de santé de riches, qui coûte trop cher, qui n’est pas si efficient que ça, et qui n’est pas solidaire dans son financement." Alors même que nous en sommes ici précisément parce que le système est solidaire dans son financement, comme l'a voulu la bonne Mme Dreyfuss en 1996.

D'autres sont plus lucides, comme Esther, 47 ans, une femme dont la famille vit dans la campagne vaudoise, avec un salaire net cumulé de 9'000 francs. "On est dans la catégorie des ménages qui paient toujours plein pot, toujours davantage. On n’a pas la chance de recevoir un subside LAMal, l’accès à une bourse pour nos enfants est barré. En même temps, on est loin d’avoir une vie aisée et notre pouvoir d’achat diminue chaque année depuis dix ans. Il faut gratter pour tout! Je me fais beaucoup de soucis pour l’avenir." dit-elle.

On peut s'en faire en effet, sachant que l'année prochaine ce sera pire, et que cela continuera jusqu'à ce que tous les dominos tombent, les uns après les autres.

Les filets craquent

L'idée de la solidarité est au cœur de la LAMal. C'est au nom de celle-ci que les Suisses, suivant leurs édiles, décidèrent d'approuver un système byzantin d'assurance obligatoire obligeant l'ensemble de la population à contribuer à un pot commun de santé dans la droite ligne des régimes socialistes. Le système fut habilement aménagé pour que quelques sociétés de droit privé se chargent de la collecte, donnant l'illusion d'une concurrence et donc de ce vilain capitalisme responsable de tout.

Depuis, une nouvelle solidarité se substitue à l'ancienne: des foyers toujours plus nombreux renoncent à payer leurs primes. Parce qu'ils n'en peuvent plus. "C’était arrêter de payer pour nos primes ou ne plus manger. Le choix n’a pas été si difficile à faire", explique un témoin. Et de poursuivre sur ce qui se passe ensuite:

"Je n’ai pas eu peur qu’on perde l’accès aux soins. Je me suis renseignée. L’assureur, il a compris qu’on n’était plus solvable ; j'ai senti (sic) que ça lui était égal. Il transmet les factures impayées au Canton, qui en règle 85%. C’est la loi!"


Voilà. Le Canton supplée aux assurés insolvables, à hauteur de 85% - qu'advient-il des 15% manquants, mystère. Mais le Canton, ce n'est rien d'autre que d'autres contribuables. Sans même avoir validé la moindre initiative socialiste, la prime d'assurance des uns se transforme directement en impôt pour les autres. Magique!

Évidemment, cela ne peut pas marcher éternellement. Aujourd'hui 40% des assurés estiment déjà les coûts insupportables. Si on suit cette trajectoire de proche en proche, de moins en moins de gens paieront leur prime d'assurance-maladie, déportant la charge sur les impôts, qui augmenteront jusqu'à ce que les contribuables rendent gorge ou, plus probablement, mettent les voiles avant que leur dernier centime ne soit englouti par la voracité de l'État.

Le dernier contribuable du canton assumera-t-il à lui seul le coût de fonctionnement du CHUV ?

Réformes et non-réformes

Beaucoup d'initiatives sont passées sur le thème de l'assurance-maladie, lancées tant par la gauche que par la droite. Les premières mettent l'accent sur la fiscalité, visant à augmenter massivement les primes d'une minorité (sans doute ontologiquement coupable d'être mieux lotie que la moyenne) au bénéfice d'un prétendu plus grand nombre. Les secondes mettent l'accent sur le contrôle des coûts ou la liberté de participer au système, alors qu'aujourd'hui l'assurance-maladie est obligatoire.

Le véritable problème de la LAMal est lié aux coûts de la santé, l'éléphant au milieu de la pièce que tout le monde s'évertue à ignorer. En effet, avec le mécanisme actuel, le financement du système de santé est garanti ; il l'est même si bien que tout contrôle des coûts, toute propension à l'efficacité est quelque chose de totalement secondaire. Il y a bien quelques tentatives, mais tant que le mot "concurrence" restera tabou (par exemple entre le choix de se faire prendre en charge en Suisse ou à l'étranger) il n'y aura pas beaucoup de progrès à attendre de ce côté-là.

Comme pour d'autres systèmes fonctionnant à l'échelle de la société, comme les mécanismes de retraite, il n'y a pas cinquante solutions possibles - et plus la réforme tardera, plus elle sera douloureuse. En l'état, la LAMal me semble encore plus délabrée que l'AVS ; au rythme de progression des primes, je ne donne pas dix ans au système actuel. Nous aurons vraisemblablement le choix entre trois pistes:

1. La piste fiscale, ou encore la non-réforme ou la continuité. Tout fonctionnera comme aujourd'hui avec plus de coûts, plus de restrictions, des contraintes contre les malades, etc. Votre rendez-vous avec un spécialiste devra être contresigné par un fonctionnaire de l'administration - et ce, alors que selon les statistiques de l’OCDE, les Suisses consulteraient deux fois moins souvent un médecin que les malades des pays voisins. Des listes d'attente se créeront, puis s'allongeront. Divers bricolages fiscaux tenteront plus ou moins ouvertement de ponctionner les fortunes des uns pour financer les dépenses de santé des autres, y compris de Youssef le demandeur d'asile arrivé avant-hier, le tout au nom de la sacro-sainte solidarité. Et les coûts de la santé continueront à gonfler, gonfler jusqu'à la crise et l'effondrement du système.

2. La fuite des assurés. Réalisant qu'une famille de quatre paye déjà plus de 35'000 francs par an avec les modèles les plus avantageux (qui impliquent par ailleurs que les premiers milliers de francs annuels sont à leur charge) les Suisses pourraient comprendre qu'ils sont les dindons de la farce et voter pour abandonner la LAMal - par exemple, simplement en décidant que la participation n'est plus obligatoire. Les assurés quitteraient en masse le système, entraînant son autodestruction. Les Suisses paieraient simplement les soins de leur poche, ponctuellement, sachant que l'économie réalisée sur les primes leur permettraient de mettre énormément d'argent de côté pour assurer leurs prestations médicales pendant leurs vieux jours - en Suisse ou ailleurs. Évidemment, le système de santé suisse devrait profondément se remettre en question, tant au niveau des prestations que des tarifs.

3. La libération du système. Pourquoi une obligation de s'assurer? Pourquoi des franchises à 2'500 francs et pas à 5'000 ou différenciée selon certaines maladies, les accidents et les comportements à risques? Pourquoi des assureurs helvétiques uniquement? Pourquoi ne pas se faire soigner à l'étranger? Pourquoi ne pas pouvoir mettre de côté une épargne de capital-santé en prévision des années de disette? L'idée de cette piste - la moins probable à l'heure actuelle - serait de remettre de la liberté dans le mécanisme de la santé, permettant l'émergence de modèles nouveaux, porteurs de contraintes librement choisies par chaque assuré. Là encore, le système de santé suisse n'échappera pas à une réforme.

Si on résume toutes les options possibles, il n'y a finalement que deux possibilités: soit le système de santé se remet en question, profondément et sincèrement, pour s'attaquer réellement à la question des coûts, soit le système court à sa perte à plus ou moins brève échéance. Ce point, central, est bien plus important que l'éventuelle surconsommation de médicaments, les abus des assurés, les vilaines caisses-maladie, les marges des laboratoires pharmaceutiques et que sais-je encore.

Le paradoxe du système de santé actuel est que sa dérive est essentiellement le fait d'énormes mastodontes, souvent étatiques - les hôpitaux universitaires par exemple - totalement laissés de côté dans le débat pour des raisons politiques. Mais quel que soit le chemin que prendra le système de santé à la suite des prochains votes populaires, ils n'échapperont pas éternellement à l'examen critique de leur prodigieux coût de fonctionnement.

La survie de la classe moyenne est à ce prix.

17:22 Publié dans Politique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : santé |  Facebook

24 septembre 2017

Alain Berset ne passera pas à la postérité.

Décidément, l'Histoire se montre revêche face aux Grands Hommes qui pensent mériter leur nom dans les livres. Après Didier Burkhalter, poussé à bout par l'étiolement de ses perspectives de carrière internationales, c'est au tour d'Alain Berset de se faire étriller, sur la réforme des retraites cette fois-ci, et par le peuple s'il vous plaît.

Les résultats de la votation du week-end sont donc sous toit et la conclusion est tombée très vite: l'historique réforme des retraites sera pour une autre fois. Conseil: pour commencer, il faudrait qu'elle n'en ait plus que le nom...

Prévoyance 2020: j'avais déjà dit tout le mal que j'en pensais ici. Heureusement, quelques millions de Suisses ont fait un raisonnement similaire: la réforme apportait des changements cosmétiques sans résoudre aucun des problèmes de fond. L'alliance de centre-gauche menant le projet échoua face à une alliance PLR-UDC, accompagnés pour l'occasion de quelques mouvements d'extrême gauche, abondamment interviewés par les médias, vent debout contre la hausse de l'âge de la retraite des femmes.

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La Suisse alémanique a été le principal artisan de la défaite de Retraites 2020 ; la Suisse latine a largement contribué au score du Oui, Vaud et Genève étant les seules exceptions. Difficile d'expliquer l'attrait de la réforme ici-bas ; je crains d'y déceler une forme d'acceptation par défaut de tout ce qui vient du gouvernement.

Plus intéressant encore, Retraites 2020 s'accompagnait d'une hausse de la TVA pour financer - temporairement, s'entend - les jolies promesses bâties sur le sable des pyramides des âges. Et le projet n'est cette fois-ci repoussé que d'un cheveu, 50,1% contre 49,9% !

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Pour des raisons techniques, la réforme des retraites et son financement étaient séparés en deux scrutins distincts, mais si j'imaginais sans peine plus de gens repoussant la hausse de la TVA plutôt que la réforme des retraites (favorisant ainsi la main douce contre la main rude) c'est l'inverse qui se produit. Apparemment les Suisses sont bien plus enclins à accepter encore une hausse de la TVA qu'à retoucher l'AVS. C'est évidemment un très mauvais signe envoyé à Berne, puisqu'on peut être certain dès lors que la hausse de la TVA sera ressortie du placard dès que l'occasion se présentera de devoir "financer" quelque chose.

Tant qu'on gagne on rejoue, n'est-ce pas, et le faible rejet de cette hausse d'impôt donnera certainement envie aux politiciens de retenter leur chance...

Sécurité alimentaire: texte insipide chargé de transformer en loi une initiative populaire de l'Union suisse des paysans (USP), retirée depuis, le nouvel article constitutionnel sur la sécurité alimentaire ressemblait à une espèce de fourre-tout sur lequel chacun pouvait projeter ses désirs - raisons pour laquelle certaines sections de l'UDC, comme Lucerne, décidèrent de le refuser, arguant qu'il est "inutile d'inscrire dans la Constitution des principes que les paysans respectent déjà."

Bien entendu, le texte soutenu par l'ensemble de l'échiquier politique national devait passer sans coup férir, et le succès fut au rendez-vous avec 78,7% d'approbation. Seuls 21,3% de la population aura donc exprimé son indépendance d'esprit face au monde politique - toujours trop peu.

 


 

Ce week-end aura aussi été l'occasion d'une foule de scrutins cantonaux. Pêle-mêle, Neuchâtel désavoue ses autorités sur un projet d'hôtel judiciaire ; les Genevois auront moins de signatures à récolter pour exercer la démocratie directe ; et à Zurich les réfugiés "provisoirement admis" (étant entendu qu'ils s'agit de faux réfugiés, que leur admission ne respecte pas les Accords de Dublin, et que leur admission provisoire sera vraisemblablement définitive) ne toucheront désormais "plus que l'aide d'urgence", soit tout de même plusieurs fois le salaire mensuel moyen de leur pays d'origine. Mais c'est un progrès, Zurich étant un des deux derniers cantons à verser ainsi dans le tonneau des Danaïdes.

À l'échelle communale, Nyon refuse d'accorder un terrain à l'EVAM pour la construction d'un bâtiment chargé d'accueillir 180 migrants. La ville, plutôt marquée à gauche, se trouve des ressources réactionnaires insoupçonnées dès lors que le confort du voisinage est en jeu. A croire que les Nyonnais ne croient plus, dans leur majorité, aux vertus du vivre-ensemble dont on les martèle. Mais comme le dit le syndic Daniel Rossellat, "il faudra trouver de nouvelles solutions pour l'accueil des migrants" - donc, on trouvera bien d'autres moyens, étant entendu que le renvoi des hordes d'immigrés clandestins est totalement exclu.

Il serait trop long de s'étendre sur tous les objets soumis au vote, mais dans l'ensemble, ce fut un bon dimanche de votations. Prochaine échéance le 26 novembre.

21 septembre 2017

Ignazio Cassis, un nouveau PLR au Conseil fédéral

Après un suspense en carton, Ignazio Cassis est devenu Conseiller fédéral ce mercredi, succédant à son collègue de parti Didier Burkhalter.

ignazio_cassis_15-087.jpgDans le théâtre d'ombres de la Berne fédérale, la pièce s'est jouée comme du papier à musique.

Lancé le premier dans la compétition pour accéder au Conseil fédéral, l'ancien médecin fit la course en tête, de bout en bout. Son seul acte controversé fut de renier en cours de campagne sa nationalité italienne, geste symbolique chargé de sens pour le futur co-dirigeant d'un pays. Si cela eut comme principal effet de mettre sous le feu des projecteurs une double-nationalité que beaucoup ignoraient, les médias se montrèrent très critiques face à sa décision, la percevant comme un acte de nationalisme rance offert en gage à la vilaine UDC, en ces temps d'immigration heureuse, de mondialisme forcené et d'allégeances politiques transfrontalières.

Parlant de ces dernières, Ignazio Cassis fut heureusement servi et quasiment sûr de l'emporter dès que le PLR fit mine de jouer la carte des ambitions internes pour dégotter deux autres poulains, histoire de donner l'illusion d'une compétition.

À gauche de M. Cassis, nous avions donc Pierre Maudet, politicien français égaré à Genève, le lieu idéal pour une incarnation du pléonasme du carriériste à l'appétit démesuré, mais aussi de nombreux oxymores comme le volontarisme creux, la communication sans message ou le pédalage sans mouvement. Au moment de l'élection, soudainement à court de formules choc, M. Maudet sembla marqué par son propre échec ; il est possible qu'il se soit auto-intoxiqué de propagande au point de croire qu'il l'emporterait. Cela arrive aux plus fins diplomates, et aux individus vulnérables à ceux qui flattent leur ambition.

À gauche de M. Maudet, donc à gauche de la gauche de M. Cassis, nous avions Isabelle Moret, brandissant le féminisme comme d'autres une massue, suffisamment liée à l'industrie de l'armement pour perdre son calme dès qu'on lui pose la question, et dont la principale qualité était une haine notable de l'UDC, dépassant les standards politiques habituels. Ce maigre CV s'avéra suffisant pour convaincre le groupe des Verts, qui n'en espéraient pas tant. Mais les Verts, même alliés à Jean-Pierre Grin qui ne rata pas l'occasion de se couvrir de ridicule - ou de faire preuve d'un recul cynique confinant au génie, chacun jugera en son âme et conscience - ne pouvaient viser mieux que le pétard mouillé.

Les greffiers réclamèrent que les votants inscrivent aussi les prénoms de ceux pour qui ils votaient, Maudet et Moret semblant trop proches aux yeux des Alémaniques - un détail qui éclaira une bonne fois pour toute les chances de succès des Romands. Le premier tour donna 109 voix pour Ignazio Cassis, contre 62 pour Pierre Maudet et 55 pour Isabelle Moret. Après cette première photo des forces en présences, seul le politicien du bout du lac avait la plus petite chance de damer le pion au Tessinois.

Le tour suivant fut aussi le dernier. 28 élus s'accrochèrent à une candidature Moret en perdition. 90 voix se portèrent sur le Genevois, soit bien trop peu pour menacer Ignazio Cassis, qui put pendant ce temps rassembler sur lui les suffrages des élus, nombreux à Berne, ne souhaitant à aucun prix ni Pierre Maudet ni Isabelle Moret au Conseil Fédéral. La majorité absolue fut donc facilement atteinte avec 125 voix, faisant de M. Cassis le 117e Conseiller fédéral du pays.

Peu à attendre

"Je me prépare au pire tout en espérant le meilleur", disait Benjamin Disraeli. Depuis bien avant son élection, les médias étalèrent l'origine tessinoise de M. Cassis comme la principale justification pour sa présence au Conseil Fédéral. Mais c'est un peu court. Si le Tessin manquait à ce point-là de représentants au parmi l'exécutif du pays, l'Assemblée Fédérale aurait parfaitement pu élire Norman Gobbi dès 2015, un politicien d'expérience, membre d'un exécutif cantonal, en le choisissant parmi les trois candidats alors proposés par l'UDC. Bizarrement, leur choix se porta plutôt sur Guy Parmelin. A croire que le Tessin n'avait pas encore assez attendu. Deux ans plus tard, c'était bon.

De fait, la majorité des élus des Chambres fédérales sait parfaitement ce qu'elle veut: un Tessinois peut-être, mais uniquement à condition qu'il soit dans la ligne de la trajectoire qu'ils ambitionnent pour le pays - un chemin qui passe encore et toujours par l'Union Européenne. Qu'on ne s'y trompe pas ; après la prestation de serment, la première déclaration de M. Cassis rappela ainsi l'importance de la voie bilatérale - voie dont l'UE annonça elle-même depuis des années qu'elle était abandonnée. Peut mieux faire.

Lorsque les représentants du nouveau Conseil fédéral iront ployer le genou à Bruxelles en ramassant une fin de non-recevoir, alors nous verrons de quel bois M. Cassis est fait. La réponse à cette question pourrait prendre des années.

"La droite espère, la gauche maugrée", tenta de résumer Le Temps dès le lendemain. La droite, espérer? Sans doute une extrapolation des propos de Mme Céline Amaudruz, qui invita le nouveau Conseiller fédéral à se rappeler avec quelles voix il obtint son siège. Mais la vérité est que si la droite authentique du pays espérait quelque chose, il y avait peu de chances qu'elle le trouve sur le ticket proposé par le PLR, où les libéraux classiques ont depuis longtemps été phagocytés par les radicaux. Quant à la gauche, elle maugrée d'insatisfaction chronique, ne pouvant obtenir un élu encore plus radicalement favorable à ses thèses parmi le panel proposé. M. Cassis a malheureusement exprimé un reste suranné de respect pour le vote populaire ; mais rassurons-nous, la majorité du Conseil fédéral et le devoir de collégialité auront tôt fait de ramener le médecin dans les clous sur ces aspects mineurs, comme d'autres avant lui.

Si Ignazio Cassis ne parvient pas à montrer très vite sa force de caractère et l'indépendance d'esprit que seul son vécu au Tessin peut apporter, les quelques espoirs qu'il pouvait susciter seront en vain, et il faudra boire le Cassis jusqu'à la lie.

14 septembre 2017

Irréformable AVS

Le 24 septembre, le peuple suisse se prononcera sur une énième réforme de l'AVS. Selon les arguments du Conseil Fédéral, "la réforme Prévoyance vieillesse 2020 vise à garantir les rentes et à adapter la prévoyance vieillesse aux évolutions de la société. Les économies qui seront réalisées et les recettes supplémentaires qui seront dégagées assureront l’équilibre financier de l’AVS jusqu’à la fin de la prochaine décennie."

L'humilité est de mise. Rien que de par son intitulé - Prévoyance 2020 - on comprend que cette réforme ne vise que le court terme.

prise de position,votation du 24 septembre 2017
Selon les adversaires du texte, tout le monde est perdant. (Cliquez pour agrandir)

Dans le détail, quels seront les principaux changements?

Une augmentation de 70 francs mensuels des nouvelles rentes. Répétons-le, cette augmentation ne concernera que les nouvelles rentes. Les milliers de retraités pauvres de Suisse qui pensent peut-être améliorer des fins de mois difficiles en approuvant la réforme vont au-devant d'une bien mauvaise surprise.

Un relèvement de l’âge de référence à 65 ans pour les femmes. Pour vous mesdames, un joli cadeau obtenu sur l'autel de l'égalité entre les sexes: le relèvement de l'âge de la retraite. Elle concernera toutes les femmes nées après le premier janvier 1957. Les féministes devraient se réjouir de la fin de cette ignoble disparité entre hommes et femmes.

Une hausse des cotisations. Le salaire net diminuera de 0,6% via la hausse des prélèvements. "Une hausse de 0,3%, partagée à parts égales entre salariés et employeurs", expliquent les saltimbanques médiatiques qui essayent encore de faire croire que les charges sont payées par quelqu'un d'autre que les salariés (évidemment, il n'en est rien).

Une baisse du taux de conversion. Le taux de rendement du capital épargné au 2e pilier passera de 6,8 à 6%, ce qui diminuera les revenus de tous les retraités (et bien au-delà des 70.- gracieusement accordés aux nouveaux rentiers). Intéressant de voir comment une réforme concernant soi-disant l'AVS permet en passant de donner un coup de hache au 2e pilier. Bien sûr, l'argument habituel est que le rendement du marché des capitaux est faible, et chacun devine bien avec quel empressement le Conseil Fédéral remontera le taux de rendement si la situation s'améliore...

Une augmentation progressive de la TVA. Après l’accroissement continu des taxes sur l'essence au nom de divers prétextes, c'est désormais au tour de la TVA d'être l'oreiller de paresse des politiciens lorsqu'il s'agit de trouver de l'argent frais.

Rappelons qu'en 2011 la TVA augmenta de 7,6% à 8% - avec l'assentiment du peuple suisse - pour une période "provisoire" de 11 ans destinée à assainir l'endettement de 13 milliards de l'assurance invalidité. On peut être sûr et certain qu'en 2022 la TVA ne baissera pas d'un iota ; les politiciens auront trouvé d'ici là mille autres raisons de la maintenir à ce niveau. Je peux même lancer les thèmes habituels qui garantissent d'avance le succès devant le peuple: la recherche, la santé ou les enfants. On bouclera l'argumentation en expliquant avec un cynisme achevé que les gens sont "habitués" à tel ou tel niveau de TVA, ou qu'on a encore de la marge avant d'atteindre les 20% et plus qui frappent la consommation dans la zone euro. Mais je brûle quelques étapes...

Réforme à petits bras

La seule qualité rédemptrice de cette votation est de permettre à tous les citoyens de faire le lien direct entre l'augmentation de la TVA et la prétendue "réforme" des retraites, puisque nous sommes simultanément appelés à approuver Prévoyance 2020 tout en acceptant une hausse de la TVA pour celle-ci. Rarement la main rude et la main douce de l'État auront été exposées de façon plus limpide.

Il n'est pas certain que la réforme soit refusée ; le public sent confusément qu'il faut bien faire quelque chose, même si on ne trouvera personne pour dire que Prévoyance 2020 va dans le bon sens. Mais l'ironie de l'histoire est que le vote du 24 septembre ne sert strictement à rien. Dans quelques années (et probablement plus tôt que plus tard) il faudra remettre l'ouvrage sur le métier. Mécanique redistributrice fondamentalement instable, l'AVS ne va pas bien et ne peut pas aller bien. Ils sont loin les discours de nos amis socialistes qui expliquent que les rentes sont garanties!

prise de position,votation du 24 septembre 2017Peut-être ceux-ci soutiennent le texte au nom de leur Conseiller fédéral Alain Berset? Le socialiste, très discret depuis qu'il est entré au gouvernement, joue son héritage politique sur cette votation. Il annonça dès son élection qu'il reprendrait le dossier et présenterait au peuple un paquet "équilibré", qui a réussi à réunir une majorité aux Chambres. Reste à convaincre les citoyens, plus revêches et surtout plus concernés que leurs élus à Berne.

Comme souvent, les politiciens sont maîtres dans l'art de la procrastination. Prévoyance 2020 est une réforme cosmétique, à petits bras, qui ne résout aucune des faiblesses intrinsèques d'un système de retraite helvétique allant sur sa fin. Alain Berset s'agite vainement pour donner l'impression d'avoir fait quelque chose, mais sa copie ne révèle aucune imagination, aucune audace, juste un piètre compromis destiné à ne pas fâcher tous ses amis politiques du Parlement. N'importe quel fonctionnaire fédéral aurait pu pondre un projet aussi insipide - mais il est vrai que la confortable retraite de M. Berset, elle, est d'ores et déjà assurée.

Il serait souhaitable que Prévoyance 2020 s'écrase en flammes le 24 septembre. Non pas que cela change grand-chose sur le fond, mais cela pourrait peut-être envoyer le signal que des réformes plus audacieuses sont nécessaires pour quiconque le comprenne.

Et pour tous ceux qui viendraient me reprocher de n'exprimer que des critiques, je les renvoie à un billet écrit à l'occasion de la votation sur "AVS Plus", qui faisait un petit tour d'horizon du système de retraite suisse et de ce qui lui manque... En un mot, plus de liberté!

31 août 2017

Les musulmans vaudois à la manœuvre

Lundi, l'UVAM, l'Union Vaudoise des Associations Musulmanes, organisa une rencontre pour mieux faire connaître l'islam de Suisse. Les invités furent donc conviés à une visite du Centre culturel islamique Omar ibn Khatab à Crisser puis à la Nouvelle Mosquée de Renens - distants de moins de 100m l'un de l'autre - avant de partager un repas. D'autres centres islamiques se trouvent encore non loin, à Chavannes-près-Renens par exemple, mais l'objectif n'était certes pas de recenser tous les lieux de culte musulmans qui agrémentent l'Ouest lausannois.

Voyage au pays de l'islam heureux

L'assemblée, forte de plusieurs dizaines de personnes, comportait de nombreux délégués des communes du district, Municipaux et Conseillers communaux. Parmi les personnes présentes le quidam put aussi reconnaître le socialiste Pierre Zwahlen, Député au Grand Conseil vaudois, ou Claude Béglé, venu en tant que simple citoyen. Nul journaliste ne fit le déplacement cependant. Soit ils n'en virent pas l'intérêt, soit aucun ne fut invité.

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Accueillis par divers responsables, la visite proprement dite fut rondement menée: salles de prière, annexes, cuisine, de simples locaux aménagés avec des tapis tournés vers la Mecque, parfois agrémentés d'une bibliothèque aux ouvrages richement décorés. Tout au plus puis-je m'étonner de la présence incongrue d'un ouvrage de chimie au beau milieu des livres de religion du bureau de l'imam. Quelqu'un osa demander et on lui répondit: oui, les femmes ont leur propre zone pour la prière, loin des hommes.

L'opération de communication, car il faut bien l'appeler ainsi, se situait dans le cadre des grandes manœuvres opérées par les communautés musulmanes vaudoises pour voir l'islam reconnu comme religion officielle du Canton et bénéficier ainsi des avantages liés à ce statut. Les paroles apaisantes et les invitations à la fête commune résonnèrent agréablement aux oreilles d'un public, il faut bien le dire, conquis d'avance.

Pour ces gens, la reconnaissance de l'islam allait de soi. Il ne s'agissait pas d'une fatalité, mais au contraire d'une volonté enthousiaste de promouvoir la nouvelle religion. Le socialiste Pierre Zwahlen incarna cette vision mieux que quiconque. Lorsqu'il prit la parole, il courtisa sans retenue le vote musulman et soutint la reconnaissance comme un processus bienvenu, l'approbation des citoyens en votation populaire n'étant perçue que comme une étape juridique désuète.

[En] tant que deuxième courant spirituel de ce pays après le christianisme, les communautés musulmanes doivent, à terme, aussi être reconnues dans ce canton. On le sait, ça nous fera passer sans doute par un référendum, puisque pour reconnaître une communauté il faut un vote (...) mais ce canton est progressiste, n'oubliez pas qu'il a été l'un des seuls cantons de ce pays à voter contre l'interdiction des minarets. Et pour ma part, je reste optimiste quand je vois ce que nous représentons ici, des opinions différentes qui sont là, je pense [que] dans la raison nous saurons porter ce projet qui nous attend dans quelques années, parce que le processus s'annonce lent, et l'UVAM est un modèle de patience et d'abnégation.


Entre deux compliments à l'égard de la communauté des croyants, on admirera la tournure rhétorique typique du "progressisme": les voix critiques ne sont que des empêcheurs de tourner en rond face à la marche inéluctable de l'Histoire.

Oui, l'ambiance était belle au pays de l'islam heureux. Mais il ne fallut pas longtemps pour que le vernis se craquelle.

Ambiguïté quand tu nous tiens

Malgré des mots d'ordre visiblement suivis, les contradictions et les tensions virent le jour dès la visite des mosquées - le fait même que différents lieux de cultes coexistent en chiens de faïence à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre étant l'illustration la plus parfaite des divisions entre communautés musulmanes de Suisse. Si vous posiez quelques questions naïves sur les nuances entre chiites et sunnites, la plupart des visages se fermaient, bien qu'on vous réponde que les chiites étaient "naturellement les bienvenus" dans ces deux mosquées (ce qui signifie qu'il n'y en avait aucun).

Mais rien de tel qu'un petit sujet sur le terrorisme pour entrer dans le mode de pensée très particulier de certains musulmans vaudois.

Tenez, que penser des attentats à la voiture bélier commis par les fous de Dieu récemment? Ceux de Berlin (12 morts), de Londres (5 morts, dont un policier poignardé une fois la course folle du terroriste achevée), de Stockholm (5 morts), de Londres encore (8 morts), de Paris sur les Champs-Elysées (aucune victime, sauf le terroriste qui meurt brûlé dans sa voiture), ou le 9 août à Levallois-Perret, dans les Hauts-de-Seine (6 blessés), pour n'évoquer que les attaques remontant à moins d'un an? Rien à voir avec l'islam. Des déséquilibrés. Des malades mentaux. De pauvres gens, quoi. Même si les terroristes font allégeance à l'État Islamique. Même s'ils ont toujours agi avec des complices. Même s'ils ont prémédité leurs actes. Même s'ils beuglent "Allah akbar" en s'y livrant. Rien-à-voir avec l'islam.

Mais pourquoi ces gens affirment-ils tant agir au nom de l'islam alors? Si vous dites qu'ils n'agissent pas au nom de l'islam, comment se fait-il qu'eux se revendiquent de l'islam? Il y a visiblement une petite contradiction dans les revendications des uns et des autres, non? "Ils n'obéissent simplement pas aux mêmes autorités religieuses que nous", explique calmement Pascal Gemperli, président de l'UVAM. "Au bout du compte, tout se ramène à l'autorité à laquelle vous décidez de croire", poursuit-il dans des propos à double sens.

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Salle de prière du Centre culturel islamique Omar ibn Khatab de Crisser. Au mur, l'horloge indique
l'année en cours selon le calendrier musulman - 1438 - et les horaires des différentes prières du jour.
(Cliquez pour agrandir)

Le terrorisme islamique qui fleurit un peu partout en Occident? "On en parle parce juste parce qu'il frappe l'Europe, mais il y a du terrorisme chrétien aussi." Pardon? "Oui, les milices chrétiennes en Afrique. On n'en parle pas ici." Admettons. Et l'ampleur de chaque phénomène? "Les milices chrétiennes font beaucoup de morts." Donc tout se vaut finalement. Un partout, la balle au centre. Le fait que des miliciens africains se réclament du Seigneur dans un coin paumé de Centrafrique permet de relativiser les attaques islamistes au couteau, à la voiture-bélier ou à la ceinture explosive contre des innocents, de Londres à Sidney.

Nous voguons en pleine taqiya depuis un moment mais je m'en doutais. Toutefois, tout le monde n'a pas autant travaillé ses dossiers. Il suffit de parler de l'État Islamique et de la Syrie à d'autres participants de la soirée pour voir encore une fois émerger un discours relativement éloigné du sentiment helvétique moyen. Les abominables bouchers de l'État Islamique qui décapitent des enfants? "Assad fait pire", intervient une voisine de table. Pardon? "Oui, les Russes bombardent la Syrie, ils font bien plus de morts." Sans entrer dans le décompte macabre - je n'ai pas la moindre idée du nombre de victimes infligé par chaque camp dans cette guerre civile, les Russes sont là pour soutenir le régime de leur allié Bachar el-Assad, qui est par ailleurs 100% musulman tout tyran qu'il soit - j'objecte qu'on ne peut pas comparer les victimes collatérales d'un bombardement avec l'égorgement de sang-froid d'enfants et d'otages face caméra. Mais pour ma voisine, on peut. "Les Américains ont fait plus de cent mort récemment en bombardant un mariage" explique-t-elle, sautant du coq à l'âne jusqu'en Afghanistan. Je me hasarde à demander: "Pensez-vous qu'ils savaient qu'il s'agissait d'un mariage et choisirent de les viser délibérément?". Elle ignore ma remarque. "Ils ont fait plus de cent morts", insiste-t-elle. Son point de vue ne fait aucun doute: les exactions de l'État Islamique trouvent une justification.

Surréaliste.

Tout va super-bien

Mais pourquoi vouloir faire reconnaître l'islam comme religion officielle d'utilité publique, finalement, alors que depuis des années, des décennies même, les musulmans de Suisse vivent paisiblement leur religion dans un cadre privé? Pascal Gemperli répond: "C'est une normalisation, cela fait partie de la pleine intégration, ce qui donne des droits et des devoirs. On y va surtout pour les droits!" dit-il en partant dans un éclat de rire.

Mes voisins de table me présentent divers exemples de coexistence réussie, selon eux, entre les musulmans et d'autres confessions: l'ex-Yougoslavie (déchirée par une guerre civile et confessionnelle il y a vingt ans) ou le Liban (idem). Charmant. Bien sûr, les musulmans de Suisse, pour ce qui est du modeste échantillon que j'ai croisé ce soir-là, ne sont pas des islamistes assoiffés de sang, mais des individus tout à fait respectables, sympathiques mêmes. L'un d'eux m'avoue que comme beaucoup d'autres musulmans il n'a pas la moindre idée du sens de ses prières et qu'il les a juste apprises de façon phonétique. Pourtant, il n'y a pas besoin de laisser traîner une conversation bien longtemps pour voir émerger des opinions à des années-lumière de celles couramment admises en Europe sur des sujets comme le terrorisme musulman ou l'État Islamique.

Je reste dubitatif sur le sens de l'intégration de certaines communautés. Les Turcs de l'Ouest lausannois, par exemple, présentent le fait de se retrouver entre Turcs, de prier entre Turcs, de donner au sein de la mosquée turque une éducation religieuse spécifique aux enfants turcs, d'amener ces derniers faire du sport dans un club de foot turc, bref, de se retrouver uniquement et exclusivement entre Turcs du matin au soir, comme l'objectif le plus souhaitable. Ils jouent fièrement la carte du communautarisme le plus assumé et s'en félicitent. Mais ce faisant, ne laissent-ils pas quelque chose au bord du chemin? L'absence de troubles suffit-elle à proclamer le succès? Ne sommes-nous pas plutôt en train de laisser se créer de véritables enclaves sur notre sol?

Assumant mes opinions, j'explique comment je vois les choses: "je pense que beaucoup de Suisses en ont marre des revendications continuelles de certains musulmans, le refus de serrer la main à sa maîtresse d'école, le refus de la mixité, les horaires séparés pour les cours de piscine, les congés spéciaux, les interdits alimentaires imposé à tous à la cantine, le voile à l'école, les aménagements pour le ramadan, le prosélytisme sur la voie publique, les pauses pour la prière, les exigences à l'hôpital... Et toutes les attaques contre les autres religions comme la tradition catholique, les fêtes de Noël, menées cette fois-ci au nom de la laïcité." Pascal Gemperli ironise sur la brièveté de mon énumération et joue encore une fois la carte des "cas isolés". Tout va bien donc. Je ne m'attends de toute façon pas à convaincre mon interlocuteur de quoi que ce soit. Encouragée par mon audace, une brave dame tente bien de parler de son expérience dans une cantine scolaire, dire que ce n'est pas normal que la minorité impose son mode de vie halal et sans porc à la majorité, elle ne parvient pas à exprimer le fond de sa pensée et me lance un regard attristé, penaud.

De cette soirée, il me restera le souvenir vivace de l'implication enthousiaste des participants (parmi lesquels autorités locales et cantonales, délégués religieux d'autres confessions, notables) en faveur d'une reconnaissance de l'islam comme religion d'utilité publique dans le canton de Vaud. Les élites poussent clairement en ce sens. Je comprends dès lors que la commission chargée pendant cinq ans de surveiller la conformité de la pratique de l'islam vis-à-vis du droit suisse sera un exercice de pure forme. Elle ne soulèvera probablement pas la moindre critique - quant à préconiser un rejet, n'en parlons même pas. À l'aune des responsables politiques rencontrés, le travail se fera en toute complaisance. La conclusion du rapport est peut-être déjà écrite.

Rentrant chez moi, je me félicite que finalement la décision soit collective, grâce à la démocratie helvétique. Il reviendra au peuple de trancher. Les Vaudois, ces Vaudois qui ont si fièrement exprimé leur amour des minarets, voudront-ils faire de l'islam une religion officielle du Canton? S'ils suivent les vents médiatico-politiques dominants, aucun doute effectivement. Mais dans le secret de l'isoloir, une surprise est toujours possible. Au train où vont les choses, beaucoup d'eau coulera sous les ponts durant ces cinq ans.

En fin de compte, tout ceci se ramène à une interrogation très simple. Compte tenu des revendications musulmanes actuelles, une reconnaissance de l'islam comme religion officielle ira-t-elle dans le sens d'un apaisement de ces demandes, ou à leur brutale augmentation? Cette question suffit pour deviner ce qui attend notre bien joli canton.