23 août 2018

Les socialistes de Renens découvrent le communautarisme

Le verdict est tombé: acquittement. Fadhil*, Conseiller communal socialiste, n'est pas reconnu coupable par la justice vaudoise de s'être livré à de la "captation de vote" lors des dernières élections à Renens.

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L'histoire remonte aux élections communales de 2016. Au-delà des résultats généraux, dont il fut rendu compte dans ce billet, le dépouillement donna lieu à une étrangeté: des dizaines de bulletins de vote socialistes biffés de la même façon avec quatre ou cinq "cibles désignées", éventuellement assortis du cumul de Fadhil. Le soupçon de manipulation est courageusement révélé au grand jour par une dénonciation anonyme... Comme l'explique alors 24Heures,

[Fadhil, candidat PS sortant], aurait manipulé des bulletins de vote pour favoriser sa réélection au détriment de rivaux de son propre parti, qui ont d’ailleurs perdu leur siège. Un recomptage est ordonné, de même qu’une enquête administrative du Canton. Conclusion: le résultat du scrutin est revu, deux élus sont réintégrés, mais l’élection de [Fadhil] est confirmée et l’enquête ne parvient pas à établir l’existence d’irrégularités.


Bien que les faits ne soient susceptibles que d'une amende, la fraude potentielle est ici suffisamment importante - on parle de 120 votes - pour attirer l'attention de tous les acteurs du Canton, médias, Conseil d'État, justice. Le procureur Christian Buffat s'empare de l'affaire et monte un dossier.

Avec l’aide d’autres personnes, que le Ministère public n’a pas pu identifier à ce jour, [l'élu socialiste] aurait cumulé son propre nom et biffé de manière systématique les noms de cinq autres candidats du PS renanais.

L’acte d’accusation précise que [Fadhil] aurait remis ces bulletins notamment à des électeurs de la communauté kurde, qu’il aurait personnellement approchés pour les amener à voter.


Le procès a lieu cette semaine, et voit passer le témoignage à charge de l'ancienne syndique communiste de Renens Mme Huguenin. La Municipale socialiste Patricia Zurcher Maquignaz fait quant à elle état de pratiques locales courantes dans la falsification d'élections:

Selon elle, [l'accusé aurait accédé] à la présidence de l’association des jardins familiaux de Renens à l’issue d’un vote où le nombre de bulletins était supérieur au nombre de membres inscrits. «Elle n’était pas présente, a répliqué [Fadhil]. Chaque fois que je réussis quelque chose, on m’accuse.»


Malgré les nombreux témoignages à charge, les preuves matérielles sont insuffisantes et le tribunal prononce l'acquittement. Il ne s'agit guère d'une surprise ; dès avril 2016, à la suite d’une enquête administrative, le Conseil d'État avait nié toute irrégularité, estimant que «le fait que quelques candidats aient été systématiquement biffés et d’autres régulièrement ajoutés ne permet pas de conclure à une fraude». La vraie fraude, c'est à partir de combien de bulletins Mesdames et Messieurs du Conseil d'État?

Maintenant que Fadhil est blanchi par la justice, il retrouve de plein droit sa place au sein du PS renanais. Entre une Municipale témoignant contre lui et des élus socialistes victimes de ces bulletins biffés mais élus tout de même, l'ambiance des prochaines séances de groupe du Parti Socialiste risque d'être encore plus lourde que pendant ces deux dernières années.

Mais toute cette histoire n'est pas là que pour rendre compte des turpitudes de la vie politique renanaise. Quelle que soit la véracité qu'on accorde à la version des uns et des autres, elles ont en commun que des dizaines d'électeurs de la communauté kurde de Renens ont accepté de suivre les instructions de l'un d'eux, et l'ont fait avec une remarquable discipline. Leur nombre a fini par peser sur le résultat de l'élection elle-même. Cette approche risque de renforcer les nombreuses tensions communautaires à Renens, celles entre les Turcs et les Kurdes n'étant pas des moindres.

La "personnalisation" du communautarisme n'était sans doute pas ce qu'avaient en tête les socialistes suisses lorsqu'ils choisirent de courtiser le vote des étrangers. Au lieu de réunir les électeurs sur des valeurs helvétiques communes comme le fait l'UDC, le parti socialiste se trouve dans une impasse. En jouant la carte des minorités, il se condamne: impossible d'être l'agrégat de toutes les minorités. Le résultat des rapports de force ethnique aura tôt fait de transformer les listes électorales socialistes en champ de bataille où chaque communauté luttera pour la suprématie en doublant les siens et en biffant le reste. Cette trajectoire ne peut que nuire aux candidats d'origine suisses, qui seront les premières victimes du feu croisé des uns et des autres.

Nul doute que les stratèges socialistes vont désormais surveiller de près les statistiques des bulletins modifiés lors des prochaines élections - et pas qu'à Renens.

*prénom d'emprunt, pour la forme.

16 avril 2018

Genève, ou ce qu'il en reste

Les élections ont eu lieu ce dimanche à Genève. Les résultats sont implacables: la gauche a le vent en poupe, Maudet est élu au premier tour, les vilains populistes boivent la tasse et les journalistes sont contents.

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Une offre politique foisonnante de promesses (cliquez pour agrandir)

Je n'eus guère de temps à consacrer à la campagne électorale genevoise, dont la principale particularité était, comme souvent au bout du lac, de pousser à l'extrême des déviances pratiquées par ailleurs. Tel parti proposait rien de moins que le paradis, tel autre l'enfer si ses adversaires l'emportaient. Les primes maladies baisseraient. L'emploi serait retrouvé. Les logements abordables pousseraient comme des champignons - tout en préservant la nature en ville et au-dehors. Et ainsi de suite. Les promesses rendent les fous joyeux, dit-on.

L'extrême-gauche genevoise est solide et préserva ses 9 sièges. Les grands frères socialistes en gagnèrent deux, redevenant la deuxième formation politique du Grand Conseil après l'éclipse de 2013 et la fièvre du MCG. Les Verts marquèrent un véritable triomphe, passant de 10 à 15 sièges - la plus forte progression de tous les partis. Les socialistes honteux du PDC firent mieux que se maintenir et profitèrent de la redistribution générale pour grappiller un siège.

Au centre, le PLR passa de 24 à 28 députés, faisant la course en tête. Pierre Maudet fut le seul candidat de l'exécutif élu dès le premier tour, démontrant ainsi de façon indiscutable l'affection des Genevois pour les politiciens français (de passeport, de style et d'ambition).

C'est évidemment à droite que les scandales prévus arrivèrent. Les querelles intestines - entre les partis et à l'intérieur de ceux-ci - laissent des traces. L'UDC parvint péniblement à 8 sièges (-3) et échappa de peu à l'élimination par la voiture-balai du quorum. Premier candidat de l'UDC au Conseil d'État, Yves Niddegger pointa à la quinzième place, excusez du peu. Je le lis depuis suffisamment longtemps pour affirmer qu'il méritait mieux. Peut-être trop cérébral pour Genève?

L'essentiel de l'affrontement se joua finalement hors du ring entre le MCG d'Éric Stauffer, et Genève En Marche... d'Éric Stauffer également. Le bouillant tribun genevois sait assurer le spectacle. Il y a quelques années, il fondit le Mouvement Citoyen Genevois, essaya sans succès de le faire essaimer ailleurs (qui se rappelle du Mouvement Citoyen Vaudois?) puis s'en lassa et tenta de le quitter, un départ qui se mua en haine féroce envers une créature politique qui ne reconnaissait plus son maître.

Retrouvant du poil de la bête, Éric Stauffer lança pour l'occasion un nouveau mouvement (Genève En Marche, on se demande où le bougre alla chercher tout ça) dans l'objectif avoué de détruire son ancien parti. Las! Un budget de campagne étonnamment élevé et le placard de slogans sur les TPG ne suffirent plus à capter l'attention d'un électorat lassé d'une bataille d'ego virant au soap interminable. Genève En Marche trébucha sur la première d'entre elle en n'atteignant pas le quorum, privant M. Stauffer de sa revanche.

Les dégâts infligés au MCG, eux, furent bien réels. Le parti but la tasse, sa députation passant de 20 à 11 sièges, préservant juste le siège exécutif de Mauro Poggia dans le naufrage. Citons l'analyse de François Bärtschi, secrétaire général du MCG, à la Julie:

«Au MCG, nous venons de vivre deux ans d'attaques internes, de la part d'Éric Stauffer, et externes de la part des députés qui n'ont pas voulu mener une politique unitaire. Nous payons la note de cette situation et l'UDC également. Mais il faut relativiser: notre résultat nous place au même niveau qu'un parti national comme le PDC. Quant à Genève En Marche, cela ne me déplaît pas qu'il n'ait pas le quorum. Il n'a ni militants, ni légitimité, mais seulement du financement et un désir de vengeance. C'est une imposture.»


Le nouveau parlement genevois est donc sous toit.

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Le Canton du bout du lac restera aussi ingouvernable que lors de la législature précédente, le bloc de gauche se sentant pousser des ailes, le PLR étant renforcé au milieu d'alliés affaiblis et méprisés, et entre les deux pôles un marais indéchiffrable.

Les partis affûtent leurs stratégies en vue du second tour de l'élection au Conseil d'État, qui verront probablement un siège de plus revenir à la gauche, mais cela ne devrait pas changer grand-chose à la paralysie si typique du Canton, sauf quand il s'agit de lancer de grands travaux d'une grande laideur.

Les Genevois décidèrent donc ce dimanche de leurs autorités législatives - du moins une fraction des Genevois, car avec 38% de participation électorale, ce scrutin fut un des pires jamais enregistrés. Difficile pourtant de trouver une offre plus variée qu'à Genève. Six Genevois sur dix ne se donnèrent même pas la peine de voter et ne semblent donc pas vraiment s'intéresser à la politique.

J'imagine que c'est parce que Genève va très bien. Les comptes publics sont magnifiques, les caisses de pension saines, on se gare facilement et pour pas cher en ville, le marché du logement s'est assaini, les chômeurs genevois retrouvent aisément du travail et la terrible sous-enchère salariale qui ravage la société a enfin été contenue. Un peu trop beau, dites-vous? Mais, chers amis genevois, si vous aviez l'occasion de voter et que vous ne l'avez pas fait, vous avez perdu le droit de vous plaindre.

Mais foin de polémiques, buvons à la santé de M. Maudet, souhaitons le meilleur pour ce Canton, et continuons à observer ce qu'il devient.

09 mars 2018

L'inexorable montée des populismes

Le 4 mars, pendant que le peuple suisse exprimait dans les urnes son amour pour la redevance obligatoire, l'Italie votait elle aussi, pour des élections législatives, et les résultats confirment qu'un changement est en train d'avoir lieu à l'échelle de l'Europe.

L'Italie ingouvernable, bientôt infréquentable

Les journalistes n'en finissaient pas d'ironiser sur le énième retour politique de leur bête noire, Silvio Berlusconi, oubliant le reste. Les résultats sont sous toit: la coalition de droite entre la Ligue de Matteo Salvini, Forza Italia de Silvio Berlusconi et Fratelli d’Italia, arrive en tête avec 37% des suffrages, suivie du Mouvement Cinq Étoiles avec 32,6% des voix.

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Bien entendu, plusieurs leaders politiques proclament la victoire. Le Mouvement Cinq Étoiles revendique le droit de gouverner, ayant réuni le plus de voix sur son seul nom. En face, un accord de coalition lie la Ligue et Forza Italia ; selon cet accord, le prochain chef de gouvernement doit revenir au parti arrivé en tête, et cela pourrait donc être Matteo Salvini.

Aucun bloc ne pouvant obtenir seul une majorité stable, des tractations auront lieu pendant de longs mois pour parvenir à établir une majorité - ou échouer, provoquant de nouvelles élections. Mais pour les élites, il y a un autre problème, autrement plus urgent.

Le gouvernement de Matteo Renzi sort lessivé de ces élections. Crédité d'un score de 40% aux élections européennes de 2014, son Parti Démocrate tombe à 19% des voix - moins de la moitié de son influence précédente. Peu empressé de livrer un combat difficile pour remonter la pente, le "brillant technocrate" Renzi a jeté l'éponge. Il a d'ores et déjà prévu de quitter l'exécutif et de se contenter désormais d'un siège de sénateur. Il ne participera pas à la formation d'un nouveau gouvernement. "Le peuple italien nous a demandé d’être dans l’opposition et c’est là que nous irons. Nous ne formerons jamais un gouvernement avec des forces antisystème", explique-t-il. Car il n'a pas d'autre choix.

Tant le M5S que la Ligue appartiennent à cette catégorie fourre-tout - populiste, démagogique, antisystème et tutti quanti. Même si l'affrontement entre ces deux mouvements doit durer, l'un ou l'autre finira fatalement par l'emporter.

Cela signifie qu'à terme, l'Italie sera gouvernée par un parti populiste. Aujourd'hui, on ne sait juste pas lequel.

La vague

En Italie, plus de 50% des votes exprimés ont été captés par un parti présenté comme populiste, mais l'Italie est loin de faire cavalier seul. Suivant le Brexit au Royaume-Uni et l'élection de Donald Trump aux USA, les électeurs semblent être de moins en moins dociles face aux directives aimablement transmises par la classe politico-médiatique.

La Grèce, la Hongrie, la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie, la Serbie ou la Bulgarie sont actuellement gouvernées par des partis dits populistes. La Norvège, la Suisse, l'Autriche ou la Lituanie sont gouvernées par des coalitions politiques comprenant des partis dits populistes.

Même les autres pays ne sont pas épargnés. En France, Marine Le Pen arriva le plus confortablement du monde au second tour de l'élection présidentielle, comme si cela relevait de l'ordre des choses, alors que la présence de son père dans la même situation quinze ans plus tôt était présentée comme une sorte de traumatisme national. Même si elle échoua, la volonté de renouveau de la population française était indiscutable ; l'élection présidentielle et les élections législatives qui suivirent octroyèrent les pleins pouvoirs à un individu parfaitement inconnu du grand public cinq ans plus tôt. Les Socialistes et les Républicains, les deux pôles qui dominaient la vie politique française depuis un demi-siècle, sortirent laminés de l'épreuve.

En Allemagne, la CDU/CSU de Merkel arriva péniblement en tête lors des dernières élections, qui virent le parti "populiste" AfD faire une percée. La situation est telle que seule une alliance entre la gauche et la droite traditionnelles semble en mesure de permettre à la Chancelière d'exercer un dernier mandat.

En 2000 en Europe, les partis dits populistes réunissaient 8,5% des votes en moyenne ; en 2017, donc sans tenir compte des élections depuis le début de l'année, ils en réunissent 24,1%.

Difficile de ne pas y voir un changement profond dans la façon de faire de la politique sur le Vieux Continent.

Quand les mots-clés ne fonctionnent plus

"Avez-vous peur du populisme?" demandent les journalistes, tentant d'instiller leurs fantasmes dans la population. Le rêve des médias est d'installer la peur sur demande - un réflexe pavlovien qui permettrait de guider les consciences dans le bon sens, tuant la réflexion par des réactions ataviques. Untel est "méchant", untel autre est "dangereux", ayez peur, ayez très peur! Et ensuite votez pour X ou Y, des bons candidats, des candidats rassurants, doués, ouverts, progressistes, dans l'air du temps.

Malheureusement, la population n'est plus dupe de ces manœuvres, ou plutôt, elle y a été tellement exposée que, de guerre lasse, elle y est devenue insensible. Peu de termes sont aussi galvaudés que le populisme, par exemple, ou avant lui le fascisme, le nationalisme ou, condamnation tous azimuts par excellence, "l'extrémisme" - chacun de ces termes étant fourni au grand public en prêt-à-penser, sans la moindre démonstration.

Les réflexes conditionnés se retrouvent aussi dans les médias, amenant à des situations absurdes. Ainsi les journalistes n'hésitent pas à comparer Matteo Salvini à Mussolini (nous sommes en Italie, ça nous change de Hitler) et donc au fascisme, alors que M. Salvini prônait encore il y a peu un maximum d'autonomie pour le Nord de l'Italie, comme le fondateur de son parti Umberto Bossi.

Présenter une posture régionaliste comme le symbole d'un attachement à un État fort, il fallait oser, les éditorialistes l'ont fait!

Dessine-moi un populiste

Les anathèmes lancés au nom du populisme sont absurdes, en particulier dans des régimes démocratiques. Toutes les formations politiques doivent convaincre le plus grand nombre pour accéder au pouvoir, et cette séduction - que certains qualifient de populisme seulement pour mieux la dénigrer - manque souvent de finesse. Les écologistes chantent la nostalgie d'une nature perdue alors que l'air et l'eau sont plus propres qu'il y a cinquante ans. Les socialistes attisent la haine du riche, simplement parce que la jalousie et la convoitise sont de puissants moteurs de la passion humaine. Et ainsi de suite. Mais, comme de bien entendu, seuls les autres sont populistes.

À la base, le populisme n'est rien d'autre qu'un terme péjoratif employé au lieu de "populaire", pour discréditer d'emblée toute demande émanant du peuple. Cela permet de n'attacher aucune attention à ces revendications : il ne s'agit là que de "bruits", de "remugles", émanant du tréfonds des caniveaux et des égouts. Hélas, ces bruits émanent moins de la rue que de gens "jetés à la rue", une population qui n'en peut plus de vivre dans la crasse, l'impolitesse, la précarité, l'insécurité et le vandalisme, tout en endurant le mépris des puissants et le bon accueil réservé à de nouveaux arrivants d'autant plus choyés qu'ils sont paresseux et revendicatifs.

Quitte à admettre que le populisme corresponde à une certaine idéologie politique, on peut en tracer un vague contour, comme tentent de le faire certains politologues. Les mouvements populistes se démarqueraient donc de partis habituels par:

  • une remise en question de la classe politique traditionnelle ;
  • une opposition contre les institutions financières, en particulier les instances financières internationales ;
  • un rejet de l'immigration de masse et la volonté de retrouver des frontières ;
  • la volonté de rendre à la politique nationale son pouvoir de décision face à des élites supranationales technocratiques, irresponsables et non élues.

Marinejpg.jpgOn peut discuter longuement de ces thèmes, qui sont d'ailleurs rarement réunis au sein d'un seul parti ; mais rien de tout cela n'est véritablement effrayant, sauf pour ceux qui ne tolèrent pas la moindre remise en question du statu-quo. L'évolution est d'ailleurs remarquable entre les partis "anti-austérité" (M5S en Italie, Front de Gauche en France, Syriza en Grèce) qui eurent le vent en poupe lors de la crise de la dette publique commencée il y a dix ans, tandis qu'aujourd'hui le populisme se décline davantage dans une posture souverainiste et opposée à l'immigration illégale et déferlante qui a court en Europe depuis la "brillante" stratégie immigrationniste de Mme Merkel.

Les populistes ne seraient pas "crédibles", mais leurs adversaires le sont-ils?

Les anti-populistes ont longtemps considéré les populistes comme des trublions nuisibles mais sans conséquences. Ils les pensaient à jamais éloignés du pouvoir grâce au discours méprisant tenu à leur encontre, et par des stratégies d'alliance garantissant le succès de la caste politique traditionnelle.

L'ancienne division gauche-droite s'est peu à peu muée en nouvelle répartition des forces, les "populistes" d'un côté et "l'oligarchie" de l'autre. En France, le dernier bulletin de vote du premier tour de l'élection présidentielle venait à peine d'être dépouillé que déjà les vaincus hurlaient ensemble leur amour pour Macron. En Allemagne, le SPD et la CSU s'accordent péniblement à mettre en place une nouvelle "GroKo" que chacun avait juré, la main sur le cœur, de ne plus jamais reconduire. L'amour du pouvoir l'emporte visiblement sur les convictions.

Il s'agit sans doute du principal grief formulé à l'encontre des partis traditionnels. L'affairisme se conjugue au mépris de la démocratie, et les seules voix qui méritent d'être entendues sont celles qui viennent de castes encore supérieures, Union Européenne, ONU ou milliardaires engagés.

Le populisme inquiète les élites, mais depuis quarante ans l'immigration incontrôlée, le terrorisme intellectuel des bien-pensants, le sabotage systématique de valeurs traditionnelles ou l'aveuglement face à l'islam conquérant sont directement de leur fait, et nourrissent le populisme. Pour lutter contre lui, toutes les options sont sur la table hormis, apparemment, la moindre remise en question.

Les populistes ne sont pas exempts de critiques, bien entendu. Leurs objectifs peuvent être complètement utopiques, ils n'ont pas l'expérience de la politique, et certains sont aussi opportunistes et cyniques que ceux qu'ils combattent. Mais de quelles excuses les oligarques peuvent-ils se prévaloir de leur côté? Ils maîtrisent les moindres rouages du système, disposent de tous les leviers du pouvoir, prétendent agir de façon intelligente et responsable... Et passent leur temps à prendre des décisions ubuesques sur des sujets parfaitement secondaires, de Uber à la durée de vie des téléphones portables. Apparemment tout est plus important que les hordes de migrants qui errent dans les centres-villes de toute l'Europe.

Le futur sera populiste ou ne sera pas... Démocratique

Ce n'est pas la montée des populismes qui est inquiétante, mais le silence des élites, des bien-pensants, des politiques, de la médiasphère moraliste. Tous refusent d'entendre ce que disent les peuples, parce que ce que les peuples disent leur déplaît.

Tout cela ne peut pas bien se terminer.

"Puisque le peuple vote contre le Gouvernement, il faut dissoudre le peuple" ironisait Bertolt Brecht, mais ces paroles semblent avoir été prises au pied de la lettre par toutes les élites du continent depuis la déferlante migratoire de 2015.

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De fantasme délirant, le Grand Remplacement est devenu un programme politique appliqué avec assiduité et plaidé ouvertement par les plus hauts responsables politiques, comme le dernier Président de l'Assemblée générale des Nations unies António Guterres.

C'est une stratégie nouvelle pour lutter contre une opinion contraire: plutôt que de l'interdire ou de lui opposer des arguments convaincants, on la dissout.

La Suisse, monument à la gloire de l'immobilisme, suit le mouvement mais avec sa proverbiale lenteur. Le décalage de la population locale est donc de plus en plus grand avec les pays limitrophes. Les Italiens de Suisse - qui ont naturellement voté en masse pour le gauchiste Matteo Renzi, comme d'habitude - ne comprennent plus ce qui se passe dans la péninsule. Mais c'est parce qu'ils n'y vivent plus.

La procrastination, l'incompétence et la paresse de la classe politique sont des luxes que la plupart des pays européens ne peuvent plus se permettre. Leur population déboussolée ne sait plus à quel saint se vouer, mais cherche la rupture plus que l'alternance. Le populisme devient le baromètre d'une situation où l'urgence l'emporte de plus en plus crûment sur les délires utopistes. Aux partis politiques de le comprendre et de s'adapter avec des propositions concrètes, ou de disparaître.

20 novembre 2017

Au revoir Mutti

Angela Merkel vient de se prendre les pieds dans le tapis rouge sensé la mener vers son quatrième mandat. Les négociations entre partis visant à créer une coalition sous son égide n'ont rien donné.

La situation présente avait été correctement analysée par votre serviteur il y a deux mois:

La seule coalition possible est la "Jamaïcaine" selon les couleurs du drapeau du pays ; noir, jaune et vert - une alliance improbable et fragile entre la CDU/CSU, les libéraux du FDP et les crypto-communistes des Verts. Parvenir à les asseoir autour d'une même table pour établir un programme commun tient de la gageure. Il me paraît improbable qu'un gouvernement parvienne à se bâtir dans ces conditions, et encore plus qu'il tienne pendant les quatre années qui viennent. L'Allemagne pourrait vraisemblablement se diriger vers un blocage ne débouchant sur rien d'autres que de nouvelles élections.


J'avais alors employé le terme de "séisme politique". L'entrée au Bundestag de l'Alternative pour l'Allemagne en fut l'événement majeur. Qualifié "d'infréquentable" sans autre forme de procès par la Chancelière sortante, le parti le lui rendait bien en mettant au cœur de son programme un discours anti-invasion, anti-islam et anti-Merkel. Son score électoral suffit à priver la droite traditionnelle (de plus en plus difficile à distinguer de la gauche) d'une majorité parlementaire.

Aujourd'hui le temps dévolu aux négociations est terminé et l'Allemagne entre donc dans la crise politique:

Depuis la fondation de la République fédérale d'Allemagne en 1949, ce n'était jamais arrivé: le pays n'a pas de majorité pour être gouverné. Dans la nuit de dimanche à lundi, après un mois de tergiversations et de négociations, les conservateurs de Mme Merkel (CDU-CSU), les libéraux (FDP) et les écologistes n'ont pas réussi à former de coalition gouvernementale.

Faute d'alternative, la première puissance économique européenne se prépare à des semaines ou mois de paralysie, sur le plan national comme en Europe.

En l'état actuel des choses, des élections anticipées semblent la solution la plus probable, Mme Merkel ayant exclu un gouvernement minoritaire et ses anciens alliés sociaux-démocrates (SPD) ayant bruyamment refusé toute coalition sous l'égide de la chancelière.

Les Allemands pourraient donc devoir retourner aux urnes début 2018, alors qu'ils venaient fin septembre d'élire leurs députés.

Angela Merkel va s'entretenir lundi avec le président Frank-Walter Steinmeier qui joue un rôle institutionnel clé pour mettre en oeuvre une dissolution. Celui-ci a laissé entendre dimanche qu'il prendrait son temps, ce scénario n'ayant pas ses faveurs.


Une surprise de dernière minute est toujours possible mais soyons réaliste, des partis qui n'ont pas réussi à trouver des concessions pour partager le pouvoir en un mois de négociations n'ont guère de chance d'y parvenir maintenant. L'illusion des pourparlers s'est effondrée et le linge sale se lave en public.

Après une courte hébétude, les médias ont rapidement trouvé un coupable: les libéraux du FDP, évidemment, c'est-à-dire le parti le plus à droite de l'improbable coalition. Les odieux libéraux auraient ainsi proposé aux écologistes de limiter l'invasion de migrants à 200'000 nouveaux cas par an (s'ajoutant aux 1,1 millions rien que pour l'année 2016) et de limiter un peu le folklore du regroupement familial, sachant que parmi les populations migrantes, qui sont dans l'ensemble aussi syriennes que vous et moi, la notion de "famille" est aussi souple et approximative que celle "d'enfant mineur".

Les écologistes refusèrent avec indignation cet odieux diktat, mais vous ne trouverez pas un seul journaliste européen pour présenter cela comme, par exemple, de l'intransigeance. Non, les extrémistes sont au FDP. On ne s'étonnera pas davantage, si on les connaît, que les écologistes allemands fassent achopper les négociations sur la question migratoire plutôt que sur d'autres, comme l'énergie, finalement bien moins prioritaires dans la liste de leurs préoccupations. On ne s'étonnera pas non plus que Mme Merkel se soit là aussi liguée avec eux.

L'immigration est donc le nœud du problème. Et aussi la raison pour laquelle la CDU/CSU de Merkel s'est fait grignoter son électorat. Les Allemands n'ont pas forcément envie que les pénibles réformes Hartz de 2002 visant à assainir et réformer leur état social finissent par s'effondrer sous le poids de parasites venus profiter de la social-démocratie jusqu'à ce que la fête se termine, et il est déjà bien tard.

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Les partis sont donc déjà sur les starting-blocks pour les élections de l'année prochaine.

  • L'Alternative pour l'Allemagne a réussi son entrée au Bundestag et vient aujourd'hui de marquer une victoire politique majeure. Ils n'ont rien à perdre à laisser les Allemands retourner devant les urnes, la situation les ayant amenés à voter pour l'AfD empirant jour après jour.
     
  • Les libéraux du FDP pensent que leur nouvelle orientation, plus réservée sur l'immigration et sur l'Union Européenne, est électoralement payante. S'estimant plus fréquentables que l'AfD, ils pensent qu'ils pourraient eux aussi accroître leurs gains.
     
  • Les écologistes sont en Allemagne comme pratiquement partout ailleurs: utopistes, intransigeants, pro-islam et incapables de gouverner. Peu importe leurs succès ou leurs échecs, ils seront de la partie.
     
  • Les socialistes du SPD de Martin Schulz lèchent encore les blessures de leur désillusion électorale de septembre. Réduits à 20% et quelques des suffrages, ils subirent une déroute aussi inattendue que brutale, et tentèrent de redorer leur blason en s'inscrivant résolument dans l'opposition. Même pour eux, il est difficile d'imaginer qu'ils fassent pire en janvier 2018.
     
  • Les radicaux de Die Linke essayent de viser une meilleure place au sein des "petits partis" et certainement pas d'entrer au gouvernement, mais eux aussi n'ont pas grand-chose à craindre d'une nouvelle élection.

Le seul parti réellement vulnérable est finalement la CDU/CSU de Merkel.

La Chancelière était prête à avaler n'importe quelle couleuvre pour effectuer un quatrième mandat et entrer ainsi dans l'Histoire. Mais "la méthode Merkel --un pragmatisme sans limite et une flexibilité idéologique maximale-- est arrivée à sa fin", explique poliment le Spiegel. Les calculs de la politicienne viennent de se fracasser sur les convictions antagonistes de ses partenaires de coalition.

Aujourd'hui, Angela Merkel s'est faite à l'idée que des élections anticipées seraient sans doute inévitables. Elle s'est naturellement proposée pour être candidate. Le cadeau est empoisonné - elle fait fuir l'électorat traditionnel de sa famille politique.

Les cadres de la CDU/CSU parviendront-il à remettre en question leur soumission à Merkel pour préserver l'avenir de leur parti? Rien n'est certain. Et il n'est pas certain non plus que les élections anticipées de janvier 2018 marquent la fin de l'instabilité politique en Allemagne.

21 septembre 2017

Ignazio Cassis, un nouveau PLR au Conseil fédéral

Après un suspense en carton, Ignazio Cassis est devenu Conseiller fédéral ce mercredi, succédant à son collègue de parti Didier Burkhalter.

ignazio_cassis_15-087.jpgDans le théâtre d'ombres de la Berne fédérale, la pièce s'est jouée comme du papier à musique.

Lancé le premier dans la compétition pour accéder au Conseil fédéral, l'ancien médecin fit la course en tête, de bout en bout. Son seul acte controversé fut de renier en cours de campagne sa nationalité italienne, geste symbolique chargé de sens pour le futur co-dirigeant d'un pays. Si cela eut comme principal effet de mettre sous le feu des projecteurs une double-nationalité que beaucoup ignoraient, les médias se montrèrent très critiques face à sa décision, la percevant comme un acte de nationalisme rance offert en gage à la vilaine UDC, en ces temps d'immigration heureuse, de mondialisme forcené et d'allégeances politiques transfrontalières.

Parlant de ces dernières, Ignazio Cassis fut heureusement servi et quasiment sûr de l'emporter dès que le PLR fit mine de jouer la carte des ambitions internes pour dégotter deux autres poulains, histoire de donner l'illusion d'une compétition.

À gauche de M. Cassis, nous avions donc Pierre Maudet, politicien français égaré à Genève, le lieu idéal pour une incarnation du pléonasme du carriériste à l'appétit démesuré, mais aussi de nombreux oxymores comme le volontarisme creux, la communication sans message ou le pédalage sans mouvement. Au moment de l'élection, soudainement à court de formules choc, M. Maudet sembla marqué par son propre échec ; il est possible qu'il se soit auto-intoxiqué de propagande au point de croire qu'il l'emporterait. Cela arrive aux plus fins diplomates, et aux individus vulnérables à ceux qui flattent leur ambition.

À gauche de M. Maudet, donc à gauche de la gauche de M. Cassis, nous avions Isabelle Moret, brandissant le féminisme comme d'autres une massue, suffisamment liée à l'industrie de l'armement pour perdre son calme dès qu'on lui pose la question, et dont la principale qualité était une haine notable de l'UDC, dépassant les standards politiques habituels. Ce maigre CV s'avéra suffisant pour convaincre le groupe des Verts, qui n'en espéraient pas tant. Mais les Verts, même alliés à Jean-Pierre Grin qui ne rata pas l'occasion de se couvrir de ridicule - ou de faire preuve d'un recul cynique confinant au génie, chacun jugera en son âme et conscience - ne pouvaient viser mieux que le pétard mouillé.

Les greffiers réclamèrent que les votants inscrivent aussi les prénoms de ceux pour qui ils votaient, Maudet et Moret semblant trop proches aux yeux des Alémaniques - un détail qui éclaira une bonne fois pour toute les chances de succès des Romands. Le premier tour donna 109 voix pour Ignazio Cassis, contre 62 pour Pierre Maudet et 55 pour Isabelle Moret. Après cette première photo des forces en présences, seul le politicien du bout du lac avait la plus petite chance de damer le pion au Tessinois.

Le tour suivant fut aussi le dernier. 28 élus s'accrochèrent à une candidature Moret en perdition. 90 voix se portèrent sur le Genevois, soit bien trop peu pour menacer Ignazio Cassis, qui put pendant ce temps rassembler sur lui les suffrages des élus, nombreux à Berne, ne souhaitant à aucun prix ni Pierre Maudet ni Isabelle Moret au Conseil Fédéral. La majorité absolue fut donc facilement atteinte avec 125 voix, faisant de M. Cassis le 117e Conseiller fédéral du pays.

Peu à attendre

"Je me prépare au pire tout en espérant le meilleur", disait Benjamin Disraeli. Depuis bien avant son élection, les médias étalèrent l'origine tessinoise de M. Cassis comme la principale justification pour sa présence au Conseil Fédéral. Mais c'est un peu court. Si le Tessin manquait à ce point-là de représentants au parmi l'exécutif du pays, l'Assemblée Fédérale aurait parfaitement pu élire Norman Gobbi dès 2015, un politicien d'expérience, membre d'un exécutif cantonal, en le choisissant parmi les trois candidats alors proposés par l'UDC. Bizarrement, leur choix se porta plutôt sur Guy Parmelin. A croire que le Tessin n'avait pas encore assez attendu. Deux ans plus tard, c'était bon.

De fait, la majorité des élus des Chambres fédérales sait parfaitement ce qu'elle veut: un Tessinois peut-être, mais uniquement à condition qu'il soit dans la ligne de la trajectoire qu'ils ambitionnent pour le pays - un chemin qui passe encore et toujours par l'Union Européenne. Qu'on ne s'y trompe pas ; après la prestation de serment, la première déclaration de M. Cassis rappela ainsi l'importance de la voie bilatérale - voie dont l'UE annonça elle-même depuis des années qu'elle était abandonnée. Peut mieux faire.

Lorsque les représentants du nouveau Conseil fédéral iront ployer le genou à Bruxelles en ramassant une fin de non-recevoir, alors nous verrons de quel bois M. Cassis est fait. La réponse à cette question pourrait prendre des années.

"La droite espère, la gauche maugrée", tenta de résumer Le Temps dès le lendemain. La droite, espérer? Sans doute une extrapolation des propos de Mme Céline Amaudruz, qui invita le nouveau Conseiller fédéral à se rappeler avec quelles voix il obtint son siège. Mais la vérité est que si la droite authentique du pays espérait quelque chose, il y avait peu de chances qu'elle le trouve sur le ticket proposé par le PLR, où les libéraux classiques ont depuis longtemps été phagocytés par les radicaux. Quant à la gauche, elle maugrée d'insatisfaction chronique, ne pouvant obtenir un élu encore plus radicalement favorable à ses thèses parmi le panel proposé. M. Cassis a malheureusement exprimé un reste suranné de respect pour le vote populaire ; mais rassurons-nous, la majorité du Conseil fédéral et le devoir de collégialité auront tôt fait de ramener le médecin dans les clous sur ces aspects mineurs, comme d'autres avant lui.

Si Ignazio Cassis ne parvient pas à montrer très vite sa force de caractère et l'indépendance d'esprit que seul son vécu au Tessin peut apporter, les quelques espoirs qu'il pouvait susciter seront en vain, et il faudra boire le Cassis jusqu'à la lie.

13 juin 2017

En Marche vers la domination législative

Beaucoup de déçus des élections présidentielles française se tournaient vers les législatives pour une revanche - les "troisièmes et quatrièmes tours de la présidentielle", comme certains analystes s'efforçaient de les appeler. Las! Les résultats sont sans appel. La République En Marche et le MoDem de François Bayrou font le plein, laissant présager d'une domination écrasante dans la composition de la future Assemblée Nationale française.

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Projection du nombre de sièges selon les résultats du 1er tour - infographie Le Figaro
(cliquez pour agrandir)

Pourtant, face à ce résultat étonnant, tous les partis en prennent pour leur grade. La recomposition de la classe politique est, elle aussi, en marche. Évoquons le destin de ces partis, par ordre croissant de réussite dimanche soir.

Le PS est mort. Vraiment mort. Plus rien ne le sauvera. La "marque" PS ressurgira peut-être du passé mais n'aura pas grand-chose à voir avec le mouvement historique. L'alliance entre le Parti Socialiste, le Parti Radical de Gauche, les Divers Gauche et les Écologistes réunit 9,51% des suffrages. C'est mieux que la présidentielle mais cela reste un naufrage, dont on ne peut comprendre l'ampleur qu'en se rappelant qu'il détenait la majorité dans l'assemblée sortante. La presse fait la longue liste des "ténors" socialistes éliminés dès le premier tour. Citons parmi eux:

  • Jean-Christophe Cambadélis, Premier secrétaire actuel du PS ;
  • Benoît Hamon, ancien ministre de l'éducation et candidat socialiste à l'élection présidentielle ;
  • Matthias Fekl, ancien ministre de l’Intérieur ;
  • Aurélie Filippetti, ancienne ministre de la Culture ;
  • Patrick Mennucci, figure historique du PS à Marseille, éliminé par Jean-Luc Mélenchon ;
  • Elisabeth Guigou, ancienne Garde des Sceaux.

Débâcle, débandade, déroute, tout le champ lexical y passe. Le PS est en cinquième position, réduit à un strapontin dans la vie politique. Il n'est plus rien. "On est à terre, décapité, éclaté", déplore l'ancien secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur Thierry Mandon sur RTL.

La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon atteint 11,02% des suffrages. C'est mieux que le PS - un des principaux objectifs du mouvement d'extrême-gauche est atteint - mais cela reste un très mauvais résultat pour celui qui prétendait il y a quelques semaines encore atteindre le second tour de l'élection présidentielle, et ambitionne surtout d'incarner l'opposition officielle au gouvernement Macron.

Quatrième dimanche soir, la France Insoumise perd plus de 40% de ses suffrages comparé à la présidentielle. Assemblage disparate de nombreux partis et groupuscules (Parti de Gauche, Ensemble!, Communistes, dissidents écologistes, Nouvelle Gauche socialiste, Révolution...) La sauce n'a visiblement pas pris et il n'est pas certain que le trublion Mélenchon parvienne à s'inscrire dans la durée.

Le Front National de Marine Le Pen accuse le coup. La présidentielle fut un échec mais la candidate FN ne parvint pas à en tirer une défaite honorable ; galvaudant sa prestation durant le débat, étalant un programme brouillon et centré sur les aspects économiques (alors que l'électorat FN attend plutôt des mesures face à l'immigration, à l'islamisation galopante des banlieues et au communautarisme) Marine Le Pen mena logiquement le FN à un net reflux sur un scrutin qui ne lui est de toute façon pas favorable. Rétrospectivement, des analystes expliquent qu'avec 13,20% des voix à l'échelle nationale le FN est finalement "retombé à son niveau de 2012" ; difficile d'y voir un quelconque succès. Comme pour Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen affaiblit sérieusement sa position de dirigeante au sein du parti et voit s'éloigner toute chance d'incarner un jour l'opposition officielle.

Celle-ci s'incarne dans le parti arrivé en deuxième position, Les Républicains (alliés avec l'UDI et divers droite) avec 21,56% des voix. Après avoir échoué dans une élection présidentielle "imperdable", les Républicains font un piètre score lors de ce premier tour - à peine mieux que le nombre de suffrages réunis sur le calamiteux François Fillon en mai. Espérant au mieux dans les 130 sièges, l'opposition sera une opposition croupion.

Les déclarations grandiloquentes évoquant une "revanche", voire s'imaginant "imposer une cohabitation" au Président Macron n'en paraissent que plus chimériques. La droite française s'est auto-détruite, à peine capable d'articuler un projet, soutenant un candidat démoli, et appelant à voter Macron avant de s'en déclarer le premier adversaire pour le scrutin suivant quelques semaines plus tard.

En nommant Premier Ministre un cadre des Républicains, Emmanuel Macron fit preuve d'un sens aigu de la politique. La manœuvre (car il ne fait aucun doute que c'était une manœuvre) finit de semer le trouble dans le camp des Républicains, au sein des instances dirigeantes, auprès des militants. Elle fonctionna d'autant mieux qu'elle s'incarnait dans une logique imparable: la droite française lorgne vers le centre depuis si longtemps qu'elle est abîmée dans son attraction. Comment se prétendre plus à droite qu'En Marche! avec un Juppé si difficile à distinguer des socialistes, un Sarkozy dont on se rappelle "l'ouverture" à gauche, un Le Maire passé dans le camp adverse?

Les Républicains ont le plus grand mal à l'admettre, mais les passerelles, les porosités et les connivences sont bien plus nombreuses qu'ils ne veulent bien le dire entre eux et En Marche!. Elles le sont d'autant plus qu'ils n'ont plus de programme, plus d'idéologie, plus de valeurs - uniquement des postures. Laurent Wauquiez et François Baroin appellent au "sursaut" pour éviter une "trop grande force" du parti inféodé à Macron, comme si cet appel se suffisait à lui-même pour donner son suffrage aux Républicains. Voilà ce que les Français auront en guise d'opposition pour les cinq ans à venir...

Le grand vainqueur du jour est bien sûr Emmanuel Macron. La République en Marche et le Modem atteignent 32,32% des voix. C'est mieux que son score du premier tour de la Présidentielle, mais la victoire n'est pas belle.

Les Français savent depuis longtemps que le mode de scrutin de l'élection législative n'est qu'une immense magouille. Le découpage en circonscriptions et les règles de maintien pour le second tour n'avaient qu'un seul but: écarter le Front National en laissant à la place une alternance entre la droite et la gauche traditionnelles. Aujourd'hui, le système se retourne contre ses auteurs. La faible participation et le piètre score des formations historiques laisse un boulevard au mouvement du jeune Président, un boulevard parfaitement artificiel. Comment peut-on rassembler plus de deux tiers des sièges - dans l'hypothèse basse - avec moins d'un tiers des suffrages exprimés? 13,4% du corps électoral tout entier? Magie des découpages électoraux!

Et ce sont les mêmes qui viennent critiquer le mode de scrutin de l'élection présidentielle américaine...

Emmanuel Macron va avoir les coudées franches. Aucune contestation ne viendra de l'Assemblée Nationale. Dans l'hypothèse improbable où une forte minorité contestataire de LREM viendrait à exister, en tant que parti centriste le "noyau" du mouvement pourrait encore s'allier aux électrons libres de gauche ou de droite pour faire ponctuellement passer un projet.

La médaille a bien sûr un revers. Emmanuel Macron sera responsable de tout, ne pourra invoquer aucune excuse, aucune impuissance. L'omnipotence entraîne une culpabilité totale. L'opposition politique étant inexistante, celle-ci s'incarnera probablement ailleurs - et ne sera pas forcément belle à voir.

Pour ma part, j'attends de voir au nom de quelles excuses les journalistes continueront à faire venir sur leurs plateaux des invités socialistes, sachant que ce mouvement politique ne représente désormais plus rien, à tous les niveaux de la vie publique française.